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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La poésie, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue

24 Septembre 2020, 04:15am

Publié par Grégoire.

La poésie, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue

Quand quelqu’un annonce qu’il va lire de la poésie, on cherche la sortie: c’est devenu une punition, quelque chose de desséchée, de décoratif, d’inutile, ça devrait être l’inverse. Je ne sais pas par quel artifice ce mot de poésie est devenu absent, vieillot, couvert de poussières et souvent synonyme d’ennuis.

Remplaçons, si vous voulez, ce mot de "poésie" par celui de « parole amoureuse » je n'attends, je ne cherche que cette parole, je ne désire et ne veux fréquenter qu'elle. Où qu'elle soit. Elle peut fleurir n'importe où dans la vie. La poésie est parole aimante, parole émerveillante, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d'amour. Elle ne s'écrit pas avec des mots: sa matière première, son or pur, son noyau d'ombre, ce n'est pas le langage mais la vie.

 

La poésie, elle est venue à partir du moment ou j’ai compris que je n’étais pas capable de vivre dans le plein jour du monde, d’avoir une activité normale; Avec un peu de patience, j'aurais fait un assez bon idiot du village. C'est un métier que plus personne n’exerce: trop difficile sans doute. Il est plus aisé de devenir médecin, ingénieur ou même écrivain. Plus aisé et gratifiant aux yeux du monde.

J’ai compris peu à peu, que ce que l’on appelle la poésie, ce n’est pas un genre littéraire, c’est pas un truc joli, un truc gentil, c’est de ré-habiter le monde et l’apprivoiser à nouveau et c’est aujourd’hui que j’arrive à la regarder dans les yeux: elle est aussi dure à fixer que le soleil. Se faire silencieux, se rendre attentif, s’étonner, vivre, aimer, souffrir, ce sont des actes qui n'en font qu'un seul. Si la poésie n'est pas la vie dans sa plus belle robe, alors ce n'est rien. Le travail d'un troubadour, c'est quoi? être amoureux, porter l'amour et le chant de château en château, de buisson en buisson, foutre le feu à la forêt de vivre.

La poésie, serais-ce une fantaisie de repus? la poésie est d’un autre sang, d’un autre rang, mais, la définir ce serait la tuer.

Un poème c’est quelque chose entre un meurtre lumineux et des fiançailles éternelles, quelque chose comme une déclaration de vie, l’allié de la délicatesse: c’est une histoire de coeur qui déborde du temps, un engouffrement d’infini, un ruissellement de lumières…

La poésie c’est ce qui salue la vie dans tout ce qu’elle a de plus perdu, dans ce qu’elle a de plus infâme, de plus malfamé; la poésie c’est ce qui fait d’une gueuze une reine: dans son monde tout est renversé: la reine c’est celle qui n’a plus rien, c’est celle qui est retirée et dans ce retrait elle a commencé a recueillir toute les étoiles qui tombent du ciel. Ce qui nous y fait entrer ce sont les choses infimes et même infirmes, muettes, auxquelles on ne prête plus attention, ce sont les choses mauvaisement nommés ‘petites’.

On ne fera jamais mieux que de découper un peu de bleu du ciel et de le mettre sur du papier. Je comprends les ciels déments, ces cascades d’étoiles de Van Gogh, ce n’est pas de l’hallucination ou de la maladie, il y a parfois quelque chose de l’infini qui nous arrive en rafale: il y a quelque chose de cet ordre là quand on tombe amoureux… C’est ça la poésie, quelque chose qui nous tue, et qui nous ressuscite.

Christian Bobin

 

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Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ?

22 Septembre 2020, 14:05pm

Publié par Grégoire.

Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ?

Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ? Au bout du compte la mort, si tard qu’elle vienne, nous fera tomber. Il aura fallu auparavant se faire attentif, recueillir sa voix dans une nuit secrète, épurer sa clarté, inventer son chant. Donner à sa parole la souveraineté des rivières, filant sans trêve jusqu’au silence surabondant pour s’y jeter et s’y perdre. Ainsi, parfois la nuit commence avec le jour. Et, personne à appeler, personne à qui délivrer cette parole, toujours vraie, de plus en plus vraie: rien. Je ne veux rien. S’en remettre au jour qui passe. Comme un voyageur, faire preuve d’aucune hâte, d’aucune impatience. Rien jamais ne sera acquis. Aucun savoir ne peut résoudre l’étonnement de notre vie. Aucune illusoire maîtrise ne peut détourner le cours de l’insouciant ruisseau qui va en nous et ne sait où il va, accédant à des instincts en friche, bouleversant des terres sans âge, dont le soulèvement se confond alors avec la douleur qui nous en vient, insupportable, radieuse. 

