Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Parce que l’oubli finit par gommer l’inacceptable...

31 Janvier 2019, 01:59am

Publié par Grégoire.

Parce que l’oubli finit par gommer l’inacceptable...

« L’ennui est comme ces vents de sable dont on ne sait quand ils vont enfin s’arrêter. On n’imagine pas si on ne l’a pas vécu pendant plusieurs mois. Comme le font les prisonniers dans leurs cellules, pour ne pas craquer, les sahraouis rythment la journée autour du thé, de la prière, des distributions alimentaires ou de bouteilles de gaz, de corvées de nettoyage, de la lessive du vendredi. J’ai vu des femmes, au lever du jour balayer le désert devant leur tente, comme Sisyphe roulant son rocher. » JF Debargue.

Jean-François Debargue, éleveur, a quitté son exploitation normande pour vivre dans le camp de réfugiés Sahraouis d’El Ayoun, en Algérie, entre 2008 et 2018 et coordonner sur place la création de jardins familiaux. Une expérience relatée dans «Journal d’un camp Sahraoui, le cri des pierres» éditions Karthala.

Lecture inédite par Grégoire Plus mercredi 27 février 2019 à 20h

 

Voir les commentaires

Que faire des cons ?

29 Janvier 2019, 02:47am

Publié par Grégoire.

Que faire des cons ?

Si les philosophes n’ont jamais pris au sérieux le problème que l’on va affronter ici, c’est qu’ils se sont principalement consacrés, avec raison, à faire l’expérience des pouvoirs de l’intelligence. Leur extraordinaire tentative pour comprendre et explorer les différentes modalités de ce que signifie « comprendre » n’a bien sûr pas entièrement négligé l’existence de la connerie – précisément parce que, même dans l’approche la plus vague, l’intelligence des choses et la connerie sont par définition en proportion inverse : on ne commence à comprendre que dans la mesure où l’on cesse d’être con. Mais pour cette raison, les philosophes n’ont pu donner de leur adversaire que des définitions presque toutes négatives, qui supposent toujours qu’on adopte leur point de vue, celui d’une personne au moins théoriquement intelligente. Sans faire une grande histoire philosophique de la connerie, il suffit de rappeler qu’ils ont vu en elle un obstacle à la connaissance, ou à l’accomplissement moral, ou à la saine discussion, ou à la vie en commun, sous les formes de ce que les uns et les autres ont appelé l’opinion, les préjugés, l’orgueil, la superstition, l’intolérance, les passions, le dogmatisme, le pédantisme, le nihilisme, etc. Ce faisant, ils ont contribué à éclairer la connerie, bien sûr, sous de nombreux aspects. Mais parce qu’ils l’ont toujours excessivement intellectualisée – ce qui était bien naturel de la part des maîtres du concept – il leur a été impossible de l’affronter par l’angle sous lequel elle constitue un authentique problème.

Pour dire les choses simplement, le problème n’est pas la connerie, ce sont les cons. En effet, quelle que soit la définition que l’on choisit de la connerie, on aboutit à la même conclusion : par tous les moyens possibles et imaginables, par toutes les forces humaines et non humaines, la connerie doit absolument – ou plutôt, dans la mesure du possible – être combattue et anéantie. Stultitia delenda est, cette formule latine exprime une haine salutaire, une haine sauvage, sans limite et sans merci pour la connerie : elle doit être détruite. Mais les cons ? Les cons réels, c’est-à-dire celles et ceux qui encombrent notre quotidien, qu’on croise dans les transports, qu’on fréquente tous les jours au travail, celles et ceux avec qui l’on vit et qui se trouvent (hélas !) jusque parmi notre famille – et même, oui, parmi les êtres qui ont partagé un bout de notre chemin, amis, amours, et qui révèlent un jour un visage abominable… Ces cons-là ! Qui dirait qu’on doit les anéantir ? Personne, à part peut-être les pires des cons, ne veut sérieusement en venir là.

Les cons forment donc un problème bien plus délicat et bien plus important, d’un point de vue philosophique, que la connerie elle-même. Leur existence de béotiens stupides et souvent agressifs constitue un problème théorique extrêmement complexe, car il est de forme circulaire. En effet, lorsque vous êtes confrontés à un con ou à une conne, quelque chose se met immédiatement en place, apte à vous faire déchoir de votre propre intelligence (j’emploie le mot en son sens le plus large d’une disposition à comprendre). Bien entendu, je n’irai jamais jusqu’à insulter ni mes lecteurs ni mes lectrices ; mais vous devez admettre qu’à partir du moment où vous identifiez vous-mêmes un con ou une conne, vous ne vous trouvez plus en face de quelqu’un, mais dans une situation où votre propre effort pour comprendre se trouve fortement entravé. L’une des principales caractéristiques de la connerie – d’où l’importance d’employer sa désignation argotique – est qu’elle absorbe en quelque sorte votre capacité d’analyse et, par une étrange propriété, vous contraint toujours à parler sa langue, à entrer dans son jeu, bref, à vous retrouver sur son terrain. Il s’agit d’un piège si difficile à déjouer que, pour y être confronté sous mon propre toit, ayant la chance (heureusement provisoire) de vivre en colocation avec l’un d’eux, j’ai résolu d’interrompre mes travaux universitaires les plus difficiles pour rendre ce service à moi-même et aux autres : éclairer cette difficulté, parmi les plus grandes de toutes, et, si possible, nous en sortir.

Mais avant d’entrer dans le détail des problèmes que posent les cons, que je juge aussi sérieux que les problèmes les plus sérieux que les philosophes aient traités, je dois avertir d’une chose : ce livre aborde la connerie de fait et non de droit. Autrement dit, j’ai pleinement conscience qu’en tant que problème moral, politique et social, la connerie doit avant tout être prévenue. Nous devons mettre en place des manières d’organiser la vie en commun qui soient les plus capables d’empêcher les jeunes humains de devenir de parfaits cons – d’autant que quel que soit leur milieu d’origine, ils sont souvent eux-mêmes filles et fils de cons. Là est l’urgence. Mais les efforts que nous consacrons à améliorer à grande échelle le développement de l’intelligence ne doivent pas masquer leurs propres limites : non seulement la mise en oeuvre et l’efficacité des dispositifs anti-cons dépendent d’un très grand nombre de facteurs, mais aucune société n’existera jamais sans qu’au moins une partie de la population – ne serait-ce même qu’une seule personne – soit considérée par au moins une autre partie de la population – même par un seul de ses membres – comme exceptionnellement douée en termes de connerie. En ce sens, bien que la connerie soit soluble en droit et que les efforts déployés contre elle par les sciences humaines et les gens de bonne volonté soient pertinents et légitimes, elle existera toujours dans les faits.

Ainsi, il faut l’admettre sans délai : même dans le meilleur des mondes et avec la meilleure volonté possible, vous ferez toujours et nécessairement la rencontre de cons. D’ailleurs, cela ne vient pas seulement du fait qu’il en reste toujours, malgré les changements historiques ; car la connerie est tout sauf statique. Elle se distingue par une résistance très spécifique que les cons opposent aveuglément à tout ce qu’on veut faire pour améliorer une situation quelconque – y compris la leur. Toujours, donc, dans une vigoureuse opposition à vos efforts, ils voudront noyer vos arguments dans des ratiocinations sans fin, étouffer votre bienveillance par les menaces, votre douceur par des violences, et l’intérêt commun dans un aveuglement qui sape les bases mêmes de leur propre intérêt individuel. En ce sens, la connerie n’est pas seulement une sorte de résidu incompressible de l’évolution humaine, au contraire, elle est l’un des principaux moteurs de l’Histoire, une force qui – malgré ou plutôt grâce à son aveuglement – a remporté une grande partie des luttes du passé et en remportera beaucoup à l’avenir. Pour résumer la permanence insurmontable de cette force, on conviendra donc de ceci : les cons s’obstinent.

Cette particularité a l’inconvénient de couper court aux solutions les plus simples. Car l’obstination des cons signifie qu’il n’y a aucun sens à plaider la tolérance face à l’intolérance, l’esprit éclairé face à la superstition, l’ouverture d’esprit face aux préjugés, etc. Les grandes déclarations et les bons sentiments ne servent qu’à faire plaisir à celui ou à celle qui parlent, et ce plaisir est encore une manière pour la connerie d’absorber son adversaire, de le reprendre dans ses filets et d’entraver, encore et toujours, son effort pour comprendre.

Pour toutes ces raisons, il est structurellement impossible de se réconcilier avec les cons, car ils ne le souhaitent pas eux-mêmes ; il nous faudra décidément apprendre à faire avec. Mais comment ? Comment, à partir de l’aveu douloureux que les cons existent de fait, et qu’ils existent même nécessairement, depuis toujours et pour toujours, pouvons-nous trouver les moyens – à un moment où il est toujours déjà trop tard pour tout travail de prévention – de faire avec ?

Si je savais la réponse au moment où je pose la question, je serais de leur nombre. Mais j’ai sous le coude un petit plan, un peu de méthode et une longue expérience de l’abstraction ; voyons ensemble si la philosophie peut trouver des solutions claires à ce problème urgent.

******

Voir les commentaires

Le Repentir

27 Janvier 2019, 09:03am

Publié par Grégoire.

Le film se déroule dans un petit village géorgien. Après l'enterrement du maire de la ville, Varlam Aravidze, sa tombe est régulièrement profanée et son cadavre déterré. La coupable, traînée devant la justice pour un procès grotesque, se défend en racontant le règne tyrannique de Varlam à travers ses souvenirs de petite fille. L'audience est alors replongée dans la lutte entre deux familles, le clan d'Aravidze d'une part, la famille de l'artiste dissident Baratelli d'autre part.

 

Le film, réalisé sous Léonid Brejnev, a longtemps été interdit de projection ; il faut attendre 1987 pour le voir sur les écrans. En effet, on peut voir dans Le Repentir une critique du totalitarisme stalinien : en témoigne le personnage de Varlam Aravidze, ayant la moustache d'Adolf Hitler, le visage et la chemise noire de Benito Mussolini et le reflet dans les lunettes propre à Lavrenti Beria. Son côté grotesque et arbitraire est accentué par la bêtise et l'anachronisme de ses hommes de main, représentés tantôt par un conseiller aussi stupide qu'extrémiste, tantôt par des larbins bouffons, tantôt par des chevaliers en armure noire. Parallèlement, la vie du peintre Sandro Baratelli et de sa famille témoigne de l'arbitraire du régime d'Aravidze : emprisonnement, déportation... Cependant, l'attitude notamment du petit-fils d'Aravidze nous montre un autre aspect du stalinisme : sa décrépitude dans le temps. En effet, celui-ci a honte du comportement de son grand-père et de son père et souhaite se repentir.

 

 

Voir les commentaires

De l'imperfection de Dieu.

25 Janvier 2019, 01:50am

Publié par Grégoire.

De l'imperfection de Dieu.
Cet homme était comme moi: il n'existait pas. Il portait un feutre cabossé sur la tête, un costume froissé par des nuits passées dehors. Collée à ses lèvres, une cigarette. Il l'oubliait puis la ranimait en tirant dessus au bord de l'abîme, alors qu'elle allait s'éteindre. Ce vagabond était tout entier précipité dans ses yeux. Sa voix poussait les nuages. Les mots qui passaient ses lèvres faisaient trembler de joie le mégot blanchâtre. Il parlait brutalement comme font les sages, sans songer à ménager qui que ce soit.
 
