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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

LE CRI : " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence "

31 Décembre 2018, 01:46am

Publié par Grégoire.

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, n'a pas la parole. Alors, il crie. « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. »

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, n'a pas la parole. Alors, il crie. « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. »

Comme le sauvage intrigué qui a ramassé un étrange objet – venu de l'océan ? dégagé des sables ou tombé du ciel ? - aux courbes compliquées et qui luit d'abord faiblement pour lancer ensuite de vifs éclats, de même qu'il le tourne d'un côté puis de l'autre, puis le retourne, essayant de découvrir ce qu'il peut en faire, s'efforçant de lui trouver une utilisation terrestre qui soit à sa portée, mais ne pouvant imaginer qu'il puisse avoir une plus haute fonction. 

Ainsi sommes-nous, tenant l'art entre nos mains, convaincus d'en être les maîtres : nous avons l'audace de le diriger, de le renouveler, de le réformer ; nous le vendons pour de l'argent, l'utilisons pour nous attirer les faveurs du pouvoir, le transformons parfois en amusement - jusqu'aux chansons populaires et aux boîtes de nuit - ou, à d'autres moments, le brandissons comme une arme - carotte ou bâton - pour les besoins éphémères de la politique ou de mesquins idéaux sociaux. Mais l'art n'est pas souillé par nos efforts, pas plus qu'il ne s'écarte de sa vraie nature, car, à chaque occasion et pour chaque application, il nous révèle un peu de son feu interne et secret.

Pourrons-nous jamais, percevoir cette lumière dans sa plénitude. ? Qui aura l'audace de dire qu'il a pu définir les limites de l'art et qu'il en a recensé toutes les facettes ? Dans le passé, il est probablement arrivé que quelqu'un l'ait compris et nous l'ait fait savoir, mais nous ne nous en sommes pas contentés longtemps : nous avons écouté, puis nous avons oublié, et nous avons éparpillé cette connaissance de-ci, de-là, pressés comme d'habitude d'échanger ce que nous avions pourtant de meilleur, pour quelque chose de nouveau. Et lorsqu'on nous redit cette vérité ancienne, nous ne nous souvenons 'même plus que nous la possédions déjà. 

L'artiste se considère comme le créateur d'un monde spirituel qui lui est propre : il porte sur ses épaules la responsabilité de créer ce monde, de le peupler et d'en assumer l'entière responsabilité. Mais il est écrasé sous ce fardeau, car un génie mortel n'est pas en mesure de supporter une telle charge. De même que l'homme, après s'être déclaré le centre de la vie, n'a pas réussi à construire un système spirituel équilibré. Et fi l'infortune s'abat sur lui, il en rejette le blâme sur l'éternel manque d'harmonie du monde, sur la complexité des âmes brisées du temps présent, ou sur la stupidité du public. 

D'autres artistes, reconnaissant l'existence d'une puissance supérieure, travaillent avec enthousiasme comme d'humbles apprentis sous le regard de Dieu. Mais alors, leur responsabilité : face à tout ce qu'ils écrivent ou peignent, et face aux âmes qui reçoivent leur message, est plus astreignante que jamais. En revanche, ils ne sont plus les créateurs de ce monde ni ne le dirigent. Pour eux, le doute n'est plus possible : l'artiste a seulement alors une conscience plus aiguë que celle des autres de l'harmonie du monde, de sa beauté et de sa laideur, de l'apport de l'homme, qu'il doit transmettre intelligemment aux autres. Et dans le malheur, et même au plus profond de la détresse de l'existence, dénuement, prison ou maladie, sa certitude d'une permanente harmonie ne l'abandonne jamais. 

L’irrationalité de l'art, ses éblouissants revirements, ses découvertes imprévisibles, l'influence explosive qu'il a sur les êtres humains, tout cela contient trop de magie pour être épuisé par la vision que l'artiste a du monde, par la conception qu'il a de son art ou par l'œuvre de ses mains indignes. 

Les archéologues n'ont pas découvert de traces d'existence humaine qui n'aient connu de forme artistique. Dès l'aube de l'humanité, nous avons reçu l'art de mains que nous avons été trop lents à reconnaître. Et nous avons été trop lents à nous demander : pourquoi avons-nous reçu ce don et qu'allons-nous en faire ? 

Ils se trompent, et ils se tromperont toujours ceux qui prophétisent que l'art va se désintégrer, et mourir. C'est nous qui mourrons, l'art est éternel. Serons-nous capables, même au jour de notre mort, d'en percevoir tous les aspects et toutes les possibilités ?

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS, Paris, no 1104, 4-11 septembre 1972

 

 

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Improvise, surtout improvise.

29 Décembre 2018, 02:01am

Publié par Grégoire.

Improvise, surtout improvise.

Il y a une chose qui manque à cette vie très souvent et dont on aura jamais assez, c’est l’intelligence. Quand j’entend l’intelligence, j’entend par là non pas quelque chose qui se diplôme, qui s’étudie, qui s’achète, non rien de tout ça. C’est plus proche du bon sens, c’est simplement la pointe du diamant de la vie, du présent de la vie, c’est la facette la plus exposé au soleil de la vie, l’intelligence. Tout le monde peut ou devrait théoriquement l’avoir et l’a par naissance. C’est une simple question de bon sens et je dirai même d’improvisation. 

Il y a une musique dont la matière même est d’improvisation c’est le jazz. Et, c’est une musique ou les gens vieillissent très bien d’ailleurs si on regarde. Les vieillards les plus  vivants, les plus beaux, les plus réjouissants à voir, ce sont souvent des pianistes, ou des saxophonistes. A croire que cette musique là fait traverser le temps comme un jeu d’enfant, ou comme on joue à la marelle, en sautant et en riant d’une case à l’autre jusqu’a la mort comprise.

Le ressort même de la vie c’est improviser. Pas de règles, pas de lois, connu en tout cas. Il y a des lois mais très difficile à trouver parce que très simple, et ce qui est le plus simple est toujours le plus difficile. Il n’y a pas vraiment de règles et c’est à vous de les découvrir. On vous donne juste, exactement comme en Jazz, on vous donne un tempo, on vous donne un thème, et puis là dessus c’est à vous et vous seul de vous débrouiller, d’improviser, d’inventer, de diminuer le rythme, de presque vous taire, comme Miles Davis  pouvait faire qui, en jouant une note tout les quart d’heure emplissait le temps, largement, amplement. 

La vérité de la vie n’est peut-être pas musicale, mais a coup sur elle emprunte au savoir très enfantin, très gamin des joueurs de jazz quand ils sont à leur meilleurs, c’est à dire quand ils oublient qu’on les écoute et quand ils sont tous en train de se chahuter dans une petite formation à trois ou quatre comme ces gosses qui sortent de l’école et qui se lancent des boules de neige ou qui jouent à s’attraper et qui poursuivent quelque chose peut-être de surement de plus grand qu’eux. Je ne sais pas comment la dire cette chose, le… l’évidence d’une fête, le réel peut-être, le dieu du réel qui passe en se moquant de nous, et dont on peut toucher parfois le manteau, pour peut que l’on bouge très vite, pour peut que l’on sache se réjouir et surtout surtout improviser, très vite, pour toucher le manteau incroyablement lumineux et doré de ce dieu là, qui déjà s’éloigne et s’en va et nous condamne à ré-improviser, à réinventer, à parler à nouveau comme si on ne l’avait jamais fait, comme si jamais personne au monde ne l’avait fait. Le monde vient d’apparaitre, c’est ça qu’on peut entendre dans la musique classique quand elle est joué avec l’attention qu’il faut, et dans le jazz, quand il est joué avec une joie non commerçante et non machinale. Le monde vient d’apparaitre, tu peux non pas mettre la main dessus -ce ne serait plus vivant mais la marque de la mort- mais tu peux juste frôler le manteau du dieu invisible. Improvise, surtout improvise. 

