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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Phantom Thread

27 Février 2018, 03:38am

Publié par Grégoire.

Juste un chef-d'oeuvre !

Juste un chef-d'oeuvre !

Le maître se lève et procède à ses ablutions. Il coiffe vigoureusement sa chevelure argentée, frotte ses souliers. Il est absolument impeccable lorsqu’il se présente à la table du petit déjeuner. Pendant ce temps, par l’escalier de service, les petites mains arrivent. Une nouvelle journée de création fébrile commence pour la maison Woodcock.

Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis) est au faîte de la gloire. Ses clientes l’adulent. Sa vie est réglée comme du papier à musique. Pourtant, au breakfast déjà, de fausses notes se font entendre. Le grand couturier dédaigne un beignet, est agacé par les deux femmes qui partagent sa table, sa sœur, la sévère Cyril (Lesley Manville), qui veille aux finances, et Johanna, mannequin, muse en voie d’extinction. «Que vas-tu faire de Johanna? Elle devient grasse en attendant que tu retombes amoureux», grince la gardienne des clés.

Au volant de son bolide, Reynolds Woodcock file vers sa maison de campagne, sur la côte. A l’auberge, le prédateur retrouve l’appétit. Il commande un pantagruélique breakfast, incluant croûte au fromage («welsh rabbit» dans le texte), saucisses et autres lipides britanniques à une jeune serveuse rosissante. Il l’invite à dîner. Quelques heures plus tard, Alma (Vicky Krieps) est intronisée nouvelle muse, sous le regard hostile de Cyril.

Cours de confection

Le cinéma de Paul Thomas Anderson ne cesse de se bonifier. Si ses premiers films (Boogie NightsMagnolia et surtout Punch-Drunk Love) peinaient à convaincre pleinement, il s’est imposé comme un grand maître dès There Will Be Blood (2007), implacable western dédié à l’exploitation de l’or noir dans la jeune Amérique, puis avec The Master, qui décortique les mécanismes psychologiques unissant un gourou à un zélateur, et Inherent Vice qui, nostalgique et sarcastique, plonge dans la Californie des seventies pour rappeler qu’il y était moins question de sea, sex n’ sun que de magouilles immobilières et de paranoïa enschnoufée.

S’il reconduit le thème des rapports de maître à disciple, le cinéaste américain change une nouvelle fois d’univers, de décor et d’époque. Pour son premier film tourné à l’étranger, il a choisi Londres, au milieu des années 50. Il n’avait aucun intérêt pour la haute couture jusqu’à ce que Jonny Greenwood, de Radiohead, qui signe la musique de ses films depuis There Will Be Blood, le traite ironiquement de «Beau Brummell». En se renseignant sur le fameux dandy, Paul Thomas Anderson s’est pris de passion pour l’histoire de la mode. Quant à Daniel Day-Lewis, réputé pour son perfectionnisme obsessionnel, il a hanté les musées et même pris des cours de confection pour préparer le rôle de ce créateur inspiré par Cristobal Balenciaga.

 

 

De tulle et de satin

Liant une absolue maîtrise formelle à une rare densité psychologique, le film est esthétiquement époustouflant. Lorsque Reynolds Woodcock fonce au volant de sa Bristol dans des chemins de campagne, sourcil froncé, mâchoires serrées, les feux arrière transforment les frondaisons en voûtes gothiques. Lorsqu’il drape de tulle et de satin ses clientes, c’est un vrai ballet que met en scène le réalisateur, un tourbillon de sensualité légère, des mains courant sur le tissu, une silhouette révélant sa perfection…

Mais sous la dentelle légère brûlent de sombres feux. Woodcock est hanté par les fantômes du passé, dont celui de sa mère. Les temps changent, certaines fidèles clientes vont voir ailleurs. A Liverpool, on commence à gratter des guitares électriques…

Créateur orgueilleux, intransigeant, rongé par le démon de la perfection, Woodcock perd pied. Alma, sa muse, lui porte sur les nerfs – elle fait trop de bruit en beurrant sa biscotte. Parce qu’elles attentent aux rituels quotidiens, les initiatives de la jeune femme, tel un impromptu gastronomique à deux, l’exaspèrent… Le bal masqué de la Saint-Sylvestre où elle s’amuse offense ses goûts élitaires et raffinés.

