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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Les femmes et Dieu (II)

31 Mars 2019, 20:24pm

Publié par Grégoire.

Les femmes et Dieu (II)

 «Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, et même pas non plus de la tendresse » François, Pape.

Ayant grandi dans la patrie de la sainte de Lisieux, j’ai fait mien depuis longtemps ces passages que tous ses dévots répètent sans souvent rien comprendre de leur sublime insolence : « dans le cœur de l’Eglise, ma mère, je serais l’amour ». Ah oui, rien que ça ? Oui, pas seulement quelqu’un qui aime, mais l’amour lui-même ! Maintenant qu’elle a été diagnostiquée plus grande sainte des temps modernes on lit ces mots sans broncher, mais à l’époque où elle les écrit, c’était sinon insolent, du moins culotté !  C’est à cause de son sens de l’amour qui nous prend tout entier qu’elle se compare à Marie Madeleine « Voyez la Madeleine : elle en a consommé des hommes, jusqu'à rencontrer "à hauteur de cavalier", celui qui a su parler à son coeur. Et alors, mort ou vivant, elle ne le lâche plus… » rappelant que si elle n’avait pas été attirée au Carmel elle en aurait sûrement consommés plus que Marie Madeleine…*

Sacrée bonne femme qui d’une tout autre manière rappelle l’orgueil insolent de la pucelle d’Orléans qui tint tête à ce Cauchon, évêque de Lisieux, clamant à chaque début des jours de son procès : « je viens de Dieu et j’y retourne ». Manière de lui faire savoir : « bas les pattes mon coco, tu touches à moi, tu touches à Dieu ! » Malheureusement, ce Cauchon devait avoir autant de crainte de Dieu qu’une truie de se salir… C’est toujours la pauvreté d’esprit et le sens des femmes qui a fait défaut chez les hommes d’Eglise. Ou peut-être est-ce le même manque ? C’est certain que devant ce que Dieu a proclamé être son chef-d’œuvre, la raison masculine préfère souvent rester dans sa pusillanimité que de s’avouer ignorant. Faut pas charrier après tout, on était quand même là avant elles ! Eternel orgueil du droit d’aînesse ! Pourtant c’est trop souvent d’elles que viennent les plus profondes lumières : par exemple cette lettre que devrait apprendre chaque personne se réclamant de l’évangile et dont certains psychiatres admirent la finesse d’intelligence : « plus on est faible, sans vertus ni désirs, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant...  il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver ? (Pas) parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ce qui plaît au bon Dieu, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor …». Bref, aimer simplement ses nullités et attendre d’être de plus en plus faible ! Pas très sexy ! Pourtant source de joie. Et, parce que ces lieux où on n’est plus capable de coopérer sont en nous les vraies portes ouvertes à l’action de l’Invisible : « toute notre vie n’est faite que d’échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l’air entre ». Et enfin, y-a-t-il autre chose que l’amour qui mette à nu nos fragilités et vulnérabilités et qui nous rendent donc évangéliques ? « Vous tous qui m’écoutez, moi je vous dis : aimez ! » 

C’est certainement la première conversion que le monde attend -inconsciemment- de l’Eglise. Spécialement au pays de Nabilla et de ‘ses anges’.  Mais, peut-être faudrait-il que l’on arrête de seulement écouter les femmes que Dieu envoie, pour enfin les laisser nous prendre la main et nous montrer le chemin ? « Pour aller là où tu ne sais pas il faut passer par où tu ne sais pas » disait St Jean de la Croix

 

Grégoire Plus.

 

* "Cette femme (Marie Madeleine) a toujours exaspéré certaines catégories de gens. Aujourd’hui, elle exaspère les puritains, les intellectuels et les exégètes, comme jadis elle a exaspéré les pharisiens et, parmi les apôtres, Judas. Elle est trop grande, elle est trop près du Christ, elle comprend trop bien tout, elle aime trop, elle ne dit rien pourtant ou presque, mais elle offusque, elle scandalise. D’ailleurs, elle ne scandalise pas que les pharisiens ou les prêtres, par dessus tout elle porte sur les nerfs des médiocres. Elle voit grand, elle aime grand, elle ne frappe qu’aux portes dont le marteau est à hauteur de cavaliers » RL BRUCKBERGER, Histoire de Jésus-Christ, Paris 1965 p. 565 

 

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29 Mars 2019, 15:57pm

Publié par Grégoire.

La beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternel. Nous sommes plus grand que le monde.. nous sortirons vainqueurs de cette épreuve, vainqueur et balbutiant de fatigue. 

Le monde n’a que la puissance que nous lui donnons. On a fait du travail un malheur, et de l’absence du travail un malheur encore pire, parce qu’il faut aujourd’hui qu’on justifie de ce qu’on fait sur terre.. mais en vérité, on n’a pas à justifier, on n’a pas à rendre compte de notre existence, on est là parce qu’on est là ! Personne ne travaille plus qu’un chômeur ! Personne ! Personne n’est plus sujet à la pénibilité, à la dureté, à la souffrance d’un travail parfois vide de sens qu’un chômeur. Personne n’est plus employé qu’un chômeur. Il est employé à se détruire lui-même, jour et nuit, seconde après seconde. C’est le contraire de l’oisiveté le chômage.. ces mots ne sont pas des mots, en vérité ce sont des chiens qui sont dressés par les économistes et qui nous sautent dessus : le chômage, combien ça coute, on ne peut pas faire ça, le budget, un bilan, ces choses là qui sont lâchés vers nous par des meutes de gens ivres d’efficacité, ivrognes d’efficacité, ces choses là il faut d’abord les débaptiser. Il faut tout revoir. C’est pas très compliqué, il faut tout revoir. Ce qui est compliqué c’est quand il faut toucher une chose et laisser une autre à coté.. aujourd’hui c’est bien, parce qu’aujourd’hui le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir, donc c’est pas si compliqué.. 

C Bobin.

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Les femmes de Dieu.

25 Mars 2019, 12:45pm

Publié par Grégoire.

Les femmes de Dieu.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu.. suite.

 

Messe chez les MC’s ou sœurs de Mère Teresa. J’aime bien ces filles que j’ai longuement fréquentées aux Philippines, en Papouasie, en Inde… dévouées aux plus pauvres d’entre les pauvres. Impressionnantes. Je reconnais dans leurs yeux une certaine tristesse liée à leur formation un peu trop volontariste et, surtout, à cette peur de l’affectivité humaine qu’on leur a trop souvent inculquée. Chez elles, très peu de manifestations d’affection à travers des gestes. Une maladie occidentale qu’on a exportée chez ces filles venues souvent de pays pauvres, mais pourtant riches de gestes et de tendresse. « Ça pourrait tellement vite déraper » m’avait-on dit. Ah oui ? Et après ? Vaut-il mieux prendre le risque de déraper ou bien de terminer avec un cœur sec comme un manche à balai ? Thomas d’Aquin n’avait-il pas clamé en son temps : « l’Esprit saint n’aime que ceux qui aiment ! » L’amour n’est-il pas au cœur de l’Evangile ? Et on s’en méfie encore ? Parce qu’on veut tout maîtriser et que, manque de chance, l’amour nous échappe ? Il est à la fois le lieu précis de la surabondance, de l’excès, toujours de trop et en même temps ce qui nous laisse pauvre, démuni. Mais surtout, si « il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour… (mais surtout) il y a quelque chose de plus terrible que la mort : une vie sans amour » . Pourquoi cette méfiance maladive vis à vis de nos sentiments ?  de notre affectivité ? Est-ce parce que l’amour est toujours inchoatif, imparfait, blessant, avide, possessif, mêlé de passion et d’instinct animal…? Et que le primat de l’intelligence rationnelle, celle qui veut se faire mesure, rend tout débordement, toute souffrance insupportables…? Bizarre que le chemin que le Christ propose soit celui d’un amour crucifiant, et qu’encore plus bizarrement on appelle encore cela « LA Passion ». 

