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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Concert Dhafer Youssef Salle Pleyel Vendredi 29 Novembre 2019

26 Novembre 2019, 02:51am

Publié par Grégoire.

à ne pas manquer !

à ne pas manquer !

Il est des rêves qui durent longtemps. Et des pressentiments qui ont valeur de prophéties. Neuf albums plus tard, le musicien voyageur qui a contribué à introduire l’oud dans le jazz, assouvit son rêve de musique indienne et invite, dans un premier temps, le célèbre percussionniste Zakir Hussain à partager quelques scènes françaises en duo. La symbiose est au rendez-vous mais il manque une couleur : un instrument à vent. Dhafer Youssef convoque alors une autre « âme sœur » : le clarinettiste turc Hüsnü Şenlendirici. Le trio esquisse en concert la matière première du 12 titres « Sounds Of Mirrors ». 

L’enregistrement débute à Bombay, puis se poursuit à Istanbul où Eivind Aarset, l’aérien guitariste jazz en provenance de Norvège, rejoint l’aventure inédite. Car le disque qui, à l’origine, était un hommage à Zakir Hussain et au tabla prend alors une direction inattendue. « J’ai senti que, partant d’un socle culturel indien, nous pouvions aller vers un propos plus universel...

 

Cet enregistrement m’a fait l’effet d’une ode à l’amitié et à la fraternité. Quand nous jouions ensemble, j’avais la nette sensation que des âmes sœurs se reflétaient. D’où le titre de l’album : « Sounds Of Mirrors », raconte Dhafer. Œuvre de la maturité musicale excellence, la voix se met en retrait au bénéfice d’une musique qui se déploie, épanouie. Emergent alors toutes les finesses de la composition et le talent du soliste.

http://www.dhaferyoussef.com/#/home

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Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

24 Novembre 2019, 12:36pm

Publié par Grégoire.

Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

Partout Dieu nous attend, mais un Dieu en loques, mal rasé, inquiet - pas le soleil à crâne d'or des antiques processions religieuses. Ce Dieu-là ne s'encombre d'aucun rituel. Notre étonnement et une pointe de gaieté lui suffisent comme monnaie dans sa main tendue.

J'appelle « Dieu » la vie à peine sortie du tombeau des conventions, mal fichue, décoiffée comme au sortir du lit, adorable. Et j'appelle « anges » ces gens qui s'intéressent passionnément à la vie et s'émerveillent de n'y rien comprendre. J'ai passé un dimanche après-midi chez des anges. Chacun était unique. Il n'y a pas de fabrique des âmes. Il ne peut y en avoir. Le songe, la sauvagerie et la décision soudaine sont les racines de l'âme. Ce qui n'est qu'efficacité l'anéantit. Un des anges passait ses journées à dessiner avec des crayons de couleur les arcs-en-ciel qui illuminaient sa boîte crânienne. Il n'exposait pas ses œuvres, fuyait tout commerce. C'est un des signes certains pour reconnaître un ange : l'horreur des affaires.

Un autre travaillait dans une banque et c'est encore un signe pour les distinguer : ils contredisent toutes les règles, même celles qui les définissent, et ne sont jamais là où nous avons coutume de les épingler, froids sur les tympans des cathédrales, endimanchés dans les livres de peinture. Ils parlaient des uns et des autres.

Les âmes sont indéchiffrables, comment s'arrêter jamais de les commenter ? Le commentaire infini que tissent chaque jour nos confidences et nos émerveillements est le bruit que fait la caravane de l'éternel à nos fenêtres. En écoutant ces anges, si drôles, je redécouvrais la vérité la plus fuyante qui soit : une âme triste est une âme qui se trompe. Un ange parla d'un de ses cousins qui avait dormi jusqu'à dix ans dans une caravane avec des bébés lions. Depuis qu'il n'avait plus de cirque, il allait comme représentant de commerce sur les routes, trois jours par semaine, et le reste du temps fréquentait les salles de vente où, sans avoir de quoi les acheter, il admirait les vieux soleils bradés. (Un jour, je me suis surpris dans le grand miroir rouillé d'un brocanteur et j'ai aussitôt pensé que je ne dépenserais pas un sou pour acheter quelqu'un comme moi.) Ce cousin des anges jugeait sa vie trop précieuse pour la perdre en actions. Il n'en faisait rien.

