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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La dernière tentation- Nikos Kazantzaki

30 Avril 2019, 00:55am

Publié par Grégoire.

 La dernière tentation- Nikos Kazantzaki

Jésus de Nazareth, le fils de l’Homme, le Messie, Jésus-Christ… Autant de noms pour ce prophète connu de tous dont l’histoire, considérée comme réelle pour les uns et fictives pour les autres, est le berceau d’un mouvement religieux aux nombreuses ramifications. Nikos Kazantzaki, auteur crétois qui a consacré sa vie à l’écriture, la philosophie et qui a été confronté à la cohabitation entre le corps et l’esprit tout au long de son cheminement spirituel et personnel, retrace ce parcours emblématique dans La dernière tentation.
Cette dualité est fortement prononcée dans l’intégralité de son oeuvre, ainsi qu’un anticléricalisme fort et une philosophie de vie oscillant entre le terrestre et ses goûts simples et accessibles et la quête de la rédemption par la souffrance. Que ses textes soient de style autobiographique ou fictif, ce fil rouge se déroule de page en page, poussé par une écriture spectaculaire à la fois poétique et profonde.

Il était donc logique que Nikos Kazantzaki, bercé par les lectures des Saintes écritures qu’il faisait à sa mère lorsqu’il était enfant, ait écrit un roman sur sa propre vision de la vie de Jésus-Christ: publié en 1954, La dernière Tentation a soulevé un débat monumental et une polémique qui a pris une telle ampleur qu’ils ont value des menaces d’excommunication à son auteur.
Car ce grand monsieur, cet homme qui a marqué ma vision du monde et de l’appréhension de la vie, a littéralement revisité le parcours du Christ tout en s’appuyant sur l’ancien et le nouveau testament, mais surtout en faisant de Jésus un homme luttant avec ses désirs et ses pulsions naturelles.

“Le vieux Zébédée le vit s’éloigner, secoua sa grosse tête:
– J’en suis pour mes frais avec mes fils, dit-il. L’un a poussé trop doux, trop pieux, l’autre trop querelleur, partout où il va il ramène la bagarre; j’en suis pour mes frais. Aucun des deux n’est un homme complet -un peu doux, un peu grincheux, tantôt bon, tantôt chien-enragé, moitié ange, moitié démon, un homme, quoi!”

33 chapitres, numéro on ne peut moins anodin renvoyant à l’âge où est mort le Christ, durant lesquels on suit le chemin tortueux de Jésus, jeune charpentier qui réalise des croix pour que les romains crucifient les prophètes, vivant avec son père Joseph que la foudre a rendu totalement paralysé et sa mère Marie, qui subi son triste quotidien et cherche à savoir les raisons pour lesquelles Dieu l’a mise face à une réalité aussi dure. Souvent, Jésus est en proie à des excès de folie qu’il décrit comme des serres qui s’enfoncent dans sa cervelle, lui labourant l’esprit. Ces griffes acérées sont celles de Dieu, qui s’agrippent à l’âme de cet homme choisit pour le détourner de l’existence paisible qu’il souhaite. Car sous la plume de Nikos Kazantzaki, Jésus est avant tout un homme mortel qui souhaite être heureux, se marier et procréer. Ce personnage est avant tout divinement humain, il possède ses forces mais surtout ses faiblesses, ressent de la haine, de la colère, de la joie, de l’envie.

