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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

21 Septembre 2019, 18:29pm

Publié par Grégoire.

y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

La question posée par Bobin est celle-ci : y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ? Sa réponse est oui, et c'est ce qui fascine. Oui, parce qu'il est du devoir de chacun de faire pousser un arbre jusqu'au bord du gouffre. Dans Éclat du solitaire, Bobin relève que le mot « manne » — cette nourriture tombée du ciel pour nourrir les Hébreux dans leur exode — signifie originellement un étonnement : « Qu'est-ce que c'est que ça ? » N'oublions pas que cet aliment, dit la légende, descend du ciel, donc ne doit rien au monde : telle sera, toujours, la première réponse des doctes au surgissement d'une parole qui semble n'appartenir en rien à leur socle culturel ou religieux : le « qu'est-ce que c'est que ça ? » est le doigt de l'Inquisiteur désignant ce qu'il ne peut entendre car tout en lui  habitudes, coutumes, rationalités, croyances — refuse de le comprendre. Telle fut, longtemps, la réponse  trop hâtive des lettrés aux livres de Bobin. Cette dureté dans la réception de l'œuvre la fortifia, accentua paradoxalement sa singularité, tout en l'épurant.

Dans ce camp de concentration qu'est le monde (Robert Antelme), tel un oiseau perché sur des fils barbelés, Bobin persiste à chanter malgré la nuit grandissante. Aujourd'hui, sa persévérance force l'admiration. Ceux qui s'étaient éloignés à l'approche du Très-Bas s'approchent à nouveau pour l'entendre. Devant les blessures infligées à la nature par les hommes, ceux qui raillaient hier son François d'Assise ne  peuvent que reconnaître la lucidité visionnaire de Bobin. Ce Cahier fait apparaître les nœuds de vérité qui trament cette œuvre vivace, où semble se réfugier tout ce qui reste de profondément humain. Il est la dernière étoile visible de cette Constellation des Poètes dont le fourmillement lumineux forme depuis toujours le terreau des pensées et des rêves, et sans laquelle la terre ne serait qu'un caillou sans vie.
 
Cahiers de l'Herne.

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La puissance de la lenteur ..

18 Septembre 2019, 10:17am

Publié par Grégoire.

La puissance de la lenteur ..
La puissance de la lenteur ..

Parlant de sa ville natale, Christian Bobin fait exploser toutes les notions tristes d’appartenance, de racines, voire d’identité. Il dessine ses rues, ses maisons préférées, le ciel qui roule au-dessus et contracte le tout dans le dessin d’une feuille d’automne, ou la minuscule cathédrale d’un flocon de neige.  Celui qui était réputé immobile, plus sédentaire qu’un arbre, se révèle en vérité habitant de tous les mondes, vagabond de tous les ciels.

Extrait : 

« Les nuages traînent au-dessus des toits orangés de l’usine. Ils hésitent à rentrer chez eux. Ils sont la part la plus humaine du cœur. La rue du 4-Septembre est en pente. D’un côté elle se précipite vers l’usine, roule et cogne son front contre les ateliers dont les toits de tôle ondulée aux bords coupants blessent les nuages. De l’autre côté la rue attaque Dieu par la face nord, elle monte, s’arrache à son bitume vérolé de petites pierres, bondit vers une colline où des arbres secouent coquettement leur chevelure à gauche, à droite. »

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Le développement personnel ou la pensée positive : religion actuelle de la non-pensée...

16 Septembre 2019, 10:01am

Publié par Grégoire.

Le développement personnel ou la pensée positive :  religion actuelle de la non-pensée...

Comment se « développer » quand on est sans cesse « enveloppé » par des coachs ? Comment le développement serait-il « personnel » quand guides et manuels s'adressent à chacun comme à tout autre ?

La philosophe Julia de Funès fustige avec délectation les impostures d'une certaine psychologie positive. « L'authenticité en 5 leçons », « La confiance en soi : mode d emploi », « Les 10 recettes du bonheur »... Les librairies sont envahies d'ouvrages qui n'en finissent pas d'exalter l'empire de l'épanouissement personnel. Les coachs, nouveaux vigiles du bien-être, promettent eux aussi sérénité, réussite et joie. À les écouter, il n'y aurait plus de « malaise dans la civilisation », mais une osmose radieuse. Nous voici propulsés dans la « pensée positive » qui positive plus qu'elle ne pense ! C'est le non-esprit du temps. Pourquoi le développement personnel, nouvel opium du peuple, rencontre-t-il un tel engouement ? Sur quels ressorts psychologiques et philosophiques prend-il appui ? L'accomplissement de soi ne serait-il pas à rechercher ailleurs que dans ces (im)postures intellectuelles et comportementales ?