C Bobin. 

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mon visage et le sien -4-

27 Décembre 2018, 02:52am

Publié par Grégoire.

mon visage et le sien -4-

Dans un village du Mâconnais absolument désert en plein midi, mon vélo appuyé contre le portail, mon corps lentement se calmant, séchant de la sueur qui s'en était écoulée comme s'il fuyait, je plongeais dans le déjà-là, dans ceci qui est là et peut entendre ce que je dis, et je peux entendre ce qui est dit, sans qu'il soit besoin de rien prononcer, et cette possibilité seule, en forme d'accueil, est une bienveillance profonde qui me maintient en vie.

Je ne peux dire à quoi ceci ressemble, je ne peux en donner d'image, car si le moi-tout-autre-que-moi me constitue à son image, je ne le perçois que selon ma forme, donc assez mal, car je sais mes limitations. Quelque chose est là que je ne vois pas, mais que je peux percevoir si je fais silence, et dans ce silence ceci a toute la place pour venir jusqu'à moi, et dans ce vide qui n'est pas rien, je me déploie et m'agrandis de ceci qui vient. La vie éternelle est déjà là.

Ce jour d'été, entre les pattes de trois éléphants de pierre qui soutenaient la voûte, je sentis la vie éternelle autour de moi et en moi, la vie éternelle et sa lumière qui est dans les interstices entre les objets, qui leur donne naissance et les maintient dans l’existence.

Ceci qui est là se montre à peine, il faut pout le percevoir baisser la lumière, ne faire presque aucun bruit, et c'est là, c'était là depuis toujours, et on ne le savait pas parce qu'on était trop bruyant. Maître Eckhart raconte cela, dans un commentaire de l'épi_ sode des Évangiles où le Christ chasse les marchands du temple : « Enlevez-moi ça! Débarrassez-moi ça!» dit-il. Il se fait d'une corde un fouet, et il chasse du temple tous les marchands d'animaux, qui attendent là qu'on leur achète de quoi faire un sacrifice. Mais Eckhart n'accuse pas les marchands de faire du commerce là où ne devrait avoir lieu que la prière, peu lui importe : ils ne faisaient rien de mal, ils vendaient des tourterelles qui sont belles choses, et agréables à Dieu. Il n'a rien contre les tourterelles et le Christ les chasse. Il dit : « Débarrassez-moi ça!» Pourquoi? Ce n'est pas mauvais, mais cela dresse des obstacles à la vérité limpide. L'âme est un temple, et il veut qu'elle soit vide pour l'accueillir, lui. Il veut débarrasser l'âme des dix mille êtres qui l'encombrent dès qu'elle s'agite, comme une étendue d'eau que l'on trouble, et le reflet qu'elle portait se fragmente en mille reflets qui en voilent la transparence, que l'on ne retrouvera que lorsque l'eau aura retrouvé son calme, et dans ce silence, l'image apparaîtra.

J'ai entendu les mêmes paroles dites par des gent vivants, ô combien vivants, par des carmélites qui devant moi décrivaient leur vie avec les mêmes mots les mystiques médiévaux. Elles parlaient du silence, qui est la vie même qu'elles ont choisie, qui est la condition pour elles de l'accueil de cette vie. «Le Christ ne parle pas fort, disaient-elles. Il faut faire silence pour l'entendre. » Par le silence consenti, elles débarrassent leur coeur de ce qui l'encombre, et en font une église romane vide où par de fines fenêtres peut entrer la lumière. « Le silence agrandit notre espace intérieur, disaient-elles, et permet d'accueillir la présence de Dieu qui est murmure. » Elles choisissent de ne pas parler pour entendre ; elles écoutent. 

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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Mon visage et le sien -3-

25 Décembre 2018, 02:45am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien -3-

Michel Cassé, qui réécrit la physique moderne pour en faire apparaître la poésie, définit le vide comme l'état d'énergie minimum du système des champs qui constituent le monde. Le vide est l'espace serein, hypersensible, où n'existe encore rien ; et quand il réagit à ce qui le trouble, ses excitations sont les particules.

Le vide quantique est tendu comme une corde de violoncelle, et ses oscillations comme des notes seraient la matière. Le monde matériel tel qu'on le perçoit n'est qu'un vide troublé, les vaguelettes d’un lac où la surface s'apaise enfin, le lac est toujours là.

Je trouvai dans ce vide la place d’un mouvement, dans ce silence la possibilité d'écouter une parole qui n'a pas besoin d'être prononcée, j'avais trouvé le temps et l'espace nécessaires pour me retourner comme un fœtus se retourne dans sa poche qui le serre de tous côtés, et ainsi voir brusquement mon existence sous un tout autre angle. J'avais eu un peu de place ; peu importe la taille de cette place, sa simple existence permet de se retourner. Dans un monde bien rempli rien ne bouge, sinon par choc ; sans le vide, sans cette réserve, le monde serait figé comme un mausolée de marbre, et il ne bougerait que par fissures et effondrements.

Le silence n'est pas vide, pas plus que le vide n’est silencieux. En ce moment précis où mon corps martelé soupirait, se reposait enfin après avoir tant agi, tant fait, autant qu'il le pouvait, à ce moment là j'entendis ce qui reste, ce qui ne s'entend pas vraiment mais qui est là. J'entendis ce qui est déjà là, ce qui est toujours-là, j'entendis ce qui donne vie, ce qui est en moi et en dehors de moi, partout, j’entendis ceci que seuls l’épuisement, et le refuge instant dans ce cocon de pierre, m'avaient fait entendre.

Mon corps calmé, lessivé par l'effort, avait perçu le monde tel qu'il est avant qu'on le touche, avant qu'on le dérange, avant qu'il s'anime et se charge d'objets : le monde l'état neuf, toujours vivant et fécond, mais au calme, le monde toujours présent et moi dedans, et lui en moi, sans plus d'avant ni d'après. Tous les qui m'entouraient, les objets, les circonstances, mes états d'âme, n'étaient que le commentaire assez inutile de la parfaite présence. J'étais là, au coeur d'un rocher de pierre blanche creusée d'une voûte ma taille, et cela suffisait.

Assis sur un banc de bois ciré qui avait le velouté et la fraîcheur d'une peau, j'écoutais le silence, silence de mon corps calmé, silence de cette formidable construction de pierre qui avait la pureté de forme d'un instrument de musique. Ceci, que j'écoutais, savait me parler et je savais lui parler, même s'il n'y avait rien à dire; ceci était mon image et j'étais à son image, même s'il n'est pas besoin de la dessiner. C'était là, mouvement immobile, murmure muet, toujours présent sans que je sache où. C'était moi-tout-autre-que-moi, matrice de ma propre vie et de toute vie, qui était forme de vie, et j'en étais l'image. On peut lui donner un visage si l'on veut, mais ce serait le visage de tous les visages, Et ceci m’était bienveillant, à moi personnellement comme à tous, et je lui en étais reconnaissant.

