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1984, nous y sommes enfin...!

26 Mars 2014, 08:58am

Publié par Fr Greg.

big-brother-1984

 

1984, le célèbre livre de George Orwell est le plus souvent cité pour deux de ses terrifiantes anticipations.

D'abord, la société de surveillance généralisée dont on peut dire qu'elle est aujourd'hui advenue: écoutes téléphoniques hors de contrôle, profilage numérique, déclenchement de webcams à distance, télésurveillance, transparence à outrance. «Ce fut la fin de la vie privée»: nous y sommes.

Ensuite la novlangue, dont le but assumé, via la dénaturation et la destruction fanatique du vocabulaire, est de rendre impossible le crime par la pensée car « il n'y aura plus de mot pour le dire ». Supprimer le mot, la chose disparaîtra.

Ensuite la novlangue, dont le but assumé, via la dénaturation et la destruction fanatique du vocabulaire, est de rendre impossible le crime par la pensée car «il n'y aura plus de mot pour le dire». Orwell précise: grâce au novlangue, «une idée hérétique, c'est-à-dire s'écartant des principes de l'AngSoc [Socialisme Anglais], serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépendit des mots.». Par exemple, une fois le mot libre expurgé, «les libertés politique et intellectuelle n'existeront plus, même sous forme de concept. Elles n'auront donc plus de nom». Supprimer le mot, la chose disparaîtra. On s'aperçoit qu'aujourd'hui, le novlangue a bien progressé.

Novlangue et surveillance généralisée ne sont pourtant que deux des moyens d'oppression imaginés par Orwell, tandis que d'autres, ainsi que l'idéologie qui sous-tend 1984, sont bizarrement souvent ignorés. Donc relire 1984, c'est maintenant!

Le personnage principal de 1984, Winston Smith, vit en Océania, un ensemble de pays dominé par une idéologie, l'AngSoc. La finalité de l'AngSoc, déguisé comme dans toutes les utopies en Bien commun et religion du Progrès, est d'une simplicité brutale: le pouvoir pour le pouvoir. Y rester à tout prix, quitte à tout liquider, même la personne humaine mais seulement après avoir nettoyé son esprit, l'avoir reformatée conformément aux principes de l'AngSoc:

«Nous ne détruisons pas seulement nos ennemis, nous les changeons. (…) Il est intolérable qu'une pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde. (…) Nous ne pouvons nous permettre aucun écart, même à celui qui est sur le point de mourir. (…) Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu'à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes. Puis nous vous fusillerons.»

C'est le pourquoi que comprendra Smith avant de disparaître. Le socialisme n'est plus qu'un concept creux. Ceux qui connaissent la nature du Parti le définissent comme un collectivisme oligarchique avec d'un côté une population devenue également miséreuse, uniformisée et terrorisée et de l'autre «une nouvelle aristocratie constituée de bureaucrates, de savants, d'organisateurs de syndicats, d'experts en publicité, de sociologues, de journalistes et politiciens professionnels». D'ailleurs, «le Parti (…) prêche envers la classe ouvrière un mépris dont, depuis des siècles, il n'y a pas d'exemple.»

Les principes de l'AngSoc sont: négation de la réalité objective, double-pensée et mutabilité du passé.

Premier principe et le plus fondamental: la négation de la réalité. On se contentera une fois encore d'extraits du livre tant ils sont parlants «la condition mentale dominante doit être la folie dirigée», «le Parti finirait par annoncer que 2 et 2 font 5 et il faudrait le croire. (…) Ce n'était pas seulement la validité de l'expérience mais l'existence même d'une réalité extérieure qui était tacitement niée. (…) L'hérésie des hérésies était le sens commun. (…) Le Parti disait de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles.» et enfin, «tout pouvait être vrai. Ce qu'on appelait les lois de la nature n'était qu'absurdités».

On retrouve ici poussée à l'extrême l'hybris, la volonté de toute-puissance de l'Homme: rien n'existe en-dehors de sa perception et toute-puissance de la loi humaine. Il suffit (je ne cite plus 1984 ici…) de «volontarisme», de «rejeter les schémas archaïques», de «défier la nature», de remettre en cause les invariants de l'espèce pour que tout puisse être soit nié soit transformé. De l'individu pourra donc être extrait, en niant la réalité, en sacrifiant le langage et en l'opprimant, de tous les déterminismes qui s'opposent aux buts du Parti.

« L'hérésie des hérésies était le sens commun. (…) Le Parti disait de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles. » « tout pouvait être vrai. Ce qu'on appelait les lois de la nature n'était qu'absurdités ».»