Pour lutter contre la niaiserie facile et démagogique des charlatans du « moi », Julia de Funès propose quelques pépites de grands penseurs. Si la philosophie, âgée de 3 000 ans, est toujours là, c est qu'en cultivant le point d'interrogation, elle développe l'intelligence de l'homme, fait voler en éclats les clichés et les lourdeurs du balisé, et permet à chacun de mieux affirmer sa pensée et vivre sa liberté. L'esprit n'est jamais mort, la réflexion ne rend pas les armes, une libération est toujours possible !

 

Introduction

 

Du déodorant dont la publicité garantit une fraîcheur sans nuage à l’ambiance familiale et champêtre d’une lessive, en passant par la voiture véhiculant une osmose sans cri ni vomi, les écrans affichent un bonheur perpétuel, une euphorie conformiste. Les psychologies positives n’en finissent pas de vanter avec une sympathie solaire, mêlée d’une sottise satisfaite, l’empire de la sérénité, noyant tous les poissons de la négativité et des passions tristes. Les réseaux sociaux débitent des packs de niaiseries confucéennes en série, dans une phraséologie infantile truffée de clichés démagogiques. Les entreprises se lancent dans des marathonades de bien-être, plus stéréotypées les unes que les autres. Il n’y a plus de « malaise dans la civilisation », l’épanouissement personnel est devenu le nouvel « opium du peuple ». L’homme n’est plus « un loup pour l’homme », mais un chaton. Le développement personnel et sa horde de desservants épanouis ont évincé Hegel et Freud. Nous devons nager dans une harmonie radieuse. La béatitude est sur pilotage automatique. Nous voilà propulsés dans la « pensée positive », qui positive plus qu’elle ne pense. C’est le non-esprit du temps.

 

Cette positivité de comptoir édulcore les difficultés et la réalité à l’aide de mots doux et de Soupline langagière. Le réel n’est plus qu’une fonction support. Il faut museler les réalités mauvaises : tristesse, chagrin, angoisse, désespoir, solitude, pleurs, échec, incompétence, différence sont des termes proscrits du langage courant, car ils noircissent la réalité, que la « positive attitude » préfère rose bonbon. Un président français (ironique jusqu’à s’appeler du nom d’un autre pays) souhaitait supprimer du dictionnaire le mot « race », comme si ce mot une fois gommé allait faire disparaître le racisme. Le mot « chien » ne mord pas…, le mot « meurtre » ne tue pas ! Mais la moindre négativité est à bannir. À une négation, on répondra désormais par un horripilant « pas de soucis » pour atténuer le « non », immédiatement perçu comme un refus tranchant dans notre harmonie si duveteuse ; aux personnes « handicapées » nous préférons des « situations de handicap » ; les aveugles deviennent les « non-voyants » ; les petits, des « verticalement contrariés » ; les non-Blancs, des « personnes issues de la diversité » ; les vilains cancres, de géniaux « hyperactifs précoces » et pour tout type de conflits nous avons désormais à notre disposition des « médiateurs », censés atténuer les moindres animosités.

 

En philosophie, cette tendance à privilégier la réalité des mots sur la réalité des choses s’appelle le nominalisme. En langage courant, c’est ce que l’on nomme les bons sentiments, comme si positiver les mots allait positiver les choses. À l’opposé du nominalisme et des bons sentiments, nous avons la pensée philosophique réaliste, acte – courageux – de voir et dire le réel en face, de préférer « un réel douloureux à une illusion réconfortante », comme le dit souvent Michel Onfray. La philosophie ne fait l’économie d’aucun péril, en se confrontant à tout ce que la vie peut avoir d’atroce ou de tragique. Elle ne pense pas que le négatif n’existe pas, ou moins que ça, mais que c’est au contraire en nommant les choses qu’on n’ajoute pas au malheur du monde1Or toute négativité doit impérativement se liquéfier dans une société emplie de moralisation béate. Pour les malheureux, les tristes et les désespérés, inutile de râler, de pleurer, de s’effondrer, de vociférer, de critiquer, de se désolidariser de la masse heureuse, mieux vaut-il se faire… suivre (trop inquiétant et psychiatrique), aider (trop faible et inégalitaire), ou accompagner (plus positif et égalitariste, c’est donc ce mot qu’il conviendra d’adopter aujourd’hui en France).

