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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Qu'est-ce que le sacré, sinon le souffle que chacun porte en soi jusqu'au bout, donnant à ses yeux cette lueur d'infini ?

30 Décembre 2019, 04:58am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que le sacré, sinon le souffle que chacun porte en soi jusqu'au bout, donnant à ses yeux cette lueur d'infini ?

" J., que beaucoup appelaient " mademoiselle " alors qu'elle avait déjà soixante ans,  travaillait comme bibliothécaire dans un centre culturel, recouvrant de plastique de lourds livres d'art qu'aucun lecteur ne venait emprunter. Ses goûts , son  humour et les teintes de ses robes : tout en elle semblait fragile et quelque peu désuet comme une aquarelle où la couleur rose eût dominé.  Une douceur et une bienveillance cernaient les yeux de celle qui, parce qu'elle n'avait jamais causé de mal, aura traversé cette vie sur la pointe des pieds sans que nul ne la voie, sa mort ne faisant pas plus de bruit que de la  neige tombant sur de la neige. Peut- être le monde est-il continuellement sauvé de l'anéantissement auquel il tend par de tels êtres que personne, jamais, ne remarque. "

Christian Bobin.

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Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien...

28 Décembre 2019, 04:54am

Publié par Grégoire.

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien...

"S'il y a un lien entre l'artiste et le reste de l'humanité, et je crois qu'il y a un lien, et je crois que rien de vivant ne peut être créé sans une conscience obscure de ce lien là, ce ne peut-être qu'un lien d'amour et de révolte.

C'est dans la mesure où il s'oppose à l'organisation marchande de la vie que l'artiste rejoint ceux qui doivent s'y soumettre : il est comme celui à qui on demande de garder la maison, le temps de notre absence. Son travail c'est de ne pas travailler et de veiller sur la part enfantine de notre vie qui ne peut jamais rentrer dans rien d'utilitaire."

Christian Bobin, l'épuisement .

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La crainte du très-bas

25 Décembre 2019, 12:20pm

Publié par Grégoire.

La crainte du très-bas

« Aucune divinité, nul autre qu’un envieux ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine, et nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre peur, et toutes ces manifestations qui sont le signe d’une impuissance de l’âme. » Spinoza a toujours décapé ma conception trop étriquée de Dieu. Mais de là à intégrer cette liberté d’esprit dans la vie, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Le bonheur me fait peur, le plaisir m’est souvent un tantinet suspect et, quand tout va bien, je m’attends presque toujours à ce qu’une tuile me tombe sur la gueule. En bref, je crois servir Dieu uniquement en serrant les dents et en traversant les épreuves tant bien que mal.


Il y a peu, je séjournais dans un monastère près de Jérusalem. Une fois par jour, je me promenais accompagné d’un moine qui me prêchait une retraite sur mesure. Il a eu l’audace de me comparer à Dieu, suggérant que lui comme moi étions toujours pris pour un autre. Et que dans cette fragilité, je pouvais me rapprocher du très-bas – pour le dire avec les mots de Christian Bobin. Pour la première fois, je me suis découvert un point commun avec le divin créateur. Il n’était pas un potentat inflexible ni un juge intransigeant, mais un être infiniment proche. Peut-être est-ce là son absolue transcendance. Être si proche et d’une manière telle qu’elle dépasse toutes catégories et pulvérise l’entendement. Tandis que nous nous baladions sur les collines de Sion, je m’ouvrais à lui de la peur d’être jugé, de ma culpabilité à être heureux. Auparavant, j’avais entendu à la messe du matin une expression qui me terrorisait : la crainte de Dieu. Je n’avais pas encore compris que la crainte signifie le respect et la confiance en Dieu qui précisément congédient toute peur. Et mon jeune frère de dire : « La crainte de Dieu, c’est ne pas prendre Dieu pour un con. »


Dès lors, une conversion a vu le jour. J’ai perdu peu à peu cette illusion que le Roi du Ciel et de la Terre va me rattraper au contour pour m’infliger mille supplices si je défaille. La crainte de Dieu, c’est l’émerveillement devant ce qui me dépasse et ce que je veux figer. Je prends Dieu pour un idiot lorsque je joue un rôle devant lui, quand, tels Adam et Ève, je dissimule mes travers pour faire le beau. Je le crois imbécile lorsque je pense qu’il épie chacun de mes actes, qu’il cherche en moi la faille et qu’il désire à tout prix me punir. Dès lors, la crainte de Dieu, c’est cesser de l’enfermer dans une psychologie à dix sous, dans mes névroses. Depuis, je crains de ne réduire le Père Céleste autant qu’autrui. Je crains de m’enliser dans des rôles. Mais loin de me terrifier, cette crainte m’allège et me pousse à laisser là toute affectation.


À côté de ce frère, j’ai appris à ne pas avoir peur de Dieu ni de soi, à découvrir véritablement ce que je suis, à voir que je dépasse largement toutes ces blessures psychologiques. Dieu est neuf à chaque instant, comme mon prochain et moi d’ailleurs.Souvent, à cause de mon insistance, de mes petits manquements, j’avais peur de décevoir le frère. Sa réponse m’aide encore : « Tu ne peux pas, quoi que tu fasses, me décevoir. » L’idolâtrie, c’est peut-être avoir l’outrecuidance de croire pouvoir décevoir Dieu, le fâcher. La crainte de Dieu, c’est peut-être quitter la peur d’être jugé comme je juge. Depuis mon retour, je veux nourrir et transmettre cette crainte de Dieu à ma famille, à mes enfants. Comment ? En jugeant moins et en montrant à mes proches un amour inconditionnel

 

Alexandre Jollien

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" La crèche est la seule véritable révolution qui donne espoir et dignité aux non désirés, aux marginalisés : la révolution de l’amour, la révolution de la tendresse. »

24 Décembre 2019, 12:01pm

Publié par Grégoire.

 

 

" J'éprouve de la méfiance vis-à-vis d'un imaginaire un peu trop chaleureux, romantique, "sucré". Noël n'est pas une jolie histoire, un joli rêve.

A Noël, je vois venir à ma rencontre un nouveau-né qui, déjà, est mon maître. Un enfant qui va me donner à manger comme on donne à manger à un nourrisson. Un enfant qui va m'apprendre des vérités élémentaires et pourtant tellement essentielles.

Il va m'apprendre que d'un côté il y a les stratégies, les calculs, la force la puissance, l'argent, la jalousie. Et que, de l'autre, il y a l'attention à l'autre, l'oubli de soi, le don, l'ouverture, la bonté.

