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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Chère époque,

30 Avril 2020, 00:40am

Publié par Grégoire.

Chère époque,

« Chère époque,

Peu de gens aiment la banalité et tu as le mérite de ne pas être banale. De là à t’aimer… Ceci dit, rien ne nous oblige à nous adorer, toi et moi. J’ignore tes impressions à mon sujet, ça ne m’intéresse pas plus que ça. Tu n’as sans doute même pas remarqué mon existence, trop occupée que tu es avec les milliards de pauvres fous qui t’invectivent à longueur de journée : « Drôle d’époque ! Sale époque ! Putain d’époque apocalyptique de merde ! » Pour ma part, je me contente de ne pas totalement te haïr – par pure paranoïa : j’ai peur des représailles.

Tu as quelque chose d’insolite, de foutraque, de déroutant : je devrais t’adorer. Mais non. Car tu es bizarre sans être cocasse. Tu es baroque sans être extravagante. Tu es absurde sans être marrante. Quelque autre charme en réserve, peut-être ? Oui, tu as parfois, au plus sombre de tes heures, la grâce des éclopés, des choses bancales, qui se tiennent au bord du précipice et font croire, dans un grand cri aux mille échos, au geste fatal (« Hé les gars ! regardez-moi je vais sauter ! »). Ah si seulement tu étais borderline et espiègle, comme Marla Singer dans Fight Club. Clope au bec, khôl ruisselant, cheveux ébouriffés, sex-appeal aussi aiguisé qu’un katana… Insolite et insolente, toxique et addictive, au moins tu nous divertirais. Ou si, comme le narrateur du film incarné par le génial Edward Norton, tu étais vraiment barge, schizophrène, tellement lassée de toi-même que tu te serais inventée un double magnétique et plein de panache, avec lequel tu te bastonnerais violemment pour le plaisir de te sentir exister… Mais tu n’as rien de tout ça. Tu souffres, oui, tu es mal en point. Tu souffrotes, pâlotte, telle une vieille dame neurasthénique de l’ère victorienne qui, à force d’être confinée dans ses intérieurs de velours et de camélias, chope la tuberculose et succombe, non pas des suites de la maladie, mais de l’ennui existentiel qui la terrasse.

*

Chère époque,

Trop chère pour beaucoup d’entre nous, et pas seulement en terme de fric (l’argent a beau être le nerf de la guerre, il y a des choses qui paraît-il n’ont pas de prix), laisse-moi te dire le fond de ma petite pensée, puisque tout le monde s’en fiche, toi la première (et tu as bien raison) : j’aurais aimé t’aimer, j’aurais même adoré t’adorer. J’aurais voulu te prendre par l’épaule et voguer à vue d’œil avec toi, que l’on vive ensemble non pas l’instant présent mais l’ouragan de l’insouciance, un roulé-boulé désopilant dans les herbes hautes. Naviguer dans le flou plutôt que de s’enterrer dans les précautions, et graver le monde d’une histoire singulière, inoubliable… Mais le fait est que tu n’y mets pas beaucoup du tien. Tu n’es pas drôle, tu n’es pas sexy, pas insolente, pas épique, pas poétique, pas pittoresque, pas romanesque, pas truculente, pas fougueuse, pas fantaisiste. Excuse-moi de te le dire mais tu as quelque chose de « bof », tu fais l’effet d’un onze sur vingt – tu n’as même pas l’éclat des grands fracas. Tu te laisses aller, et tu risques de couler à pic. J’aimerais te rattraper par les cheveux mais tu as cette espèce de calvitie, tiens encore ton goût pour l’inachevé – fais-toi la boule à zéro, assume tes failles, sublime tes carences, fais de tes défauts des atouts, bordel ! faut vraiment tout t’expliquer !

*

Ma pauvre époque,

Tu es vieille avant l’heure. Pourtant nous avons le même âge toi et moi, puisque nous sommes nées toutes deux en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, de la fin de la bipolarité du monde, du début de la globalisation totale, de la mutation digitale, du primat de l’économie sur le politique, du triomphe de l’individualisme… Mais je te trouve bien plus rabougrie et aigrie que moi. Tu attends de nous qu’on te porte à bout de bras – mais pour quoi ? Tu n’as plus le goût de la danse, de la transe, pas même de la beauté. Que comptes-tu faire alors de ces quelques années supplémentaires, à vivoter ? Tu as fait de la fantaisie et de la joie des denrées rares, réservées à des résistants qui doivent presque s’isoler pour continuer à célébrer tout ce qui ne t’appartient plus : l’esprit d’enfance, l’ardeur, l’insolence. Tu ne nous invites plus à la fulgurance, à l’élan collectif – hormis des tags et les hashtags tous azimuts sur des murs virtuels. La seule manière de continuer à vibrer, c’est de le faire dans notre coin. Comme des garnements punis à l’école élémentaire. Merci bien.

Tu vois, chère époque, j’essaie vraiment de ne pas te haïr mais il y a une chose que je te reproche absolument : tu as fait de nous une armée d’ombres geignardes, des souffreteux dogmatiques, des offusqués congénitaux, des morts-vivants qui redoutent autant de vivre que de mourir, prêts à se barricader à la première lueur d’un éventuel danger, à se claquemurer en soi, à se reclure dans ses petites idées et ses petits pré-carrés, à se méfier de tout, à commencer par nous-mêmes. Tu n’es pas une époque, tu es un bunker – et peut-être même un cercueil.

Depuis cette quarantaine, il faut toutefois te reconnaitre un seul petit mérite : tu as enfin cessé de nous faire miroiter cette connerie de bonheur, de bien-être, d’équilibre psychique et diététique. Et tu as bien raison car non seulement c’est un leurre total, une illusion obsolète, mais surtout, je vais te révéler un scoop : tous autant que nous sommes ici sur Terre nous n’avons jamais désiré autre chose que l’intensité, la certitude d’exister (mais chut ! c’est un secret qui fait vendre moins de feel good books et beaucoup plus de drogues).

Alors une dernière chose, ma petite époque : si tu t’apprêtes à passer l’arme à gauche, fais-nous au moins profiter des derniers coups de feu. Que le spectacle final soit joyeux ! Qu’il résonne dans le ciel ! Qu’il explose dans la nuit ! Qu’il troue les métastases et réveille les agonisants. Qu’un dernier grand sursaut s’empare de nos corps et de nos âmes en un immense spasme d’hilarité . Au moins ça, s’il te plaît, chère époque, au moins ça… L’art de la joie. »

Clarisse Gorokhoff, écrivain

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avec le temps tout s’en va ..

29 Avril 2020, 03:31am

Publié par Grégoire.

avec le temps tout s’en va ..

Je suis sorti tôt ce matin, me glissant doucement hors de ma demeure,  accompagné de mes chiens. Personne ne m’a vu partir et il est encore  trop tôt pour que je rencontre les rares sénéchaux chargés de surveiller  les allées et venues du peuple. Je marche d’un bon pas sur le chemin au  milieu des vignes et des champs, vers la forêt et le sentier rocailleux qui mène à la rivière. Le jour est déjà clair, aucun nuage ne vient  abimer l’immensité d’un ciel bleu encore pale qui d’ici quelques heures  deviendra bleu azur. Pourtant le soleil pointe à peine au dessus des  premiers arbres dont les feuilles commencent à sortir. La nature retrouve doucement son manteau estival après une période hivernale et grise, à présent les couleurs vertes, jaunes, orangées qui m’entourent  deviennent chaque jour plus imposantes.

La brume matinale a presque disparu ce qui présage d’une journée chaude  pour ce début de printemps. Une légère brise venant de l’ouest  rafraichira ses velléités de canicule. Les fleurs pourront ouvrir leurs  pétales et exhaler leurs parfums, les jeunes abeilles viendront butiner  leurs étamines chauffées par les rayons solaires, leurs pattes seront  chargées de pollen qu’elles ramèneront à la ruche. L’herbe est encore un  peu mouillée et je sens l’odeur de la terre récemment labourée dans un  champ alentour, je sens aussi l’herbe fraichement fauchée d’un autre champ qu’un paysan destine à ses bêtes. Mes chiens plongent leurs truffes dans les talus, remuant leur queue, grattant la terre avidement, enivrés par tous ces mélanges olfactifs, espérant dénicher quelque  mulot.

Au dessus d’un champ, dans le ciel, je repère une buse tournoyant dans les  airs en longues spirales, tentant de repérer une proie. Plus loin à la  lisière de la forêt, j’entend le cri rauque d’un héron, qui se détache de tous les chants matinaux des oiseaux. Ils donnent leur concert matinal, note après note, dans un chant d’amour destiné au printemps. Pas  d’autre bruit, à part celui de la nature et du vent dans les arbres.

J’ai laissé derrière moi les humains confinés qui ne peuvent plus sortir. La calamité s’est répandue sur nos terres et se propage si vite que nul ne  peut l’arrêter, sinon en se cloitrant et en la laissant passer devant sa  porte. Partout dans les cités, aux rues étroites et aux maisons basses, la maladie a frappé les pauvres hères affaiblis. Les échoppes sont fermées et les villes sont désertées par les êtres affamés, un silence de mort y règne. Dans les chaumières de campagne, dans les châteaux entourés de hautes murailles, les femmes s’occupent à leurs foyers, brodent, tissent, cousent et prient. Les hommes boivent, parlent, chahutent, boivent encore et prient un peu. Les enfants jouent et étudient, peu conscients du danger qui rode au dehors.

La promiscuité forcée a fait ressortir chez certains êtres leur coté cruel et animal ; la peur, la frayeur et l’affolement ont fait disparaître toute lueur de bon sens. Pour d’autres la gentillesse, l’attention et la  bonté dominent.

En arrivant à la rivière je regarde l’eau couler inexorablement et laisse s’évader mes pensées dans son reflet argenté. Je pense à ma vieille mère  qui est restée dans son domaine et dont je ne sais si je pourrai encore la serrer dans mes bras; je sais qu’elle est tellement forte qu’elle  pourrait me survivre et cela me rassure; je pense à ma chère cité de  Rouen que j’ai hâte de retrouver mais qui me parait hors de portée par sa distance; je pense à toutes ces batailles que j’ai menées, à tous ces  pays que j’ai traversés pour des conquêtes éphémères.

L’eau de la rivière continue de couler doucement comme la vie. Elle patine les pierres comme elle patine le temps. Et avec le temps tout s’en ira.

 

Richard Cœur de Lion, Cognac, le 2 Avril de l’an de Grâce  1198 

NB : en 1198 la peste a fait 22 millions de morts en Europe. La  mère de Richard Coeur de Lion était Aliénor d'Aquitaine.

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Le cœur riant

28 Avril 2020, 01:24am

Publié par Grégoire.

Le cœur riant


Ta vie est ta vie
Ne te laisses pas abattre par une soumission moite
Sois à l’affût
Il y a des issues
Il y a de la lumière quelque part
Il y en a peut-être peu
Mais elle bat les ténèbres
Sois à l’affût
Les dieux t’offriront des chances
Reconnais-les
Saisis-les
Tu ne peux battre la mort
Mais tu peux l’abattre dans la vie
Et le plus souvent tu sauras le faire
Le plus il y aura de lumière.
Ta vie, c’est ta vie.
Sache-le tant qu’il est temps
Tu es merveilleux
Les dieux attendent cette lumière en toi.

Charles Bukowski 

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On parle toujours trop vite de Dieu, et du coup cela le fait s’enfuir...

27 Avril 2020, 08:32am

Publié par Grégoire.

On parle toujours trop vite de Dieu, et du coup cela le fait s’enfuir...

Il ne reçoit plus trop chez lui, dans sa maison-datcha des environs boisés du Creusot. Avec le temps et la notoriété, on croit savoir pourquoi. Christian Bobin ne refuse pas les visites. Mais l’auteur mythique du Très bas, traduit aujourd’hui en quarante langues et célébré partout dans le monde – Iran et Japon en tête – comme un des derniers grands poètes vivants, demeure une terre sauvage qui a besoin d’ombre et de solitude pour produire sa lumière.

La solitude est son bain de décantation. Elle lui évite de se perdre dans le carnaval du monde. Elle cloue aussi le bec à ses derniers détracteurs, ceux qui n’en démordent pas (Ah ! Bobin l’embobineur, Ah ! Bobin le petit chantre des bonheurs minuscules, des jours sans gloire, du grand dénuement, etc.). C’est donc dans les salons de son éditeur, Gallimard, que la rencontre a lieu. Il vous met à l’aise tout de suite. « Ne vous souciez donc pas du temps imparti... on ne va même pas compter. » On est tout de même dans ses petits souliers. On ne veut pas le bombarder de questions, ni remplir le silence à tout prix... De toute manière, il n’est pas homme à se laisser tenir la bride courte. Il se tient concentré, en face de vous, ses deux mains de jardinier enserrant délicatement une petite bouteille d’eau, l’œil vif aux reflets mordorés, le débit lent, la pensée affûtée, la voix chaude et calme éclatant de temps en temps en une immense détonation de rire.

On pense au personnage de Dostoïevski, le prince Mychkine, ce frêle roseau de bonté et de lucidité – ou à l’anti-héros d’Ordet, le chef-d’œuvre de Dreyer, l’autre fol en Christ à la présence magnétique. «Ne nous y trompons pas, Bobin est un lutteur. Depuis quarante ans, il lutte », nous avait soufflé auparavant Frère Grégoire Plus, ce religieux qui propose des uppercuts de poésie inspirés de l’œuvre de Bobin. 

Contre quoi lutte-t-il donc, ce poète-né, cet écorché de la première heure ? Contre l’engourdissement de l’âme, contre l’absence d’étonnement, contre l’esprit de sérieux et de convoitise, contre un nihilisme ravageur, contre le soleil noir de sa propre mélancolie, qu’il a la pudeur de taire.

 

« Sous le front bombé comme une ogive d’obus, ardoit une âme opiniâtre », pointe Dominique Pagnier, son dernier biographe en date. « Sa première illumination de lecteur fut “Le Joueur de flûte de Hamelin” », confie de son côté la vibrante Lydie Dattas qui le connaît bien... Tout un symbole : le musicien vengeur du conte de Grimm – qui châtie des habitants trop avares en envoûtant leurs enfants – est l’incarnation du poète rejeté...

Bobin le christique n’est pas l’homme lisse que certains croient. Sa poésie cristalline parle à tous, mais transperce et bouscule. Ne possède-t-elle pas ce pouvoir transfigurant de toute vraie poésie ? Et si au fond, la révolution poétique (et spirituelle) des poètes, qui appelle un renouveau intérieur et s’élabore loin des barricades, était la seule qui vaille, dans un monde à bout de souffle et d’utopies, désenchanté et sans repères, qui semble sonner le glas du politique ? Entretien.

L’écriture est l’ange gardien de la vie, dites-vous...

Il est, je crois, impossible de traverser cette vie sans passer par des zones de ténèbres et sans avoir un moment le cœur serré, mais l’écriture réplique à ces ténèbres... Ce que j’appelle l’écriture est un combat à mener pour que la vie continue et qu’elle soit respectée, aimée et accompagnée jusque dans les heures les plus graves.

La poésie est-elle un chant, un acte de résistance ou la capacité de soulever le voile des apparences ?

Je vais proposer deux définitions, inventées dans l’instant de la conversation. Une première, triviale : la poésie est ce qui décrasse l’âme pour lui permettre de respirer à nouveau, ce qui la nettoie des cendres retombantes du monde et de ses images, dont la finalité profonde n’est peut-être que de nous emmener à désespérer. Elle ouvre les fenêtres et fait entrer tout l’océan de la vie. Autre définition : la poésie est l’ultime chance de faire revenir dans la volière de la page tous ces oiseaux que notre espèce a commencé à détruire et avec eux les chants secrets de la vie. La poésie est le fracas d’une parole vivante, le surgissement d’un imprévu bienveillant, ce qui ne supporte pas la répétition. Peut-on modifier un poème de Rimbaud, Verlaine, Marceline Desbordes-Valmore ou Jean Grosjean ?

La simple lecture d’un poème, dans la solitude et le silence quasiment parfait d’une maison, reconstruit déjà le monde entier. De même qu’une personne effectuant avec cœur et honnêteté son travail empêche le monde de se déchirer comme un vieux drap. La femme de chambre, à Conques, était un poème vivant...

La poésie est aussi le refuge de la vie intérieure, que le monde moderne n’aime pas...

Ce qu’on appelle « le monde » est une très ancienne tentative de destruction des âmes : destruction de la pudeur, du silence, de la solitude, de tout ce qui fait germer l’amour. La légère différence, c’est que le monde moderne est très proche d’arriver à ses fins par le raffinement de ses technologies et par l’invasion qu’elles font de notre intériorité. Peut-être avez-vous remarqué que le rythme des voix publiques s’accélère. On a commencé à défaire la lenteur qui permet aux mots les plus forts de venir. On confond aussi la spontanéité et la liberté. La spontanéité est ce que la mode et l’air du temps ont déposé en nous et qui n’est pas nous-mêmes. La liberté demande un creusement, c’est une matière amoureuse et sauvage. Elle jaillit certes comme une source mais après un long temps de cheminement souterrain.

Venons-en à votre dernier et éblouissant ouvrage, La Nuit du cœur. Que s’est-il passé exactement à Conques, entre vous et Dieu ?

Je dirais plutôt, peut-être, entre moi et moi. On parle toujours trop vite de Dieu, et du coup cela le fait s’enfuir... Ce qui me gêne dans les discours religieux, c’est qu’ils soient bien sages, bien ordonnés. La fraîcheur des étoiles, le silence enfantin de ma chambre, à peine rayé par une chorale réunie dans l’abbatiale, les vitraux, le plomb de la gouttière au bord de la fenêtre mansardée, la fatigue du voyage peut-être, tout s’est précipité en seul point de fusion, presque d’explosion silencieuse, un accident nucléaire à l’intérieur de la poitrine. J’ai vu la splendeur de la vie qui nous est donnée à chacun, qui que l’on soit, où que l’on soit. Pas la peine de faire des études pour cela : il suffit d’éprouver la bonté paradoxale de cette main qui donne et qui reprend. Il suffit de deviner que cette histoire dans laquelle chacun de nous est embarqué a un sens, malgré absolument tout.

 

Êtes-vous tout à fait normal ? !

Je ne suis pas en permanence dans le voisinage de l’invisible ! Il m’arrive de me perdre, de m’engourdir, beaucoup. Je suis juste amoureux de cette vie au plus haut point, et quand je retrouve cette vie, les retrouvailles sont toujours surprenantes, imprévisibles... c’est pour cela que j’écris : pour partager une sorte de révélation qui me dépasse, pour n’en pas souffrir aussi.

 « Le septième ange a versé son bol dans l’air. Alors du sanctuaire, une voix forte a dit : “Ça y est.” » Pourquoi ce verset de l’Apocalypse (XVI, 17) en incipit ?

J’ai ouvert l’Apocalypse et j’ai choisi les premières lignes sur lesquelles mon œil est tombé, dans une traduction du poète Jean Grosjean dont j’aime la rudesse et la simplicité. Les paroles les plus importantes dans la vie sont toujours dites d’une manière bousculée. Devant le tombeau de son ami Lazare, le Christ dit : « Sors de là » avec force, presque comme on dit à un enfant bêtisier : « Arrête ça ! » De même pour le « ça y est » de l’ange, qui mettra fin à l’égarement et à l’ensevelissement de nos cœurs. Enfin, quelque chose se passe ! Enfin, quelque chose va commencer. C’est ce que j’ai ressenti en écrivant. Je ne peux pas m’en expliquer.

Diane Gautret

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L’indifférence, cette aptitude à être absent à tout ..

26 Avril 2020, 09:02am

Publié par Grégoire.

L’indifférence, cette aptitude à être absent à tout ..

 

L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur « sagesse ». Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il comprend : des techniques, des recettes, des savoirs.

Mais la parole incompréhensible de maître Dogen est pure intelligence : elle ne saisit rien. Elle s'enroule autour de l'inconnu comme des liserons autour d'une barrière. Le verre éteint des yeux d'un mort, le feu sans flamme des yeux d'un nouveau-né - on ne peut les fixer que quelques secondes. Ces quelques secondes sont celles qui font le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, le vrai, le faux. Ce que nous mesurons, devant celui qui est toute rigidité comme devant celui qui est toute souplesse, c'est le principe de délicatesse en quoi se déploie toute la vie.

Le mort n'est plus touché par le monde, le bébé ne l'est pas encore. Tous deux sont comme des fleurs qui n'ont pas de raison d'être, qui passent, qu'il convient d'honorer avec des paroles fraîches - celles des poètes ou des prophètes. Je sais qu'une pensée est juste quand elle me tape sur le coeur, qu'elle bourdonne à mes tempes.

De grandes choses dorment en nous, toujours, d’un sommeil qu’agite un peu plus la longueur accrue des jours. Quelque chose manque, toujours. A tout ce que nous pouvons faire et dire et vivre, quelque chose manque, toujours.