Ainsi avais-je appris ma leçon, oubliant tout le reste qui méritait d’être oublié et que les écoles infligent aux enfants assombris. Leçon ancestrale, coutume venue de la nuit des temps : attendre infiniment, mais sans rien attendre de personne. Inventer dans le silence d’une rêverie mes propres contemporains : cette franchise d’une étoile, cette pure mélodie d’un feuillage, cet atome de lumière sur le mur. Couper et tailler les plus souples branches de l’âme, puis les confier au quatuor de l’air, du feu, de la terre et de l’eau, afin que toute chose vienne en moi éprouver leur résonance, dans l’anonymat de mon nom, dans l’oubli de toute appartenance. Regarder se lever l’arc-en-ciel sur la page rafraîchie par l‘ondée d’une absence. Et, surtout, fuir la persuasion des raisons, la douceur des consolations, la bienveillance des maîtres. Ne servir que ce maître-mot : l’amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l’arrière-pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d’un seul tenant. 

Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d’eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l’impatience…

Christian Bobin

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A propos de ceux qui salissent la douleur...

19 Septembre 2020, 02:00am

Publié par Grégoire.

A propos de ceux qui salissent la douleur...

Elle est sale. Même propre elle est sale.

Elle est couverte d’or et d’excréments, d’enfants et de casseroles. Elle règne partout. Elle est comme une reine grasse et sale qui n’aurait plus rien à gouverner, ayant tout envahi, ayant tout contaminé de sa saleté foncière. Personne ne lui résiste. Elle règne en vertu d’une attirance éternelle vers le bas, vers le noir du temps. Elle est dans les prisons comme un calmant. Elle est en permanence dans certains pavillons d’hôpitaux psychiatriques. C’est dans ces endroits qu’elle est le mieux à sa place : on ne la regarde pas, on ne l’écoute pas, on la laisse radoter dans son coin, on met devant elle ceux dont on ne sait plus quoi faire.

Les jours, dans les hôpitaux comme dans les prisons, sont plus longs que des jours. Il faut bien les passer. On lui fait garder les invalides mentaux, les prisonniers et les vieillards dans les maisons de retraite. Elle a infiniment moins de dignité que ces gens-là, assommés par l’âge, blessés par la Loi ou par la nature. Elle se moque parfaitement de cette dignité qui lui manque. Elle se contente de faire son travail. Son travail, c’est salir la douleur qui lui est confiée et tout agglomérer – l’enfance et le malheur, la beauté et le rire, l’intelligence et l’argent –dans un seul bloc vitré gluant.

On appelle ça une fenêtre sur le monde. Mais c’est, plus qu’une fenêtre, le monde en son bloc, le monde dans sa lumière pouilleuse de monde, les détritus du monde versés à chaque seconde sur la moquette du salon. Bien sûr, on peut fouiller. On trouve parfois, surtout dans les petites heures de la nuit, des paroles neuves, des visages frais.

Dans les décharges, on met parfois la main sur des trésors. Mais cela ne sert à rien de trier, les poubelles arrivent trop vite, ceux qui les manient sont trop rapides. Ils font pitié, ces gens. Les journalistes de télévision font pitié avec leur manque parfait d’intelligence et de cœur – cette maladie du temps qu’ils ont, héritée du monde des affaires : "parlez-moi de Dieu et de votre mère", vous avez une minutes et vingt-sept secondes pour répondre à ma question.

Christian Bobin.

 

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cette bataille que chacun mène avec soi-même ..

17 Septembre 2020, 11:54am

Publié par Grégoire.

cette bataille que chacun mène avec soi-même ..

Le paradis, c’est le présent, ce qui nous fait face. Voir cela s’apprend. C’est la vie qui vous taille et vous découpe les yeux avec son petit marteau de sculpteur et ce sont les épreuves qui vous apprennent à voir. Il faut payer pour voir.

