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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'instant de la catastrophe..

29 Mai 2019, 00:17am

Publié par Grégoire.

L'instant de la catastrophe..

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C'est l'instant de servir qui est chez elle l'instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement. Mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout de son nez : j'ai passé des heures dans la cuisine pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu'est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place?

J'aime cette échappée de l'ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements baclées. Elles ajoutent à la beauté de l'ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petits diables qui récitent la prière vitale : mon Dieu, protégez nous de la perfection, délivrez-nous d'un tel désir

Christian Bobin.

 

 

 

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Le péché ? un défaut d'attention, mais un défaut -panique- d'attention !

27 Mai 2019, 00:50am

Publié par Grégoire.

Le péché ? un défaut d'attention, mais un défaut -panique- d'attention !

Un péché, c’est juste un ensommeillement de soi dans soi, un engourdissement, une dissolution, et c’est peut-être ce qui est en train de se passer par moment dans nos vies, avec les images, avec la sollicitation éternelle, impitoyable, épuisante d’avoir à regarder sans regarder, et qu’on ne vous laisse pas en repos avec ça; l’esprit à a voir avec ça, l’esprit c’est de se ressaisir … c’est devenir vraiment soi en fait, vous n’oublierez jamais quelqu’un qui est lui-même; mais si quelqu’un se confond avec le monde -ce qui n’est pas souhaitable, la personne devient un peu interchangeable, c’est celle-ci mais ça peut-être le voisin, ça peut-être la voisine, il y a déjà eu lieu.. et le visage, cette chose jadis irremplaçable, ce mot qui s’est envolé du nid et qu’on appelait l’âme, et ce mot qui ne sait plus revenir dans son nid parce que l’arbre a été coupé, ce mot l’âme : on sait ce que c’est quand on perd quelqu’un, on sait très bien ce que c’est; on est tous des très très grand théologiens quand la hache tombe, ou devant un rire d’enfant..

Je vois le vide qu’il y a entre les hommes, plus grand que celui qui sépare une étoile d’une autre étoile. Chacun travaille, travaille, travaille a son sombre intérêt, et ceux qui n’y travaille pas sont broyés. 

Tout ce qui n’aura pas été soulevé par l‘amour s’écrasera en enfer, ou plutôt s’y écrase. Car l’enfer autant que le paradis est nos yeux, ici. Nous sommes des aveugles dans un palais de lumière. C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction.

Christian Bobin.

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Nos défaites nous ont déjà ouvert la porte de l’éternel..

25 Mai 2019, 00:39am

Publié par Grégoire.

Nos défaites nous ont déjà ouvert la porte de l’éternel..

Le beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternel. Nous sommes plus grand que le monde.. nous sortirons vainqueurs de cette épreuve, vainqueur et balbutiant de fatigue. 

Le monde n’a que la puissance que nous lui donnons. On a fait du travail un malheur, et de l’absence du travail un malheur encore pire, parce qu’il faut aujourd’hui qu’on justifie de ce qu’on fait sur terre.. mais en vérité, on n’a pas à justifier, on n’a pas à rendre compte de notre existence, on est là parce qu’on est là ! Personne ne travaille plus qu’un chômeur ! Personne ! Personne n’est plus sujet à la pénibilité, à la dureté, à la souffrance d’un travail parfois vide de sens qu’un chômeur. Personne n’est plus employé qu’un chômeur. Il est employé à se détruire lui-même, jour et nuit, seconde après seconde. C’est le contraire de l’oisiveté le chômage.. ces mots ne sont pas des mots, en vérité ce sont des chiens qui sont dressés par les économistes et qui nous sautent dessus : le chômage, combien ça coute, on ne peut pas faire ça, le budget, un bilan, ces choses là qui sont lâchés vers nous par des meutes de gens ivres d’efficacité, ivrognes d’efficacité, ces choses là il faut d’abord les débaptiser. Il faut tout revoir. C’est pas très compliqué, il faut tout revoir. Ce qui est compliqué c’est quand il faut toucher une chose et laisser une autre à coté.. aujourd’hui c’est bien, parce qu’aujourd’hui le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir, donc c’est pas si compliqué.. 

Christian Bobin.

 

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La merveille, c‘est d'exister; il n’y en a pas d'autre.

23 Mai 2019, 00:13am

Publié par Grégoire.

La merveille, c‘est d'exister; il n’y en a pas d'autre.