 

Deux types d’« accompagnement » sont actuellement en vente sur le marché. Les ouvrages de développement personnel, dans lesquels il nous est conseillé de positiver, de gagner en estime de soi et de copiner avec le dalaï-lama : « La Recette du bonheur », « Les Clés de de l’épanouissement », « L’Authenticité : mode d’emploi », « Les 5 blessures qui empêchent de vivre », « Ranger sa maison pour mieux se trouver », « Ne pas contrarier son intestin pour vivre équilibré », « Méditer pour s’apaiser », etc. L’abondance de ces produits ne garantit toutefois pas une grande diversité d’idées, car ces manuels utilisent systématiquement les mêmes rouages rhétoriques. Une fois décelés, il est aisé de comprendre en quoi ces bibles d’épanouissement sont de véritables leurres intellectuels.

 

Quant au second type d’accompagnateurs, les coachs, ces nouveaux prêtres, à suivre leurs conseils nous gagnerions en « joie », en « paix », en « assurance », en « sérénité », tout comme les candidats essuyant une défaite aux élections s’annoncent toujours « sereins », bien que manifestement furibards.

Si ces artifices et artificiers rencontrent un tel engouement, c’est davantage par l’attrait de leurs promesses et les attentes de personnes assoiffées, que par la rigueur de leur contenu et des aides proposées.

 

Pourquoi tant d’attentes ? Sur quels ressorts psychologiques et philosophiques prennent-ils appui ? Que nous font croire, espérer, convoiter ces modes comportementales et langagières ? Nous tracerons la généalogie du besoin d’épanouissement personnel.

Quelles techniques le développement personnel met-il régulièrement en œuvre ? Nous proposerons une déconstruction philosophique de ces dernières pour ne jamais plus se laisser envoûter par les simulacres d’épanouissement que le développement personnel arbore.

Enfin, quelles idéologies véhicule-t-il insidieusement, et comment s’en libérer ? L’« épanouissement » ne serait-il pas à rechercher ailleurs que dans ces (im)postures intellectuelles et comportementales ? Les grands penseurs nous permettront d’élargir les points de vue, de déverrouiller les grilles de lecture, de déjouer les farces et attrapes, pour oser la difficile liberté d’être soi-même.

 

Précisons que l’enjeu de ce livre n’est pas d’attaquer les coachs ou tel ou tel auteur de développement personnel cité en particulier, mais de révéler les méthodes rhétoriques utilisées derrière l’efficacité promise, ainsi que les opinions véhiculées sous la pseudo-sagesse affichée. Une vision de l’individu illusoire et culpabilisante en découle, qui loin de libérer les êtres les asservit. Comment libérer l’individu de toutes ces balises comportementales ? Tel est l’enjeu de ce livre.

 

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Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ?

7 Septembre 2019, 01:02am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ?

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ? Nous croyons les aimer eux-mêmes, mais qu'est-ce que c'est : ‘eux-mêmes’ ? Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ?

Christian Bobin.

 

 

La vérité la plus profonde d'une personne n'est pas ce qu'elle fait, ou ses actes, bons ou mauvais. Elle est dans ce que nous ne pouvons pas faire. Elle est dans l'accueil de ce qui est et qui s'impose à nous. C'est ce qui est, qui existe et qui n'est pas nous, qui nous renouvelle et nous fait naitre à nous-même ! 

La vérité de notre personne implique donc une conversion du regard : contempler c'est voir ! C'est à dire, ne jamais aborder le réel, l'autre ou soi-même à partir de ce que nous en connaissons déjà, à partir du passé, ou encore à partir de nos compétences ou de nos choix. On ne nait à nous-même, que dans la mesure où on laisse ce qui existe nous déborder, nous faire naitre à autre chose que nous, que ce que nous pensons, rêvons ou désirons...