Odeur de mort

Paul Thomas Anderson se réfère à Rebecca, d’Alfred Hitchcock, quand il évoque le romantisme macabre de son film et la relation triangulaire des principaux protagonistes. Tout n’est que blancheur nuptiale dans la maison de Fitzroy Square, pourtant Woodcock y respire «une odeur de mort». Quant au cottage de la côte Est, il est sombre et bas comme une maison de sorcière. Menacée par la désaffection de son mentor et la méfiance de Cyril, Alma prépare un fameux brouet. Les rôles s’inversent. Le parangon de toxicité masculine est maté par une fausse ingénue. Abdiquant sa superbe, il revendique sa faiblesse, se retrouve tel Barbe-Bleue qui tendrait sa gorge à une de ses jeunes épouses.

 

Chef-d’œuvre splendide et terrible, Phantom Thread va au-delà des apparences, du froufrou, de l’anecdotique pour tailler dans l’étoffe de l’humanité et de la destinée. Le «fil fantôme» du titre est aussi bien celui que Woodcock intègre à ses robes pour conjurer les spectres que celui qui nous lie tous, les puissants et les humbles, les couturiers révérés et les arpettes.

 

Sur le tournage de Phantom Thread, Daniel Day-Lewis, 60 ans, a perdu le goût de l’art dramatique et annoncé, sans autre explication, qu’il se retirait définitivement. Il finit au sommet de son art.


Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson (Etats-Unis, 2018), avec Daniel Day-Lewis, Vicka Krieps, Lesley Manville, 2h10.

https://www.letemps.ch/culture/phantom-thread-une-arrogance-toute-couturee

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C'était mieux avant ?!

25 Février 2018, 03:31am

Publié par Grégoire.

«Dix grands-papas ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire, qui paiera longtemps pour ces retraités: «C’était mieux avant.» Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais.» Editions Le Pommier, 96 pages.

«Dix grands-papas ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire, qui paiera longtemps pour ces retraités: «C’était mieux avant.» Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais.» Editions Le Pommier, 96 pages.

«L’espèce humaine est constituée de braves gens»

Le philosophe et historien des sciences publie «C’était mieux avant!», un manifeste aux accents intimes qui pulvérise le déclinisme actuel et rappelle, avec son humour et son amour de l’humanité habituels, tous les progrès qui nous offrent un présent tellement mieux qu’hier. Un joli anxiolytique de 96 pages

 

Il a 87 ans, a écrit 65 livres, reçu toutes les distinctions, et siège à l’Académie française. Et pourtant, Michel Serres reste cet homme merveilleusement espiègle, qui peut conclure un entretien d’un: «L’essentiel, c’est de s’amuser.» Il se désole surtout de tous ces «grands-papas ronchons» qui «créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d’aujourd’hui», au point de nous offrir un nouveau voyage pour énumérer toutes les plaies cautérisées par le progrès. Et s’il se présente dans cet essai comme un «vieillard», il conserve l’enthousiasme de cette nouvelle jeunesse à qui il rêve que les grands-papas ronchons cèdent enfin la place.

Le Temps: Votre livre s’adresse aux «grands-papas ronchons», vous pensez qu’ils sont nombreux?

Michel Serres: Ce livre n’est pas une critique des vieux, dont je fais partie, mais j’entends une parole très négative sur les jeunes et le monde tel qu’il est devenu. J’ai voulu rappeler qu’il y a un peu plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait quarante-cinq millions de morts. Evidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et guerres civiles d’aujourd’hui, mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’Etat tels que la Shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix.

 

La notion de paradis perdu est une constante de l’humanité. Durant ma jeunesse, certains de ma génération disaient déjà c’était mieux avant. Le monde a radicalement changé sous l’influence des sciences exactes: la biochimie et la pharmacie, qui ont fait progresser la santé, et les mathématiques, qui ont développé les nouvelles technologies. Or ceux qui ont la parole aujourd’hui, des administrateurs aux politiques, sont formés aux sciences humaines. Ce qui provoque un décalage entre la vérité des sciences humaines, qui est relative, et la vérité scientifique. Par conséquent, le problème n’est plus de savoir si l’aspirine est efficace, mais de savoir combien de gens pensent que l’aspirine est efficace. Et ce glissement est dangereux. C’est dramatique de ne plus croire aux vaccins. Par exemple si les gens peuvent se montrer presque nus sur la plage, c’est parce qu’en 1974 la petite vérole qui avait défiguré tant de corps a été éradiquée par les vaccins. Aujourd’hui, on ne meurt d’ailleurs plus que de maladies pour lesquelles on n’a toujours pas de vaccin.