A la manière de l’auteur, il oscille et lutte, déchiré entre son côté humain et sa part divine qui se disputent son être, véritable incarnation de la duplicité entre le corps et l’esprit.
Détesté par les gens de son village qui le voient comme un traitre pactisant avec l’ennemi, se rendant compte du malheur qu’il procure à sa pauvre mère qui se lamente de voir son fils errer dans un état second et ne pas profiter des fruits de la vie, Jésus décide de partir en retraite loin de tout au coeur du désert. Peu à peu, il se rend compte que chacun de ses pas le rapproche de sa mission réelle, du but que Dieu lui a fixé. Sa rencontre avec Jean, Pierre, André, Judas et les autres personnages qui formeront ses Disciples le mènera de villages en villages, répendant tout d’abord des paroles affectueuse et réconfortante: selon lui, Dieu est amour. Ses dires vont ébranler les croyances ancrées autour de prophètes vociférant que Dieu est flamme, qu’il frappe avec le feu et la foudre pour mener les hommes sur le chemin de la rédemption.
Puis cette quête le mène lui et ses compagnons à Jean-Baptiste, l’homme armé de la hache divine qui baptise les âmes pour leur permettre d’atteindre la porte des cieux. Cette rencontre change radicalement Jésus, qui part s’exiler dans le désert où il subira les tentations du démon, les vaincra et accueillera l’âme de Jean-Batiste, sa fougue et sa hache en lui.
C’est un Messie plus soucieux et sombre qui ressortira de ces dunes arides, porteur d’un message plus ténébreux: celui de la fin du monde. Il porte sur ses épaules le fardeau que lui a confié Dieu, celui de prêcher l’apocalypse et de choisir les élus qui seront sauvés du déluge. Mais cette fois l’arche ne voguera pas sur une étendue immense d’eau, mais sur une mer de flamme qui s’abattra sur Terre.

 

“André suivait le nouveau Maître et de jour en jour pour lui le monde s’adoucissait. Non pas le monde, son coeur. Manger et rire n’était plus une faute, la terre sous lui s’affermissait et le ciel se penchait sur elle comme un père. Et le jour du Seigneur n’était plus un jour de colère et d’incendie, ce n’était pas la fin du monde, c’était la moisson, les vendanges, les noces, la danse. C’était l’innocence du monde sans cesse renouvelée. Chaque jour qui se levait voyait la terre renaître et Dieu lui donnait encore sa parole de la garder dans sa sainte main.” 

“Les Disciples riaient dans leur barbe. Ils savaient que Pierre était un peu gai et plaisantait, mais au fond d’eux-mêmes, en secret, ils roulaient les mêmes pensées, seulement ils n’étaient pas encore assez ivres pour les avouer. Des titres de noblesse, des honneurs, des habits de soie, des anneaux d’or, des repas plantureux, c’était cela le royaume des cieux.”

Ponctué de références biblique, de psaumes et de prières délicatement insérés sous formes de dialogues ou de réflexions, La dernière tentation a ce souffle particulier des livres qui marque de façon indélébile. En effet, Nikos Kazantzaki y démontre de nouveau son incroyable talent de conteur de l’âme.
Pour certain, ce livre est la vie rêvée de Jésus Christ par l’auteur, mais celui-ci relève le fait qu’il ait écrit ce roman pour retracer le parcours de Jésus, à ses yeux « exemple suprême de l’homme qui lutte ». N’en faisant pas un personnage saint et immaculé mais un mortel, un homme d’argile, il appuie la théorie selon laquelle tout peut être vaincu: aussi bien la souffrance, la tentation que la mort.
Jésus parle par parabole, ne séduit pas tout son public, se fait des ennemis et des alliés. Son chemin est semé d’embuche dés sa naissance et pas uniquement au moment du chemin de la croix. Dieu le teste, lui laisse connaitre Marie-Madeleine sans qu’il puisse y toucher, met sa famille à rude épreuve. Il le place à la frontière entre l’humain et le divin et le regarde trouver sa voie et sauver les hommes. Le Jésus de Nikos Kazantzaki n’est pas uniquement un saint, c’est la personnification de la victoire de l’âme sur le corps, thématique plus que précieuse à l’auteur.

“Rome trône au-dessus des nations, tenant grands ouverts ses bras tout-puissants et insatiables, et elle reçoit les vaisseaux, les caravanes, les dieux et les récoltes de toute la terre et de toute la mer. Elle ne croit en aucun dieu et reçoit sans crainte, avec une condescendance ironique, tous les dieux à sa cour- de la Perse lointaine, adoratrice du feu, le fils d’Ahoura Mazda, Mithra, dont le visage est un soleil, monté sur le taureau sacré que l’on va égorger; du pays du Nil aux mamelles fécondes, Isis qi cherche au printemps, au-dessus des champs fleuris, les quartiez morceaux d’Osiris, son frère et son époux, qu’ont écartelé les Typhons; de la Syrie, au milieu de lamentations déchirantes, le merveilleux Adonis; de la Phrygie, étendu sur un suaire, recouvert de violettes fanées, Atis; de l’impudique Phénicie, Astarté aux milles-époux- tous les dieux et tous les démons de l’Asie et de l’Afrique; et de la Grèce l’Olympe au sommet neigeux et le noir Hadès.”