Alexis Jenni, Mon visage et le sien.

 

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Mon visage et le sien -2-

23 Décembre 2018, 02:41am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien -2-

Je m'assis sur un des bancs polis qui luisaient dans l'ombre fraiche, et m'asseoir, ne plus penser à me tenir debout, ne plus entendre l'écho de mes pas sur dalles, ce fut plonger d'un coup dans un grand silence, silence d'église redoublé du silence de mon corps, mais silence vivant, qui ne faisait pas disparaitre la présence. Je bus ce vide heureux comme une eau vivifiante. J'avais affronté le soleil et ses cymbales, les routes en pente, mon corps grinçant et pulsant, mon corps pétaradant, et j'étais arrivé là : l'esprit vidé par l'épuisement physique, disponible à ce qui est encore quand tout s'arrête et se tait.

Le vide bruissait, il était tout imprégné d'un être profond qui n'avait nul besoin d'en dire plus, et son silence était tout empreint de paroles avant qu'on les prononce pas la peine -- mais frémissantes, dont je devinais l'apaisement, et cela suffisait.

J'y restai longtemps assis ; j'en concevais un bonheur tellement grand qu'il n'avait pas de limite, un bonheur immense, vraiment. J’étais là et mon esprit flottait autour de mon corps calmé, et lez monde soutenu de douze énormes piliers vibrait à mon unisson. Quelque chose de tout petit, de très fin, d’infime vis-à-vis des efforts que je venais de faire sur la route, et de la masse du bâtiment où j’étais entré, palpitait en moi comme une toute petite respiration, comme un murmure, comme le ressac des images verbales avant qu’on les prononce,  dont on ne sait pas d'où elles viennent, et elles passent, et reviennent, sans insister ni s arrêter. Ceci à quoi je ne laissais d'habitude jamais place, je l'écoutais. Cela pouvait durer, je pouvais rester là tout le temps qu'il faudrait. Le monde avait une présence tranquille et m'accueillait enfin. Quand je repartis, je remarquai une tirelire fixée sur la porte, et un petit mot du conseil municipal qui en appelait aux dons, car entretenir une si belle église coûte cher à un petit village, et si les subventions avaient été demandées, elles tardaient. Je revins dans le même village des années plus tard, en voiture. Les subventions avaient dû arriver car le village avait été refait, et un parking construit face à l'église. Elle avait été grattée pour montrer sa pierre, et son intérieur était éclairé de spots. Une sono dissimulée passait en boucle des chants de monastère. 

En faisant quelques pas dans la nef rénovée, je compris ce que Kundera voulait dire en parlant de l’imbécilité de la musique, quand elle est utilisée à des fins de décoration. L’église avait été mise en valeur, mise en scène comme représentation d'une expérience spirituelle, figurée par l'éclairage et la musique; on pouvait la visiter. «vous entendez la bande-son si reconnaissable de la spiritualité ? Retournons aux cars maintenant. »

Je ne restai pas. Je ne pouvais pas, l'espace était rempli, je ne pouvais rien écouter. Auprès de la porte je vis un petit interrupteur où l'on précisait : « Si vous voulez interrompre la musique pendant trois minutes, pressez le bouton. » Trois minutes m'auraient soulagé, mais je n'essayai pas.

Qu'avais-je connu dans cette église romane du Mâconnais, du temps où elle était oubliée, avant qu'elle ne soit mise en valeur ? J'y avais trouvé ce pour quoi elle avait été faite. J'avais trouvé ce que maintenant la musique et l'éclairage désignaient, en empêchant ainsi de le vivre : un moment de présence pure, Où vide et silence me laissaient être, où j'avais tout le temps et toute la place d'être, comprenant quelque chose que je ne savais pas avant de venir là, car jamais je ne pensais écouter le vide. Le vide permet ce que le rempli ne permet pas ; il est trop occupé.

À l'époque je cherchais noise à mon corps, je le martelais pour qu'il résonne, pour qu'il se fissure, se fende et s'effondre enfin, libérant ce à quoi j'aspirais, cette petite flamme infime que je pensais être le plus vivant en moi, et que la façon que j'avais de mener ma vie, pensais-je, m'empêchait alors d'entendre et de déployer. Je pensais devoir être ailleurs, et j'y allais à vélo.

Je cherchais quelque chose, je faisais des kilomètres pour cela, et j'avais trouvé le vide. Mais le vide n'est pas rien. Lorsqu'on se tait, lorsqu'on ne s'agite plus, qu'il ne se passe rien de particulier, le monde existe encore, et même mieux : il recommence d'évoluer enfin. Le vide ce n'est pas rien ; c'est même l'état des choses avant tout.

 

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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Mon visage et le sien

21 Décembre 2018, 02:40am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien

Où trouver un sens à l'existence ? En croyant dans la vie éternelle gagnée au prix d'une espérance bien réglée ? En explorant toute la carte des différentes traditions spirituelles ? Alexis Jenni propose plutôt de réaliser que tout est déjà là, sous nos pas, dans la marche fluide d'un corps en mouvement porté par son désir, guidé par son goût. Dans cet essai vif, nourri par une foi chrétienne redécouverte tard, Alexis Jenni mêle à une réflexion profonde le récit d'expériences où le sens surgit d'un détail. Il traque l'au-delà sur le sol ferme de nos sensations. Car tel est le sens du verbe croire, tel est son effet, lorsqu'il se conjugue avec nos cinq sens. Croire n'est pas savoir, c'est sentir (voir, écouter, sentir, goûter et toucher). C'est aussi ressentir plus intensément chaque instant, c'est encore aimer. Le visage aimé sera ainsi le lieu où il saisira cette présence vive, lorsque le chemin qui mène à soi est celui qui relie à un autre.

À un certain moment de ma vie, je crois que je cherchais noise à mon corps, et l'été j'allais vélo dans tous les reliefs que je pouvais trouver, en plein midi toujours, et torse nu, cherchant la côte et la gravissant, sans hâte mais avec une détermination de forgeron. Je cherchais alors noise à mon corps, je crois, je lui cherchais querelle, je lui cherchais bruit, je l'assourdissais d'efforts et de chaleur, je laissais le soleil vissé en son zénith cogner sur mon dos nu, doré et luisant comme le bronze d'une cloche, et il cognait, et je n'entendais plus rien dans ce vacarme ; tête baissée, je grimpais.

J'allais souvent dans le Mâconnais où les côtes sont courtes mais raides, et les étés brûlants. Sur les routes bordées de vignes et de calcaire, le thermomètre explose, le soleil joue des cymbales à grands gestes, le coeur bat directement dans les oreilles où il fait comme un gros tambour; il ne s'agissait pas de souffrance, mais d'excès : je cherchais un excès physique dans les quelques heures que me laissaient les tâches obligées d’une vie très banale.