Il semble pourtant y avoir eu un âge d’or: les Trente Glorieuses, période de paix, prospérité et plein emploi…

Durant les Trente Glorieuses, il y avait aussi Mao Zedong, Pol Pot, Ceausescu, le Rideau de fer… Et ces Trente Glorieuses étaient quand même très localisées, alors qu’aujourd’hui le confort est plus général. Ce que l’on peut effectivement interroger, c’est la croissance du chômage. Car le travail a beaucoup évolué avec les outils, qui nous ont dispensés de nombreux travaux pénibles. Mais plus il y a d’outils, moins il y a de travail. Nous dirigeons-nous vers une société sans travail? Si cela arrive, il faudra repenser complètement la société qui reste entièrement organisée autour de celui-ci. Et personne ne peut dire si c’est une bonne ou mauvaise nouvell

Vous rappelez en tout cas qu’avant, ça puait, car l’hygiène était déplorable.

Vous n’imaginez pas à quel point! Dans les années 50, le magazine Elle a même fait scandale en recommandant de changer de culotte chaque jour. A l’époque, évoquer l’hygiène intime était non seulement tabou, mais oser imaginer changer quotidiennement de sous-vêtement était folie. Avant, il y avait aussi beaucoup de maladies que la pénicilline a éradiquées. Et sur dix patients dans une salle d’attente médicale avant-guerre, on croisait trois tuberculeux et trois syphilitiques. C’est terminé. La médecine et l’hygiène ont même fait bondir l’espérance de vie. Aujourd’hui, une femme de 60 ans est plus loin de sa mort qu’un nouveau-né en 1700…

Alors d’où vient ce pessimisme ambiant?

Les riches savent rarement qu’ils sont riches, et plus on est dans le confort, plus on est sensible aux petits moments d’inconfort. D’ailleurs pendant les Trente Glorieuses, peu de gens avaient conscience de vivre une période de prospérité. On râlait déjà. C’est une affaire de tempérament, surtout français. En France, on ne dit jamais «c’est bien», mais «c’est pas mal». Cette culture fondée sur la critique date de Voltaire. L’optimiste est resté un candide, et donc un imbécile, alors que le pessimiste serait celui qui voit clair. J’assume de passer pour un imbécile.

Dans «Petite Poucette», vous louez Internet, qui met le monde à portée de clic… Mais il apporte aussi les «fake news», le narcissisme des réseaux sociaux. Le remède et la maladie, en somme?

Depuis que j’ai écrit Petite Poucette, les réseaux sociaux sont effectivement arrivés, avec les maladies que vous évoquez. Mais je préfère rappeler une fable. Il était une fois un riche propriétaire qui avait un esclave qu’il aimait beaucoup, car celui-ci cuisinait admirablement. Un jour, le maître lui réclame le meilleur plat du monde, et l’esclave sert de la langue. Le maître se régale, puis commande le pire des plats. L’esclave lui sert le même. «Tu te moques», s’écrie le maître. L’esclave, qui s’appelle Esope, rétorque que la langue est la meilleure et la pire des choses possibles, puisqu’elle sert à dire je t’aime ou à calomnier. Et tous les moyens de communication apportent le meilleur ou le pire, comme dans le théorème d’Esope. J’ai bien connu la Silicon Valley, où j’ai vécu trente-sept ans. A l’époque, il y régnait une idéologie très libertaire et égalitaire. Depuis, ils sont devenus les maîtres du monde, et la propriété exclusive des données par quatre ou cinq entreprises est une catastrophe qu’il faut régler vite.

Mais vous persistez à dire que l’humanité est meilleure?

Il y a des statistiques intéressantes sur l’augmentation de la bonté, oui. Quant à moi, je pense que 90% de l’espèce humaine est constituée de braves gens qui sont prêts à rendre service si l’on se casse la gueule, et qu’il n’y a que 10% de gens abominables. Hélas, ce sont ces 10% qui prennent le pouvoir. Je viens du Pays cathare, et les cathares disaient que plus on grimpe vers le sommet de la société, plus on s’approche des puissances du mal. L’expérience de la vie m’a prouvé que ce n’est pas faux. Mais comme on est des braves gens, on laisse faire ces 10%.

Dans votre livre, vous rappelez aussi à quel point la condition des femmes s’est améliorée.