Ce n’est peut-être pas pour rien que l’évangile ait été en fait d’abord communiqué à une femme, Marie. C’est peut-être pour cela que l’évangile de Jean est à la fois le plus profond et aussi le plus historique. Parce que c’est l’évangile de Marie. Et les hommes s’en sont emparés. La femme, n’est-elle pas celle qui éveille l’amour et le renouvelle ? Pour ce faire elle peut-être aussi une grande manipulatrice. Toujours un peu dans les extrêmes. Alors que les hommes sont plutôt des extrémistes dans leur médiocrité… Mais alors, la parole du Christ pouvait-elle être gardée dans son intention première par des hommes ? « je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d'une voix féminine, c'était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d'amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s'est toujours étonné du fait qu'un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus. Ce que je vois dans Jésus, dans le Christ et dans le christianisme, en dépit du fait qu'il est tombé entre les mains masculines, devenues sanglantes et toujours sanglantes par définition, ce que j'entends dans la voix de Jésus, c'est la voix de la féminité en dehors de toute question de religion et en dehors de toute question d'appartenance catholique que je puis avoir techniquement. (…) si on me demande de dire quel a été le sens de ma vie, je répondrai toujours - et c'est encore vraiment bizarre pour un homme qui n'a jamais mis les pieds dans une église autrement que dans un but artistique - que cela a été la parole du Christ dans ce qu'elle a de féminin, dans ce qu'elle constitue pour moi l'incarnation même de la féminité. Je pense que si le christianisme n'était pas tombé entre les mains des hommes, mais entre les mains des femmes, on aurait eu aujourd'hui une toute autre vie, une toute autre société, une toute autre civilisation.*» 

Face aux soeurs, je me désole que ces femmes, qui déjà ont offert leur capacité de jouir physiquement, d’être mère, de recevoir la tendresse de leurs enfants, s’interdisent de prendre une main, d’embrasser un homme, de recevoir un geste de tendresse, un baiser. Jusqu’à quand le refus de toute incarnation, de tout geste ? Jusqu’à quand la manifestation dans la chair de nos affections humaines sera-t-elle liée à un interdit culpabilisant pour des consacrés ? Puisqu’on sait que les rejets sont pires que certaines déviances qu’on essaye de prévenir ? Jusqu’à quand cette peur manichéenne de ces parties du corps que l’on cache parce qu’on ne sait pas quoi en faire, alors que l’on se gave l’esprit de nourriture malsaine ou débile dans des curiosités puériles, des conversations mondaines ou en surfant désespérément sur le web… ? 

Grégoire Plus.

*Romain Gary.

 

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

23 Mars 2019, 01:44am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

L’historien Pierre Chaunu a montré combien l’excessive ‘spiritualisation’ des théologiens de la fin du moyen-âge a engendré un retour de bâton matérialiste et faussement libérateur au temps de la dite Renaissance, qui s’est épanoui et a fleuri avec la Réforme, puis la Révolution française et l’athéisme des Lumières. Descartes en est le trop clair exemple ; lui qui -et c’est une bêtise qui n’a pas beaucoup d’égale dans l’histoire de la pensée- voulut prouver mathématiquement que Dieu existe, d’une manière telle qu’après lui plus personne ne soit athée. On a tendance à oublier que ce généreux monsieur était d’abord un théologien, qui comme chacun sait, cherche la certitude de la foi et non l’évidence de l’expérience. Ensuite, le raisonnement mathématique ne fait que déduire des choses qui y sont déjà présentes. Bref, juste la pétition de principe qui a abouti à l’effet inverse : un refus généralisé de la question de Dieu. 

Ensuite, la formalisation morale des mœurs, la culpabilisation à outrance de la chair et le faux renouveau spirituel au XIXe dérivé de certaines formes du jansénisme catholique ou des doctrines puritaines protestantes a donné naissance aux idéologies matérialistes du XXe siècle, des systèmes totalitaires ou du capitalisme fondu dans l’eau tiède démocratique qui perdure aujourd’hui. L’exaltation de l’esprit pour lui-même –sous couvert d’élévation spirituelle- a appelé des vengeances sans concession de la matière : « Pas de race plus inhumaine sous le soleil que celle qui croit représenter le Bien. Pour donner à la vie son goût le plus amer, il suffit donc de la remettre entre les mains des bien-pensants. » 

Voilà pourquoi, sans jeter la pierre sur des personnes en particulier, je ne veux pas être l’héritier de monstruosités dont les plus pauvres payent aujourd’hui encore, et terriblement, les conséquences. Le mal entre souvent dans nos vies sous des airs faussement spirituels, modestement, l’air de rien, on pourrait presque dire : avec un humble sourire. Le mal s’insinue dans l’air comme de l’eau sous une porte. D’abord presque rien. Juste un peu d’humidité. Celle du bon sens raisonnable, de la prudence des gens dits normaux. C’est étonnant que peu s’inquiètent des non-compétences ou des discours faussement spirituels de leur clergé. Le défaut le plus flagrant est souvent une paresse savamment organisée de ceux qui n’ayant pas de profession officielle, finissent par ne pas travailler beaucoup. Oh, ils sont occupés, croyez le bien. Mais, le papillonnage et l’activisme ne sont pas pour autant du travail. Et si le manque de labeur était la vraie plaie des institutions de croyants ? Les grandes idéologies du XXe siècle tournent autour de la question du travail. Et c’était déjà un des lieux de remise en cause de l’ancien régime. Avant d’enseigner, le Christ avait bossé 30 ans comme charpentier. Pourquoi ? Et ceux censés le représenter ou parler en son nom n’auraient qu’à lire des livres pieux ? « Qui veut faire l’ange fait la bête » soulignait Aristote. Alors, jusqu’à quand cet esprit étriqué qui voudrait qu’on se sauve en annihilant toute passion ou déviance morale dans un stoïcisme névrotique? Jusqu’à quand nos idées vont tenir lieu de réel auquel notre corps doit se soumettre ? D’où vient qu’aujourd’hui le corps est réduit à n’être qu’une machine, insupportable lorsqu’elle nous empêche d’atteindre ces canons idéaux qu’on nous vend ou des perfections spirituelles in-atteignables ? D’où vient cette tension d’être des propriétaires acharnés de notre autonomie, cette compulsion à s’auto-regarder comme des tours de contrôles permanentes, et cela, spécialement chez ceux qui désirent le ciel ? Quel est le grand labeur qui nous fera accepter que notre corps n’est pas du maîtrisable, que la matière oblige à l’abandon et que notre vie nous échappe ? Quand aurons-nous fait assez d’œuvres pour toucher que notre vie n’en n’est pas une ? Enfin, et surtout, que certains prélats ne le vivent pas est une chose, mais enseigner en chaire des tyrannies morales parce qu’on ne s’est jamais retroussé les manches, engendre des refoulements, des tsunamis spirituels, des séismes civilisationnels des plus terribles. Là, il n’y a pas de pitié pour ces faux prophètes ! « Malheur à vous qui avez enlevé la clef de la science ! Vous-même n’y êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer vous les en avez empêchés ! ».

L’ordination à Santa Clara en dit long sur cette Église qui, malgré son environnement plus que défavorable, est loin d’être martyre dans son Institution. Des séminaristes en soutanes romaines noires impeccables, cheveux gominés, un embonpoint à faire pâlir des femmes enceintes ; une liturgie plastique et longue dans une cathédrale aux bondieuseries d’un goût douteux : d’un kitsch dévotionnel, imposant des Jésus crucifiés tordus délicatement dans une nudité d'hortensia pâle ou de lilas crémeux, et, décortiqués aux genoux et aux épaules, d'identiques plaies vineuses pour faire pleurer, ou encore, des saintes vierges en robes de premières communiantes, ‘genre italien’ disent les marchands de glace. Devant cela je préfère d’habitude aller prier devant un nu de Botticelli, du Titien ou d’Ingres ou devant le baiser de Rodin. Là, au moins, il y a de l’incarnation ! De la chair ! Pas des trucs de fiottes. La procession s’élance. Tous bien propres et bien rangés. Un troupeau d’oies ! On sent de loin ceux qui cherchent à se placer et à faire carrière, me glisse un prêtre qui connaît bien le français et vit dans une pauvreté des plus sommaires ! J’aime bien ce prêtre. Aucun signe distinctif sur lui sinon un large sourire. Et un je ne sais quoi de bonté sans limite transpire de son visage. Une tendresse paternelle qui n’effraierait pas des oiseaux. Des yeux pétillants d’enfants. Tout ça respire l’évangile : le souci des personnes, le respect des chemins et des interrogations, et une disponibilité sans concession. Son temps ne lui appartient plus. On sent un homme prêt à faire l’effort de tout redécouvrir chaque matin. Ne pas avoir de frigo doit aider à ne pas faire de conserves spirituelles. Par contre, j’ai dû louper ce passage de l’Evangile où il est dit qu’il faut faire carrière. Comme celui où Jésus réclame d’être à cheval sur la liturgie, de ne pas exercer son intelligence ou d’obéir comme un cadavre à l’Institution… Où est le Christ délinquant spirituel qui s’est dressé contre les grands prêtres trop sûrs d’eux-mêmes ? « Comment pouvez-vous croire vous qui recevez votre gloire les uns des autres ? (…) Si vous reconnaissiez être aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais vous dites : ‘nous voyons’ ! Eh bien, votre péché demeure ! » Il faut de l’ordre et des chorales qui chantent bien. On demande aux chrétiens d’être gentils, souriants et de donner à la quête. Point. De souriants crétins quoi. 