Il y a quelque chose, me dit-il , qui ne va pas avec les religieux. Ils assurent que Dieu est parfait- mais il ne peut l'être s'il est vivant : vivre c'est toujours plus ou moins échouer, manquer, trembler. Et il est vivant, Dieu, nous en sommes bien d'accord,  monsieur,  il est vivant et même le seul à l'être, n'est-ce pas? J'acquiesçai, ma seule certitude étant cette vie sauvage du divin, en nous et au dehors dans ses apparitions concrètes,  inapprivoisables. Eh bien cher ami, poursuivit-il , franchissons un seuil : si Dieu, grâce à Dieu, n'est pas parfait,  par contre le diable l'est. Il est même le seul à l'être. La preuve est sous nos yeux : nos technologies lisses, arachnéennes, et nos morales aiguisées comme des sabres - ici le bien, là le mal -,  témoignent de ce que je dis : le diable est épris de perfection. Le diable est le sans reproche, le tout-blanc en baskets, le très efficace bâtisseur d'une vie nouvelle dans laquelle,  croyez-le bien, je n'entrerai pour rien au monde. J'habite une forêt. Les arbres sont de grands croyants. Leur respiration est mon maître. Tant de puissance alliée à tant de délicatesse. Dans une forêt la modernité arrive en lambeaux. Dans les métropoles elle explose plein centre. Rien n'y subsiste, que des visages affairés. Ce ne sont plus des visages mais des calculs avec deux yeux au milieu. Puis il se tut, sembla soudain mélancolique. Un rire le traversa, secouant sa cigarette toujours soudée à ses lèvres. Je ris, dit-il il, de ma propre idiotie. Comme si je savais quoi que ce soit ! Qu'est-ce qui me prend  de vous parler du monde et de ses technologies? C'est ajouter du bruit au bruit. Plutôt vous dire ceci, autrement plus décisif : hier j'ai entendu le vent rouler dans les feuillages, près d'une barrière. Au début c'était puissant, déterminé. Le convoi de l'éternel avec ses trente tonnes de lumière qui passaient. Puis ça c'est adouci en murmure. Je pense que vous ne me croirez pas mais j'ai entendu le chuchotement des morts aimés : la plus belle preuve de Dieu jamais donnée. C'était à la lisière de la parole et du silence. Une écoute absolue de nos angoisses. Vous comprenez? Quelqu'un qui nous écouterait vraiment. Ce souffle passait à  l'intérieur de mon coeur. Quelqu'un me recueillait ( n'est-ce pas le vrai sens d'écouter ?) avec toutes mes stupidités, mes paresses, mes sommeils, pour me rappeler à la catastrophique merveille de vivre. Puis cette rumeur est partie. Les arbres, c'étaient des trembles. Je vous raconte ceci avant de l'oublier. Le propre d'une révélation c'est d'être très vite effacée.
 
Idiots que nous sommes, dit-il en riant! Tout est dans le creux de nos mains vides et nous allons chercher au fond de nos poches ou dans la poche du voisin! Il riait et son rire effaçait peu à peu ses traits, son corps, son chapeau. C'est la cigarette qui a disparu en dernier. Un feu rouge dans l'infini. 
 
C.Bobin 
De l'imperfection de Dieu.

Voir les commentaires

Sérotonine, génial.. ? J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé.

23 Janvier 2019, 03:07am

Publié par Grégoire.

Sérotonine, génial.. ? J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé.

Dernière page du livre d'où émane une lueur qui détonne radicalement avec le reste de l'ouvrage:

" (...) J'aurais pu rendre une femme heureuse. Enfin, deux ; j'ai dit lesquelles. Tout était clair, extrêmement clair, dès le début ; mais nous n'en avons pas tenu compte. Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d'infini des possibles ? Cela se peut, ces idées étaient dans l'esprit du temps ; nous ne les avons pas formalisées, nous n'en avions pas le goût ; nous nous sommes contentés de nous y conformer, de nous laisser détruire par elles ; et puis, très longuement, d'en souffrir.

Dieu s'occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d'amour qui affluent dans nos poitrines jusqu'à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l'on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.

Et je comprends, aujourd'hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l'endurcissement des coeurs : ils ont tous les signes, et ils n'en tiennent pas compte. Est-ce qu'il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu'il faut vraiment être, à ce point, explicite ?

Il semblerait que oui."

Michel Houellebecq, Sérotonine.

Sérotonine, génial.. ? J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé.

Au royaume du glauque

Sérotonine. C’est le nom d’un neurotransmetteur qui permet, sinon de voir la vie en rose au moins de la supporter. C’est aussi le nom du dernier roman de Michel Houellebecq. Avant d’en commencer la lecture, un conseil : procurez-vous quelques cachets.

Simplifions l’histoire: Florent-Claude Labrouste est un agronome dans la quarantaine qui décide de se soustraire à la vie sociale. Pas de se suicider, enfin pas tout de suite car il n’y aurait pas de roman, mais de disparaître, de s’évaporer. Ce qu’il fait en s’installant dans un hôtel Mercure (où l’on peut encore fumer) à la porte d’Italie, après avoir quitté sa compagne du moment, Yuzu, une japonaise qui copule, entre autres, avec des chiens, ce qui écœure le brave Florent-Claude « surtout pour les chiens ».


De là, Houellebecq nous embarque dans un récit où son héros, profondément déprimé, revisite sa vie tant sur le plan professionnel que sur le plan amoureux. Une vie de raté, qui fonctionne à la sérotonine. Cela nous vaut quelques scènes cocasses et deux beaux portraits. Celui d’Aymeric d’Harcourt, un copain rencontré à l’Agro, descendant d’une des plus prestigieuses familles aristocratiques françaises, qui a décidé d’exploiter lui-même un élevage de bovins sur les terres familiales, en Normandie, où se déroule l’essentiel du récit. Il ne s’en sort pas et la description d’un monde rural en crise, de paysans solitaires, désespérés, broyés par des politiques inadéquates, gagnés petit à petit par une colère inouïe résonne étonnamment avec l’actualité. Ces pages douloureuses sonnent justes et sont sans doute les meilleures du roman.
Et puis il y a Camille, le seul véritable amour de Florent-Claude, plus jeune que lui et avec qui il a vécu 5 ans. Elle l’a quitté quand elle a découvert qu’il la trompait avec Tam qui avait un « joli petit cul de black » auquel il n’a pas pu résister.
Après leur rupture, elle s’est installée comme vétérinaire, aussi en Normandie, où elle vit sans homme avec un fils de 5 ans qu’elle a eu lors d’une rencontre d’un soir. Florent-Claude espère la reconquérir et pour y parvenir ne voit pas d’autre moyen que de tuer son enfant, ce que l’on peut trouver original. Ou saugrenu. Voire stupide. Qu’on peut aussi interpréter à l’infini comme une métaphore de la fin de la civilisation occidentale incapable de se reproduire, ou de l’amour impossible, ou de la femme inaccessible dès lors qu’elle est mère, ou de ce que vous voulez pourvu que ce soit désespéré… Camille que l’on voit belle et attachante est le seul personnage lumineux de ce récit d’un glauque remarquable.

Voyage en Houellebecquie

Ces 300 et quelque pages (heureusement composées un peu gros) sont un voyage, une plongée plutôt, en Houellbecquie, principauté lugubre, recouverte d’un brouillard qui ne se lève jamais, où les femmes ne sont que des putes et/ou des salopes (c’est évidemment compatible) qui ne sont en fait que des chattes sur pattes, plus ou moins humides, et les hommes des bande-mous, déprimés et alcooliques quand ils ne sont pas « pédés » ou mieux pédophile allemand (rien de tout cela n’étant incompatible non plus dans ce roman aussi misogyne qu’homophobe). A la tête de cette principauté, règne le grand duc Michel qui prend un plaisir évident à décrire une société la plus désespérée possible, peuplée de sujets en perdition qu’il décrit avec un cynisme jubilatoire, parfois drôle, même si les ressorts comiques sont souvent un peu attendus.

Génie es-tu là ?

Comme il s’agit de Houellebecq il faut, paraît-il, chercher du génie. J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé. Certes, le récit est bien mené, mais rien dans l’écriture ne surprend. Et puis, que reste-t-il de ce texte qui relève autant de la fable que du roman ? A dire vrai, pas grand-chose.

Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Pour arriver au terme de ce périple en Houellebecquie, il faut régulièrement sortir pour prendre l’air. Lors d’une de mes escapades, je me suis baladé sur internet et suis tombé — par hasard ?— sur le concerto pour clarinette de Mozart interprété par Arngunnur Arnadottir (ci-dessous). Soudain, le monde a repris des couleurs. La beauté et la sensualité de cette jeune femme portée par son art jusqu’à l’abandon et la musique joyeuse de Mozart ont opéré comme un tsunami salvateur, submergeant de lumière et d’émotion le monde désespéré et désespérant de Houellebecq. N’en déplaise au grand duc Michel, la beauté, la grâce et le génie existent bel et bien. Pas besoin de sérotonine.

Jean-Marc Savoye

https://www.onlalu.com/livres/roman-francais/serotonine-michel-houellebecq-37607

 

Voir les commentaires

L'essentiel on l'attrape en une seconde. Le reste est inutile.

21 Janvier 2019, 01:48am

Publié par Grégoire.

L'essentiel on l'attrape en une seconde. Le reste est inutile.
L'essentiel on l'attrape en une seconde. Le reste est inutile.
L'essentiel on l'attrape en une seconde. Le reste est inutile.
L'essentiel on l'attrape en une seconde. Le reste est inutile.

Ce matin, le chant d’un rouge-gorge a réveillé le soleil dans le jardin. Toutes les eaux du paradis sortaient de sa gorge, inondaient la terre. J’ai assisté, pendant quelques secondes, à la défaite de tous les nihilismes.

« La vie est extraordinairement simple » lançait-il, sans soucis d’être cru, éclaboussant toutes les heures à venir. Chemise gonflée par le vent, l’oiseau chantait à tue-tête les amours de la lumière et du vide.

Ses petites pattes solidement plantées sur une branche d’arbre, l’oiseau me dévisageait. Un Dieu moqueur brillait dans ses yeux, semblant me dire : « Pourquoi cherches-tu à faire quelque chose de ta vie? Elle est si belle quand elle ne fait qu'aller, insoucieuse des raisons, des projets et des idées.» Je n'ai pas su lui répondre.

C Bobin.

 

Voir les commentaires

Jean-Louis Trintignant et Daniel Mille, un tango de poésie.

20 Janvier 2019, 01:45am

Publié par Grégoire.

Jean-Louis Trintignant et Daniel Mille, un tango de poésie.

Jean-Louis Trintignant et Daniel Mille, c’est un tango qui dure depuis plus de dix ans. En 1998, ils ont partagé la scène au rythme de La Valse des adieux d’Aragon, puis ont fait danser Poèmes à Lou d’Apollinaire. Aujourd’hui, le comédien vient glisser ses poèmes libertaires favoris dans les magnifiques interprétations que l’accordéoniste a faites de la musique de Piazzolla. Le compositeur argentin a transcendé le tango pour léguer une oeuvre intemporelle. Daniel Mille nous fait redécouvrir toute l’humanité de cette musique à la fois savante et populaire, dans une instrumentation sublimée par la sensualité des cordes.