C’est l’un des progrès majeurs. J’en ai honte: en France, le droit de vote des femmes n’existe que depuis 1946, et quand je me suis marié, ma femme avait besoin de mon autorisation pour avoir un compte bancaire. Tout n’est pas gagné pour les femmes, mais c’est mieux.

Que pensez-vous du mouvement «balance ton porc»?

Je suis pour dans la mesure où l’on ne rencontre jamais une femme à qui cette situation n’est pas arrivée, et même parfois de façon cruelle. Il faut donc légiférer de façon cruelle aussi. Cela dit, j’espère que l’on conservera un petit brin de cour, qui est l’un des trésors des relations humaines.

Vous êtes donc féministe?

Profondément. Je milite, même. Il m’arrive de faire des conférences dans des entreprises où l’on ne voit que des patrons, et je commence toujours par: «Messieurs les talibans.» Quand ils demandent pourquoi je leur parle ainsi, je propose aux femmes de l’assistance de se lever, et il n’y en a jamais plus de 2%. Je réplique alors: «Aucun doute, vous êtes vraiment des talibans…» Heureusement, il suffit d’aller dans les universités pour constater que les médecins, juges et ingénieurs de demain seront des femmes. D’ailleurs, si j’ai appelé mon livre précédent Petite Poucette, et non «Petit Poucet», c’est parce que toute ma vie, mes meilleurs étudiants étaient des étudiantes. Elles étaient plus sérieuses et accrochées, alors que les hommes ont toujours été un peu plus flasques.

Il y a un élément du passé que vous évoquez avec nostalgie, c’est la paysannerie, dont vous êtes issu. Là, c’était mieux avant?

Dans les années 1900, il y avait 70% d’agriculteurs, et la campagne était très peuplée car l’agriculture exigeait des bras. En 2000, ils n’étaient plus que 3%. Le plus grand événement du XXe siècle reste la disparition de la paysannerie, car nous étions des paysans depuis le néolithique. Autrefois, dans ma jeunesse, il n’y avait pas un avocat, préfet ou médecin des villes qui n’avait pas de rapport avec la paysannerie, parce que son père ou son grand-père était agriculteur. Nous sommes aujourd’hui coupés de ce monde, et c’est une révolution, qu’on le regrette ou non. Un jour, j’ai dû rectifier une institutrice de ma petite fille qui avait dit en classe que les vaches n’avaient pas de cornes parce que c’étaient des femelles. Notre distance avec la paysannerie est désormais énorme.

Sincèrement, qu’est-ce que vous trouvez moins bien maintenant?

Les inégalités financières et sociales, qui se creusent. Si vous supprimez la classe moyenne, et si vous créez des inégalités toujours plus fortes, il n’y aura plus de démocratie. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec Donald Trump… Les grandes inégalités de revenus et de culture sont ce qui nous met le plus en danger.

Et demain, ce sera mieux ou pire?

Posez la question à Madame Soleil! Même si beaucoup aiment prédire l’avenir, il est impossible de le savoir. Ce sera aussi inattendu. Par exemple, le téléphone fut d’abord un petit gadget qui permettait aux dames de la haute société d’écouter l’opéra à distance, sans se déplacer. Et personne n’imaginait que ce gadget servirait autrement. Par conséquent, à l’avenir, des petites choses d’aujourd’hui deviendront énormes, et d’autres qui nous semblent considérables disparaîtront. C’est comme la célébrité. Des personnes peu connues aujourd’hui seront peut-être les personnages historiques de demain. Nous avons d’ailleurs déjà sous les yeux des enterrements grandioses.

Vous parlez de Johnny Hallyday?

Moi qui ne regarde jamais la télé, j’ai passé trois heures devant. Bergson disait qu’une société est naturellement une machine à fabriquer des dieux. Et là, nous y étions, avec une véritable analyse sociologique de la religion. Les romains appelaient cela le processus d’apothéose: la transformation d’un homme en dieu. Nous avons assisté à une cérémonie polythéiste où l’on a transformé un homme en dieu. Et les invités autour étaient également des idoles du cinéma, de la télé, de la politique, c’est-à-dire des gens en attente d’apothéose, demi-dieux devant un vrai dieu. Et dans cette grande église, le monothéisme chrétien reculait devant une marée polythéiste. C’était prodigieux. J’en ai tiré l’idée que croire en Dieu est une affaire individuelle, mais que le collectif continue de produire du polythéisme.

 

C’était mieux avant!
«Dix grands-papas ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire, qui paiera longtemps pour ces retraités: «C’était mieux avant.» Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais.» Editions Le Pommier, 96 pages.