A Noël arrive un enfant qui va nous rendre la vie impossible, mais sans cet impossible, il n'y a rien."

Christian Bobin.

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Comment dire que la force n'est pas tout, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ?

22 Décembre 2019, 02:22am

Publié par Grégoire.

Comment dire que la force n'est pas tout, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ?

Les saisons sont plus anciennes que les religions. C'est le rythme premier, celui de la nature, moins immédiat que l'alternance du jour et de la nuit, mais aussi prégnant, aussi indépendant de notre volonté, et qu'il faut suivre de gré ou de force. C'était vrai déjà pour les chasseurs-cueilleurs, durant le Paléolithique, et plus encore pour les agriculteurs, après la révolution néolithique, il y a quelque dix mille ans. Labourer, semer, désherber, récolter... Les travaux et les jours, comme disait Hésiode, sont gouvernés par le climat, donc (ultimement et bien avant qu'on ne le sache) par le mouvement de la Terre autour du Soleil et l'inclinaison de son axe de rotation. Les deux solstices, d'hiver ou d'été, le marquent spectaculairement : ce sont les jours les plus courts (vers le 21 décembre dans l'hémisphère nord) ou les plus longs (vers le 21 juin) de l'année. Et qui ne préfère la Saint-Jean, ses soirées interminables et douces, ses joies faciles, sa sensualité à fleur de peau, cette exultation de toute la nature ? Le solstice d'hiver est plus sombre, plus sévère, plus inquiétant ! Le froid, la pluie ou la neige, le vent ou le brouillard, des journées si courtes, comme rongées matin et soir par cette nuit qui n'en finit pas... Et si le printemps allait ne jamais venir ? 

C'est alors qu'il est beau d'espérer, ou plutôt d'avoir confiance. « Il n'y pas d'espoir sans crainte », disait Spinoza. Espérer le printemps, cela supposerait qu'on craigne qu'il ne vienne pas. Et ce fut le cas, peut-être, pour les premiers humains, tremblant et priant dans le froid. Ce ne l'est plus pour nous : nous savons bien que le printemps, beau ou pas, sera là dans trois mois, et l'été dans six... Nos peurs se sont déplacées, donc nos espérances aussi. Mais ce n'est pas un hasard si les chrétiens, après tant d'autres, ont fait du solstice d'hiver la fête de l'espérance et de la confiance réunies (c'est ce qu'on appelle la foi) : parce que c'est au plus froid de l'année qu'on a le plus besoin de croire au retour des beaux jours, ce que la nature nous promet en effet, voire au triomphe définitif de la lumière sur l'obscurité, ce que seules les religions annoncent, et que Dieu seul, s'il existe, peut garantir... 

Ces fêtes du solstice sont de tous les pays, de tous les temps, de toutes les religions. La singularité de Noël, donc du christianisme, est ailleurs : dans la célébration non d'un dieu tout-puissant mais d'un enfant nu, dans une étable. Quoi de plus faible qu'un nouveau-né, quoi de plus fragile, quoi de plus démuni ? Comment mieux signifier que la force n'est pas tout, ou plutôt qu'elle n'est rien, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ? Ce dieu-là, le plus faible de tous les dieux, et qui finira sur une croix (quoi de plus faible qu'un innocent supplicié ?), est le seul qui me touche. C'est le dieu le plus humain, et pour cela le plus divin. Zeus, Mithra ou Odin, à côté, sont dérisoires ou effrayants, et souvent les deux à la fois. Dieux de la foudre ou du Soleil, des armées ou des prêtres, de la force et de la gloire, de la peur et des sacrifices... Le premier bébé venu nous en apprend plus : parce que nous n'avons rien à en craindre, rien à en espérer, sauf pour lui-même, parce qu'il a besoin de nous, parce que nous n'avons aucun droit sur lui, juste des devoirs, à commencer par celui de le protéger, de le respecter, de l'aimer, si nous en sommes capables. Il n'est pas étonnant, au fond, que Noël soit devenu la fête des enfants. Hélas ! pourquoi fallait-il qu'elle devînt celle de la consommation, du mensonge (le Père Noël) et des cadeaux ? C'était passer de l'enfant-dieu à l'enfant-roi (exigeant, insatiable, tyrannique), de la crèche au supermarché, des Rois mages au vieillard postiche et bedonnant. On a les superstitions que l'on mérite. 

André Comte Sponville.

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Tibet: Minéral animal

20 Décembre 2019, 13:43pm

Publié par Grégoire.

Tibet: Minéral animal

Elle se tient là, couchée au pied de la falaise, présente et invisible, discrètement dominatrice.
Sa robe est mouchetée d’ivoire et de poussière.

Taches de nacre, ombres d’obsidienne, larmes d’or.
Le ciel et la terre, le jour et la nuit sont fondus dans son pelage.
On braque la lunette sur son corps mais l’œil met un moment à le discerner.
L’esprit tarde à accepter ce qu’il n’attendait pas.
Le regard peine à voir ce qu’il ne connaît pas.
Notre raison, soudain, comprend que la bête se tient là, postée de pleine face.
Le paysage, par une étrange illusion d’optique, semble se résorber tout entier dans son corps.
Ce n’est plus la panthère qui est camouflée dans le paysage,

mais le monde qui s’est incorporé à elle.

Sylvain Tesson

Tibet: Minéral animal

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Traversé

18 Décembre 2019, 10:52am

Publié par Grégoire.

Traversé

 

Djanet, Tassili n’ajjer, novembre 2019.

 

Imaginer une forêt de pierres en plein désert, mots jetés sur une page de sable par un Dieu amoureux et poète. Des troncs pétrifiés en mégalithes plantés dans le sable. Une forêt de conte que le souverain d’un royaume aurait minéralisé comme d’immortels visiteurs du soir. Chacun de ces arbres est un penseur silencieux auquel le temps et son érosion ont donné des profils fantastiques. Dans quelques failles on peut voir danser leurs pensées.

 

 

Certains portent ensemble ou séparément, dans un équilibre fragile et une fuite immobile, des baluchons semblant tombés du bleu du ciel, d’autres pleurent des larmes de pierres roulant à leurs pieds, certains se soutiennent dans un écroulement mêlé. Dans chacun bat un cœur que passent remonter des moula-moula et autres petits passereaux du désert. Je me suis couché au pied d’un de ces migrants pétrifiés, fuyant dans un de ces cauchemars où la course se fige. Au loin, une armée au garde à vous met en joue la voie lactée. Quelqu’un là-haut a détaché d’un coup de serpe lunaire le manteau d’étoiles. Dans cet infiniment grand, naviguant aux étoiles, l’infiniment petit sort alors inscrire son histoire et déplier ses cartes dans les grains du sable. Dans un décor de clairière sableuse, des corps abandonnés caressés d’absolu, statues grattant l’azur sourd de prières muettes.