On peut vouloir passer outre, s’arranger. Ce qui n’est qu’un seul et inépuisable jour on peut l’oublier, on peut l’amoindrir en jours, en semaines, en mois. S’occuper. 
Parler et croire que l’on parle. Faire des choses et croire que l’on fait quelque chose.
Tout s’en va. Tout glisse doucement – les voix, les regards – tout glisse doucement sur le côté, sans heurts, comme indépendamment de tout vouloir, comme un glissement de terrain.

Et tout se poursuit aussi bien. Les mêmes choses, toujours. Apparences du travail, apparences des conversations, apparences des mouvements divers. Vie apparente. Je suppose que c’est là chose banale.  Je suppose qu’il est possible de vivre ainsi longtemps, sur un long temps. Dans cette mort merveilleuse de l’indifférence.

Dans cette horrible aptitude à vivre en l’absence de tout, dans la plus silencieuse des absences. Sans âge. Sans plus vieillir, sans plus souffrir de rien. Sans doute est-ce là cette vie, que l’on dit ordinaire..

Christian Bobin

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S'émerveiller, c'est résister. C'est, d’une certaine façon désobéir. C Bobin.

25 Avril 2020, 07:36am

Publié par Grégoire.

S'émerveiller, c'est résister. C'est, d’une certaine façon désobéir.  C Bobin.

" Le jour où je vais disparaître, j'aurai été poli avec la vie car je l'aurai bien aimée et beaucoup respectée. Je n'ai jamais considéré comme chose négligeable l'odeur des lilas, le bruit du vent dans les feuilles, le bruit du ressac sur le sable lorsque la mer est calme, le clapotis. Tous ces moments que nous donne la nature, je les ai aimés, chéris, choyés. Je suis poli, voilà. Ils font partie de mes promenades et de mes étonnements heureux sans cesse renouvelés.

Le passé c'est bien, mais l'exaltation du présent, c'est une façon de se tenir, un devoir.

Dans notre civilisation, on maltraite le présent, on est sans cesse tendu vers ce que l'on voudrait avoir, on ne s'émerveille plus de ce que l'on a. On se plaint de ce que l'on voudrait avoir. Drôle de mentalité ! Se contenter, ce n'est pas péjoratif. Revenir au bonheur de ce que l'on a, c'est un savoir vivre."

Olivier de Kersauson

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J’ai commencé mon vrai métier : attendre

24 Avril 2020, 01:33am

Publié par Grégoire.

J’ai commencé mon vrai métier : attendre

 

Les rues de Nevers — des veines d’où le sang serait parti depuis des siècles. J’entre dans une église comme dans ce palais dont parle Rimbaud, d’où l’on a vidé tous les meubles « pour ne pas voir une personne aussi peu digne que vous ». Sous une cloche de verre, Bernadette Soubirous, comme un insecte pris dans l’ambre, dort de son sommeil de cire. Les saintes sont de drôles de filles.

Le silence qui règne ici, à quoi le comparer : à la poussière de craie dans la rainure des tableaux à l’école – quelque chose de sec, qui fait tousser et qui ennuie. Le plus vivant est le bruit d’une chaise raclée par un fidèle. On dirait le grognement de Dieu dans son sommeil. Je reprends le chemin de la gare. Le ciel repeint les jardins. Le vent tourmente les roses trémières au long cou de décapitées. Dans les villes inconnues marche quelqu’un qui a notre visage, notre âge et notre nom, quelqu’un qui est nous mais ayant épousé une autre vie. J’ouvre un livre dans le train. Lire est un adieu au monde. Un à un les voyageurs s’endorment, touchés par la baguette féérique d’une fatigue.

Le train longe la vieille usine du Creusot. C’est donc là que je suis né, dans cette ville noble d’être pauvre. En vérité, ce n’est pas là mais dans un livre, devant une histoire qui me serrait la gorge. Il s’agissait d’épargner à une reine une mort injurieuse. Arrivé à la fin de ma lecture, je n’avais pu sauver la soupçonnée et c’est sans doute que le livre était mal écrit. À l’instant de descendre du train, je découvre les seuls passagers éveillés : une mère et sa fille. L’enfant regarde fascinée un nuage dans le ciel. La mère contemple en souriant le petit visage captif des anges. On dirait un poème sans auteur. Le sourire est un trésor aztèque.

Nos âmes, ce sont nos actes. L’âme d’un poète, c’est son haleine sur la vitre de papier blanc, celle d’un assassin, c’est le deuil qu’il porte de lui-même. Les saintes sont des tanks. Un sourire est plus puissant qu’une colonne de chars. Le Creusot est un bloc de prose. C’est par sa dureté que j’ai tout compris de la poésie. À trois ans, j’ai levé les yeux et j’ai vu la ville éternelle au-dessus de la ville, ses anges en bleu de chauffe et ses jardins de nuages.

J’ai commencé mon vrai métier : attendre. C’est un métier qui exige beaucoup. L’attente pure est celle qui ne sera jamais comblée. Le manque est la lumière donnée à tous. La poésie est le nom laïc de la sainteté. La sainteté est l’accord intuitif, fragile, avec la vie sauvage – rien qui tienne sous verre ou sous dogme. Le train repart avec sa cargaison d’ensommeillés. Le poème de la petite fille au nuage glisse sur les rails, s’éloigne, s’efface.

Tout passe. Rien ne demeure que la gloire écrite de nos jours pauvres. 

Christian Bobin.

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" O MON DIEU !... " de CHRISTOPHE

23 Avril 2020, 02:47am

Publié par Grégoire.

" O MON DIEU !... " de CHRISTOPHE

"Compositeur et interprète des chansons, c’est ainsi sa voix qu’on entend lors des moments de contemplation de Jeanne. Il y tient même un rôle pendant la mise en scène du procès, vêtu à la manière d’un moine, et semblant faire monter sa voix vers le ciel. Bruno Dumont s’est inspiré du texte de la pièce de Charles Péguy Jeanne d’Arc, dont a dû également se nourrir le chanteur pour écrire et pousser sa voix vers des notes encore plus cristallines qu’à l’accoutumée. “Et le hurlement fou d’éternelles prières, seront comme un silence”, l’entend-on chanter, “comme ta mort éternelle est une mort vivante, une vie intuable, indéfaisable et folle, et l’éternité sera comme un silence” ; “pardonnez-moi, pardonnez-nous, à tous, le mal que j’ai fait”. Le résultat est splendide et donne à entendre la profondeur de l’homme qu’était Christophe.
Quand son regard et sa voix s’élèvent dans la cathédrale d’Amiens, alors que Jeanne se débat avec ses détracteurs, Bruno Dumont synthétise en cette seule scène toute la teneur spirituelle du procès, ainsi que son drame. Il avait rêvé être acteur et son rôle unique au cinéma nous laisse un beau moment de grâce." 

O mon Dieu
Puisqu’il faut qu’à présent Rouen soit ma maison,
Ecoutez bien ma prière :
Je Vous prie de bien vouloir accepter cette prière 
Comme étant vraiment ma prière de moi,
Parce que, tout à l’heure, je ne suis pas tout à fait sûre
De ce que je ferai quand je serai dans la rue…
Et sur la place, de ce que je dirai…
Pardonnez-moi, pardonnez-nous à tous
(Tout) le mal que j’ai fait (en Vous servant).
Mais je sais bien que j’ai bien fait de Vous servir.
Nous avons bien fait de Vous servir ainsi.
Mes voix ne m’avaient pas trompée.
Pourtant (mon Dieu) tâchez de nous sauver tous,
Mon Dieu.
Jésus sauvez-nous tous à la vie éternelle !

 

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Le seul danger ...

22 Avril 2020, 03:56am

Publié par Grégoire.

Le seul danger ...
 
Le seul danger serait en effet de se réveiller un jour 
Avec une âme qui n’aurait jamais servi,            
Une âme ensevelie de précautions,      
Soigneusement amidonnée ,                    
Repassée et pliée en quatre,                    
Mais qui tombe en poussière faute d’usage.                                                      
Car ce qu’il y a de pire                              
C’est d’avoir une âme habituée,
Une âme tellement encroûtée,
Tellement imperméabilisée, 
Que la Grâce roule sur elle sans rien mouiller, 
Comme des gouttes d’eau sur une toile cirée
 
Paul Baudiquey
 

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Je voudrais arriver à la mort aussi frais qu'un bébé, et mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau ..

21 Avril 2020, 01:34am

Publié par Grégoire.

Je voudrais arriver à la mort aussi frais qu'un bébé, et mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau ..

 S'il y a un lien entre l'artiste et le reste de l'humanité, et je crois qu'il y a un lien, et je crois que rien de vivant ne peut être créé sans une conscience obscure de ce lien là, ce ne peut être qu'un lien d'amour et de révolte. 

C'est dans la mesure où il s'oppose à l'organisation marchande de la vie que l'artiste rejoint ceux qui doivent s'y soumettre: il est comme celui à qui on demande de garder la maison, le temps de notre absence. Son travail c'est de ne pas travailler et de veiller sur la part enfantine de notre vie qui ne peut jamais rentrer dans rien d'utilitaire.

J'aime les enfants de trois ans. Je les vois comme des fous ou des aventuriers du bout du monde. il n'y a que l'enfance sur cette terre. Je la reconnais d'instinct, même chez ceux qui ont cru l'étouffer sous le poids de leur vie morte. Même chez ceux là je devine l'enfant de trois ans et c'est à lui que je parle quand je leur parle et c'est lui seul qui est là pour toujours dans le coeur comme dans une salle de bain vide. Pendant quarante ans j'ai appuyé mon coeur sur le coeur d'un enfant de trois ans. Jamais il n'a cédé. Pensées et sensations venaient éprouver leur puissance en s'appuyant sur cette clef de voûte de trois ans d'âge. Lorsque, privé de secours, j'hésitais sur le chemin à prendre, je me tournais vers cette figure ensauvagée pur y trouver le calme. Nous ne ferons jamais assez confiance à cette enfance en nous. Là où les mots font défaut, elle parle. Là où nous ne savons plus, elle tranche.

Je crois que l'enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu'il n'y a qu'elle a écouter. Il m'arrive de demander un avis, pour décider du chemin de telle ou telle phrase ou pour une conduite à tenir dans telle ou telle affaire. Je ne le demande que pour me donner le temps de rejoindre ce qui s'est, au profond de moi, choisi : je ne suis en fait aucun conseil -comme un enfant insupportable de trois ans."

 

Christian Bobin, L'épuisement

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Divinisé ?

19 Avril 2020, 02:58am

Publié par Grégoire.

Divinisé ?

 

 

Absence 

 

À Pâques, la joie manifestée empêche souvent d’être face à ce qui apparait de prime abord : l’absence. Absence de témoins, de signes ou de traces visibles. Rien d’éclatant ! Rien de manifeste ! Plus de présence physique ! Bref, apparemment un non-évènement : le monde continu comme il était, avec ses cruautés, ses guerres, ses épidémies …

 

Et pour les femmes qui, dans l’évangile, couraient au tombeau, c’est la claque : « Vous cherchez Jésus ? Il n’est pas ici ! » 

 

La résurrection n’est pas une victoire éclatante, ni un évènement manifeste. Jésus ressuscité n’est plus de ce monde : il n’est pas visible ou localisable, et en même temps, il est comme encore plus de ce monde : il est présent à tout l'univers ! Il n’est plus à un certain endroit dans le monde physique : il échappe au lieu et au temps ! Il n’est donc plus selon notre conditionnement ou notre psychologie à la recherche d’équilibre ou de guérison intérieure, ou la réalisation d’un état de paix, d’amour et de joie idéale, atteint au terme de célébration religieuse ou de pratique spirituelle !

 

 

Absorbé

 

La résurrection, c’est quelqu’un ! C’est Jésus, qui jusque dans sa chair divinisée s’impose à tout l’univers ! Jésus ressuscité, c’est donc cette chair subtile, divinement délicate qui comme un parfum, un souffle, une brise, imbibe tout ce qui existe : il se donne à vivre, à sentir, à respirer depuis l’absorption en Dieu de cette chair et de tout ce qu’elle a vécu de violence, de trahison, de mort. Sa chair brisée et martyrisée, s’unie, épouse et imprègne tout ce qui existe sans aucune conscience de notre part : il échappe à notre conscience. Mais, par la foi -cette lumière d’en haut qui éclaire notre réel- nous savons que nous sommes introduits en lui, immédiatement, sans distance aucune.

 

S’il nous imprègne, cela signifie que nous sommes devenus autres que ce que nous voyons de nous-même ! C’est à dire, nous sommes en Lui comme une seule personne : ce qu’il a acquis est nôtre, son héritage nous appartient de facto ! Et cela c’est tout de suite ! Sans préparation !

 

Sa résurrection, c’est donc déjà maintenant la mienne : LA REVELATION N’EST PAS UNE VITRINE : la résurrection c’est Jésus, plus réel que tout le réel qui m’entoure et m’appartenant !

Ne respirant plus que du Jésus, je peux dire que malgré les apparences extérieures, je suis ressuscité ! Toutes mes petites morts, trahisons, inhumanités sont assumés, reprises, utilisées !

 

 

Imprégné

 

Tout l’univers est imprégné de sa présence. Chacun, là où il est, est marqué par Celui qui est jusque dans sa chair La Vie Éternelle. On ne peut plus faire sans. Et c’est pour cela que rien sur terre ne peut combler cette empreinte qui nous marque.

 

Aussi tout les petits prêchi-prêcha, sermonages et volonté de reprise en main à coup d’efforts, d’efficiences et de nouvelles déterminations, sont du temps perdu, du désespoir organisé et une hypocrisie sans nom ! Se mobiliser, faire des efforts etc… c’est encore me faire passer devant ! Moi, moi, moi ! Ce n’est pas le laisser s’imposer jusqu’au bout en cherchant à ouvrir les yeux sur ce que Lui a fait pour moi !

 

C’est tellement plus facile de remettre un coup d’efficience : au moins on se sent vivre, au moins on prouve qu’on vaut quelque chose par nous-mêmes !

 

Et, précisément, c’est la pire attitude, celle qui fait le plus obstacle à son don et à sa victoire ! Car la victoire : c’est la sienne ! Et elle réclame d’accepter que Lui s’impose à nous, et qu’il ressuscite tout nos lieux inhumains.

 

Sinon, c’est du replâtrage, du rafistolage qui entrainera toujours violences et trahisons; car rien de notre activité ne peut être adéquat à la noblesse reçue, à la signification que notre vie à pour lui, à l’abîme creusé en nous et auquel Lui seul peut répondre.

 

 

Émerveillé

 

La résurrection, c’est donc taire toutes critiques, tout regards réflexifs, tout ces faux espoirs de résultats que nous attendons de nous-même.

 

La résurrection, c’est croire en sa victoire qui s'impose malgré le retard complet de toute l'humanité sur cet apparent non-événement. Que l'humanité soit en retard n’est pas un drame : il suffit qu'une seule personne y adhère pleinement, accepte d'être débordée par ce mystère, et cela c'est Marie. Marie répond pour nous : sa réponse est mienne, elle m’appartient !

 

C'est ça la joie de Pâques : Lui est victorieux et sa victoire s’empare même de nos retards, nos sommeils et nos absences.

 

Aussi, on ne peut plus se regarder de la même manière : on doit tout réapprendre auprès de Lui. Nous sommes déjà habitants du ciel tout en étant sur la terre.

Nous sommes en Lui et Il veut, dès maintenant, nous apprendre à vivre cette vie de Fils qui coule en nous, pour se l’approprier, la vivre de façon personnelle, la marquer de notre touche propre.

 

 

Secret

 

C’est cela que les femmes qui ont courus au tombeau doivent annoncer. Comment ? Pas par des mots, des consolations, des raisonnements ou des chocolats !  C'est vrai, on aimerait tellement prouver aux autres -et en fait à soi-même- qu'on a ‘raison’ de croire à la résurrection ! Et pourtant, même Jésus n'a pas cherché à le prouver. Il aurait pu apparaitre à Hérode, à Pilate ou aux grands-prêtres au matin de Pâques: imaginez ces grands prêtres, dormant avec leurs phylactères, plein de leurs projets liturgiques bien pieux, de quête de perfection toute humaine et bien moralisante, réveillés par une apparition de Jésus ressuscité: la cata pour eux...!  Non, Jésus ne s'impose pas de l’extérieur, il ne vient pas nous faire des reproches ou la morale. 

 

La résurrection, cette présence victorieuse qui réordonne tout, cette attraction substantielle qui nous a recréé, est une victoire cachée. Sans aucune évidence.

 

Elle ne nous rend donc pas d’abord fort mais encore plus dépendant, puisque devant vivre d’un don tellement gratuit qu’on doit réapprendre tout les jours que nous sommes recréés, divinisé et sans aucune possibilité de jamais mettre la main sur cet état nouveau. 

 

 

Vivre du terme

 

C'est une victoire réclame d’être vécue comme ce qui transfigure nos liens personnels, nos liens fraternels : Jésus est présent dans chacun de ceux qui me sont donnés ! Ce qui signifie que tout ce qui est en dehors de liens personnels est faux, contraire à ce qu’est la résurrection. L’humanité de Jésus, vivant la vie du Verbe, est devenue secret du Père : jusque dans sa chair, il est au plus intime du Père. Il est silence qui coule vers lui. Et nous aussi avec Lui.

 

On est encore mort lorsqu’on en reste à notre générosité, à ce que l'on fait, à ce qui vient de nous, nos méthodes, nos trucs, et de ce que l'on ne n’a pas accepté d’apparaitre avec nos brisures, nos fragilités, nos pauvretés, nos états d’échecs permanents ! La résurrection est une nouvelle vie,  donnée et dont on est incapable ! 

 

Accepter tout nos états de pauvretés, par lesquels il s’empare de nous, le laisser être la solution de nos échecs, nos loupés, nos morts, c’est s’interdire définitivement de se juger, se critiquer, se regarder. Parce qu’il a déjà tout achevé. Tout. 

 

« Il a fait toutes choses nouvelles » Même si ce n’est pas manifesté, c’est fait.

 

Tout est achevé.

 

Grégoire +

 

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Tâche surhumaine ?

17 Avril 2020, 17:44pm

Publié par Grégoire.

Tâche surhumaine ?

"Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout" .

Albert Camus, L’Été

La plus grande puissance du monde, c'est le sourire. C'est du sourire que nous vivons, comme c'est de l'absence du sourire que nous mourons. Là où il n'y a pas de sourire, la vie s'éteint. Où il y a le sourire, la vie prospère. 
Il est clair que si le sourire vous est offert et qu'il rencontre un visage fermé, il ne peut plus rien. Si on ne répond pas à cette intimité, rien ne se passe.
Autant le sourire est puissant s'il est reçu, autant il ne peut rien s'il rencontre un visage fermé. 
Gardez cette image du sourire qui est la seule image véritable de la Puissance divine. Vous comprendrez que Dieu soit à la fois la source de toute vie et qu'il soit le Dieu crucifié.

Si vous êtes le sourire de Dieu, si ce sourire accueille quiconque entrouvre votre porte, la vie renaîtra.

Maurice Zundel

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« Le Triomphe de Thomas Zins » un bloc de réel auquel on se cogne

16 Avril 2020, 14:07pm

Publié par Grégoire.

« Le Triomphe de Thomas Zins » un bloc de réel auquel on se cogne
Il tourne sa face vers le ciel, d’un bleu pur.
De ses entrailles monte un sanglot rauque.
Pourquoi ? Pourquoi ?
Quel crime irrémissible Céline et lui ont-ils bien pu commettre pour que leur soit retiré un tel bonheur ?

  « Bon an mal an, on trouve toujours un roman pour lui accorder le qualificatif de chef-d’œuvre. Et quand, un jour, le vrai chef-d’œuvre apparaît, il n’y a presque personne pour le signaler. » Ainsi s’ouvrait le numéro que la revue L’Atelier du roman consacra, un an après sa publication, au livre de Matthieu Jung, Le Triomphe de Thomas Zins. « Il fallait préserver de l’oubli ce travail colossal où se combinent originalité formelle et plaisir romanesque avec une maîtrise extraordinaire » : il le faut toujours. Non seulement pour rendre à l’œuvre les honneurs qu’elle mérite, mais aussi, et surtout, pour chauffer notre âme sensitive et intellective à ses rayons. Le temps s’en va, Le Triomphe de Thomas Zins demeure.

 

 

 

1. « Le réel, c’est quand on se cogne », a dit Lacan. Enfin non, Lacan n’a pas dit cela, pas vraiment en tout cas, il a dit quelque chose de plus compliqué, de plus lacanien, dont on discute dans des séminaires où des exégètes de la pensée du maître s’excommunient les uns les autres au nom des contresens abyssaux imputés à leurs adversaires. Contentons-nous de la version grand public : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Cela correspond assez bien à ce que l’on éprouve à la lecture du Triomphe de Thomas Zins. La question la plus souvent posée à propos des romans – « T’as aimé ? » – n’a ici guère de sens. Comme s’il s’agissait d’aimer ou de ne pas aimer. Le Triomphe de Thomas Zins, c’est un bloc de réel auquel on se cogne. Pas un livre « coup de poing », comme aiment les magazines qui confondent le réel avec l’intensité des stimuli (aussitôt chassés par d’autres stimuli). Le Triomphe ne cherche pas à faire impression, il ne tire pas son lecteur par la manche : c’est le lecteur lui-même qui va se heurter au récit qui lui est fait.