Ce jour-là dont je veux parler, errant sur la d'une carte approximative, je me perdis sur les crêtes, passai par des forêts sèches, et entrai dans un village que je ne connaissais pas, un village de pierre blanche, désert comme sont les villages l'été à cette heure-là, et au milieu s'élevait une église romane massive, presque sans ouvertures, comme taillée dans un seul roc. Dans cet état d'éblouissement et d'assourdissement voulu où je m'étais mis, ruisselant de sueur, j'eus idée qu'elle pouvait contenir, cette masse de pierre immobile, une grotte pleine d'ombre et de silence. J'entrai. L'ombre fraîche me fit frissonner, et tout s'arrêta. Mon corps à qui je cherchais noise dans ce brusque silence se ralentit et se tut. Le silence était parfait. Une lueur douce glissait par les ouvertures étroites, effleurait les murs nus et leur donnait un calme d'éternité géologique, ce qui pour nous, êtres animés, trop agités, trop vite périssables, se confond avec l'éternité tout court. La nef épurée, courbe de pierre blanche, tenait debout par douze piliers énormes, les plus gros que j'aie jamais vus, gros comme des tilleuls de trois cents ans. Leur puissance tranquille, leur poids manifeste, donnait à rêver d'un soutien invincible, comme ces mythes qui racontent que monde repose sur le dos de trois éléphants. Les piliers seraient leurs pattes, trois éléphants très calmes, attentifs, cosmophoriques, et il émanait d'eux une éternelle stabilité. En ces douze piliers on pouvait avoir confiance, et en cette voûte, et en cette lumière douce qui n'éblouissait plus, filtrée par de fines ouvertures, enfin accueillante. (...)

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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Enchantements

20 Décembre 2018, 04:44am

Publié par Grégoire.

Enchantements

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C’est le bordel mais il n’y a pas de problème ! 

19 Décembre 2018, 01:18am

Publié par Grégoire.

à s'offrir de toute urgence !! pour guérir de l’idée de guérison... et faire la peau à la bien-pensance qui nous impose un modèle ou idéal de vie...

à s'offrir de toute urgence !! pour guérir de l’idée de guérison... et faire la peau à la bien-pensance qui nous impose un modèle ou idéal de vie...

Dans la Sagesse espiègle, j’ai eu à coeur d’explorer un grand chantier de l’existence : l’attachement, la dépendance. Accueillir, dire oui au chaos, à ce qui nous dépasse sans couler, sans devenir amers, voilà l’immense défi qui nous est lancé d’instant en instant.

Je suis parti à la recherche d’un art de vivre allègre, d’un gai savoir apte à nous aider à danser au milieu du chaos, au sein même du tragique. Que faire des tenaces blessures, des traumatismes qui résistent? A côté d’une orthopédie de l’âme, d’une discipline stérile et vaine existent mille et une voies pour se délivrer de la dictature du « on », pour s’éloigner des passions tristes et des tiraillements intérieurs et descendre joyeusement au fond du fond.

 
Ce périple qui m’a conduit bien des fois à emprunter des chemins imprévus, j’ai eu la chance de l’entreprendre en compagnie de Chögyam Trungpa, des Stoïciens, de Rousseau, Spinoza, Bukowski et de bien d’autres. Sans oublier bien sûr le bon Nietzsche qui, précisément, écrit, dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Il faut encore porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse ».
 
Ce livre propose une sorte de traité de sagesse espiègle tout en rapportant, sous la forme d’un journal intime, le récit d’une dépendance, d’un itinéraire chaotique vers un détachement. Car tout peut conduire à la grande santé, au dire oui, à la déprise de soi. Un mantra parcourt ce texte. Il aurait pu en être le titre : « C’est le bordel mais il n’y a pas de problème! » Oui, sur le tragique de l’existence se greffent les psychodrames, les tourments de l’âme. C’est à eux qu’il s’agit de gentiment s’attaquer pour goûter à la paix et se donner inconditionnellement aux autres.
 
Bonne route, bonne lecture !

Alexandre

« A mes yeux, l'essentiel consiste vraiment dans l'intuition que le bonheur n'est pas de l'ordre de l'accumulation mais du dépouillement, du lien à l'autre au-delà des attachements et dans la solidarité. C'est peut-être cela la révolution, la douce rébellion à opposer à l'individualisme : contrecarrer le repli narcissique, l'égoïsme, pour vivre librement ces mille et une rencontres que nous donne la vie pour en faire autant d'occasions au don de soi, à la liberté intérieure et à la générosité. »

Alexandre Jollien.

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Mendiants...

17 Décembre 2018, 02:57am

Publié par Grégoire.

Mendiants...

Nous les vivants, nous sommes des mendiants. Nous demandons aux morts très anciens de nous donner une pièce d'or, une chanson, un poème. Quelque chose qui remonte à la source de l'univers sans jamais s'arrêter nulle part. Nous sommes bien plus loin du feu central que les morts avec leur patience et leur âme fleurie de croix. À peine si nous savons que nous avons une âme, si nous en usons. D'ailleurs nous ne l'avons pas : c'est elle qui nous a, qui nous tient, petite fleur de chantier, survivante de nos décombres. Elle va, elle vient. Elle regarde avec nos yeux, touche avec nos mains, respire dans notre souffle et ne craint rien sinon notre lourdeur. Elle vole. Voler dans la lumière, c'est le paradis. Le vent et ses abeilles le savent. La beauté, ce que nous appelons la beauté - ce sont des retrouvailles avec nous-mêmes. Notre âme de retour au colombier. On surprend parfois son éclat dans les yeux des gens. Les yeux sont nos papiers d'état céleste. Quand j'étais enfant, je savais tout mais je ne le savais pas. Ce qu'on m'apprenait était sans âme. Je l'oubliais tout de suite. Je lisais pour rêver, aimer ou mourir - jamais pour apprendre. Lire assouplit l'âme, lui donne cette miraculeuse souplesse des roses trémières, les plus belles habitantes de Vézelay. Elles rasent les murs, mendient un peu de soleil. Ce sont des voyageuses, partant sans cesse en navigation dans l'air blond. Des danseuses à la barre. La basilique et ses os de Marie-Madeleine ne peuvent rivaliser avec ces roses trémières, leur tête dodelinant au bout de leur long cou, bénédiction donnée aux passants fatigués par la rue trop montante. 

Seule atteint cette grâce la tombe de Maurice Clavel en contrebas de la basilique avec, gravée sur la pierre, cette foudroyante parole d'un Évangile : « Je te remercie père, créateur du ciel et de la terre, d'avoir caché tout ceci aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits. » Une croix est en creux au-dessus de cette parole, tracée dans la pierre par l'ongle d'un ange, comme jadis au couteau le même signe sur le pain. Les cimetières sont des trésors enfouis de douceur. Quelques coups de pioches dans le coeur les découvrent. Je regardais cette croix, les yeux encore colorés par la souplesse éternelle des roses trémières. Ceux qui, comme Maurice Clavel, ont cherché sans repos un peu de ciel sur terre, ne meurent pas même quand ils meurent. Leur âme continue à grandir. Grandir pour une âme, c'est diminuer, décroître, perdre ses propriétés pour connaître une souplesse de plus en plus grande, de plus en plus folle jusqu'à finalement bercer Dieu. Oui, c'est ça : bercer Dieu. 

Christian Bobin.

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Spiritualité d'en bas

15 Décembre 2018, 06:23am

Publié par Grégoire.

Spiritualité d'en bas

Un ermite voulait s’entretenir avec un moine célèbre. Dès les premiers instants de sa rencontre, il se met à lui parler de l’Écriture et des choses spirituellement célestes. À sa grande surprise, le moine détourne la tête, totalement indifférent aux propos de l’ermite. Dépité, il veut repartir. Le moine l’arrête et lui dit : « Tu es d’en haut et tu parles de choses célestes. Moi, je suis d’en bas et je m’entretiens de choses terrestres. Si tu m’avais parlé des passions de ton âme, je t’aurais répondu bien volontiers. » L’ermite lui parle, alors, des passions qui s’emparent de son âme, de ce qu’il vit et l’anime. Il se refuse de poursuivre sur le registre religieux et ce qu’il croyait savoir sur Dieu.

