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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

On ne traverse pas cette vie sans avoir le cœur arraché ...

27 Octobre 2020, 15:34pm

Publié par Grégoire.

On ne traverse pas cette vie sans avoir le cœur arraché ...


 « Nous sommes sans arrêt confrontés à des séparations. La vie a une main qui plonge dans notre corps, se saisit du cœur et l’enlève. Pas une fois, mais de nombreuses fois. En échange, la vie nous donne de l’or. Seulement, nous payons cet or à un prix fou puisque nous en avons, à chaque fois, le cœur arraché vivant …


Chaque séparation nous donne une vue de plus en plus ample et éblouie de la vie. Les arrachements nous lavent. Tout se passe, dans cette vie, comme s’il nous fallait avaler l’océan. Comme si périodiquement nous étions remis à neuf par ce qui nous rappelle de ne pas nous installer, de ne pas nous habituer. La vie a deux visages : un émerveillant et un terrible. Quand vous avez vu le visage terrible, le visage émerveillant se tourne vers vous comme un soleil.

Il reste d’une personne aimée une matière très subtile, immatérielle qu’on nommait avant, faute de mieux, sa présence. Une note unique dont vous ne retrouverez jamais l’équivalent dans le monde. Une note cristalline, quelque chose qui vous donnait de la joie à penser à cette personne, à la voir venir vers vous. Comme la pépite d’or trouvée au fond du tamis, ce qui reste d’une personne est éclatant. Inaltérable désormais. Alors qu’avant votre vue pouvait s’obscurcir pour des tas de raisons, toujours mauvaises, là, vous reconnaissez le plus profond et le meilleur de la personne. Toutes ces choses impondérables qui rôdent dans l’éclat d’un regard, passent par un rire, par des gestes, qui faisaient que la personne était unique, reviennent à vous par la pensée.

Mon père, mort il y a maintenant 13 ans, n’arrête pas de grandir, de prendre de plus en plus de place dans ma vie. Cette croissance des gens après leur mort est très étrange. Comme si la vie ne finissait pas, comme si elle était un livre dont aucun lecteur ne pourra jamais dire : « Ça y est, je l’ai lu. »

La vision de mon père change avec le temps, tout comme moi-même je change. Ceux qui ont disparu mêlent leur visage au nôtre. Nous sommes étroitement liés, souterrainement, dans une métamorphose incessante. C’est pourquoi il est impossible de définir aussi bien la vie que la mort. On ne peut que parler d’une sorte de flux qui sans arrêt se transforme, s’assombrit puis s’éclaire de façon toujours surprenante. La mort a beaucoup de vertus, notamment celle du réveil. Elle nous ramène à l’essentiel, vers ce à quoi nous tenons vraiment. »

Christian Bobin.

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Une âme triste est une âme qui se trompe

26 Octobre 2020, 12:23pm

Publié par Grégoire.

Une âme triste est une âme qui se trompe

Partout Dieu nous attend, mais un Dieu en loques, mal rasé, inquiet - pas le soleil à crâne d'or des antiques processions religieuses. Ce Dieu-là ne s'encombre d'aucun rituel. Notre étonnement et une pointe de gaieté lui suffisent comme monnaie dans sa main tendue. J'appelle « Dieu » la vie à peine sortie du tombeau des conventions, mal fichue, décoiffée comme au sortir du lit, adorable. Et j'appelle « anges » ces gens qui s'intéressent passionnément à la vie et s'émerveillent de n'y rien comprendre. J'ai passé un dimanche après-midi chez des anges. Chacun était unique. Il n'y a pas de fabrique des âmes. Il ne peut y en avoir. Le songe, la sauvagerie et la décision soudaine sont les racines de l'âme. Ce qui n'est qu'efficacité l'anéantit.

Un des anges passait ses journées à dessiner avec des crayons de couleur les arcs-en-ciel qui illuminaient sa boîte crânienne. Il n'exposait pas ses œuvres, fuyait tout commerce. C'est un des signes certains pour reconnaître un ange : l'horreur des affaires. Un autre travaillait dans une banque et c'est encore un signe pour les distinguer : ils contredisent toutes les règles, même celles qui les définissent, et ne sont jamais là où nous avons coutume de les épingler, froids sur les tympans des cathédrales, endimanchés dans les livres de peinture. Ils parlaient des uns et des autres. Les âmes sont indéchiffrables, comment s'arrêter jamais de les commenter ? Le commentaire infini que tissent chaque jour nos confidences et nos émerveillements est le bruit que fait la caravane de l'éternel à nos fenêtres.

En écoutant ces anges, si drôles, je redécouvrais la vérité la plus fuyante qui soit : une âme triste est une âme qui se trompe. Un ange parla d'un de ses cousins qui avait dormi jusqu'à dix ans dans une caravane avec des bébés lions. Depuis qu'il n'avait plus de cirque, il allait comme représentant de commerce sur les routes, trois jours par semaine, et le reste du temps fréquentait les salles de vente où, sans avoir de quoi les acheter, il admirait les vieux soleils bradés. (Un jour, je me suis surpris dans le grand miroir rouillé d'un brocanteur et j'ai aussitôt pensé que je ne dépenserais pas un sou pour acheter quelqu'un comme moi.) Ce cousin des anges jugeait sa vie trop précieuse pour la perdre en actions. Il n'en faisait rien.

Ce matin, j'ai réalisé l'expérience magique de ce rien, quand le papier couleur sable de l'enveloppe s'est mis à boire l'encre de l'adresse que je venais d'écrire. (Les lettres qu'on écrivait jadis à la main amenaient au monde - par leurs pleins et leurs déliés vibrants de l'invisible - les premiers secours de l'âme.) J'ai regardé, fasciné, le brillant de l'encre noire disparaître des lettres, s'éteindre peu à peu comme une lampe qui se meurt ou comme quelqu'un qui, portant un flambeau, s'éloigne dans la nuit. Une seconde de contemplation ouvre les portails du temps : je venais de passer une vie entière à regarder un peu d'encre rentrer dans un peu de papier. Une vie nouvelle s'avançait. Nous vivons des milliers de vie par jour, les anges le savent qui ne veulent pas en perdre une miette.

Christian Bobin

 

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Le fanatisme est un athéisme religieux, une idolâtrie de la Loi 

22 Octobre 2020, 15:42pm

Publié par Grégoire.

Le fanatisme est un athéisme religieux, une idolâtrie de la Loi 

En 2016, un chauffeur de taxi musulman assassinait un épicier pakistanais à Glasgow, en Ecosse, parce que celui-ci avait écrit sur son compte Facebook : « Joyeuses Pâques à mes chers concitoyens chrétiens ! » Pure folie ? Non, si on replace cet acte dans le temps long de l’islam et de son destin théologique. Au XVIe siècle, le grand savant Ibn Taymiyya, aujourd’hui référence des salafistes et des djihadistes, posait déjà la fatwa suivante : un musulman qui participe aux fêtes de Pâques, invitant ses voisins chrétiens à dîner ou échangeant avec eux des œufs colorés, doit être rappelé à l’ordre ; et, s’il persiste, mérite la mort.