Ceci explique en partie le non-rebondissement de l’Eglise-Institution au passage de Jean-Paul II en 1998. Le vieux Lion polonais qui s’était payé plusieurs fois la barbe de Fidel sans retour de bâton, avait obtenu des jours de congé pour les cubains : Noël et le vendredi saint. Mais le Cardinal de la Havane, Jaimé Ortega, a choisi ensuite de continuer à faire profil bas face au régime. Il a, pour sa défense, été emprisonné et envoyé en camp de travail forcé en 1966, peu après son ordination. La visite de Benoit XVI fut un pétard mouillé. Pour subsister, l’Institution s’est faite distante, mais huileuse et tiède. Leur soumission au régime ? La docilité du bétail trop châtié, trop puni, qui redoute les coups. Bon mais mollo, qu’aurais-je fait à leur place ? Et puis, qui a dit que l’Institution allait nous sauver ? Ou que l’Institution c’était l’Eglise ? « La partie principale c’est le tout » dit Thomas d’Aquin. Et la partie principale, dans l’Eglise, ce sont les cherchants, les criants vers Dieu, les brûlants, les pauvres et les misérables. Ceux qui ne peuvent plus croire en eux-mêmes. Ce sont eux les saints cachés, les martyrs, les broyés, les petits, ceux qui n’ont pas assez de qualités pour être curés ou du moins prélats. Ce sont eux qui ont la foi. Ce sont eux qui sauvent Cuba. Les autres, ils ont parfois la foi, mais ils ont surtout leur soutane. Ils ont la foi, oui, le temps d’un sermon. Et puis, ils sont occupés à tellement d’autres choses… Et d’abord, vous en connaissez beaucoup d’évêques ou de prélats qui sont saints ? Mis à part les martyrs qui ont été, dirons-nous, un peu forcés, combien de saints parmi les prélats issus du goutte à goutte du quotidien… ?

Grégoire Plus.

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Impuissance ...

21 Mars 2019, 02:02am

Publié par Grégoire.

Impuissance ...

« Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal. Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes, mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur la terre. Une voie a été ouïe à Rama, Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Et il lui importe peu à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et le mal…J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Cette belle et grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, séparait les femmes et les maris, arrachait les pères à leur enfants… néanmoins, “Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours…Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, sans idéologie…C’est la bonté de l’ermite qui réchauffa un serpent sur son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible!…Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme,…le  point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain… Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme…la bonté est forte tant qu’elle est sans force… Le secret de (son) immortalité est dans son impuissance… »

Vassily Grossman, Vie et destin. éd. l'Age d'Homme. 1983. 820 pages.

 

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

19 Mars 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

Névrose Ecclésiastique.

 

12 août. Ordination à Santa Clara. Arturo, l’évêque, est un homme simple et bon. Il vient de perdre un nouveau prêtre envoyé se former à Rome. Les froufrou de la cité -dite Sainte- séduisent les mulâtres, telles les verroteries rutilantes des conquistadors offertes aux indiens réduits ensuite en esclaves. 

Cet évêque est une exception. Aucun trait commun avec ceux que je peux connaitre, qui sont facilement timorés ou tyranniques, en tout cas, trop souvent moralistes avec un petit coté dictateur. Un de leur grand sport est de chercher des poux dans les histoires de mœurs de ceux qu’ils administrent, comme si l’évangile était d’abord une histoire de morale et d’interdit sexuel. Combien de personnes l’Institution a-t-elle égarées en réduisant la plus grande nouvelle que l’humanité ait entendue à des règles intenables d’infaillibilité morale ? Depuis quand le salut proposé par le Christ n’est en fait qu’une histoire de slip ? On a beau dire, mais les plus obsédés des hommes ne sont pas nécessairement ceux qui font la une des journaux ou qui se font surprendre dans un Sofitel ! Ah oui mais, « pas vu pas pris » ! Sans faire de généralité, chez nous, la race de ceux qui ne savent qu’affirmer en prenant la voix de Dieu le Père –et leurs rejetons laïcs parfois plus catholiques que le pape- avancent en laissant derrière eux une bave qui stérilise tout ; L’habitude de sermons déteint sur leur prise de parole : ces messieurs font la leçon. Pire, avec les meilleures intentions, en défendant les petits, ils enseignent la prétention trop facile d’être du côté du Bien, de s’être fait seuls propriétaires et interprètes du message du Christ. Et cette assurance de la robe donne l’impression d’une arrogance facile, celle de la bonne conscience pharisaïque satisfaite d’elle-même. Les discours-fleuves de Fidel Castro sont à leur image et à leur ressemblance. On sait où il a été formé. Ou déformé.

Comment en est-on arrivé là ? Je n’ai pas de réponse toute faite. J’ai toujours reçu les premières paroles du Christ, après son curieux silence de 30 ans -question marketing c’est pas pro, surtout si on a un ‘message’ à faire passer, un business à démarrer…- comme une invitation à ne jamais cesser de chercher la lumière : « que cherchez-vous ? Venez et voyez.» Jamais de réthorique, de volonté de convaincre ou d’abus de pouvoir. Dans la droite ligne de Socrate : interrogation et expérience par soi-même. Respect absolu du chemin de l’autre. Comment ne pas entendre alors que les coup d’éclats moralisants engendrent très souvent des réactions virulentes mais saines, d’hommes et de femmes qui refusent cette mise sous tutelle de leur intelligence et de leur bon sens ?

« Jamais l’humanité n’avait entendu ces paroles : “Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés… Aimez vos ennemis…” Qu’apporta à l’humanité cette doctrine de paix et d’amour? Les tortures de l’Inquisition, la lutte contre les hérésies, la guerre entre les protestants et les catholiques… Telle est la destinée terrible, qui laisse l’esprit  en cendres, de la doctrine la plus humaine de l’humanité… ». Pire même, c’est une tradition dans l’Eglise catholique de se faire les ardents défenseurs de la loi, de l’application du droit canon, d’excommunier, et tout compte fait, de ne pas trop abuser de la miséricorde. Or, quand on se prétend chrétien, comment peut-on mettre des limites au pardon ? Qu’il soit difficile à donner est une chose, mais l’avoir remplacé par une application pointilleuse de la loi est juste monstrueux. Ce primat de la loi sur les personnes se retrouve de manière trop criante dans les régimes totalitaires. Car leur source est bien chez ceux qui devaient être les plus charitables des hommes ! Ils passent leur temps à faire des signes de croix -signe de Celui qui, innocent, a pris la place de tous sans rien dire- mais eux s’en servent trop souvent pour crucifier avec bruit et fracas ceux qui ne sont pas selon leur conception ! C’est vrai, c’est trop dangereux de faire une confiance absolue à l’homme ! Dieu s’est évidemment trompé clame le grand inquisiteur de Dostoïevski. Dieu est évidement fou de ne pas vouloir éduquer l’homme, et de l’avoir ‘puni’ en se donnant encore plus à lui, en silence, sans rien exiger en retour ! Et comment le Christ a-t-il pu manquer autant de respect du sacré en se laissant toucher et prendre par des gens qui ne devaient pas s’être confessé, qui n’étaient pas en règle…? 

Comment des hommes dits ‘de Dieu’ peuvent-ils ramener ceux qui leur sont confiés à ce qu’ils ont compris de ce qui les dépasse ? Qu’un homme puisse être médiocre. Soit. Qu’il se fasse sa propre mesure. Passons. Mais un homme dit ‘de Dieu’ ? Un prélat, une éminence, un « mon père » ? Si le désir le plus profond d’une personne est de dévoiler d’où il vient, sa vraie source, celle-ci lui échappe toujours. Cela exige de constamment faire l’effort de dépasser ce qu’il peut en avoir compris. La seule préoccupation de l’homme consacré à Celui qui est sa source ne devrait-il pas être de maintenir éveillé en lui une quête permanente ? D’où les monstruosités du cléricalisme –quand l’autorité spirituelle est transformée en pouvoir ou domination temporelle- et les manques de confiance dans l’intelligence des personnes. Elles ont eu des effets politiques que nous mesurons peu aujourd’hui. Pourtant certains retours de bâtons et les différentes persécutions anticléricales auraient dû nous mettre la puce à l’oreille.  (...)