Autrement, nous nous empêchons d'aller plus loin que nous même. Nos rêves, aussi grand soient-ils, sont rien à coté de ce qui existe. Et on sait combien nos rêves peuvent nous tyranniser, nous faire rester relatifs à nous-mêmes et tuer un lien d'amour, faire avorter un lien personnel qui, lui, nous oblige à nous quitter nous-mêmes... Pourquoi ? parce que nos rêves, nos projets sont nos bébés, ils sont notre prolongement, on les maitrise, on voit leur fruit, ils nous ennoblissent. L'autre, en nous attirant nous appauvrit, nous rend vulnérable, relatif et fragile. Et ça, c'est insupportable pour quelqu'un qui fait de soi-même, sa fin, son but. 

Seul l'autre dans sa bonté personnelle nous permet de nous quitter nous-mêmes et nous ouvrir au Tout-Autre. 

Grégoire Plus.

 

 

Je voudrais arriver à la mort aussi frais qu'un bébé, et mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau. L'émerveillement crée en nous un appel d'air. L'éternel s'y engouffre à la vitesse de la lumière dans un espace soudain vidé de tout... » 

Christian Bobin. 

 

 

 

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On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

4 Septembre 2019, 00:00am

Publié par Grégoire.

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Patrice Franceschi est un écrivain et aventurier français. Il est également cinéaste, aviateur, marin et officier de réserve. Il a reçu en 2015 le prix Goncourt de la nouvelle pour son livre Première personne du singulier. Il vient de publier un recueil de nouvelles d'anticipation dans lesquelles il imagine quel serait le monde demain s'il est livré au transhumanisme et à la transparence: Dernières nouvelles du futur (éd. Grasset, février 2018).


FIGAROVOX.- C'était le dernier endroit que vous n'aviez pas découvert, mais à présent c'est chose faite: l'infatigable aventurier est parti en expédition dans le futur. Cette exploration était-elle à la hauteur des précédentes que vous avez accomplies?

Patrice FRANCESCHI.- Pour un écrivain aventurier, littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie. Cette question me hante depuis des années: que va devenir l'homme demain? Car aujourd'hui l'homme est attaqué de toute part par la modernité. L'exploration de l'avenir m'est apparue comme une nécessité intérieure absolue. Dans les deux pôles de mon existence, que sont l'écriture et l'aventure, j'ai tenté de comprendre comment marche le monde, de découvrir ce qu'est la vie, et de savoir qui sont les hommes. J'ai donné quarante années de ma vie, d'aventure en aventure, de guerre en révolutions, à tenter de répondre à ces trois questions. Celle que je pose à présent est l'ultime, mais de toutes la plus grave: que va devenir l'homme? Avant moi, Huxley et Orwell se la sont posée. J'ai voulu rejoindre dans ce livre la même préoccupation que ces deux grands auteurs que j'admire.

L'une de vos nouvelles est précédée de cette note du narrateur: «Toute ressemblance avec les événements [actuels] ne saurait être qu'exagérée». Allez savoir pourquoi, mais on a du mal à s'en convaincre…

Littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie.

Et vous auriez raison, car nous avons déjà fait aujourd'hui un premier pas dans le monde du futur! Un écrivain, à mon sens, doit écrire uniquement s'il a quelque chose à dire. Pour avoir passé la plupart de mon existence dans des sociétés qui ne sont pas la mienne, j'ai acquis une expérience sur le monde d'aujourd'hui, et c'est à partir de cette expérience de quarante années d'aventure et d'engagements que j'ai essayé d'imaginer le monde de demain. En particulier, les cinq années que j'ai vécues aux côtés des Kurdes de Syrie dans leur lutte contre l'islamisme sont celles qui m'ont le plus marqué. Peut-être aussi le plus inquiété… Dans la bataille de Manbij à l'été 2016, ces quatorze nouvelles que j'avais en tête depuis longtemps se sont d'un seul coup cristallisées. J'ai demandé à mes camarades un peu de papier et un crayon, et pour la première fois depuis longtemps, j'ai écrit un livre entièrement à la main... Le hasard a d'ailleurs fait que la bataille s'est achevée le jour même où je mettais un point final à ce livre. C'est dire combien pour moi l'écriture est consubstantielle à la vie et à l'aventure.