 

Le questionnaire de Proust

Votre progrès préféré?

La condition féminine.

Le pire?

L’américanisation générale de la culture et des entrées de ville, qui sont devenues abominables, un hurlement de laideur.

Si vous étiez une femme?

N’importe quelle femme de tous les jours menant son existence quotidienne héroïque alors que le monde l’ignore.

Votre meilleur remède au pessimisme?

L’exercice régulier de l’intelligence, qui conduit à la lucidité.

L’expression contemporaine qui vous amuse le plus?

«Mais pas que.» Grammaticalement incorrecte, mais très drôle.

Celle qui vous agace le plus?

Le terme résilience, alors que nous avons tant de mots en français, tels que ressource, par exemple. Ou think tank, au lieu de dire réunion de réflexion. Je n’aime pas tous ces pseudo-anglicismes. J’appelle cela le «globish», le langage global des imbéciles.

L’appli la plus précieuse de votre smartphone?

La fonction téléphone.

Le livre que vous n’écrirez jamais?

Des poèmes d’amour. Il vaut mieux être Ronsard pour le faire.

Propos recueillis par Julie Rambal

https://www.letemps.ch/societe/michel-serres-lespece-humaine-constituee-braves-gens

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On ne va jamais très loin quand on est sérieux...

23 Février 2018, 03:57am

Publié par Grégoire.

On ne va jamais très loin quand on est sérieux...

"La drôlerie de cet homme au bowling. Il doit bien avoir cinquante ans, un corps usé, des mains d'ours et dans ses yeux la naïveté d'un petit garçon à sa première kermesse. C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient dans cet endroit. Il se met au jeu comme on entre dans un travail nouveau, avec grand sérieux. 

Son visage est concentré, il se recule au bord de la piste, ramasse ses forces et se rue avec la boule, le plancher résonne du bruit de ses pas, on a presque peur pour lui, il lâche la boule au dernier moment, manque à chaque fois de s'effondrer, la boule tombe comme la foudre sur la piste, au bout de deux mètres elle va dans la rainure, hors jeu, les quilles, là-bas, au loin ne tremblent pas, aucun risque pour elles.

L'homme note ses résultats sur une fiche, un zéro après l'autre. Il rit de sa maladresse, de sa joie d'être là, d'accumuler tant de mauvais points, et il recommence: l'élan, la course du diable, le déséquilibre, le bruit du tonnerre et les quilles immobiles. Il rit de plus en plus, prince des mauvais élèves, roi de la foudre, et sa gaieté me suit longtemps après dans la soirée : le paradis doit ressembler à cette scène frivole.

Le paradis doit être fait de ce mélange-là exactement : une joie et une maladresse enfantines, avec dans les lointains, les vérités éternelles comme des quilles sereines, inébranlables."

 

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur 

 

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Totalitarisme et religion

21 Février 2018, 03:31am

Publié par Grégoire.

Les régimes totalitaires du XXe siècle sont nés dans des pays chrétiens... Pourquoi ???

Les régimes totalitaires du XXe siècle sont nés dans des pays chrétiens... Pourquoi ???

par François Fourquet

L’expansion européenne dans le monde à partir du XVe siècle fut un moment majeur de l’histoire de la mondialisation. La suprématie de l’Europe est un problème fondamental de l’histoire mondiale, appelé jadis par Braudel « le nœud gordien de l’histoire du monde » : pourquoi l’Europe ? ( [1]). Les historiens de l’« histoire globale » ont tenté de le résoudre, chacun à sa manière. La réponse esquissée ici est politico-religieuse : l’Europe a tranché le nœud gordien en rompant la solidarité organique millénaire entre la religion chrétienne et l’État absolu, et en lui substituant une « religion civile » nouvelle : le libéralisme, doctrine de tolérance religieuse. Cette rupture a empêché la formation d’un empire chrétien unique à l’échelle de l’Europe et divisé le continent à jamais.