Grégoire Plus.

 

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Pérégrination d'un cherchant-Dieu

17 Mars 2019, 11:47am

Publié par Grégoire.

Pérégrination d'un cherchant-Dieu

Parti un mois à Cuba en 2014, je me suis retrouvé avec le handicap de ne pouvoir dialoguer. Je n’avais pas appris l’espagnol à l’école. Internet étant peu disponible, le téléphone n’en parlons pas, je me retrouvais vite comme enfermé dans une solitude nouvelle. Je me suis mis à écrire. Assez vite du reste. Je n’en avais pas le projet. C’était plus, je crois, pour pouvoir parler à quelqu’un. Un peu comme Robinson. Ce livre a été mon Vendredi.

 

 

Cuba, pays athée ?

Place de la révolution : le Che trône sur un immeuble froid. Une architecture stalinienne. Du béton gris qui fait écho à l’uniforme vert métallique des Castro et des F.A.R. (Forces Armées Révolutionnaires), au pouvoir depuis 1959. Des fous sanguinaires ? Non, non, des croyants. Kundera en Tchécoslovaquie l’avait très bien compris : « Ceux qui pensent que les régimes communistes sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. » Un gouvernement religieux, messianique, investi d’une mission divine. Ces apôtres, fervents nostalgiques du paradis, n’ont pas eu d’ambition moindre que de l’établir sur terre ! Dévouant leur vie à cette cause et y faisant entrer tout un peuple, ils s’y sont donné sans relâche, tels des missionnaires quittant tout dans un don incomparable d’eux-mêmes. Le paradis en marche, ils sont devenus des liturgistes obséquieux, des canonistes rigoristes, de grands théologiens de cette foi ignorée alors de tous. Cette nouvelle religion a fait des cubains les dignes héritiers des vertus évangéliques de pauvreté, d’obéissance et d’amour du parti. Un peuple uni vénérant son messie vivant et pour lequel tout est mis en commun. Ici, tous sont égaux. Sauf certains, qui sont plus égaux que les autres.

Vraiment, des croyants ? Ce système mis en place n’est de fait pas sans rappeler les débuts de l’église Calviniste, à Genève par exemple, où la surveillance policière de la vie individuelle était si forte que certains y ont reconnu un des fondements des totalitarismes modernes ! Ce que l’Inquisition avait timidement ébauché, les puritains l’avaient réalisé : ils ont poussé la religiosité dans des extrêmes idéologiques et pratiques jamais atteint jusque là: pureté morale excessive, fidélité sans faille à la communauté, application de la doctrine à la lettre, recherche active des hérétiques et autres associés du diable… De même, la théologie puritaine se focalisa sur la relecture de certains points de l’Evangile délaissant le reste comme des enfants absorbés par une mouche et oubliant l’assiette sous leurs yeux. La richesse devint ainsi le vrai danger ; et s’il était insensé de la rechercher pour elle-même, il devint moralement coupable de s’y attacher. Le marxisme-léninisme en fera son beurre. De même, pour les puritains, l’intention de la providence voulait la division du travail. Adam Smith -fils de calviniste- souligna combien la spécialisation devait permettre le développement de l’habileté et l’accroissement de la quantité de la production, servant ainsi le bien général. Le bien commun est en effet, pour les calvinistes, le sommet de la charité. Rechercher un bien personnel revient à idolâtrer la créature. Digne héritier de l’idéalisme de Platon. Le philosophe Grec fut le premier a formaliser le communisme des biens, des femmes et des enfants. Enfin, dans leur conception, Dieu avait voulu expressément la pauvreté pour certains afin d’éviter qu’ils ne soient tentés et qu’ils ne perdent leur obéissance religieuse. Il fallait donc maintenir ces masses dans la pauvreté pour suivre la volonté divine. Prenez cette doctrine, remplacez Dieu par l’Etat-providence-omniprésent, seul dispensateur de lumière, surveillant ses fidèles avec l’instinct d’une mère capricieuse désirant que ses enfants entrent tous dans les ordres, et vous avez… El paradisio del Cuba ! Un état religieux, croyant dans son inspiration divine, avec son messie vivant, son inquisition efficace, sa curie bien huilée, ses liturgies ferventes, son haut clergé, ses sacristains, ses enfants de chœur, ses cours de catéchisme, ses prisons pour hérétiques… Alors, ce régime dit athée, est-ce en fait une secte ou bien, mieux encore, un enfant bâtard de ceux qui se veulent la grande famille des rachetés mais qui vivent trop souvent comme des parfaits à qui on ne peut rien reprocher ? 

Bref, je viens de débarquer dans une prison à ciel ouvert. Les touristes qui ont pris l’avion avec moi la visiteront dans des bus air-con comme on visite le zoo de Thoiry. Ils en garderont quelques photos cartes postales, des odeurs de Rhum et de cigares mélangées aux images des atrocités en Irak, à une pub pour shampoing et au dernier bulletin météo. Certains iront même me soutenir ou plutôt m’expliquer –au cours de repas dans des restaurants exclusivement réservés pour étrangers- qu’en fait, les cubains ne sont pas si mal lotis : quasi-gratuité des soins, de l’éducation et de la culture etc…

Bien lotis les cubains ? Pétard, mais qu’est-ce que ça peut-être con un touriste ! Ça ose vraiment tout comme dirait Audiard! Et l’avènement du tourisme de masse leur donne un semblant de justification : « une industrie qui prend les gens comme ils sont, individualisés, atomisés, incultes, pas curieux, désirant vivre dans le régime de la distraction, au sens pascalien du terme, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi. Le tourisme contemporain est l'accomplissement du divertissement pascalien, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi plutôt que celui de s'accomplir. Promener sa Game boy à 10 000 kilomètre de la maison, si ce n'est pas s'oublier, qu'est-ce c’est ? » D’autant que plus ils se croient instruits avec leur guide en poche, plus ils éprouvent le besoin d’emmerder le monde. La connerie a ceci de différent de la maladie que quand on est con, ce sont les autres que ça indispose. Une société complètement corrompue où tout ce qui est gratuit implique des compensations en nature : est-ce être bien lotis? Même les animaux dans nos zoos sont mieux nourris et en plus tous les jours, ils ont des médecins et sont protégés de la pluie, eux. Des gens qui ne peuvent se nourrir de viande parfois qu’une à deux fois par semaine, qui logent dans des immeubles terriblement dégradés, et dans une promiscuité effarante, qui se battent pour du pain, qui vivent dans la peur de la dénonciation, et qui -pour certains- laissent leurs enfants se prostituer… bien lotis? Sans commentaire.

Grégoire Plus.

 

 

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L'audace d'aimer.

15 Mars 2019, 01:59am

Publié par Grégoire.

L'audace d'aimer.

La foi est le saut hors de l'ombre et, d'un coup, l'esprit reçoit un corps, sculpté par la lumière.

                                                                     *

Il y a, dans le monde comme il va, un complot contre l'intelligence.Tout se passe comme si des chefs clandestins orchestraient l'offensive. On ne l'attaque pas de front, pas encore. On préfère encourager ce qui la ruine : pragmatisme, activisme, conformisme, occultisme, ésotérisme, nihilisme. On proclame le primat de l'image, la nécessité de la spécialisation, on dénonce la duperie de la culture générale. (...)

                                                                     *

Régle d'or de la vie intellectuelle : "ne jamais se laisser intimider".

                                                                     *

(...) Le vrai désespéré est un égoïste profond, en ce sens qu'il croit avoir sondé toutes les profondeurs (...)

                                                                     *

La démocratie, ce n'est pas de pousser n'importe qui à contester n'importe quoi, c'est de mettre en mesure n'importe qui d'accéder au niveau supérieur.

                                                                     *

(...) Si on remplaçait le système abstrait par l'élan originel, le gain serait immense. Voici, au lieu de l'intégrisme, une vieille paysanne récitant son chapelet dans une église obscure, au lieu du progressisme, un vicaire de banlieue harassé au chevet d'un mourant, au lieu du spiritualisme, Charles du Bos, torturé par la souffrance physique et préparant son cours sur la mystique de Berulle.(...)

                                                                     *

Il y a sûrement, en ce moment, de grands hommes disponibles pour des choses qui n'existent plus ou pas encore et des choses qui attendent en vain leurs grands hommes.