 

2. À la dernière page du livre, Céline Schaller, le premier et seul amour de Thomas Zins, se demande : « Quand je mesure l’écart entre le garçon tendre et bon qu’il était à seize ans et ce débris qui [huit ans plus tard] peinait à ouvrir la porte coupe-feu [du Mammouth], j’ai beau réfléchir à m’en faire bouillir la caboche, me creuser la cervelle pendant des nuits entières à pas dormir, vous savez, quand je pense à cet effondrement, quand je regarde tout ce malheur, tout ce gâchis, toute cette destruction, comment notre vie nous a échappé, c’est malheureux à dire, mais vingt ans après, je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé ». Le lecteur qui arrive au terme du livre partage la même perplexité, le même désarroi. Mille quatre-vingt-dix-sept pages (en édition Points Seuil), sans un paragraphe qui aurait mérité d’être coupé, pour ne pas comprendre. Nulle invraisemblance pourtant : de page en page, les événements s’enchaînent de façon plausible. Localement, on comprend. Globalement, cela aboutit à un résultat qui défie l’entendement. Céline encore : « … au fond de moi j’ai longtemps continué à rêver qu’un jour Thomas allait revenir me chercher. Oui, oui, j’étais persuadée qu’après les années sombres il allait réussir à reprendre le dessus, suivre de brillantes études, et qu’on allait se marier, lui et moi, et même refaire un enfant, qui nous aurait réconciliés avec la vie, comme une rivière retrouve son lit après le grain et la crue » (1096). C’est exactement cela. On voit Thomas s’enfoncer, descendre toujours plus bas. Mais jamais, à aucun moment, on ne se dit que le naufrage est inéluctable. Dans la plupart des romans de Balzac, une première partie décrit par le menu les protagonistes de l’histoire, leur caractère, leurs penchants, leurs forces et leurs faiblesses, leurs vertus et leurs vices. Dans la seconde partie, l’histoire suit son cours – un cours auquel les éléments exposés dans la première partie assignent une fin inéluctable. Le Triomphe offre une configuration inverse : étant donné les éléments de départ, il était inconcevable que cela tournât ainsi. Et pourtant, c’est ce qui se produit.

 

3. Dans L’Homme révolté, Camus dit de la vie humaine qu’elle est un mouvement qui court après sa forme. Une forme, c’est précisément ce que le roman donne à la vie de ses personnages : « Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde-ci, suivant le désir profond de l’homme. Car il s’agit bien du même monde. La souffrance est la même, le mensonge et l’amour. Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin. » Le problème, avec Thomas Zins et Céline Schaller, c’est que le destin qu’ils accomplissent n’est pas le leur. Voilà le monstrueux dans ce qu’ils vivent : non pas le malheur – après tout, comme il est dit dans Homère, « les Parques ont fait aux hommes un cœur apte à pâtir » ; mais le fait que ce malheur-là leur était si peu destiné. Faut-il, alors, incriminer le hasard ? Un désastreux concours de circonstances ? Nous n’avons pas affaire, cependant, à un fait divers, nous avons affaire à un roman. Dès lors, l’explication par le hasard malencontreux ne nous laisse pas quittes. Du fait même qu’elles font roman, les vies de Thomas Zins et Céline Schaller ont une forme. Mais la forme, ici, est paradoxale : elle revient à constater que les vies de Thomas et Céline manquent la forme qu’elles auraient dû avoir – vont se perdre dans l’informe.

 

4. Le lecteur du Triomphe n’a pas accès à autre chose que ce que les personnages sont à même de se formuler à eux-mêmes. Il ne les domine jamais, il les accompagne. C’est ce qui les lui rend si proches. C’est aussi ce qui fait qu’à la fin, il n’en sait pas plus qu’eux sur les raisons de leur malheur et se trouve amené, comme Céline, à réfléchir « à s’en faire bouillir la caboche » pour comprendre ce qui s’est passé. Quand même, il dispose d’un élément que les personnages n’ont pas : la phrase de Baudelaire placée en exergue du roman. « Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents. »

 

5. Thomas Zins a connu des jours heureux, de février 1984 à juillet de la même année. Le samedi 22 février, il couche pour la première fois avec Céline, chez elle, à Laxou, banlieue de Nancy. Au mois de juillet, en vacances à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, il croise la route de Jean-Philippe Candelier. Céline, à distance, comprendra très vite le danger que représente cet « écrivain parisien à la con » : « Je l’aime pas, lui, il lui met des mauvaises idées dans la tête » (474). Thomas ne tardera pas à s’en faire lui-même le constat : « Depuis Jean-Phi, on dirait que tu es malheureux vingt-quatre heures sur vingt-quatre » (569). Le vecteur du mal est donc bien identifié. Le mystère cependant, au lieu de s’éclaircir, s’épaissit : par quel prodige Candelier (j’ai personnellement du mal à l’appeler Jean-Phi, comme il demande tout de suite à son « jeune ami nancéien » de le nommer), en vient-il à exercer une influence aussi puissante que destructrice sur Thomas Zins ? On ne peut pas dire que son physique l’avantage. La première fois que Thomas le voit, à la terrasse d’une buvette, le jugement à l’égard de cette « erreur de la nature » est ravageur : « Faut voir l’engin… Vieux, gras, chauve. Chaussé d’une paire d’espadrilles grises. Vêtu d’un short noir trop court et d’une chemisette bleu ciel d’où, par les trois premiers boutons du haut, qu’il a laissés ouverts, dépassent des poils grisonnants. Quoique ample, le vêtement comprime les seins flasques et le bide rebondi » (343). Seulement voilà : le « gros lard pitoyable » sait y faire. Il va profiter du désœuvrement de Thomas et de son camarade pour engager la conversation, puis se faire mousser en tant qu’artiste aux nombreux talents – dessinateur, comédien, réalisateur de téléfilms et, surtout, écrivain. Ce statut d’écrivain, qui fait rêver Thomas, et l’entregent parisien dont Candelier fait étalage, comme s’il était à tu et à toi avec les vedettes (à propos de Renaud et de Marc Lavoine : « Je te les présenterai, si tu veux » (352)), sont les coins qui vont lui permettre de s’immiscer dans la psyché de l’adolescent. En vérité, ce qu’il fait miroiter à Thomas ne se concrétisera jamais – il ne s’agissait que d’appâts, que le gamin a eu la naïveté de gober. Plus tard, Thomas continuera de faire comme si, contre toute évidence, Candelier allait lui mettre « le pied à l’étrier ». En réalité, cette perspective n’agira plus comme une cause, déterminant Thomas à poursuivre ses relations avec l’« écrivain », elle ne sera plus qu’un prétexte, de moins en moins crédible, permettant à Thomas de justifier à ses propres yeux la poursuite desdites relations. Il n’est plus libre de rompre avec Candelier, son surmoi le lui interdit. Et cela, pour la bonne raison que Candelier est devenu son surmoi.

 

6. Le « gros lard pitoyable », installé sur le trône surmoïque : aussi stupéfiant que cela soit, le fait est incontestable. Thomas voulait voir en Candelier celui qui lui permettrait de faire triompher son moi ; en fin de compte, le voici qui répète servilement, comme la poupée d’un ventriloque, les paroles de son maître. À Paris, Candelier lui a dit : « Les gens font des enfants par lâcheté. Ils espèrent échapper au néant, en se continuant dans un autre être » (767). À Nancy, Thomas déclare à Céline : « Ce sont les lâches qui font des enfants. Pour éviter de vieillir seuls et pour se distraire de la terreur que la mort leur inspire » (923). Quand, un jour, Céline ose s’en prendre à « ce connard de vieux pédé ! » de Candelier, Thomas reçoit ces mots comme un sacrilège : « D’une démarche de robot, il s’avance vers elle. Son poing droit part – un direct au menton. Elle tombe à la renverse. Elle se roule en boule contre une plinthe, redoutant qu’il ne l’achève à coups de talon, mais, la surplombant, il se contente de la menacer de l’index. — Jamais plus tu parles de Jean-Phi sur ce ton, t’as compris ? Jamais ! » (938-939). Lorsque Thomas, à bout de ressources, se traînera chez une psychiatre, il lui dira : « Il y a cette voix, toujours en surplomb de moi, qui m’injurie et qui me moque. Si je me mettais en couple avec Céline ou avec n’importe quelle autre femme, la voix retentirait plus fort encore. Je me sens complètement incapable de me mesurer à elle. Quels que soient mes efforts, elle aura toujours le dernier mot » (1066). Cette voix surmoïque et tyrannique est celle de Candelier. À propos de qui la psychiatre, à force de patience, a réussi à arracher à Thomas quelques renseignements. Lorsqu’elle signale à Thomas que si Candelier et son ami Francis ont eu des rapports sexuels avec des mineurs de moins de quinze ans, « ils auraient pu avoir maille à partir avec la justice, parce que le Code pénal l’interdit », Thomas se ferme comme une huître : « En lui serrant la main, il évita son regard, résolu à ne jamais plus remettre les pieds dans le cabinet de cette pure salope, qui avait calomnié Jean-Phi sans même le connaître. Force est d’en convenir, Jean-Phi ne se trompe jamais : pour la femme, tout est loi » (1067). Il devrait plutôt dire : la vraie loi, c’est Jean-Phi.

 

7. L’alcoolisme dans lequel Thomas s’abîme fournit un autre indice de la position de surmoi occupée par Candelier. Si Thomas boit, c’est que seule l’ivresse le fait échapper à l’emprise de « Jean-Phi » et de ses sarcasmes. Or, on le sait, le surmoi est précisément ce qui, du psychisme, est soluble dans l’alcool. Délicieuse impression qui l’envahit la première fois que, lui qui détestait l’alcool, il enchaîne les bières : « Il se sent redevenu lui-même, enfin » (670). L’étau candelieresque se desserre. Plus tard, c’est seulement sous l’emprise de l’alcool que, « sidéré par son audace », il trouvera le courage de rembarrer Candelier au téléphone. Mais le lendemain matin, ivresse enfuie, le surmoi revient en force : « Sa rébellion de la veille lui a procuré une satisfaction intense mais, à mesure que se dissipent les vapeurs de l’alcool, il comprend que cette plaisanterie va lui coûter très, très cher, car il va falloir maintenant se triturer les méninges pour trouver la meilleure façon de présenter à Jean-Phi de plates excuses » (816). Un autre moment de clairvoyance lui sera donné lors d’un bref séjour à l’hôpital, où l’on doit réparer son nez fracturé. Sous l’emprise des substances qu’on lui a injectées pour dissiper la douleur et le faire dormir, il envisage enfin les péripéties qui ont marqué les trois dernières années de sa vie sous le jour qui leur convient : « Tourmentée par sa libido désordonnée, une vieille tapette affamée de chair fraîche a usé de manigances pour parvenir à ses fins. Pourquoi ressasser plus longtemps ces événements pitoyables ? Candelier le minable devrait lui inspirer plus de compassion que de haine » (959). Dans le monde à l’envers où Thomas se débat, ce sont les produits réputés altérer la lucidité qui lui rendent, éphémèrement, un peu de lucidité, ce sont les hypnotiques qui le sortent de l’hypnose.

 

8. Que Candelier ait atteint la position de surmoi explique qu’aucun fait ne soit plus en mesure de l’en déloger. Au départ, Thomas a été ébloui d’avoir affaire à un écrivain. Cependant, Candelier est à la littérature ce que le pâté pour chat est à la gastronomie. Cela, un adolescent dont on sait, dès la première page du roman, qu’il lit William Styron, ne peut l’ignorer. Pas une fois il ne sera question de ce que Thomas pense des livres publiés par Candelier. Et pour cause : il devrait alors reconnaître que cela ne vaut rien. Or cela, il doit à tout prix l’éviter. Dans un premier temps, pour pouvoir continuer à se bercer de la perspective d’avoir rencontré un véritable écrivain, qui va le « lancer ». Ensuite, parce que Candelier en tant que surmoi lui interdit de dire du mal de Candelier en tant que plumitif – alors que jusque dans ses courtes lettres, Candelier trahit sa nullité littéraire, et que Thomas, sensible qu’il est à la langue, ne peut faire autrement que de relever les fautes dont elles sont émaillées. Gombrowicz écrit dans son Journal : « L’art, ce n’est pas de fabriquer des romans minables pour les faire lire ; c’est un commerce spirituel, quelque chose de tellement intense… » ; et : « Mon genre de littérature n’est pas de ceux que l’on peut cultiver sur un coin de table. » Mais cela, c’est exactement ce que fait Candelier. Dans une scène hallucinante on le voit, parce qu’il est « affreusement charrette », torcher à la machine les dernières pages d’un roman qu’il doit envoyer à son éditeur avant la fin de la matinée, sans que cela l’empêche, en même temps, de discuter avec Thomas. Au terme d’une dernière salve sur le clavier il s’écrie : « Point final ! Ouf, pas trop tôt » (618). À un autre moment il professe : « Écrire, de toute façon, c’est faire la pute, alors autant la faire jusqu’au bout ! » (762). Thomas est choqué (il ne voyait pas Balzac ou Styron en putes), mais quelques minutes plus tard, il n’en déclare pas moins : « Tu es mon père spirituel. » Au type qui, à Noël, n’a rien trouvé d’autre à lui offrir que Life à Hollywood. Candelier s’esclaffe : « Je voudrais surtout devenir ton père incestueux ! » (763). À ce moment, il n’a même plus besoin de sauver les apparences : le surmoi ne cherche pas à séduire, il commande. Mais comment pareille chose a-t-elle pu arriver ? Comment se fait-il que l’« erreur de la nature » ait pris ses quartiers dans le surmoi de Thomas ?

 

9. Thomas Zins est né à la fin de 1967, Céline Schaller en mai 1968. Autrement dit, l’un et l’autre ont grandi dans un monde bouleversé par la révolution des mœurs initiée dans les années 1960. Depuis deux millénaires, le monde occidental vivait courbé sous un horrible faix : la culpabilité judéo-chrétienne. Le temps était venu de jeter les interdits par-dessus bord, de se LI-BÉ-RER. Plus de culpabilité ? Plus de surmoi ? Les choses ne sont pas si simples.

    Généralement, le surmoi est conçu comme l’agent de la société dans la psyché individuelle, l’instance interne qui impose au sujet les règles et les interdits sociaux, et le plonge dans l’angoisse et la culpabilité s’il y contrevient. Telle quelle, pareille conception n’est pas sans lien avec les fables modernes sur un état de nature où les hommes auraient vécu isolés, avant d’aliéner une partie de leur liberté afin de vivre en société : la surveillance par le surmoi serait le tribut à payer pour la vie en commun. Parmi les nombreuses choses négligées dans cette histoire, le fait que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes. Freud parle, pour évoquer l’état du petit enfant, de Hilflosigkeit, de la détresse, de l’incapacité à se porter secours à soi-même qui le rend dépendant, pour de longues années, des êtres qui prennent soin de lui. Cette dépendance explique la force des liens qui se tissent entre l’enfant et ses parents, en même temps que l’ambivalence des sentiments à leur égard. D’un côté les parents, sources de tout bien, sont intensément aimés. D’un autre côté, il arrive que les parents ne répondent pas aux besoins ou aux désirs de l’enfant. Soit parce qu’ils s’y refusent, soit, le plus souvent, par incapacité – mais l’enfant, du fond de son impuissance, imagine ses parents tout puissants, ce qui l’incline à attribuer à leur mauvaise volonté tout malaise dont ils ne le soulagent pas. En résulte, à leur encontre, des pulsions agressives très puissantes. Celles-ci ne sauraient cependant se donner libre cours, d’une part par manque de moyens (ce qui ne fait qu’aggraver la frustration éprouvée), d’autre part, et surtout, parce que dans la dépendance qui est la sienne, l’enfant doit absolument continuer à être aimé de ses parents – seule garantie à la poursuite de leurs soins. L’enfant doit donc, de lui-même, afin de ne pas perdre l’amour de ses parents, réprimer jusqu’à un certain point les pulsions agressives qu’il éprouve envers eux. Ainsi apparaît le surmoi. Non pas induit, donc, par la violence effectivement exercée par les parents sur l’enfant, mais par la violence dont l’enfant lui-même se sent habité. « La sévérité originelle du surmoi, écrit Freud dans Le Malaise dans la culture, n’est pas – ou pas tellement – celle qu’on a connue [du père] ou qu’on lui impute, mais bien celle qui représente notre propre agression contre lui. » Dans cette lignée, Lacan affirme une primauté du refoulement sur la répression : ce n’est pas la répression pulsionnelle imposée par les parents qui induit le refoulement, c’est parce que, de lui-même, l’enfant refoule certaines pulsions que la répression aura prise sur lui. Autrement dit la société, avec ses règles et ses interdits, n’implante pas de force dans l’individu un surmoi, elle investit une instance déjà présente. Elle n’engendre pas le surmoi, elle en modifie le contenu. Primitivement, le surmoi est peuplé de monstres dévorants – ce que seraient les parents s’ils étaient animés, envers leur progéniture, d’une violence comparable à celle qu’il arrive à l’enfant de ressentir à leur égard, et à la mesure de leur surpuissance. Au fur et à mesure que l’enfant grandit, les choses évoluent. Le surmoi, selon Freud, « consiste toujours en représentations intériorisées des parents et autres symboles d’autorité ; mais il est important de bien distinguer entre les représentations qui émanent d’impressions archaïques, pré-œdipiennes, et celles formées à partir d’impressions ultérieures, et qui reflètent donc une appréciation plus réaliste du pouvoir parental. » Les monstres dévorants disparaissent-ils ? Sans doute rôdent-ils toujours, mais ils abandonnent le devant de la scène au profit de figures plus civilisées – intériorisations des instances parentales en tant que représentants d’une loi qui s’applique à tous. Pensons à l’Orestie. Oreste est poursuivi par les terribles Érinyes, dont la violence répond à la violence qu’il a lui-même exercé contre sa mère. Il faudra le tribunal institué par Athéna pour le délivrer de cette traque sauvage. Les Érinyes ne disparaissent pas, elles se retirent dans une grotte qui ouvre sur les flancs de la colline où siège le tribunal. On a là une bonne image du passage du premier surmoi, peuplé de monstres vengeurs, au surmoi de la conscience morale et de la loi.

 

10. On parle de la voix de la conscience. Quelles étaient, en Occident, les principales instances qui faisaient entendre une telle voix ? Tout en haut, lointaine mais garante des autres, il y avait la parole de Dieu. Elle ne se fait plus guère entendre. Normal, depuis le temps qu’on nous en avertit : Dieu est mort, et le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Ladite sortie a mis du temps à s’accomplir mais, apparemment, on en voit le bout : dans Le Triomphe de Thomas Zins, la déchristianisation atteint son stade terminal. Quand la grand-mère de Thomas annonce, le 24 décembre, qu’elle va se rendre à la messe de minuit, son petit-fils lui demande : « “C’est pour quoi faire, la messe de minuit ? — Eh bien… c’est pour célébrer la naissance du Christ ! — C’est qui, le Christ ? — Mais, mon lapin… C’est notre Seigneur Dieu fait homme, descendu sur terre pour y racheter les péchés du monde.” Pauvre mamie… En plus, on dirait qu’elle y croit » (131). Le père de Thomas a été baptisé, il est allé au catéchisme, il a fait sa communion. Mais il a choisi, pour ses enfants, de rompre le fil multiséculaire. Dieu, la religion : direction le bac vert, déchets non recyclables.

 

11. Après Dieu, venaient les pères. Eux aussi sont en fâcheuse posture. On sait que l’enfance de Serge Zins, le père de Thomas, s’est déroulée en Indochine, « à cause de son père, un connard de militaire, suppôt de la tyrannie coloniale » (20). Les renseignements de Thomas sur le sujet s’arrêtent là. Quand Céline l’interroge sur le lieu de naissance de son grand-père, il répond : « Aucune idée. — Ton père ne te parle jamais de lui ? — Non » (1006). Dans un premier temps, on s’interroge sur les raisons de la présence, dans la première partie du roman, des chapitres qui évoquent la conduite du chef d’escadron Paul Zins, et la résistance dont il fit preuve face aux supplices que lui infligèrent les Japonais à Saïgon, après leur coup de force de mars 1945. Pourquoi ces passages, alors que les événements relatés, ignorés de son fils et de son petit-fils, n’ont aucune incidence sur la vie de Thomas Zins ? Précisément en raison de cette absence d’incidence. Ce qui auparavant s’enchaînait n’est plus que juxtaposé, les générations vivent séparées les unes des autres.