Ce matin, j'ai réalisé l'expérience magique de ce rien, quand le papier couleur sable de l'enveloppe s'est mis à boire l'encre de l'adresse que je venais d'écrire. (Les lettres qu'on écrivait jadis à la main amenaient au monde - par leurs pleins et leurs déliés vibrants de l'invisible - les premiers secours de l'âme.) J'ai regardé, fasciné, le brillant de l'encre noire disparaître des lettres, s'éteindre peu à peu comme une lampe qui se meurt ou comme quelqu'un qui, portant un flambeau, s'éloigne dans la nuit.

Une seconde de contemplation ouvre les portails du temps : je venais de passer une vie entière à regarder un peu d'encre rentrer dans un peu de papier. Une vie nouvelle s'avançait. Nous vivons des milliers de vie par jour, les anges le savent qui ne veulent pas en perdre une miette.

Christian Bobin, juillet 2009

 

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Le bleu de l’Absence

22 Novembre 2019, 01:35am

Publié par Grégoire.

Le bleu de l’Absence

Elle l’avait vu de loin, avant nous tous. En plein désert, à trois jours de marche de Tamanrasset. Une silhouette bleue parmi quelques arbustes, flottant dans le clapotis d’une vague de chaleur. Son œil de photographe pouvait voir le plus souvent ce que nous ignorions. Puis l’évidence cachée surgissait à chaque fois, tranquillement installée sur l’écran ou sur les toiles de ses expositions.

C’était une tunique d’enfant, morceau arraché au ciel bleu et écartelé là, en croix, prisonnier d’un acacia, maigre compagnon de torture. Le bout des manches battait cet appel silencieux et désespéré que nous avions vu, semblant dire « vous arrivez trop tard, mais approchez ». Un crucifié sans mains, sans tête, sans corps, mais incroyablement vivant dans ses légers frémissements de toile. Enveloppe d’un tronc déposée sur un autre, la chemise racontait son universelle et singulière histoire de suaire et d’épines, l’histoire possible d’un enfant migrant dont elle était le seul bien, la seule patrie, l’histoire d’une disparition racontée par un tissu muet au témoignage déchiré, l’histoire de la mue abandonnée d’un nomade oublié, l’histoire d’une voile gonflée d’espoir dans une traversée d’épines.

Aucun d’entre nous ne troubla d’un mot le témoignage du frisson azuré.

Alors, avec un infini respect elle prit l’histoire en photo. C’était il y a treize ans. Un souffle de vent épique gonfla à ce moment précis la silhouette bleue, donnant à jamais respiration à l’Absence rencontrée.

Sur les pieds photographiés des enfants réfugiés elle continue de tracer des cartographies du monde, sur leurs mains des lignes de vie de fils barbelés. Pendant qu’une tunique orpheline aux couleurs d’indigo délavé par l’oubli continue de palpiter convulsivement dans un buisson d’épineux dans l’hymne du vent, drapeau déchiré de pays abandonnés et d’enfants disparus.

 

Jean-françois Debargue

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Un arrachement sans profit à l'abominable préférence que nous avions pour nous-mêmes.

20 Novembre 2019, 16:24pm

Publié par Grégoire.

Un arrachement sans profit à l'abominable préférence que nous avions pour nous-mêmes.

"Bavardages des roues du train, bavardages des économistes, bavardages des littérateurs. Radotages qui font le monde. Un bâillon de mots qu'on nous fourre dans la bouche. L'essentiel est ceci : sortir d'un coup le cri d'amour de nos entrailles, puis s'en sera fini, nous aurons fait notre journée, exprimé notre vie comme l'orange éclate dans la paume du géant qui la broie. Signer le néant que nous sommes, puis mourir.

Cette signature fait notre vie vivante jusque dans les tombes. Le timbre de notre voix dans l'amour, plus musical que du Bach. Un geste qui peut-être sauvera quelqu'un. Un arrachement sans profit à l'abominable préférence que nous avions pour nous-mêmes. Cracher son âme, exprimer son jus, diviniser la vie en la soulevant au-dessus de nous-mêmes -tel est encore à l'approche de la neige de tes cent ans, ta force, ton secours, ton travail.