Pour mettre en rapport l’assassinat de 2016 et cet avis juridique du Moyen Age, il faut avoir la mémoire longue. C’est le cas d’Adrien Candiard. Ce prêtre dominicain, qui vit au Caire et étudie l’islam médiéval, signe Du fanatisme, un essai aussi bref qu’éclairant. Le crime de Glasgow, dit-il, illustre la domination actuelle, au sein de l’islam mondial, d’une approche théologique qui n’est pas n’importe laquelle : celle de l’école hanbalite, à laquelle Ibn Taymiyya, justement, appartenait. Cette école affirme l’absolue transcendance de Dieu : de lui, on ne peut rien connaître, sinon ses commandements. Dès lors, la foi n’est pas un pèlerinage intérieur, mais « l’amour zélé de la Loi ». Croire c’est faire, et faire c’est être : si tu fais comme les chrétiens, si tu échanges ne serait-ce qu’un œuf avec eux, tu es chrétien, donc apostat.

Nous sommes ici en pleine idolâtrie du Texte, et très loin de toute aventure spirituelle, prévient Candiard. D’où cette thèse qui apparaîtra à beaucoup comme paradoxale : en islam comme ailleurs, l’intolérance ne serait pas le résultat d’un excès de Dieu, mais de sa tragique absence. « Le fanatisme est un bannissement de Dieu, presque un athéisme, un pieux athéisme, un athéisme de religieux », conclut fortement l’auteur de cet essai nuancé, où la sensibilité du croyant nourrit le discours du savant.

Bien sûr, une telle thèse appelle la discussion, car l’histoire a montré qu’une approche spirituelle de la foi n’exclut pas toujours la contrainte et la violence… Mais le propos permet, entre autres, d’ouvrir les yeux sur cette évidence : si l’islamisme a un lien avec l’islam, et l’islam avec la religion, alors on ne devrait pas exclure si vite du débat actuel ceux qui ont vocation à poser, sur ces enjeux, une parole sensée et vécue – qu’ils soient théologiens ou clercs.

 

Raviver la mémoire du père Jacques Hamel

On le vérifiera en entrant dans La Grande Epreuve, le nouveau livre d’Etienne de Montety. Le directeur du « Figaro littéraire » a choisi la forme romanesque pour explorer ce même affrontement entre les fragilités de la foi et les fureurs de l’idolâtrie. Le premier mérite de son texte est de raviver la mémoire du père Jacques Hamel, poignardé en 2016 par deux djihadistes. A quand remontait, en France, l’assassinat d’un prêtre, comme ça, au milieu de la messe ? Après l’attentat, rares sont ceux qui ont posé la question. Encore plus rares ceux qui ont pris la mesure de cet acte sanglant et de son immense charge symbolique.

Librement inspiré par le crime de Saint-Etienne-du-Rouvray, le roman d’Etienne de Montety campe une paroisse pareille à toutes les autres, fréquentée par une poignée de fidèles plus vraiment jeunes, des femmes en général, heureuses « de trouver un siège pour déposer leur fatigue ». Dans une société désertée par l’espérance, où le déclin du mouvement ouvrier a accompagné celui de l’Eglise catholique, la petite communauté fait face. Le père Georges Tellier, qui la porte depuis dix ans, est un curé bernanosien, toujours entre le sublime et le ridicule, fier de son sacerdoce, livré au doute. Lui qui se méfie des jugements absolus, et qui voudrait faire droit au vacillement intérieur, croise bientôt le chemin de deux jeunes exaltés, dont le roman raconte le parcours, les failles identitaires et la quête d’absolu, jusqu’à leur rencontre avec tel ou tel imam aux petites lunettes rondes, martelant que « le doute, l’hésitation, la pensée flottante et relative sont l’apanage des faibles ».

 

Peu à peu, à bas bruit, l’écriture de Montety met en place les conditions d’une rencontre fatale. D’un côté, un prêtre usé mais heureux, convaincu que, pour comprendre, il faut d’abord aimer. De l’autre, deux garçons au féroce enthousiasme, entièrement dévoués au triomphe de leur croyance : « Si Allah est la vérité, il faut se battre pour lui. La vérité, c’est quoi ? Rien d’autre qu’un combat contre l’erreur. » Le vieux prêtre s’obstine à courir un risque qu’il considère comme le seul digne de ce nom : l’aventure spirituelle. Les jeunes djihadistes exultent d’obéir à un Dieu qui exige moins le dialogue, ils en sont convaincus, que la soumission. A leur haine surnaturelle, le père Tellier n’a pas grand-chose à opposer, sinon l’espérance humaine, une vulnérabilité un brin honteuse, l’envie de pleurer.

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/10/22/du-fanatisme-d-adrien-candiard-et-la-grande-epreuve-d-etienne-de-montety-face-aux-fureurs-de-l-idolatrie-la-fragilite-de-la-foi_6056925_3260.html

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Les intégristes, ces petits bourgeois de Dieu...

21 Octobre 2020, 04:27am

Publié par Grégoire.

Les intégristes, ces petits bourgeois de Dieu...

« L’erreur du fanatisme religieux est de se croire propriétaire de Dieu »

 

Le frère dominicain Adrien Candiard, spécialiste de théologie musulmane, juge qu’il est erroné de lutter contre le fanatisme en le considérant « comme une déviance sociale ou psychologique », et non pas comme une « erreur religieuse ».

 

 

Un combattant djihadiste du front Al-Nosra pose dans les environs d'Idlib (Syrie), le 2 décembre. KHALIL ASHAWI / REUTERS

 

Frère dominicain spécialiste de théologie musulmane, Adrien Candiard n’a pas peur de quitter ses habits de chercheur pour entrer dans le débat public. Il avait déjà publié, quelques semaines après les attentats de 2015, Comprendre l’islam. Ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien (Flammarion, 2016) pour tenter de sortir des lectures simplistes à propos de cette religion.

Il revient avec Du fanatisme, quand la religion est malade (Editions du Cerf, 96 p., 10 euros), court essai dans lequel il appelle à remettre de la théologie là où le sujet n’est abordé qu’à travers la psychologie ou la sociologie. Car, estime ce membre de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire, où il vit, c’est en confrontant le fanatisme à ses erreurs théologiques qu’on pourra lui répondre.

 

Vous regrettez que le fanatisme religieux ne soit approché que sous l’angle de la psychologie ou de la sociologie, mais jamais de la théologie. En quoi ce manque est-il problématique ?

Depuis l’époque des Lumières, qui a mis le concept de fanatisme sur la place publique, l’approche dominante veut qu’il soit la conséquence d’un excès de religion. Logiquement, il semble que, pour soigner cet excès, la solution soit d’en parler le moins possible. Or, nous ne pouvons que constater aujourd’hui que cette approche ne fonctionne pas : amoindrir la place du religieux n’a pas réduit le fanatisme, car le problème engendré par cette attitude est de ne pas écouter ce que les fanatiques ont à nous dire. Autrement dit, de ne pas traiter religieusement la question religieuse.

 

« On ne luttera pas contre ce fanatisme en se passant de religion, mais en permettant aux croyants de vivre leur vie spirituelle dans un cadre religieux sain »

 

Il y a donc un mauvais diagnostic dans le fait de ne pas aborder le fanatisme comme une erreur religieuse, mais simplement comme une déviance sociale ou psychologique. Je crois qu’on ne luttera pas contre ce fanatisme en se passant de religion, mais au contraire en permettant aux croyants de vivre leur vie spirituelle dans un cadre religieux sain.