 

J’ai vu tant de pierres dressées dans la hamada de Tindouf, de l’autre côté du désert, autour des camps sahraouis. Les pépinières d’âmes semées deviennent elles à leur tour forêts de pierre ?

 

 

Le ciel est d’un bleu de faïence profondément innocent, d’un bleu qui regarde ailleurs. Il a pourtant dû pleuvoir des pierres. Autour de chacune d’elles, un trou dans le sable semble l’attester. De quelle table céleste sont elles tombées, de quelle nappe ont-elles été secouées ? Qui a refermé cette porte qu’effleurent quelques motifs nuageux et dans laquelle un œil de bœuf laisse entrevoir l’omniprésence d’un œil de feu. Nos esprits encombrés cherchent des comparaisons pour exprimer l’indicible du simplement beau.

 

 

 

Quelques herbes pliées sous le souffle du vent sont devenues compas, dessinant sur le sable des cercles à brins levés. Un insecte, sans doute attiré par la marionnette végétale, s’est trouvé enfermé dans cette prison circulaire à ciel ouvert et y a tracé une folle cartographie de mers et de continents. Les prisons élaborent les rêves, les voyages, cette part de nous en liberté conditionnelle. Sur ses pointes de saphir une danseuse chorégraphie son ballet et grave dans les sillons le chant du vent. Certaines de ces herbes, trop sèches, ont fini par se couper à la base et à s’envoler, laissant des cercles parfaits et anonymes, pupilles regardant les nôtres, comme des points d’interrogation au bout de phrases effacées. Danses de vie, en cercles circonscris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin, à flanc de sable et de pierre, des tombeaux millénaires dessinent leurs motifs de serrures, priant le ciel d’en accorder les clefs. Compas réclamant compassion.

De quelles âmes les herbes sèches sont-elles les scribes ? De quelles prières tremblantes le vent les agite elles, fragiles aiguilles affolées de sismographe, petits derviches tourneurs de clefs ?

Danses de mort, en cercles circonscris.

 

 

L’espace et le temps, dans l’infiniment vaste et l’infiniment petit, dans la pérennité et l’éphémère, dans le silence tumultueux des dunes et des pierres, gravent et effacent dans un même mouvement imperceptible et perpétue, dans l’érosion du grès ou l’ondulation des barkanes sableuses l’histoire minérale, végétale, animale.

Le désert est le testament de Dieu. Un testament vivant, sans cesse modifié. Nos empreintes sont ses dernières volontés dans la mémoire des sables, paraphes boiteux de nos pas ou trace d’un front y déposant sa prière.

 

 

 

Pourquoi, gavés d’images, courir et s’ébahir devant des traces ocrées parfois difficilement discernables ou des gravures taillées sur la pierre ? Entre gavé et gravé, il manque l’r.

L’air de l’enfant curieux d’un trésor à trouver, l’air soufflé en buée sur nos yeux pour en éclaircir la vision. L’air respirable, tout simplement, celui qui va nous manquer, parce que nous ne gravons plus l’essentiel pour nous gaver de superflu.

 

Une trainée vue de loin sur la roche est parfois une veine qui fait palpiter les nôtres de la même façon que l’image peinte ou gravée qu’on finit par voir, « là juste devant tes yeux » après d’interminables secondes de recherche. En les découvrant enfin, nos yeux basculent en nous, révulsés dans la conversion. Ces peintures ou ces gravures ont la modernité d’un temps millénaire qui bouscule nos idées reçues.

 

Comment ces hommes ont-ils été retenus par la roche d’où ils semblent vouloir s’extraire ?  Comment ces coureurs de fond ont-ils pu transformer les mètres en années, l’espace en temps ? Comment ces véritables artistes ont-ils su s’arrêter à l’essentiel d’une vie quotidienne tout en croquant une esquisse divine ?

 

 

 

Scènes de chasse, d’élevage, de nomadisme, de regards timides ou de mains effleurées, éternelles. Nous avons depuis inventé puis chassé et expatrié nos Dieux dans des livres sacrés, la religion, le culte et les symboles, le cléricalisme. Les hommes d’il y a 10 000 ans ignoraient en être simplement habités, lorsque leurs mains traçaient ou gravaient des larmes aux yeux des vaches ou de minuscules danseurs étonnants et émouvants. Savaient ils qu’ils convertiraient nos yeux à voir cette part divine en nous reléguée ?

 

 

Autour du cercle d’une case ou d’une caverne ronde comme une terre où dorment des enfants et que veillent des mères assises, une autre personne en garde l’entrée. Autour, quelques vieillards appuyés sur des bâtons sont assistés de personnes marchant à leur côté. Dans un troisième horizon, femmes et hommes courent en « grand jetés », pour assurer la vie. Ronds concentriques dans la mémoire d’une eau évaporée. Quelle image de nous demain ?

 

 

 

 

 

 

On croit traverser le désert. C’est lui qui vous traverse.

 

Son immensité s’infiltre par les yeux, son infiniment petit pénètre en vent de sable par les pores de la peau. Une part d’inexpliqué s’installe en vous, une page oubliée mais qui vous appartient, qui va vous revenir, comme un nom, sur le bout de la langue.

 

Vous devenez un voyageur troué, à jamais irréparable. Une érosion vous transforme, des graffitis apparaissent à vos frontons, des pigments sur vos mains, votre équilibre défie les lois. Vous devenez le bivouac d’une nuit d’étoiles, ce minuscule point sur l’horizon d’où le soleil choisira de surgir, cette arche sous laquelle son ombre passera, cette guelta qui se baigne dans votre reflet, cette figurine nomade oxydée qui danse l’éternité.

 

 

 

 

Jean-François Debargue

 

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Ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée ...

15 Décembre 2019, 15:45pm

Publié par Grégoire.

Ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée ...

"Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu'elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus.

Georges Eliot.

 

Malick a toujours été, en un sens, hors du temps : que ce soit par ses figures qui semblent traverser l’espace sans que la société n’ait de prise sur eux (La balade sauvage, Les moissons du ciel), par un regard en surplomb qui essore la vanité d’une époque (Song to Song, The Knight Cup) ou embrasse carrément l’infinité du temps (The Tree of Life, Voyage of Time), son œuvre a toujours doublé le récit d’un lyrisme voué à lui donner les proportions du sublime.