J’aime beaucoup « La petite châtelaine » de Camille Claudel, il se passe beaucoup de choses dans ses yeux, on peut penser en la voyant qu’elle est l’image parfaite de ce à quoi nous pouvons aspirer. Et si nous laissons la vie faire son travail elle nous donnera ce visage-là, à la fois espérant, presque méfiant, crédule et malgré tout, ouvert. C’est la vie qui est le sculpteur, et nous qui sommes la matière brute

Je pense que chacun fait ce qu’il peut et que le substrat premier c’est la crainte le sentiment d’abandon, le sentiment enfantin de devoir traverser un couloir la nuit est partagé par tout le monde dans tous les pays depuis toujours Et ce que l’on appelle l’art c’est juste une réponse une manière de siffler dans le noir pour que le cœur ne se décroche pas dans la poitrine pour que la peur ne vous envahisse pas trop

C’est cela que j’entends dans Jean-Sébastien Bach, mais c’est aussi cela que je peux ressentir devant la surnaturelle joie des papiers découpés de Matisse. Cette œuvre s’arrache à quelque chose de ténébreux. Parfois la lutte est gagnée. Matisse est un des rares soldats de cette guerre-là, que chacun mène avec sa propre mélancolie, avec son propre sentiment d’abandon et de détresse, un des rares qui a gagné la bataille que chacun mène avec sa vie…

Christian Bobin.

 

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Cet acte gratuit de Dieu que je suis ...

12 Septembre 2020, 02:36am

Publié par Grégoire.

Cet acte gratuit de Dieu que je suis ...

Cette présence du Dieu créateur au plus intime de moi-même est une présence d’amour, de surabondance d’amour dans une gratuité totale. Car Dieu n’attend rien en retour, … et pourtant il attend tout dans la gratuité. Celui qui attend pour lui-même le retour de l’amour n’aime pas vraiment, il s’aime plus qu’il aime l’autre. Pour que l’amour gratuit soit « honoré » comme un amour gratuit, pour que l’amour gratuit attende quelque chose, il faut que son attente soir dans la gratuité.

 

C’est de cette manière que le père attend le baiser de son enfant, sa présence ; le père est tout entier pour son enfant. C’est ainsi que Dieu, mon Père, m’attend. Quand je le contemple, le silence de la lumière s’enracine et s’intensifie dans le silence du don gratuit de l’amour. Et si je veux honorer mon Père et le remercier d’être mon Créateur, je dois faire tout ce que je peux pour vivre de sa présence lumineuse, brûlante d’amour, et je dois me laisser emporter par lui et transformer par lui, puisqu’il m’a créé pour cela.

 

C’est de cette manière là que j’honore le plus mon Père : en comprenant pourquoi il m’a créé. Pas comment il m’a créé, car cela je ne le sais pas, puisque c’est dans la pure gratuité. Les théologiens disent in instanti : Dieu n’a pas mis de temps à me créer, il n’a pas travaillé. La création n’implique pas le travail. Il est dit dans l’Ecriture qu’elle implique un « jeu », mais c’est métaphorique : il est plus juste de dire qu’elle implique la lumière et l’amour.

Lumière : je suis unique pour lui, voulu pour moi-même, parce qu'il me veut. 

Et l’amour : Dieu m'aime gratuitement : c'est en m'aimant qu'il me donne d'exister. Son amour me devance, m'attend, et est au-delà de toutes coopération. Et, ce don de moi-même appelle une réponse gratuite, libre. 

C’est pourquoi, quand je comprends que je suis actuellement voulu, pensé, choisi, c'est comme entendre, comprendre l'appel secret, caché du Père; et, je dois tout faire, dans une très grande fragilité, une très grande faiblesse, pour répondre, pour être là. Il est Lumière et il est Amour, il est tout-puissant. C’est la louange que j’adresse à mon Père "Abouna, Abba, Père.."

Je ne peux pas comprendre comment Dieu me donne actuellement d'être, d'exister de manière unique, mais en contemplant sa toute-puissance de Père à être source d'être, j’essaie de toucher comment je suis apparu en lui. 

Dieu se contemple, Dieu s’aime, et en se contemplant il me contemple ; il contemple l’autre que je suis, totalement différent de lui et pourtant son enfant, son fils. De toute éternité Dieu a pensé à moi. Dieu ne peut plus se penser sans penser à moi… c’est fou ! Et c’est cela, sa toute-puissance.