Voir les commentaires

L’oubli, cette autre nuit.

18 Janvier 2019, 01:39am

Publié par Grégoire.

L’oubli, cette autre nuit.

Le jour s’étire sous le drap de sa nuit, tranquillement, sans bruit. Dans la poussière de la Hamada, la prière des hommes accompagne cet enfant né de l’aube et le berce dans son refuge rouge sang. Ces hommes qui prient sont eux mêmes réfugiés. Depuis plus de trois générations. Ils savent tendre avec respect une couverture à l’hôte et au jour passant.

A mes côtés gazouille joyeusement une toute petite fille aveugle, Fahrida, comme un oiseau dans l’épaisseur à jamais sombre de sa forêt.

Ce n’est pas le malheur qui blesse, c’est d’avoir eu connaissance du bonheur. Les vieux Sahraouis portent dans leurs yeux ridés cette blessure que ravivent les souvenirs des jours heureux. Ils enseignent douloureusement ce bonheur d’avoir été libres à ceux qui ne l’ont pas connu pour ne pas faire du malheur une simple insouciance.

Seul le premier déracinement compte. En perdant tout on se quitte vraiment. On n’emporte que sa vie et le sac sans poids des souvenirs. Vous n’êtes plus vous; vous êtes déjà un réfugié qui court à vos côtés. Du presque rien de ce sac il faut refaire une identité. Les départs suivants ne sont plus arrachements mais pas encore des choix. Ce sont mouvements de nage pour ne pas couler; pas forcément pour vivre, mais pour ne pas mourir.

Fahrida sautille dans ses feuillages. Faudra t’il lui dire ce qui lui manque? Sous le drap de sa nuit, rêve t’elle en noir et noir?

Seul un comportement de grand nomade permet paradoxalement de survivre à la sédentarisation des camps. Mais la capacité à s’adapter aux pires des situations survit elle à la succession des générations? à la perte mémorielle faute de vécu? à l’inanité des institutions faute de présent et d’avenir? à l’étouffement instrumentalisé de l’assistanat humanitaire? à la diaspora provisoirement définitive?

Faut il taire aux nouvelles générations nées dans les camps leurs droits spoliés?Faut il en arriver à souhaiter que la cécité de ceux qui détiennent la solution contamine les réfugiés, comme un refuge ultime?

Dans ce monde plus profond encore d’absence et d’oubli, sous le drap de nos nuits, Fahrida avance en éclaireuse.

 

Jean-François Debargue

Voir les commentaires

A-t-on déjà tout en soi ou a-t-on besoin d'être enseigné .. ?

16 Janvier 2019, 01:18am

Publié par Grégoire.

A-t-on déjà tout en soi ou a-t-on besoin d'être enseigné .. ?

Voir les commentaires

la vie se résume à trouver une autre personne avec qui partager ses jours, puis à survivre à la rencontre...

14 Janvier 2019, 01:05am

Publié par Grégoire.

la vie se résume à trouver une autre personne avec qui partager ses jours, puis à survivre à la rencontre...

La solitude d'un homme -—- de tous les hommes quoi la comparer, comment la mesurer ? Elle est plus grande que tous les mondes qu'il y a dans le monde.

L'abbatiale de Conques est une femme de miséricorde qui ouvre au premier venu son sexe, son ventre, qui l'engloutit et lui donne à manger sa chair la plus délicate, la lumière rosée, bleutée, parfois gris neige, des vitraux.

Un homme, c'est une bête divine qui s'enfouit dans le terrier d'une ambition, d'une passion, d'une œuvre. Ce coureur du cent mètres, doigts tendus sur la piste, quand le stade retient son souffle et se tait juste avant le signal du starter, le claquement sec de la mort. Une solitude dont personne n'est la cause.

Il y a un évangile des fleurs d'acacia, ces jeunes aristocrates guillotinées aux premiers beaux jours. Je le  connais bien cet évangile. Il parle de ce dieu qui meurt et aussitôt revient pour nous donner les premiers soins.

Christian Bobin, la nuit du coeur.

Voir les commentaires

Pour l'amour de Bethléem : ma ville emmurée

12 Janvier 2019, 01:54am

Publié par Grégoire.

Pour l'amour de Bethléem : ma ville emmurée

Casque jaune vissé sur la tête, elle avance d’un pas décidé dans les rues désertes et sombres de la petite ville italienne de Norcia, au centre de la péninsule, durement frappée par un violent tremblement de terre quelques semaines plus tôt. En ce mois de décembre, le froid est mordant.

De part et d’autre de la voie, les vitrines des commerces laissent entrevoir les chaises renversées, des objets éparpillés sur le sol. Arrivée sur la place centrale de la commune, considérée comme l’un des plus jolis bourgs du pays, Vera Baboun stoppe net, visiblement émue. Sous ses yeux, la place Saint-Benoît semble un champ de ruines. De la basilique médiévale, il ne reste que la façade.

Sa vie bascule en septembre 1990, trois ans après le début de l’Intifada

« Cette ville a été éprouvée, comme l’est la mienne, je ne pouvais pas repartir chez moi sans manifester ma proximité dans la souffrance des Italiens frappés par cette tragédie. » Chez elle, c’est Bethléem, ville palestinienne dont elle est maire depuis 2012, loin de l’Italie où elle est en déplacement ce jour-là à l’invitation de la mairie d’Assise, liée par un jumelage à sa ville.

Des épreuves, cette femme, vêtue sobrement, coiffée et maquillée avec soin, en a aussi traversé avant de devenir la première femme à occuper ce poste, comme elle le raconte dans son livre Pour l’amour de Bethléem. Ma ville emmurée, écrit avec Philippe Demenet et paru chez Bayard en novembre (1).

En septembre 1990, trois ans après le début de l’Intifada, le soulèvement palestinien contre Israël (2), sa vie bascule. Vera se souvient de cette nuit du 19 septembre comme si c’était hier. « Ils ont frappé à minuit quinze. » Plusieurs soldats israéliens en armes sont à la porte. « Ils ont réclamé mon mari, par son nom, Johnny », explique-t-elle. « Je leur ai simplement demandé de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller mes enfants : je ne voulais pas qu’ils restent avec cette image, qui les aurait traumatisés à vie. »

« Lorsqu’ils ont fermé la porte de notre petit appartement, j’ai dit à mon mari, qu’ils emmenaient, comme c’est l’usage en arabe : que Dieu te garde, poursuit-elle. Je n’avais aucune idée de ce qui était en train de se passer. »

« Quelque chose s’était brisé dans son regard »

Johnny incarcéré pour faits de résistance – non violente, elle tient à le préciser –, la jeune femme de 26 ans se retrouve seule avec trois enfants en bas âge, et sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines.

Un jour, alors que les soldats repassent chez elle pour récupérer une clé dans le garage automobile que dirigeait son mari, ils lui proposent, comme une faveur, de venir le voir. « Il attendait, menotté dans une voiture un peu plus haut. Je l’ai vu par la fenêtre. Ses yeux étaient toujours aussi bleus et aussi beaux, mais quelque chose s’était brisé dans son regard. »

Désemparée, Vera sait qu’elle ne peut pas baisser les bras. Alors qu’elle cherche un emploi pour subvenir aux besoins de sa famille, on lui propose d’enseigner l’anglais à l’université de Bethléem qui vient de rouvrir après avoir été fermée durant la « guerre des pierres ». Bientôt, elle se rend compte que ce salaire ne peut suffire, et pour parvenir à un poste plus important, décide de commencer un master à l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Les bénédictions et les grâces se cachent au cœur des souffrances »

« Vous imaginez ? En pleine Intifada, une Palestinienne se rendant à Jérusalem pour des études dans un établissement israélien ! », lance-t-elle l’index levé, comme étonnée de sa propre audace. D’où lui est venue cette force ? « J’ai cru en moi, même quand j’étais la seule à le faire. »

Ces trois années séparées de son mari seront fondatrices. Un jour, alors qu’elle revient avec ses enfants d’une visite à la prison, Vera se souvient d’une phrase entendue des années auparavant, dans une homélie prononcée par un prêtre à Sainte-Catherine, l’église latine adjacente à la basilique de la Nativité. « Les bénédictions et les grâces se cachent au cœur des souffrances. » Elle en fera sa devise.

À sa sortie de prison, Johnny souffre de plusieurs problèmes de santé, liés au stress et aux conditions de détention. Mais le couple se soutiendra encore plusieurs années dans la maladie – Vera subira elle aussi une importante opération – et dans l’éducation des enfants – deux autres naîtront entre-temps –, jusqu’à sa mort, en 2007. La douleur est vive. Mais là encore, elle ne peut abandonner. « Je lui dois bien ça ; Johnny a tant donné pour sa famille et pour son pays… »

« Les pires des murs, ce sont ceux que nous intériorisons »

Aujourd’hui, de son bureau, elle contemple au quotidien la place de la Mangeoire, où se trouve la basilique qui abrite le lieu identifié comme celui de la naissance du Christ. « J’y puise mon courage, l’envie de continuer de me battre pour Bethléem et pour la Palestine, dit-elle. Ici, c’est tous les jours Noël, car nous vivons avec ce mystère de l’Incarnation sous notre regard en permanence, mais chaque jour porte aussi son lot de difficultés. »

Encerclée par le mur de séparation érigé par Israël à partir de 2002 et cernée par de nombreuses colonies, la ville souffre de l’étranglement économique, entraînant chômage et exil. « Les pires des murs, clame-t-elle pourtant, ce sont ceux que nous intériorisons. »

Résister. Encore et toujours. Y compris contre « la haine qui pourrait naître dans son peuple ». Comme un leitmotiv, ce mot revient dans la vie de cette femme aux traits énergiques, où apparaissent ponctuellement des expressions de douceur.

Femme, chrétienne, palestinienne

« Nous sommes un peuple résilient, mais cela ne doit pas se transformer en acceptation d’une situation injuste. » Elle poursuit : « Il faut nous aimer nous-mêmes, aimer nos corps, que l’occupation voudrait contraindre, aimer nos bras, nos jambes, nos voix, tout ce qui nous constitue. »

Femme, chrétienne, palestinienne. Femme dans un monde où le pouvoir appartient aux hommes, chrétienne dans une ville à majorité musulmane, Palestinienne et donc citoyenne d’un pays occupé : autant d’identités qui auraient pu l’enfermer, à l’image de ce mur « qui défigure nos collines ».

Avant de partir pour Norcia, Vera Baboun a voulu saluer les clarisses. Après s’être entretenue avec elles au parloir, elle passe dans l’église Sainte-Claire, qui conserve notamment le célèbre crucifix de saint Damien, celui qui, selon la tradition, s’adressa au « Poverello » pour lui demander de « rebâtir sa maison en ruines ».

