Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Dieu de pierre. Cœur des hommes

5 Mars 2014, 08:02am

Publié par Fr Greg.

 

ec850603.png

 

Les mains de Dieu sont froides. Les vitraux de la cathédrale d’Autun posent sur elles de lumineuses taches de vieillesse. Un saint Joseph assis à l’écart, jambes croisées sous sa tunique de calcaire, attend un miracle. Une Vierge aux bonnes joues rebondies de fille de ferme, et des diables, gueules ouvertes, lui tiennent compagnie.

 Ces statues se rapprochent de moi. Je les aime. Tout ce qu’on aime fait dans l’invisible un pas dans notre direction, pour se réchauffer à l’incendie de nos yeux. Les mains de Joseph sont aristocrates, ses doigts minces et réguliers sont hypnotiques comme les sillons d’un jardin zen. Chacun connaît l’insistant tambourinement des doigts d’un petit enfant contre notre visage, pour nous sortir d’une pensée et réorienter notre attention vers lui.

La vue de ces mains fines me sort de moi avec autant de charme. Tous ont dans cette tribu, même les pauvres diables, droit à des mains délicates. Leurs songes de calcaire, leurs yeux troués par une épingle de sidération, la couverture en laine de pierre des rois mages : je suis devant les poupées de Dieu. Elles font de moi leur enfant. Il suffit de si peu pour sauver une journée. Un homme qui rêve est tout près de sentir un ange lui taper sur l’épaule. Nous sommes aveuglés par les milliards d’images qui s’abattent sur nous. Pour retrouver la vue, il nous faudrait demander conseil aux nouveau-nés et aux mourants, réapprendre la splendeur d’un verre d’eau que le soleil enflamme, redécouvrir un visage qui souffre et monte au ciel comme un ballon d’enfant. Je passe mes jours dans une chambre à écrire la vie passante. Je suis son scribe, son attentif et son mendiant. Secrétaire de la neige, jardinier des nuages, homme de main d’un tremble – je fais tout. Il faut que ma phrase avance comme un maçon siffloteur, sinon ce n’est pas la peine. Mes plaisirs sont ceux des prisonniers et des anges. Une belle journée, c’est une journée où j’ai marié deux mots qui vivront longtemps ensemble. La tête en calcaire de Joseph, c’est la tête de celui qui écrit, et sa stupeur devant cette vie parfaite qui se passe si bien de lui. La beauté nous ignore. Elle est une conversation entre deux anges dont nous surprenons les rires. Le cerisier en fleurs nous quitte à l’instant où nous le découvrons, et ses bras grands ouverts nous traversent comme s’il embrassait quelqu’un d’autre derrière nous. Mon Dieu la poésie – une crise cardiaque du soleil ! La poésie perce quelques trous dans l’os du langage pour en faire une flûte. Ce n’est rien mais ce rien nous parle de l’éternel. Continuons à jouer. Nous perdrons toujours et de perdre notre cœur s’enflamme mieux qu’un rosier. Continuons à jouer, à aimer et à saluer cette vie fragile que les poupées de Dieu, depuis des siècles, applaudissent de leurs toutes petites mains de pierre.

 

Christian Bobin. Le monde des religions.