La dernière tentation est un texte qui a marqué, fait polémique et qui a même été catalogué de blasphématoire. 
Pour les néophytes des Saintes écritures comme pour les personnes croyantes, ce livre est tout d’abord un magnifique ouvrage qui transcende à chaque page. C’est un conteur qui a marqué ma vision de la littérature et du monde, un écrivain qui décrit aussi bien l’Homme que le monde avec amour et philosophie. La dernière tentation nous emmène dans des déserts arides, aux bords de lacs et de mers étranges, dans les ruelles de villes saintes et aux bords des murs de citées maudites. C’est un voyage où chaque page s’ouvre sur un nouveau paysage physique et spirituel.

Nikos Kazantzaki

Auteur d’une œuvre considérable, qui embrasse tous les genres – romans, essais philosophiques, théâtre et poésie – Nikos Kazantzaki est incontestablement l’une des figures les plus marquantes de la littérature grecque moderne. Né en Crète en 1883, il étudie d’abord le droit à Athènes avant de se tourner vers la philosophie – il consacre une thèse à Nietzsche et est l’élève de Bergson, dont les idées l’influenceront durablement. Animé par une forte aspiration spirituelle, qu’il nourrit à la fois aux sources orientales (il s’intéresse au bouddhisme) qu’occidentales, Kazantzaki développe une puissante réflexion éthique, qui explore toutes les dimensions de l’expérience humaine.

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le chant de la vie, à l'état pur,  avec un éclat de fraîcheur qu'on ne trouve que là..

22 Avril 2019, 17:20pm

Publié par Grégoire.

le chant de la vie, à l'état pur,  avec un éclat de fraîcheur qu'on ne trouve que là..

"Les poètes nous montrent qu'il existe une autre manière de parler, donc de vivre. Là où les raconteurs d'histoire sont toujours assujettis à la langue et aux modes d'existence du plus grand nombre, les poètes, eux, écoutent ce qui, dans les formes de vie qui sont les nôtres, reste à l'état de souffrance.  Ils font une parole de tout ce que notre langage usuel laisse de côté : à ce que nous jugeons insignifiant, sans intérêt majeur, indigne de notification,  les poètes prêtent une attention suprême. Ils savent, d'un savoir à mesure de leur faculté d'émerveillement,  d'un savoir qui ne s'apprend que par la douleur et parfois la colère,  ils savent que l'essentiel est justement dans ces lambeaux que nos discours les plus utilitaires jugent improductifs.  Les poètes ramassent les cailloux dont personne ne veut, les bouts de bois biscornus  les jouets cassés, les morceaux d'ardoise, de céramique ou de tuile dont on remplit les ornières pour faciliter la marche, ils écoutent ce que disent les mots quand on a cessé d'en faire des instruments de communication,  ils écoutent ce qu'ils disent  quand ils cessent de signifier mécaniquement ce qu'on leur demande de signifier. Ils entendent le chant de la vie, à l'état pur,  avec un éclat de fraîcheur qu'on ne trouve que là.  Ils en font un poème. On appelle poème cette tentative de refaire une parole là où la parole ne fonctionne plus ou mal. Le poème que nous lisons se plonge dans notre blessure la plus profonde et réveille en nous la grande soif insatisfaite : la vie que nous donnons à notre vie se craquèle soudain sous le souffle de La vie saisie comme à son état le plus immédiat. Nous voilà raccordés à cette puissance incommensurable que nous aimons en secret mais qui en même temps nous terrifie comme un feu dans lequel nous risquons de disparaître corps et biens. Le poème nous prend au plus cru de notre désir de vivre et il nous y plonge tout entier. "

Emmanuel Godo. "Mais quel visage a ta joie ?"

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Notre Dame

17 Avril 2019, 14:30pm

Publié par Grégoire.

Notre Dame

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.

Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l’ombre gigantesque des tours de Notre-Dame.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

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Les imbéciles manquent d'amour pour voir et pour entendre, c'est à ce manque qu'on les reconnait.

13 Avril 2019, 01:45am

Publié par Grégoire.

Les imbéciles manquent d'amour pour voir et pour entendre, c'est à ce manque qu'on les reconnait.

Qu'avons-nous à nous dire dans la vie,

sinon bonjour, bonsoir,

je t'aime et je suis là encore,

pour un peu de temps vivante

sur la même terre que toi.

Christian Bobin.

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Les grands prêtres du moralisme .. (2)

11 Avril 2019, 03:18am

Publié par Grégoire.

Les grands prêtres du moralisme .. (2)

Cette peur d’être rejeté, de ne pas être accepté ou reconnu, en cache une autre : celle de se montrer tels que nous sommes, vulnérables, imparfaits et fêlés. De fait, on accepte pas d’être fragile, vulnérable. Et, on rejette nos vulnérabilités parce qu’on refuse de ne pas tout maîtriser. Accepter d’être imparfait, ce serait reconnaitre -consciemment ou non- que quelque part on est raté. Or ceci réclame en fait un très grand courage. Celui que les nouveaux-nés ont naturellement. Celui que notre éducation lisse nous fait perdre. Le courage c’est –pour faire simple- pouvoir se montrer tel qu’on est, sans masque ni façade. Sans convention ni désir de plaire. Le courageux, c’est d’abord celui qui n’a pas peur d'être imparfait et fêlé. Accepter d’être vulnérable c’est arrêter de contrôler et de prévoir, de courir après ce qu’on pense qu’on devrait être, ou de chercher à correspondre à ce qu’on croit que les autres attendent de nous. C’est enfin arrêter de croire que les lézardes de l’autre sont pires que les miennes. Ultimement, c’est arrêter de croire que Dieu punit nos fautes ! Que nos fautes, nos erreurs l’affectent quelque part. Elles n’affectent que nous, et Dieu les permet pour qu’enfin il y ait un lieu où l’on soit obligé de le laisser faire. Et enfin, c’est arrêter de refuser que Dieu, la Vie, la nature, permettent ce chemin pour nous entraîner dans quelque chose que nous ne maitrisons pas ! Le refus de nos vulnérabilités -ou vouloir en guérir, pouvoir les supporter, ou même en comprendre le sens- c’est juste le refus, souvent caché, de celui qui en fait veut être la source totale de lui-même; c’est juste quelqu’un qui refusant toute dépendance, se fait son propre Dieu. C’est la racine de tout fanatisme religieux, extrémisme politique ou talibanisme doctrinal.

Accepter d’être vulnérable c'est donc réapprendre constamment à se recevoir tel qu’on se découvre : en chemin. En devenir. En quête constante. Accepter qu’on ne sait pas tout. Donc qu’on puisse se tromper. Que l’autre puisse se tromper. Seul moyen pour arrêter de hurler et de commencer à écouter. Seule manière d’arrêter nos projets tyranniques d’efficacité impitoyable sur nous-mêmes et devenir un peu doux, de cette douceur du père qui accepte de marcher au rythme -lent- de son enfant. 