« Ma famille est toujours passée avant ma vie professionnelle »

Même si le temps presse, elle veut se recueillir quelques instants. Elle tombe à genoux. La femme orientale, la foi chevillée au corps, prend le dessus. « C’est dans la Croix que je me ressource, sans elle, il n’y a pas de salut. »

Peu après, en voiture sur les routes vallonnées de l’Ombrie, elle évoque sa famille. « J’ai élevé mes enfants et je crois ne m’être pas trop mal débrouillée », sourit-elle, malicieuse, en évoquant ses trois filles et ses deux garçons. « Ma famille est toujours passée avant ma vie professionnelle, sans cela, rien n’a de sens, mais maintenant qu’ils sont adultes, je peux servir dans une autre mission. »

Une mission qu’elle n’aurait jamais envisagée. Devenue directrice d’un établissement scolaire après la mort de son mari, Vera Baboun se rapproche du Fatah, le parti du président Mahmoud Abbas, dont elle apprécie « les efforts diplomatiques » pour défendre la cause palestinienne, ayant abouti à la reconnaissance d’un État par l’ONU en 2012.

Faire entendre sa voix

Mais quelle n’est pas sa surprise lorsqu’elle reçoit une lettre lui demandant de représenter cette formation politique aux élections municipales ! En dépit des réticences initiales de sa famille, elle relève le défi, mène campagne et remporte la victoire, il y a maintenant quatre ans.

« Toute ma vie a été un apprentissage pour construire mon langage, faire entendre ma voix, afin de pouvoir m’exprimer librement et d’être actrice dans la société. »

Fière, elle porte son histoire en bandoulière, mais attend d’« être jugée sur son action politique, pas sur ce qu’elle représente ». « Je n’ai pas la prétention de changer les choses, précise cette battante, mais je veux être un facteur de changement. »

----------------------

coups de cœur

Un auteur : Toni Morrison

« Au cours de mes études en littérature anglophone, l’auteur qui m’a le plus rejointe a été sans aucun doute l’Afro-Américaine Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993. Dans son roman Beloved, chaque mot me touche au cœur. Elle parle d’esclavage et de libération, de conscience de soi, de son corps, de féminité et de voix qui ne se laissent pas étouffer.

C’est grâce à elle que j’ai souhaité me spécialiser en littérature afro-américaine puis, plus tard, que j’ai voulu mener des recherches universitaires sur le genre, pour que les étudiantes palestiniennes puissent devenir elles aussi maîtresses de leurs voix et de leurs choix. »

Un paysage : la mer

« J’aime la mer, où qu’elle se trouve. J’aime l’odeur de l’air marin, et m’asseoir au bord de l’eau. À Bethléem, les côtes ne sont pas loin à vol d’oiseau, mais la situation les fait paraître inaccessibles. La mer, c’est l’ouverture vers le large, c’est un symbole de liberté. »

---------------------

bio express

1964. Naissance à Bethléem dans une famille catholique.

1990. Son mari, Johnny, est arrêté par Israël pour résistance. Elle commence à travailler comme professeur d’anglais à l’université de Bethléem un mois plus tard.

1993. Johnny Baboun sort de prison, grandement affaibli.

1995. Vera obtient son master en littérature américaine.

2000. Début de la deuxième Intifada. Vera est élue assistante du doyen des étudiants de l’université de Bethléem.

2010. Devient directrice d’un établissement scolaire de Bethléem.

2012. Victoire aux élections municipales de Bethléem sous les couleurs du Fatah.

2013. Lance les travaux de restauration de la basilique de la Nativité, inscrite la même année au patrimoine mondial de l’Unesco.

2014. En tant que maire, elle accueille le pape François lors de son voyage apostolique 
en Terre sainte.

Marie Malzac

Voir les commentaires

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -6-

10 Janvier 2019, 02:14am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -6-

Il y a un quart de siècle, naissait l'Organisation des nations unies, qui portait les espoirs de l'humanité. Hélas ! dans un monde immoral, elle est devenue immorale. Ce n'est pas une organisation de nations unies, mais une organisation de gouvernements unis, où tous les gouvernements sont égaux : ceux qui ont été élus librement, ceux qui ont été imposés par la force et ceux qui se sont emparé du pouvoir par les armes. S'appuyant sur une majorité mercenaire, l'ONU protège jalousement la liberté de certains pays et néglige souverainement celle des autres. 

À la suite d'un vote servile, elle a refusé d'entendre les appels - sanglots, cris, suppliques - d'humbles individus ordinaires. Une bien petite chose pour une si grande organisation. L'ONU n'a déployé aucun effort pour faire de l'adoption de la Déclaration des droits de l'homme - son meilleur texte en vingt-cinq ans - la condition pour être admis en son sein. Elle a ainsi trahi ces humbles gens placées à la merci de gouvernements qu'ils n'ont pas choisis. 

Il semblerait que la physionomie du monde contemporain dépende, en fin de compte, des savants. Tous les progrès techniques de l'humanité sont entre leurs mains. Il semblerait donc que l'avenir du monde devrait dépendre de la bonne volonté des savants, et non de celle des hommes politiqués. D'autant plus que certains exemples ont montré tout ce dont ils sont capables, quand ils conjuguent leurs efforts. Eh bien ! non : les savants n'ont manifesté aucune volonté de devenir une force importante et indépendante de l'humanité. Ils consacrent des congrès entiers à ignorer les malheurs des autres. Il vaut mieux rester sagement dans les limites de la science. L'esprit de Munich a étendu ses ailes démoralisantes sur eux. 

Quels sont donc exactement la place et le rôle de l'écrivain dans ce monde cruel, déchiré et sur le point de se détruire lui-même ? Après tout, nous n'avons rien à voir avec le lancement des fusées. Nous ne poussons même pas la plus petite des voitures à bras. Nous sommes méprisés par ceux qui respectent seulement le pouvoir matériel. N'est-il pas naturel que nous aussi, nous nous retirions du jeu, que nous perdions la foi dans la pérennité de la bonté, de l'indivisibilité de la vérité, pour nous contenter de faire part au monde de nos réflexions amères et détachées : comme l'humanité est devenue désespérément corrompue, comme les hommes ont dégénéré, et comme il est devenu difficile, pour des âmes nobles et raffinées, de vivre parmi eux ! 

Mais nous n'avons même pas recours à cette échappatoire. Quand on a épousé le monde, on ne peut plus lui échapper. Un écrivain n'est pas le juge indifférent de ses compatriotes et de ses contemporains. Il est le complice de tout le mai commis dans son pays ou par ses compatriotes. Si les tanks de son pays ont inondé de sang les rues d'une capitale étrangère, alors les taches brunes, marqueront son visage pour toujours. Si, par une nuit fatale, on a étrangle son ami endormi et confiant, les paumes de ses mains porteront les traces de la corde. Si ses jeunes concitoyens, proclamant joyeusement la supériorité de la dépravation sur le travail honnête, s'adonnent à la drogue, leur haleine fétide se mêlera à la sienne. 

Aurons-nous la témérité de prétendre que nous ne sommes pas responsables des maux que connaît le monde d'aujourd'hui ? 

Et, pourtant, je suis réconforté par le sentiment que la littérature mondiale est comme un seul cœur géant, qui bat au rythme des soucis et des drames de notre monde, même s'ils sont ressentis et exprimés différemment en ses quatre coins. 

Au-delà des littératures nationales vieilles comme le monde, l'idée d'une littérature mondiale qui serait Comme une anthologie des sommets des littératures nationales et la somme de leurs influences réciproques a toujours existé, même dans le passé. Mais il y a toujours eu un décalage dans le temps. Lecteurs et auteurs ne pouvaient connaître les œuvres des écrivains d'une autre languie qu'après un certain délai, parfois après des siècles. De sorte que les influences réciproques étaient, elles aussi, retardées, et que l'anthologie des littératures nationales ne se révélait qu'aux générations futures. 

Aujourd'hui, le contact entre les écrivains d'un pays et les écrivains ou les lecteurs d'un autre est presque instantané. J'en ai fait personnellement l'expérience. Ceux de mes livres qui - hélas ! - n'ont pas été publiés dans mon pays ont trouvé une audience immédiate dans le monde entier, malgré des traductions hâtives et souvent imparfaites. Des écrivains occidentaux comme Heinrich Böll ont entrepris de les analyser. Au cours de ces dernières années, alors que mon travail et ma liberté ne se sont pas écroulés, mais, contrairement aux lots de la gravité, sont restés suspendus en l'air, rattachés à rien, sinon à la toile d'araignée invisible d'un public sympathisant, alors j'ai découvert, avec une immense gratitude, un soutien inattendu : celui de la fraternité des écrivains internationaux.

 

Pour mon cinquantième anniversaire, j'ai eu la surprise de recevoir les vœux de célèbres hommes de lettres occidentaux. Aucune pression sur moi ne fut plus ignorée. Au cours des semaines dangereuses où je fus exclu de. l'Union des écrivains, le, mur dressé par les auteurs les plus éminents du monde m'a protégé contre des persécutions plus graves. Des écrivains et des artistes norvégiens me préparaient un asile, pour le cas où l'on me forcerait à l'exil, comme on m'en menaçait. Finalement ce n'est pas le pays où je vis et ou j'écris qui a proposé mon nom pour le prix Nobel, mais François Mauriac et ses collègues. Et, plus tard, toutes les associations d'écrivains m'ont soutenu. 

J'ai ainsi compris et senti que la littérature mondiale n'est plus une anthologie abstraite ni un vague concept inventé par les historiens de la littérature, mais un corps et un esprit vivants, reflétant l'unité grandissante de l'humanité. Les frontières des États sont encore portées au rouge par les fils électriques et les tirs des mitrailleuses, et de nombreux ministres de l'Intérieur considèrent encore la littérature comme « une affaire de politique intérieure » relevant de leur juridiction. Les manchettes des journaux proclament encore : « Pas le droit d'interférer dans nos affaires intérieures ! » Alors qu'il n'y a plus d'« affaires intérieures » sur notre terre surpeuplée et que le salut de l'humanité dépend de ce que chacun fasse siennes les affaires d'autrui, de ce que les peuples de l'Est aient un intérêt vital pour ce qu'on pense à l'Ouest, de ce que les peuples de l'Ouest aient un intérêt vital pour ce qui se passe à l'Est. 

La littérature, un des instruments les plus sensibles de l'être humain, a été la première à détecter ce sentiment d'unité grandissante du monde et à le faire sien. 

Aussi, je me tourne avec confiance vers le monde littéraire d'aujourd'hui, vers ces centaines d'amis que je ne connais pas et que je ne verrai peut-être jamais. 

Mes amis. Essayons d'être utiles si nous pouvons servir à quoi que ce soit. Qui donc, depuis les temps immémoriaux, a constitué une force d'union, et non de division, dans nos pays déchirés par les partis, les mouvements, les castes, les groupes ? Voilà, en substance, le rôle des écrivains : ils expriment à travers leur langue maternelle la force principale d'unité d'un pays, de la terre qu'occupe son peuple, et, au mieux, de son esprit national. 

Je crois que la littérature mondiale, dans ces temps troublés, est capable d'aider l'humanité à se voir telle qu'elle est, en dépit de l'endoctrinement et des préjugés des hommes et des partis. La littérature mondiale est capable de communiquer une expérience condensée d'un pays à un autre afin que nous ne soyons plus divisés et déconcertés, que nos différentes échelles de valeurs puissent coïncider ; et, surtout, que le citoyen d'un pays puisse lire de façon concise et véridique l'Histoire d'un autre et la vivre avec une telle force et un tel réalisme douloureux qu'il lui soit ainsi épargné de commettre les mêmes erreurs cruelles. 