C’est l’apparition en Dieu de l’autre, l’autre que lui et qui pourtant n’est pas séparé de lui. Autre parce qu’il n’est pas lui… mais tout vient de lui. C’est donc un autre très particulier, le « prochain » de Dieu, cet autre qui fait partie de sa contemplation, de son amour.

Dieu, en s’aimant, m’aime, et il m’aime comme celui qui procède de lui, celui qui est créé par lui, celui qui vient de lui, qui est infiniment plus petit, plus pauvre, mais qui a tout reçu de lui. La toute-puissance de Dieu est ce par quoi Dieu peut, quand il le veut, faire que cet autre (qui est dans sa contemplation et son amour) existe réellement par l’acte créateur, existe réellement comme distinct de lui.

 

Le premier moment de la paternité de Dieu sur moi.

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Celui qui ne fait rien...

10 Septembre 2020, 05:06am

Publié par Grégoire.

Celui qui ne fait rien...

Dieu c’est le nom de quelqu’un qui a des milliers de noms. Il s’appelle silence, aurore, personne, lilas, et des tas d’autres noms, mais ce n’est pas possible de les dire tous, une vie entière ne suffirait pas et c’est pour aller plus vite qu’on a inventé un nom comme celui-là, Dieu, un nom pour dire tous les noms, un nom pour dire quelqu’un qui est partout, sauf dans les églises, le  mairies, les écoles et tout ce qui ressemble de près ou de loin à une maison.

Car Dieu est dehors, tout le temps, par n’importe quel  temps, même l’hiver, et il s’endort dans la neige et la neige pour lui se fait douce, elle ne lui donne que sa blancheur avec quelques étoiles piquées dessus, elle garde pour elle la brûlure du froid. Dieu n’a pas de maison, il n’en a pas besoin et d’ailleurs lorsqu’il voit une maison, il ouvre les portes, déchire les murs, brûle les fenêtres et c’est tout qui entre avec lui, le jour, la nuit, le rouge, le noir, tout et dans n’importe quel ordre, et alors, alors seulement, les maisons deviennent supportables, alors seulement on peut les habiter, puisqu’il y tout dedans, le soleil, la lune, la vie très folle, la douceur très grande de la folie, les yeux pervenche de la folie. Et Dieu repart ailleurs, toujours ailleurs : à force de traîner les chemins, de s’endormir partout, dans les sources, dans les fougères, dans le nid des mésanges ou dans les yeux des tout- petits, Dieu a une drôle d’allure, vraiment.

Lorsqu’il n’ouvre pas toutes grandes les portes, Dieu ne fait rien. Ce serait là son métier : ne rien faire. C’est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire. Dieu, lui, fait cela très bien. De temps en temps pour se reposer, il s’arrête de ne rien faire : alors il fait des bouquets : il cueille toutes les lumières du monde, même celle des orages et des encriers, il en fait des bouquets mais ne sait à qui les offrir. Ou bien il met un coquillage tout contre son oreille et il écoute des musiques, toutes les musiques du monde, longtemps il écoute et c’est comme un  flocon dedans son cœur, un tourment d’écume, le premier âge de la mer, l’immensité de la mer dedans son cœur et Dieu se met à rire et Dieu se met à pleurer, parce que rire ou pleurer, pour Dieu c’est pareil, parce que Dieu est un peu  fou, un peu bizarre. Et si on lui demande ce qu’il a, il dit qu’il ne sait pas, qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié le long des chemins, et qu’il a perdu la tête, perdu son ombre, qu’il ne sait plus son nom. Et puis il  rit, et puis il pleure, et il s’en va et il  s’en vient, et c’est le jour, puis c’est la nuit, et puis voilà, c’est toujours comme ça, toujours, chaque jour.

 

Chritian Bobin, « Souveraineté du vide »

 

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Les voix  du  ciel.

8 Septembre 2020, 15:11pm

Publié par Grégoire.

Les voix  du  ciel.

Les voix  du  ciel.  Je ne  sais pas ce  que j'écris lorsque j'écris de telles choses. Les voix du ciel, je voudrais bien les entendre, mais pour l'instant  c'est impossible.  Il faudra  qu'à  mon tour j'accomplisse  ce pas minuscule que tu as fait dans la matinée du 12 août 1995 Il faudra qu'à mon tour j'aille voir de l'autre côté de l'air et de la lumière.