 

Ses deux incursions dans le film d’époque (La Ligne Rouge, puis Le Nouveau Monde) procédaient de la même manière, avec cette modulation pourtant fondamentale d’être en prise avec l’Histoire, teintée d’une approche plus mélancolique encore sur la violence et les erreurs qui la jalonnent. Alors que ses derniers films semblaient progressivement s’évaporer dans leur écriture, au profit d’une poésie dissertative qui s’affranchirait de la colonne vertébrale d’un récit, Une vie cachée opère une sorte de retour aux sources, à la fois de l’écriture et de l’Histoire elle-même. En restituant la vie d’un autrichien refusant de prêter allégeance à Hitler, Malick embrasse une figure presque absente dans son œuvre, celle du véritable héros.

 

 

Bien entendu, il ne s’agit nullement d’un brusque revirement dans son travail, et tout le traitement du sujet se fait dans la continuité des expérimentations précédentes, et avec toute la maestria qu’on est forcé de reconnaître au maître. (Cette question de l’évolution du personnage dans toute la filmographie de Malick a été abordée de façon très éclairante par WeSTiiX dans son étude sur les liens entre le cinéaste et la philosophie de Kierkegaard.)

 

Le regard se porte ici sur un paysan et le travail qu’il opère avec son épouse dans les Alpes autrichiennes, l’occasion pour Malick de contempler un paysage d’un virginité brutale, où les cimes accrochent le ciel et l’herbe sombre offre ce que la terre semble avoir de plus pur. Le temps passé est celui des Travaux et des Jours, contemplation bucolique où les protagonistes densifient leur présence au monde par le rapport artisanal qu’ils entretiennent avec lui : la traite, la semaille, les fauchages, le travail du bois et de la terre. La beauté brute, l’évidence d’un tel lien à la nature qui n’oblitère jamais la sueur du front exigée par le Texte fondateur, est le matériau idéal pour Malick, qui, épaulé cette fois par Jörg Widmer à la photographie, offre un tableau qu’aucun autre cinéaste ne peut peindre.

 

 

La longueur du récit, qui approche les 3 heures, est donc la garantie d’une réelle incarnation : ce travail, que l’on retrouvera dans un autre rapport à la matière en prison (le cirage des chaussures, le maniement des sacs de sable) est abordé comme l’un des ancrages de la condition humaine, sur laquelle se greffe une autre valeur absolue, celle de l’amour. La famille immergée dans ce décor relève de l’évidence, et décline une vision qui prolonge le regard de Malick sur ses personnages, s’épanouissant dans un silence tactile face au monde. La musique, le mouvement des caméras, la lumière s’occupent de magnifier ce que les mots ne pourraient retranscrire. 

 

Il y a quelque chose qui manque cruellement à nos sociétés modernes, c’est quelqu’un qui dit non. » 

 

Ce rapport à un langage averbal – qui semblait justement phagocyter la possibilité d’un récit dans les films précédents du réalisateur – est d’autant plus essentiel qu’il va offrir le contrepoint à l’élément perturbateur, à savoir le bouleversement par l’Histoire de cet Eden à dimension humaine (un motif qui structurait aussi la vision de l’île du Pacifique dans La Ligne Rouge). Alors que le couple parle anglais, - une curiosité qu’on peut expliquer comme une forme de complicité de surplomb entre le cinéaste et ses personnages -, l’autrichien est la langue du village, bientôt souillée par des bribes de discours nationalistes, avant l’émergence violente de l’allemand des SS. Le cœur de la violence se situe bien là : Franz objecte, refuse l’engagement, mais surtout, face aux compromis qu’on lui proposera, s’oppose surtout à toute déclaration, quand bien même on lui rétorque qu’il n’est pas obligé de penser ce qu’il affirmera pour rester en vie.

 

 

Contempler, parler, agir : alors que les films d’archives imposent aussi une lucidité sur une époque qu’un film à la beauté si manifeste ne doit jamais oublier (allant jusqu’à montrer le Führer lui-même dans un moment familial et d’une simplicité accessible à tous), Malick interroge sa propre posture. Le dialogue qui se joue lors de la restauration des peintures de l’église est tout sauf anodin : “We just Create. Some day I’ll paint the true Christ” affirme le peintre, bien conscient que l’esthétique ne doit être que le marchepied vers une présence active au monde.

 

 

La question de l’engagement a donc été mûrement réfléchie, et s’affranchira de longs discours : il n’est pas nécessaire de démontrer, il suffit de rester debout – et mutique, s’il le faut. Le cinéaste, qui va et vient entre la prison et le village où l’épouse poursuit la tâche, accompagne son objecteur de toutes les valeurs qui sont sa force, construisant à grand renfort de musique, de surplomb et de réminiscences sa liberté spirituelle. L’emphase n’est certes pas loin, et quelques longueur peuvent surgir ici ou là, mais le propos ne s’enlise jamais, parce que le cinéaste tient un sujet qui va donner chair à son esthétique, et que l’on sait qu’il s’agit là de sa langue, d’une sincérité indiscutable, et non d’une pose. L’utilisation de la voix off et la mise en sourdine des voix in, véritable signature malickienne, sont ainsi ici parfaitement exploitées, permettant l’émergence d’une parole intime qui deviendra indestructible face à la violence d’un monde qu’une force intérieure pourra héroïquement maintenir à distance.

 

 

Dans ce monde livré aux ténèbres (“Is this the death of the light ?”), on songe souvent au destin d’Antigone, celle dont le rôle sera de dire « Non ». Le monde face à lui s’organise, s’agite, parlemente, négocie, mais reste inéluctablement passé au filtre de celui qui sait : que son engagement inconditionnel se double d’un amour tout aussi absolu de son épouse (“Do what is right.”), et que la beauté du vrai (ces montagnes, au loin, mais dans son cœur) perdure.

You won’t change the world. The world is stronger. ” A cette assertion indéniable, Malick répond par une histoire moins racontée que vécue, omettant volontairement, par exemple, de mentionner la béatification de Franz Jägerstätter et lui substituant la citation de George Eliot qui donne son titre au film, sur « ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus ». Une vie que le créateur, conscient de la minorité de son geste face à la grandeur de son personnage, révèle ainsi par un chant profond en réponse à la noirceur du monde.

Une symphonie visuelle, qui, à nouveau, pourra s’affranchir du temps.

 

https://www.senscritique.com/film/Une_vie_cachee/critique/193027952

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Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur

13 Décembre 2019, 16:03pm

Publié par Grégoire.