Anselme GRÜN, moine thérapeute allemand, rapporte ce récit dans un de ses derniers livres Spiritualité d’en Bas. Il veut inviter ses lecteurs à retrouver le chemin de la vie intérieure. Bien souvent, dit-il, nous restons marqués par la tradition de la « spiritualité d’en haut » qui consiste à vouloir atteindre des idéaux spirituels présentés par l’Écriture et la tradition de l’Église. Cette poursuite des objectifs peut refouler les personnalités et entraîner la culpabilité. Ce ne sont pas nos propres efforts volontaristes qui nous permettent d’atteindre Dieu ; ses bienfaits ne sont pas à la mesure de la multiplicité de nos pratiques. Bien au contraire ! Nous ne pouvons trouver un accès à Dieu, pas seulement par la vertu et l’ascèse, mais plutôt par la reconnaissance de notre propre impuissance.

Pour nous guider sur ce chemin spirituel, l’auteur évoque les grandes figures qui ont guidé le peuple hébreux : Abraham, Moïse, David et par la suite Pierre, Paul. Ces leaders spirituels, loin d’être parfaits, ont été marqués par leur fragilité. C’est à cause de leur faute qu’ils crient vers Dieu. Dans l’évangile, par contre, les pharisiens incarnent la spiritualité d’en haut par leur pratique rigoureuse de la loi, entraînant l’autosatisfaction. Nous sommes bien loin de l’attitude de ce publicain qui, à l’entrée du temple, se reconnaît pécheur.

Anselme Grün attire l’attention sur des dérives contemporaines, quand nous risquons de trop mettre l’accent sur des pratiques religieuses pour avoir bonne conscience, tout en oubliant les mouvements plus intimes de notre être. C’est pour cela qu’il invite à la descente en nous-même pour avancer sur le chemin de la spiritualité. « Si tu veux connaître Dieu, apprend d’abord à te connaître toi-même. »

Nos contemporains, refusant d’être emprisonnés dans les rites religieux, ne sont-ils pas plus sensibles à la quête de Dieu au plus intime d’eux-mêmes ? Leur rejet du légalisme et du pharisaïsme n’en est-il pas le signe ?... À nous d’allier, à la fois, la spiritualité d’en haut avec ses idéaux et ses modèles mais aussi la spiritualité d’en bas, toute faite d’humilité pour aller à la rencontre de Dieu. Avec une pointe d’humour, Anselme Grün nous livre les recommandations d’un certain Antonios : « Si tu vois qu’un jeune moine désire aller au ciel de son propre chef, saisis-le par les pieds, fais le trébucher, car cela n’est pour lui d’aucune utilité. »

La spiritualité d’en bas est un courant qui pense que Dieu ne se limite pas à nous parler dans la Bible et par l’Eglise, mais qu’il s’adresse à nous, à travers nos pensées et nos sentiments, à travers notre corps, nos rêves, et même nos blessures et ce que nous considérons comme des faiblesses. »

« Pour cette spiritualité d’en bas, le chemin vers Dieu n’est pas comme une rue à sens unique qui permettrait de progresser toujours davantage vers Dieu. Le Chemin qui mène à Dieu s’effectue plutôt par des tours et des détours, il passa par des échecs et des déceptions personnelles. Ce n’est pas vertu qui m’ouvre en premier lieu à Dieu, mais bien ma faiblesse, ma détresse et même mon péché. »

« La spiritualité d’en bas, telle que l’on pratiquée les premiers moines, se trouve confirmée par la psychologie, selon laquelle il est évident que l’homme peut accéder à sa nature profonde seulement en passant par la connaissance de soi la plus sincère possible. »

La spiritualité d’en bas, implique bien davantage de nous ouvrir à une relation personnelle avec Dieu, précisément à partir de la situation qui est la nôtre quand nous sommes à bout de nos possibilités. Selon les moines, la véritable prière jaillit des profondeurs de notre détresse et non pas de notre vertu.

«  Les évangélistes n’ont pas cherché à enjoliver les défaillances de Pierre. Il était pour eux manifestement important de reconnaître sans complaisance que Jésus n’avait pas choisi des apôtres pieux et fidèles, mais des hommes pécheurs et imparfaits. Or, il a fondé son Eglise sur eux. Ils étaient les témoins choisis de la miséricorde de Dieu telle que Jésus l’a proclamée et dont il a témoigné par sa mort. Ce sont ses fautes qui ont permis à Pierre de devenir un roc pour les autres. Car il a découvert que ce n’était pas lui-même qui était le roc, mais seulement sa foi à laquelle il s’est raccroché, afin de pouvoir être, dans son combat, fidèle au Christ. »

« Nous trouverons le trésor qui est en nous seulement quand nous serons au plus près de nos blessures. 

La blessure n’est pas seulement le lieu où nous entrons en contact avec notre Moi. C’est là quand nous sommes à bout, sans aucune autre perspective que d’abandonner, que la relation avec le Christ peut se développer et que nous pouvons pressentir que nous dépendons totalement du Christ. »

« Le chemin spirituel vers la contemplation et l’union  à Dieu passe par la prise en compte des pensées et des passions. »

Anselme GRÜN, Spiritualité d’en Bas.

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Light in Babylon

14 Décembre 2018, 11:41am

Publié par Grégoire.

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Vous méritez de VOUS AIMER !

13 Décembre 2018, 01:28am

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Le coeur de l'homme

12 Décembre 2018, 18:08pm

Publié par Grégoire.

Le coeur de l'homme

" la vie se résume à trouver une autre personne avec qui partager ses jours, puis à survivre à la rencontre... ce qui n'est pas si mal, même si ce n'est pas grand-chose car il est sans doute plus difficile de survivre seul qu'avec les autres. Nous naissons seuls, nous mourrons seuls et il est épuisant de vivre également seul..."

Jón Kalman Stefansson, le coeur de l'homme.

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Une sorte d'équilibre à la frontière du ludique instable, comme quand on sautillait enfant sur les pierres pour traverser un cours d'eau

11 Décembre 2018, 04:22am

Publié par Grégoire.

Une sorte d'équilibre à la frontière du ludique instable, comme quand on sautillait enfant sur les pierres pour traverser un cours d'eau

 …Dès qu’on parle du cœur, tous les faux prophètes se lèvent et amènent leur bienveillance et leur bonté. L’amour clamé, le bien affiché, c’est toujours pour se farder de quelque chose de terrible. Dans mon cas, ce que j’ai voulu un temps comprimer, c’était ma tristesse qui menaçait d’exploser comme une grenade. J’ai longtemps habité au « 2, rue de l’Inquiétude », j’ai toujours su, ou plutôt senti, que très peu nous sépare du pire et très peu du « paradis »… 

Christian Bobin, La lumière du monde.

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Chris d’Alger

9 Décembre 2018, 02:05am

Publié par Grégoire.