    C’est avec le père de Thomas que la trame des temps se rompt. Lourde responsabilité, dont on voit le poids toujours dénié revenir tourmenter Serge Zins aux approches de la cinquantaine, l’âge où son propre père est mort. Les Érinyes, encore : ravaler son père au statut de « connard de militaire », consommer la rupture avec le monde dont on est issu est l’équivalent d’un meurtre, qui amène les vieilles Harpies à ressortir de leur grotte pour le tourmenter sans relâche. « Le jour où il dépassera l’âge auquel son père a cassé sa pipe, il lui semble que le néant va le happer, que, comme l’astronaute de Kubrick, il va dériver dans le vide intersidéral, et qu’il est promis à une errance infinie, plus effroyable que la mort » (406). Il faut des rangements ordonnés par sa femme pour que Serge Zins découvre, sur un faire-part de décès, que son père avait obtenu la médaille de la Résistance, et qu’il apprenne, par une copie du livret militaire, que quelques semaines seulement après être sorti, plus mort que vif, des geôles nippones, le commandant Paul Zins fit preuve d’une extrême vaillance pour sauver ceux qui pouvaient l’être des massacres dont Saïgon fut le théâtre en septembre 1945. « De quels bois ces gaillards se chauffaient-ils. Où puisaient-ils cette endurance ? » (1055), se demande son fils. Sans doute d’avoir encore été inscrits dans une généalogie, familiale et historique, qui demandait qu’on rendît son sang pur comme on l’avait reçu. « Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur », écrit Péguy dans Notre Jeunesse. Si la mémoire de Paul Zins avait été présente dans la famille, Thomas aurait opposé davantage de résistance aux manœuvres d’un Candelier.

    Fin 1986, lors d’une manifestation contre la loi Devaquet, des étudiants profitent de l’occasion pour exprimer leur ferveur antiraciste. « “Première, deuxième, troisième génération !” scandent […] cinq ou six filles en jean et Kickers. Fous d’extase, une dizaine d’abrutis leur répondent : “Nous sommes tous – des enfants d’immigrés !” — Pourquoi ils disent ça ? demande Benoît. — J’en sais rien. — C’est des immigrés, tes grands-parents ? — Ben non » (868). De fait, jusqu’à une date récente, la plupart des Français avaient des siècles de francité derrière eux. Factuellement faux, le « tous enfants d’immigrés » a néanmoins quelque chose de juste : les « souchiens » sont désormais aussi dépourvus de racines que s’ils avaient été plantés la veille.

    Serge Zins, son cinquantième anniversaire passé, retrouve quelque équilibre. Il se consacre à son potager, fait pousser des batavias. « Regarder les minuscules graines qu’il sème devenir des pousses qu’il repique et arrose, puis des salades superbes qu’il récolte et lave, l’emplit d’une satisfaction enfantine » (1052). Pour son fils, les choses sont plus compliquées.

 

12. Après Dieu et les pères, restent les institutions. On peut dire qu’elles non plus ne sont pas  en grande forme. Fait minuscule, mais significatif : la manie qui se répandit parmi les partisans de Mitterrand, à la fin de son premier septennat, d’appeler celui-ci « Tonton ». Thomas est ulcéré : « Ces gens sont-ils atteints de sénilité précoce, pour affubler de ce grotesque et puéril sobriquet le président de la République française – lequel, ô stupéfaction, ne s’insurge pas contre cette inconvenance ? » (1024). On comprend son exaspération. Dans le désert de paternité où il est contraint d’errer, même le lointain titulaire de la « magistrature suprême » rend son tablier. D’une certaine manière, « Tonton » laisse le champ libre à Candelier.

    Une seule fois, Thomas pourra compter sur l’ordre établi : lorsqu’il ira voir le censeur du lycée afin de faire cesser les dérouillées que Norbert Schaller administre à sa fille. Pour le reste, l’institution scolaire part en lambeaux. En attestent, entre autres, les deux exercices de mathématiques mentionnés dans le roman, d’une simplicité atterrante. Celui qui ouvre le chapitre XXIII de la deuxième partie, par exemple. Pour tout n entier strictement positif, on définit un par :

un = 1 + 1/2 + 1/3 + ... + 1/n. 

On demande de calculer u2, u3, u4, et de montrer que la suite des un est croissante. La première question qui commencerait à justifier qu’on aille suivre des cours de mathématiques au lycée serait de montrer que un tend vers l’infini quand n tend vers l’infini (et par la même occasion, que un / ln(n) tend vers 1 quand n tend vers l’infini). Mais cela, manifestement, il ne faut pas y songer : Thomas, en classe de première scientifique, juge l’exercice tel qu’il est posé « plutôt costaud » (529).

Pensez : calculer 1 + 1/2 + 1/3 = 11/6, et écrire un+1 - un = 1/(n+1) > 0 !

    Dans cette Bérézina de l’instruction, les établissements scolaires sont moins des lieux de transmission du savoir qu’une scène où, jour après jour, les membres d’une même classe d’âge sont rassemblés afin de s’affronter dans une lutte sans merci pour le prestige. Un semblant d’enseignement sert de décor. Les costumes, en revanche, sont d’une grande importance – ce qui nous vaut, tout au long du roman, une mention obsessionnelle des « marques » de vêtements et de chaussures. Ces marques profitent du désert symbolique où les jeunes sont amenés à grandir pour s’offrir en nouveaux repères auxquels arrimer leur identité flageolante. Enfin, une fois la scène mise en place et les costumes distribués, se déploie la compétition souveraine, la compétition sexuelle. Un jour que Thomas arrive plus en retard encore que d’habitude au cours de physique, le professeur l’interpelle : « Eh bien, Thomas, on bat tous les records, aujourd’hui ! Monsieur a trop prolongé la sieste ? — Ah, non, m’sieur, je dormais pas, je couchais avec ma copine » (594). Le professeur en question est trop dépressif pour sévir. De toute façon, la force est du côté de Thomas. Au lycée, la baise est la matière reine.

 

 

« Le Triomphe de Thomas Zins » un bloc de réel auquel on se cogne

13. Si les figures traditionnelles du surmoi sont en déroute, faut-il en conclure que le surmoi lui-même s’efface ? Nullement, dès lors qu’il n’y a pas plus de psychisme humain sans surmoi que de corps humain sans cœur ou sans poumons. Que se passe-t-il donc quand le discours social, au lieu de prôner un certain refoulement pulsionnel, prône « l’éclate » ? Eh bien, le surmoi ne disparaît pas ; il enjoint de s’éclater. Il n’est que de penser aux slogans les plus emblématiques de mai 68 : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « Prenez vos désirs pour des réalités », « Je décrète l’état de bonheur permanent »… Autant de mots d’ordre, d’injonctions. Naturellement, à côté du surmoi ancienne mouture et de ses prohibitions, le surmoi nouvelle version qui dit Jouis ! paraît fort sympathique. À l’usage, il se révèle plutôt usant. Si en effet, naguère, le sujet avait bien du mal à être en règle avec la loi, maintenant il a bien du mal à jouir comme il le devrait.

    Le petit enfant, en compensation de son impuissance réelle, cultive des fantasmes de toute-puissance. C’est ce qu’on appelle la mégalomanie infantile – normalement destinée à régresser au fur et à mesure que la puissance d’agir augmente et que l’intérêt se porte sur ce qui peut effectivement être réalisé. Cela, à moins que le discours ambiant, au lieu de rappeler les limites inhérentes à la condition humaine, ne cesse de relancer, par ses injonctions à jouir, les fantasmes mégalomaniaques. Juste après sa rencontre avec Candelier, Thomas Zins est pris d’une hésitation : « Au bout du compte, [il] se demande s’il rêve toujours de devenir un écrivain à succès. Pourquoi pas chanteur à succès, plutôt ? Ou alors comédien à succès ? Et pourquoi pas les trois ? Aucune perspective ne doit être écartée à priori. On enferme trop les artistes dans des cases, en France. À moins que, changeant son fusil d’épaule, il ne se lance dans la politique et ne devienne avant ses vingt-cinq ans le plus précoce député que la République ait connu ? Thomas Zins sera en mesure de se forger une opinion une fois qu’il saura laquelle de ces activités permet d’amener dans son pieu un maximum de filles sublimes » (380). La promotion incessante de l’illimité, les perspectives socialement entretenues d’assouvissement total offrent une immense carrière au surmoi oppressif, qui « présente au moi un idéal démesuré de la réussite et de la renommée, et le condamne avec une extrême férocité si celui-ci ne parvient pas à l’atteindre » (pour citer ici La Culture du narcissisme de Christopher Lasch). Le surmoi du petit enfant, qui voulait que l’enfant refoulât certaines pulsions pour ne pas perdre l’amour de ceux dont il dépendait, tirait toute son énergie des pulsions en question – c’était une agressivité retournée contre elle-même. Le surmoi qui dit Jouis ! ramène à une situation comparable, dans la mesure où il accable le moi avec l’énergie des pulsions que lui-même stimule et qu’il lui reproche de pas arriver à satisfaire. Le tribunal n’est plus celui de la loi et de la morale, mais celui de la comparaison avec le moi-idéal grandiose à qui tout devrait réussir.

    Dans la réalité, bien entendu, les choses ne sont pas aussi tranchées. Le surmoi qui ordonne de jouir ne se substitue pas à l’ancien surmoi moral, il s’y ajoute et le concurrence. Chez Thomas, l’attention à un usage correct de la langue (héritage de sa grand-mère qui, à défaut de la religion, lui aura transmis cela), est l’une des manifestations du surmoi à l’ancienne, qui commande le respect des règles. Mais la voix surmoïque de Candelier prend le dessus. Reste à savoir pourquoi.

 

14. La rencontre avec Céline suscite en Thomas deux mouvements contradictoires. Le premier est un intense désir d’engagement. À Céline il fait cette promesse : « On sera encore ensemble quand tu auras quatre-vingts ans » (281). Juste après, en lui-même, il formule cette prière : « Faites que je garde toujours ma force, pour rendre Céline heureuse. » Si Dieu n’existe pas, en tout cas, il semble qu’à cet instant Thomas s’adresse à lui. Une des scènes les plus émouvantes du roman montre le soin avec lequel Thomas, au Printemps (ex Magasins Réunis), choisit le stylo-plume qu’il offrira à Céline pour son seizième anniversaire. Ce stylo dont Céline rêvait – signe concret du changement radical que Thomas a apporté dans sa vie. Comme elle le dira plus tard : « J’ai obtenu mon bac en écrivant avec le stylo que tu m’as offert et si mes résultats scolaires sont montés en flèche c’est parce qu’à force de sollicitude tu m’as révélée à moi-même, ou alors il ne fallait pas me sortir du ruisseau, comprends-tu ? » (1048).

    Le second mouvement est très différent : maintenant que Thomas a franchi le pas avec les filles, il ne doit pas s’en tenir là ; il doit s’en faire d’autres, un tas d’autres. « Exploser les compteurs, au lieu de rester bloqué sur le chiffre “1” » (381).

    Les deux tendances – s’engager, don juaniser – sont naturelles. La question est de savoir laquelle se trouve encouragée. Le surmoi traditionnel était du premier côté, le surmoi qui ordonne de vivre sans temps mort et de jouir sans entraves est du second. La pauvre arme de Céline, pour s’attacher Thomas lorsqu’elle craint qu’il ne s’éloigne d’elle, est de susciter sa jalousie en inventant des infidélités. La stratégie est dangereuse, car en tourmentant Thomas de cette manière, elle cesse de représenter à ses yeux une exception dans le baisodrome général ; en voulant sauver son amour de cette manière, elle semble elle-même se ranger sous l’étendard de l’injonction à jouir. En bref, le moyen est contradictoire avec la fin. Constatant l’échec de sa stratégie, elle avouera plus tard la vérité à Thomas (quand malheureusement cela ne servira plus à grand-chose) : « Comment aurais-je pu te tromper, moi qui t’aime tant ? Je rêvais d’une vie simple et sage, auprès de toi. Ça me dégoûte, ce sexe omniprésent. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point ça me dégoûte » (938).

 

15. C’est le surmoi jouisseur qui a d’abord conduit Thomas vers Candelier, imaginé en marchepied de sa réussite dans tous les domaines. C’est peu dire que ce fantasme se trouve vite démenti par les faits. Avant la première visite qu’il rend à l’« écrivain » à Paris, Thomas rêvait, niaisement, à une propulsion sur la « scène parisienne » ; il se retrouve dans un appartement exigu et sale, où règne une odeur de renfermé et de pisse de chat (à laquelle on doit ajouter la fragrance du foutre séché, comme on l’apprendra plus tard), et où ne sont présents, en plus de Candelier, que son ami Francis et un certain Valerio, absorbé dans la contemplation d’un écran de télé. À Candelier qui, quelques jours plus tard, lui demandera au téléphone s’il a apprécié cette visite, il osera dire qu’il a été déçu. Candelier le mielleux se métamorphose alors, aussitôt, en Candelier l’outragé qui, tout pourfendeur qu’il soit « du sinistre équilibre, de l’ordre et du devoir » (400), sait jouer sur ce qui reste du surmoi moral pour culpabiliser son interlocuteur. « Alors je t’invite chez moi, je te prépare un gueuleton, je t’offre un cadeau. Avec Francis, on se plie en quatre pour te faire plaisir, et ta façon ne nous remercier, c’est de nous dire que tu es déçu ? […] Ton ingratitude a vraiment quelque chose de révoltant » (531). Puis, sans vergogne, il se présente en victime : « Avec toi, je me sens parfois comme la souris entre les griffes du chat. Tu profites des sentiments que j’ai pour toi. Seulement je suis un hypersensible, moi. À ce jeu-là, je ne tiendrai pas longtemps » (532). Cette façon d’accuser l’autre de ce qu’il commet lui-même est typique de sa perversité. Il a hameçonné Thomas en le laissant croire que, grâce à lui, il allait connaître des célébrités, il le ferre en le culpabilisant d’avoir voulu user de lui comme d’un instrument. Pour Thomas, pas d’autre solution : « Rédiger une lettre d’excuse, sur-le-champ » (532). Pour Candelier, il ne reste plus qu’à mouliner.

 

16. Il faut l’avouer, Thomas met beaucoup du sien à endosser le rôle de la proie. Quand son ami Benoît Noël voit la photo de Candelier sur la couverture d’Énigme au château, le verdict tombe juste : « Il a l’air malsain » (396). Même son de cloche de la part de son autre ami, Philippe Guler, qui l’a accompagné une fois chez Candelier : « Je ne mettrai plus jamais les pieds chez ce taré » (503). Il est difficile de faire grief à Thomas d’une fragilité morale qui, à son âge, est aussi un corrélat de ses qualités. Comme l’a remarqué Robert Musil (sans doute instruit par son cas personnel) : « Le développement de toute énergie morale un peu subtile commence toujours par affaiblir l’âme dont il sera peut-être un jour l’expérience la plus hardie, comme si ses racines devaient d’abord descendre à tâtons et bouleverser le sol qu’elles sont destinées à mieux fixer plus tard : ce qui explique que les jeunes gens de grand avenir aient un passé tissé d’humiliations » (Les Désarrois de l’élève Törless). Thomas, il le reconnaît lui-même, aurait besoin d’un guide. Un besoin qui se fixe sur Candelier, dont il dit à son ami Benoît : « Ce mec est un maître pour moi » (396). Le malheur est qu’il va effectivement le devenir. 

 

17. Pour pervers qu’il soit, Candelier n’est pas pour autant un monstre de scélératesse. On se rappelle que Thomas, dans la petite fenêtre de lucidité que lui a procuré la piqûre à l’hôpital, a porté le bon jugement : « Candelier le minable devrait lui inspirer plus de compassion que de haine. » Les paroles et les actes de ce dernier n’ont la portée catastrophique qui est la leur (au démolissage de Thomas, il faudrait sans doute ajouter le suicide de Marc Gilleron, l’ancien compagnon de Candelier), qu’en raison de la structure de péché dans laquelle ils s’inscrivent. Il y a le virus, et il y a le terrain qui lui permet de prospérer.

    La famille par exemple. Elle qui aurait dû protéger Thomas, elle reçoit avec complaisance son tourmenteur. Le progressisme dont elle se targue a détruit en elle tous les anticorps qu’elle aurait dû opposer à un Candelier qui, chez elle, parade à sa guise, fait la loi. On dit que le père est celui que la mère désigne comme tel. Or, c’est la mère de Thomas qui, toute fière qu’elle est de tutoyer un « écrivain » parisien, qu’elle a pour projet de faire venir dans sa classe de CM2 (on entrevoit au passage ce que l’« ouverture de l’école sur le monde » peut avoir de désastreux), l’invite à déjeuner lors de son passage à Nancy et, à cette occasion, le désigne par son attitude comme le mâle dominant, le véritable homme de la maison. Au nom de l’homosexualité que celui-ci met en avant et que les convives, de par leur appartenance aux forces de progrès, doivent accueillir avec faveur, Candelier s’ébat en terrain conquis, il peut tout se permettre, y compris débiter quantité d’obscénités. « Oserai-je vous raconter que, dès l’école primaire, je m’allais enfermer aux cabinets pour écouter déféquer mes camarades, à seule fin de fantasmer sur leur imberbe petit cul nu ? » (586). Florence, la sœur aînée de Thomas, ne peut rien dire de son dégoût. Le père, quant à lui, ne doit guère apprécier ce genre de révélation mais, soumis, il se creuse la tête : comment se mettre au diapason du militantisme gay de son invité ? Il finit par extraire de sa mémoire un souvenir de son service militaire en Algérie, où il a été témoin des brimades révoltantes infligées à un soldat homosexuel. En échange de quoi, il reçoit un bon point : « Je vous remercie pour cette anecdote, Serge. Elle fait plus avancer notre cause que bien des discours militants » (584). Pour le reste, il est réduit au rôle d’échanson, servant ses meilleurs vins à Candelier qui n’y prête guère attention, tout occupé qu’il est à pérorer. En ce jour, Serge Zins perd les derniers restes de respect qu’il aurait pu inspirer à son fils. Quand, plus tard, il ordonnera à Thomas de nettoyer sa chambre devenue une porcherie, le souvenir reviendra : comment prendre au sérieux les sommations de « ce tocard, qui se laisse traiter comme une merde à table par cette vieille tapette de Candelier » (1039) ?

    Cette vieille tapette de Candelier… Le temps est venu où Thomas peut bien s’en prendre, in petto, à Candelier : ses injures muettes sont le dérisoire accompagnement de son asservissement. Thomas évoque, chez la psychiatre, la voix qui, en surplomb de lui et quoi qu’il fasse, « aura toujours le dernier mot ». Elle a le dernier mot parce que Candelier, dont elle émane, a de puissants alliés, porte-parole qu’il est d’un idéal d’époque qui dit qu’il faut être soi-même, indépendamment du « qu’en dira-t-on ». Lorsque, dans sa première lettre à Thomas, il écrit qu’il faut se débarrasser « des carcans, tabous et des idées reçues » (400), il adopte le ton de la confidence pour dire ce qui se proclame partout.

 

18. Lors de la soirée de Noël passée dans ce qu’il appelle son « antre », rue de Paradis, Candelier introduit dans le magnétoscope la cassette d’un film pornographique que, dit-il, il s’est « marré comme un fou à tourner » (486). La brusque découverte d’ébats sexuels filmés en gros plan, même s’ils mettent en scène deux hommes, provoque chez Thomas une érection carabinée. De cette réaction, Candelier va se saisir avec gourmandise. On sait qu’il n’aime pas beaucoup les « bi », dont il juge la position trop facile – selon lui, « il faut choisir son camp » (483), hétéro ou gay (ce sont ses catégories structurantes). Au lieu de considérer Thomas comme un hétéro, chez qui des images homosexuelles peuvent produire une excitation, il va insinuer l’idée que l’adolescent est un homosexuel qui se ment à lui-même. Candelier actionne violemment ce levier lorsque Thomas, au téléphone, semble prendre ses distances : « Maintenant que tu as retrouvé ton confort de petit hétéro bourgeois, tu préfères oublier ce que tu as découvert sur toi-même à Paris (nous soulignons), hein ? Écoute, je me suis trompé sur toi. Oublie Rimbaud, oublie la littérature, oublie tout ça. Reste dans ta province, deviens fonctionnaire comme papa, épouse bobonne et fais-lui des mioches » (531-532). Pour Thomas, les hontes se cumulent : celle de s’être montré ingrat envers son prétendu bienfaiteur, et celle de passer pour un refoulé, qui préfère mener une vie rangée plutôt que de s’avouer ses vrais désirs. Dans une inversion grotesque, la hantise du refoulement fait passer ce qui est marginal (avoir eu une érection devant un film pornographique gay) pour central, et ce qui est central (la vie avec Céline, le désir pour les filles) pour une pitoyable tentative de se tromper soi-même. Ce n’est pas l’exception qui confirme la règle, mais l’exception qui se trouve investie de la force de la règle. À ce compte, Thomas en vient logiquement à conclure : « En réalité, tout le monde est pédé. Tout le monde, tout le monde. Simplement, certains le savent et d’autres l’ignorent » (650). Thomas envie ceux qui l’ignorent, et qui mourront sans jamais l’avoir découvert, parce que seule une telle ignorance lui aurait permis de vivre avec Céline.