La poète russe Anna Akhmatova.

La poète russe Anna Akhmatova.

La grande poétesse russe s’est confiée, de 1938 à 1966, à l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa. « Entretiens avec Anna Akhmatova » est un témoignage magnifique sur l’URSS – et sur la capacité de résistance de la littérature.

 

 

Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Telle est sans doute la leçon intemporelle que nous offre la rencontre entre deux femmes, Anna Akhmatova (1889-1966), joyau de la poésie russe moderne, et l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996). Du récit de leur conver­sation continuée, de 1938 à 1966, cette ­dernière a tiré un journal exceptionnel d’émotion et d’intelligence.

 

 

Leurs chemins se croisent alors qu’elles partagent un sort commun à l’époque, la détention de leurs proches. Liova, le fils ­qu’Akhmatova a eu de son mari, le poète Nicolaï Goumiliov (lui-même fusillé en 1921), vient d’être arrêté, tout comme le mari de Lydia Tchoukovskaïa, Matveï Bronstein, dont elle finit par comprendre qu’il est tombé sous les balles de la Grande Terreur. En 1937, alors que le chaos sanglant frappe à l’aveugle l’intelligentsia ­urbaine, une relation asymétrique s’instaure entre Akhmatova, figure emblématique de la littérature de l’« âge d’argent » d’avant 1914, peinte par Modigliani, laissée en vie et en liberté par le régime soviétique mais interdite de publication jusqu’en 1940, et Tchoukovskaïa, son admiratrice.

 

D’abord diffusés par samizdat (manuscrits transmis clandestinement), ces ­Entretiens ont partiellement paru chez ­Albin Michel, dès 1980, en version ­française. Mais la troisième partie, ­concernant la période 1963-1966, était ­demeurée inédite, ainsi que les Cahiers de Tachkent, ville où les deux femmes se replient pendant la guerre. Le Bruit du temps propose donc une édition enfin intégrale, assortie des notes précieuses dues à la traductrice Sophie Benech, qui complètent les éclaircissements de Lydia Tchoukovskaïa elle-même. Outre un panorama de la littérature russe du temps, les centaines d’entrées en forme de saynètes dévoilent la complexité d’une amitié passionnée, quelquefois orageuse. Malgré une estime réciproque, Akhmatova et Tchoukovskaïa se brouillent de 1942 à 1952, pour une raison inexpliquée.

 

Ces conversations entre proscrites, qui ne survivent que d’expédients ou de traductions, sont imprégnées par l’atmosphère étouffante propre au monde soviétique : « C’était un temps où seuls les morts souriaient,/ Contents d’avoir trouvé la paix… », résume Akhmatova. Face aux exécutions décidées par quotas, sur les bases les plus arbitraires, face aux arrestations de parents, destinées à tenir en respect la moindre velléité d’opposition, « les gens avaient tout simplement cessé d’être sensibles au principe de causalité », constate Tchoukovskaïa.

 

La dictature communiste inculque à la population « une léthargie obtenue à force de dressage », « une peur qui devait durer une vie entière ». Le lecteur d’aujourd’hui trouvera aussi dans ces pages un tableau très précis de la vie quotidienne et intime ; il peut se figurer la pénurie, la souffrance y compris physique, sous la tyrannie stalinienne et poststalinienne – malgré la très relative accalmie provoquée par le « dégel » khrouchtchévien (1953-1964).

 

« Portrait d’Anna Akhmatova », de Nathan Altman (1914). Musée russe, Saint-Pertersbourg. 

 

Comment relever un tant soit peu la tête dans un pays « dépossédé de sa littérature et de son histoire », quand Akhmatova elle-même se voit contrainte, en 1950, pour sauver son fils, Liova, une nouvelle fois incarcéré, de publier Gloire à la paix, une adresse à Staline ? Comment, quand on est poète, exhumer l’horreur réelle sous les euphémismes qui pullulent à l’envi dans l’univers soviétique : « Sciences récréatives », « Fonds littéraire », « Maison de la création », « dix ans de camp avec interdiction de correspondance » ?

 

Les discussions retranscrites ici offrent un vrai manuel de survie. Les deux amies codent toute allusion politique de références littéraires ou artistiques. Alexandre Pouchkine (1799-1837), dont Akhmatova est une spécialiste, sert ainsi de cryptogramme aux poèmes inspirés par la Terreur, Requiem ou Poème sans héros, tout comme le tsar Nicolas Ier (1796-1855) renvoie discrètement aux autocrates modernes.

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarettes. Sept à onze amis sûrs sont métamorphosés en livres vivants, en attendant que l’étau se desserre et que les « temps nouveaux » de la période Krouchtchev, qui se révéleront bien décevants, permettent quand même de sortir quelques plaquettes, dûment filtrées par la censure.

 

Longtemps avant que le numérique atrophie la mémoire, ce récit nous rappelle un temps où la littérature se faisait par cœur ; on découvre comment pouvait s’élaborer une contre-histoire de l’oppression, dans un pays où ingénieurs, chauffeurs de taxi ou paysans connaissaient les vers d’Akhmatova. L’Etat aura beau adopter deux résolutions contre elle, en 1925 et en 1946, « la conscience que même dans la misère, dans le ­malheur et dans la souffrance, elle était la poésie, que c’était elle la vraie grandeur et non le pouvoir qui l’humiliait, cette conscience lui donnait la force de supporter la pauvreté, les humiliations et le malheur ».

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarette.

 

Dans ce journal, véritable anthologie de la grande poésie russe du XXe siècle grâce aux innombrables citations, Akhmatova se voit souvent campée en impératrice byzantine sans couronne, exploiteuse à l’occasion, conciliant en une seule personne « l’orgueil et la vulnérabilité ». Elle sait pourtant montrer de la compassion pour d’autres désastres que les siens. En 1940, depuis Leningrad, elle évoque Paris sous une botte, allemande cette fois : « Mais le fils ne reconnaît pas sa mère,/ Le petit-fils se détourne en pleurant,/ Et les têtes s’inclinent plus bas./ La lune oscille comme un balancier. Eh bien, voilà quel ­silence s’abat/ Aujourd’hui sur Paris occupé. »

Elle se passionne pour l’histoire, pour la littérature étrangère. Elle ­confie avoir lu six fois Ulysse, de Joyce (malgré son côté « pornographique », dit-elle), s’intéresse à Faulkner, à Leopardi et même à Thérèse Desqueyroux, de Mauriac (qui, selon elle, sonne faux)… Elle accueille à bras ouverts les ­premiers poètes et écrivains de la génération dissidente, Joseph Brodsky ou Alexandre Soljenitsyne, qui la fréquentent à la fin de son existence.