 

Quelle est l’erreur théologique qui alimente le fanatisme ?

Même si cela peut sembler paradoxal à première vue, je pense que la principale erreur théologique du fanatisme est de ne pas laisser de place à la foi. Derrière la référence constante à Dieu, il y a un remplacement de Dieu par d’autres objets, tels que le culte ou les commandements, qui font bien entendu partie de la pratique religieuse, mais ne sont pas Dieu.

 

Ces objets finis et limités sont dès lors appréhendés comme absolus et illimités, ce qui est une erreur théologique bien connue sous le nom d’idolâtrie. Et cette dernière est dangereuse en ce qu’elle donne à des choses proches de Dieu les attributs divins. Or, Dieu étant infini, c’est cette infinité qui est l’antidote : le croyant qui adore Dieu sait qu’il n’aura jamais prise sur lui. Le fanatisme, au contraire, remplace Dieu par un objet fini et croit ainsi pouvoir le posséder.

 

Cette mise à l’écart de la théologie, est-ce la faute à Voltaire, dont la définition du fanatisme donnée dans son Dictionnaire philosophique nous imprègne toujours, selon vous ?

Plus que Voltaire et sa définition du fanatisme, je crois qu’Emmanuel Kant a joué un rôle important en la matière. Dans son opuscule La Religion dans les limites de la simple raison (1793), le philosophe allemand a approfondi et structuré cette intuition des Lumières selon laquelle les religions doivent s’écarter de l’espace public en plaçant la question non du côté de la raison, mais en en faisant un objet de morale. Ainsi considérée, la foi ne doit plus être discutée : elle doit simplement être respectée de façon inconditionnelle.

 

« La principale erreur théologique du fanatisme est de ne pas laisser de place à la foi »

 

En faisant ainsi sortir la croyance du domaine des opinions, Kant entendait préserver la foi et pacifier la société. Mais, à mon sens, le problème d’une telle conception est de renvoyer le religieux au domaine de l’identité. Or, pour vivre ensemble, nous devons pouvoir discuter sereinement des questions religieuses et ne pas en faire des traits identitaires indiscutables.

 

Est-ce à dire que le projet des Lumières aurait échoué ?

Arrivant après les guerres de religion, l’humanisme des Lumières est parvenu à apporter une certaine forme de pacification. En ce sens, il n’a pas échoué. Mais je pense que ce paradigme touche à ses limites, car il s’est en partie épuisé. Ces limites, c’est l’apparition de l’islam comme nouvelle religion qui les a révélées, car il a rebattu les cartes et obligé à se poser des questions à nouveaux frais.

 

Dès lors, on observe que réaffirmer sans fin le paradigme des Lumières ne fonctionne pas, car il passe à côté de l’élément essentiel du fanatisme religieux, qui est l’aspect théologique que j’entends mettre en avant dans le livre. Ainsi, la sortie de la théologie impulsée par les Lumières a historiquement fonctionné, mais on aurait tort d’y voir une panacée : ce n’est pas une solution définitive.

 

Pourquoi choisissez-vous le terme de fanatisme et non celui d’intégrisme, de fondamentalisme ou d’extrémisme ?

La question du vocabulaire est capitale. Je n’emploie pas les termes d’intégrisme et de fondamentalisme, car ils renvoient à des réalités qui n’ont rien à voir entre elles. L’intégrisme est le nom que s’est donné le courant du catholicisme se voulant intégral et en rupture avec le monde moderne, ce qui s’est matérialisé par le rejet du concile Vatican II. Quant au fondamentalisme, il désigne la lecture littéraliste de la Bible opérée par certains courants protestants américains.

Dans ces deux cas, les termes désignent des situations qui rendraient leur utilisation imprécise pour qualifier d’autres réalités, comme certains courants de l’islam. Pour ce dernier, le terme islamisme est encore plus court : on y met, grosso modo, tout ce qui passe pour méchant dans cette religion – mieux vaut donc parler de courants qui existent, comme le djihadisme ou le salafisme.

 

Une fois que ces mouvements ont été distingués, on constate qu’il existe un élément commun, qui sont des formes rigoristes ou intransigeantes de ces pratiques. Je n’aime pas, pour les qualifier, employer des termes comme « radicalité » ou « extrémisme », car ces termes sous-entendent que plus on serait musulman, plus on ressemblerait à Daech. Or, aller au fond des choses en matière de foi ne revient pas à poser des bombes ! Un christianisme extrémiste ou radical pourrait être celui de saint François d’Assise.

Je ne suis donc pas à l’aise lorsqu’on emploie un terme qui pose le sujet comme un problème d’excès. La caractéristique du fanatisme n’est pas d’aller au fond des choses, mais de les dévoyer. En ce sens, ce mot me paraît adéquat pour parler de cet ensemble sans tout amalgamer.

 

Justement, peut-on mettre sur le même plan « l’absolutisation » des textes sacrés que vous déplorez, dans la mesure où, contrairement à la Bible, les musulmans considèrent le Coran comme la parole divine ?

Il ne faut pas oublier que les éléments divergents ne sont pas entre les religions uniquement, mais proviennent aussi de théologies au sein de ces croyances. Le fanatisme a donc différents visages sous-tendus par diverses théologies. Il n’y a pas un fanatisme chrétien ou un fanatisme musulman ; la question est plus complexe.

 

« La caractéristique du fanatisme n’est pas d’aller au fond des choses, mais de les dévoyer »

Cela étant, la Bible est, pour le chrétien, un moyen moins directement divin d’atteindre Dieu que le Coran pour un musulman. Mais je ne crois pas que la théologie musulmane classique conduise à idolâtrer le Coran. Au contraire, elle s’est dès le début défendue contre ce danger. Le quatrième calife et gendre de Mahomet, Ali, a souligné que ce sont les hommes qui font parler le Coran, et non Dieu. Quant à Al-Achari, théologien du Xe siècle qui a fondé l’une des écoles les plus orthodoxes du sunnisme, il a affirmé que le Coran n’est ni Dieu ni autre chose que Dieu : il souligne ainsi sa qualité divine sans pour autant l’identifier à Dieu. L’islam a toujours mis en garde contre l’illusion d’un rapport immédiat à Dieu par la lecture du Coran.

 

Quelles ressources ces textes sacrés offrent-ils aux croyants pour se prémunir contre le fanatisme ?

Bible et Coran se rejoignent dans le refus des idoles, qui se retrouve dans le premier des Dix Commandements (« Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ») comme la profession de foi musulmane (« Il n’y a de dieu que Dieu »). Mais ces textes préviennent surtout une idolâtrie consistant à se prosterner devant des statues, ce qui n’a que peu à voir avec l’idolâtrie qui ensanglante notre actualité. L’épisode de l’Exode où les Hébreux se mettent à adorer un veau d’or est pourtant riche d’enseignements : ils posent alors leur adoration sur un objet fini, qu’ils peuvent manipuler et s’approprier, traduisant une tentation constante du cœur humain.

Le travail des croyants consiste donc à s’interroger sur la façon dont ces commandements en apparence simples nous permettent de saisir les dangers de l’idolâtrie. L’idée qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu nous saisit au plus profond de notre cœur et nous interroge sur ce que signifie « adorer Dieu ». On ne détruira pas le fanatisme par une politique publique bien ajustée, mais par cette conversion constante qui n’est autre qu’une lutte contre le péché.