Peut-être que, de cette façon, nous, les artistes, nous pourrons développer en nous un champ de vision capable d'embrasser lé monde entier : en observant, comme tout être humain, ce qui se passe tout près,, autour de nous, et en y introduisant ce qui se passe dans le reste du monde. Nous établirons ainsi des relations à l'échelle mondiale. 

Et qui, sinon nous, les écrivains, pourra porter un jugement sur nos gouvernements défaillants (dans certains États, c'est la façon la plus facile de gagner son pain, occupation de tout homme qui n'est pas un paresseux), et aussi sur le peuple, lui-même, sur sa lâche humiliation, sur sa faiblesse satisfaite ? Qui pourra porter un jugement sur les écarts inconsidérés de la jeunesse et sur les jeunes pirates qui brandissent leurs couteaux ? 

On nous dira : que peut la littérature contre la ruée sauvage de la violence ? Mais n'oublions pas que la violence ne vit pas seule, qu'elle est incapable de vivre seule : elle est intimement associée, par le plus étroit des liens naturels, au mensonge. La violence trouve son seul refuge dans le mensonge, et le mensonge son seul soutien dans la violence. Tout homme qui a choisi la violence comme moyen doit inexorablement choisir le mensonge comme règle. 

Au début, la violence agit à ciel ouvert, et même avec orgueil. Mais, dès qu'elle se renforce, qu'elle est fermement établie, elle sent l'air se raréfier autour d'elle et elle ne peut survivre sans pénétrer dans un brouillard de mensonges, les déguisant sous des paroles doucereuses. Elle ne tranche pas toujours, pas forcément, les gorges ; le plus souvent, elle exige seulement un acte d'allégeance au mensonge, une complicité. 

Et le simple acte de courage d'un homme simple est de refuser le mensonge. Que le monde s'y adonne, qu'il en fasse même sa loi - mais sans moi. 

Les écrivains et les artistes peuvent faire davantage. Ils peuvent vaincre le mensonge. Dans le combat contre le mensonge, l'art a toujours gagné, et il gagnera toujours, ouvertement, irréfutablement, dans le monde entier. Le mensonge peut résister à beaucoup de choses. Pas à l'art. 

Et dès que le mensonge sera confondu, la violence apparaîtra dans sa nudité et dans sa laideur. Et la violence, alors, s'effondrera. 

C'est pourquoi, mes amis, je pense que nous pouvons aider le monde en cette heure brûlante. Non en nous donnant pour excuse de ne pas être armés, non en nous adonnant à une vie futile, mais en partant en guerre. 

Les Russes aiment les proverbes qui ont trait à la vérité. Ceux-ci expriment de façon constante et parfois frappante la dure expérience de leur pays : « Une parole de vérité pèse plus que le monde entier. » 

Fin du texte


ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS.

 

[1]    Administration centrale des camps de travail obligatoire.

 

Voir les commentaires

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -5-

8 Janvier 2019, 02:10am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -5-

En plusieurs occasions et dans divers pays, on a assisté à des débats animés, passionnés, subtils, sur la question de savoir si l'artiste doit être libre de vivre pour lui-même ou s'il doit toujours avoir à l'esprit ses devoirs envers la société et s'il doit toujours se mettre à son service. Le discours d'Albert Camus, à l'occasion de la remise de son prix Nobel, est un des plus brillants qui aient été prononcés à ce sujet, et je suis heureux de souscrire à ses conclusions. En fait, depuis plusieurs décennies, la littérature russe s'est gardée de se perdre dans une attitude contemplative, elle a évité les spéculations frivoles. Je n'ai pas honte d'avoir respecté cette tradition, du mieux que j'ai pu. L'idée qu'un écrivain peut faire beaucoup Pour la société où il vit et que c'est un devoir pour lui de le faire est depuis longtemps familière à la littérature russe.

Ne violons pas le droit de l'artiste d'exprimer exclusivement son expérience et Sa vie, intérieure, sans se soucier de ce qui se passe dans le monde extérieur. N'exigeons rien de lui, mais demandons-lui, supplions-le, encourageons-le. Cela, nous pouvons le faire. 

Après tout, il ne peut cultiver lui-même qu'une partie de son talent : pour la plus grande part, il lui est insufflé à la naissance, comme un produit fini. Et ce don impose des responsabilités à son libre arbitre. 

Partons du principe que l'artiste ne doit rien à personne. Néanmoins, il est pénible de voir comment, en se retirant dans sa tour d'ivoire ou dans le monde de ses fantasmes, il risque d'abandonner le monde réel aux mains de mercenaires, de nullités, sinon de fous. 

Notre XXe siècle a prouvé qu'il était plus cruel que les siècles précédents, et sa première moitié n'a pas encore effacé ses horreurs. Notre monde est toujours déchiré par les passions de l'âge des cavernes : la cupidité, l'envie, l'emportement, la haine, qui, au cours des ans, ont acquis de nouveaux noms respectables, comme la lutte des classes, l'action des masses, le conflit racial, le combat syndical. Le refus primitif de tout compromis est devenu. un principe et l'orthodoxie est considérée comme une vertu. Elle exige des millions de sacrifices par une guerre civile incessante. Elle essaie de nous convaincre a grands coups de tambour que les concepts universels de bonté et de justice n'existent pas, qu'ils sont relatifs et changeants. D'où la règle : « Fais toujours ce qui est le plus profitable pour ton parti ». Dès qu'un groupe perçoit l'occasion de s'emparer d'un morceau, même superflu, même immérité, il l'arrache sur-le-champ, et tant pis si toute la société doit s'écrouler. 

Vue du dehors, l'amplitude des soubresauts de la société occidentale approche de la limite au-delà de laquelle le système perdra l'équilibre et s'effondrera. La violence, de moins en moins embarrassée par les restrictions imposées par des siècles de légalité, embrase le monde entier, se souciant peu de savoir que l'Histoire a démontré maintes fois son caractère stérile. Bien plus, ce n’est pas seulement la force brute qui triomphe au-dehors, mais sa justification enthousiaste. 

Le monde est emporté par la conviction cynique que la force peut tout, la justice rien. Les démons de Dostoïevski -apparemment, les produits du ; cauchemar d'un provincial au siècle dernier - rampent à travers le monde sous nos yeux, contaminant des contrées où l'on ne pouvait même pas les imaginer. 

À travers les enlèvements, les actes de piraterie, les explosions et les incendies de ces dernières années, ils manifestent leur volonté d'ébranler et de détruire la civilisation. Et ils pourraient bien y parvenir. 

Les jeunes, à un âge où ils n'ont d'autre expérience que sexuelle, où ils n'ont pas encore des années de souffrance et de compréhension derrière eux, répètent avec jubilation les erreurs de la Russie dépravée du XIXe siècle, en ayant l'impression de découvrir quelque chose de nouveau. Ils applaudissent aux derniers actes de vandalisme des Gardes rouges chinois et les donnent joyeusement en exemple. Avec une méconnaissance totale de l'essence millénaire de l'humanité, avec la confiance naïve de cœurs sans expérience, ils crient : « Chassons ces gouvernements d'oppresseurs, cruels et avides ! Les nouveaux (c'est-à-dire nous), après avoir déposé les fusils et les grenades, seront justes et indulgents. » 

Ce sera le contraire. Mais ceux qui ont vécu et qui savent, ceux qui pourraient s'opposer à ces jeunes ? Beaucoup n'osent pas. Ils gobent même n'importe quoi pour ne pas paraître « conservateurs ». Encore un de ces phénomènes russes du XIXe siècle que Dostoïevski appelait être esclave des dupes progressistes. 

L'esprit de Munich ne s'est certainement pas estompé dans le passé : ce n'était pas une simple péripétie. Je me risquerais même à dire que l'esprit de Munich domine le XXe siècle. 

Un monde civilisé et timide n'a rien trouvé d'autre a opposer à la renaissance brutale et à visage découvert de la barbarie, que des sourires et des concessions. L'esprit de Munich est une maladie de la volonté chez les peuples nantis. Un état d'âme permanent chez ceux qui se sont abandonnés à la poursuite de la prospérité à tout prix, ceux pour qui le bien-être matériel est devenu le but principal de leur vie sur terre. Ces gens-là - et il y en a beaucoup dans le monde aujourd'hui - ont choisi la passivité et la reculade, afin de prolonger un peu leur train-train quotidien, afin d'éluder la difficulté aujourd'hui. Et demain, vous verrez, tout ira bien. Mais rien n'ira bien. Le prix de la lâcheté est toujours le mal. Nous ne récolterons la victoire que si nous avons le courage de faire des sacrifices. 

 Et, par-dessus tout cela, nous sommes menacés de destruction parce que notre monde, physiquement tendu et comprimé, n'a pas le droit de communier spirituellement. Les molécules de la connaissance et de là sympathie n'ont pas le droit de sauter d'une moitié dans l'autre. Voilà un danger évident : l'interdiction de l'échange d'informations entre les différentes parties de la planète. L'histoire contemporaine sait que l'interdiction de l'information rend toute signature d'accords internationaux illusoire. Dans un monde clos, il ne coûte rien d'interpréter n'importe quel accord à sa façon. Ou même, plus simplement, de l'ignorer complètement, comme S'il n'avait jamais existé (Orwell a compris cela admirablement), Un monde clos est peuplé, non pas de Terriens, mais d'un corps expéditionnaire de Martiens, qui ne savent rien de sensé sur le reste de la planète et qui sont prêts à l'écraser avec la conviction sacrée d'être des « libérateurs ». 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS.

 

Voir les commentaires

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -4-

6 Janvier 2019, 02:02am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -4-

Cependant, nous ne pouvons reprocher à la vision humaine cette dualité, cette incompréhension ahurissante de la peine d'un autre homme éloigné, car l'homme est ainsi fait. Mais, pour l'ensemble de l'humanité, unie en un seul bloc, cette incompréhension mutuelle présente la menace d'une destruction imminente et brutale. Un monde, une humanité ne peuvent exister en face de six, de quatre ou même de deux échelles de valeurs : nous serions déchirés par cette disparité de rythmes, cette dualité de vibrations. 

Si un homme avec deux coeurs n'est pas fait pour ce monde, nous ne pouvons pas non plus vivre avec cette dualité sur une même Terre. 

Alors, qui coordonnera ces échelles de valeurs ? Et comment ? Qui créera pour l'humanité un seul système d'interprétation, valable pour le bien et le mal, pour ce qui est supportable et pour ce qui ne l'est pas ? Qui fera clairement comprendre à l'humanité ce qui est une souffrance réellement intolérable et ce qui n'est qu'une égratignure superficielle ? Qui orientera la colère des hommes contre ce qui est le plus terrible, et non plus contre ce qui est le plus proche ? Qui réussira à transposer une telle compréhension au-delà des limites de son expérience personnelle ? Qui réussira à faire comprendre à une créature humaine fanatique et bornée les joies et les peines de ses frères lointains, à lui faire comprendre ce dont il n'a lui-même aucune notion ? 

Propagande, contrainte, preuves scientifiques, tout est inutile. Mais il existe heureusement un moyen de le faire dans ce monde : l'art, la littérature. 

Les artistes peuvent accomplir ce miracle. Ils peuvent surmonter cette faiblesse caractéristique de l'homme qui n'apprend que de sa propre expérience tandis que l'expérience des autres ne le touche pas. L'art transmet d'un homme à l'autre, pendant leur bref séjour sur la Terre, tout le poids d'une très longue et inhabituelle expérience, avec ses fardeaux, ses couleurs, la sève de sa vie : il la recrée dans notre chair et nous permet d'en prendre possession, comme si elle était nôtre. 