 

 

« Venez me voir le plus vite possible », martèle Anna tout au long du livre à son amie, pas seulement pour transmettre des plaintes ou son indignation, mais aussi pour échanger potins et anecdotes. Et Lydia de s’exécuter, sur la glace de Léningrad ou sous la canicule ouzbèke. Parfois elle explose, quand Akhmatova, jamais avare de jugements tranchés, dénigre Tchekhov ou Anna Karénine, juge raté Le Docteur ­Jivago, de son ami Boris Pasternak (Gallimard, 1958), contraint de renoncer à son prix Nobel en 1958. La description, par Lydia Tchoukovskaïa, de l’enterrement de celui-ci, manifestation muette de protestation contre le Kremlin, le 2 juin 1960, est l’un des sommets de ce livre incroyablement riche. Car, ces Entretiens le montrent, la poésie écrit l’histoire autant qu’elle peut en être la victime.

 

La couverture du livre reproduit un portrait d’Anna Akhmatova par Modigliani.

 

 

EXTRAIT

 

« [21 décembre 1962] Nous évoquons un sujet de conversation qui est sur toutes les lèvres : (…) le fait que Khrouchtchev aurait dit que Staline n’était pas dépourvu de ­mérites. On a pu vivre sous Staline (nous l’avons fait), on a pu écouter et lire les louanges de Staline (nous n’avons rien fait d’autre pendant trente ans). Mais l’idée de supporter le moindre éloge de lui main­tenant, après tout ce qui s’est passé, c’est devenu impensable. C’est une injure à des millions d’êtres humains, vivants et morts. – C’est aussi intolérable que la « répétition » par laquelle nous sommes déjà passés, a dit Anna Andreïvna [Akhmatova], au moment où, en 1948-1949, on s’est mis à arrêter de nouveau ceux qui étaient revenus après l’année 1937. Vous vous souvenez ? Je sais qu’il y a eu beaucoup de suicides parmi ceux qui s’attendaient à une nouvelle arrestation. Les gens ne pouvaient supporter d’être arrêtés une deuxième fois. Allons-nous supporter, nous, qu’on se remette à encenser Staline ? Après la divulgation de ses instructions sur la torture ? »

Entretiens avec Anna Akhmatova, page 740

 

 

« Entretiens avec Anna Akhmatova » (Zapiski ob Anna Akhmatovoy), de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par Lucile Nivat, Geneviève Leibrich et Sophie Benech, édité par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €.

 

https://www.lemonde.fr/critique-litteraire/article/2019/12/11/anna-akhmatova-une-voix-libre-sous-la-terreur_6022516_5473203.html

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Ce qui fatigue ce sont les conventions : elles mangent la plus part des vies comme de petites souris à petites dents et au bout du compte c’est la vie toute entière qui est mangée comme un gruyère

11 Décembre 2019, 12:10pm

Publié par Grégoire.

Ce qui fatigue ce sont les conventions : elles mangent la plus part des vies comme de petites souris à petites dents et au bout du compte c’est la vie toute entière qui est mangée comme un gruyère

" Nous sommes tous des enfants : on ne traverse pas cette vie sans avoir le cœur arraché par une main glacée qui entre dans notre poitrine comme si elle était chez elle, nous arrache le cœur et le jette aux bêtes…et là, on se pose la question :  y-a-t-il un secours qui nous reste ?

les fausses consolations du monde sont ignobles et terribles, mais les consolations du réel sont splendides…

 

La consolation, c’est cette manière enfantine, puérile d’accrocher quelques cerises du langage à son oreille, c’est ce rafraichissement de la vie, c’est la revanche du rosier contre l’intelligence technicienne et molle, contre cette force aveugle, cette bête idiote qui nie la vie la plus fragile la plus sacrée.

 

La consolation c’est quelqu’un qui prend un peu de feu du langage et qui nous le jette à la figure, comme un coup de canon, et qui nous arrache à cet empêchement de connaitre, qui nous sauve de l’illusion de trop connaitre, et qui déchire ce voile sur le réel et qui nous donne de recevoir : un chose ténue et délicate, comme le baiser d’une lumière sur notre cœur gris : la vie à l’état pur, telle qu’elle est en elle-même : oisive et patiente, abondante et mortelle, qui nous invite à être comme la terre nue, oublieuse d’elle-même, faisant même accueil à la pluie qui la bat et au soleil qui la réchauffe … "

 

Christian Bobin 

 

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Aider à faire " Redécouvrir la splendeur banale du quotidien..."

9 Décembre 2019, 13:05pm

Publié par Grégoire.

"Vous donnez de la joie ! Je vous ai vu et je sais que votre visage, vos mains, tout votre corps rendra à mes phrases l'énigme et même la dureté dont elles ont besoin..." Christian Bobin à Grégoire Plus au festival d’Avignon 2014.

"Vous donnez de la joie ! Je vous ai vu et je sais que votre visage, vos mains, tout votre corps rendra à mes phrases l'énigme et même la dureté dont elles ont besoin..." Christian Bobin à Grégoire Plus au festival d’Avignon 2014.

Depuis 8 ans, j'adapte des textes de Christian Bobin -après 4ans de succès au festival off d’Avignon- chez des particuliers, théâtres, entreprise où je rencontre une forte attente de ce regard simple, renouvelant sur nos vies apparemment ordinaires.

 

Ces 'seul en scène' sont là pour servir l’humain par « la force insurrectionnelle de la poésie. La poésie est une manière de dire les choses qui leur laisse leur force pure. Qui leur laisse toutes les chances de nous atteindre. C’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine. La poésie, c’est la brutalité de la beauté qui nous détache de tout ce qui est mort, endormi, convenu pour être pleinement homme. Parce que le plus difficile, c’est peut-être d’être humain. » dixit C Bobin.

 

 

Comment aider chacun à redécouvrir la splendeur de ses jours apparement sans histoire...? Le miracle qu'est sa propre vie à travers la splendeur du quotidien.. ? Tel est mon intention.

Diffuser ces paroles qui comme des gélules de sagesses ou des comprimés de joie calme sont les meilleurs anti-dépresseurs, les meilleurs remèdes au désespoir ambiant, à la critique systématique, à la surconsommation, et se mettre à l'école de la vie simple, lente, qui est là, sous nos yeux.. 