 

Par quoi pourrait passer le retour de la théologie dans notre société ?

J’essaie moi-même, modestement, de faire évoluer les mentalités grâce à des contributions comme ce livre, en vue de remettre la question religieuse dans le cercle de la raison commune et non plus la laisser dans son statut d’opinion personnelle qui ne pourrait être discutée.

Mais pour avoir ce débat, la question doit aussi porter sur les moyens de le mettre en place. De ce point de vue, l’école ne me paraît malheureusement pas du tout y préparer : il faut arrêter de faire comme si la religion n’existait pas, ce qui est le credo de l’école républicaine. Dans la lignée du rapport sur l’enseignement du fait religieux à l’école réalisé par Régis Debray en 2002, le sujet est actuellement abordé sous l’angle du « fait religieux », mettant uniquement le folklore en avant et négligeant le fait qu’il existe une pensée religieuse.

 

« Il faut arrêter de faire comme si la religion n’existait pas, ce qui est le credo de l’école républicaine »

 

Il faut réaffirmer que les religions portent, elles aussi, des réflexions rationnelles et que, lorsqu’on forme des esprits à la pensée critique, celles-ci ne peuvent être exclues de l’enseignement. Il faut préparer les élèves à aborder et prendre au sérieux les discours théologiques.

 

Outre la théologie, vous appelez aussi à redonner du sens à la prière. En quoi aide-t-elle le croyant à lutter contre la tentation du fanatisme ?

La prière est, dans la vie spirituelle, le moment privilégié pour entrer en relation avec Dieu. Mais ce qui déroute immédiatement celui qui prie, c’est qu’on ne sait pas prier, qu’on fait ce qu’on peut, car Dieu est plus grand que nous et on ne peut le manipuler. Cette découverte-là rend humble et vaccine contre la tentation d’un fanatisme : on ne maîtrise pas Dieu, on essaie simplement de lui parler en silence.

Pour un chrétien comme moi, le Christ est venu révéler que Dieu nous aime infiniment. Et cet amour infini et gratuit nous effraie ; on essaie donc de mettre des formes, du rite, pour se protéger de ce vertige. La prière doit permettre d’aller vers l’acceptation de cet amour, d’être aimé sans conditions, alors que nous préférons si souvent posséder les choses par nos efforts afin qu’elles nous appartiennent.

Mais l’amour, humain ou divin, ne se possède ni ne se garde en réserve. Apprendre à être aimé est donc apprendre à ne pas posséder : c’est, en ce sens, un exercice de pauvreté. Mais il apporte la vie, car il se renouvelle tous les jours. Le fanatisme, en s’attachant infiniment à des objets finis, se condamne à mourir avec eux.

En quoi le dialogue interreligieux, l’une des trois solutions que vous avancez avec la théologie et la prière, peut-il être un secours ?

Le dialogue interreligieux entre deux croyants est une expérience rare, car il est seulement possible lorsqu’il existe au préalable de l’amitié. Quand deux croyants, qui se respectent et s’aiment, acceptent d’échanger sur une chose aussi intime que la foi, alors une rencontre profonde advient et celle-ci rend infiniment modeste.

Cela implique de ne pas se faire le représentant de sa religion pour parler en son nom, mais de venir en simple croyant. Alors, en parlant chacun de son expérience de Dieu, on s’aperçoit qu’on a face à soi un être humain digne du plus grand respect. Ce dialogue entre croyants ne demande aucune formation autre que l’amitié. Le dénuement qu’il offre conduit à la dépossession de soi, ce qui est l’un des plus puissants remèdes contre le fanatisme : on arrête ainsi de se croire propriétaire de Dieu.

 

Adrien Candiard, « Du fanatisme. Quand la religion est malade » (Editions du Cerf), 96 p., 10 €

Youness Bousenna

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2020/10/19/l-erreur-du-fanatisme-religieux-est-de-se-croire-proprietaire-de-dieu_6056516_6038514.html

 

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La peste, laquelle ?

20 Octobre 2020, 04:35am

Publié par Grégoire.

La peste, laquelle ?

 

" Il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L'instituteur le sait bien".

Albert Camus, La Peste (1947)

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La nécropole ou le règne de l’immobilité minérale.

19 Octobre 2020, 04:40am

Publié par Grégoire.

La nécropole ou le règne de l’immobilité minérale.

 

« La seule mesure qui sembla impressionner tous les habitants fut l’institution du couvre-feu. À partir de onze heures, plongée dans la nuit complète, la ville était de pierre. Sous les ciels de lune, elle alignait ses murs blanchâtres et ses rues rectilignes, jamais tachées par la masse noire d’un arbre, jamais troublées par le pas d’un promeneur ni le cri d’un chien. La grande cité silencieuse n’était plus alors qu’un assemblage de cubes massifs et inertes, entre lesquels les effigies taciturnes de bienfaiteurs oubliés ou d’anciens grands hommes étouffés à jamais dans le bronze s’essayaient seules, avec leurs faux visages de pierre ou de fer, à évoquer une image dégradée de ce qui avait été l'homme. Ces idoles médiocres trônaient sous un ciel épais, dans les carrefours sans vie, brutes insensibles qui figuraient assez bien le règne immobile où nous étions entrés ou du moins son ordre ultime, celui d’une nécropole où la peste, la pierre et la nuit auraient fait taire enfin toute voix. »

Albert Camus, La Peste.

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La radieuse révélation de notre néant..

18 Octobre 2020, 01:06am

Publié par Grégoire.

La radieuse révélation de notre néant..

 

Pour ce qui est d’entrer dans le Cœur de Jésus, que devez-vous craindre, puisqu’il vous invite d’y aller prendre votre repos ? N’est-il pas le lieu de la miséricorde où les plus misérables sont les mieux reçus, pourvu que l’amour les présente dans l’abîme de leur misère ?

 

Ne craignez donc point de vous abandonner sans réserve à son amoureuse attraction, puisque l’enfant ne périra pas entre les bras d’un Père tout-puissant.

 

Et il me semble vous avoir déjà dit que je crois qu’il n’agrée pas votre crainte comme il agréerait une filiale confiance ; et puisqu’il vous aime, qu’avez-vous tant à craindre, sinon de ne pas lui rendre tout le retour d’amour qu’il veut de vous, qui consiste, si je ne me trompe, dans ce parfait abandon et oubli de vous-même ?

 

Quittez-vous vous-même, et vous trouverez tout. Oubliez-vous, et il pensera à vous. Abîmez-vous dans votre néant, et vous le posséderez.

 

Mais qui fera tout cela ?

 

L’amour que vous trouverez dans son Cœur, dans lequel il faut non seulement tâcher de faire votre solitude, mais aussi le prendre pour votre guide et principal directeur afin qu’il vous apprenne ce qu’il veut de vous, et qu’il vous donne la force de l’accomplir parfaitement.

 

Et si je ne me trompe, voici ce que je pense en être le principal en ce peu de mots : c’est qu’il veut vous apprendre à vivre sans appui, sans ami et sans plaisir.

 

Et à mesure que vous vous occuperez de ces paroles, il vous en donnera l’intelligence.

 

Marguerite-Marie Alacoque

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Un enfant affamé de deuil nous sauve de nos fêtes mortifères

17 Octobre 2020, 01:02am

Publié par Grégoire.