Chris d’Alger

 

Le petit se jeta dans mes bras. J’accueillis sa demande de réfugié en les nouant autour de lui. Petit Ivoirien ayant vécu depuis huit mois dans un camp de réfugiés au Togo, Chris Evan a quatre ans et vient de traverser le Sahara. Nous nous étions rencontré la veille et d’une petite voix émoussée par la bronchite, il demanda avec une pointe d’inquiétude : «Bonjour»? Sous une pluie froide nous cherchions dans les allées de l’hôpital Mustapha le service de radiologie. Accompagnés de Fahrida, notre ange gardien, médecin sans clefs nous ouvrant toutes les portes, nous sortions de l’auscultation et attendions de passer la radio.

Un enfant mongolien sortit de la pièce en nous saluant un à un joyeusement, regagnant la salle des pas perdus où un jeune homme agressif tournait sans cesse, insultant les personnes à qui il tendait une main sur laquelle reposait sa carte d’identité et une pièce de dix dinars. Nous étions transportés au beau milieu de la cour des miracles espérés, juste au bord du monde.

Nous traversâmes deux pièces, Chris Evan et moi, pour arriver dans une petite salle, lépreuse et blafarde. Une femme voilée, revêtue d’un lourd tablier de plomb m’ordonna d’enlever le pull trop grand de l’enfant et sa chemisette trop petite. Nous lui avions trouvé cet assemblage disparate la veille, ses jeunes parents et lui ayant été détroussés quelques jours auparavant en traversant le désert. 

La femme saisit Chris Evan, torse nu et le posa en équilibre sur un tabouret de bois où s’accrochaient vaille que vaille quelques traces de peinture. Elle l’adossa debout, contre la plaque froide et lui mit les bras en croix. Pour la première fois inquiet, l’enfant tourna sa tête vers moi, et murmura «papa». Ma main droite saisit le bout de ses petits doigts. Dans son armure de soldat romain, la radiologiste passa derrière la vitre sale de sa guérite pendant quelques secondes d’où elle annonça:«C’est fini!»

C’était avant-hier. Il est 4h30 et nous sommes à l’aube du troisième jour. Il continue de pleuvoir et la terre vient de trembler à Alger. 

Le regard de Chris posé au dessus de ces deux syllabes m’empêche de dormir. Dans le sous sol de cet hôpital où chacun vient présenter sa souffrance et sur lequel un ciel déchiré comme un rideau usé laisse tomber son fardeau de pluie, un fils appelle son père qui n’est pas Dieu, pas même son père;  je revois Chris Evan, tout petit sur son échafaud branlant; je vois son suaire radiographique d’os de moineau, petite cage thoracique si fragile accrochée au fil tendu de ses bras, portée vers la lumière comme une offrande par le médecin. Je ne peux désormais m’empêcher de voir un enfant migrant crucifié dans chaque église. 

 

Le 23 novembre 2011 

Jean-François Debargue

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L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles

7 Décembre 2018, 01:56am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles
L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles

Née dans les années 1970, j'appartiens à la deuxième génération des lecteurs de Soljenitsyne. Une vie d'Ivan Denissovitch est publié en France en 1963, Le Pavillon des cancéreux en 1968, L'Archipel du Goulag en 1973 et Le discours d'Harvard, Le Déclin du courage, prononcé en 1978.

Je me permettrai d'évoquer ma propre expérience, non par plaisir narcissique, mais parce qu'elle ne me semble pas exclusive. Notre tâche à nous qui atteignions l'âge de la majorité, ou en approchions, avec la chute du mur de Berlin, n'était pas tant de nous délivrer des sortilèges du communisme que de répliquer à l'anthropologie progressiste qui façonnait nos sociétés depuis les années 1960-1970, dans laquelle nous avions grandi, selon laquelle nous avions été éduqués et à laquelle nous avions un temps adhéré. Mais nous commencions à en sentir dans notre chair, mais aussi aiguillonnés par des penseurs comme Alain Finkielkraut, à en sentir les failles. Nous aussi nous avions besoin d'un dégrisement idéologique mais les idoles que nous avions à briser étaient celles du progressisme, lequel s'obstinait à méconnaître, quand il ne criminalisait pas, les besoins fondamentaux de l'âme humaine: l'enracinement, l'inscription dans une histoire singulière, le droit des individus et des peuples à la continuité historique. L'idole par excellence de cette idéologie était la liberté, une liberté conçue comme déliaison. L'individu, postulait-on, serait d'autant plus libre, plus créatif, qu'il serait affranchi de toute tradition, allégé du fardeau du vieux monde. Alibi de la liberté au nom duquel les adultes renoncèrent à leur mission de transmission: l'enfant n'est plus escorté dans le monde où il entre, il y est jeté, selon le mot d'Hannah Arendt.

L'idole par excellence de l'idéologie progressiste était la liberté, une liberté conçue comme déliaison.

 

Tout à leur ivresse déconstructiviste, à leur conviction d'agir dans le sens du progrès, les progressistes étaient inaccessibles au doute. Et Soljenitsyne vint. Il était cette voix qui venait inquiéter les évidences du moment, ébranler la bonne conscience progressiste. Il venait dire à l'Occident que l'idée de l'homme dont il vivait était une idée dégradée et dégradante. Vous incarnez le monde libre? Assurément, mais ne vous enorgueillissez pas trop vite, vous n'en êtes pas pour autant quitte avec l'homme, l'homme en son humanité. L'être sorti de votre laboratoire est un homme mutilé, un homme qui a perdu son âme, «désarmé spirituellement», aussi désarmé, et c'est sur cette réalité que Soljenitsyne tentait d'ouvrir les yeux des Occidentaux, que l'homme soviétique. Bref l'interpellation du poète Saint-John Perse: «Et de l'homme lui-même, quand donc sera-t-il question? Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix? […] Car c'est de l'homme qu'il s'agit et de son renouement», revêtait, aurait dû revêtir, un caractère aussi impérieux pour nous, sociétés occidentales, que pour les nations placées sous le joug communiste. Et une voix s'élevait pour nous le rappeler.

Cette idée de l'homme cultivée, exaltée par l'Occident, prévient alors Soljenitsyne, débouchera fatalement, - si l'on persiste dans cette voie - sur une catastrophe anthropologique, civilisationnelle et environnementale. Ces trois causes, laisse-t-il entendre, l'homme, les civilisations, (le pluriel est important car il s'agit bien des civilisations chacune dans leur singularité) et la nature ont partie liée. L'avenir des civilisations, comme celui de la nature, dépende de cette chétive créature qu'est l'homme, et c'est lui qu'il faut d'abord revigorer, en lui rendant son âme en quelque sorte. En lui prouvant que non, il n'est pas réductible à cette idée si vile que l'Occident dit progressiste se forme de lui et cultive.

L'avenir des civilisations, comme celui de la nature, dépende de cette chétive créature qu'est l'homme.

Quand Soljenitsyne prononce son discours d'Harvard en 1978, où il développe avec le plus d'ardeur ces thèmes, nous ne sommes qu'au début du processus, quand on le lit, comme ce fut mon cas, dans les années 1990, et pour ne rien dire d'aujourd'hui, quarante ans plus tard, les ruines s'étant accumulées, la triple catastrophe annoncée par l'homme en exil, est pleinement accomplie. En effet, cette idéologie progressiste n'a pas formé des individus plus libres, elle n'a pas débouché sur une orgie créatrice, elle a libéré le vivant en l'homme, c'est-à-dire le consommateur, réclamant, incontinent, la satisfaction de ses appétits, de ses désirs érigés en droits. Elle a produit des êtres vides, des hollow men disait T.S. Eliott, des individus aplanis sur le présent, sans épaisseur temporelle, incarcérés dans la prison du présent, voués à la passion du bien-être, occupés au seul souci d'eux-mêmes. Indifférente à l'attachement des peuples à leur histoire, à leur identité, cette idéologie conduit à la disparition des civilisations dans leur unicité. Elle détruit enfin la nature.