"L'automne prend comme un feu. Quelques pas dans la forêt. Des milliers d'événements flottent dans l'air au parfum de pourriture noble. Leur somme fait ce que nous appelons "rien". En vérité, il y a deux sortes de rien. Aujourd'hui un moine mendiant comme toi Ryokan, on le chasserait à coup de pieds dans les fesses, puis on reviendrait à ce rien surchargé qui mets nos jours sous tutelle. Seul ce qu'on désigne du doigt d'un poème fait partie du divin de la vie. Un scarabé plus riche dans sa mort que Ramsès II, une petite machine à coudre pour les anges.

L'écriture s'enfonce dans le coeur du lecteur comme une aiguille de couturière. C'est pour y faire entrer un jour miraculeux."

Ch.Bobin - Un bruit de Balançoire

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DOULEUR ET GLOIRE

21 Mai 2019, 02:32am

Publié par Grégoire.

DOULEUR ET GLOIRE

Entouré de ses comédiens fétiches, Pedro Almodóvar raconte dans Douleur et Gloire son histoire à travers un cinéaste fictif incarné par un Antonio Banderas grisonnant. Ce sera le messager de Pedro Almodóvar, reclus entre les quatre murs de son appartement luxueux, en proie à la maladie et aux souvenirs. Sur sa table traînent des invitations par paquets, indiquant combien son art a compté et combien le temps a passé, sans le ménager.

Convié par la Cinémathèque de Madrid à présenter son chef-d’œuvre ultime, Sabor, le cinéaste hésite à accepter, la faute à un clash médiatisé avec son acteur principal. Rongé par cet épisode, il décide de revoir ce film avec un nouveau regard. Il recontacte le comédien et le convainc de faire la présentation du film en duo.

 

Ils se retrouvent comme deux ados et se replongent dans leur tournage houleux tout en se défonçant à l’héroïne, histoire d’apaiser les esprits. À travers ces trips, le cinéaste entrevoit son enfance : sa mère sévère, la misère, ses premiers émois amoureux… Mais quand il revient dans la réalité, son ex-comédien déniche un de ses scénarios très personnels.

L’écriture sensible et délicate de Douleur et Gloire nous emmène dans l’univers intime de Pedro Almodóvar, puisqu’on est clairement face à un film autobiographique. En famille, presque, il redirige ses acteurs fétiches en utilisant deux temporalités : l’enfance et l’âge adulte. Un rythme qui permet de créer deux atmosphères, l’une solaire, l’autre sombre et pessimiste.

S’il a bâti une carrière monumentalement longue de 40 ans de cinéma, le réalisateur espagnol n’a rien perdu de son talent, restant fidèle aux thèmes qui lui sont chers : la drogue, la maternité et l’homosexualité.

Cette perle colorée pose la question de l’inspiration des artistes et de leur pudeur à travers leurs créations : comment un film peut être un puzzle de brefs moments d’évènements réels nourrissants, prêts à enrichir la fiction ? Comment un cinéaste se cache derrière ses personnages et jusqu’où peut-il aller, dans ses révélations, pour qu’on lui foute la paix ?

Cette réflexion autocentrée est la pièce maîtresse de ce film merveilleux qui montre des personnages moins bavards et excentriques qu’à ses débuts, puisqu’ils ne se battent plus pour les mêmes causes. Ici, Pedro Almodovar fait face à ses 69 ans, laissant penser que l’écriture de Douleur et Gloire a été, quelque part, thérapeutique.

Ce qui est certain, c’est qu’après avoir couché sur pellicule ses souffrances, il pourrait bien se diriger vers la gloire, en gagnant la récompense ultime, à savoir la Palme.

 
 

 

 

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La muraille de Chine

19 Mai 2019, 00:12am

Publié par Grégoire.

La muraille de Chine

La vitesse du poème n'est comparable qu'à celle du sourire sans cause du nouveau-né. 

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l'englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s'écroule, c'est parce que tout renaitra avec elles, avec ces pulsations colorées d'un ciel sauvage remonté des gravats.

La main délicate du vent sur les chardons fait honte à la main des mères.

Le plus beau d'un livre est cet instant où, sous le choc d'une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Christian Bobin.
 

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C'est par distraction que nous n'entrons pas au paradis de notre vivant....

17 Mai 2019, 14:23pm

Publié par Grégoire.

C'est par distraction que nous n'entrons pas au paradis de notre vivant....