1. Le totalitarisme : fusion d’un pouvoir absolu et d’une religion d’État exclusive

Le point de départ est le constat d’une ressemblance frappante entre l’Église catholique et le Parti communiste ( [2]). Il permet de comprendre le rôle « totalitaire » de l’Église dans l’histoire de l’Europe. Un État totalitaire est un État qui absorbe ou contrôle les autres pouvoirs de la société ( [3]). Parmi les critères du modèle totalitaire, j’en privilégie deux : 1) un parti unique ayant le monopole du pouvoir d’État ; 2) une religion d’État unique et obligatoire. Je m’inspire de Janos Kornai (1996), un économiste spécialiste de la planification dans la Hongrie socialiste. Pour lui, le « socialisme » est un régime où un « parti marxiste-léniniste » détient le monopole du pouvoir politique ( [4]). Tout est dit dans cette brève définition, car le parti communiste est un parti religieux qui détient tout le pouvoir, y compris le monopole religieux qui lui permet d’imposer la religion communiste. Tout le reste en dépend : la propriété étatique exclusive des moyens de production, la direction centralisée de l’économie, la police secrète et parfois la terreur de masse, l’obligation de croire (ou de faire semblant), la normalisation et le contrôle de la pensée des individus. Le communisme est une « religion séculière », expliquait Raymond Aron dès 1944 ( [5]), ou une « idéologie millénariste officielle » ( [6]) ; ou, simplement, une « religion laïque », c’est-à-dire sans croyance en un Dieu surnaturel, ni en une autre vie après la mort.

Le concept de totalitarisme éclaire la très longue durée de l’accumulation du pouvoir. Les historiens considèrent que le totalitarisme du XXe siècle est unique dans l’histoire et que le concept doit être réservé au fascisme, au nazisme et au communisme stalinien. J’affirme, au contraire, qu’il plonge ses racines dans l’histoire de l’Europe, et qu’il fut précédé de régimes totalitaires précurseurs caractérisés par la fusion de la politique et de la religion.

Le dualisme politique/religion : une antinomie de la raison historique

La symbiose, ou la fusion, entre un État politique et une religion d’État intolérante et exclusive, qu’elle soit traditionnelle (comme le christianisme) ou « séculière » (comme le communisme), engendre une sorte de monstre qui en Europe reçut le nom d’« État totalitaire ». Il n’est pas né soudain au XXe siècle ; il fut annoncé par un État étroitement associé à la religion chrétienne et préfigurant l’État totalitaire moderne. Les empereurs et les rois d’Occident s’efforcèrent de capter l’esprit de leurs sujets au moyen du christianisme, et inversement l’Église chrétienne soutint de tout son poids l’institution monarchique qui lui garantissait le monopole religieux. Parfois l’alliance était conflictuelle ; parfois elle était si étroite que l’Église et l’État se confondaient.

Etat et religion forment un « dualisme », c’est-à-dire un phénomène social complexe où l’observateur distingue mal ce qui relève de la politique et ce qui relève de la religion. Certes, les institutions – l’État et l’Église – sont juridiquement distinctes : l’Église a une vocation internationale ; l’État, au contraire, une compétence territoriale ou nationale. Et pourtant elles se mêlent de cent manières différentes : par l’argent, l’instruction, la culture, la compétence, l’horizon politique, l’organisation, le personnel dirigeant... Souvent les plus hautes fonctions de l’État étaient confiées à de hauts dignitaires de l’Église. Bien que religion et politique se mêlent intimement, la raison historique s’épuise vainement à les distinguer, les définir ou les opposer. Selon les circonstances, elle voit à l’évidence un aspect triompher et un autre passer au second plan ; elle croit les distinguer à coup sûr, mais l’instant d’après, dans un autre contexte, elle voit un objet confus à la fois politique et religieux. Il faut avoir fait l’expérience de cette illusion pour la reconnaître.

La conclusion à tirer de cette hésitation de la raison est que le pouvoir est à la fois politique et religieux (politico-religieux), en vertu d’un mélange variable selon les circonstances de temps et de lieu. En fait, il n’existe pas deux entités claires et distinctes, la politique d’un côté et la religion de l’autre, qui feraient alliance, mais deux aspects indissociables d’un seul et même pouvoir social. La raison historique hésite, s’embrouille, se contredit, fait marche arrière, et n’arrive pas à trancher, à dire le mot de la finSon jugement est incertain. De toute évidence, on a affaire à un « dualisme », c’est-à-dire à une antinomie de la raison historique dont le modèle est l’« antinomie de la raison pure », que Kant a mis en évidence au XVIIIe siècle avec une grande perspicacité ( [7]).

2. Le totalitarisme avant le totalitarisme

La confusion du pouvoir politique et de la religion est inhérente à toutes les civilisations. Elle apparut vers 3000, dès la naissance en Orient de la civilisation urbaine, de la ville et de l’État. Depuis, la religion (le temple) et l’État (le palais) furent toujours associés, formant un complexe social ambivalent aux combinaisons variables selon la conjoncture.