Mon père n'a pas écrit de livre ni peint un seul tableau. Son sourire fut son seul coup d'éclat, un manteau de confiance jeté sur les épaules de la vie, devant quoi les diables reculèrent. Ce travail, chacun doit le mener, des écureuils dans les arbres aux philosophes dans leur boutique mal éclairée. "
 

C.Bobin, Pierre

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" Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour... "

16 Novembre 2019, 01:54am

Publié par Grégoire.

Nouveau seul en scène à partir de texte de Christian Bobin.

chez vous, dans votre salon !

 

« Je m'appelle Manège, j'ai neuf mois et je pense quelque chose que je ne sais pas encore dire. Entrez dans ma tête. Mon cerveau est plié en huit comme une nappe de coton. En huit ou en seize. Dépliez la nappe, voilà ma pensée de neuf mois : d'une part, les coccinelles n'ont pas bon goût. D'autre part, les ronces brûlent. Enfin, les mères volent. Bref, rien que d'ordinaire. Il n'y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, c'est pareil : il n'y a que des miracles dans ce monde. »

 

 

" Tout le monde est occupé. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois. Monsieur Lucien est envahi par sa femme. Monsieur Gomez est obsédé par sa mère. Madame Carl ne pense qu'à sa carrière. On ne peut pas faire deux choses à la fois. C'est dommage mais c'est comme ça. Dans la cervelle la plus folle comme dans la plus sage si on prend le temps de les déplier on trouvera dans le fond, bien caché, comme un noyau irradiant tout le reste, un seul souci, un seul prénom, une seule pensée. Dans le cerveau de Manège, dans sa tête, dans son cœur, il y a désormais un pêcheur à la ligne. L’histoire des petites filles avec leur père est une histoire insistante. Quant à l'histoire des petits garçons avec leur mère, c'est encore plus compliqué. C'est dommage, c'est navrant, c'est un peu étroit, c'est tout ce qu'on voudra, mais c'est comme ça. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

Christian Bobin.

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La joie libère ?

14 Novembre 2019, 12:08pm

Publié par Grégoire.

La joie libère ?

 

Alexandre Jollien : Les stoïciens avaient coutume de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend guère. Cette distinction en apparence banale est à revisiter chaque jour pour repérer ses failles, ses ressources, et avancer. S'abandonner à l'instant, c'est s'épuiser tout entier, se donner complètement au moment. En cela, les enfants sont des maîtres : quand ils pleurent, ils pleurent ; quand ils rient, ils rient. En somme, s'abandonner à l'instant, c'est mourir et renaître à chaque seconde. La résignation et le fatalisme participent de l'immobilisme. L'abandon, c'est plutôt refuser de refuser le réel...

Mais s'abandonner, "lâcher prise", ne serait-ce pas un exercice plus facile pour celui qui n'a rien, ou presque rien, que pour celui que la vie a bien servi ? 

Je me méfie de l'expression "lâcher prise". Quand on va mal, lâcher prise, c'est encore une exigence supplémentaire, quand la vie est déjà excessivement exigeante. Il s'agirait selon moi de lâcher même le lâcher-prise... Je constate, il est vrai, qu'à l'institut pour personnes handicapées où j'ai vécu je goûtais davantage l'abandon et la joie, car, justement, je n'avais rien à perdre. Aujourd'hui que la vie m'a un peu mieux gâté, je crains de perdre mes proches, mes amis, ma santé. L'exercice, l'ascèse, ce serait de laisser être l'existence, la peur, les laisser passer sans même vouloir m'en débarrasser. Lutter farouchement contre une émotion perturbatrice lui confère une énergie folle qui la nourrit.

Si cette vie, précisément, vous avait "bien servi", auriez-vous pu être ce quasi-bouddhiste que vous êtes devenu ? 