Mais la vraie cause de nos projections narcissiques c’est la honte qui nous ronge. Ces marécages de l’âme comme disent les disciples de Jung. La honte c’est cette attention excessive aux critiques extérieures. Le frein à main qui coupe tout élan ou renouveau, c’est cette petite voix intérieure qui en nous critique ou râle en fonction d’un idéal religieux, politique ou écologique. On devient esclave d’une idée, d’un principe, d’un but qu’on se donne. Le résultat? C’est trop souvent un double blindage intérieur qui nous oblige à vivre dans l’image constante que l’on essaye de se donner à soi-même et surtout aux autres. Et alors ? Bah, bienvenue dans le monde parfait des bisounours intolérants : bisounours en façade, intolérant en fait, où on devient spectateur d’une vie qu’on ne vit plus, refusant toute lutte, toute contradiction, toute merdouille. La honte c’est : « désolé, là, dans ce lieu précis de ma vie, je suis une erreur ». Et elle entraîne la pire des culpabilités -qu’on refoule- et tout ce qu’on fait devient une justification pour compenser cette plaie, cette lèpre qu’on s’est interdit d’avoir. Le monde nous interdit d’être faillibles. Encore plus le caté: « tu prendras la ferme résolution de ne plus recommencer » et si je recommence ? Non, c’est interdit! Nous sommes pour beaucoup formatés type école de commerce. Faut savoir se vendre. Être efficace ! Faut qu’on puisse compter sur nous ! Ne pas pouvoir tout faire est un manque de responsabilité ! Faut être un gagnant ! Et on nous enfonce dans ce manque culpabilisant de résultats en nous disant : « tu veux de l’aide ? »  Ou encore « c’est pas grave, tu vas bien y arriver ». Bref, nous sommes réduits à des devoirs inaccessibles concurrencés par des qualités infinies que nous sommes supposés avoir : c’est une camisole de force permanente. De la sainteté héroïque. Des vertus de martyrs. De la connerie en boîte, désespérante et culpabilisante. Tant que la foi -et d’abord la vie humaine- ne sera pas une quête pauvre, toujours à reprendre, jamais possédée, elle engendrera des monstres laïcs à plusieurs têtes. L’athéisme totalitaire, le capitalisme sauvage, un petit-fils de l’Eglise. Qui l’eût cru ?

« Dieu ne fait rien. Ce serait là son métier : ne rien faire. C’est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire. Dieu, lui, fait cela très bien. De temps en temps pour se reposer, il s’arrête de ne rien faire : alors il fait des bouquets : il cueille toutes les lumières du monde, même celle des orages et des encriers, il en fait des bouquets mais ne sait à qui les offrir. Ou bien il met un coquillage tout contre son oreille et il écoute des musiques, toutes les musiques du monde, longtemps il écoute et c’est comme un  flocon dedans son cœur, un tourment d’écume, le premier âge de la mer, l’immensité de la mer dedans son cœur et Dieu se met à rire et Dieu se met à pleurer, parce que rire ou pleurer, pour Dieu c’est pareil, parce que Dieu est un peu  fou, un peu bizarre. Et si on lui demande ce qu’il a, il dit qu’il ne sait pas, qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié le long des chemins, et qu’il a perdu la tête, perdu son ombre, qu’il ne sait plus son nom. Et puis il rit, et puis il pleure, et il s’en va et il s’en vient, et c’est le jour, puis c’est la nuit, et puis voilà, c’est toujours comme ça, toujours, chaque jour.* »

Grégoire Plus. Pérégrination d'un cherchant-Dieu.

*Christian Bobin.

 

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Les grands prêtres du moralisme...

9 Avril 2019, 05:07am

Publié par Grégoire.

Les grands prêtres du moralisme...

Comme dans les anciens pays du bloc de l’est, on trouve sur les places des grandes villes Cubaines, ou sur des panneaux d’affichage, des statues et des effigies à la gloire du régime. Les Fidel, Che, Raoul, ou encore Hugo Chavez trônent sur des autels laïcs offerts en vénération au bon peuple. En dessous, des exhortations à l’héroïsme, à la fidélité à la révolution, à la lutte pour la victoire etc. La sainteté communiste quoi. Ceci n’est pas sans rappeler les statues qui trônent encore dans nos églises, avec leur physique kitsch de demi-dieu, revêtus d’une perfection idéale, vainqueur d’épreuves inaccessibles au commun des mortels, exaltant un angélisme culpabilisant pour les petits et désespérant au possible ! Ce discours encore très en vogue d’une sainteté héroïque, d’une tension vers la perfection, d’une sainte horreur du péché, d’une application parfaite de la loi comme modèle de salut reste toujours les soubassements de l’éducation chrétienne en général, et de ses avatars communistes ou fascistes en particulier. Au moins inconsciemment. De fait, nos sociétés occidentales sont basées sur ce modèle-là. Un pharisaïsme qui ne dit pas son nom. Mai 68 –avec ses excès que l’on connait- n’a rien pu faire pour déboulonner ces idoles. Les médias se sont même fait les relais du Dieu gendarme perfectionniste. Ils absolvent ou condamnent. Ils pointent le bouc émissaire qu’il faut chasser ou le juste ignoré. Ils décident du bien et du mal. Et surtout, ils sont ces nouveaux grands prêtres d’un moralisme toujours aussi monstrueux. Celui de l’hypertolérance chez eux. Celui d’une pureté morale extérieure chez les chrétiens.