                                                                     *

Ne pas renier dans les ténèbres ce qui a été vu dans la lumière. Ce conseil reste lettre morte pour celui qui est dans la nuit. Tout au plus peut-il mettre au point de petites ruses du corps et de l'esprit pour attendre sans trop d'impatience le retour du soleil. (...)


                                                                     *

Le vrai dialogue à engager, pour un croyant, est avec Nietzsche. On ne se débarrasse pas aisément de ce fantôme, plus compact que bien des vivants. Le défi qu'il nous a lancé est planté dans notre chair. Il savait ce qu'il faisait. En ironisant sur notre faiblesse, il voulait nous coller la vérole de la violence. Ne soyons pas dupe de cet agent provocateur, de ce mauvais camarade qui jette le copain dans les bras de la putain et fait le voyeur.(...)

                                                                    *

Il faut être mystique ou amoureux. Sinon, quoi?
[Et pourquoi pas les deux? Note Du Blogueur]


                                                                     *

Il est interdit d'interdire d'interdire.

                                                                     *

(...) Une société où la relation homme-femme se solde normalement par l'échec est condamnée. Elle vivote mais elle est frappée à mort.

                                                                     *

Je résiste mal à la tentation de dire ce que je pense, à savoir que l'argent et la réussite sociale sont les produits de remplacement du bonheur sexuel.(...)

                                                                     *

Il faut aimer au-dessus de ses moyens.

                                                                     *

La défécation en public étant devenu la manifestation suprême de la liberté artistique, attendons tranquillement le moment où l'extrême audace sera d'effleurer de ses lèvres la main d'une femme.

                                                                     *

(...) La diminution de l'idée de Dieu crée un vide mais ce qui est ôté à Dieu n'est pas donné à l'homme. Dieu et l'homme décroissent en même temps. Au profit de quoi? De rien ou plutôt de l'adoration du rien.(...)

                                                                     *

Deux ans avant sa fin, Cézanne signait encore certains de ses tableaux : "Cézanne, élève de Monsieur Pissaro".

                                                                     *

(...) Le chrétien doit faire preuve de la sérénité d'un homme en marche vers la vérité et non pas de l'angoisse du propriétaire d'un héritage.

                                                                     *

Freud a fait observer que trois métiers étaient impossibles à exercer : enseigner, soigner, gouverner. C'est que tous trois relèvent de la magie. (...)


Jacques Bourbon Busset, Extraits de son Journal en dix tomes 1966-1985.

 

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Je te regarde et je comprends, une fois de plus, que j’écris pour qu’on t’aime. Mon journal n’a été publié que pour cette raison et, si je m’obstine à écrire, c’est pour augmenter les chances de te faire aimer.

13 Mars 2019, 02:43am

Publié par Grégoire.

Je te regarde et je comprends, une fois de plus, que j’écris pour qu’on t’aime. Mon journal n’a été publié que pour cette raison et, si je m’obstine à écrire, c’est pour augmenter les chances de te faire aimer.

" Je me suis toujours étonné de ton inlassable patience. Que de fois tu as pensé que tout était perdu, que tu n'arriverais jamais au bout de mon indifférence! Jamais, tu n'as cédé au désespoir. Après chaque crise de découragement, tu décidais de faire davantage encore pour me convaincre de la force de tes sentiments. Cette persévérance, cette résolution inébranlable, non seulement je les admire mais j'y vois la marque des grands caractères et des grands esprits. Une telle constance ne saurait s'accommoder de la moindre médiocrité. Tu avais une grande âme, au sens où l'entend Descartes. Pourquoi me faisais-tu confiance d'une manière aussi inconditionnelle? Cet acte de foi me paraissait en contradiction avec ta lucidité et ton sens du réél. Il y avait la quelques chose d'inexplicable et qui, pour moi, reste inexpliqué. C'est ta confiance aveugle qui, en fait, a façonné notre destin.

 

C'est à toi que je dois l'expérience d'une complicité à toute épreuve entre deux êtres libres et différents, expérience paradoxale puisqu'elle associe les idées contradictoires de solidarité et de liberté, expérience unique qui culmine dans la formule: tu existes, donc je suis.

 

En fait, depuis plus de quarante ans, ma vie reposait sur un acte de foi, sur la conviction de ton absolue sincérité. Je ne t'ai jamais prise en défaut, tous tes actes (et les actes seuls comptent) ont toujours été conformes à tes sentiments et souvent les ont dépassés.

 

Par ton courage intrépide, tu as renversé le cours du destin. Si tu avais cédé au découragement, si tu avais écouté (tu as failli le faire), la voix neutre et feutrée du désespoir, c'était fini. Je désirais rester libre, mais, devant toi, je prenais conscience de la stérilité, de la mesquinerie de ce désir. Si tu avais lâché prise, j'en aurais conclu que tu n'étais pas qui je pensais et je n'aurais pas renoncé en ta faveur à ma précieuse liberté. C'est à ta constance que je dois de ne m'être pas, à mes propres yeux, déshonoré.

 

Je serais devenu un personnage lucide et amer, tirant de cette amère lucidité les satisfactions précaires que donne un pessimisme de bon ton. C'est toi seule qui m'as épargné ce sort dérisoire et médiocre.

 

Il n'est pas nécéssaire, pour trouver la vie, de mourir à la vie comme font les mystiques. Cependant, il est indispensable, pour connaître la vraie vie, de renoncer à la fausse. Ce n'est pas si facile. La fausse vie a, en sa faveur, le brillant, l'immédiat, le facile. La vraie vie est un sentier escarpé qui exige effort et patience, mais, à chaque pas, le monde se découvre un peu plus. Aller de la fausse vie à la vraie vie, c'est changer de rive. Tu m'as fait passer sur l'autre rive.

"

Lettre à Laurence, Jacques de Bourbon Busset.

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J’ai entendu battre dans ton âme la passion de l’absolu et j’ai compris que jamais je n’écouterais aucune musique plus intense que celle-là.

11 Mars 2019, 01:38am

Publié par Grégoire.

J’ai entendu battre dans ton âme la passion de l’absolu et j’ai compris que jamais je n’écouterais aucune musique plus intense que celle-là.
Ton regard a créé mon unité. Je ne me sentais un que sous ton regard. Je pense que chacun de nous est en mesure de faire exister un être, un seul (c'est déjà beaucoup). On devient soi par l'autre, 
 
Proust dit que l'amour est « le temps rendu sensible au coeur ». Sans un amour profond le temps est, en effet, bête comme une voie de chemin de fer. On y va de gare en gare. L'amour change la couleur du temps. Des points lumineux s'allument, s'éteignent, se rallument après des années. Les mois, les semaines, les jours sont multicolores. Il en est de noirs, de bleus, de rouges, d'écarlates. Le temps n'est plus un long chemin qui s'étire tristement, c'est un feu d'artifice où les fusées de la joie s'efforcent d'éclairer la nuit obscure. 
Tu es là, devant moi, dans ce café bruyant aux environs de la gare Saint-Lazare. Je me débats, cherchant à échapper à mon destin, non que je le refuse, mais parce que j'ai l'illusion, propre à la jeunesse, que je suis maître du moment de la décision, que le temps est un serviteur qui attend mes ordres. Tu as mon âge mais ignores cette sotte superbe. La dignité craintive de l'amour t'a appris l'humilité devant les événements. 
 
Jacques de Bourbon Busset.

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Il n’y a qu’un millimètre entre le paradis et nous, seul nous n’arriverions jamais à la franchir..

9 Mars 2019, 02:38am

Publié par Grégoire.

Il n’y a qu’un millimètre entre le paradis et nous, seul nous n’arriverions jamais à la franchir..

La solitude est cette cour d’école en chacun où nous pouvons nous retrouver et jouer ensemble.. le monde c’est la salle de classe, ça ne rigole pas, ça ne rigole pas le monde, il y a le maitre, il y a les élèves, il y a les bonnes notes, il y a les mauvaises notes, ça craint, ça craint beaucoup, et on s’ennuie, et on meurt d’ennuie, et on meurt de cette souffrance d’être parfois humilié, d’être parfois oublié, et la pire place est peut-être celle des premiers, et la solitude dont je vous parle ici, c’est le délassement, le délassement : vous quittez l’argent, vous quittez le savoir, vous quittez les appartenances de toutes sortes, vous quittez même vos métiers, vous quittez vos apparences, même vos vêtements, vous quittez tout, vous êtes dans la nudité interne qui est celle de l’âme, et les âmes ce n’est pas ce qu’on croit, ce n’est pas ce que disent parfois à tord les religions, ce n’est pas ce qu’elles en ont durcit, les âmes c’est juste des enfants qui jouent .. et imaginez, ça c’est le paradis, parce que les cours d’école ça peut-être terrible aussi,  mais une cour d’école ou vous n’avez plus rien à craindre, où on peut se rencontrer, où la guerre c’est fini.. la guerre c’est dans les horaires de la salle de classe, dans les horaires d’école, c’est la guerre, le bombardement du savoir, le bombardement des places, et la grande menace du sérieux.