Georges Orwell 1984

Ce qui implique que soient éliminées toutes les institutions s'opposant au Parti: la famille évidemment et prioritairement («Nous avons coupé les liens entre l'enfant et les parents, entre l'homme et la femme (…). Les enfants seront à leur naissance enlevés aux mères comme on enlève les œufs aux poules (…) tous les enfants devraient procréés par insémination artificielle et élevés dans des institutions publiques»), l'instinct sexuel (le fameux sexcrime, «l'instinct sexuel sera extirpé», «fréquenter les prostituées était naturellement défendu», «La procréation sera une formalité annuelle, comme le renouvellement de la carte d'alimentation»), les lois de la nature enfin: sur son lit de torture ressemblant étrangement à celui de Procuste (raccourcir les grands, écarteler les petits pour obtenir une taille unique…) , Winston entend de la bouche d'un membre du Parti chargé de sa rééducation: «Il faut vous débarrasser l'esprit de vos idées du 19è siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature»).

 

«Nous avons coupé les liens entre l'enfant et les parents, entre l'homme et la femme (…).» « fréquenter les prostituées était naturellement défendu »

Georges Orwell 1984

 

En découle inévitablement, dès lors qu'est rompu le lien avec le réel, la relativité de la vérité: «Ce que le Parti tient pour vrai est la vérité.»

 

Deuxième principe: la double pensée définie comme le pouvoir de garder à l'esprit simultanément deux croyances contradictoires et de les accepter toutes deux. «Un intellectuel du Parti sait qu'il joue avec la réalité mais par l'exercice de la double pensée, il se persuade que la réalité n'est pas violée.». La double pensée en pratique? «Dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement, oublier tous les faits devenus gênants puis lorsque c'est nécessaire les tirer de l'oubli pour le laps de temps utile.». On aboutit ainsi à un processus dans lequel le mensonge est toujours en avance d'un bond sur la vérité. Dans quel but? Nier la réalité et éteindre une fois pour toutes la possibilité d'une pensée indépendante.

Troisième principe: la mutabilité du passé. L'image qui est resté est précisément celle de photos de journaux (le communisme soviétique étant pionnier dans l'affaire comme dans bien d'autres) dont les figurants devenus gênants étaient effacés. Cet exemple est encore poussé très loin par Orwell. Pas si loin qu'on ne puisse aujourd'hui l'imaginer hélas. Avec le principe de mutabilité, l'Histoire n'est en effet pas étudiée ni même revisitée par des historiens comme il est bénéfique qu'elle le soit pour assurer une diversité critique de points de vue. Dans 1984, l'Histoire est réécrite en fonction des intérêts du Parti dans une volonté de perfection et de cohérence absolue avec son idéologie car, comme l'assène le slogan de l'AngSoc, celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Winston prend ainsi conscience qu'«aujourd'hui, la folie était de penser que le passé était immuable». Allergie envers le passé rejeté, abjuré, rupture voulue avec la tradition, avec l'ancienne civilisation: «Tout ce qui était ancien, tout ce qui était beau était devenu vaguement suspect.»

Réécrits donc les journaux et les livres dans 1984, repeints les tableaux, changé le nom des rues, mais on imagine facilement aussi l'endoctrinement via les manuels scolaires et une fixation définitive de l'interprétation historique par la loi. Qui sait?... Pour Winston pourtant, «les gens de deux générations auparavant n'essayaient pas de changer l'Histoire. Ils étaient dirigés par leur fidélité à des règles personnelles qu'ils ne remettaient pas en question.».

Winston luttera de toutes ses forces contre le déni de réalité en affirmant que l'évidence, le sens commun, la vérité devraient être défendus. Que le monde matériel existe, que ses lois ne changent pas. Aussi surprenant que cela puisse paraître la liberté de dire que 2 et 2 font 4, de rappeler la réalité, la vérité, de ne pas succomber aux falsifications de l'Histoire, est devenu en 1984 une tâche surhumaine. Winston le paiera de sa vie.

Mais pour toutes celles et tous ceux qui aujourd'hui, en (re)lisant 1984, peuvent se montrer inquiets, rappelons les dernières phrases d'Espérance de Winston avant son effacement. Ce sont ceux d'Orwell, qui s'est toujours présenté comme un socialiste très particulier, anti-totalitaire:

«D'une façon ou d'une autre, vous échouerez. Tôt ou tard, ils verront qui vous êtes et vous déchireront. La vie vous vaincra. Il y a quelque chose dans l'univers, je ne sais quoi, un esprit, un principe que vous n'abattrez jamais.»

 le Figaro.fr