Faire sans cesse l’effort de penser

à qui est devant toi,

lui porter une attention réelle, soutenue,

ne pas oublier une seconde

que celui ou celle avec qui tu parles

vient d’ailleurs, que ses gouts,

ses pensées et ces gestes

ont été façonnés par une longue histoire,

peuplés de beaucoup de choses et d’autres gens que tu ne connaitras jamais.

 

Te rappeler sans arrêt que celui ou celle que tu regardes ne te doit rien.

 

Cet exercice te conduit à la plus grande jouissance qui soit:

Aimer celui ou celle qui est devant toi, l’aimer d’être ce qu’il est, une énigme,

et non pas d’être ce que tu crois, ce que tu crains, ce que tu espères,

ce que tu attends, ce que tu cherches, ce que tu veux."

 

Christian Bobin

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Aberrations chromatiques

14 Mai 2019, 00:06am

Publié par Grégoire.

Aberrations chromatiques

"On m'avait appris à prier le soir selon la pauvre théologie des vieillards, c'est-à-dire à genoux au pied du lit. Des feuilles d'eucalyptus infusaient dans un peu d'eau sur le poêle. Je fermais les yeux pour abolir le monde et ses industries corruptrices du cœur au profit d'une espèce de théâtre ambulant où triomphait un œil solaire trouant un décor de carton"

Après Le Cénotaphe de Newton (Gallimard, 2017), immense chronique du XXe siècle, Dominique Pagnier nous donne avec Aberrations chromatiques un nouveau recueil de poésie, où l’on retrouve le mélange de prose et de vers qui déjà composait Le Général Hiver ( Champ Vallon, 2012). Surtout, l’on aime voir revenir, dans la collection blanche, des poèmes en prose de la même eau que ceux qui ont fait ses premiers recueils dans cette même collection, depuis Faubourg des visionnaires (1990) jusqu’aux Amours (1998). C’est la même écriture dense et dansante, tout en volutes, en gloires et en vapeurs, plutôt baroque si l’on accepte la transposition d’art. Elle n’est pas infondée, tant ici la prose de Pagnier, comme le vers pour Hugo, s’impose comme une « forme optique ». L’attention poétique, toutefois, que Hugo dédiait à la pensée, se trouve chez Pagnier consacrée à la sensation et à la vision. Ainsi le recueil s’ouvre-t-il sur le point de vue des animaux pour s’achever sur celui du poète. Entretemps auront apparu maints phénomènes et instruments d’optique, phosphène et aurore boréale, prisme, loupe et zootrope, mais aussi et surtout un télescope dont l’oculaire fait voir au ciel des astres qui n’y sont pas. On appelle aberration chromatique l’apparition de défauts colorés dans l’image d’un objet perçu à travers une lentille (c’est un peu la bête noire des photographes !). Dans le texte éponyme (58), le poète se dit sujet à de telles illusions d’optique. Et nous, lecteurs, ne sommes pas toujours sûrs de ne pas voir flou lorsque notre œil s’applique à l’oculaire. Si l’on devine bien la chronique d’une très ancienne famille, d’une espèce de diaspora dont le poète est l’héritier, c’est aussi, par là même, la légende de l’humanité. Également historien et géographe, Pagnier nous promène à travers l’Europe de l’Est, de l’Yonne jusqu’en Sibérie mais aussi, de manière plus imprécise, vers quelque « empire oriental », à travers plus d’un « royaume inventé ». Quant à la temporalité, tout en semant çà et là quelques millésimes, il en récolte infatigablement la référence biblique, en vertu des correspondances : un rayon de soleil fait fuir l’ombre « comme à la Création », le manteau d’une jeune fille a l’odeur forte du « soir de la Passion », nombreux sont ceux qui ressuscitent et dont le doigt éprouve les plaies, on côtoie constamment « la fin des Temps ». Mais en cela aussi Pagnier fait partie des poètes, ces experts de la réalité augmentée. Pris dans un tourbillon qui le confronte à un univers éclaté, le lecteur finit par comprendre que même ce monde devrait avoir une unité. Il se rapproche alors de la page, d’un peu trop près, puis il s’en éloigne à nouveau et son regard sur le poème s’en retrouve modifié. Les proses de Pagnier agissent comme des stéréogrammes dont soudain ressort l’image en 3D. Les temps sont révolus, la religion est morte, le monde est englouti mais nous apparaissent avec un relief nouveau les cartes à jouer, les œillets de crépon vendus au profit des mutilés, les timbres de tous pays, la frise tracée sur le cahier du jour, tous ces éclats de vie, toute cette « poussière de la vieille France » (titre d’une subdivision). Les dieux nous ont quittés, les guerres ont ravagé nos territoires, tout porte le souvenir de la captivité et des camps — mais il reste le désir. Le désir de la chair dans ce qu’elle a d’aussi brutal que suave, non moins que le désir de voir cette chair ressusciter. Ce que Pagnier conserve de Follain, ce n’est pas simplement l’intérêt pour les ornements et les sacrements, c’est aussi l’effort pour sauver de l’oubli autant qu’il est possible. On est à peine moins séduit par ses vers, dont on ne sait pas toujours sur quelle musique il convient de les chanter — et cela s’applique même à quelques passages où le décasyllabe dominant se retrouve, sinon malmené, taratantaraïsé. Quant à la prose, on peut s’interroger sur le trait de style propre à Pagnier qu’est l’inversion appuyée du sujet, et même réitérée comme dans cette scène à deux personnages : « Un flocon de neige fond dans les cils de la femme et se transforme en larme. N’en est pas dupe celui qui se tient devant elle dans le couloir où n’ont jamais fini de sécher les manteaux que les aïeux portèrent durant l’exode hivernal en Poméranie. Elle est venue lui rendre ses lettres. ». Sans doute par calque de la phrase germanique, le procédé permet, une fois posé le procès, de développer l’agent ad libitum : est-ce que les existences, l’immanence des êtres et des choses, ne valent pas mieux que les projets et les actes ? Ce recueil est l’œuvre d’un contemplatif qui croit à l’âme et à la poésie, tant qu’il se persuade encore de l’« innocence des êtres » et de l’« éternelle bonté de l’homme ». Est-il besoin d’ajouter que sa lecture est bénéfique ?