Un enfant affamé de deuil nous sauve de nos fêtes mortifères
" L'humain est une pâte lumineuse qui lève dans la nuit des épreuves. Des gifles viennent, qui couronnent chacun sans exception.
 
Les voix sont ce trésor que les gens vous donnent, même les avares. Ce que la mort ne pourra capturer, ni une machine d'enregistrement. Car une voix, ce n'est pas que le souffle, ni les paroles, ni même les silences. Une voix, c'est le monde entier repeint par la personne. "
 
Chrisitan Bobin, Pierre,

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Au secours, Staline revient !

16 Octobre 2020, 01:09am

Publié par Grégoire.

Au secours, Staline revient !

 

Y a-t-il un retour en grâce de Staline ? Vladimir Poutine lui accorde des égards auxquels ses prédécesseurs rechignaient. Le petit père du peuple est désormais vu comme le vainqueur de la Seconde Guerre mondiale et l'on occulte la disparition des millions de Soviétiques dont il a ordonné en quelques mots la mort… Diplomate d'origine russe, Vladimir Fédorovski revient sur la personnalité intrigante, dérangeante mais, il faut bien le dire, fascinante. Dans « Le Phénomène Staline » (éd. Stock), en librairie ce mercredi 14 octobre, Fédorovski démêle le vrai du faux. Nous vous en proposons un extrait détonant. Un pan de la vie qui a forgé la légende du leader soviétique : la bataille de Moscou. Extrait.

 

 

« À l'automne 1941, les armées d'Adolf Hitler approchent dangereusement de Moscou. Le 5 octobre au matin, un avion de reconnaissance soviétique repère une colonne de Panzer à cent kilomètres de la capitale. Staline appelle Joukov, alors à Leningrad. Le chef d'état-major revient d'urgence et le trouve dans son bureau, incroyablement vieilli, faisant les cent pas, pipe à la main, vêtu de sa tunique usagée et de ses pantalons bouffants rentrés dans ses bottes. « Il était devenu un petit homme fatigué, à la mine hagarde. Son regard avait perdu sa fermeté légendaire et sa voix manquait d'assurance. »

 

 

L'envahisseur se rapprochant, les diplomates étrangers plient bagages. Puis c'est au tour de fonctionnaires moscovites et de leurs familles d'être évacués à Kouïbouchev, sur les bords de la Volga. Dans les gares, les forces de l'ordre forment un cordon pour retenir les Moscovites pris de panique. Le Luftwaffe, en avant-garde des Panzer, cherche en priorité à détruire le Kremlin qui demeure invisible grâce à un immense camouflage qui modifie totalement l'architecture du quartier.

Faut-il abandonner Moscou ? Où aller ? Jusqu'à l'Oural ?

 

Les températures ont chuté, l'hiver promet d'être rigoureux, mais c'est un avantage pour les Allemands car le sol durci par le gel permet à leurs chars d'avancer plus vite. Le 15 octobre, les communications avec le front sont rompues. Les autorités de Moscou ordonnent l'évacuation massive de la population. Des soulèvements s'amorcent dans plusieurs grandes entreprises où l'on croit que les chefs du Kremlin ont fui Moscou en abandonnant ses habitants à leur sort.

Les services secrets ont élaboré un plan d'exfiltration du chef du Kremlin : sur une piste, quatre avions se tiennent en permanence à sa disposition, moteurs en marche. Dans cette atmosphère d'apocalypse, Beria veut évacuer les principaux dirigeants du pays. « Les nazis nous tireront comme des lapins », dit-il.

Chargé de coordonner les actions en prévision de l'occupation allemande, Beria a déjà fait miner par ses services plusieurs stations de métro, les ponts de la Moskova ainsi que diverses datchas. Staline, qui a médité l'ouvrage de l'historien et académicien soviétique Evgueni Tarlé sur la campagne de Russie de Napoléon en 1812, ainsi que l'exemple d'Ivan le Terrible, ne se résout pas à s'éloigner de la capitale. Dînant avec Valechka Istomina, sa gouvernante, paysanne enjouée qui, à l'occasion, est aussi sa maîtresse, il lui pose la question :

 

« Veux-tu partir  »

Et cette femme solide et simple de répondre :

« Jamais je ne quitterai Moscou ! Je la défendrai jusqu'à ma dernière goutte de sang !

 

- Voilà comment agissent les vrais patriotes ! » s'exclame Staline.

Joukov assurant la défense militaire, Staline décide de mettre en scène sa résistance. Il se rend en voiture blindée jusqu'à la station ferroviaire où se presse une population cherchant à fuir. Sous une bourrasque de neige, il arpente les quais et longe les rails où stationnent les trains en partance. Simplement vêtu de son grand manteau rapiécé de soldat, il s'exclame :

« Staline ne partira pas. On reste ici jusqu'à la victoire ! »

Puis il retourne à sa limousine et, derrière son chauffeur, seul dans son immense Packard noire, il traverse la ville pour que les Moscovites le voient. Ses gardes du corps ont recommandé de fermer les vitres, mais il refuse et salue la foule de la main. Le lendemain, le 19 octobre, les principaux dirigeants du Kremlin sont dans son bureau. Le soir même, la NKVD commence ses fournées d'exécution de déserteurs ou prétendus tels.

 

Avec la maréchal Molotov lors d'une parade nationale en 1941. © Sputnik / Sputnik / Sputnik via AFP

« La Russie est finie ! » se vante Adolf Hitler, qui va un peu vite en besogne, car, après avoir avantagé la progression des Panzer, le froid fait maintenant souffrir ses troupes. La température est tombée à moins 30 °C. Le « général Hiver », qui avait mis fin à l'invasion suédoise en 1709 et défait la grande armée napoléonienne en 1812, est à nouveau entré en scène. Dès lors, le climat travaillera pour les Russes. Sur le plan diplomatique, Staline apprend une nouvelle majeure grâce à son maître-espion basé au Japon, Richard Sorge, qui lui fait savoir que Tokyo, malgré son alliance avec le Reich, n'a nullement l'intention d'attaquer la Russie. Renseignement essentiel qui permet au dictateur de retourner contre les nazis son armée d'Extrême-Orient prévue pour contrer une éventuelle attaque japonaise.

 

Avec Joukov, il dégarnit le front sibérien et jette à l'ouest toutes ses forces contre l'armée allemande en prenant la précaution de faire déguiser les paysans locaux en militaires pour dissimuler au mieux ce retrait massif. La situation est critique. Les Panzer sont à moins de soixante-dix kilomètres de la capitale, et les bruits courent que des parachutistes ennemis seraient déjà à Moscou même. Staline, cependant, tient bon la barre. Le 30 octobre, il interroge le commandant de la place de Moscou :

« Et le défilé militaire, comment allons-nous l'organiser ?

- Impossible ! »répond son interlocuteur.

Staline poursuit calmement :

« Je tiens à ce que ce défilé ait lieu le 7 novembre, jour de notre fête nationale. Il faudra filmer l'événement et le projeter dans tout le pays. Je ferai un discours. »

Le 6 novembre, les hommes du NKVD prennent les chaises du théâtre Bolchoï et les transportent sur la ligne n° 2 du métro de Moscou, à la station Mayakovskaya. Le soir même, les dignitaires du Kremlin y assistent à un concert où l'orchestre joue Moussorgski. Puis le chef Kremlin parle durant une demi-heure, sur un ton très dur : « S'ils veulent la guerre totale, ils l'auront ! » Staline se présente davantage comme le successeur des grands tsars que comme l'héritier de Lénine.