Voici quatre exemples : l’Empire romain chrétien, l’Europe médiévale, la monarchie absolue française et la Révolution française.

Un Empire romain chrétien déjà totalitaire

Les pouvoirs de la République romaine furent régulés très tôt par une Loi fondamentale (la loi des Douze Tables, en 450) qui s’efforçait de diviser le pouvoir suprême, de le limiter dans le temps, et de protéger le pouvoir de contestation des Tribuns de la plèbe en les déclarant ’sacro-saints’ et inviolables. Cette loi fut néanmoins violée par le patriciat romain qui fit assassiner les tribuns de la plèbe Tiberius Gracchus (en 133) puis son frère Caïus Gracchus (en 121). Il s’ensuivit une longue période de troubles et de guerre civile qui détruisit les institutions de la République. César, homme politique et stratège prestigieux, n’eut pas de mal à s’emparer de tous les pouvoirs de la République en 45 et se préparait à les réunir en un seul pouvoir suprême lorsqu’il fut assassiné. César fut le véritable fondateur de l’Empire ( [8]). Ensuite, les empereurs romains cherchèrent à contrôler la religion romaine traditionnelle en se faisant élire Pontifex Maximus (chef de la religion), à commencer par César et Auguste. L’Empire romain n’a pas connu de période de jeunesse et de créativité : dès sa naissance il était vieux, privé de religion vivante, et décadent. Profitant du déclin de la religion romaine, les religions orientales foisonnèrent dans l’empire ; la future gagnante, le christianisme, sut rendre son origine orientale compatible avec la philosophie grecque familière aux pères de l’Eglise.

Plusieurs empereurs cherchèrent à se faire diviniser, mais sans succès : le peuple romain et les peuples intégrés dans l’empire ne pouvaient croire à cette farce religieuse. Les chrétiens refusèrent de rendre un culte à l’empereur : seul leur Dieu était divin et son royaume n’était pas de ce monde ; ils furent donc persécutés. En reconnaissant le christianisme en 313, Constantin lia son sort à une institution religieuse qui, au cours des persécutions, avait prouvé son indépendance vis-à-vis du pouvoir impérial, mais qui, de ce fait, ne serait pas forcément docile ( [9]). Alors se noua une alliance originale entre un pouvoir politique et une institution religieuse nouvelle. Dans l’Empire chrétien, il n’était plus question de diviniser l’empereur. Une fois parvenu au sommet du pouvoir, le christianisme se montra intolérant à l’encontre des autres religions. En 392, il fut proclamé religion d’Etat par Théodose : les païens, tout juste tolérés sous Constantin, furent à leur tour persécutés et leurs cultes interdits. L’Empire chrétien était une sorte de « régime proto-totalitaire » : la politique despotique était organiquement liée à la religion chrétienne, devenue obligatoire. L’empereur s’efforçait de contrôler l’Eglise, intervenait dans les questions de dogme et réprimait les hérésies ( [10]).

Cependant, malgré cette alliance – ou plutôt, justement, à cause d’elle - l’Empire romain moribond finit par mourir. Constantin transféra la capitale de l’Empire à Constantinople. Ses successeurs divisèrent l’Empire ; l’Empire d’Occident disparut à Rome en 476 ; l’Empire d’Orient survécut à Constantinople. La religion chrétienne se divisa aussi. En 1054, la branche orientale se sépara du christianisme romain et devint « orthodoxe ». L’empereur byzantin dominait l’autorité chrétienne, représentée par le patriarche de Constantinople. Les historiens appelèrent « césaropapisme » cette combinaison où l’Église était soumise à l’empereur. L’Empire byzantin était un « empire œcuménique totalitaire » ( [11]) ; il se sclérosait ; son territoire se rétrécissait comme une peau de chagrin sous l’assaut des Turcs, et finit par se réduire à la seule ville de Constantinople. Elle fut prise par les Ottomans en 1453, et Moscou la remplaça.