Justement, le voyage que vous nous faites accomplir est inquiétant: d'une nouvelle à l'autre, on sombre un peu plus dans l'inhumanité morne d'un futur où la vidéosurveillance a annihilé toute forme d'intimité, la «médecine prédictive» vous apprend avec précision toutes vos infirmités à venir… Face à cela, quelques irréductibles résistent encore et toujours au culte de la performance et au transhumanisme, réunis sous la figure tutélaire de Sénèque. Qu'a donc à nous enseigner la philosophie stoïcienne sur notre futur?

Puisque j'ai tenté, modestement mais avec fermeté, de faire avec ce livre ce qu'Orwell et Huxley ont fait respectivement dans 1984 et Le meilleur des mondes, j'ai choisi d'adopter une vision toute aussi pessimiste. Mais je ne pouvais pas laisser le monde de demain sans espoir (à défaut d'illusions). J'ai donc introduit dans mon livre un réseau de résistants, baptisé «réseau Sénèque», parce que la philosophie stoïcienne qui a fait la civilisation occidentale et la grandeur de notre culture possède encore aujourd'hui en elle-même tous les ingrédients intellectuels, éthiques et littéraires pour résister à la destruction de l'homme en tant que tel. Contre nous, le transhumanisme ne dit rien d'autre que cela: l'homme tel que nous le connaissons a fait son temps, et il doit être remplacé par un homme meilleur, augmenté. J'affirme donc que c'est dans la philosophie stoïcienne que nous trouverons la force de faire l'homme de demain tel que nous le voulons, et non tel que les transhumanistes le rêvent. L'humanisme a plongé ses racines dans le stoïcisme: les Lumières nous ont enseigné que la finitude est bien plus souhaitable que l'éternité. Nous avons besoin de cette philosophie pour résister aux pièges d'une nouvelle humanité.

Or ce «réseau Sénèque», sorte d'ultime sursaut de la conscience morale de l'humanité, prétend sous votre plume «accroître éthiquement» l'homme. Mais l'augmentation morale de l'humanité, en quoi cela consiste exactement?

La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu.

Dans la société de surveillance généralisée, qui est déjà en train de s'installer, nous sommes menacés dans notre liberté. Je fais aussi le constat que les progrès humains, éthiques, ne cessent de stagner, alors même que les progrès technologiques sont en plein essor. Or il me semble que l'augmentation technique est secondaire par rapport à l'augmentation éthique, qui consiste à augmenter la moralité du comportement des hommes. Une humanité où les gens se comporteraient infiniment mieux les uns envers les autres serait une putain d'humanité augmentée! Voilà la vraie société de bonheur, celle que nous devons défendre! Les progrès technologiques, eux, nous promettent certainement une augmentation sur le registre de la performance, mais au prix d'un asservissement de l'humanité à la raison du progrès. Le réseau Sénèque n'est pas contre la technologie en soi, mais il s'oppose contre le veau d'or de cette technologie. Or un marteau n'est jamais une valeur, ce n'est qu'un outil. La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu. Et quand un homme finirait par atteindre enfin l'éternité promise ici-bas, il ne s'agirait pas d'une victoire contre la mort, mais au contraire d'une angoisse encore plus profonde de la mort. Devant une telle promesse, n'importe qui ne peut que se réfugier dans sa solitude et fuir toutes les menaces... pour ne pas perdre une vie si chèrement gagnée.

Parmi les questions éthiques que vous soulevez, il y a celle de la surveillance: tel l'œil de Dieu fixant Caïn dans le vers hugolien, vos personnages sont épiés par des caméras jusque dans leur salon. À l'heure des réseaux sociaux, de l'état d'urgence, de #MeToo et des bureaux en open-space, ne vit-on pas déjà dans cette société de la transparence?