Je pense que la souffrance de n'être pas comme les autres m'a contraint à revenir à l'essentiel, à bien m'entourer et à pratiquer une ascèse. Cependant, j'ose espérer qu'il ne faut pas obligatoirement être dans la misère pour s'orienter vers une voie spirituelle. Je constate aussi que, quand la vie me sourit, j'ai tendance à lever le pied et à m'éloigner un tout petit peu de cette ascèse. Mon existence se déroule comme si je devais être en pleine mer et dans la tempête pour véritablement commencer à apprendre à nager.

Vous écrivez : "Conquérir la joie est le but de ma vie"... Mais de quelle joie parle-t-on lorsqu'on est, comme vous, un "handicapé"? 

La joie est un abandon au réel tel qu'il se propose. Je ne distinguerai pas diamétralement la joie de la personne handicapée de celle d'un individu en bonne santé. Cependant, la joie, pour moi, est essentiellement liée à la liberté intérieure. Elle annonce, comme le disait Bergson, que la vie gagne du terrain. En ce sens, le handicap, les moqueries qu'il déclenche peuvent me donner l'occasion d'évaluer ma petite liberté intérieure et de la nourrir un tant soit peu.

A ce propos, vous citez souvent le "soutra du diamant", attribué à Bouddha, qui affirme en substance, et de manière fort énigmatique : "Bouddha n'est pas Bouddha, et c'est pour cela que je l'appelle Bouddha"... 

Je me réjouis de lire ces paroles que je me répète à loisir, et qui résument l'ascèse que j'essaie de développer. Dans un bus plein à craquer, sous les moqueries, je me dis effectivement : "Alexandre n'est pas Alexandre, c'est pourquoi je l'appelle Alexandre." Devant la difficulté du quotidien, je me répète : "La souffrance n'est pas la souffrance, c'est pourquoi je l'appelle la souffrance." Cela me guérit et me sauve. C'est proprement génial : à la fois, la souffrance n'est absolument pas niée - ce ne serait que pure maltraitance - et, dans le même temps, on ne se fixe pas en elle. C'est le principe de la non-fixation : dès que je me fige dans une image de moi-même, dès que je m'arrête ou que je me braque sur un sentiment, je souffre. Aussi, la phrase du "soutra du diamant" opère comme un outil et m'invite à vivre renouvelé à chaque instant.

Pardon, mais pour en rester à un aphorisme zen que vous citez volontiers : "Que peut faire le renard pour ne plus être un renard ?" 

Voilà un koan[ndlr : une courte phrase utilisée dans les écoles zen pour la méditation] qui m'a bouleversé. Un renard ne peut rien faire pour être autre chose qu'un renard. Je ne puis rien faire pour être autre que qui je suis. Pourtant, du matin au soir, je m'évertue à vouloir me changer, à vouloir être quelqu'un d'autre, à jouer un personnage, à tenir mon rang. Pour moi, la joie, l'abandon, c'est précisément cela : être pleinement ce que nous sommes, être pleinement humains, faillibles, vulnérables. Paradoxalement, c'est cela qui nous conduit au progrès. Plus j'essaie d'être quelqu'un d'autre, moins je me donne la chance d'exister librement.

Ce qui donne une force particulière à votre discours, c'est qu'on se dit : "Si Alexandre Jollien, avec son infirmité, trouve de la joie à être ce qu'il est, comment pourrais-je moins faire, moi qui ai la chance d'avoir plus de chance que lui ?" 

La suprême chance, c'est de savoir faire avec sa malchance. Pour ce faire, il s'agit d'être bien entouré et, à mes yeux, de pratiquer une voie spirituelle. Mon grand problème a été d'idéaliser les autres et de faire le raisonnement inverse. Les autres, les personnes en bonne santé, me disais-je, ont tout pour être heureuses... Mais ma joie est avant tout un mode d'être...

Comment vous y prenez-vous, chaque matin, pour "bien faire et vous tenir en joie" - puisque tel est le programme spinoziste auquel vous vous conformez ? 

Depuis peu, notamment grâce au film "Intouchables", j'ai pris conscience que j'avais besoin d'aide pour les actes quotidiens. J'ai fini par comprendre que le handicap risquait, à long terme, de m'épuiser. Aussi, un assistant de vie vient tous les matins me donner un coup de main et nous avons établi un protocole de "mise en route". La première chose, avant les étirements, la douche et l'habillement, c'est accomplir une bonne action. Se décentrer, faire du bien. J'y vois une merveilleuse façon de démarrer la journée. Et de telles actions colorent tous les actes qui suivent. Dans le protocole, il y a aussi l'invitation à se détacher d'un objet par jour. Voilà qui est très concret, mais qui montre assez bien que la joie procède surtout du dépouillement, et non de l'accumulation.