 

19. Le sujet moderne s’appréhende comme un « moi » plongé dans un milieu extérieur nommé « société ». « L’“intériorité” est ressentie comme ce que l’on est par “nature” ; et ce que l’on est ou ce que l’on fait dans le rapport avec les autres apparaît comme quelque chose qui est imposé “de l’extérieur”, un masque ou une enveloppe que la “société” poserait sur le “noyau intérieur” de la “nature” individuelle » (Norbert Elias, La Société des individus). Dès lors, être soi-même, c’est arracher le masque que la société a collé au visage pour exprimer sa vraie nature.

    La psychanalyse a fait fond, pour se constituer, sur cette opposition entre individu et société que, en retour, elle n’a fait que renforcer. C’est elle qui a popularisé la notion de refoulement, avec une idée dominante : le refoulement est mauvais. Dire de quelqu’un qu’il est refoulé, c’est dire qu’il est un être souffrant doublé d’un pauvre type. Pourquoi les gens se sentent-ils mal ? Parce qu’un surmoi persécuteur, agent de la société en eux, leur interdit de réaliser leurs vrais désirs, ou les culpabilise atrocement s’ils passent outre ses commandements. Ils deviennent névrosés. Si la psychanalyse est là pour aider le sujet à devenir lui-même, et que ce qui l’en empêche est le surmoi placé en lui par la société, telle une garnison dans une ville conquise, alors la psychanalyse est une alliée du sujet dans ses efforts pour jeter le surmoi par dessus bord. Inutile d’objecter que la psychanalyse est bien autre chose : ce dont il est question ici est ce qui en a percolé dans les représentations courantes. D’où l’image que s’en fait Thomas. D’un côté, sa situation devrait le pousser à entamer une analyse : il est dans la position du névrosé travaillé par un désir profond – vivre avec Céline –, qu’une voix en surplomb l’empêche de réaliser – une voix qui lui dit que ce serait refouler son homosexualité. D’un autre côté, si combattre le refoulement est précisément ce que la psychanalyse est censée faire, alors elle tiendra le même discours que Candelier ! C’est pourquoi Thomas imagine qu’une analyse, au lieu de lui permettre d’objecter à la voix qui le domine et le moque, ne ferait que redoubler celle-ci – et que le psychanalyste de ses songes se superpose à Candelier lui-même. Résultat, il s’abstient. « Il préfère rester malade auprès de Céline qu’être sain d’esprit loin d’elle » (1020).

 

20. Il est sujet à de telles angoisses que, malgré tout, il se résout à aller consulter une psychiatre. Elle le trouve en si mauvais état qu’elle lui prescrit, en renfort de la cure psychothérapeutique, des antidépresseurs, qu’il se garde de prendre : « Thomas Zins, qui n’ignorait pas qu’une fois rétabli grâce aux médicaments, il n’aurait plus peur de se débarrasser des tabous, carcans et idées reçues, évita ce piège grossier et refusa d’ingurgiter des cochonneries qui l’auraient mené tout droit au Synonyme, la fameuse boîte gay nancéienne, située rue de la Visitation » (1066-1067). Et dans ce cas, adieu définitif à Céline ! Pourtant la psychiatre, au contraire du psychanalyste de son imagination, est loin de se ranger du côté de Candelier. À force de persévérance, elle amène Thomas à parler de celui-ci. Cependant, quand elle signale que ses rapports sexuels avec des mineurs de moins de quinze ans sont illégaux, c’est Thomas qui se dérobe : en même temps qu’il aurait besoin qu’on l’aide à dégommer Candelier, l’emprise de celui-ci est si forte qu’il ne peut pas supporter qu’on y porte atteinte.

 

21. Rétrospectivement, on se dit que le destin de Thomas et Céline s’est joué en février 1985, lorsque Céline s’est retrouvée pour la première fois enceinte. Au moment où Thomas a annoncé la nouvelle à sa mère, il a vu le visage de celle-ci se figer. « Elle a reculé d’un pas, comme si son fils l’avait giflée. “Oh, non, c’est pas vrai, il nous a fait ça ! Ce n’est pas possible qu’il nous ait fait ça !” En gage de résipiscence, Thomas a baissé les yeux. “Mais à quoi ça sert qu’on leur donne des cours d’éducation sexuelle ? Ils ont tous les moyens de s’informer et ils ne s’en servent pas, ces idiots !” » (536-537). Pas un instant, il n’a été question d’accueillir cet enfant. « Ils avaient leur bac à passer, leurs études à réussir, leur vie à construire. Se mettre, si jeune, un enfant à charge sur les bras relèverait de la folie » (537). Les parents de Céline, de condition modeste, étaient quant à eux encore pénétrés d’une ancienne morale, qui tenait pour un terrible déshonneur la grossesse d’une fille non mariée. À ceci près que là où cette ancienne morale considérait l’avortement comme un crime plus terrible encore, et recommandait une union rapide pour arranger les choses, l’avortement apparaît désormais comme la solution évidente. Sur des bases différentes, les deux familles arrivent à la même conclusion.

    Nous sommes à l’exact centre du roman. Le jour où Céline doit aller à l’hôpital, Thomas, soudain, se rebelle : « Impossible. À aucun prix, sous aucun prétexte, Céline ne doit avorter » (548). Il court à perdre haleine derrière le bus où, croit-il, se trouvent Céline et son père. Thomas ne le sait pas (ou peut-être le pressent-il ? peut-être est-ce cela qui, le matin du jour fatidique, l’a réveillé en sursaut ?), mais ce n’est pas seulement pour sauver la vie de l’enfant de Céline et lui qu’il court ; c’est aussi pour sauver la sienne propre de la ruine. Le véhicule a pris trop d’avance pour qu’il puisse le rattraper, mais le trajet fait un détour et, en coupant, Thomas parvient à rejoindre le bus à son terminus. Céline et son père ne sont pas dedans. Ce matin-là, Andrée Schaller a conduit son mari et sa fille en voiture.

    On peut penser que de toute façon, Thomas n’aurait pas eu gain de cause. Pour les adolescentes, l’avortement n’a pas seulement été légalisé, il a pratiquement force de loi.

 

22. Au début du livre, nous sommes en 1983. François Mitterrand est président de la République depuis deux ans, à la grande satisfaction des parents Zins et de leur fils Thomas, plutôt exalté sur le coup. Un effort considérable est à produire pour se rappeler qu’à l’époque, un enthousiasme de ce genre était assez répandu. « Tout devient possible ici et maintenant », « changer la vie », tout ça… Des espoirs à peu près aussi vains et incongrus que ceux placés par Thomas en Candelier. Certes, dans les années 1980, la vie a changé, mais pas exactement de la manière escomptée. L’accession au pouvoir du parti socialiste devait, selon son hymne, « libérer nos vies des chaînes de l’argent » : on parle aujourd’hui de la décennie 80-90 comme des « années fric ». Quoi qu’il en soit, en 1981, Mitterrand avait fait appel pour sa campagne au publicitaire Jacques Séguéla. Parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne, en 1988, il s’en remit au même qui, à « La force tranquille », fit succéder la « Génération Mitterrand ». Le vieux président, hors champ, jouait au père de la nation, conduisant par la main un petit enfant au regard confiant et émerveillé vers l’avenir.

 

       Le problème, c’est qu’à ce moment, Céline a été deux fois enceinte et a deux fois avorté. Les enfants de Thomas et Céline n’appartiennent pas à la génération Mitterrand, pour la bonne raison qu’ils ne sont pas nés. Thomas lui-même, a-t-il atteint le XXIe siècle ? Céline le suppose : « Je l’aurais appris, s’il était mort » (1096). Néanmoins, quand bien même aurait-il fini par trouver les moyens de survivre, il n’aura pas rempli sa mission sur cette terre, qui était de rendre Céline heureuse.

 

23. La révolution a profité à certains, c’est indéniable. Elle a aussi nui à beaucoup. Un massacre à grande échelle, largement ignoré. André Gide avait ses chagrins : « Je me penche vertigineusement sur les possibilités de chaque être et pleure tout ce que le couvercle des mœurs atrophie. » Combien de larmes les populations n’ont-elles pas été invitées à verser au cours du siècle écoulé, à jet continu, sur les fleurs magnifiques que le maudit couvercle des mœurs empêche d’éclore. Pas une goutte, en revanche, sur les jardins que la libéralisation des mœurs ravage. Déjà, il faudrait les reconnaître, les ravages. Pouvoir mettre des noms dessus. Le Triomphe de Thomas Zins permet de le faire. Eu égard à la déchéance du personnage éponyme, le titre sonne comme une antiphrase. Eu égard à l’entreprise de Matthieu Jung, à tout ce que, personnellement et littérairement, elle impose de surmonter, le titre doit se prendre au premier degré – il a fallu à l’auteur triompher de Thomas Zins.

 

24. De nombreux aspects du roman n’ont pas été abordés. Le personnage de Daniel, entre autres, aurait mérité quelque attention – défiguré par des militants juifs pour son activisme antisémite et révisionniste, puis trafiquant de vidéos pédopornographiques tournées dans les pays du tiers-monde, il traverse l’histoire comme un spectre. Il aurait également fallu évoquer le viol de Céline, même pas quatorze ans, par Ahmed, dans la cave de l’une des barres de la cité des Provinces – un genre d’événement beaucoup moins susceptible d’attirer l’attention que les privautés de réalisateurs de cinéma avec de jeunes actrices. Mais on ne saurait tout dire. En guise de coda, je me contenterai d’évoquer un passage bizarre. En ce mois d’août 1987, Thomas et Céline rejoignent, en voiture, les parents Zins en vacances sur la côte charentaise. « Les voici sur la route de la Fouasse, une longue ligne droite le long de laquelle Thomas, sur son vélo, piquait des pointes de vitesse dans le style de Joop Zoetemelk, ce Néerlandais qui a plusieurs fois porté le maillot vert de meilleur sprinter à l’arrivée du Tour de France. Thomas baisse la manette du clignotant, pénètre dans le camping du Val-Vert » (974). Pourquoi ce passage est-il bizarre ? Premièrement, Zoetemelk n’était pas un sprinter, et n’a jamais ramené le maillot vert du Tour de France à Paris. Ensuite, il y a plusieurs campings le long de la route de la Fouasse, mais le camping du Val-Vert est à une quinzaine de kilomètres de là. Bon, on sait que Tolstoï a commis une erreur de calendrier au début d’Anna Karénine, qui selon certaines indications commence un vendredi, selon une autre un jeudi. Quelle importance, si Joop Zoetemelk remplace Freddy Maertens, et si le camping du Val-Vert n’est pas au bon endroit ! Quelle mesquinerie, de s’attacher à des détails aussi insignifiants ! Bien sûr, bien sûr. Quand même, deux inexactitudes factuelles coup sur coup… J’ai pensé aux tisserands musulmans, qui introduisent volontairement de petits défauts dans les motifs de leurs tapis, pour ne pas prétendre concurrencer la perfection divine. J’ai pensé, également, au statut de la voix qui s’exprime au fil du roman. Comme il a déjà été signalé, elle n’en dit pas plus, sur les personnages qu’elle suit, que ce que les personnages sont eux-mêmes capables de se dire. Cela étant, tout en s’attachant principalement à Thomas, elle fait aussi des incursions dans les pensées de Céline, dans les désarrois de Serge Zins. De ce fait, on pourrait être tenté de la confondre avec celle d’un narrateur, sinon omniscient, du moins ubiquitaire, qui nous mettrait directement en contact avec la vérité. La faillibilité dont elle fait preuve vient rappeler au lecteur attentif qu’il n’en va pas ainsi. Invitation nous est faite à ne pas recevoir ce que nous lisons comme le réel, mais comme ce que quelqu’un nous en raconte – dont les erreurs mêmes authentifient le témoignage. L’histoire de Thomas Zins, selon Matthieu Jung.

 

Olivier Rey.

 

https://www.matthieujung.fr/in-memoriam-thomas-zins

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Rien n’est jamais acquis à l’Homme

14 Avril 2020, 00:03am

Publié par Grégoire.

Rien n’est jamais acquis à l’Homme

On peut comprendre l’exil aussi comme une sagesse, non écrite, vécue, verbale. Un cercle littéraire disparate avec quelques données stables tout de même. On a toujours ce MOI (réfugié, migrant, nomade, étranger) et les AUTRES (la police, l’administration, les habitants du nouveau pays...) Nous et eux. Et ce long et douloureux chemin, cette passerelle ô combien fragile entre nous et eux. Et pourtant n’oublions jamais. Dans chaque Homme il y a un peu de tous les Hommes. Nos destins sont liés, il n’y a pas une seule « patrie » ni un « sol » unique, le destin d’un homme peut devenir le destin de nous tous. L’Ulysse d’aujourd’hui est un naufragé. C’est ainsi depuis que la géographie existe. Le monde est comme il est. L’homme aussi. Jusqu’à son dernier souffle. C’est ainsi qu’on peut, qu’on doit, au lieu de dire eux, dire tout simplement nous.

 

Des yeux. Disons que les yeux humains sont la plus belle rencontre. Nous sommes à Lingolsheim, nous sommes aussi dans le dé- funt Empire soviétique, mais aussi à Beyrouth, à Damas. Les femmes autour de moi sont courageuses, bien évidemment.

 

« Paris c’est chaos, Strasbourg c’est vert et calme », dit Rashaa. Le chemin traversé pour venir dans notre calme est improbable. Son visage lumineux est assombri tandis qu’elle nous raconte sa fuite de Syrie. Parfois ses mains dansent comme si Rashaa voulait encore une fois écarter des ombres.

 

« Chaque Syrien rêve de traverser la mer en bateau ».

 

Une guerre a désorbité sa vie paisible, sa ville Damas, surnommée aussi la ville du Jasmin, sa rue... La guerre. Et sa force aveugle, laide et vulgaire qui jette sa famille sur la route. Son mari, leurs quatre enfants (dont un bébé de quarante jours) et Rashaa sont partis pour toujours. La suite de leur exode est incroyable : le Liban d’abord, puis le Brésil, la Guyane et enfin la France métropolitaine...

 

Rashaa nous parle de São Paolo. Des crocodiles et des singes, de la forêt d’Amazonie... De sa peur constante pour ses enfants. De sa volonté, de la force, primordiale et vitale.

 

Notre rendez-vous est en français. La nouvelle vie de Rashaa aussi. Elle hésite, elle cherche ses mots, sourit, un peu gênée. Pendant qu’elle nous parle chaque phrase de Rashaa est coupée, cassée, en plusieurs morceaux par le silence. Par les non-dits, par des choses terribles ou inhumaines... par l’exil, qui est déjà par définition une défaite. Mais elle est courageuse, Rashaa. Leur petite famille arrive finalement à Strasbourg, « ville verte et calme », car sa sœur et de la famille habitent en Allemagne.

Toute la famille a d’abord dormi dans la rue, avant qu’un couple ne les en sorte, ému par leur sort. « Maintenant, ça va », dit-elle.

 

Pour un homme de lettres ou d’images, pour un historien ou un sociologue, la guerre est beaucoup plus intéressante que la paix. Plus dramatique. Plus sensationnelle. Imprévisible. Tôt ou tard la paix devient routine. Personne, jamais, ne fut décoré pour ses journées métro-boulot-dodo. Ou pour amener son enfant à l’école. Pour prépa- rer un ragoût ou pour aller au cinéma. Pour lire les classiques russes ou pour réciter Verlaine par cœur. Ou comme Rashaa pour inscrire ses trois fils à la médiathèque !

 

L’intelligence et le courage des femmes sont cent, mille, dix mille fois plus forts que l’absurdité de n’importe quelle guerre.

 

Son premier souvenir de Strasbourg ?

« J’entre dans le tram, sourit Rashaa, avec mon bébé dans les bras. Et un homme se lève et il me laisse la place. Pour la première fois dans ma vie... »

« Vous voyez, j’ajoute, que Strasbourg est une grande ville. »

 

L’histoire de Nana est simple. Nana est Géorgienne. Le pays de Saint Georges, des hommes bons et « des premiers chrétiens ». Un pays où, selon elle, « beaucoup de gens aiment le prénom Georges et prénomment leurs enfants Georges. »

« On trouve une grande statue de Saint Georges en or, elle nous explique, sur une place de la capitale Tbilissi ».

 

Son visage est rond sans ombre et ses gestes grands, à l’italienne. Elle parle Nana, comme quelqu’un qui se sent enfin libre. Sa parole est vive, drôle, parfois même coquine. Elle nous montre sur son portable les fiers danseurs de son pays. Les Cosaques Virtuoses. Et les danseuses sorties tout droit d’un conte de fées russe. Particu- lièrement fière, elle nous montre le khinkali, un savoureux ravioli qui, selon Google, « peut être fourré de différents ingrédients mais le plus souvent de viande. » Une dentelle gastronomique cuite dans le bouillon. Le mélange des saveurs éclate alors en bouche quand on croque dans la pâte ! Puis elle nous donne quelques consignes. Pour qu’un khinkali soit réussi, il faut pincer la pâte vingt-cinq fois pour bien fermer le ravioli ! Sa parole est appuyée par les gestes.

« Pin-cer vous voyez ? Piiin-ceeer ».

Et nous, nous voyons ce merveilleux khinkali souffrir pour nous.

« Un vrai homme, ajoute Nana toute contente, en mange au moins quarante ».

 

 

Mille pincements en moyenne par repas. Pour un homme vrai plus que suffisant comme preuve d’amour.

Rien n’arrête Nana la Géorgienne. Ni le casse-tête de l’adminis- tration française, ni la langue, encore moins le froid. Le récit de sa vie est plus une addition de courage et d’amour qu’un grand roman d’exil. Arrivée en France pour rejoindre son mari, elle est restée huit ans sans-papiers. La préfecture ne voulait pas lui en délivrer, alors que les papiers de son mari étaient en ordre et qu’il travaillait. Durant cette période, Nana est restée à la maison. Enfermée dans la solitude.

 

« On a commencé notre vie, nous raconte Nana, plus calme, tous les deux ici mais derrière nous était l’ombre d’un loup, c’est-à-dire, le noir, la peur. Et ensuite, le loup se transforme en un arbre magnifique. On rencontre des gens très gentils, on a eu trois enfants, mon mari travaille.

On a des amis, on fait des fêtes, des marches, des voyages, nos amis aiment nos fêtes, nos repas. On fête les anniversaires ensemble. Ici les gens sont gentils, ouverts comme nous. C’est bien la vie comme cela. »

C’est vrai, c’est bien la vie comme cela.

 

Dans les contrées orientales le prénom Malak signifie les anges.

« J’ai quitté au Liban mon travail, dit-elle, et ici je ne travaille pas... Ici j’ai des enfants.

En arrivant ici, j’ai changé toute ma vie.

Aujourd’hui, je suis seule, je n’ai pas d’ami à moi, on ne fait pas de fête ici. Ici c’est très très différent du Liban. »

Mais malgré tout, elle est déterminée Malak.

« J’ai l’habitude d’être autonome, j’avais mon salon de coiffure, ma voiture.

 

Je veux apprendre à mieux parler le français.

J’ai besoin de faire quelque chose pour moi.

J’ai une voiture, ici, mais c’est mon mari qui l’a achetée... »

Elle hésite. Ses mots sont coupés par un silence propre aux gens qui ne sont pas encore prêts à vivre dans deux langues. Ou deux pays. Mais elle est déterminée.

« C’est bien connu dans le monde arabe. Les Libanaises sont les plus coquettes, les mieux coiffées... »

Elle porte un joli foulard Malak.

 

« Et qui peut voir la coiffure ? », je demande bêtement. Malak sourit.

Répétons, la liberté n’est pas au commencement, mais à la fin.

 

Velibor Čolić

Le Dieu, raconte une légende Rrom, avait conçu et imaginé ce vaste monde tel un abondant champ de fleurs. Il inventa les animaux avant l’Homme, laissé comme son ultime création. Une abeille alors traversa le monde de fleur en fleur. Entre chaque fleur, elle perdit un peu de pollen. Et de ce pollen perdu naquit le peuple Tsigane. Les premiers nomades.

Présenté comme une carte, notre monde ressemble à un jeu d’en- fant, quelques pouces et l’Amérique est en Europe, et en quelques centimètres l’Afrique toute entière, telle une gazelle, saute le Gibraltar. Vraiment rien. Mais sur une vraie échelle nos étonnants voyageurs du Neuhof ont franchi un espace difficilement mesurable en géographie. Tout un monde politique et divisé. Le Nord et le Sud, les pays riches et les pauvres, les pays en paix ou en guerre. Nous sommes au Neuhof, l’hiver hésite mais nous non. Une grappe de têtes souriantes.

« Vous voyez, dis-je, mon prénom Velibor, vient de veliki (grand) et bor (sapin). Donc je suis Grand Sapin. Peut-être plus petit que celui de la place Kléber. Mais mi-janvier lui il finira dans la poubelle. Et moi, enfin j’espère, non ».

Autour de moi encore un ange, Malek, Souad la Marocaine an- nonce que son prénom veut dire heureuse, chanceuse, et sa voisine Saliha d’Alger, vertueuse. Amin, loyal, digne de confiance, nous avons même encore un prénom slave, Ludmila (aimée du peuple) qui a trouvé son visage en... Angola.