Christian Bobin.

 

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Lettres à Vera

7 Mars 2019, 23:03pm

Publié par Grégoire.

Avec mon amour j'aurais pu remplir dix siècles de feu.

Avec mon amour j'aurais pu remplir dix siècles de feu.

A travers les lettres que l’écrivain envoyait à sa femme, se dessine la complicité hors norme qui le liait à son “ange aux cheveux d’or”.

Au cœur d’Autres rivages, la merveilleuse autobiographie de Nabokov (1899-1977), dans un passage où il est tout ensemble question du poète anglais Robert Browning, de Léon-Paul Fargue et des papillons des montagnes suisses, surgit soudain un « toi et moi » (c’est précisément à la page 164 de l’édition de poche en Folio) qui laisse le lecteur pantois. C’est qu’il lui apparaît alors que, d’évidence, le livre ne lui est pas vraiment destiné, qu’il s’adresse tout entier à ce « toi » sub­repticement invoqué — « toi », Véra, l’épouse d’ailleurs dédicataire de ce récit autobiographique comme de tous les romans de l’écrivain, depuis l’inaugural Machenka (1926) jusqu’aux chefs-d’œuvre de la période américaine, Lolita (1955), Feu pâle (1962), Ada ou l’ardeur (1969). La liste est longue des rôles qu’endossa la discrète Véra Nabokov, née Slonim (1902-1991), auprès de son génie de mari, durant les quelque cinquante-cinq ans que dura leur couple : amante, épouse, mère de leur fils unique, l’adoré Dmitri, mais aussi chauffeur, cerbère et garde du corps — la légende dit qu’elle avait parfois un revolver dans la poche —, correctrice de ses manuscrits, agent de liaison avec ses éditeurs et ses traducteurs, assistante du Pr Nabokov lorsqu’il enseignait à l’université Cornell (NY), présente lors de ses cours, corrigeant les copies, suppléant à ses absences lorsqu’il tombait malade… Sans oublier qu’elle sauva des flammes le manuscrit de Lolita, que l’écrivain avait entrepris de brûler, et préserva l’inachevé Original de Laura, qu’à la veille de sa mort, en 1977, Vladimir lui avait demandé de détruire. (1)

C’est l’une des beautés des Lettres à Véra, aujourd’hui traduites chez Fayard, que d’exposer et de détailler la complicité hors norme qui unissait Vladimir et Véra — comme il aimait cette initiale commune à leurs deux prénoms, qu’il dessinait sous la forme d’ailes de papillons ! L’un et l’autre membres de la diaspora russe de Berlin, ils s’étaient rencontrés en mai 1923, lors d’un bal de charité. Lui avait 24 ans et, sous le pseudonyme de Vladimir Sirine, avait publié déjà quelques poèmes remarqués dans Soul, le quotidien en langue russe de la capitale allemande que dirigeait son père. Elle avait 21 ans, avait lu lesdits poèmes, et le séduisit d’emblée. Quelques semaines plus tard, à la fin du mois de juin, paraissait dans Soul le poème de Vladimir qui scelle leur coup de foudre : « Tristesse et mystère et délice… / comme surgie de la noirceur / mouvante d’un long bal masqué / tu es parue sur le pont sombre… » Et en juillet, du Var où il avait trouvé un job d’été, il lui écrivait une première missive : « Oui, j’ai besoin de toi, mon conte de fées. Car tu es la seule personne avec laquelle je puisse parler — de la nuance d’un nuage, du chant d’une pensée, la seule à qui je peux dire qu’aujourd’hui, en partant travailler, j’ai regardé en face un grand tournesol et il m’a souri de toutes ses graines. » Miraculeuse est leur connivence…

Exprimé de mille façons délicieuses, poétiques, fantasques ou ludiques, l’aveu sans cesse réitéré de la tendresse infinie qu’il porte à Véra est la ligne continue qui relie la centaine de lettres composant cette correspondance intermittente – et hautement délectable, tant s’y déploient, au-delà des éléments factuels, le style proprement enchanteur de l’écrivain, la grâce surnaturelle des mille et un détails et des métaphores parfaites. Mariés en 1925, mais constamment bousculés alors par le cours des événements politiques en Europe, les Nabokov sont fréquemment séparés au cours des douze premières années de leur union. Lui est à Prague, à Paris, à Londres, elle à Berlin, à Bruxelles… Et dès lors qu’ils ne sont pas ensemble, il prend la plume tous les jours pour lui décrire longuement son quotidien, paysages (« Tu veux savoir quelle vue j’ai de ma fenêtre, toi qui aimes la neige ? Eh bien voilà : la vaste étendue blanche de la Moldau, sur laquelle passent d’une rive à l’autre de petites silhouettes noires qui ressemblent à des notes de musique… ») et rencontres, pensées et lectures (« Ces jours-ci, j’ai relu tout Flaubert. Lis – ou relis –  Madame Bovary […], le seul livre qui, à trois endroits, me fait éprouver une sensation de chaleur sous les globes oculaires »), ou encore réflexions sur ses travaux en cours.

La majorité des lettres datent de ces quinze premières années. Quand, à partir de 1937, les Nabokov s’installent en famille (leur fils est né en 1934) dans le sud de la France, puis en 1940 aux Etats-Unis, les missives s’arrêtent, pour ne reprendre que lors de leurs séparations ponctuelles. Mais en dépit des décennies qui passent, Véra demeure et restera, pour Vladimir, « mon amour, mon amour », « ma chère ardeur », « mon ange aux cheveux d’or », « ma vie », « mon seul bonheur ». Au fil des lettres se dessine peu à peu le portrait de leur blonde destinataire : intelligente, tenace, sévère, aimante. De la façon dont la secrète Véra énonçait, elle, leur amour, en revanche on ne saura rien : devenue veuve, elle mit à détruire ses propres missives le même soin qu’elle avait consacré à veiller, épauler, aimer pour la vie et au-delà de la mort l’enchanteur Vladimir.

Nathalie Crom

 

Je ne le cacherai pas : j’ai tellement perdu l’habitude d’être, disons, compris… mon étrange joie, ma tendre nuit. 
(...)
Ma merveille, mon amour, ma vie, je ne comprends pas : comment est-ce possible que tu ne sois pas avec moi ? Tu fais de ma vie quelque chose de léger, de prodigieux, d’irisé, tu illumines tout de l’éclat d’un bonheur toujours différent.
(...)
Tu es sans voix comme tout ce qui est beau… Je me suis fait à l’idée que je ne recevrais pas une seule lettre de toi, mon vilain amour. 
(...)
J’ai lu à haute voix des passages de ta petite carte (…) à Iloucha et à Zinzin, qui m’ont dit qu’ils comprenaient maintenant qui écrit mes livres à ma place. Flattée ? 
(...)
Je suis le seul émigré russe à Berlin qui écrit à sa femme tous les jours. 
(...)
Tu sais je n’ai jamais fait confiance à personne comme je te fais confiance à toi, lui avait-il écrit un jour. En toute chose enchantée il y a un élément de confiance.
(...)
Tu es entrée dans ma vie, non comme on rend une visite, mais comme on arrive dans un royaume où toutes les rivières attendaient ton reflet et toutes les routes, tes pas.

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Milena Jesenska, le feu vivant

4 Mars 2019, 15:17pm

Publié par Grégoire.

Milena Jesenska, le feu vivant

"La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde — du point de vue purement théorique — un terrible désordre des âmes : c’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre".Franz Kafka

Rien de plus honteusement fascinant que la correspondance d’un écrivain. Celle de l’auteur lui-même, comme la correspondance de Flaubert, un monument de lucidité et d’ironie, ou celle des lecteurs à l’écrivain (les fantasmes des lectrices de Balzac, les desiderata du public d’Eugène Sue, les « tes rêves se mêlent à mes rêves » de Louise Michel à Hugo). Ce type de lecture procure un plaisir particulier et paradoxal, intellectuel (découvrir obliquement une œuvre), totalement interdit (satisfaire un certain voyeurisme en découvrant la sphère privée) et gratuit (les listes de blanchisserie de Balzac…).