Cette exigence de résultat ‘moral’ dans le monde chrétien est relativement nouvelle. Une des principale luttes de la vie chrétienne a permis son arrivée.  En effet, la lumière de l’Evangile n’est jamais acquise. Elle est bien trop humaine pour l’homme. Elle exige d’être constamment redécouverte puisque ce n’est ni un message, ni des valeurs, ni des règles, ni une morale, mais… une personne. Ni synthèse, ni catéchisme, ni formule aucune ne peuvent dire ce don qui pour nous est toujours de trop. Or, certains ont voulu ne plus à avoir à toujours tout redécouvrir. A être toujours dépassé. C’est vrai, c’est pénible cette exigence évangélique de rester comme des petits enfants. Ou mieux, à devenir même comme des embryons dans le sein de leur mère. On a tout de même un peu d’autonomie et de prudence. C’est au XIVe siècle, que nous sommes passés d’une mendicité face à un mystère qui nous dépasse à quelque chose qu’on a décidé comme évident et pour lequel il fallut trouver des arguments convaincants. Evolution d’une certitude vécue dans la nuit à un désir d’évidence qui devait être quasi visible. D’où très vite, un refus de la diversité des chemins. Conséquence immédiate : l’autre, celui qui ne pense ou n’agit pas comme moi est devenu le mécréant. Le païen. Le fils du diable quoi. J'ai raison. Tu as tort. Ferme-la. Point final. Et c’est devenu la politique de nos jours. Il n'y a plus aucune vision. Il n'y a plus de débat. Il n'y a que la recherche d'un coupable à blâmer. L’Inquisition inventée par l’Eglise, a été dépassée par les pays totalitaires, mais reprise aussi d’une manière soft et subtile mais non moins puissante par nos démocraties médiatiques.

Dans tous les cas il y a la même paresse d’avoir à tout repenser tout le temps, et la peur d’avouer qu’on ne sait pas. La peur de reconnaître qu’on cherche ou qu’on puisse se tromper. Et derrière cela, agit cette violence communautaire qui détruit nos vies d'une façon incompréhensible : le refus de notre solitude, de notre néant, et l’image de nous-mêmes qui se cristallise  dans cette peur liés à la honte, à la peur d’être seul, de n’être pas accepté et reconnu. De fait, les seules personnes qui n'éprouvent pas de honte sont celles qui sont incapables d'empathie, insensibles, enfermées en elle-mêmes, ou celles qui ont conquis leur solitude. Celles-là ne dépendent plus de l’opinion des autres, ou de ce qu’elles font. Cette pression du regard extérieur existe au plus haut point chez les catholiques. Une rumeur, un petit ragot, oh pour rien, comme ça, avec l’air de ne pas y toucher. Et par derrière, des jugements d’une violence inouïe. Des mises à l’écart. Des mises à l’index. Et des critiques en veux-tu en voilà. Il n’y a souvent pas pire tribunal que des sorties de messes dominicales.

Grégoire Plus.

 

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Où sont les morts où sont les vivants. C'est impossible à dire.

7 Avril 2019, 03:40am

Publié par Grégoire.

Où sont les morts où sont les vivants. C'est impossible à dire.