Plus encore, les pays et les continents répètent les fautes des autres avec des intervalles de parfois plusieurs siècles. 

Dans ce cas, tout devrait être clair. Mais non. Ce que certaines nations ont déjà rejeté est brusquement découvert par d'autres, qui le considèrent comme le dernier cri. Là encore, le seul substitut à l'expérience que nous n'avons pu acquérir est l'art, la littérature. Ceux-ci possèdent un merveilleux pouvoir : au-delà des différences de langues, de coutumes, de structures sociales, ils peuvent transmettre l'expérience de toute une nation à une autre. Ils peuvent faire connaître à une nation novice la pénible épreuve d'une autre s’étendant sur des dizaines d'années, lui évitant ainsi de suivre une route inutile, ou erronée, ou même désastreuse, abrégeant ainsi les sinuosités de l'histoire de l'humanité. 

La littérature transmet encore l'expérience d'une autre façon : d'une génération à l'autre. Elle préserve ainsi son histoire et ranime sa flamme sous une forme pure de toute déformation ou calomnie. C'est ainsi que la littérature, avec le langage, protège l'âme d'une nation. 

Il était de bon ton, récemment, de parier du nivellement des nations, de la disparition des différentes races dans le creuset de la civilisation contemporaine. Je ne suis pas d'accord avec cette opinion. La disparition des nations ne nous appauvrirait pas moins que si tous les hommes devenaient semblables, avec une seule personnalité et un seul visage. Les nations sont la richesse de l'humanité, ses personnalités collectives : la plus infime d'entre elles a sa coloration particulière et porte en elle un reflet particulier de l'intention divine. 

Mais malheur au pays dont la littérature est menacée par l'intervention du pouvoir ! Car il ne s'agit plus là seulement d'une violation du « droit d'écrire », c'est l'étouffement du coeur d'une nation, la destruction de sa mémoire. La nation cesse d'être attentive à elle-même, elle est dépossédée de son unité spirituelle, et, en dépit d'un langage supposé commun, ses citoyens cessent brusquement de se comprendre les uns les autres. 

Des générations silencieuses vieillissent et meurent sans s'être adressé la parole. 

Quand des écrivains comme Evguéni Zamiatine - enterrés vivants pour le reste de leur vie - sont condamnés à créer en silence jusqu'à leur mort, sans entendre jamais l'écho des mots qu'ils ont écrits, alors ce n'est plus seulement une tragédie personnelle, c'est le martyre d'une nation tout entière. 

Et même, dans certains cas - lorsqu'il résulte d'un tel silence que l'ensemble des faits historiques cesse d'être compris - c'est un danger pour l'ensemble de l'humanité. 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS

 

 

Voir les commentaires

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -3-

4 Janvier 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -3-

Lorsque, enfin, la pression se fut atténuée et que notre horizon se fut graduellement agrandi, à travers une fente minuscule, nous vîmes apparaître ce qu'était « le monde entier ». Et à notre stupéfaction, nous découvrîmes que ce n'était pas du tout ce que nous attendions, ce que nous espérions, c'est-à-dire un monde qui ne vivrait pas « par cela » et qui ne conduirait pas « à cela ». C'était un monde qui pouvait s'écrier, à la vue d'un bourbeux marécage : « Oh ! la jolie petite mare », ou, devant de lourds carcans : « Oh ! le charmant collier », un monde où certains versaient d'inconsolables larmes et d'autres dansaient au rythme d'une musique légère. 

Comment cela a-t-il pu se produire ? Pourquoi cette faille ? Étions-nous insensibles ? Le monde était-il insensible ? Ou était-ce dû aux différences de langage ? Pourquoi les êtres humains ne peuvent-ils entendre, ce que disent distinctement les autres ? Les mots cessent d'avoir un sens et coulent comme l'eau, sans goût, sans couleur, sans odeur, sans laisser de trace. 

Et, au cours des années, au fur et à mesure que je comprenais cela, changeaient la construction, le contenu et le ton de mon discours, ce discours que je prononce aujourd'hui. Il a maintenant peu de points communs avec le plan, initial, conçu au cours des soirées glaciales des camps. 

Depuis les temps immémoriaux, l'homme a été ainsi fait que sa vision du monde, tant qu'elle ne lui est pas imposée par l'hypnose, ses motivations et son échelle des valeurs, ses actes et ses intentions sont déterminés par son expérience personnelle et collective de la vie. 

Comme le dit un proverbe russe : « Ne crois pas ton frère, mais crois plutôt ton oeil, même s'il louche. » C'est le moyen le plus sûr de comprendre le monde qui nous entoure et le comportement des hommes qui y vivent. Pendant ces longues périodes où notre monde était plongé dans le mystère et la barbarie, avant qu'il ait été rapetissé par les moyens de communication, avant qu'il ait été transformé en un unique bloc aux pulsations convulsives, les hommes, se fondant sur l'expérience, apprirent à se gouverner dans le cadre de leurs communautés, de leurs sociétés et, finalement, de leurs territoires nationaux. À cette époque, il était possible aux êtres humains de discerner et d'admettre une échelle de valeurs commune, de faire la distinction entre ce qui était considéré comme normal, ou incroyable, ou cruel, ou ce qui dépassait les limites de la perversité, ou ce qu'était la loyauté, ou, au contraire, la tromperie. 

Et bien que ces peuples disséminés aient mené des vies très différentes, que leurs valeurs sociales fussent souvent en violent désaccord, de même que leurs systèmes de poids et mesures ne coïncidaient pas, ces, contradictions ne surprenaient que d'occasionnels voyageurs, n'étaient signalées dans les récits que comme des sujets d'étonnement et ne présentaient aucun danger pour l'humanité, qui n'était pas encore unifiée. 

Mais au cours des dernières décennies, imperceptiblement mais rapidement, l'humanité est devenue une seule entité -source à la fois de confiance et de danger - de sorte que les chocs et les embrasements de l'une de ses parties sont immédiatement transmis aux autres, détruisant parfois une immunité nécessaire. L'humanité est devenue une, mais pas aussi fermement que les communautés ou même les nations, pas grâce à des années d’expérience mutuelle, ni parce qu'elle a appris à voir avec un seul oeil, même s'il louche, ni parce qu'elle utilise le même langage, mais en enjambant toutes les barrières grâce à la radio et à l'imprimerie. Une avalanche d'événements s'abat sur nous et, en une minute, la moitié du monde en est informée. 

Mais l'étalon qui permettrait de mesurer ces événements et de les évaluer en fonction des lois qui régissent des régions peu connues du globe n'est pas et ne peut pas se trouver sur les ondes ou dans les colonnes de journaux. Car ces échelles de valeur ont été mûries et assimilées pendant trop d'années, dans des conditions trop particulières, dans les communautés et les sociétés, pour qu'elles puissent être échangées à travers l'éther. Dans les diverses parties du monde, les hommes appliquent leurs propres références aux événements, et ils les jugent, avec entêtement et confiance, en fonction d'elles, et non selon celles des autres. 

S'il n'existe pas tellement d'échelles de valeurs différentes dans le monde, on en dénombre au moins quelques-unes : une pour les événements proches, une pour les événements éloignés, une pour les vieilles sociétés, une autre pour les jeunes. Les peuples malheureux en ont une, les peuples heureux une autre. Les sons discordants et grinçants de ces diverses échelles nous abasourdissent et nous étourdissent, et, sans être toujours douloureux, ils nous empêchent d'entendre les autres dont nous nous tenons éloignés, comme nous le ferions de la démence ou de l'illusion, pour ne juger en toute confiance le monde entier que d'après nos propres valeurs. 

C'est pourquoi nous considérons comme le, plus important, le plus pénible et le moins supportable ce qui est le plus proche de nous. Tout ce qui est loin, tout ce qui ne menace pas de nous envahir à l'instant et de franchir le seuil de notre porte même avec ses gémissements pathétiques, ses cris étouffés, ses vies détruites, ses millions de victimes - tout cela, nous le considérons comme parfaitement supportable et tolérable. 

 Dans une partie du monde, il n'y a pas si longtemps, des persécutions semblables à celles de la Rome antique ont condamné des centaines de milliers de chrétiens silencieux à donner leur vie pour leur foi en Dieu. Dans l'autre hémisphère, un fou (il n'est sûrement pas le seul) se hâte de traverser l'océan pour nous délivrer de la religion, en frappant le grand prêtre d'une lame. Son acte a été calculé pour frapper chacun d'entre nous en fonction de son échelle de valeurs personnelle. 

Ce qui paraît de loin, selon une certaine échelle de valeurs, une liberté enviable et florissante, est ressenti sur place, et selon des valeurs différentes, comme une contrainte insupportable, déchaînant la colère et les émeutes. Ce qui, dans une partie du monde, peut représenter un rêve d'incroyable prospérité peut exaspérer les hommes dans une autre et être considéré comme une exploitation sauvage, appelant la grève immédiate. Les échelles de valeurs sont aussi différentes Pour les catastrophes naturelles : une inondation qui emporte des centaines de milliers de vies humaines a moins de signification pour nous qu'un accident au coin de la rue. 

Il en est de même pour les insultes personnelles : un sourire ironique ou un simple geste de renvoi est parfois humiliant, alors qu'à d'autres moments des brutalités physiques sont pardonnées, comme s'il s'agissait d'une mauvaise plaisanterie. 

Il en est de même pour les châtiments : pour les uns, un mois de prison, ou une interdiction de séjour, ou l'isolement dans une cellule avec du pain et du lait pour toute nourriture, frappe l'imagination et emplit les colonnes des journaux d'articles furieux. Tandis que, pour d'autres, des peines de vingt-cinq ans de prison, des cellules dont les murs sont givrés de glace et où les prisonniers n'ont que leurs sous-vêtements, des asiles de fous pour les gens sains d'esprit, d'innombrables gens qui, pour les raisons mystérieuses, s'obstinent à fuir et sont abattus, aux frontières, tout cela est courant et parfaitement accepté. 

Notre esprit est tout à fait en paix quand il s'agit de cette partie exotique du monde dont nous ne savons pratiquement rien, dont nous ne recevons même pas d'informations, à l'exception des supputations superficielles et déjà dépassées de quelques correspondants. 

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS.

Voir les commentaires

« Je suis juste amoureux de la vie au plus haut point »

3 Janvier 2019, 15:37pm

Publié par Grégoire.

« Je suis juste amoureux de la vie au plus haut point »

Depuis quatre décennies, Christian Bobin réenchante le monde par la magie de sa poésie. Encore bouleversés par la lecture de sa « Nuit du cœur », nous l’avons rencontré au seuil de cette nouvelle année.

 

Il ne reçoit plus trop chez lui, dans sa maison-datcha des environs boisés du Creusot. Avec le temps et la notoriété, on croit savoir pourquoi. Christian Bobin ne refuse pas les visites. Mais l’auteur mythique du Très bas, traduit aujourd’hui en quarante langues et célébré partout dans le monde – Iran et Japon en tête – comme un des derniers grands poètes vivants, demeure une terre sauvage qui a besoin d’ombre et de solitude pour produire sa lumière.