Et puis il y a, par-dessus tout, les Lettres à Milena de Kafka. Parcours.

La silhouette de cette femme, Milena Jesenská, « Milena de Prague », « vraiment fabuleusement belle » disait Kafka, qui fut d’abord sa traductrice puis un des grands amours de sa vie, cette silhouette fugitive et fantomatique (« Es fällt mir ein, daß ich mich an Ihr Gesicht eingentlich in keiner bestimmten Einzelheit erinnern kann… », « Je m'aperçois soudain que je ne puis me rappeler en réalité aucun détail particulier de votre visage. Seulement votre silhouette, vos vêtements, au moment où vous êtes partie entre les tables du café : cela, oui, je me souviens… »).

« Milena. Quel nom riche et lourd, presque trop plein pour être soulevé… Sa couleur, sa forme est celle, merveilleuse d’une femme, une femme que l’on transporte dans ses bras en fuyant le monde ou en fuyant l’incendie, je ne sais pas lequel des deux, et elle se presse dans vos bras avec confiance et enthousiasme, le nom semble vous échapper en bondissant ou n’est-ce que l’impression que vous cause le saut de joie que vous faites avec votre charge ?… ».

« L’éclat de vos yeux supprime la souffrance du monde » lui écrit-il le 3 juin 1920.

Et à Max Brod, l’ami de toujours, le confident, l’exécuteur testamentaire : « C’est un feu vivant, tel que je n’en ai encore jamais vu… En outre extraordinairement fine, courageuse, intelligente, et tout cela, elle le jette dans son sacrifice ou, si on veut, c’est grâce au sacrifice qu’elle l’a acquis ». « Milena est comme la mer, forte comme la mer avec ses masses d’eau ; quand elle se méprend elle se rue aussi avec la force de la mer, quand l’exige la morte lune, la lointaine lune surtout ».

Et dans son Journal, le 2 décembre 1921 : « Toujours Milena, ou peut-être pas Milena, mais un principe, une lumière dans les ténèbres. Elle est le ciel fourvoyé sur terre. »

Milena force Kafka à la voir, il veut rester dans la distance, dans son « impureté », il temporise, ironise, avant de céder : « Prends-moi dans tes bras, c’est l’abîme, accueille-moi dans l’abîme… » : On est en juillet 1920 : ils passent quatre jours à Vienne, quatre jours, « et ton visage au dessus du mien dans la forêt, et ton visage au dessous du mien dans la forêt et ma tête qui repose sur ton sein presque nu… ». « Le premier jour a été celui de l’incertitude, le deuxième celui de la trop grande certitude, le troisième celui du repentir, le quatrième a été le bon. ».

Milena accepte mal cette distance, elle veut revoir Kafka, il refuse, invoque sa maladie, son travail, son impuissance à dominer ses démons. Ils se reverront à Gmund à la frontière autrichienne. Un échec. « Ce jour là nous nous sommes parlé, nous nous sommes écoutés, souvent, longtemps, comme des étrangers. ».

« Ces lettres en zigzag doivent cesser, Milena, elles nous rendent fous. Je ne peux tout de même pas garder un ouragan dans ma chambre ! Oui, ces lettres sont la source de l’impuissance à sortir de ces lettres mêmes ».

Les lettres à Milena s'espacent et finissent par cesser.
L’ultime lettre de Franz est datée de juillet 1923 : elle annonce à Milena qu’il « a trouvé à Müritz une aide prodigieuse en son genre » : Dora Dymant, une Berlinoise de 19 ans qui sut enfin lui apporter l’apaisement et l’accompagna jusqu’à sa mort, l’année suivante le 3 juin. Dans le Narodni Listy du 7 juin 1924, Milena, sans la moindre note d’acrimonie, publie un hommage funèbre : « Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux. Il voyait le monde plein de démons invisibles qui déchirent et anéantissent l’homme sans défense… Il a écrit les livres les plus importants de la jeune littérature allemande ; toutes les luttes de la génération d’aujourd’hui dans le monde entier y sont incluses, encore que sans esprit de doctrine. Ils sont pleins de l’ironie sèche et de la vision sensible d’un homme qui voyait le monde si clairement qu’il ne pouvait pas le supporter et qu’il lui fallait mourir s’il ne voulait pas faire de concessions comme les autres… ».

Milena rentre à Prague après des années à Vienne. Elle s’engage, poursuit son activité de traductrice et de journaliste, dénonce la montée du nazisme, entre en résistance.

Etrangement, elle écrivait, dès 1919, décrivant un rêve : Quelque part lorsque la planète tout entière a été frappée par la guerre, d’interminables trains quittaient la gare l’un après l’autre… le monde se transformait en un réseau de voies ferrées emportant des êtres affolés, des êtres qui avaient perdu leur maison et leur patrie. Enfin, les trains s’arrêtèrent au bord du vide. Contrôle ! tout le monde descend ! hurla un préposé… Un douanier s’approcha de moi. Je regardais son papier déplié. Je lus, écrit en vingt langues différentes : Condamnés à mort . Elle meurt, déportée, à Ravensbrück le 17 mai 1944.

L’amour de Milena et Kafka se nourrit du manque, de l’absence, - encore plus palpable pour nous qui ne disposons que des lettres de Kafka - totalement et volontairement destructeur (« tu es le couteau avec lequel je fouille en moi ») et construit sur ces vides et ces souffrances un somptueux édifice littéraire. Un espace aux dimensions mêmes du monde : « ou le monde est bien petit, ou nous sommes gigantesques, en tout cas, nous le remplissons ».

Milena lit à Vienne, en 1920, les premières nouvelles de Kafka. Elle décide de traduire ses textes en tchèque, en demande l’autorisation à Kafka, lui envoie ses traductions, qu’il critique…. Ils se rencontrent à Merano, lieu de cure de l’écrivain. Elle a 24 ans, lui 38. Il lui dit ses peurs, ses angoisses, sa maladie. Le ton des lettres oscille entre passion et panique, adoration et crainte. Elle est aussi gaie et passionnée qu’il est dans la retenue, la distance et la complexité. Ce « Toi qui te vis à de telles profondeurs », ce « feu », fascine et mine Franz Kafka. Ils se voient peu, s’écrivent durant deux ans. Milena est omniprésente dans le Journal aux années 1920-1922. Kafka finit par la quitter, submergé par son angoisse, condamnant Milena à ce qu’elle nommera, dans une lettre à Max Brod, le « mal d’absence ». Kafka, lui, cynique envers lui-même comme envers elle, écrit : « ce qui fut un lien brûlant est maintenant un mur, une montagne, ou, plus exactement, une tombe ».

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« Ah ! mon dieu ! Milena, si vous êtiez ici ! (…) Et cependant je mentirais si je disais que vous me manquez car, c’est bien là la plus cruelle et la plus parfaite des magies, vous êtes là, comme moi, plus que moi ; où je suis, vous êtes, comme moi, plus que moi. Je ne plaisante pas, il m’arrive de penser que c’est moi qui vous manque ici, puisque vous y êtes ».

« Chère Madame Milena,
Que la journée est brève ! vous suffisez à la remplir, mises à part quelques bagatelles ; la voilà déjà terminée. A peine me reste-t-il une bribe de temps pour écrire à la vraie Milena, l’encore plus vraie étant restée ici toute la journée, dans la chambre, sur le balcon ou dans les nuages. »

« Puis-je recevoir encore une lettre d’ici samedi ? Qu’en pensez-vous ? ce serait possible. Mais cette rage de lettres est insensée. Une seule ne suffit-elle pas ? Ne suffit-il pas d’une certitude ? Bien sûr ! et cependant on renverse la tête, on boit les mots, on ne sait plus rien sinon qu’on ne veut pas cesser. Expliquez-moi ça, Milena ; Milena, M. le Professeur ».

« Dis-moi encore une fois – pas toujours, je ne veux pas toujours – mais dis-moi encore une fois tu ».

« Je ne trouve rien à écrire, je ne sais que flâner autour des lignes dans la lumière de vos yeux, dans l’haleine de votre bouche, comme dans une journée radieuse ».

« J’ai vu aujourd’hui un plan de Vienne ; et je suis resté un moment sans comprendre qu’on ait bâti une si grande ville alors que tu n’as besoin que d’une chambre ».