« Un hommage incertain, nous explique Ludmila, de mon père aux telenovelas brésiliennes... »

Notre jeu de prénoms est prenant. Finalement, vivre ensemble passe par des choses très simples. S’intéresser un peu, juste un peu, à ce qui se cache derrière l’autre. Un nom, un prénom, un destin. Le réfugié est une tabula rasa, un adulte mal fini avec l’intelligence, au mieux, d’un enfant ou, au pire, d’un malade mental. Le réfugié est l’homme à qui l’on parle fort en phrases courtes. II est celui qui ne doit pas tomber malade puisqu’il n’a pas de sécurité sociale. Une seule certitude dans sa nouvelle vie. Il sait qu’il doit avaler tout doucement et digérer, si c’est possible, l’idée qu’il n’y aura pas, plus jamais, de retour dans son pays.

La pire frontière est la langue. Et pourtant le migrant n’espère rien d’autre que faire comme tout le monde, manger comme tout le monde, avoir les bonnes chaussures, les bons papiers. Il rêve d’une vie simple remplie de petits bonheurs.

On peut distinguer deux sortes de réfugiés : visibles et invisibles. Mais peu importe la couleur de sa peau, le migrant reste bien recon- naissable dans la foule. L’exil avec la richesse, c’est une patrie. La pauvreté chez soi, c’est un exil.

Le bonheur est le résultat de l’action juste.

Avant, en Syrie, Amin était professeur d’arabe. C’était avant. Maintenant il est chez nous. Son français est « trop petit » pour encadrer ses émotions. D’abord son voyage.

Invité par son ami qui habite à Tours, Amin nous raconte sa tra- versée rocambolesque. Une fois atterri à Roissy-Charles-de-Gaulle il cherche désespérément, sans succès, quelqu’un qui parle anglais. Il arrive tout de même à “ressembler” deux mots clés : Tours et Montparnasse. Apaisé, Amin prend le RER. Avec une dépense supplémentaire, « pas loin de 70 euros ». à chaque fois pour une nouvelle correspondance, Amin achète un nouveau ticket. Son guide, deux mots : Tours et Montparnasse. En se déplaçant il de- mande alors plusieurs fois, Montparnasse, Tours...

Finalement Amin se retrouve au quarante-troisième étage de, vous devinez... la Tour Montparnasse. Il est désespéré.

« Heureusement, sourit-il, il y avait un gardien arabe. Je le deman- dais. “Ahhh”, me dit-il, “il faut descendre et aller à la gare”. Alors je descends et je dépense mes derniers sous pour acheter un billet de train qui m’amène enfin dans la belle ville de Tours ».

Ludmila vient d’Angola. Sa mémoire est bousculée par la guerre. Elle garde de la tendresse pour son pays, pour ses grands-parents. « Il était une fois, nous raconte Ludmila, une histoire de ma grand- mère, un singe particulièrement malin. Pour faire des travaux chez lui il invita les autres singes. “Écoutez mes amis”, dit-il, “je suis un singe peu ordinaire. Quand je ne dors pas mes yeux sont fermés, et quand je dors ils sont grands ouverts mes yeux. Alors, travaillez mes amis et je serai avec vous”. C’est ainsi que les singes travaillaient dur et notre singe malin dormait tranquillement. »

Son pays est régulièrement secoué par les guerres. « Encore un pays riche, soupire Ludmila, qui finit pauvre ».

Nous discutons d’enfance. Je découvre que les peurs des enfants dans le bassin méditerranéen sont visitées par un personnage ter- rible. « Visage noir, longues dents, mais pas toujours, nous décrit Souad, Boao prend très souvent le visage de notre peur. Chacun l’imagine alors selon lui ».

Boao est une mesure éducative pour les grands-mères. Une puni- tion pour les garçons et les filles pas sages. Une annonce terrifiante du monde adulte, pas toujours bienveillant.

à l’opposé nous avons un autre personnage populaire. Au Maghreb, il s’appelle Jha, Djha ou Djouha, en Egypte il s’appelle Goha, en Turquie il s’appelle Hodja, mais ce sont toujours les mêmes aventures que l’on raconte à son propos. Djouha est un personnage mythique qui aurait vécu en Turquie aux alentours du XIIIsiècle. Sa renommée va des Balkans à la Mongolie et ses aventures sont célébrées dans des dizaines de langues, du serbo-croate au persan en passant par le turc, l’arabe, le grec, le russe et moult dialectes.

« Il porte la barbe, une longue robe, les babouches, précise Saliha l’Algérienne, nous avons beaucoup d’histoires avec Djouha. Il est bon, naïf, on dirait un enfant. Il se présente toujours avec son âne ».

« Alors, je demande, il est riche ou pauvre Djouha ? »
« Pauvre, répond Saliha, vous avez déjà vu un riche avec un âne ? »

Dans mon pays Djouha se prénomme Nasreddin Hodja. Une sa- gesse populaire. Dans n’importe quelle situation, Nasreddin Hodja s’en sort avec une incroyable légèreté.

Il est invité chez un riche. La collation qu’il fait servir est un déli- cieux lait de chamelle bien frais saupoudré de cannelle. L’hôte s’en sert un plein bol, mais il ne remplit qu’à demi celui de son invité. Nasreddin Hodja commence alors à s’agiter sur son siège, cherchant partout autour de lui. « Qu’est-ce que tu voudrais, Nasreddin ? Une cuillerée, du sucre ? » « Non, une scie. J’aimerais enlever le haut de mon bol qui ne me sert à rien. »

Nous parlons de la vie. L’exil n’est jamais tranquille. L’exil est la nouvelle chemise qui nous gratte le cou, la seconde main, le troi- sième homme et les quatre cavaliers de l’Apocalypse, en même temps. C’est un polyglotte l’exil, un filou, un oiseau exotique, un jazzman, c’est un sablier qui est conscient de chaque grain de sable qui coule dans ses entrailles. Un peu Picasso et Chagall, tantôt Paul Celan ou Stefan Zweig, l’exil est très souvent anonyme. Tan- tôt l’ombre, ponctuellement la lumière. L’exil est un foulard, une cuisine : les olives et les amandes, les petits pains ronds, le sel et le romarin. Vingt-et-un grammes de Venise et trois tonnes d’Alexandrie, les mathématiques, la métaphysique et l’art abstrait. L’eau fraîche et le sang chaud, les figues et les hauts minarets de douleur.

En même temps l’exilé est moustachu, barbu et les pieds nus ; il est soldat et pacifiste, courageux et traître, apatride et nationaliste.

Nous discutons du monde. Amin hésite, ensuite il nous raconte la guerre dans son pays. La Syrie. Un pays meurtri et sa famille disper- sée aux quatre coins du monde. Rien de spectaculaire. Les morts, les disparus, les vies brisées... L’unique évocation de la guerre pendant nos rencontres. Bien évidemment, je n’insiste pas. J’écoute.

« L’intelligence d’un homme, dixit Georges Perros, le poète, se mesure à la qualité et au nombre d’obstacles qui l’empêchent de vivre, et à sa manière de les franchir ».

Une fois arrivé dans son deuxième pays l’exilé peut commencer à apprendre... Apprendre une autre langue, apprendre à téléphoner, à marcher, à manger, à aimer... Une fois sur place l’étranger peut envisager plein de choses : comment devenir invisible, comment raconter son histoire invraisemblable, comment respirer et marcher autrement...

Une fois arrivé et installé ailleurs, dans une autre culture il peut même devenir Monsieur Tout-le-monde. Ou encore mieux : un sage.

Finalement, l’exil, c’est l’initiation.

En même temps une justification pour cette longue absence de son pays et cette inexplicablement longue présence dans l’autre pays. Double identité, double comptabilité.

Absence et présence, en même temps.

L’exil est un questionnaire. La schizophrénie. L’oubli lent et la mémoire vive.

La « banalité » des visages autour de moi est rassurante. La « banalité » de leurs désirs aussi. Aucun complot. Aucune invasion ou je ne sais pas quoi. Politique ou économique, l’exil est aussi un désir, un changement. Une longue, et parfois, douloureuse émancipation. Malek est Turque. Future patronne d’un salon de thé. Elle parle peu. Elle évoque le 23 septembre 1999, date de son arrivée à Haguenau et le 14 mars 2016, jour de son emménagement à Strasbourg. Elle joue du saz. Encore un instrument polyglotte qui affiche les mêmes origines que notre Djouha. Sinon c’est un luth à manche long. Très discrète sur son passé Malek possède peu de mots en français. Elle a passé des années à ajuster des robes de mariage. C’était avant. Maintenant elle apprend enfin la belle langue de Molière. La même détermination et le même courage que Souad la Marocaine sa voisine de table.

Faire ou refaire sa vie. Les raisons ne sont pas forcément poli- tiques. Les jeunes femmes ne sont pas forcément les « réfugiés type » présentés abondamment et quotidiennement dans nos médias non plus. Ici c’est un autre combat, il me semble. Celui de femmes. Pour grandir et rester grandes, pour partir et rester ailleurs. Pour apprendre à parler français. Pour ouvrir un salon du thé à l’orientale. Pour jouer du saz. Pour ne pas jouer du saz. Pour partir, pour rester. Pour décider. Pour être et continuer à être. Libres.

Rien n’est jamais acquis à l’Homme.
Nous pouvons arrêter de nous faire du souci pour la femme orientale. Il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat.

 

Velibor Čolić

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Le calme sidérant de la résurrection

13 Avril 2020, 13:15pm

Publié par Grégoire.

Le calme sidérant de la résurrection

 

Au moment de la communion, à la messe de Pâques, les gens se levaient en silence, gagnaient le fond de l'église par une allée latérale, puis revenaient à petits pas serrés dans l'allée centrale, s'avançant jusqu'au chœur où l'hostie leur était donnée par un prêtre barbu portant des lunettes cerclées d'argent, aidé par deux femmes aux visages durcis par l'importance de leur tâche – ce genre de femmes sans âge qui changent les glaïeuls sur l'autel avant qu'ils ne pourrissent et prennent soin de Dieu comme d'un vieux mari fatigué.

 

Assis au fond de l'église et attendant mon tour pour rejoindre le cortège, je regardais les gens – leurs vêtements, leurs dos, leurs nuques, le profil de leurs visages. Pendant une seconde ma vue s'est ouverte et c'est l'humanité entière, ses milliards d'individus, que j'ai découverte prise dans cette coulée lente et silencieuse : des vieillards et des adolescents, des riches et des pauvres, des femmes adultères et des petites filles graves, des fous, des assassins et des génies, tous raclant leurs chaussures sur les dalles froides et bosselées de l'église, comme des morts qui sortaient sans impatience de leur nuit pour aller manger de la lumière.

 

J'ai su alors ce que serait la résurrection et quel calme sidérant la précéderait. Cette vision n'a duré qu'une seconde.

 

À la seconde suivante la vue ordinaire m'est revenue, celle d'une fête religieuse si ancienne que le sens s'en est émoussé et qu'elle ne demeure plus que pour être vaguement associée aux premières fièvres du printemps.`

 

Christian Bobin, Ressusciter.

 

 

 

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Cette victoire dans l'obscurité ..

11 Avril 2020, 13:16pm

Publié par Grégoire.

Cette victoire dans l'obscurité ..

* Samedi Saint *

 

 

Condamnation

 

Jésus a été condamné, rejeté par les grands prêtres ! 

 

Pourquoi ? Il est coupable de trop d’amour : il ne respecte pas les Lois, il n'obéit pas aux autorités en charge, s'engage trop dans la vie des personnes, les accompagne sans respecter la juste distance, ... !

 

C'est nécessairement un manipulateur,  un séducteur, un abuseur que la populace semble canoniser un peu vite .. !

 

Son amour est insupportable pour des yeux étriquement religieux, médiocrement puritains et pas assez humains. 

 

Et, il dérange : cet amour excessif n'est-ce pas du relativisme face à l’absolu de la loi ?! Faisons respecter l'ordre ! Il faut quand même éduquer les gens bon sang !!

 

Un homme, ami des pécheurs, mangeant avec les publicains et les prostituées ?? mais voyons, n'aurait-il pas .. une double vie ? C'est trop louche... faisons une enquête !

 

 

 

 

 

 

Et cela demeure toujours. L’humanité d’aujourd’hui condamne Jésus. Les opinions des hommes, la conscience éveillée des experts et les jugements des grands prêtres qui, eux, 'savent', ont le prestige et le pouvoir spirituel, tous ont bien discerné son petit jeu !

 

Et puis, dame : il n’y a pas de fumée sans feu : s’il est condamné, c’est qu’il y a faute .. ! Mêmes les médias le disent : ça ne peut donc être que vrai !

 

 

 

Silence

 

Jésus a accepté de se taire et de prendre la dernière place pour montrer, dévoiler  l'attraction silencieuse, substantielle qu'est Le Père, source actuelle tout ce qui existe. 

 

Jésus accepte d'être présumé coupable, de passer pour un tordu, un pervers, et d'être crucifié pour révéler -en creux- Celui dont il se reçoit et en qui il trouve son repos : le Père, pure bonté, Celui qui est LA Réalité, plus présent à nous même que nous même et caché derrière les apparences.

 

Le pardon, la miséricorde ne sont qu'un moyen en vue de dire Celui qui est Amour. Mais on ne peut s'arrêter à la miséricorde. L'amour seul est la cause et le 'ce en vue de quoi' s'exerce le pardon !

 

Et Jésus choisit de disparaitre. Il se sert du jugement des grands prêtres et de la trahison  de ses apôtres. Il donne alors à la mort, à toutes violences, une nouvelle signification.

 

 

 

Compassion

 

Mort, le cadavre de Jésus est alors remis, confié à la terre. Il n’y a plus de corps visible, plus de souffrance pour compatir. Il n’y a plus rien. C’est l’absence, le vide.

 

Séparée du cadavre de son Fils, Marie vit cette absence, cette négation mortelle, cette échec total. Elle vit cette brisure, cet état cadavérique, ce silence de mort.

 

Il n’y a plus que l’abandon, il n’y a plus que la brutalité des faits : c’est la violence de la mort, de la mise au tombeau, qui plongent ceux qui restent dans une solitude totale : être là, comme inutile, dans un pâtir à l’état pur.

 

 

 

 

 

Chacun vit ce moment du sépulcre : c’est l'ultime étape. Cette étape, on peut dire que le monde l’a toujours vécu, comme il a toujours vécu l’Agonie et la Croix. 

 

Mais il y aura un moment - et nous y sommes peut-être - où l’Église, corps mystique- devra vivre, d’une manière toute particulière, de ce moment du Sépulcre.

 

 

 

Actualité

 

Cette séparation de l'âme et du corps de Jésus, ne serait ce pas aujourd'hui cette absence de tout culte, ces églises vides, ce corps de Jésus confiné dans les maisons,  les hôpitaux et les ehpad ? C'est le corps séparé de son âme, de sa vie propre, de cette communion vitale avec le reste du monde.

 

Et, Jésus, ce cadavre divin qui repose, c'est mystérieusement qu'est réalisé le salut et que s'opère la recréation : car alors, dans le cadavre, le corps subsiste directement dans le Verbe ! c'est à la mort, la séparation de l'âme et du corps, que le Verbe est devenu CHAIR ! 

 

La chair est alors habitée par le Verbe -et même elle est, à ce moment là, devenue le Verbe, Dieu !! La chair du Christ est Dieu. Cette matière inerte qu'est le cadavre de Jésus est divinisé..  

 

La passivité du cadavre de Jésus dit alors immédiatement l'amour substantiel, cette attraction substantielle qu'est Dieu !

 

 

 

 

"Et la terre vint au secours de la Femme " apoc 12.

 

C'est la Chair devenu verbe qui fait que Marie, que tout ceux qui veulent -consciemment ou inconsciemment,  être à l'école de Jésus, qui cherchent la lumière, vivent alors comme le secret du Père dans le monde !

 

Nous sommes faits dans notre corps Terre Sainte, Terre promise, Temple nouveau, Arche d'alliance.. dans notre personne, dans notre chair avec tout ce qu'elle comporte de lourdeur et d'obscurité.. nous le sommes fais à ce moment là !

 

Ce n'est pas manifeste, mais cela est ! Gratuitement ! Cela s'impose à nous ! Nous sommes recréés, là, maintenant, comme sa chair est alors imbibé par le  Verbe éternel !

 

Et là, il nous faut alors tout réapprendre : comment vivre de cette victoire cachée , non encore manifestée ? Comment les jugements actuels sont-ils là pour permettre de toucher  ce que Lui fais de nous ? Comment dans une active passivité, laisser toujours plus cette attraction silencieuse Père s'exercer sur nous ?

 

Lui qui, maintenant nous a pris en Lui, et ne cesse de nous secréter, au plus intime de Lui-même, comme son unique, son secret, son bien-aimé !

 

 

Grégoire +

 

 

 

 

 

 

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Vendredi Saint

10 Avril 2020, 18:27pm

Publié par Grégoire.

Vendredi Saint

 

 

En ce jour Jésus fait face à ce qui nous terrasse : la souffrance et la mort. Tout ce que nous craignons, tout ce que nous fuyons. Ce que nous voudrions épargner à ceux que nous aimons.

 

Elle a tant de visages la souffrance. Comme l’amour, elle est chaque jour différente, indicible dans ce qu’elle a de plus profond et de plus personnel. Elle peut atteindre toutes les fibres et tous les recoins de notre être, elle est comme un immense incendie planétaire que nous ne parvenons jamais à éteindre, à peine à confiner.

 

Il descend nous y rejoindre et la prendre à bras le corps, à plein cœur : la violence physique gratuite, sadique, la violence de l’humiliation et de la dégradation, celle de la trahison et de l’abandon, celle de la solitude et de l’impuissance.

 

Mais comment fait-il pour subir cela comme un accomplissement et comme une victoire alors même qu’il est mis à mort ? Comme si enfin il était de plein pied chez nous, comme si nos existences personnelles pouvaient enfin devenir intégralement sa maison, sa demeure, jusque dans les derniers recoins.

 

Ce n’est pas la souffrance qu’il accueille et subit, c’est -nous- qu’il reçoit en partage. Il prend dans ses bras, dans son cœur, nos vies, il les laisse s’imprimer dans sa chair.

 

« Ceux que tu m’as donnés ». C’est un don qui lui est fait, celui de devenir participant de nos jours et de nos nuits, de nos joies et de nos peines, de notre vie et de notre mort.

 

Ce don, il le fait sien au prix de partager même notre éloignement de Dieu, et dans cet éloignement il vient nous murmurer le nom de celui qui est « avec lui », qui est sa raison d’être et de vivre : «le Père ». Il n’est venu là que pour nous conduire à Lui.

 

Laissons-nous faire.

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Seul le silence permet à l’amour de se dire jusqu'au bout

9 Avril 2020, 14:00pm

Publié par Grégoire.

Seul le silence permet à l’amour de se dire jusqu'au bout

 

Dieu, Celui qui, depuis toujours, est, lumière et pur amour, se fait matière : pain et vin ! Solide et liquide ! la détermination du pain et la passivité du liquide ! Tel est l’Eucharistie ! L’abaissement de Dieu devant moi, se faisant mon esclave, se mettant à mon service pour m’introduire en Lui, et me faire vivre ce qu'il a en propre ! Directement ! sans préparation ! 

 

Et ce don est la règle de vie toute simple, la nouvelle loi : être tendu vers lui, offert comme le pain, et en même temps passif, liquide, pure réceptivité comme le vin !

 

Car le terme de l'Eucharistie, ce pour quoi Jésus l'invente, c'est de nous faire devenir Lui ! Pas moins ! Et c'est immédiat !! actuellement réalisé ! Et toute notre vie chrétienne c'est d'apprendre à vivre en Fils, comme un Dieu, découvrir le rythme et l'attente propre, personnelle, du Père sur nous, qui veut que l'on continue et achève l'oeuvre de Jésus ! Pas moins ! Et ça, c'est vrai pour chacun ! C'est donné ! Gratuitement !

 

C’est pour cela que ce don est tellement inouïe qu’on veut l’enfermer dans des codes, des lois, des rites, un culte. Parce que c'est too much pour nous !! C'est éprouvant, on met même tellement de temps à y croire !! Pourquoi? Parce qu'on se regarde trop, et surtout par nos petits cotés ! Et pour un marxiste -c'est à dire quelqu'un qui ne voit que ce qui est extérieur, matériel, mesurable- l'amour, don personnel gratuit, c'est juste insupportable !  « Dieu qui se donne à vivre ?! Mon Dieu, où va-t-on ?? » 

 

Par son don, je suis introduit en Lui, dans ce qu'il a de plus intime, pour vivre ce qu'est Dieu ! Or, l’amour, qui en Dieu est son être même, ce qu’il est, ne peut-être dit dans un rite, un culte, des chants. Il ne peut que se vivre. Et dans un abîme de pauvreté spirituelle : notre désir de connaitre butte complètement sur ce truc ! C’est pour ça que Jean n’en dit rien dans son évangile ! Rien !