On vous sent proche du bouddhisme, avec quelques lignes de fuite vers le christianisme et le spinozisme... Ce syncrétisme peut, a priori, paraître déconcertant... 

Je suis fondamentalement chrétien, mon coeur prie, et la personne de Jésus l'emporterait s'il fallait à tout prix "choisir son camp". Dans le même temps, il se trouve que la pratique du zazen m'aide à découvrir un esprit plus vaste et une joie qui sont déjà là, au fond du fond. Je ne parlerai pas de syncrétisme. J'essaie de suivre les pas du Christ. Et, paradoxalement, l'étude des textes bouddhiques et la méditation me conduisent au silence de la prière. Je crois qu'il y a des différences massives entre le bouddhisme et le christianisme ainsi que de fécondes convergences. Je renonce à établir des hiérarchies. Les deux voies peuvent nous conduire vers de très hauts sommets. Concrètement, la pratique du zen m'invite à mettre bas les idoles, à quitter peu à peu les repères, les catégories mentales qui entravent la liberté. Mais, d'emblée, la pratique du zen m'interdit de m'y installer et j'entends : "Le Christ n'est pas le Christ, c'est pourquoi je l'appelle le Christ." Plus je lis les soutras, plus l'Evangile me nourrit et plus je goûte à la transcendance, qui est insaisissable.

Comme saint François d'Assise, il vous arrive d'interpeller votre corps en le désignant par l'expression "Frère Ane"... Que voulez-vous dire ? 

Oui, j'aime à appeler mon corps Frère Ane. Mais j'avoue que je mets plutôt l'accent sur le mot "frère". La formule de saint François me paraît très douce, paradoxalement. Au fond, je commence à voir que le corps est un compagnon de route, que ses désirs, ses pulsions, ses besoins résistent parfois à la volonté, et tant mieux, finalement. Depuis, j'écoute Frère Ane...

Comment parvenez-vous à vous vacciner contre la colère, l'injustice, la mauvaise foi, l'imposture, et contre ce que les Pères de l'Eglise nomment le "mystère d'iniquité"? 

En laissant passer tout ça. En voyant aussi que je suis capable du pire comme du meilleur. Il est des attitudes très concrètes. Sans jouer aux vierges effarouchées, il suffit parfois de s'écarter des dangers, de détourner l'oreille des langues perfides, de se divertir un peu quand la colère ou la tristesse occupent le centre de la vie. Bref, de petites tactiques plus que des remèdes de cheval. Et, plus que tout, je crois que c'est la joie qui nous libère. Ce ne sont pas la privation et le renoncement qui mènent à la joie, mais c'est la joie qui conduit au détachement et qui aide à demeurer libre sans se laisser happer par les passions tristes.

https://www.lepoint.fr/chroniques/jollien-seule-la-joie-nous-libere-30-08-2012-1504569_2.php

 

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Ce qui n'est qu'efficacité anéantit l'âme ..

11 Novembre 2019, 14:59pm

Publié par Grégoire.

Ce qui n'est qu'efficacité anéantit l'âme ..

 

Partout Dieu nous attend, mais un Dieu en loques, mal rasé, inquiet - pas le soleil à crâne d'or des antiques processions religieuses. Ce Dieu-là ne s'encombre d'aucun rituel. Notre étonnement et une pointe de gaieté lui suffisent comme monnaie dans sa main tendue. J'appelle « Dieu » la vie à peine sortie du tombeau des conventions, mal fichue, décoiffée comme au sortir du lit, adorable. Et j'appelle « anges » ces gens qui s'intéressent passionnément à la vie et s'émerveillent de n'y rien comprendre. J'ai passé un dimanche après-midi chez des anges. Chacun était unique. Il n'y a pas de fabrique des âmes. Il ne peut y en avoir. Le songe, la sauvagerie et la décision soudaine sont les racines de l'âme. Ce qui n'est qu'efficacité l'anéantit.