 

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L’antarctique des gens normaux

12 Mai 2019, 10:55am

Publié par Grégoire.

L’antarctique des gens normaux

Ma détestation du monde et les adultes? Celui de gens qui s’embrassaient sans s'aimer et se parlaient sans rien se dire. Je refusais obstinément de vivre dans l’antarctique des gens normaux. J’entrais en rage quand, malgré tout, il me fallait affronter une de ces situations où tous devenaient faux, même mes parents. Par représailles, je rapportais aux uns ce que les autres disaient d'eux en leur absence, ou bien je me réfugiais sous la table, ou encore je décidais de me tuer en avalant ma soupe sans respirer. Mes colères étaient aussi puissantes que celles de Dieu. Avec la boule psychique de mes sept ans j'aurais pu détruire une maison, quitte à périr dessous. Je me contentais le plus souvent, avec la plus grande violence possible, de claquer les portes : les murs tremblaient et, chaque fois, le crucifix accroché au-dessus de la porte de la cuisine -sur lequel un christ maigre et crispé comme une allumette brûlée veillait sur les miracles de la vie ordinaire- se balançait quelques secondes et s'immobilisait de travers. Mon père sans élever la voix remettait le crucifix en place, redonnant sa parfaite verticalité à celui qui, deux mille ans après son supplice, venait de recevoir un nouveau coup qui, peut-être, le ressuscitait. Personne n’avait jamais prétendu qu'une résurrection devait être suave et paisible.

Christian Bobin, Louise Amour.

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J'étais devenu la marionnette de mon propre manque

8 Mai 2019, 15:44pm

Publié par Grégoire.

J'étais devenu la marionnette de mon propre manque

Il m'arrivait ce qui arrive aux drogués : j'étais devenu la marionnette de mon propre manque. Près de l'endroit où j’habitais, il y avait un canal et, éparpillées le long de ce canal, des maisons d'éclusier, aujourd'hui défraîchies et fermées, pillées par les rôdeurs et les pluies. Ma vie était semblable à ces maisons humides aux vitres cassées, aussi vides qu'un œuf à la coque après qu'on en eut raclé tout l'intérieur. Dans un autre siècle, on eût dit de moi que je perdais mon âme. Mais comment faire autrement? Je donnais ma vie à manger à Louise-Amour.