Le lendemain, le 7 novembre 1941, la parade commence à 8 heures du matin sur la place Rouge. Le décor, digne de l'événement, évoque irrépressiblement l'opéra de Moussorgski Boris Godounov lorsque, dans son livret, Pouchkine mêle à la légende russe la tragédie. Alors qu'une tempête de neige envahit tout le ciel et souffle sur les coupoles dorées des églises, rendant toute attaque aérienne ennemie impossible, Staline grimpe les marches qui mènent au mausolée de Lénine en affirmant : « Dieu est avec nous ! »

Les volontaires, défenseurs de Moscou, arrivent sur la place Rouge. Des hommes déjà épuisés que l'ambassadeur britannique, qui est demeuré à Moscou, et qui fait partie des hôtes de marque, considère en songeant in petto que la Russie ne pourra pas résister. Quelques minutes plus tard, alors que la bourrasque persiste, soudain entrent sur la place Rouge les forces fraîches venues d'Orient. Une sorte de rouleau compresseur qui deviendra symbole de l'Armée rouge. Staline a choisi une troupe de véritables géants revêtus de manteaux blancs de mouton retourné. En voyant ces guerriers marcher d'un pas ferme sur l'emblématique place de la Russie éternelle, le diplomate anglais change d'avis. Le soir même, il envoie un télégramme à Winston Churchill prédisant que la Russie va non seulement résister mais qu'elle gagnera la guerre.

Le tsar rouge prononce un puissant discours dans lequel il évoque la mémoire des grands chefs militaires du pays et, en premier lieu, le saint orthodoxe, Alexandre Nevski, qui écrasa les chevaliers teutoniques en 1242. En rappelant les fondamentaux de la sainte Russie, il soulève une vague de patriotisme qui déferle sur tout le pays, jusqu'au goulag où nombre de détenus veulent aller au front. Près d'un million d'entre eux y seront envoyés durant les trois ans de guerre.

Le 13 novembre, le chef du Kremlin ordonne à Joukov, devenu son général préféré, de préparer une contre-attaque. Le chef d'état-major, qui est conscient que la force du verbe ne fait pas tout, estime ne pas disposer de réserves suffisantes pour se lancer dans une telle aventure. Mais Staline insiste. Trop hâtive, insuffisamment confortée, la manœuvre exigée par le dictateur ne réussit pas à freiner l'offensive allemande et, le 15 novembre, un dernier coup de boutoir nazi brise les lignes de défense soviétiques. Staline demande à Joukov s'il peut encore défendre Moscou.

« Nous tiendrons certainement, mais il nous faut au moins deux armées supplémentaires, plus deux cents chars. »

Staline lui donne ses dernières réserves − trois armées −, mais l'avertit : « Nous n'avons plus un seul char. » Jouant ce va-tout, Joukov déclenche la contre-offensive et repousse en vingt jours la Wehrmacht à trois cents kilomètres au large de Moscou, au prix de la perte de cent cinquante-cinq mille hommes. Des chiffres qui donnent le vertige.

Désormais, pour le monde entier, la Blitzkrieg ordonnée par Adolf Hitler a définitivement échoué. Quand Staline téléphone à Joukov pour le féliciter, l'aide de camp répond : « Camarade Staline, il dort et on n'arrive pas à le réveiller ! - Bon, laissez-le dormir tout son saoul, béni de Dieu… », réplique, magnanime, le dictateur. »

 

Le Phénomène Staline, éd. Stock (316 pages. 22 euros)

https://www.lepoint.fr/histoire/au-secours-staline-revient-13-10-2020-2396219_1615.php?fbclid=IwAR2fxeFd6G0Bwtyj31qdDu7zBM3loPOhKWsWBSlxf_TQMf7EVmnGcrjpmPs

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Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien

14 Octobre 2020, 10:53am

Publié par Grégoire.

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien

Lauréate du Prix de la liberté intérieure 2020 pour son livre « Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien », une méditation inattendue sur la parabole du Fils prodigue, Jacqueline Kelen se confie sur son unique aventure : celle de parcourir en pèlerin éveillé les lieux les plus secrets de la vie intérieure.

 

Vous avez reçu le Prix de la liberté intérieure 2020 pour votre livre « Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien ». Ce prix est décerné à un ouvrage qui aide à croire, à penser et à vivre librement. Qu’est-ce qui vous aide à croire ?


Jacqueline Kelen : Aider à croire, je ne sais pas ce que cela veut dire. On est entouré de personnes qui veulent aider, accompagner, alors que la vie spirituelle est pour moi éminemment personnelle. Les scientifiques publient des livres pour démontrer que Dieu existe, mais cela ne changera rien pour un athée convaincu. La foi repose sur une expérience vivante personnelle et irréfutable. Cette foi, comme le précise saint Paul, elle atteste de la présence de Dieu. Alors elle ne peut pas être perdue ! Car il s’agit d’être le témoin de l’Absolu, comme l’écrit Kierkegaard. 

Dans votre livre, vous revisitez de façon inattendue une parabole bien connue – celle du Fils prodigue. Qu’est-ce que vous avez cherché précisément en la revisitant ?
Ce qui m’a toujours troublé, c’est de voir que la plupart du temps, cette parabole est commentée toujours dans le même sens, d’une manière assez facile et rassurante. Le fils prodigue, c’est ce petit jeune rebelle qui dépense tout, qui s’éloigne de la maison familiale pour y revenir quelque temps plus tard, pêcheur lamentable et minable, et demander humblement le pardon de son père. Je pense qu’on a tous un peu tendance à nous mettre à la place de l’autre frère, l’aîné, celui qui est resté à la maison, qui a fait tout comme il fallait, fidèlement, celui qui mérite l’amour du père, et qui devrait être à la première place. Cette interprétation m’a toujours étonnée.

Pourquoi ?
Je pense que le fils prodigue a répondu à l’appel du large. Il est parti pour faire son expérience, pour exprimer toutes les merveilles et les possibilités de son libre arbitre. Il a vécu, risqué, cherché, il s’est trompé, il a recommencé. Le prodigue, c’est chacun d’entre nous. Ce n’est pas quelqu’un qui a fugué juste un moment. C’est l’histoire de toute une vie, d’une existence humaine, qui peut durer de longues années dans notre monde imparfait, dont on peut épuiser les richesses jusqu’à en comprendre leur finitude. C’est cela qui est beau ! 

Qu’est-ce qu’une belle vie pour vous ?
Ce n’est pas qu’une vie faite de bonheurs, de gratifications et de succès. C’est une vie pleine qui fait le tour des choses, qui traverse la douleur et la beauté, la haine et l’amour fou… Il n’y a pas de chemin de maturité sans épreuves. Celles-ci sont autant de portes, autant de rencontres qui nous forgent et nous enseignent.

 

Ni voleur ni méchant, le fils prodigue revient après avoir tout exploré, il a vu que le monde n’était pas parfait. Mais sa soif, son espérance d’infini et le souvenir du père sont restés en lui.