Un des anges passait ses journées à dessiner avec des crayons de couleur les arcs-en-ciel qui illuminaient sa boîte crânienne. Il n'exposait pas ses œuvres, fuyait tout commerce. C'est un des signes certains pour reconnaître un ange : l'horreur des affaires. Un autre travaillait dans une banque et c'est encore un signe pour les distinguer : ils contredisent toutes les règles, même celles qui les définissent, et ne sont jamais là où nous avons coutume de les épingler, froids sur les tympans des cathédrales, endimanchés dans les livres de peinture. Ils parlaient des uns et des autres. Les âmes sont indéchiffrables, comment s'arrêter jamais de les commenter ? Le commentaire infini que tissent chaque jour nos confidences et nos émerveillements est le bruit que fait la caravane de l'éternel à nos fenêtres.

En écoutant ces anges, si drôles, je redécouvrais la vérité la plus fuyante qui soit : une âme triste est une âme qui se trompe. Un ange parla d'un de ses cousins qui avait dormi jusqu'à dix ans dans une caravane avec des bébés lions. Depuis qu'il n'avait plus de cirque, il allait comme représentant de commerce sur les routes, trois jours par semaine, et le reste du temps fréquentait les salles de vente où, sans avoir de quoi les acheter, il admirait les vieux soleils bradés. (Un jour, je me suis surpris dans le grand miroir rouillé d'un brocanteur et j'ai aussitôt pensé que je ne dépenserais pas un sou pour acheter quelqu'un comme moi.) Ce cousin des anges jugeait sa vie trop précieuse pour la perdre en actions. Il n'en faisait rien.

Ce matin, j'ai réalisé l'expérience magique de ce rien, quand le papier couleur sable de l'enveloppe s'est mis à boire l'encre de l'adresse que je venais d'écrire. (Les lettres qu'on écrivait jadis à la main amenaient au monde - par leurs pleins et leurs déliés vibrants de l'invisible - les premiers secours de l'âme.) J'ai regardé, fasciné, le brillant de l'encre noire disparaître des lettres, s'éteindre peu à peu comme une lampe qui se meurt ou comme quelqu'un qui, portant un flambeau, s'éloigne dans la nuit. Une seconde de contemplation ouvre les portails du temps : je venais de passer une vie entière à regarder un peu d'encre rentrer dans un peu de papier. Une vie nouvelle s'avançait. Nous vivons des milliers de vie par jour, les anges le savent qui ne veulent pas en perdre une miette. 

 

Christian Bobin, juillet 2009

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La plus grande aventure est peut-être de s’oublier soi-même, de négliger cette somme d’interdits qui est en nous et d’aller vers l’autre

9 Novembre 2019, 13:18pm

Publié par Grégoire.

La plus grande aventure est peut-être de s’oublier soi-même, de négliger cette somme d’interdits qui est en nous et d’aller vers l’autre

 

" La voix est un trésor qui se patine. On sait que les voix s'usent un petit peu, se creusent comme un évier sous la goutte d'eau. Mais on sait aussi que c'est un trésor qui se densifie. Si on a un petit peu d'oreille, les voix disent le meilleur de la personne et le chef d'oeuvre qu'est profondément une personne, est donné à entendre dans sa voix." 

"Il est possible que nous soyons, chacun de nous, psychiquement, spirituellement, comme des terrains toujours en danger d'inondation : inondations de mots, de traumas, inondation de savoirs inutiles, d'images aveuglantes et que c'est dans la rareté ou dans le peu, que l'immense à la chance de revenir, de resurgir."

Ce qui compte, à mon avis, c'est d'essayer d'être vivant, et pour être vivant, il faut parler et pour parler vraiment, il faut amener le silence dans sa parole, et amener le secret de sa vie dans cette parole sans le dévoiler, le faire juste vibrer. Il faut faire vibrer la peau de tambour d'un secret qu'on a dans le coeur, sans le dire, parce que ça serait l'anéantir et s’anéantir soi-même : le faire juste vibrer, c'est ce que j'appelle  "risquer".