La solitude est son bain de décantation. Elle lui évite de se perdre dans le carnaval du monde. Elle cloue aussi le bec à ses derniers détracteurs, ceux qui n’en démordent pas (Ah ! Bobin l’embobineur, Ah ! Bobin le petit chantre des bonheurs minuscules, des jours sans gloire, du grand dénuement, etc.). C’est donc dans les salons de son éditeur, Gallimard, que la rencontre a lieu. Il vous met à l’aise tout de suite. « Ne vous souciez donc pas du temps imparti... on ne va même pas compter. » On est tout de même dans ses petits souliers. On ne veut pas le bombarder de questions, ni remplir le silence à tout prix... De toute manière, il n’est pas homme à se laisser tenir la bride courte. Il se tient concentré, en face de vous, ses deux mains de jardinier enserrant délicatement une petite bouteille d’eau, l’œil vif aux reflets mordorés, le débit lent, la pensée affûtée, la voix chaude et calme éclatant de temps en temps en une immense détonation de rire.

 

 

On pense au personnage de Dostoïevski, le prince Mychkine, ce frêle roseau de bonté et de lucidité – ou à l’anti-héros d’Ordet, le chef-d’œuvre de Dreyer, l’autre fol en Christ à la présence magnétique. « Ne nous y trompons pas, Bobin est un lutteur. Depuis quarante ans, il lutte », nous avait soufflé auparavant Frère Grégoire Plus, ce religieux de la Communauté Saint-Jean qui propose des spectacles poétiques inspirés de l’œuvre de Bobin. Contre quoi lutte-t-il donc, ce poète-né, cet écorché de la première heure ? Contre l’engourdissement de l’âme, contre l’absence d’étonnement, contre l’esprit de sérieux et de convoitise, contre un nihilisme ravageur, contre le soleil noir de sa propre mélancolie, qu’il a la pudeur de taire.

 

« Sous le front bombé comme une ogive d’obus, ardoit une âme opiniâtre », pointe Dominique Pagnier, son dernier biographe en date. « Sa première illumination de lecteur fut “Le Joueur de flûte de Hamelin” », confie de son côté la vibrante Lydie Dattas qui le connaît bien... Tout un symbole : le musicien vengeur du conte de Grimm – qui châtie des habitants trop avares en envoûtant leurs enfants – est l’incarnation du poète rejeté...

 

 

Bobin le christique n’est pas l’homme lisse que certains croient. Sa poésie cristalline parle à tous, mais transperce et bouscule. Ne possède-t-elle pas ce pouvoir transfigurant de toute vraie poésie ? Et si au fond, la révolution poétique (et spirituelle) des poètes, qui appelle un renouveau intérieur et s’élabore loin des barricades, était la seule qui vaille, dans un monde à bout de souffle et d’utopies, désenchanté et sans repères, qui semble sonner le glas du politique ? Entretien.

L’écriture est l’ange gardien de la vie, dites-vous...

Il est, je crois, impossible de traverser cette vie sans passer par des zones de ténèbres et sans avoir un moment le cœur serré, mais l’écriture réplique à ces ténèbres... Ce que j’appelle l’écriture est un combat à mener pour que la vie continue et qu’elle soit respectée, aimée et accompagnée jusque dans les heures les plus graves.

La poésie est-elle un chant, un acte de résistance ou la capacité de soulever le voile des apparences ?

Je vais proposer deux définitions, inventées dans l’instant de la conversation. Une première, triviale : la poésie est ce qui décrasse l’âme pour lui permettre de respirer à nouveau, ce qui la nettoie des cendres retombantes du monde et de ses images, dont la finalité profonde n’est peut-être que de nous emmener à désespérer. Elle ouvre les fenêtres et fait entrer tout l’océan de la vie. Autre définition : la poésie est l’ultime chance de faire revenir dans la volière de la page tous ces oiseaux que notre espèce a commencé à détruire et avec eux les chants secrets de la vie. La poésie est le fracas d’une parole vivante, le surgissement d’un imprévu bienveillant, ce qui ne supporte pas la répétition. Peut-on modifier un poème de Rimbaud, Verlaine, Marceline Desbordes-Valmore ou Jean Grosjean ?

La simple lecture d’un poème, dans la solitude et le silence quasiment parfait d’une maison, reconstruit déjà le monde entier. De même qu’une personne effectuant avec cœur et honnêteté son travail empêche le monde de se déchirer comme un vieux drap. La femme de chambre, à Conques, était un poème vivant...

La poésie est aussi le refuge de la vie intérieure, que le monde moderne n’aime pas...

Ce qu’on appelle « le monde » est une très ancienne tentative de destruction des âmes : destruction de la pudeur, du silence, de la solitude, de tout ce qui fait germer l’amour. La légère différence, c’est que le monde moderne est très proche d’arriver à ses fins par le raffinement de ses technologies et par l’invasion qu’elles font de notre intériorité. Peut-être avez-vous remarqué que le rythme des voix publiques s’accélère. On a commencé à défaire la lenteur qui permet aux mots les plus forts de venir. On confond aussi la spontanéité et la liberté. La spontanéité est ce que la mode et l’air du temps ont déposé en nous et qui n’est pas nous-mêmes. La liberté demande un creusement, c’est une matière amoureuse et sauvage. Elle jaillit certes comme une source mais après un long temps de cheminement souterrain.

Venons-en à votre dernier et éblouissant ouvrage, La Nuit du cœur. Que s’est-il passé exactement à Conques, entre vous et Dieu ?

Je dirais plutôt, peut-être, entre moi et moi. On parle toujours trop vite de Dieu, et du coup cela le fait s’enfuir... Ce qui me gêne dans les discours religieux, c’est qu’ils soient bien sages, bien ordonnés. La fraîcheur des étoiles, le silence enfantin de ma chambre, à peine rayé par une chorale réunie dans l’abbatiale, les vitraux, le plomb de la gouttière au bord de la fenêtre mansardée, la fatigue du voyage peut-être, tout s’est précipité en seul point de fusion, presque d’explosion silencieuse, un accident nucléaire à l’intérieur de la poitrine. J’ai vu la splendeur de la vie qui nous est donnée à chacun, qui que l’on soit, où que l’on soit. Pas la peine de faire des études pour cela : il suffit d’éprouver la bonté paradoxale de cette main qui donne et qui reprend. Il suffit de deviner que cette histoire dans laquelle chacun de nous est embarqué a un sens, malgré absolument tout.

Êtes-vous tout à fait normal ? !

Je ne suis pas en permanence dans le voisinage de l’invisible ! Il m’arrive de me perdre, de m’engourdir, beaucoup. Je suis juste amoureux de cette vie au plus haut point, et quand je retrouve cette vie, les retrouvailles sont toujours surprenantes, imprévisibles... c’est pour cela que j’écris : pour partager une sorte de révélation qui me dépasse, pour n’en pas souffrir aussi.

 « Le septième ange a versé son bol dans l’air. Alors du sanctuaire, une voix forte a dit : “Ça y est.” » Pourquoi ce verset de l’Apocalypse (XVI, 17) en incipit ?

J’ai ouvert l’Apocalypse et j’ai choisi les premières lignes sur lesquelles mon œil est tombé, dans une traduction du poète Jean Grosjean dont j’aime la rudesse et la simplicité. Les paroles les plus importantes dans la vie sont toujours dites d’une manière bousculée. Devant le tombeau de son ami Lazare, le Christ dit : « Sors de là » avec force, presque comme on dit à un enfant bêtisier : « Arrête ça ! » De même pour le « ça y est » de l’ange, qui mettra fin à l’égarement et à l’ensevelissement de nos cœurs. Enfin, quelque chose se passe ! Enfin, quelque chose va commencer. C’est ce que j’ai ressenti en écrivant. Je ne peux pas m’en expliquer.

Diane Gautret

https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/christian-bobin-je-suis-juste-amoureux-de-la-vie-au-plus-haut-point-246880

Grégoire Plus : Le Frère qui murmure du Bobin

Ce religieux propose des spectacles poétiques à partir de textes de Christian Bobin. Histoire d’une aventure extraordinaire.

Théâtre à domicile

Grégoire Plus propose, de fin janvier à fin février, ses 3 derniers seul-en-scène à partir des textes de Bobin : Cette vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va ; Splendeurs infracassables des jours sans histoires ; Louise Amour ; ou une lecture à la bougie : Le Christ, délinquant spirituel. Du théâtre sur mesure, à partir de 20 personnes (contribution au chapeau) 1h30 de pur bonheur. 07 86 55 67 62 ; www.quecherchezvous.fr

On croirait toucher les étoiles. Dans une grande pièce à vivre, sous les toits de Paris, à quelques encablures de la Bastille, un public disparate est assis sur des chaises qui ont vécu. Soudain, un air tendre de musique latino remplit l’espace et un homme en costume de lin apparaît... « Nous ne cherchons tous qu’une seule chose, la douceur d’un amour sans déclin, entrer dans la lumière d’un regard aimant... » Ce soir-là, Frère Grégoire Plus, religieux de la Communauté Saint-Jean, présente chez des particuliers son dernier seul-en-scène, créé à partir de textes de Christian Bobin.

Le prêtre-comédien n’est déjà plus un jeune premier. Voilà maintenant six ans que ce créatif au regard de braise est dispensé de vie communautaire pour se consacrer pleinement à sa mission très spéciale : « Faire rayonner la parole de Christian Bobin », dans laquelle il discerne une vraie « disposition évangélique ». Rattaché au diocèse de Vannes et résidant à l’Île-aux-Moines quand il n’est pas en tournée, ce religieux peu conventionnel a enseigné pendant dix ans la philosophie dans le monde entier, et s’est occupé d’enfants des rues en Lituanie, avant de monter ces spectacles poétiques à la saveur incomparable. Des spectacles de coloration différente chaque fois, réservant de véritables instants de grâce.

Un peu après la représentation, un verre de vin à la main, le religieux qui voyage incognito tente d’en analyser le succès... « Ces soirées répondent à un désir de contemplation, de gratuité et de délicatesse, dans une société ultra-cartésienne qui cloisonne, soupèse, juge... » L’art est un lieu de médiation entre Dieu et les hommes, il en est convaincu. « La parole de Bobin est un nectar. Elle parle à tous, laboure les âmes, sans prononcer le nom même de Dieu, par peur de se l’arroger. La grâce du Christ est au-delà de la grâce sacramentelle. » Des passerelles entre chrétiens et mouvance new age peuvent ainsi s’établir. Il lit ce mail tout frais reçu d’une spectatrice bouleversée : « J’ai retrouvé dans l’éclat de rire d’hier la petite fille émerveillée devenue aujourd’hui vieille dame indigne. Oui, l’âme est éprouvée à chaque seconde, à chaque ouverture de l’œil du cœur, qui passe de la solitude de la nuit aux éclats aveuglants des mondanités [...]. C’est par les fêlures de l’intelligence que la lumière passera... » De tels fruits, il en compte en pagaille.

Converti par Bobin !