Ainsi ce que je trouvais chez Soljenitsyne, ainsi que chez ses émules d'Europe centrale, Vaclav Havel, Jan Patocka, Leszek Kolakowski, étaient les bases d'une autre anthropologie. Ce qui rendait Soljenitsyne inaudible, odieux aux oreilles des progressistes était précisément ce qui me le rendit infiniment précieux.

C'est à la faveur de sa critique de la démocratie juridique ou de la vie juridique, selon la traduction que l'on adopte, que se dégage le plus puissamment l'idée de l'homme que Soljenitsyne oppose à l'anthropologie progressiste.

Qu'est-ce qu'une vie ou une démocratie juridique? Est-il nécessaire de le préciser, ce que l'auteur de L'Archipel appelle le mode de vie juridique, ce n'est évidemment pas l'État de droit, le règne et l'autorité de la loi, il faut être de très mauvaise foi pour lui intenter pareil procès. Il est on ne peut plus clair sur ce point: «Moi qui ai passé toute ma vie sous le communisme, j'affirme qu'une société où il n'existe pas de balance juridique impartiale est une chose horrible» (Harvard)

Ce que dénonce Soljenitsyne, ce sont des sociétés où le droit pénètre toutes les sphères de l'existence. Où il n'appartient plus qu'à la loi de régler les relations entre les hommes, le rapport aux choses, où tout problème doit recevoir sa solution juridique. Des sociétés où , par conséquent, le principe de limitation, de restriction est confié à la seule loi: tout ce qui n'est pas interdit est permis, disent en chœur les démocrates.

Tout ce qui n'est pas interdit est permis, disent en chœur les démocrates.

Dans ce type de société, chacun est ainsi occupé, absorbé à étendre son domaine, à «persévérer dans son être», à s'épanouir (ce mot tant goûté de nos pédagogues). Et ce, jusqu'à ce qu'il se heurte à une limite législative - toutefois que cette loi l'impatiente précisément parce qu'elle a l'audace de faire obstacle à sa marche en avant, à son expansion, soit il trouve le moyen de la contourner, de «louvoyer» dit Soljenitsyne, soit il se mobilise pour obtenir son abolition (les exemples abondent: que l'on pense à l'extension de la PMA aux femmes célibataires et aux couples de femmes ou à la GPA).

En quoi ce mode de vie, le «juridisme» des sociétés occidentales, est-il condamnable? Pourquoi Soljenitsyne aspire-t-il en aucune façon à voir la société russe libérée du joug communiste, s'y convertir?

La judiciarisation est une capitulation, une reddition signée avec l'homme en son humanité.

Ce mode de vie nous conduit à méconnaître, oublier que chacun de nous est à lui-même, pour lui-même, en lui-même, cette instance de limitation. Que l'homme n'est pas que ce vivant avide de s'étendre, de se répandre, qu'il est un être capable de tenir la bride à ses appétits, de se maîtriser, de se contrôler. «Un homme, ça s'empêche», disait Albert Camus, «ça» n'attend pas de la loi, seule, qu'elle le freine. Le principe de limitation est inscrit au cœur de l'homme et là est sa grandeur, sa noblesse. L'homme est une créature morale, spirituelle.

Avec la liberté, et pour temporiser cette liberté lui a été donnée la faculté de se contrôler, de se limiter. Léo Strauss parlait d'une «terreur sacrée» qui allait de pair avec la conscience de la liberté, une «sorte de pressentiment que tout n'est pas permis». «Nous pouvons appeler cette terreur sacrée, écrivait le philosophe, la conscience naturelle de l'homme», Et il avait la ferme conviction que «le frein est aussi naturel, aussi immédiat que la liberté.». Et c'est bien tout le tragique de la vie juridique que de poser un éteignoir sur cette conscience naturelle, de l'engourdir.

Il s'agit avec Soljenitsyne de penser la liberté comme auto-nomie, capacité à se donner soi-même des lois -les modernes, eux, ont joué la liberté contre l'autonomie - et comme responsabilité. C'est un thème qu'on retrouve chez tous les grands penseurs des totalitarismes, chez Hannah Arendt, Leo Strauss, chez les dissidents communistes,: Qu'est-ce qu'un citoyen? demande Vaclav Havel «Un être ouvert à la responsabilité pour le monde». Répondre de, répondre de ses actes, répondre de la civilisation unique, mortelle qui nous est confiée, répondre de ce que nous faisons et ce devant les morts, devant nos contemporains, et devant ceux qui viendront après nous - preuve que même en des temps sécularisés, une forme de transcendance peut être introduite.

Le principe de limitation est inscrit au cœur de l'homme et là est sa grandeur, sa noblesse.

 

Cette figure est une figure de l'homme autrement noble que celle d'un être qui n'admet pas d'autre loi que son appétit, en esclave asservi à ses désirs, qui ne se tient pour l'obligé de rien ni de personne.

Je tiens à insister sur un point car il me semble capital et fait toute l'originalité de la contribution de Soljenitsyne à cette pensée des limites: dans cette exhortation à l'auto-limitation, à l'auto-restriction, ce n'est pas seulement l'avenir de la planète qui est en jeu, mais aussi, mais d'abord, est-on tenté de dire, l'être de l'homme, l'homme en son humanité. «Une société, écrit-il, qui s'est installée sur le terrain de la loi, sans vouloir aller plus haut, n'utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l'homme».

De fait, quand même la planète ne serait pas en jeu, qui ne peut se sentir meurtri par l'homme tel que nos sociétés nous en offrent le spectacle? C'est une question qui doit nous tarauder, quand on observe toutes les redditions signées avec la patience, l'attention - dispositions tout à la fois épistémologique et morales - avec l'effort intellectuel, avec la mémoire, avec la capacité d'apprendre par cœur, je ne peux m'empêcher de me demander: Que nous est-il arrivé pour en rabattre ainsi dans nos ambitions? Pour ne plus parier sur l'homme? C'est toute l'aberration de notre époque, on l'appareille techniquement, on insère des «puces» pour le rendre «performants» et d'un autre côté, on atrophie, en ne les formant plus, en ne les aiguillonnant plus, les nobles facultés dont il est naturellement doté.

On comprend que Soljenitsyne ne veuille pas avoir à choisir entre un régime sans balance juridique et «une société qui ne possède en tout et pour tout qu'une balance juridique» - cette dernière forme de société est une société qui n'est pas plus digne de l'homme.

Il est une leçon profonde à tirer de ce qui vient d'être dit: on ne saurait d'un côté chasser les voitures de la ville au nom de l'avenir de la planète et de l'autre, adopter l'écriture inclusive au mépris de l'héritage des siècles. Soit l'on restaure l'homme comme être capable de se limiter, en vertu de sa fidélité à quelque chose qui le dépasse, de se référer à autre chose qu'à lui-même, comme obligé du monde (naturel comme civilisationnel), soit c'est du pur divertissement, du pur affichage, voire de l'ingénierie sociale…

Cette capacité à se limiter soi-même est consubstantielle à l'homme.