 

Pour moi, une belle vie est une vie remplie de toutes sortes d’expériences, de souffrances comme d’espérances, c’est une vie intense, entière. Il n’est pas dit que ce fameux fils prodigue ait fait des choses horribles dans un pays lointain. Il a dû rencontrer des gens, augmenter sa conscience et sa connaissance. Rien ne dit qu’il n’ait pas été généreux… Je trouve bien que le fils prodigue ait tout dépensé. Au Moyen-Âge, on parlait alors de la largesse, cette vertu des grands seigneurs. J’imagine qu’il y a eu de la générosité en lui. Ni voleur ni méchant, il revient après avoir tout exploré, il a vu que le monde n’était pas parfait. Mais sa soif, son espérance d’infini et le souvenir du père sont restés en lui. C’est ce désir qui le fait revenir, alors qu’il n’a rien à offrir à son père. Pour moi cette parabole est une métaphore de notre vie d’hommes et de femmes.

Vous préférez le Fils prodigue à son grand-frère… Pourquoi ?
Le grand frère, oui, c’est vrai, j’ai du mal avec lui. Certes, c’est un homme de devoir, intègre, fidèle. C’est magnifique. Mais le débordement de tendresse du père pour son fils apparemment ingrat, lui, il ne le partage pas. Nous avons tous des chemins particuliers. Bien sûr, le prodigue a pris des chemins détournés, mais ce qui est important, c’est qu’il a eu le désir du retour. Il n’a rien fait fructifier de son héritage, mais il sait au fond de lui que le père l’attend et qu’il n’a pas perdu son amour. Il a le courage et l’espérance d’aller se présenter nu à son père. Dieu nous aime chacun dans notre démarche. Il est évident qu’en chaque être, il y a un désir d’éternité. 

 

Supprimer le désir d’éternité parce qu’il n’y aurait que ce monde est une éradication de la transcendance (…) Aujourd’hui, il nous faut des grands résistants de l’esprit pour une transformation intérieure.

 

De nos jours, notre société athée et normative a remplacé ce désir d’éternité en recherche de ce qui est durable. C’est très bien sur le plan écologique, mais vous n’avez pas remarqué que la question de durer remplace le saut dans l’éternel ? Supprimer ce désir d’éternité parce qu’il n’y aurait que ce monde est une éradication de la transcendance. C’est un crime effrayant, que tous les totalitarismes ont commis. Aujourd’hui, il nous faut des grands résistants de l’esprit pour une transformation intérieure.

Est-elle possible ?
Je crois que la transformation intérieure de chacun est possible. Comme celle qu’apporte la conversion qui est un retournement total. Le repentir est un renouvellement formidable, il est le refus de continuer de glisser sur une pente descendante. Alors, la grâce s’impose comme un éclair : plus rien ne sera comme avant pour celui qui retourne vers 
l’éternel.

Comment faire alors pour se laisser transformer ?
Il me semble qu’il faut d’abord être lucide. Renoncer aux chères illusions. Les slogans assénés en permanence par les médias, les mots magiques du bonheur, du bien-être, tous ces poncifs enferment l’être humain dans les illusions. On ne parle plus de s’améliorer, de grandir, mais juste de s’aimer… Si la finalité de l’existence est de s’aimer, de se protéger, de prendre soin de soi, c’est alors un enfermement effrayant. Prendre soin de son âme comme le disait Socrate, oui !

Vous dites qu’on doit retrouver l’ambition de nos rêves…

C’est cela la première liberté. Que fais-je de ma vie ? Quelque chose d’unique et de grand ? Sans me prendre pour un saint ou un sauveur, vais-je élever l’humanité ou ne vais-je penser qu’à moi ? Soljenitsyne dit qu’il faut sortir de la vie plus grand qu’on y est entré. Serais-je en mourant la même, sans transformations, sans efforts, sans exigences ? Le goût de la liberté est-il encore dans l’être humain ? Cette saveur folle existe-t-elle encore ? 

 

Votre constat semble pessimiste…
Si la crise que nous traversons met l’accent sur notre vulnérabilité actuelle, tant mise en avant en ce moment, si elle nous permet de nous réconcilier avec la proximité de la mort, alors nous pouvons nous en sortir. Amie du Christ, je suis remplie d’une espérance immense et folle dans l’Esprit-Saint. Mon propos n’est pas désespéré, mais je vois que l’être humain ne comprend pas la richesse de la vie. A-t-on profité du confinement pour se remettre en question ? Le premier texte qu’on a trouvé dans l’histoire de l’humanité remonte à la civilisation sumérienne, il ne parle que d’une chose, c’est la quête de l’éternité… Ne méprisons pas les beautés et les richesses de ce monde, mais n’oublions pas qu’elles ne sont pas durables. Prenons en conscience, ayons le désir du grand et de ce qui nous dépasse. Ayons le désir de l’éternel !

 

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien, par Jacqueline Kelen, Cerf 2019, Prix de la liberté intérieure 2020

 

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L'orgueil de ceux qui savent qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux

12 Octobre 2020, 12:17pm

Publié par Grégoire.

L'orgueil de ceux qui savent qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux

Les gens glorieux poussent leur nom un mètre devant eux, s’appuient sur lui — comme sur un déambulateur. S’ils ne l’ont plus, ils tombent. Soulages ne pousse pas son nom en avant. Ce n’est pas modestie — plutôt l’orgueil de ceux qui savent qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux, quelque chose ou quelqu’un dont la main invisible caresse parfois maternellement, hasardeusement, leurs tempes. Créer, c’est tout faire pour sentir encore et encore cette brise parfumée de l’invisible à nos tempes, cette proximité d’une fraîcheur surnaturelle. Soulages pousse en avant la noblesse de ce sentiment, l’intuition de ce qui manquera toujours, car on ne vit que par défaut. Ses peintures sont l’autorité même, ne sont que ça.

On ne crée que pour guérir d’une angoisse, arrêter à mains nues les cavales de l’Apocalypse fonçant sur nous. Pour tenir face à la mitraille du néant, pour ne pas se coucher de lassitude sur la terre meuble des conventions, on écrit, on compose, on peint. Le divin est l’ordre lancé au cœur de battre et de se battre. On choisit sa mort : ce ne sera pas celle qui viendra à la fin, ce sera celle qui vient à chaque fois que vous décrochez le mot juste, à chaque fois que le fouet sur la peau de la toile imprime le lacet qu’il faut, qu’il fallait, exactement, le trait, la gifle qui frappe le néant, le dissuade d’avancer plus près, donne congé à la si persuasive tentation de se rendre.

Christian Bobin. Pierre,

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Il n’y a rien de pire que nous-mêmes dans la vie.

10 Octobre 2020, 11:40am

Publié par Grégoire.

Il n’y a rien de pire que nous-mêmes dans la vie.

" Il m’est arrivé d’accrocher mon âme à des buissons. Pour la ravoir, il me fallait tirer et inévitablement la déchirer. Ces accrocs font sa lumière. Personne ne peut sortir indemne d’avoir été, au jour de la naissance, poussé dans les eaux froides du temps. Le courant va de plus en plus fort. Les touffes d’herbe qu’on croit saisir, les branches basses qui viennent boire et auxquelles on imagine s’accrocher au passage — tout cède merveilleusement, le courant est de plus en plus fort, mais une force égale nous est donnée par la contemplation — l’œil qui s’arrête, même si le corps à demi assommé continue son naufrage, file vers les chutes du Niagara.