Et soudain, il s’esclaffe : « La découverte de Bobin m’a converti, moi, religieux et prêtre ! Lorsque j’ai lu L’Homme-Joie, j'étais en Pologne. C’était en février, le ciel était bas, il pleuvait, la nourriture était mauvaise, l’eau rouillée... Une illumination ! Bobin a réveillé en moi une soif contemplative et ouvert une nouvelle quête de lumière, complémentaire de ma formation religieuse. » Depuis, Frère Grégoire a rencontré plusieurs fois le célèbre poète,  à Avignon et chez lui ; une amitié est née entre eux. « Que restera-t-il de notre vie ? lancent-ils en chœur. Notre contemplation : le temps passé à ne rien faire qu’à regarder par la fenêtre les papillons qui volent... le temps nécessaire pour le levain de l’esprit, le temps qui ne s’efface jamais. »

Diane Gautret

https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/gregoire-plus-le-frere-qui-murmure-du-bobin-246882

 

Christian Bobin : la bonté rebelle

ARTICLE | 29/12/2001 | Numéro 1250 | Par Stéphane Klein

Commenter |Imprimer | Classer
A rebours de l'affreux désenchantement contemporain, l'écrivain du Creusot continue d'espérer la lumière.
 

 

 

Les éditions Gallimard offrent aux admirateurs de Christian Bobin un beau triplé poétique. L'écrivain du Creusot fait son apparition en poche avec L'Enchantement simple. Une petite fille de 4 ans, petite étoile humaine, Hélène, nous y guide, à travers la nuit angoissante du monde, apportant sa réponse pleine de bonté et de mystère "aux cruautés inextricables de la vie".

Paraissent simultanément en collection "Blanche", un recueil de paroles réveillées, recueillies sous le titre La Lumière du monde, ainsi qu'un nouvel essai, Ressusciter. Ces deux derniers ouvrages semblent marquer un tournant dans l'œuvre du Bourguignon. Il y a dans le style, dégagé du voile de bons sentiments fédérateurs qui l'opacifiaient parfois, plus de fermeté et de feu, moins d'esthétisme.

 

Ressusciter s'écarte des précédents essais : à mi-chemin entre la poésie contemplative en prose et le recueil d'aphorismes inspirés (Le Très Bas, Autoportrait au radiateur), c'est une très pure confession de joie par-delà le deuil. L'espérance de Bobin y sort de l'ornière des mots et "bondit sur l'éternel comme sur une proie de choix". Comme dans La Plus Que Vive, bien que plus sereinement, il évoque un être cher décédé, son propre père, souffrant de la maladie d'Alzheimer depuis de nombreuses années. Le texte entier, dans son apparente incohérence, se relie au souvenir de ce père disparu.

 

Un regard brillant et perdu dans la pénombre d'une maison de repos, un sourire énigmatique de malade dans la nuit bleutée d'un hôpital, une photo d'enfance en barboteuse, une main posée sur la lame froide d'un marbre funéraire, viennent ponctuer les contemplations fusionnelles de Bobin et ses fulgurances visionnaires. Son émotion orpheline trace comme un sillon d'espérance dans le livre, depuis la maladie du père, l'impasse de la tombe, jusqu'au sourire de qui, par-delà la mort, se tient debout à ses côtés, souriant, pour l'éternité.

Dans ce contexte proprement "résurrectionnel", les "petites fleurs de l'hortensia", les "tourterelles à collier noir" autant que les pensées sur "l'air du temps, devenu irrespirable", emberlificotées avec tendresse au fil des pages, réinvestissent comme dans un tremblement le champ du réel, loin, très loin de toute sensiblerie présumée.

Si l'on a pu reprocher, non sans raison, à l'auteur de la Souveraineté du vide, de La Part manquante, ou de Isabelle Bruges, une certaine forme de tristesse répétitive, voire de mièvrerie, les entretiens de La Lumière du monde désamorceront définitivement ce reproche.

Vivant modestement depuis cinquante ans au Creusot (sorte d'étoile noire couverte de suie dans l'imaginaire des gens), Bobin conservait une part vaguement hallucinée, engourdie pour certains. Or, c'est en polémiste brillant et plus qu'éveillé qu'il apparaît dans ces échanges avec la poétesse Lydie Dattas. Il y est énergique - "La littérature que j'aime est faite par des braconniers qui traquent le réel" -, parfois tranchant et excessif - "La folie de Proust, de Balzac et de Flaubert est de se vouloir les maîtres de leur propre écriture" -, mais le plus souvent enthousiaste et percutant dans sa charge contre "l'humanisme et le gentil moralisme dans lequel les philosophies et les religions ronronnent..."

Le dernier chapitre, "Le Paradis de la mort", est une diatribe brillante et enlevée contre l'emprisonnement de l'âme, le nihilisme, contre une religion qui serait devenue une sorte de nourriture fade.

En un temps où l'on fait du malheur une chose littéraire qui est très bien portée, Bobin veut que son œuvre n'ajoute pas au chaos, mais qu'elle serve. Finalement, écrire comme une rébellion de bonté, en attendant la résurrection, écrire pour demeurer capable de voir, d'espérer la lumière à travers tout et ne pas céder à l'affreux désenchantement contemporain. ?

Stéphane Klein

L'Enchantement simple et autres textes, Gallimard, coll. "Poésie", 176 p., 35,49 F (5,41 E).

La Lumière du monde, propos réveillés et recueillis par Lydie Dattas, Gallimard, coll. "Blanche", 176 p., 84,95 F (12,95 E).

Ressusciter, Gallimard, coll. "Blanche", 174 p., 84,95 F (12,95 E).

https://www.famillechretienne.fr/contenu/archives/archive/christian-bobin-la-bonte-rebelle-33470

Voir les commentaires

LE CRI : " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence " -2-

2 Janvier 2019, 01:53am

Publié par Grégoire.

LE CRI :  " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence " -2-

On ne peut donner un nom à toutes choses, car certaines choses nous entraînent bien au-delà des mots. L’art peut même enflammer une âme glacée plongée dans les ténèbres, et l'élever à une expérience spirituelle. Grâce à l'art, il nous arrive d'avoir des révélations, même vagues et brèves, qu'aucun raisonnement, si serré soit-il, ne pourrait faire naître. 

Comme cette petite glace des contes de fées dans laquelle on ne se voit pas soi-même, mais où, pendant une brève seconde, on voit l'inaccessible, où aucun homme ne peut aller, ni avec ses jambes ni avec ses ailes. Et l'âme seule exhale sa plainte... 

Un jour, Dostoïevski a laissé échapper cette énigmatique remarque : « La beauté sauvera le monde. » Qu'est-ce que cela veut dire ? Pendant longtemps, j'ai pensé que ce n'étaient que des mots. Comment était-ce possible ? Quand donc, au cours de notre sanglante Histoire, la beauté a-t-elle sauvé quiconque de quoi que ce soit ? Ennobli, exalté, oui. Mais qui a été sauvé ? 

Il existe, toutefois, une certaine particularité dans l'essence même de la beauté et dans la nature même de l'art : la conviction profonde qu'entraîne une vraie oeuvre d'art est absolument irréfutable, et elle contraint même le coeur le plus hostile à se soumettre. On peut parfaitement composer un discours politique apparemment bien fait, écrire un article convaincant, concevoir un programme social ou un système philosophique, en partant d'une erreur ou d'un mensonge. Dans ce cas, ce qui est caché ou déformé n'apparaît pas immédiatement. 

Un discours, un article ou un programme exactement contraire et un système philosophique construit d'une façon entièrement différente rallieront l'opposition. Et ils sont tout aussi bien construits, tout aussi convaincants. Ce qui explique à la fois la confiance et la défiance qu'ils provoquent. 

Mais une oeuvre d'art porte en soi sa propre confirmation. Si la pensée est artificielle ou exagérée, elle ne supporte pas d'être portée en images. Tout s'écroule, semble pâle et terne, et ne convainc personne. En revanche, les oeuvres d'art qui ont cherché la vérité profonde et nous la présentent comme une force vivante s'emparent de nous et s'imposent à nous, et personne, jamais, même dans les âges à venir, ne pourra les réfuter. 

Ainsi cette ancienne trinité que composent la vérité, la bonté et la beauté n'est peut-être pas simplement une formule vide et flétrie, comme nous le pensions aux jours de notre jeunesse présomptueuse et matérialiste. Si les cimes de ces trois arbres convergent, comme le soutiennent les humanistes, mais si les deux troncs trop ostensibles et trop droits que sont la vérité et la bonté sont écrasés, coupés, étouffés, alors peut-être surgira le fantastique, l'imprévisible, l'inattendu, et les branches de l'arbre de beauté perceront et s'épanouiront exactement au même endroit et rempliront ainsi la mission des trois à la fois. 

Alors, la remarque dé Dostoïevski « La beauté sauvera le monde » ne serait plus une phrase en l'air, mais une prophétie. Après tout, il est vrai qu'il eut des illuminations fantastiques. Et, dans ce cas, l'art, la littérature peuvent vraiment contribuer à sauver notre monde. C'est la compréhension qu'au cours des années j'ai pu acquérir en cette matière que je voudrais essayer de vous exposer aujourd'hui. 

Pour accéder à cette tribune d'où est lu le discours du prix Nobel, où peu d'écrivains sont invités, occasion unique dans leur vie, je ne me suis pas contenté de monter trois ou quatre marches, j'en ai gravi des centaines et des milliers, raides, abruptes, glacées, émergeant de l'obscurité et du froid, où ce fut mon sort de survivre, tandis que d'autres - peut-être plus doués et plus forts que moi - périssaient. Je n'en ai rencontré que quelques-uns sur la multitude des Îles du Gulag [1]. Écrasé sous la surveillance policière, je n'ai pu parler à tous, je n'ai eu de nouvelles que de quelques-uns. Pour les autres, j'ai deviné. Ceux qui ont été engloutis dans ce gouffre, alors qu'ils s'étaient déjà fait un nom, sont au moins connus. Mais combien ont pu en revenir ? Toute une littérature nationale est enfouie là, plongée dans l'oubli, non, seulement sans une pierre tombale, mais sans vêtements, nue, avec seulement un numéro. La littérature russe n'a jamais cessé d'être, mais, du dehors, elle semble une terre en friche. Là où devrait s'élever une calme forêt ne subsistent, après cette coupe dramatique, que deux ou trois arbres épargnés par hasard. 

Et si je suis ici aujourd'hui, accompagne par les ombres de ceux qui sont tombés, le front baissé pour laisser passer devant moi, à cette place, ceux qui la méritèrent avant moi, comment moi, devant vous, puis-je deviner et exprimer ce qu'ils auraient voulu vous dire ? 

Cette obligation pèse sur nous depuis longtemps, et nous l'avons comprise. Comme le dit Wladimir Soloviev : « Même dans nos chaînes, nous devons nous-mêmes boucler le cercle que les dieux ont tracé pour nous. » Souvent, dans le grouillement pénible des camps, dans les colonnes de prisonniers, lorsque les guirlandes de lanternes percent les ténèbres des frimas nocturnes, jaillissaient au-dedans de nous les mots que nous aurions voulu crier au monde, si le monde extérieur avait pu nous entendre. 

À ce moment-là, tout semblait clair, ce que notre ambassadeur devait dire et comment le monde réagirait aussitôt. Notre horizon embrassait distinctement les choses matérielles et les mouvements spirituels, et le monde indivisible ne présentait pour moi aucun défaut. Ces idées ne venaient pas des livres. Elles étaient nées au cours de conversations avec ceux qui sont morts aujourd'hui, dans les cellules des prisons et autour des feux. C'est de cette existence-là qu'elles sont nées et c'est à l'épreuve de cette vie-là qu'elles ont été soumises. 

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS.

 

Voir les commentaires