En attendant ce jour, je n'ai que cette terre pour réfléchir. En attendant tout se passe ici, maintenant, comme dit la vieille prière : « maintenant et à l'heure de notre mort ». J'aime cette formule usée, vieillotte, ces trois mots agglomérés comme trois morceaux de cire fondue au bas d'un chandelier -maintenant et à l'heure de notre mort.

Le temps dans cette prière n'est fait que de ces instants : l'instant présent et l'instant de mourir. L'avenir n'est rien Le passé n'est rien Il n'y a que l'instant présent, jusqu'à ce que celui-ci coïncide avec celui de notre mort. L'amour est encore la meilleure façon d'employer cet instant -une manière de séjourner auprès de ce que la vie a de plus faible et de plus doux.

Christian Bobin, La plus que vive

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L'Idolâtrie de la vie

5 Septembre 2020, 03:38am

Publié par Grégoire.

L'Idolâtrie de la vie

 

Marianne : Selon vous, « en refusant de sacrifier temporairement l'activité économique à l'endiguement de l'épidémie, les gouvernants auraient porté atteinte au contrat social implicite qui permet à l'économie de fonctionner ». Pouvez-vous expliquer ?

Olivier Rey : On a répété à satiété la phrase d'Adam Smith qui affirme que ce n'est pas de la bienveillance du boulanger que nous attendons notre pain, mais de son intérêt égoïste. Selon la doctrine libérale, le bien commun résulte non pas du souci de tous pour le bien commun, mais du souci qu'a chacun de faire prospérer ses affaires personnelles - la « main invisible » du marché se chargeant de faire concourir les intérêts particuliers à une situation générale optimale. On comprend que, dans un tel contexte, il soit impossible de faire passer les impératifs économiques avant la préservation des vies, puisque l'économie repose sur l'invitation faite à chacun de poursuivre son propre intérêt, dont la conservation de soi fait partie au premier chef. En bref, c'est le principe même de l'économie libérale qui réclamait la mise à l'arrêt de l'économie pour « sauver des vies ». En agissant autrement, on aurait porté atteinte au principe fondamental du système. En voulant sauver des meubles, on aurait porté atteinte à la structure entière de la maison.

Pourquoi affirmez-vous que les sociétés modernes idolâtrent la vie ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer par préciser ce que l'on entend par vie. Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, la vie était définie comme « union de l'âme et du corps ». À partir de la fin du XVIIIe siècle, les choses changent : la vie devient « l'état des êtres animés tant qu'ils ont en eux le principe des sensations et du mouvement » Dictionnaire de l'Académie française de 1795), « l'état d'activité de la substance organisée » (Littré, 1863), aujourd'hui « l'ensemble des phénomènes et des fonctions essentielles se manifestant de la naissance à la mort et caractérisant les êtres vivants » (dictionnaire Trésor de la langue française, 1994). Cela étant, en même temps que la vie s'est « physiologisée », des souvenirs demeurent de l'ancienne signification. Résonnent encore à l'arrière-plan, même de façon très amortie, les paroles bibliques - le Seigneur disant à Moïse : « Choisis la vie » ; Jésus affirmant : « Je suis la vie. » Ce qui fait que, par amalgame du sens revendiqué et du sens refoulé, on aboutit à cette chose étrange : l'adoration de « l'ensemble des phénomènes et des fonctions essentielles se manifestant de la naissance à la mort ». C'est cette adoration par transfert, de la vie « ancienne manière » à ce que Walter Benjamin appelait la « vie nue » (le simple fait physiologique d'être en vie), qui peut, à bon droit, être qualifiée d'idolâtrie.

Vous écrivez : « Il n'y a pas de sens à s'emporter contre l'“horreur économique” et, en même temps, à réclamer davantage de lits de réanimation à l'hôpital, car c'est la continuation de la première qui autorise la multiplication des seconds. » Pouvez-vous revenir sur ce point ?