 

La parole permet de nommer les choses, mais elle garde un caractère universel, abstrait : on peut la répéter. Or l’eucharistie, cette offrande réalisé à la croix et dont la victoire est manifestée dans la résurrection c’est en tout premier lieu un don radicalement personnel, unique, qui ne peut se dire. Qui ne peut que se vivre : c’est Dieu pour moi, relatif à moi, qui veut m’introduire en Lui, au plus intime de ce qu’il est !

 

Je suis totalement incapable d’entrer dans ce don : « là où moi je vais vous ne pouvez venir » Notre nature humaine explose face à ce don, et c’est bien ce qui est montré à la Croix. Sauf, nos misères qui nous rendent assez pauvres pour être introduit dans cette vie qui est Dieu même !

 

 

Et c'est bien de cela qu'il s'agit : par son don, nous sommes déjà, là maintenant, introduits dans la vie intime même de Dieu ! Nous en vivons dans l'obscurité de la foi, mais c'est réel ! et ce, grâce à ces blessures qui sont sa porte d'entrée ! sans condition !

 

Ô Bienheureuse pauvreté alors ! Ô Bienheureuses fautes, chantons-nous durant la Vigile pascale ! Et peut-être devrions nous le chanter tout les jours pour sortir définitivement de ce puritanisme maladif, ce pharisaïsme hypocrite qui ronge tant d’ecclésiastiques ou paroissiens satisfaits d’eux-mêmes ! Ce regard moralisant de petits juges est bien plus destructeur que tout ce qui ronge la nature ou pollue notre monde !

 

La pollution spirituelle, le pharisaïsme des bien-pensants, de ceux qui s'auto-proclament juges de leurs frères est la pire des pollutions ! mais malheureusement on s'en accommode très bien. C'est pour celle-là que Jésus est mort.

 

 

Ce don c’est l’invention géniale de que Jésus laisse à chacun… Le testament de Dieu, de l’ami divin et humain, l’héritage qui m’est remis, dont je peux user comme bon me semble;

 

Ce qui est définitivement acquis pour moi, qui est ma propriété, mon bien propre : c’est Jésus –le Verbe- livré au Père et à chacun comme chacun attend d’être aimé ! Et ça c’est mien comme quelque chose d’acquis ! Sans aucune justification à donner de ma part pour avoir accès à ce don ! Celui qui est La Réalité se fait relatif à moi dans tout ce qu’il est, pour se donner à vivre, et me permettre dès maintenant de répondre à son don avec toutes mes ingéniosités !

 

Ce que Jésus réalise n’est pas dans le prolongement de l’Ancien testament, de nos désirs d’homme religieux, prudents, morals, pour l’épanouissement de ce qui est le plus humain en nous, ou pour épanouir nos capacités. C’est quelque chose qui vient d’en haut, quelque chose de complètement nouveau et c’est pour cela que nous sommes perdus, déroutés et même scandalisés : gratuité pure !

 

Comment dire à chacun ce secret personnel ? pure attraction divine, substantielle, qu’aucun culte rite liturgique ou vécu intérieur ne pourra manifester ?

 

Et, parce que c’est un pur don d’amour, il est silencieux. Il est là pour moi comme un nouveau soleil ou un nouveau ciel qui n’aurait pas de but en soi sinon d’être là! Rien de séduisant non plus : l’amour ne peut-être compris que de ceux qui aiment : les enfants, les simples, les amoureux et les handicapés…

 

C’est une rupture que Jésus réalise et qu’il réalise à travers un geste : «  Au cours d’un repas, Jésus sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains et qu’il était venu de Dieu et qu’il s’en allait vers Dieu, il se lève de table, dépose ses vêtements, et, prenant un linge, il s’en ceignit. Puis il met de l’eau dans un bassin et il commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint ».

 

Jésus –qui est Dieu, se fait le serviteur et il lave les pieds à ses disciples. C’est un passage, « la Pâque », celui d’une nouvelle ‘connaissance’, personnelle, intime, de Dieu dans ce geste de Jésus. Dieu qui se fait l’esclave ! Voici le nouveau passage de Dieu ! C’est Dieu qui se fait totalement relatif à nous !

 

Le geste manifeste un lien que l’on voudrait personnel. L'amour réclame cette sortie de soi, de nos schèmes d'homme prudent, de nos raisonnements. Ne faut-il pas découvrir là -d’une façon tangible- que l’amour est au-dessus de tout ordre, règles et lois ?Parce que Dieu est amour : rien n’est au-dessus de l’amour ! Il n’y a pas de « juste place » « juste respect » Il faut aimer point barre ! Et on commence toujours maladroitement, en aveugle et en mode handicapé ! Mais l’amour est au-dessus de tout ! C’est l’amour qui fait connaitre, c’est l’amour qui nous fait voir Dieu, c’est l’amour qui réalise l’unité !

 

Il y a là quelque chose que l’on doit regarder avec crainte et qui révèle la grandeur de tout amour : l’amour humain est toujours l’appel, l’attente du don personnel de Dieu pour nous ! On ne peut donc jamais formaliser, juger de l’extérieur, ou donner un ordre d’obéissance à propos d’un lien personnel ! Il n’y a rien au-dessus, car tout lien dans l’amour est un appel et touche déjà quelque chose d’éternel !

 

Et c’est le lavement des pieds a ouvert Jean à cette nouvelle relation auprès de Jésus. Dans le lavement des pieds, Jésus fait le geste de l’esclave, donc du serviteur par excellence. C’est le geste qui conduit à l’Eucharistie, ou Jésus nous donne son Corps comme aliment sous le signe du Pain. L’aliment le plus simple, le plus commun. L’aliment c’est le serviteur du vivant. Serviteur d’une façon radicale, puisque il perd ce qu’il est, pour celui qui s’en nourrit.

 

 

Et donc, Jésus veut nous crier là combien Il se met à notre service. C’est vrai, ce n’est plus du pain, c’est son corps, sa chair,  Lui : « Ceci est mon Corps ». On comprend que c’est aller jusqu’au bout, on ne peut aller plus loin. Dieu se donne comme pain. C’est le don que seul Dieu peut faire ! C’est sa toute puissance qui est au service de son amour, et elle est toujours au service de son amour.

 

 

Jean veut mettre en pleine lumière cet ordre nouveau : que Celui qui est le Maître, Celui qui est le seigneur, n’hésite pas de faire le geste de l’esclave. Donc de bouleverser cet ordre hiérarchique et de faire comprendre qu’il y a un ordre d’amour beaucoup plus profond, beaucoup plus radical, ce qui au niveau hiérarchique ce n’est pas compréhensible ;

 

Et on comprend la réaction de tous les talibans de l’ordre hiérarchique, adorateurs de traditions ou culte : non, non et non ! Ne fais pas ce geste-là, il faut que tu restes, vraiment Maître et Seigneur ! Or, Jésus nous demande de dépasser cet ordre-là, humain, pour être pris par son don. La nouvelle alliance, c'est une reprise totale dans l’amour, ou chacun, petites créatures, êtres seconds qui trouvons avec peine ce qui est à notre portée, sommes élevés à la dignité de Dieu ! Dieu se fait pain pour qu’introduit en Lui, on vive à son rythme, à sa taille !

 

 

Marie, est celle qui a reçu chaque initiative de Dieu comme un secret, dans l'amour, et qui nous montre comment en vivre : par l'amour et la pauvreté. L'amour nous fait être accueil et don, et la pauvreté nous cache, nous garde de tout retour sur nous mêmes, nous empêche de posséder l'amour, et nous fait accepter de pouvoir être comme ignoré.

 

 

L’Eucharistie, silence d’amour de Dieu pour nous, réclame cela. C’est le geste éternel -actuel- de Dieu qui est don dans tout ce qu'il est; cela c’est -au-delà des apparences extérieures- ce que nous devenons substantiellement, réellement. 

 

Grégoire

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« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

8 Avril 2020, 08:12am

Publié par Grégoire.

« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

Tribune.

 

Qui peut utiliser aujourd’hui l’expression « devenu viral » sans l’ombre d’un frisson ? Qui peut encore regarder un objet – poignée de porte, carton d’emballage, cabas rempli de légumes – sans l’imaginer grouillant de ces blobs invisibles, ni morts ni vivants, pourvus de ventouses prêtes à s’agripper à nos poumons ? Qui peut penser embrasser un étranger, sauter dans un bus, envoyer son enfant à l’école sans éprouver de la peur ? Ou envisager un plaisir ordinaire sans peser le risque dont il s’accompagne ?

 

Qui de nous ne s’intitule du jour au lendemain épidémiologiste, virologiste, statisticien et prophète ? Quel scientifique, quel médecin ne prie sans se l’avouer qu’un miracle se produise ? Quel prêtre ne s’en remet à la science, serait-ce secrètement ? Et au même moment, alors que le virus se répand, qui ne serait transporté par le crescendo des chants d’oiseaux dans les villes, la danse des paons aux carrefours de bitume, le silence des cieux ?

 

 

A l’heure où j’écris, le nombre de cas détectés dans le monde frôle dangereusement le million. Près de 50 000 personnes sont décédées de la maladie. Des projections suggèrent qu’elles seront des centaines de milliers, peut-être plus. Le virus s’est déplacé librement le long des voies du commerce et du capital mondialisés, et la terrible maladie qu’il a propagée dans son sillage a confiné les humains à l’intérieur de leurs frontières, de leurs villes et de leurs foyers.

 

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre (…) Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? »

 

Contrairement au flux du capital, ce virus ne cherche pas le profit, mais la prolifération. Ce faisant, il a renversé par inadvertance, dans une certaine mesure, le sens du courant. Il se joue des contrôles d’immigration, de la biométrie, de la surveillance numérique et de toute sorte d’analyse de données. Il a frappé le plus durement – jusqu’ici, du moins – les nations les plus riches et les plus puissantes, forçant le moteur du capitalisme à un arrêt brutal. Temporaire, peut-être, mais assez long pour que nous puissions soumettre les composants du système à l’examen et en dresser une évaluation avant de décider si nous voulons contribuer à sa réparation ou en chercher un meilleur.

 

 

Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ?

 

Nuit après nuit, aux antipodes de l’Amérique, nous sommes plusieurs à regarder la diffusion des annonces à la presse du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, avec une fascination difficile à expliquer. Nous suivons les statistiques, nous entendons parler d’hôpitaux états-uniens submergés, d’infirmières sous-payées et surmenées qui en sont réduites à se fabriquer des équipements de protection dans des sacs-poubelles et de vieux imperméables, prenant tous les risques pour secourir les malades. D’Etats forcés de se disputer des respirateurs aux enchères, de médecins acculés au dilemme de choisir entre les patients qui en seront équipés et ceux qu’ils devront laisser mourir. Et nous nous écrions en nous-mêmes : « Mon dieu, l’Amérique, c’est ça ! »

 

La tragédie est là, au présent, épique. Elle se déroule sous nos yeux dans sa réalité. Mais elle n’est pas nouvelle. C’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années. Qui n’a gardé en tête les vidéos où l’on voit des malades, encore vêtus de leur seule chemise d’hôpital, postérieur à l’air, jetés discrètement à la rue ?

 

Aux Etats-Unis, les portes des hôpitaux sont trop souvent fermées aux citoyens les plus démunis, quels que soient le stade de leur maladie et l’étendue de leur souffrance. Du moins en était-il ainsi, car aujourd’hui, à l’ère du virus, la pathologie d’un individu pauvre est susceptible d’affecter la santé de toute une société prospère. Et pourtant, encore aujourd’hui, on considère comme déplacée, jusque dans son propre parti, la candidature à la Maison-Blanche du sénateur Bernie Sanders, qui défendait infatigablement dans sa campagne l’accès à la santé pour tous.

 

L’Inde, entre caste et capitalisme

 

Et que dire de l’Inde, mon pays, mon pays pauvre et riche, suspendu quelque part entre féodalisme et fondamentalisme religieux, castes et capitalisme, gouverné par des nationalistes hindous d’extrême droite ?

 

En décembre [2019], tandis qu’en Chine le virus faisait irruption, le gouvernement de l’Inde était aux prises avec le soulèvement de centaines de milliers de ses concitoyens protestant contre la loi sur la citoyenneté, éhontément discriminatoire, qu’il venait de promulguer après son adoption par le Parlement.

 

Le premier cas de Covid-19 détecté en Inde a été annoncé le 30 janvier, quelques jours après que l’invité d’honneur de la parade du Jour de la République, Jair Bolsonaro [le président brésilien], dévorateur de la forêt amazonienne, négateur du Covid-19, a quitté Delhi.

Mais le parti au pouvoir avait un agenda bien trop chargé en février pour y réserver une place au virus. Il y avait la visite officielle de Donald Trump, prévue la dernière semaine du mois. On avait appâté le président des Etats-Unis avec la promesse d’un public de 1 million de spectateurs dans un stade de l’Etat du Gujarat. Tout cela nécessitait de l’argent et beaucoup de temps. Ensuite venaient les élections législatives de Delhi, perdues d’avance pour le Bharatiya Janata Party [BJP, au pouvoir], à moins qu’il ne passe à la vitesse supérieure, ce qu’il a fait en déchaînant une campagne nationaliste haineuse, dominée par la menace de recourir à la violence physique et d’abattre les « traîtres ».

 

Il n’en a pas moins perdu. Il a donc fallu infliger un châtiment aux musulmans de Delhi, à qui l’on imputait l’humiliation de la défaite. Des bandes armées de miliciens hindous soutenues par la police ont attaqué les musulmans des quartiers ouvriers du nord-est de Delhi. Maisons, boutiques, mosquées et écoles ont été incendiées. Les musulmans, qui s’étaient attendus à cet assaut, ont répliqué. Plus de cinquante individus, musulmans et hindous, ont été tués. Des milliers de personnes ont trouvé refuge dans les cimetières avoisinants. On extirpait encore des cadavres mutilés du réseau d’égouts putrides à ciel ouvert le jour où les autorités gouvernementales ont tenu leur première réunion sur le coronavirus, le jour où la plupart des Indiens ont découvert l’existence d’un nouveau produit : le désinfectant pour les mains.

 

 

Le mois de mars a été bien rempli, lui aussi. Les deux premières semaines ont été consacrées à renverser le Parti du Congrès au pouvoir dans l’Etat de l’Inde centrale du Madhya Pradesh, afin de le remplacer par un gouvernement BJP. Le 11 mars, l’OMS a haussé le développement du Covid-19 du niveau d’épidémie à celui de pandémie. Le 13, le ministère indien de la santé déclarait que le coronavirus ne représentait pas une « urgence sanitaire ».

 

« “Distanciation sociale”, concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste »

Enfin, le 19 mars, le premier ministre, Narendra Modi, s’est adressé à la nation. Il n’avait pas beaucoup planché sur ses dossiers, calquant ses stratégies sur celles de la France et de l’Italie. Il a parlé de la nécessaire « distanciation sociale » (concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste) et appelé la population à respecter un « couvre-feu populaire » le 22 mars.

 

Au lieu d’informer les gens des mesures qu’allait prendre son gouvernement pour faire face à la crise, il leur a demandé de sortir sur leurs balcons, de sonner des clochettes et de taper sur des ustensiles de cuisine pour rendre hommage aux soignants. Il n’a pas mentionné le fait que l’Inde avait continué jusqu’alors à exporter du matériel de protection et des équipements respiratoires au lieu de les conserver pour le personnel de santé des hôpitaux et d’autres structures.

 

« Les méthodes de Narendra Modi donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile »

 

Sans surprise, la requête de Narendra Modi a soulevé l’enthousiasme. On a assisté à des marches de percussions domestiques, à des danses traditionnelles, à des processions. Peu de distanciation sociale. Les jours suivants, on a vu des hommes sauter à pieds joints dans des barils de bouse sacrée et des partisans du BJP organiser des fêtes arrosées à l’urine de vache. Afin de ne pas se trouver en reste, maintes associations musulmanes ont déclaré que le Tout-Puissant était la réponse au virus et appelé les croyants à s’assembler en grand nombre dans les mosquées.

 

Le 24 mars à 20 heures, Modi est passé à la télévision pour annoncer qu’à partir de minuit, l’Inde tout entière entrait en confinement. Les marchés seraient fermés. Tous les moyens de transport publics et privés étaient interdits. Cette décision, a-t-il ajouté, il ne la prenait pas seulement en tant que premier ministre, mais en tant qu’aîné de la famille que nous formons.

Qui d’autre, sans consulter le gouvernement de chacun des Etats qui allaient devoir en affronter les conséquences, aurait pu décider qu’une nation d’un milliard trois cent quatre-vingts millions d’habitants allait être confinée sous quatre heures sans la moindre préparation ? Ses méthodes donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile qu’il est nécessaire de prendre en embuscade, par surprise, et à laquelle il ne saurait être question de faire confiance.

 

 

 

 

Ainsi nous sommes-nous retrouvés confinés. De nombreux professionnels de la santé et épidémiologistes ont applaudi cette mesure. Ils ont peut-être raison en théorie. Mais nul doute qu’aucun d’entre eux n’aurait pu donner son aval au manque calamiteux d’anticipation et à l’impréparation qui ont changé le confinement le plus gigantesque et le plus punitif du globe en l’opposé exact de ce qu’il est censé accomplir.

Le grand amateur de spectacles a créé le plus formidable de tous les spectacles.

 

Insensibilité à toute souffrance

 

Sous les yeux effarés du monde, l’Inde a révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel. Son indifférence et son insensibilité à toute souffrance. Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que boutiques, restaurants, usines et chantiers fermaient leurs portes et que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles encloses, nos villes et nos mégapoles se sont mises à rejeter leurs ouvriers et travailleurs migrants comme autant d’excédents indésirables.

 

Des millions de personnes appauvries, affamées, assoiffées, congédiées, pour un grand nombre d’entre elles, par leurs employeurs et propriétaires, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, malades, aveugles, handicapés n’ayant plus nulle part où aller, sans moyen de transport public en vue, entamèrent une longue marche de retour vers leurs villages. Ils ont marché des jours durant à destination de Badaun, Agra, Azamgarh, Aligarh, Lucknow, Gorakhpur – à des centaines de kilomètres de leur point de départ. Certains d’entre eux sont morts en cours de route.

 

En rentrant chez eux, ils savaient pouvoir s’attendre à y mourir lentement de faim. Peut-être même se savaient-ils porteurs potentiels du virus, susceptibles de contaminer leur famille, leurs parents et leurs grands-parents une fois arrivés, mais ils avaient désespérément besoin d’un semblant de toit, de relations familières et de dignité aussi bien que de nourriture, sinon d’amour.

 

En chemin, certains ont été brutalement frappés et humiliés par la police chargée de faire respecter scrupuleusement le couvre-feu. Des jeunes hommes ont été forcés à s’accroupir et à avancer en sautillant comme des grenouilles sur la route. Un groupe, arrêté aux environs de Bareilly, a été rassemblé et aspergé collectivement de désinfectant chimique au tuyau d’arrosage. Quelques jours plus tard, inquiet à l’idée que cette population puisse répandre le virus dans les campagnes, le gouvernement a donné l’ordre de fermer les frontières interétatiques, y compris aux piétons, et ceux qui marchaient depuis si longtemps ont été obligés de rebrousser chemin vers des camps dans les villes qu’ils avaient été forcés de quitter.

 

 

 

 

 

Pour certains des plus âgés, la situation rappelait la Partition, ce transfert de populations qui a eu lieu en 1947 quand la division de l’Inde britannique a donné naissance au Pakistan. A la différence près que l’exode de 2020 n’était pas une affaire de religions, mais de divisions de classes. Il ne s’agissait pas pour autant des citoyens les plus pauvres. Ils avaient (du moins jusqu’alors) un travail à la ville et un foyer où retourner.

 

Quant aux sans-emploi, aux sans-abri et aux désespérés, ils étaient restés là où ils étaient, dans les villes comme dans les villages où une profonde détresse allait se creusant depuis longtemps, bien avant que survienne cette tragédie. Tout au long de cette période horrible, Amit Shah, le ministre de l’intérieur, est resté totalement absent de la scène publique.

 

« Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements »

 

Quand la marche a commencé au départ de Delhi, je suis partie en voiture, munie d’un laissez-passer délivré par un magazine dans lequel j’écris souvent, pour Ghazipur, à la frontière entre le territoire de Delhi et l’Uttar Pradesh.

 

C’était une vision biblique. Ou peut-être pas. La Bible n’aurait su connaître de telles multitudes. Le confinement destiné à assurer la distanciation sociale a eu le résultat inverse : la contiguïté physique à une échelle inconcevable.

 

Le même phénomène se produit dans les villes grandes et petites de l’Inde. Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements.

 

 

 

Le virus inquiétait chacun des marcheurs à qui j’ai parlé. Mais il était moins préoccupant, moins présent dans leurs vies que le manque de travail, la faim et la violence policière qui les guettaient. J’ai parlé à un grand nombre de personnes ce jour-là, y compris à un groupe de musulmans qui avaient réchappé à peine quelques semaines plus tôt au pogrom anti-musulman. Les paroles de l’un d’entre eux m’ont particulièrement troublée. C’était un charpentier du nom de Ramjeet, qui avait prévu de marcher jusqu’à Gorakhpur, près de la frontière népalaise.