Cette capacité à se limiter soi-même est consubstantielle à l'homme. Sa nature - et on doit insister sur ce mot de nature, car c'est en effet une donnée de son existence - est double. Tout n'est pas historique, tout n'est pas social, tout n'est pas construit en l'homme. Et c'est bien pourquoi, un homme réduit au consumériste est un être amputé, mutilé. Sa nature n'y trouve pas son compte. Et il est essentiel qu'il se montre rebelle à toutes les injonctions à l'adaptation au monde comme il est, comme il va. Hannah Arendt parlait d'une «dégradante obligation d'être de son temps», tendre l'oreille hier comme aujourd'hui aux paroles de Soljenitsyne, c'est s'armer contre l'abdication.

Les dispositions morales sont des dispositions fragiles qui demandent à être formées, cultivées, aiguillonnées. Et c'est bien l'avenir de ces affects moraux que sont la honte, l'honneur, le courage…qui est en jeu dans les sociétés occidentales.

Parmi les vérités humaines que l'expérience concentrationnaire a révélées à Soljenitsyne, il en est une décisive. La double postulation de l'homme, la co-présence en chacun de nous du bien et du mal. Contre le rousseauisme des progressistes qui postule un homme essentiellement bon et un mal d'origine exclusivement social, Soljenitsyne redécouvre la vérité de la doctrine du péché originel. Citons ces lignes remarquables de L'Archipel : «Que le lecteur referme ici le livre s'il en attend une accusation politique. Ah, si les choses étaient si simples, s'il y avait quelque part des hommes à l'âme noire se livrant perfidement à de noires actions et s'il s'agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme […] Au fil de la vie, cette ligne se déplace à l'intérieur du cœur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l'éclosion du bien. Un seul et même homme peut se montrer très différent selon son âge et les situations où la vie le place. Tantôt il est plus près du diable. Tantôt des saints».

J'ai dit de l'homme qu'il était une créature spirituelle, morale, j'utilise à dessein ce mot de créature, il me semble fidèle à la pensée de Soljenitsyne car il dit bien la dépendance de l'homme à l'endroit de quelque chose qui n'est pas lui, il rappelle que l'homme n'est pas au fondement de lui-même, cause de soi - c'est la grande idole des progressistes, de leur hypertrophie de la volonté, de leur passion constructiviste - il ne s'est pas donné la vie ; le monde ne commence pas avec lui, il est précédé. Bref, ce mot de créature, dit sa finitude, et il n'est fortuit pas que la modernité l'ait congédié.

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites.

Car l'homme moderne tout au contraire a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, il place son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles. Il est entré en rébellion contre tout donné de l'existence. Et c'est par là que le projet moderne est compromis dans les totalitarismes qui ont fait du tout est possible, leur impératif. Lequel n'a prouvé qu'une chose, disait Arendt, que tout pouvait être détruit.

Dans sa critique du juridisme des sociétés contemporaines, Soljenitsyne formule une ultime et profonde critique, le mode de vie juridique produit des sociétés dévitalisées: «Le droit est trop froid et trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique. Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l'homme». Composées d'individus sans âme - ce qui n'est pas sans lien avec le déclin du courage - une société réglée par le seul droit s'étiole. Les mœurs sont des principes de vie autrement dynamiques, elles sont «inspirées», selon le mot de Montesquieu quand les lois, elles, ne sont qu'«établies».

Soljenitsyne est de ceux qui nous ont permis de saisir la nouveauté des régimes totalitaires (avec un précédent dans l'épisode de la Terreur, mais sans atteindre à une même ampleur). La passion idéologique définit en effet en propre les totalitarismes: l'appréhension du réel à partir d'une Idée dont on dévide la logique et où les hommes sont réduits à du pur matériau que l'on façonne selon ce programme abstraitement défini, sans tenir le moindre compte des résistances que les hommes de chair et d'os opposent, fait le tragique et l'horreur de ces régimes. L'action politique conçue comme régénération des hommes ne peut qu'avoir des conséquences funestes.

Bérénice Levet est docteur en philosophie et professeur de philosophie au Centre Sèvres. Elle vient de faire paraître Libérons-nous du féminisme! aux éditions de l'Observatoire.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/28/31001-20181128ARTFIG00248-berenice-levet-soljenitsyne-penseur-des-limites.php?utm_source=app&utm_medium=sms&utm_campaign=fr.playsoft.lefigarov3

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Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu.

5 Décembre 2018, 02:56am

Publié par Grégoire.

Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu.

" Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair- comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue."
Christian Bobin -la part manquante

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Ce sont des humains !

3 Décembre 2018, 01:57am

Publié par Grégoire.

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Les gitans, les chats errants et les roses trémières savent quelque chose sur l'éternel que nous ne savons plus.

1 Décembre 2018, 01:56am

Publié par Grégoire.

Les gitans, les chats errants et les roses trémières savent quelque chose sur l'éternel que nous ne savons plus.

"La racine du mauvais monde dans lequel nous nous trouvons, c'est la négligence, c'est le défaut d'attention, un manque d'attention, c'est que ça. 
C'est peut-être pour ça que la poésie est une chose vitale, parce que la poésie est une pierre à aiguiser l'attention, une sorte de pierre de sel, pour se frotter les yeux, pour se frotter les paupières, pour revoir le jour enfin, pour revoir ce qui se passe, pour revoir le jour et les nuits et la mort en face, cachée derrière le soleil, voir tout ça. Le voir s'en trop s'en inquiéter, s'en trop s'en alarmer.
C'est ça je crois la racine du mal d'aujourd'hui qui est grande, c'est juste un défaut panique d'attention, qui suffit pour engendrer tous les pires désordres et les maux les plus terribles. Juste ça, l'attention.
Ça ne sert à rien de se plaindre, tout le monde va vous dire que c'est insupportable, tout le monde va vous dire ça, mais tout le monde y participe. Juste faire attention aux siens, faire attention à ce qui se trouve mêlé à nous dans la vie banale. Ceux qui sont là, pas ceux qui sont à dix milles kilomètres et avec lesquels on fait semblant de parler à travers un écran, ça n'a pas de poids ça.

Mais simplement faire en sorte que les gens qui nous entourent ne dépérissent pas, et peut-être même les aider, les conforter...
Voilà...
Faire simplement attention au plus faible de la vie, parce que c'est le plus faible qui est le plus réel et parce que c'est ça qui est digne de vivre, et qui vivra toujours d'ailleurs. 
Recueillir ces choses là, porter soin, prendre soin, faire attention, voilà. Ce sont des pauvres verbes mais ce sont des verbes comme des armées en route si vous voulez, ce sont des verbes de grande résistance, et ce qui pour moi est en oeuvre dans ce qu'on appelle la poésie.
La poésie pour moi, c'est pas une chose désuète, c'est pas un napperon de dentelle sur la table, c'est pas un vieux genre littéraire....C'est la saisie la plus fine possible de cette vie qui nous est accordée, et un soin de regard porté à cette vie. 
Voilà, c'est ça la poésie. C'est pas une chose qui même est tout de suite dans les livres, c'est pas une chose de littérature en tout cas, c'est simplement chercher à avoir un coeur sur- éveillé. 
Sur-éveillé!"

Christian Bobin

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