Tout mon livre dit une chose, c'est que plus que jamais, la modernité est une suite d'attaques contre l'humanisme, contre l'homme tel que nous nous le représentions jusqu'à maintenant, avec sa finitude et sa fragilité. En réalité, la modernité d'aujourd'hui affirme que la vie privée doit devenir une anomalie, et que la transparence est une obligation morale. Tout ce que nous dissimulons devient suspect: ce qui faisait notre individualité et notre liberté est alors remis en cause. Cette idée s'installe tout doucement que nous sommes tenus de tout dire, de tout partager de notre intimité. Bernanos l'avait compris, lui qui disait que «la civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». Comme Huxley et Orwell, Bernanos était hanté par le futur, non un futur comme fiction mais comme anticipation, et la réalité aujourd'hui lui donne raison. Car les attaques contre l'humanisme, que relatent ces nouvelles, sont aussi des attaques contre notre intériorité. Supprimer le dialogue intérieur pour l'extérioriser, dans la surveillance absolue, c'est le monde glacial qu'on nous vend avec un immense sourire. La novlangue qui apparaît dans ces nouvelles traduit cette conspiration visant à transformer les citoyens que nous sommes en «consommateurs», vivant finalement dans une termitière immense. Mais ce monde-là se fait sans nous, sans qu'un consentement collectif nous ait été demandé. Si nous ne réagissons pas dès aujourd'hui, nos enfants vivront dans un monde qu'ils n'auront pas choisi, en ayant même oublié qu'autrefois existait un monde libre dans lequel nous pouvions courir en toute insouciance à cheval dans les vastes plaines sans que quiconque ne vous demande quoi que ce soit. Avec les risques inouïs que cette liberté comporte, je crois néanmoins que son abandon provoquerait en nous une profonde nostalgie.

Ce monde du futur semble plus sûr que le nôtre. Et lorsque l'on se rebelle contre la machine, par exemple en laissant naître des enfants dont le séquençage génétique est insuffisamment parfait, on crée des monstres qui vont jusqu'à reproduire les crimes des nazis! Pourtant, vous faites malgré tout un éloge de l'imperfection…

La nouvelle que vous évoquez dans votre question dit une chose: il faut réfléchir, non pas seulement à ce que nous faisons, mais sur ce que nous faisons. Or lorsque l'on nous vend la «médecine prédictive», il faut y réfléchir à deux fois! Poussée à son terme absolu, la médecine prédictive ne peut que devenir la prison effroyable des individus les plus faibles. Nous courons le risque de retourner à l'eugénisme et à l'exploitation des plus faibles par les plus forts. Il ne faut pas préférer les imperfections de l'homme tel qu'il est, mais se méfier des paradis que l'on nous promet. Seul l'exercice de la philosophie et de notre libre-arbitre peut nous permettre de discriminer entre les innovations que l'on nous propose, pour reconnaître celles qui contreviennent à l'idée que nous nous faisons de notre liberté. Entre l'imperfection de l'homme et la promesse d'un paradis glaçant, je crois que nous devons nous méfier. Cette nouvelle engage tout le monde à faire de même.

Dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler.

Un alpiniste rétorque quelque part dans une nouvelle, au juge qui lui reproche d'avoir pris des risques inconsidérés: «L'alpinisme est fait pour dépasser les bornes - que nous appelons limites. […] À quoi bon vivre longtemps, si c'est pour ne pas vivre pleinement?» Selon vous, pas de liberté sans prise de risque?

Le risque est consubstantiel à la vie, et cela signifie que l'on ne peut vivre sans l'accepter. Tout cela traduit l'idée d'un continuum entre la vie, le risque et la liberté. À l'époque dans laquelle nous entrons, où la sécurité et la prospérité deviennent les étalons de tous les choix humains, nous sommes tentés d'éliminer toute vie libre, pour nous précipiter dans une société entièrement aseptisée. Il y a encore trente ans, nous avions une profonde admiration à l'égard des hommes qui prennent des risques. Aujourd'hui, ceux-là sont suspects, et peut-être me reprochera-t-on d'ailleurs moi-même d'avoir couru des risques inconsidérés. Nous sommes déjà en train de changer de paradigme, et le résultat de tout cela sera l'édification d'une immense prison à barreaux dorés, en produisant quantité de normes et de procédures, de bureaucraties dont le seul but est de nous empêcher de vivre nos aventures.

L'acte suprême de résistance face à cette dystopie du (proche) futur, c'est d'échapper à Big Brother pour lire Verlaine, Saint-Exupéry ou Térence. Pourquoi eux?