Il y a bien des frontières entre les gens. L'argent, par exemple. Cette frontière-là, entre les lecteurs et les autres, est encore plus fermée que celle de l'argent. Celui qui est sans lecture manque du manque. La muraille entre les riches et les pauvres est visible. Elle peut se déplacer ou s'effondrer par endroits. La muraille entre les lecteurs et les autres est bien plus enfoncée dans la terre, sous les visages. Il y a des riches qui ne touchent aucun livre. Il y a des pauvres qui sont mangés par la passion du livre. Où sont les pauvres, où sont les riches. Où sont les morts où sont les vivants. C'est impossible à dire. Ceux qui ne lisent jamais forment un peuple taciturne. Les objets leur tiennent lieu de mots : les voitures avec sièges en cuir quand il y a de l'argent, les bibelots sur les napperons quand il n'y en a pas. Dans la lecture on quitte sa vie, on l'échange contre l'esprit du songe, la flamme du vent. Une vie sans lecture est une vie que l'on ne quitte jamais, une vie entassée, étouffée de tout ce qu'elle retient comme dans ces histoires du journal, quand on force les portes d'une maison envahie jusqu'aux plafonds par les ordures. Il y a la main blanche de ceux qui ont pour eux l'argent. Il y a la main fine de ceux qui ont pour eux le songe. Et il y a tous ceux qui n'ont pas de mains - privés d'or, privés d'encre. C'est pour ça qu'on écrit. Ce ne peut être que pour ça, et quand c'est pour autre chose c'est sans intérêt : pour aller les uns vers les autres. Pour en finir avec le morcellement du monde, pour en finir avec le système des castes et enfin toucher aux intouchables. 

C Bobin, une petite robe de fête.

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L’art, c’est la contemplation.

5 Avril 2019, 10:34am

Publié par Grégoire.

L’art, c’est la contemplation.

L’on recherche l’utilité dans la vie moderne : l’on s’efforce d’améliorer matériellement l’existence : la science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes : elle fabrique économiquement de mauvais produits pour donner au plus grand nombre des jouissances frelatées : il est vrai qu’elle apporte aussi des perfectionnements réels à la satisfaction de tous nos besoins.

Mais l’esprit, mais la pensée, mais le rêve, il n’en est plus question. L’art est mort.

L’art, c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illuminant de conscience. L’art, c’est la plus sublime mission de l’homme puisque c’est l’existence de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre.

Mais aujourd’hui l’humanité croit pouvoir se passer d’art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver ; elle veut jouir  physiquement. Les hautes et les profondes vérités lui sont indifférentes : il lui suffit de contenter ses appétits corporels. L’humanité présente est bestiale : elle n’a que faire des artistes.

L’art c’est encore le goût. C’est sur tous les objets que façonne un artiste, le reflet de son cœur. C’est le sourire de l’âme humaine sur la maison et sur le mobilier. C’est le charme de la pensée et du sentiment incorporé à tout ce qui sert aux hommes (…)

Le caractère, c’est la vérité intense d’un spectacle naturel quelconque, beau ou laid : et même c’est ce qu’on pourrait appeler une vérité double : car c’est celle du dedans traduite par celle du dehors ; c’est l’âme, le sentiment, l’idée, qu’expriment les traits d’un visage, les gestes et les actions d’un être humain, les tons d’un ciel, la ligne d’un horizon.

Est laid dans l’art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d’être expressif, ce qui est mièvre et précieux, ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans raison, ce qui se cambre et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n’est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment.

Quand un artiste, dans l’intention d’embellir la nature, ajoute du vert au printemps, du rose à l’aurore, du pourpre à de jeunes lèvres, il crée de la laideur parce qu’il ment.

Quand il atténue la grimace de la douleur, l’avachissement de la vieillesse, la hideur de la perversité, quand il arrange la nature, quand il la gaze, la déguise, la tempère pour plaire au public ignorant, il crée de la laideur, parce qu’il a peur de la vérité.

Pour l’artiste digne de ce nom, tout est beau dans la nature, parce que ses yeux, acceptant intrépidement toute vérité extérieure, y lisent sans peine, comme à livre ouvert, toute vérité intérieure.

Il n’a qu’à regarder un visage humain pour déchiffrer une âme ; aucun trait ne le  trompe, l’hypocrisie est pour lui aussi transparente que la sincérité ; l’inclinaison d’un front, le moindre froncement de sourcils, la fuite d’un regard lui révèle les secrets d’un cœur.

 

Auguste Rodin, L’Art.

 

 

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Le papillon monte au ciel comme un ivrogne : en titubant..

3 Avril 2019, 17:22pm

Publié par Grégoire.

Le papillon monte au ciel comme un ivrogne : en titubant..

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

 

Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII

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