"Le refus est peut-être la somme des conventions et des obéissances à laquelle nous répondons depuis le berceau ou presque. Aujourd’hui on vante beaucoup les exploits du corps physique, les aventures de marins ou d’alpinistes. Mais, la plus grande aventure est peut-être de s’oublier soi-même, de négliger cette somme d’interdits qui est en nous et d’aller vers l’autre. Je crois que c’est ça la plus grande aventure. Le plus bel exploit humain, c’est de susciter la naissance d’un vrai sourire sur les lèvres de quelqu’un qui vous fait face : ce sourire c’est le portail qui s'ouvre "

 

https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/christian-bobin

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L’enfer c’est d'avoir des bras et personne à étreindre

6 Novembre 2019, 17:42pm

Publié par Grégoire.

L’enfer c’est d'avoir des bras et personne à étreindre

" J., que beaucoup appelaient " mademoiselle " alors qu'elle avait déjà soixante ans,  travaillait comme bibliothécaire dans un centre culturel, recouvrant de plastique de lourds livres d'art qu'aucun lecteur ne venait emprunter. Ses goûts, son  humour et les teintes de ses robes : tout en elle semblait fragile et quelque peu désuet comme une aquarelle où la couleur rose eût dominé. Une douceur et une bienveillance cernaient les yeux de celle qui, parce qu'elle n'avait jamais causé de mal, aura traversé cette vie sur la pointe des pieds sans que nul ne la voie, sa mort ne faisant pas plus de bruit que de la neige tombant sur de la neige. Peut-être le monde est-il continuellement sauvé de l'anéantissement auquel il tend par de tels êtres que personne, jamais, ne remarque. 

Le monde n’est qu’efficacité. Lui obéir, c’est arracher cette divine maladresse que nous avons au fond de l’âme et qui est la pudeur même. Les petites mains volantes d’un nouveau né en sont la parfaite incarnation. Tout ce qui est réellement précieux et maladroit, timide, hypersensible.

Chacun travaille, travaille, travaille a son sombre intérêt, et ceux qui n’y travaille pas sont broyés. C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction.

Le beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternel."

Christian Bobin.

 

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C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

4 Novembre 2019, 10:04am

Publié par Grégoire.

C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais encore plus délicatement par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé. C’était à Lille, ville dont les briques rouges m’avaient durablement émues comme un petit enfant qui montre ses muscles. 

Certains visages ont passés entre des haies de serpents de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là étaient un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots, elles vont plus loin. Sa présence disaient une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça ? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

Elle souriait; elle avait perdue un enfant, il a de ça quelques années, en vérité il y avait une seconde. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce. 

Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs sourires doux m’étaient contagieux. Une flèche de gaité m’arrivait qui me perçaient le coeur. 

Mallarmé a élevé autour de la mort de son fils Anatole, la tombe aérienne d’un poème dont la délicatesse est comparable à celle des fougères, à leur manière de ployer sous des tonnes d’air sans perdre leur souplesses. Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui ne supporte plus aucun contact, même celui d’une brise. A Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit dit: « maintenant chante si tu peux, chante avec ce trou que j’ai fais dans ta gorge » La disparition en plein vol d’un enfant, c’est Dieu qui jette notre coeur aux bêtes; et Mallarmé voyez-vous, n’a pas chanté. Il a bégayé, angéliquement bégayé. Son livre élevé sur l’enfant mort est comme les briques restantes d’une bergerie en ruine.

Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s'effondrent, privées d'appui, et il ne nous reste plus qu'à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre cette compassion que le monde ignore.

L’inconsolable quand il est écrit engendre une paix comme une lampe proposant des ombres chinoises à l’enfant inquiet au bord de s’endormir. Quand je pense aux gens que j’aime, et même à ceux que je n’aime pas, quand j’y pense vraiment, les bras m’en tombent: la vie s’approche de nous, elle guette le moment favorable pour frapper et puis à chacun elle lance: « chante maintenant, vas-y, chante ». Ecrire est ce chant qui s’élève dans le noir. Je vous écris la nuit, je ne sais faire que ça. Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde et puis je le ramène à moi et je regarde les poissons d’or.  C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher. 

Christian Bobin.

 

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Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort.

1 Novembre 2019, 11:23am

Publié par Grégoire.

Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort.

Une religion c’est quelqu’un qui nous tire par la manche, pour nous rappeler que notre vie est plus grande que ce que nous en faisons.

Ce geste enfantin – tirer la manche de l’adulte aveuglé par ses soucis pour attirer son attention sur quelque chose d’émerveillant – ce geste est accompli par le Christ, par Mahomet ou par les mystiques juifs. Les trois religions du Livre sont là pour nous sortir du sommeil de nos volontés, de nos savoirs ou de nos conforts. L’un, le christianisme, rappelle que Dieu a le visage du premier venu. L’autre, l’islam, sans se lasser rappelle qu’il n’y a de Dieu que Dieu. Le troisième, avec le Talmud, rappelle que le sens de nos vies est toujours à déchiffrer, toujours en avant, à venir. Il y a aussi le bouddhisme qui donne à l’ouverture d’un lotus la lumière irradiée d’un matin du monde. Ces religions sont inusables. Elles seront là encore dans cinquante ou mille ans. Elles ne pourraient disparaître que si leur travail n’avait plus de raison d’être, se trouvait terminé.

Or nous serons toujours vaniteux, impatients, distraits : nous aurons toujours besoin de leurs piqûres de rappel. Mais elles ne sont pas le plus décisif pour le sort de la vie. Ce qui compte c’est le spirituel, et le spirituel c’est le noyau sauvage, la pudeur affolée dont les religions ne sont qu’une piètre traduction, un apprivoisement. L’esprit c’est le vent, les rafales de vent sur les dunes des phrases des livres saints. La grande, l’unique liberté.

On voit passer l’esprit dans les yeux en flammes de quelques gitans, de quelques poètes, de nombreuses personnes simples et ignorées du monde, dont le rayonnement dans l’invisible est plus fort que celui d’une étoile à son apogée. Dans vingt ans, dans cinquante ans, je ne sais ce qui demeurera de cette sauvagerie vitale. Les visages d’aujourd’hui sont recouverts de plastique. Les gestes meurent de se vouloir efficaces. La gratuité et la fantaisie s’enfuient du monde. Or Dieu logeait en elles incognito.

Personne ne veut mourir et c’est normal. Pour ne pas mourir on cherche à étendre son nom par la gloire, on élargit ses bras jusqu’à serrer une montagne d’or. On veut ce qui est précieux. On croit que ce qui est précieux est ce qui est isolé au sommet d’une gloire, d’une force, de la tour d’une banque. Mais on se trompe.

Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort. L’argent est un Dieu qui ne pardonne rien. Il ne supporte pas d’attendre. Malheur à l’isolé, au malade, au sans éclat. Les maisons de retraite sont des boîtes où le monde jette les visages qu’il ne veut plus voir. On n’applaudit que les gagnants.

Dans L’espèce humaine de Robert Antelme on voit un père, dans un camp de concentration, voler le pain de son fils. Nous en sommes là dans le camp de concentration de l’économie mondiale. Les religions en croyant vaincre la dictature de l’argent par la crispation de leurs rites, se durcissent, perdent de leur génie qui était celui de l’air, de la brise, du vent qui virevolte, va et vient. Il reste à penser que l’humain est indéracinable. La racine de l’humain c’est le spirituel, et le spirituel c’est venir en aide à ce qui souffre, aider à la circulation de l’air dans les poumons, du sang dans la parole, de la lumière dans les yeux. L’âme humaine est un cerf-volant dirigé par enfant. Pour l’instant ce cerf-volant est à terre. Il manque le vent, l’esprit. Dans vingt ans, dans cinquante ans, quand nous serons encore plus enfoncés dans la nuit, alors nous comprendrons, nous nous souviendrons de la grâce de la vie nue, sans puissance, sans prix. Il y a quelque chose de la vie qui ne tient pas dans un coffre-fort. Ce quelque chose – l’esprit d’enfance – est seul précieux. Le banquier, caché derrière le faux feuillage du faux arbre, était penché sur la photocopieuse. Je me suis approché en silence, je l’ai touché à l’épaule en criant « chat ! ». Les banquiers sont des enfants qui ont mal tourné.

Christian Bobin.

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