Après une rencontre de quatre jours à Prague :
« J’ai besoin pour toi de ce temps et de mille fois plus que ce temps : de tout le temps qu’il peut y avoir au monde, celui de penser à toi, de respirer en toi, (…) de ce présent qui t’appartient.
Je ne sais ce que j’ai, je ne puis plus rien t’écrire de ce qui n’est pas ce qui nous concerne seuls, nous dans la cohue de ce monde. Tout ce qui est étranger à cela m’est étranger. (…) Ou le monde est bien petit, ou nous sommes gigantesques, en tout cas, nous le remplissons ».

« Et cependant ce n’est pas toi que j’aime, c’est bien plus, c’est mon existence : elle m’est donnée à travers toi ».

« Hier je t’ai conseillé de ne pas m’écrire chaque jour ; je n’ai pas changé d’avis, ce serait très bon pour nous deux, et je te le conseille encore, et j’y insiste même encore plus ; seulement, Milena, ne m’écoute pas, je t’en prie ; écris-moi quand même tous les jours, tu n’as pas besoin d’en mettre bien long, tu peux faire bien plus bref que tes lettres d’aujourd’hui ; deux lignes à peine, un seul mot, mais de ce mot je ne puis me passer sans une effroyable souffrance ».

« Ensuite : comment évolueront les choses, ce n’est pas de quoi il est question ; ce qu’il y a de certain seulement, c’est que loin de toi je ne puis vivre qu’en donnant raison à la peur, plus raison qu’elle ne le demande, et je le fais sans contrainte, avec ravissement, je m’épanche entièrement en elle ».

« Tu veux toujours savoir, Milena, si je t’aime ; c’est une grave question à laquelle on ne saurait répondre dans une lettre (pas même ma dernière lettre dominicale). Si nous nous revoyons un jour prochain je te le dirai, sois-en certaine, à condition que ma voix ne me trahisse pas.
Tu ne devrais pas me parler de venir à Vienne ; je ne viendrai pas, mais toute allusion à un tel voyage me fait l’effet d’une petite flamme que tu me promènerais sur la peau. C’est déjà tout un incendie ; il ne s’éteint pas ; il continue de brûler aussi fort et même plus. Ce n’est pas ce que cherchais.
(…) J’ai passé hier une journée très agitée, je ne dis pas atrocement agitée, non, agitée tout simplement, je t’en parlerai peut-être prochainement. D’abord, j’avais ton télégramme dans la poche, ce qui détermine une certaine manière de marcher. (…) On se dirige par exemple vers le Cechbrücke, on sort son télégramme, on le lit, il est toujours nouveau (quand on l’a bien relu, le papier est vide, mais à peine remis en poche, il s’y réécrit à nouveau. »

« Pourrais-tu me dire quelques mots du projet Paris ? Où iras-tu ? Est-ce que c’est un endroit bien desservi par la poste ? »

« De quelque façon que je tourne et retourne ta chère lettre, si fidèle, si joyeuse, ta lettre porte-bonheur d’aujourd’hui, c’est une lettre de sauveur. Voilà donc Milena au nombre des sauveurs (si j’y figurais aussi, serait-elle déjà près de moi ? certainement non), Milena à qui la vie ne cesse cependant d’apprendre à son corps défendant qu’on ne peut jamais sauver quelqu’un que par sa présence, et par rien d’autre. Et voilà que, m’ayant sauvé par sa présence, elle essaie encore, après coup, d’autres moyens microscopiques. Tirer quelqu’un de l’eau, c’est splendide, mais lui offrir là-dessus un abonnement gratuit à l’école de natation, qu’est-ce à dire ? »

« Non je ne suis pas fort, et je ne sais pas écrire, et je ne sais rien faire du tout. Et maintenant, toi aussi tu vas te détourner de moi, pas pour longtemps, je le sais, mais un homme ne peut pas tenir longtemps sans que son cœur batte, et comment ferait-il pour battre tant que tu n’es pas tournée vers lui ? »

« C’est un rêve qui m’a donné les dernières nouvelles que j’aie de toi »

« Je t’aime, tête dure, comme la mer aime le menu gravier de ses profondeurs ; mon amour ne t’engloutit pas moins ; et puissé-je être aussi pour toi, avec la permission des cieux, ce qu’est le gravier pour la mer ! t’aimant, j’aime le monde entier ; ton épaule gauche en fait partie ; non, c’est la droite qui a été la première, et c’est pour quoi je l’embrasse s’il m’en prend fantaisie ; ton autre épaule en fait aussi partie. On renverse la tête, on boit les mots, on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser… Non, rien,… me taire entre tes bras ».

« Tout le jour j’ai été occupé de tes lettres, tourmenté, amoureux, soucieux, en proie à la crainte imprécise de quelque chose d’imprécis dont l’imprécision consiste surtout à dépasser démesurément mes forces. Je n’ai pas osé relire tes lettres ; il y en a même une demi-page que je n’ai pas osé lire du tout. Pourquoi ne puis-je pas prendre mon parti du fait qu’il n’y a pas mieux à faire que de vivre dans cette tension de suicide constamment différé ? (Tu m’as dit plusieurs fois quelque chose du même genre, et j’essayais de me moquer de toi quand tu le faisais). Pourquoi est-ce que je relâche cette tension afin de m’échapper comme un animal fou (et qui pis est, pourquoi est-ce que j’aime cette folie ?), dérangeant l’électricité, l’affolant, attirant ainsi toute la décharge sur mon corps, au risque d’être foudroyé ?
Je sais exactement ce que je veux dire par là : je ne cherche qu’à capter les plaintes qui s’échappent de tes lettres, les plaintes tues, les plaintes non proférées : et je le peux, car au fond ce sont les miennes. Que nous ayons dû connaître aussi un tel accord dans le domaine des ténèbres, c’est le plus étrange de tout, et je ne puis vraiment y croire qu’une fois sur deux ».

« Il vaut beaucoup mieux maintenant ne pas s’écrire chaque jour ; tu t’en es rendue compte en secret, avant moi. Les lettres quotidiennes, au lieu de me fortifier, me dépriment ; autrefois, je buvais ta lettre d’un trait, et je devenais (…) dix fois plus fort et altéré. Mais maintenant c’est tellement triste ! je me mords les lèvres en te lisant ; rien n’est plus sûr ; sauf la petite douleur dans les tempes ».

« La douleur me guette dans les tempes. Est-ce que la flèche m’a été tirée dans les tempes au lieu de m’être tirée dans le cœur ? »

« Pourquoi me parler, Milena, d’un avenir commun qui ne sera jamais ? Est-ce précisément parce qu’il ne sera pas ? »

« Je n’ai pas encore reçu ta lettre jaune, je te la retournerai sans l’ouvrir. Je me trompe bien s’il n’est pas bon que nous cessions de nous écrire. Mais je ne me trompe pas, Milena.
(…) Ce que tu es pour moi, Milena, ce que tu es pour moi, au-delà de ce monde où nous vivons, n’est pas écrit sur les chiffons de papier que je t’ai envoyés chaque jour. Ces lettres, telles qu’elles sont ne peuvent être bonnes qu’à torturer (…). Mais ce n’est pas là la raison essentielle ; la vraie raison, c’est l’impuissance qui va s’accentuant dans nos lettres, de sortir de ces lettres mêmes, pour toi aussi bien que pour moi ; mille lettres de toi, mille désirs de moi ne changeront rien à la chose ; la grande question, c’est cette voix irrésistible, c’est ta voix, oui littéralement, qui me donne l’ordre de me taire. »

« Je ne te dis pas adieu. Ce n’est pas un adieu, à moins que la pesanteur, qui guette, ne m’entraîne complètement au fond. Mais pourrait-elle le faire puisque tu vis ? »

« Voilà déjà bien longtemps, madame Milena, que je ne vous ai plus écrit, et aujourd’hui encore je ne le fais que par suite d’un hasard. Je ne devrais pas au fond excuser mon silence, vous savez comme je hais les lettres. (…) C’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme croît sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut appeler à témoin. Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? ( …) Ecrire des lettres c’est ce mettre à nu devant des fantômes ; ils attendent ce geste avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. »

« La sorcellerie épistolaire se remet en branle et recommence à ravager mes nuits, qui se ravagent déjà d’elles-mêmes. Il faut que je cesse, je ne peux plus écrire. Votre insomnie n’est pas la même que la mienne. Ne m’écrivez plus, s’il vous plait ».

Et la dernière :

« Là-dessus, malgré ce qui précède, mes amitiés. Qu’importe si elles sont destinées à tomber dès la porte de votre jardin ? Peut-être n’en sont-elles que plus fortes ».

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