 

« Peut-être que quand Modiji a décidé ça, personne ne lui avait parlé de nous. Peut-être qu’il ne sait pas ce que nous vivons », m’a-t-il dit. Par « nous », il faut entendre environ 460 millions de personnes.

 

Un narcissisme dérangeant

 

En Inde (tout comme aux Etats-Unis), les gouvernements des Etats ont fait preuve de plus de cœur et de compréhension dans cette crise. Syndicats, citoyens, collectifs distribuent nourriture et rations d’urgence. Le gouvernement central a été lent à réagir à leurs demandes désespérées d’aide financière. Il s’avère que le Fonds de secours national manque d’argent disponible. A sa place, les dons des bonnes volontés se déversent dans les caisses passablement opaques du PM-CARES, le nouveau fonds attaché à la personne du premier ministre. Des repas préemballés à l’effigie de Modi ont fait leur apparition, tandis que le premier ministre partage ses vidéos de yoga nidra [yoga du sommeil, NDT] dans lesquelles un avatar à tête de Modi et au corps de rêve exécute des postures pour aider ceux qui le regardent à combattre le stress de l’isolement.

 

Ce narcissisme est profondément dérangeant. Peut-être Modi devrait-il inclure à ses asanas une posture « requête » par laquelle il en appellerait au premier ministre français pour qu’il annule le très embarrassant contrat signé pour l’achat de chasseurs Rafale, dégageant ainsi 7,8 milliards d’euros pour venir en aide d’urgence à quelques millions d’affamés. Nul doute que les Français se montreraient compréhensifs.

 

 

 

 

Tandis que l’on entre dans la deuxième semaine de confinement, les chaînes d’approvisionnement sont rompues, les médicaments et les fournitures essentielles se raréfient. Des milliers de camionneurs sont immobilisés le long des autoroutes, avec un accès limité à la nourriture et à l’eau potable. Les récoltes prêtes à être moissonnées pourrissent sur pied. La crise économique est là, la crise politique se poursuit.

 

Les médias grand public ont attelé le Covid-19 à la campagne anti-musulmane venimeuse qu’ils mènent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Tablighi Jamaat, une association qui a tenu une réunion à Delhi avant le confinement, est montré du doigt et étiqueté « super-contaminateur », qualificatif par lequel on entend stigmatiser et diaboliser les musulmans. La tonalité générale suggère que ce sont les musulmans qui ont inventé le virus pour le propager délibérément dans une forme de djihad.

 

Les hôpitaux incapables de faire face

 

La crise du Covid-19 reste à venir. Ou pas. Nous n’en savons rien. Si et quand elle éclatera, nous pouvons être sûrs qu’elle sera traitée avec tous les préjugés de religion, de caste et de classe intacts et bien en place.

 

Aujourd’hui (2 avril), en Inde, il y a près de 2 000 cas confirmés et 58 morts. Ces chiffres sont probablement inexacts, étant donné le nombre dramatiquement bas de tests effectués. L’opinion des experts connaît des variations vertigineuses. Certains prédisent des millions de morts, d’autres beaucoup moins. Nous ne connaîtrons peut-être jamais les courbes de la crise, même lorsqu’elle nous frappera de plein fouet. La seule chose que nous savons, c’est que la ruée vers les hôpitaux n’a pas encore commencé.

 

Les hôpitaux et les dispensaires sont incapables de faire face au million, ou presque, d’enfants qui meurent chaque année de diarrhée et de dénutrition, aux centaines de milliers de tuberculeux (un quart des cas mondiaux), à la vaste population de mal-nourris et d’anémiques, vulnérables à toutes sortes d’affections mineures qui, dans leurs cas, se révèlent mortelles. Il leur sera impossible d’affronter une crise du même ordre de gravité que celle à laquelle sont confrontés aujourd’hui l’Europe et les Etats-Unis.

 

Tous les soins sont plus ou moins suspendus, moyens et personnel des hôpitaux ayant été mis au service de la lutte contre le virus. Le centre de traumatologie du légendaire All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) de Delhi a fermé, les centaines de patients cancéreux connus sous le nom de « réfugiés du cancer » qui vivent sur les trottoirs devant l’énorme hôpital en sont chassés comme du bétail.

 

Des gens tomberont malades et mourront chez eux. Nous ne connaîtrons peut-être jamais l’histoire de chacun d’eux. Sans doute n’entreront-ils même pas dans les statistiques. Notre seul espoir est que l’hypothèse de scientifiques (qui fait débat) selon laquelle le virus aime le froid se confirme. Jamais peuple n’a souhaité aussi ardemment et avec autant d’irrationalité un été torride et impitoyable.

 

« Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture »

 

Quelle est cette chose qui nous arrive ? Un virus, certes. En tant que tel, il ne constitue ni ne véhicule aucun message moral. Mais c’est aussi, indubitablement, plus qu’un virus. Certains croient qu’il s’agit de l’instrument de Dieu par lequel Il nous rappelle à la raison. Pour d’autres, c’est le fruit d’une conspiration de la Chine pour prendre le contrôle du monde.

 

Quoi qu’il en soit, le coronavirus a mis les puissants à genoux et le monde à l’arrêt comme rien d’autre n’aurait su le faire. Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture. Or la rupture existe bel et bien. Et au milieu de ce terrible désespoir, elle nous offre une chance de repenser la machine à achever le monde que nous avons construite pour nous-mêmes. Rien ne serait pire qu’un retour à la normalité. Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain.

 

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à nous battre pour lui.

Traduit de l’anglais par Irène Margit.

 

© Arundhati Roy 2020. Ce texte a été publié pour la première fois dans le « Financial Times ».
Il est publié, en France, par « Le Monde », et fera l’objet d’une parution numérique dans la collection « Tracts de crise » des éditions Gallimard.

 

Arundhati Roy, écrivaine et militante indienne, est l’auteure, entre autres, des romans « Le Dieu des Petits Riens » (Gallimard, 1997) et « Le Ministère du Bonheur Suprême » (Gallimard, 2018), ainsi que de plusieurs essais politiquement engagés, dont « Au-devant des périls. La Marche en avant de la nation ­hindoue », texte sur Narendra Modi paru le 19 mars ­(Gallimard, « Tracts », 64 p., 3,90 € ; numérique 3,50 €).

 

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La crainte du très-bas

7 Avril 2020, 00:19am

Publié par Grégoire.

La crainte du très-bas

 

«Aucune divinité, nul autre qu’un envieux ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine, et nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre peur, et toutes ces manifestations qui sont le signe d’une impuissance de l’âme. » Spinoza a toujours décapé ma conception trop étriquée de Dieu. Mais de là à intégrer cette liberté d’esprit dans la vie, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Le bonheur me fait peur, le plaisir m’est souvent un tantinet suspect et, quand tout va bien, je m’attends presque toujours à ce qu’une tuile me tombe sur la gueule. En bref, je crois servir Dieu uniquement en serrant les dents et en traversant les épreuves tant bien que mal.


Il y a peu, je séjournais dans un monastère près de Jérusalem. Une fois par jour, je me promenais accompagné d’un moine qui me prêchait une retraite sur mesure. Il a eu l’audace de me comparer à Dieu, suggérant que lui comme moi étions toujours pris pour un autre. Et que dans cette fragilité, je pouvais me rapprocher du très-bas – pour le dire avec les mots de Christian Bobin. Pour la première fois, je me suis découvert un point commun avec le divin créateur. Il n’était pas un potentat inflexible ni un juge intransigeant, mais un être infiniment proche. Peut-être est-ce là son absolue transcendance. Être si proche et d’une manière telle qu’elle dépasse toutes catégories et pulvérise l’entendement. Tandis que nous nous baladions sur les collines de Sion, je m’ouvrais à lui de la peur d’être jugé, de ma culpabilité à être heureux. Auparavant, j’avais entendu à la messe du matin une expression qui me terrorisait: la crainte de Dieu. Je n’avais pas encore compris que la crainte signifie le respect et la confiance en Dieu qui précisément congédient toute peur. Et mon jeune frère de dire: « La crainte de Dieu, c’est ne pas prendre Dieu pour un con. »


Dès lors, une conversion a vu le jour. J’ai perdu peu à peu cette illusion que le Roi du Ciel et de la Terre va me rattraper au contour pour m’infliger mille supplices si je défaille. La crainte de Dieu, c’est l’émerveillement devant ce qui me dépasse et ce que je veux figer. Je prends Dieu pour un idiot lorsque je joue un rôle devant lui, quand, tels Adam et Ève, je dissimule mes travers pour faire le beau. Je le crois imbécile lorsque je pense qu’il épie chacun de mes actes, qu’il cherche en moi la faille et qu’il désire à tout prix me punir. Dès lors, la crainte de Dieu, c’est cesser de l’enfermer dans une psychologie à dix sous, dans mes névroses. Depuis, je crains de ne réduire le Père Céleste autant qu’autrui. Je crains de m’enliser dans des rôles. Mais loin de me terrifier, cette crainte m’allège et me pousse à laisser là toute affectation.


À côté de ce frère, j’ai appris à ne pas avoir peur de Dieu ni de soi, à découvrir véritablement ce que je suis, à voir que je dépasse largement toutes ces blessures psychologiques. Dieu est neuf à chaque instant, comme mon prochain et moi d’ailleurs.Souvent, à cause de mon insistance, de mes petits manquements, j’avais peur de décevoir le frère. Sa réponse m’aide encore: « Tu ne peux pas, quoi que tu fasses, me décevoir. » L’idolâtrie, c’est peut-être avoir l’outrecuidance de croire pouvoir décevoir Dieu, le fâcher. La crainte de Dieu, c’est peut-être quitter la peur d’être jugé comme je juge. Depuis mon retour, je veux nourrir et transmettre cette crainte de Dieu à ma famille, à mes enfants. Comment? En jugeant moins et en montrant à mes proches un amour inconditionnel

 

Alexandre Jollien 

 

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Voués à l'amour infini ..

5 Avril 2020, 00:43am

Publié par Grégoire.

Voués à l'amour infini ..

 

Elle est seule. C'est dans un hall de gare, à Lyon-Part-Dieu. Elle est parmi tous ces gens comme dans le retrait d'une chambre. Elle est seule au milieu du monde, comme la vierge dans les peintures de Fra Angelico. Les solitaires aimantent le regard. On ne peut pas ne pas les voir. Ils emmènent sur eux la plus grande séduction. Ils appellent la plus claire attention, celle qui va à celui qui s'absente devant vous.

 

Elle est seule. Elle est seule avec, dans ses bras, un enfant de quatre ans, un enfant qui ne dément pas sa solitude, qui ne la contrarie pas. C'est comme ça qu'on la voit d'emblée. Elle est seule avec un enfant qui ne l'empêche pas d'être seule, qui porte sa solitude à son comble.

 

C'est une jeune mère. On se dit en la voyant que toutes les mères sont ainsi, de très jeunes filles, enveloppées de silence. Un enfant leur est venu. Il a poussé dans leurs songes. Il a grandi dans leurs chairs. Il apportait la fatigue, la douceur et la désespérance. Avec l'enfant est venue la fin du couple. Les mauvaises querelles, les soucis. Le sommeil interdit, la pluie fine et grise dans la chambre du couple. Le couple finit avec l'enfant premier venu. Le couple des amants, la légende du cœur unique.

 

Avec l'enfant commence la solitude des jeunes femmes. Elles seules connaissent ses besoins. Elles seules savent le prendre au secret de leurs bras. La pensée éternelle les incline vers l'enfant, sans relâche. Elles veillent aux soins du corps et à ceux de la parole. Elles prennent soin de son corps comme la nature a soin de Dieu, comme le silence entoure la neige. Il y a la nourriture, il y a l'école. Il y a les squares, les courses à faire et les légumes à cuire. Et que, de tout cela, personne ne vous sache gré, jamais. Les jeunes mères ont affaire avec l'invisible. C'est parce qu'elles ont affaire avec l'invisible que les jeunes mères deviennent invisibles, bonnes à tout, bonnes à rien.

 

 

L'homme ignore ce qui se passe. C'est même sa fonction, à l'homme, de ne rien voir de l'invisible. Ceux parmi les hommes qui voient quand même, ils en deviennent un peu étranges. Mystiques, poètes ou bien rien. Étranges. Déchus de leur condition. Ils deviennent comme des femmes : voués à l'amour infini. Solitaires dans les fêtes auxquelles ils président. Tourmentés dans la joie bien plus que dans la peine. Ce qui pour un homme est un accident, un ratage merveilleux, pour une femme est l'ordinaire des jours très ordinaires. Elles poursuivent l'éducation du prince. Elles s'offrent en pâture à l'enfant, à ses blanches dents de lait, coupantes, brillantes.

 

Quand l'enfant part, il ne laisse rien d'elles. Elles le savent si bien que les mauvaises mères essayent de différer la perte, d'allonger les heures, mais c'est plus fort qu'elles. Les animaux se laissent manger par leurs petits. Les mères se laissent quitter par leurs enfants et l'absence vient, qui les dévore. On dirait une loi, une fatalité, un orage que personne ne saurait prévenir. L'ingratitude est le signe d'une éducation menée à son terme, achevée, parfaite en sa démence.

 

Christian Bobin

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être vivant : recevoir une manne de silence sur le crâne

3 Avril 2020, 04:13am

Publié par Grégoire.

être vivant : recevoir une manne de silence sur le crâne

 

Nos opinions montent au ciel comme des fumées. Elles l’obscurcissent et nos gestes trop vif l’éloigne. Je n’ai rien fait aujourd’hui et je n’ai rien pensé. Le ciel est venu manger dans ma main. Je connaissais le poids de chaque atome de l’air. C’était une journée avec de l’espérance partout luisant dans les haies, dans les nuages et dans l’absence de tout jugement. Maintenant c’est le soir, mais je ne veut pas laisser filer ce jour sans vous en donner le plus beau qui est aussi le plus faible.

 

Vous voyez le monde ? Vous le voyez comme moi, ce n’est qu’un champ de bataille. Des cavaliers partout, un bruit d’épée au fond des âmes. Et bien, ça n’a aucune importance ! Je suis passé devant un étang, il était couvert de lentilles d’eau. Ça oui c’était important ! Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante. La guerre n’a rien d’énigmatique, mais l’oiseau que j’ai vu s’enfuir dans le sous-bois, volant entre les troncs serrés m’a éblouis.

 

J’essaye de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant. Il y a des papillons dont on ne peut toucher les ailes sans qu’elles cassent comme du verre. L’oiseau était comme un serviteur glissant entre les colonnes d’un palais, accomplissant son service angélique. Il ne faisait aucun bruit. Il était aussi simplement vêtu d’or qu’un poème. Voici, je me rapproche de ce que je voulais vous dire, de ce presque rien que j’ai vu aujourd’hui et qui a ouvert toutes les portes de la mort.

 

Il y a… une vie… qui ne s’arrête jamais.… et elle est impossible a exprimer. Elle fuit devant nous comme l’oiseau entre les piliers qui sont dans notre coeur. Nous ne sommes que rarement à la hauteur de cette vie. Elle ne s’en soucie pas… Elle ne cesse pas une seconde de combler de ses bienfaits les assassins que nous sommes. L’étang fleurissait sous le ciel et le ciel se coiffait devant l’étang. L’oiseau aux ailes prophétiques illuminait la forêt. Pendant quelques secondes j’ai réussi à être vivant. J’appelle -être vivant- recevoir une manne de douceur, de lumière, et de silence sur le crâne.

 

Vous savez, j’ai conscience que cette lettre peut vous sembler folle. Elle ne l’est pas. Ce sont plutôt nos pensées et nos occupations qui sont folles, prises comme des étourneaux au filet de la folie. Je veux parler ici simplement de ce qu’on appelle le « bon temps ». « Une belle journée ». Ces expressions désignent un mystère, un couteau de lumière dont la lame fraiche nous ouvre le coeur. Nous sommes enfouies sous des milliers d’étoiles, et parfois… nous nous en apercevons, nous remuons la tête, oh.. juste quelques secondes. C’est ce que nous appelons « une belle journée » « du beau temps ».

 

J’imagine quelqu’un qui entre au paradis, mais il ne sait pas ce que c’est le paradis. Il a des inquiétudes, des projets, il est très occupé. un bruit de fer, un cliquetis d’épée l’accompagne. C’est si banal la guerre. Et puis tout d’un coup, il y a une lumière de neige sur un étang, il y a un oiseau aux ailes d’or, une douceur de l’air qui fracasse les murailles du monde. C’est quelque chose d’inespéré, d’incompréhensible. Quelques secondes. Et ça suffit, n’est-ce pas pour vivre éternellement ?

 

Bon, je résume, nous avons vous et moi, un roi-soleil assis sur son trône dans la grande salle tapissée de flammes de notre coeur. Et parfois, quelques secondes, ce roi descend de son trône et fait quelques pas dans la rue. C’est aussi simple que cela.

 

Christian Bobin.

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Penser aux gestes-barrières, penser sans barrière

1 Avril 2020, 01:45am

Publié par Grégoire.

Penser aux gestes-barrières, penser sans barrière

Il y a 3 mois à peine nous nous souhaitions une belle année et une bonne santé. 

-Qui aurait alors songé qu’une dissuasion bien plus inquiétante que des forces de l’ordre et de tirs de LBD ferait plier des gilets jaunes manifestant depuis une année ? 

-Quel urgentiste en grève depuis de nombreux mois, sur banderoles mais pas sur le terrain, aurait osé penser que malgré le manque de moyens, il vivrait une situation bien pire que celle dénoncée tout en étant pourtant mieux compris ? 

-Quel laissé pour compte par la société aurait imaginé la double peine d’être abandonné à la fois par l’Etat et par les associations bénévoles ? 

-Enfin, quel citoyen aurait cru qu’au nom du civisme, à défaut de tout autre moyen mobilisable, il aurait l’obligation de s’enfermer en s’autorisant cependant à sortir sous conditions ? Qui aurait pu imaginer que le respect du confinement « confinerait » au courage et qu’on enverrait, nous défendant en première ligne, un corps médical d’autant plus héroïque que désarmé ? 

-Quel gouvernement aurait osé penser plier devant un ennemi invisible remettant en cause en quelques jours ses choix et ses principes fondamentaux ? 

 

On nous parle de situation de guerre, de médecine de guerre. L’utilisation de la sémantique guerrière accentue la dramaturgie communicante et le communautarisme patriotique, ce n’est pas nouveau. Les médecins humanitaires savent la différence entre opérer sous les bombes ou dans les décombres et soigner dans des conditions dégradées directement issues des choix d’une économie ultra-libérale, délocalisée et mondialisée, de priorités financières spéculatives (pardon pour le pléonasme), de flux tendus et d’imprévoyance. 

Nous ne sommes pas en situation de guerre mais de catastrophe. Nous sommes dans un pays en paix, contrairement à d’autres oubliés, qui peine à protéger sa population tout en figurant parmi les plus puissantes au monde, bien présente notamment sur le podium des ventes d’armes…Là, il est permis de parler d’effort de guerre ! 

Le préambule de la Constitution Suisse stipule que : « La force d’une communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Ça y est nous y sommes, nous sommes arrivés à l’heure du tri des plus faibles. Qu’en auraient pensé les rescapés des camps, les échappés du tri, s’ils avaient été aujourd’hui, dans leur grand âge, hospitalisés ? Dieu merci, à quelques années près ils n’auront pas à vivre cette situation. 

Les curseurs des notions de soins palliatifs doivent-ils être révisés en fonction des moyens quantitatifs et qualitatifs plus ou moins accordés à la médecine ou définis éthiquement à une limite thérapeutique optimale et décente au-delà de laquelle on verse dans l’acharnement ? Autrement dit, celui qui aurait été sauvé hier sans acharnement thérapeutique, est-il acceptable qu’il bénéficie aujourd’hui de soins palliatifs, eux-mêmes au rabais pour cause d’urgence de libération de lits, sans même l’accompagnement de familles ou d’associations, au nom de l’imprévoyance ? Faut-il rappeler que « gouverner, c’est prévoir » ? 

L’état déclaré de guerre peut réclamer l’unité et l’obéissance. L’état de catastrophe réclame l’unité, la solidarité et la capacité à s’interroger. 

Alors je ne fais que poser des questions. On nous dit qu’il sera temps après d’analyser, qu’il pourrait être indécent de le faire maintenant... On voit où mène le manque d’analyses avant. Après les drames, la place est à la résilience et à l’oubli le plus souvent, voire au révisionnisme et au négationnisme, comme le montrent les expériences passées. Sans misanthropie, je ne nourris pas trop d’illusions sur la nature humaine. 

Lorsqu’il s’agit de vie ou de mort, réfléchir, se questionner et interroger le monde est un droit immédiat et inaliénable. Et pas uniquement dans les cas d’urgence sanitaire, mais également environnementale ou sociétale. Sans doute certaines questions portent en elles clairement les réponses. 

D’autres interrogent sur la place de l’homme, variable d’ajustement d’une finalité économique ou au cœur d’une société respectueuse de sa place et de son environnement, en commençant par les plus faibles? 

 

Jean-François Debargue 

28 mars 2020

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