 

Redécouvrir que le plus bel exploit humain, c’est de susciter la naissance d’un vrai sourire sur les lèvres de quelqu’un qui vous fait face : le sourire c’est le portail qui s’ouvre…

 

Par cette collecte, je souhaite créer une association, diffuser mon travail, rendre ces textes accessibles auprès de n'importe quel public (écoles, maison de retraite, prisons, hôpitaux etc.. créer un festival, rassembler et donner à d'autres artistes la possibilité de , donner des cours, ouvrir un lieu de création..

 

https://www.gofundme.com/f/splendeur-banale-du-quotidien?utm_medium=email&utm_source=product&utm_campaign=p_email%2B4803-donation-alert-v5

 

 

" Christian Bobin est le rare, peut-être le seul auteur optimiste français vivant. Le lire est un anti-dépresseur naturel dans une France qui semble aimer broyer du noir. Grégoire Plus sert ses textes avec ferveur et un dévouement exceptionnel depuis plusieurs années. Il se passe alors un phénomène naturel au théâtre : hé oui! Quand le travail est correctement fait, la voix, le corps en mouvement, l'implication de l'acteur apportent, c'est le cas de le dire, un "Plus", une vibration,une couleur supplémentaire aux textes fabuleux du poète bourguignon. C'est dire."

Michel Sigalla

https://www.facebook.com/groups/952957535067367/

https://www.facebook.com/100011931935339/videos/700653050342420/

 

 

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Mon rêve aurait été d'être invisible. La plus part de mes semblables voulaient le contraire : se montrer.

6 Décembre 2019, 02:07am

Publié par Grégoire.

Mon rêve aurait été d'être invisible. La plus part de mes semblables voulaient le contraire : se montrer.

En des âges inconcevables, avant le big-bang, reposait une puissance, magnifique et monomorphe. Son règne pulsait. Autour, le néant. Les hommes avaient rivalisé pour donner un nom à ce signal. C'était Dieu pour les uns, nous contenant en devenir, dans la paume de sa main. Des esprits plus prudents l'avaient appelé « l'Être ». Pour d'autres, c'était la vibration du Om primordial, une énergie-matière en attente, un point mathématique, une force indifférenciée. Des marins à cheveux blonds sur des îles de marbre, les Grecs, avaient appelé « chaos » la pulsation. Une tribu de nomades recuits de soleil, les Hébreux, l'avait baptisée « verbe », que les Grecs traduisaient par « souffle ». Chacun trouvait un terme pour désigner l'unité. Chacun affûta ses poignards pour zigouiller son contradicteur. Toutes ces propositions signifiaient la même chose : dans l'espace-temps ondulait une singularité première. Une explosion la libéra. Alors, l'inétendu s'étendit, l'ineffable connut le décompte, l'immuable s'articula, l'indifférencié prit des visages multiples, l'obscur s'illumina. Ce fut la rupture. Fin de l'Unicité !

 

 

Dans la soupe barbotèrent les données biochimiques. La vie apparut et se distribua à la conquête de la Terre. Le temps s'attaquait à l'espace. Ce fut la complication. Les êtres se ramifièrent, se spécialisèrent, s'éloignèrent les uns des autres, chacun assurant sa perpétuation par la dévoration des autres. L'Évolution inventa des formes raffinées de prédation, de reproduction et de déplacement. Traquer, piéger, tuer, se reproduire fut le motif général. La guerre était ouverte, le  monde son champ. Le soleil avait déjà pris feu. Il fécondait la tuerie de ses propres photons et il mourrait en s'offrant. La vie était le nom donné au massacre en même temps que le requiem du soleil. Si un Dieu était vraiment à l'origine de ce carnaval, il aurait fallu un tribunal de plus haute instance pour le traduire en justice. Avoir doté les créatures d'un système nerveux était la suprême invention dans l'ordre de la perversité. Elle consacrait la douleur comme principe. Si Dieu existait, il se nommait « souffrance ».

 

 

Hier, l'homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable. À la douleur, s'ajoutait la lucidité. L'horreur parfaite.

 

Ainsi, chaque être vivant était-il un éclat du vitrail originel. Ce matin-là, dans le Tibet central, antilopes, gypaètes et grillons à la lutte m'apparaissaient des facettes de la boule disco accrochée au plafond de l'expansion. Ces bêtes photographiées par mes amis constituaient l'expression diffractée de la séparation. Quelle volonté avait ordonné l'invention de ces formes monstrueusement sophistiquées, toujours plus ingénieuses et toujours plus distantes à mesure que les millions d'années passaient ? La spirale, la mandibule, la plume et l'écaille, la ventouse et le pouce préhensile étaient les trésors du cabinet de curiosités de cette Puissance géniale et déréglée qui avait triomphé de l'unité et orchestré l'efflorescence.

 

Le loup se rapprocha des gazelles. Elles levèrent la tête, d'un même mouvement. Une demi-heure passa. Personne ne bougeait plus. Ni le soleil, ni les bêtes, ni nous-mêmes statufiés derrière nos jumelles. Le temps passait. Seuls des  lambeaux d'ombre glissaient lentement à l'assaut des montagnes : des nuages.

 

  À présent, régnaient les êtres vivants, propriétés de ce qui avait été « l'Unique ». L'Évolution continuait ses opérations. Nous étions de nombreux hommes à rêver aux âges primordiaux où tout reposait dans la vibration des débuts.

 

Comment calmer cette nostalgie du grand démarrage ? On pouvait toujours prier Dieu. C'était une occupation agréable, moins fatigante que la pêche à l'espadon. On s'adressait à un attribut unitaire qui aurait précédé le divorce, on s'agenouillait dans une chapelle et on murmurait des psaumes en pensant : Dieu, pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté de vous-même au lieu de vous livrer à vos expériences biologiques ? La prière était condamnée à l'échec car la source était trop complexifiée et nous étions venus trop tard. Novalis l'avait dit plus subtilement : « Nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses . »

 

On pouvait aussi penser que l'énergie primitive pulsait, résiduelle, en chacun de nous. Autrement dit que résonnait en nous tous un peu du vibrato originel. La mort saurait nous réincorporer au poème initial. Ernst Jünger, quand il tenait un petit fossile du précambrien dans le creux de sa main, méditait sur l'apparition de la vie (c'est-à-dire du malheur) et rêvait aux origines : « Un jour, nous saurons que nous nous sommes connus. »

 

Enfin, restait la technique de Munier : traquer partout les échos de la partition première, saluer les loups, photographier les grues, rassembler à coups d'obturateur les tessons de la matière mère explosée par l'Évolution. Chaque bête constituait un scintillement de la source égarée. Un instant, notre tristesse s'atténuait de ne plus palpiter dans le sommeil de la déesse-méduse.