Dans la langue impatiente du vingtième siècle, dans cette langue  bruissante de vulgarité et de prétention, le mot «âme» resplendissaient de n'être plus jamais réveillés. Dans un sens, c'était mieux ainsi : le destin de l'âme était d'être ignorée, de même que celui du Christ était d'être tué. L'âme n'était pas plus que l'air qui rentre dans nos poumons, ou le silence qui brûle à l'intérieur des roses en bouton. C'était pour protéger ce rien d'air et de silence que j'avais, dans mon enfance, élevé autour de lui une muraille de livres. Louise-Amour, sans effort, avait abattu cette muraille, percé l'armure de ma sauvagerie, et je me retrouvais désormais à ses côtés dans des musées, des salons, badinant, papotant, trahissant tous mes secrets. Il lui avait suffi un jour de rejeter ses cheveux en arrière et de me dire, avec une voix somnambulique, comme on parle en pensant à autre chose : « Vous savez, quand j'étais petite, j'habillais mes poupées avec des pétales de roses. » Depuis j’étais captif d'une petite couturière de roses à qui il était impensable de refuser quoi que ce soit.

Parfois cependant un nerf se vrillait en moi, une impatience se levait. Rien de grave : toute vie est dans son fond inépuisable. Un sommeil de plusieurs jours, une prière d'une seconde, un rai de lumière transperçant l'enveloppe grisâtre du cerveau, et la vie la plus perdue se redresse et se cambre, éclatante, printanière, le brin d'herbe de l'espérance entre les dents. Il m'arrivait de désespérer de Louise-Amour, de nos rendez vous furtifs, de ces gens qui lui faisaient une cour à laquelle elle ne se dérobait pas franchement, de son sourire qu'elle m'abandonnait lorsque je la pressais trop, comme on laisse filer une écharpe entre les mains d'un fâcheux, pour mieux s'enfuir. Je devenais parfois sombre, coléreux. Je la quittais alors en secret, je coupais tous les fils qui me reliaient à elle. Ces fils invisibles, tranchés par la lame de ma lassitude, n'avaient pas le temps de pourrir : ils se reformaient aussitôt et je revenais, docile, vers Louise-Amour qui n'avait rien remarqué de ma désertion. J'étais alors le plus doux des chevaliers servants.

Christian Bobin, Louise Amour

 

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la parole de pure intelligence est celle qui ne saisit rien...

2 Mai 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

la parole de pure intelligence est celle qui ne saisit rien...

L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur « sagesse ». Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il comprend : des techniques, des recettes, des savoirs. Mais la parole incompréhensible de maître Dogen est pure intelligence : elle ne saisit rien. Elle s'enroule autour de l'inconnu comme des liserons autour d'une barrière. Le verre éteint des yeux d'un mort, le feu sans flamme des yeux d'un nouveau-né - on ne peut les fixer que quelques secondes. Ces quelques secondes sont celles qui font le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, le vrai, le faux. Ce que nous mesurons, devant celui qui est toute rigidité comme devant celui qui est toute souplesse, c'est le principe de délicatesse en quoi se déploie toute la vie.

Le mort n'est plus touché par le monde, le bébé ne l'est pas encore. Tous deux sont comme des fleurs qui n'ont pas de raison d'être, qui passent, qu'il convient d'honorer avec des paroles fraîches - celles des poètes ou des prophètes. Je sais qu'une pensée est juste quand elle me tape sur le coeur, qu'elle bourdonne à mes tempes.

De grandes choses dorment en nous, toujours, d’un sommeil qu’agite un peu plus la longueur accrue des jours. Quelque chose manque, toujours. A tout ce que nous pouvons faire et dire et vivre, quelque chose manque, toujours.

On peut vouloir passer outre, s’arranger. Ce qui n’est qu’un seul et inépuisable jour on peut l’oublier, on peut l’amoindrir en jours, en semaines, en mois. S’occuper. 
Parler et croire que l’on parle. Faire des choses et croire que l’on fait quelque chose.
Tout s’en va. Tout glisse doucement – les voix, les regards – tout glisse doucement sur le côté, sans heurts, comme indépendamment de tout vouloir, comme un glissement de terrain.

Et tout se poursuit aussi bien. Les mêmes choses, toujours. Apparences du travail, apparences des conversations, apparences des mouvements divers. Vie apparente. Je suppose que c’est là chose banale.  Je suppose qu’il est possible de vivre ainsi longtemps, sur un long temps. Dans cette mort merveilleuse de l’indifférence.

Dans cette horrible aptitude à vivre en l’absence de tout, dans la plus silencieuse des absences. Sans âge. Sans plus vieillir, sans plus souffrir de rien. Sans doute est-ce là cette vie, que l’on dit ordinaire.

Christian Bobin.

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