On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron sa réplique, il y a deux ans de cela, à une aide-soignante réclamant davantage de moyens pour l'hôpital : « Je n'ai pas d'argent magique. » Pourtant, s'il est vrai que les moyens dont dispose une société peuvent être diversement alloués, et qu'on peut imaginer que le secteur de la « santé », déjà bien doté en proportion de la richesse nationale, voie sa part encore accrue, il reste qu'il s'agit là d'un ajustement à la marge : fondamentalement, c'est grâce aux moyens dégagés par l'économie en général qu'on se trouve en mesure de mettre en place un « système de santé » et de l'entretenir. Les pays pauvres ont très peu de lits de réanimation, les pays riches beaucoup plus. C'est pourquoi réclamer davantage de lits de réanimation et, en même temps, une société plus « douce », moins dominée par l'économie, est incohérent. Ivan Illich, lui, était conséquent, lorsqu'il prônait à la fois le retour à des modes de vie « conviviaux », et l'exercice d'une médecine elle aussi conviviale - ce qui suppose de mettre une limite à la sophistication des traitements, et de retrouver, à côté d'un art de vivre, un certain art de souffrir et de mourir. C'est sans doute cette cohérence qui a valu à la pensée d'Illich d'être marginalisée. Beaucoup préfèrent se bercer de visions contradictoires, où la condamnation de la dictature économique se marie avec la multiplication à volonté des lits de réanimation, les chimiothérapies innovantes, la thérapie génique, la médecine de pointe pour tous.

Vous écrivez : « Quand l'État ne peut rien, ou presque rien, personne ne songe à se plaindre de son inaction contre les calamités. Quand il peut davantage, les citoyens ont tendance à s'exagérer ses pouvoirs et, sinon à le penser tout-puissant, du moins à réagir comme s'il l'était. »

La crise a-t-elle révélé une infantilisation des citoyens par l'État ?

C'est au XVIIIe siècle que l'administration monarchique a vraiment commencé à prendre des mesures significatives pour essayer d'amortir l'impact des famines. Et c'est à partir de ce moment-là qu'une partie importante de la population s'est mise à imputer au gouvernement le manque de pain, ou son prix trop élevé : les responsables de la disette n'étaient plus les intempéries, mais les carences ou les fautes des gouvernants, qui n'avaient pas su annuler leurs effets. Les citoyens sont certes en droit d'attendre que leurs dirigeants mettent tout en œuvre pour prévenir les catastrophes et y remédier. Pour autant, aucun gouvernement ne nous mettra jamais à l'abri de la survenue d'une calamité. Or, dans les démocraties électives, un jeu pervers s'est mis en place : pour attirer sur eux les suffrages, les candidats doivent exagérer le pouvoir qu'ils auront, s'ils sont élus, de maîtriser les choses. Les citoyens, de leur côté, s'abandonnent périodiquement à l'illusion ainsi propagée - pour, ensuite, rendre les gouvernants responsables de tous les maux. Le personnel politique infantilise les citoyens ; de l'autre côté, beaucoup de citoyens se complaisent dans l'infantilisme.

Vous semblez estimer que finalement nous attendons trop du gouvernement et qu'il ne pouvait pas faire mieux.

Pourtant, plusieurs pays s'en sont mieux tirés que nous…

Le gouvernement pouvait certainement faire mieux. Néanmoins, je ne crois pas que tous les défauts dans la façon de faire face à l'épidémie doivent lui être attribués. Il y a deux siècles, Auguste Comte, mettant en garde ses contemporains contre les jugements trop sévères à l'égard du passé, remarquait : « En dernière analyse, au lieu de voir dans le passé un tissu de monstruosités, on doit être porté, en thèse générale, à regarder la société comme ayant été, le plus souvent, aussi bien dirigée, sous tous les rapports, que la nature des choses le permettait. » Appliquée au présent, cette assertion signifie que les insuffisances et les tares du gouvernement français sont, malheureusement, l'indice de problèmes généraux de la nation - une crise morale qui touche le monde occidental dans son ensemble, mais qui revêt, en France, une forme particulièrement virulente.

Retrouvez l'entretien vidéo entre Natacha Polony et Olivier Rey ici.

 

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Seul comptent ces instants de faillites !

3 Septembre 2020, 12:51pm

Publié par Grégoire.

Seul comptent ces instants de faillites !

Les roses ne se sont pas ouvertes. En un seul jour elles ont fait faillites. Têtes basses, tachées de brun, elles mendient un regard plus fin que le regard habituel, distrait :  

« Aime-moi. Je suis peu à mon avantage dans la lumière. Je n’ai su faire mon travail de beauté, je ne sais rien faire et je te demande de m’aimer, d’aller chercher cet amour en toi qui ne doit plus rien à l’apparence.  

Aime-moi parce que je suis là, terne, souffreteuse et vivante, simplement vivante donc parfaite »

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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