L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. L'art aussi servait à cela : recoller les débris de l'absolu. Dans les musées on passait devant les tableaux, carrés de la même mosaïque.

 

J'exposais ces considérations à Léo qui profita d'un relèvement de la température pour s'endormir. Il faisait —15°c, le loup se remit en marche, passa sans s'en prendre aux gazelles.

 

Sylvain Tesson, La panthère des neiges.

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Christian Bobin, un frère humain, très simple, très aimant

5 Décembre 2019, 01:44am

Publié par Grégoire.

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En tant que femme ..

4 Décembre 2019, 15:02pm

Publié par Grégoire.

En tant que femme ..

" La femme cherche toujours l’homme unique à qui elle donnera son savoir, sa chaleur, son amour, son énergie créatrice. Elle cherche l’homme, non l’humanité. Cette question féminine n’est pas si simple.

Parfois, en voyant dans la rue une jolie femme, élégante, soignée, hyper-féminine, un peu bête, je sens mon équilibre vaciller. Mon intelligence, mes luttes avec moi-même, ma souffrance m’apparaissent comme un poids oppressant, une chose laide, anti-féminine, et je voudrais être belle et bête, une jolie poupée désirée par un homme.

Etrange, de vouloir ainsi être désirée par un homme, comme si c’était la consécration suprême de notre condition de femmes. L’amitié, la considération, l’amour qu’on nous porte en tant qu’être humain, c’est bien beau, mais tout ce que nous voulons, en fin de compte, n’est-ce pas qu’un homme nous désire en tant que femme ? "

- Etty Hillesum, Une vie bouleversée

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Être humain : on ne peut qu'essayer et sourire d'échouer...

3 Décembre 2019, 14:42pm

Publié par Grégoire.

Être humain : on ne peut qu'essayer et sourire d'échouer...

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Le premier amour

2 Décembre 2019, 17:07pm

Publié par Grégoire.

Le premier amour

" J’avais dix-huit ans et j’étais amoureux. Ma vie n’avait qu’un seul but : la traduire. Mais comment trouver les mots justes pour la forme de la forme de ses seins ? pour le secret du secret de son sourire ? pour la profondeur ineffable de son regard sombre ?

Je voulais la traduire comme on traduirait un poème d’une langue qu’on aime – mais qu’on ne comprend pas. Je voulais écrire sur elle – et sur elle. Je voulais décrire ses lèvres – et ses lèvres.

Je voulais, pour toujours, la tenir tout entière sur le bout de ma langue. Malheureusement, les premiers amours, aussi éloquents soient-ils, ne sont jamais que les préludes des premières défaites.

On ne devrait jamais essayer d'écrire son premier amour : même après l'écriture il reste invivable. "

 

Santiago H. Amigorena se met en scène dans une histoire de cœur bien particulière. Amoureux de Philippine leur relation sera très étroitement liée à l’écriture. Au lieu de parler, Amigorena va écrire même quand Philippine est là : écrire des mots qu’elle lira par dessus son épaule ou bien écrire sur son corps – et son corps. Amigorena nous raconte cette histoire d’amour passionnelle ainsi que la profonde solitude qui en découlera car « les premiers amours (…) ne sont jamais que les préludes des premières défaites ».

Si l’on résume ce livre rapidement, l’histoire peut paraître banale : deux adolescents s’aiment et se séparent, quoi de plus commun, malheureusement ? Ce qui apporte tout l’intérêt à ce livre c’est surtout la qualité des écrits d’Amigorena pour cette jeune fille et la description qu’il en fait, à vouloir toujours chercher le meilleur moyen pour la décrire et pour décrire leur amour. On se plait à suivre sa poésie, à découvrir le corps de Philippine à travers les lignes à la typographie courbée qui parsèment les pages de ce livre. C’est une histoire d’amour dans ce qu’elle a de plus beau, de plus intense et de plus tragique.

Pour les amoureux de ce livre, il y a une suite : La première défaite, où Amigorena décrit les quelques années qui ont suivi la fin de sa relation avec Philippine.

" Mon premier amour a commencé le 25 novembre 1971 dans une cour d'école de Montevideo. Ou alors à Patmos, sur la plage de Psiliamos, le 8 août 1979. Ou bien, comme je l'ai écrit, par une pluie de pétales de roses, le 1er mai 1980, dans une chambre de la rue du Sommerard. Ou peut-être pas. Peut-être mon premier amour a-t-il commencé rue de Buci, le 5 septembre 1985, ou encore à Venise, un soir du mois d'octobre 2005. Ou enfin dans un café du 11e arrondissement de Paris le 2 février 2012.

Tout cela est vrai, tout cela est faux. Car mon premier amour a commencé seulement, uniquement, le 13 mai 1997 à la fin d'un dîner au palais des festivals de Cannes. Je le sais parce qu'il y a eu quelque chose d'unique en cet instant précis où elle s'est levée de sa table, où je me suis levé de la mienne, et où nous avons fait quelques pas inoffensifs l'un vers l'autre.

Qu'y a-t-il eu de si unique dans cet instant acatène ? Y avait-il déjà la passion sensuelle qui devait nous faire rester entremêlés comme des escargots sans coquille pendant des années ? Y avait-il le présage des enfants que nous avons eus à peine quelques mois plus tard ? Y avait-il dans son regard de havane cette promesse éternelle du plus grand bonheur et du plus grand malheur qui me fait encore rire et pleurer aujourd'hui comme j'écris ? Il y avait tout cela, et il y avait tant de choses encore. Il y avait tout ce qui rend cet instant où l'on chavire impossible à appréhender, impossible à décrire. Il y avait cette simple promesse d'un autre possible qui devient absolument nécessaire et qui rend ce que jusqu'alors était notre vie absolument inutile.

Pourquoi ? Parce que le premier amour, comme le Grand Jeu, pour peu que l'on veuille le jouer à tous les instants de notre vie, se joue en un seul coup ; parce que le premier amour est la preuve éternelle que nous sommes encore en vie, la preuve éternelle que l'oubli peut toujours l'emporter sur la mémoire ; parce que le premier amour, comme l'Éternel Retour, est une pure affirmation : on revient au même et on est autre, on revient à l'autre et on est le même. Peut-être me demanderez-vous alors quelle est la différence entre le premier amour et les autres amours. Elle est toute simple : il n'y a qu'un seul premier amour – et chaque amour est le premier. »

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