J'ai choisi Verlaine car c'est l'un de mes poètes préférés. Par ailleurs, dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler, et ceux qui auront encore envie d'en lire seront contraints de se cacher pour le faire! Dans ma première nouvelle, qui imagine la société de surveillance de demain, j'imagine donc que les utilitaristes du futur interdiront la lecture de nos grands poètes, car c'est une perte de temps pour les consommateurs.

Térence… ah, Térence! C'est lui qui, au début de l'empire romain, institue avec Scipion les fondements d'une éthique. C'est lui aussi qui aurait dit cette belle phrase: «Rien de ce qui est humain ne m'est étranger». À mon sens, c'est là le début de l'humanisme, le vrai, un humanisme viril! Ce même humanisme qui réapparaît avec la Renaissance et est affirmé encore avec force par les Lumières.

Quant à Saint-Exupéry, il est comme moi aviateur et écrivain. Sa plume a la dimension de l'espace: il a toujours cherché à vivre sa liberté puissamment, préférant profiter intensément de chaque seconde plutôt que de compter le nombre des années. Saint-Exupéry est à mon sens un héritier des philosophes stoïciens pour cela.

Mais finalement, plus que l'attitude stoïque du philosophe, vous semblez adopter l'ironie cynique du pessimiste… à l'image d'ailleurs des ultimes lignes du livre. Avec ces funestes Dernières nouvelles, est-ce que vous livrez votre dernier mot?

Je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté.

La fin de ce livre laisse entendre un instant que l'homme libre et vrai aurait triomphé… Mais en réalité, je me refuse à le croire. Le monde est trop gris pour pouvoir être entièrement blanc ou noir. Je ne crois pas que nous puissions faire du monde de demain exactement le monde que nous voulons. C'est un appel à la vigilance: je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté. C'est un risque renouvelé à chaque instant. La Fontaine déjà l'avait compris: si l'on veut vivre, il faut préférer la liberté du loup maigre et efflanqué que la sécurité du chien gras, entravé par ses chaînes. Je plaide donc que nous devons préférer cette liberté absolue à toutes les autres. Et de tous les livres que j'ai écrits, celui-ci est celui auquel je tiens le plus, car j'y ai dit avec le plus de force l'inquiétude qui m'envahit. Lorsque j'ai commencé à écrire, il y a des années, jamais je n'aurais imaginé avoir ces craintes. J'ai toujours cru à la liberté, et je souffre aujourd'hui de la voir ainsi menacée.

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2018/02/16/31006-20180216ARTFIG00331-patrice-franceschi-l-idee-s-insinue-que-nous-sommes-tenus-de-tout-partager-de-notre-intimite.php

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Ce sont nos maladresses qui nous sauvent...

2 Septembre 2019, 00:47am

Publié par Grégoire.

Ce sont nos maladresses qui nous sauvent...

Il n'y a pas d'autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore.

Les œuvres issues du vide ont une grâce comparable à celle du vent sur un champ de blé. Elles sont le vent, elles sont le champ. Elles donnent à voir les cordes d'un silence.

Ce sont nos maladresses qui nous sauvent. Nos habiletés nous mènent aux enfers.

L'odeur de miel me soûle en traversant le pont. Elle peint à la feuille d'or les alvéoles de mes poumons. Mon hôte qui me raccompagne à la gare de Strasbourg est un homme sensible. Il me montre les ruches alignées sur la berge en bas : la ville abandonne cet espace aux abeilles meilleures ouvrières de France. Je me penche, je regarde : les ruches, collées par cinq ou six les unes aux autres, ressemblent à des cercueils - les plus espérants que j'aie jamais vus. Elles dégagent une odeur de sainteté. Ce sucré de la fleur c'est comme l'enthousiasmante odeur de pain chaud - quelque chose qui indique une porte ouverte du paradis, et même : aucune porte. L'ouverture absolue. 
 
Nos cœurs sont ces cercueils d'abeilles. La lumière des jours s'y métamorphose à notre insu en sentiment inexplicable que vivre vaut la peine, toute la peine.

Il faut ouvrir une porte là où il n'y en a pas, puis laisser entrer le silence qui est le seul vrai Dieu.

Christian Bobin, la nuit du coeur.

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