 

Il n’y a rien de pire que nous-mêmes dans la vie. Nous-mêmes : avec la vanité de nos paroles, l’hypocrisie de nos silences, le tremblement de nos intérêts, la petite dent cariée de notre foi en la vie. Nous-mêmes.

 

La force est sans cesse donnée et redonnée aux anges que nous ne sommes plus et qu’il nous faut redevenir si nous tenons à rester humains. Soulages est un des noms de cette force. Ce serait lui faire tort que de le sacraliser. Première et dernière leçon soulagienne : le goudron du chemin réveillé par la pluie t’en apprendra plus sur toi que tous les livres saints. Vois comme il attrape la lumière. Vois comme il joue avec elle sans la retenir. Vois comme jamais il ne s’en croit l’auteur."

 

Christian Bobin. Pierre,

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Ce surcroit de vie dans le manque..

9 Octobre 2020, 03:27am

Publié par Grégoire.

Ce surcroit de vie dans le manque..

Tout est une question d'air, de respiration. C'est l'encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer. On a besoin de connaître des choses telles que l'ennui, le manque, l'absence, pour connaître la présence, la joie et l'attention pure. On a besoin d'une chose pour aller vers une autre. Par exemple, j'aime beaucoup les livres, mais j'ai remarqué que je trouvais les plus intéressants dans les toutes petites librairies perdues, qui n'en vendent que très peu ; comme si c'était là que certains livres m'attendaient depuis très longtemps. Alors que je ne les aurais pas vu dans un grand étalage, parmi mille autres choses.

Cette pensée va dans le sens exactement inverse de celui qui a créé Internet. À la racine d'Internet, il y a le désir qu'on ait tout, tout de suite. Que surtout nul ne souffre plus d'un manque. Or, je pense que c'est une souffrance que d'avoir tout à sa disposition, sans intervalles. On devient soi-même comme une chose au milieu des choses. Alors qu'on a besoin que certaines vitres de la maison soient cassées. Et que le vent entre ! Besoin de certains défauts, de certains manques, de certaines brisures, pour pouvoir respirer.

 

Comment préciser sans trahir ? Vous avez plusieurs façons de voir le soleil. La voie scientifique vous met entre les mains des documents extrêmement nombreux, de plus en plus précis, qu'il vous faudra plus qu'une vie pour lire. Et puis, vous avez l'autre voie. Vous regardez autour de vous, vous voyez un pissenlit, et là, vous savez ce qu'il en est du soleil. Parce que la structure est la même. Le pissenlit, à mon sens, est comme un petit frère égaré du soleil. Il aime tellement son grand frère, qu'il s'est mis à lui ressembler. Dans l'infime, vous avez l'immense. La contemplation vous donne ce que l'information ne vous donnera jamais.

La contemplation a besoin de s'appuyer sur du très peu, du très simple. Elle est semblable à ce royaume dont parle le Christ, qui est tout entier contenu dans un grain de sénevé.

Christian Bobin

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Guérir de la peur de la mort.

7 Octobre 2020, 00:13am

Publié par Grégoire.

Guérir de la peur de la mort.

Dans le train, je lisais ‘Le frère de la côte’ de Joseph Conrad. Il y a eu un arrêt inexpliqué de trois heures, du coté de Montauban. Béni soit les infarctus de la technique : j’ai pu terminer ma lecture. En vérité, ce livre on n’arrive pas à le finir. 

A un moment un contrôleur est entré dans le compartiment, il venait apporter un carton avec de la mauvaise nourriture, pâteuse, plastique, sans intelligence. Offert par la SNCF, en compensation, en excuse. Comme, en même temps qu’il approchait de moi il parlait, la tête tournée vers ses collègues, il m’a presque jetée le carton comme à un chien. Les cadeaux que nous fait la société sont de ce genre-là. Mais j’avais, avec le livre dont je ralentissais la lecture, les nourritures les plus solides du monde. 

Ce livre est un maître, si par maître on veut bien entendre quelqu’un qui vous guérit de la mort, de la peur de la mort. Mille fois, dix mille fois Conrad a parlé de la mort, cet abime presque aussi profond que nos inconscients.

L’amour, c’est encore plus dangereux que la mort, bien plus difficile à dire. Et ce livre parle avec une voix calme des enfers de l’amour, de cet enfer qu’est l’extase de tomber amoureux.

L’amour entre dans nos vies, comme un voleur dans la nuit profonde puis il attend. Il attend que l’on vienne où il est, il attend que nous venions en nous. Il reste là, dans les grandes prairies du sang, comme un oiseau cendré dans les longs roseaux verts.

Christian Bobin

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La poésie, l'élégance d'insister sur le sourire...

4 Octobre 2020, 22:07pm

Publié par Grégoire.

La poésie, l'élégance d'insister sur le sourire...

Mallarmé a élevé autour de la mort de son fils Anatole, la tombe aérienne d’un poème dont la délicatesse est comparable à celle des fougères, à leur manière de ployer sous des tonnes d’air sans perdre leur souplesses. Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui ne supporte plus aucun contact, même celui d’une brise. A Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit dit: « maintenant chante si tu peux, chante avec ce trou que j’ai fais dans ta gorge » La disparition en plein vol d’un enfant, c’est Dieu qui jette notre coeur aux bêtes; et Mallarmé voyez-vous, n’a pas chanté. Il a bégayé, angéliquement bégayé. Son livre élevé sur l’enfant mort est comme les briques restantes d’une bergerie en ruine.

Il y a un poème « jour d’été » ou Marceline Desbordes Valmore raconte que petite elle a du mal à apprendre l’alphabet. Et, un jour elle l’apprend définitivement quand au cimetière elle lit des regrets sur une couronne déposée pour sa soeur qu’on enterre; elle ne sait pas très bien ce que c’est que de disparaitre: elle est toute petite et elle apprend à lire par le couteau du chagrin, en étant ouverte par la lame du chagrin, et un chagrin dans une poitrine d’enfant, c’est tout les océans, c’est la voie lactée qui tombe, et ce poème fleurit au dessus d’une mort… 

Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s'effondrent, privées d'appui, et il ne nous reste plus qu'à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre cette compassion que le monde ignore.

L’inconsolable quand il est écrit engendre une paix comme une lampe proposant des ombres chinoises à l’enfant inquiet au bord de s’endormir. La vie s’approche de nous, elle guette le moment favorable pour frapper et puis à chacun elle lance: « chante maintenant, vas-y, chante». La poésie est ce chant qui s’élève dans le noir. Elle est tellement belle cette vie qu’un rien peut arracher. 

Christian Bobin.

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L'admirable apparition

2 Octobre 2020, 11:18am

Publié par Grégoire.

L'admirable apparition

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais plus encore par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé.

 

Certains visages sont passés entre des haies de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là était un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots. Sa présence disait une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

 

Elle souriait; elle avait perdu un enfant, il a de cela quelques années.. en vérité il y avait une seconde. Personne n’est plus présent qu’un mort. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce.  Elle souriait du seul sourire qui vaille, un sourire qui avait fait l’épreuve de la pluie et du froid, un sourire presque grelottant d’avoir traversé toutes les nuits du monde. Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs doux sourires contagieux.

Christian Bobin

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