Totalitarisme et religion

 

Le totalitarisme médiéval et l’Inquisition

En Occident, l’évolution fut différente. Le christianisme pénétra dans les royaumes barbares au fur et à mesure de la conversion de leurs rois. Vers 500, Clovis, roi des Francs, se convertit et entraîna son peuple. En 752, face aux barbares Lombards qui occupaient l’Italie, l’évêque de Rome, se sentant abandonné par l’empereur byzantin, fit appel aux Francs christianisés. Pépin fut couronné roi des Francs par le pape, vainquit les Lombards et offrit au pape ce qui allait devenir les Etats de l’Église, autour de Rome. Son fils Charlemagne fut couronné empereur à Rome en 800 : ce fut l’origine du futur Saint-Empire romain germanique, résurrection fictive de l’Empire romain chrétien. L’alliance de la politique et de la religion – ou de l’État et de l’Église, du trône et de l’autel - devint une institution caractéristique de l’Europe occidentale pour une très longue durée.

L’Église romaine établit la distinction entre pouvoir temporel des rois et pouvoir spirituel du pape, et tenta d’imposer son pouvoir spirituel aux entités issues de la désagrégation de l’empire romain : Saint-Empire, royaumes, principautés ou cités-États. Elle devint une sorte de « parti chrétien » international. À partir de l’an mil, elle rêva d’une monarchie universelle (ou théocratie), revendiqua la suprématie du pouvoir spirituel, exigea l’obéissance du pouvoir temporel et dicta aux individus la manière chrétienne de penser et de croire.

En 1231, pour combattre les hérésies qui fleurissaient partout, l’Église institua l’Inquisition et, grâce à la force armée mise à sa disposition par les États, employa la violence pour excommunier, bannir, emprisonner, spolier, torturer ou brûler les hérétiques. Le « proto-totalitarisme chrétien » de l’ex-Empire romain réapparut dans les monarchies européennes. Dans la chrétienté occidentale religieusement unifiée (l’hérésie orthodoxe restant cantonnée en Europe orientale), l’Église avait la totalité du pouvoir spirituel ; son monopole était garanti par le pouvoir royal ou impérial. Son règne sanglant fut symbolisé par les crimes de l’Inquisition, dont les historiens de l’Église parlent le moins possible.

La Révolution protestante met fin au monopole religieux de l’Église

L’Église parvint à maintenir son autorité religieuse pendant plus de mille ans.

Mais en 1517, Martin Luther lui lança un formidable défi en apposant ses 95 thèses sur les portes de l’église de Wittenberg. Il reprenait la protestation du moine Jan Hus, brûlé vif par l’Inquisition en 1415 pour avoir osé dénoncer la corruption de l’Église à propos des indulgences qu’elle vendait pour se procurer de l’argent. Mais, cette fois, le feu prit. La flamme allumée par Luther déchaîna les passions et se répandit comme un incendie de forêt à travers toute l’Europe. L’hérésie protestante s’imposa grâce à la complicité des princes allemands et mit fin au monopole religieux de l’Église.

L’Eglise, obsédée par l’hérésie, avait semé le vent ; elle récoltait maintenant la tempête.

La violence se retournait contre elle avec la Réforme – c’est-à-dire la Révolution protestante. L’Europe se scinda ; l’Angleterre rompit avec la papauté, de même que la moitié de l’Allemagne et l’Europe scandinave. Les esprits étaient en effervescence ; les guerres de religion mirent l’Europe à feu et à sang. La suprématie de l’Église fut gravement menacée. Elle tenta par tous les moyens d’étouffer la Réforme par la Contre-réforme du Concile de Trente (1540-1573), relança l’Inquisition et institua des Jésuites en soldats de la foi catholique. Mais l’Église avait perdu le monopole des moyens de répression et fut incapable d’éliminer l’hérésie, réfugiée auprès des princes protestants. Elle était dépassée par l’élan de l’esprit nouveau, et ne put refermer la faille ouverte par Luther ; sa violente réaction à la Réforme aggrava le déclin. Elle se raidit et pétrifia ses dogmes. Avec les derniers procès de l’Inquisition, elle mena des combats d’arrière garde : en 1600 elle fit brûler Giordano Bruno, un visionnaire audacieux, et, en 1631 encore, manqua de brûler vif le plus grand génie scientifique de son temps, Galilée.

Mais le prix à payer fut élevé : Dieu mourut peu à peu dans l’Europe entière, dans l’élite d’abord, puis dans le peuple. L’Église avait fait de Dieu, dont elle se prétendait l’unique interprète, une sorte d’idole chrétienne. Un monde nouveau était né, ouvert au libre examen. Une religion est certes un phénomène social de longue durée, mais elle finit quand même par mourir.

En Espagne, l’Inquisition, fondée en 1478 et associée au pouvoir royal, sévit jusqu’en 1834 ; l’Espagne fut enfermée dans une forteresse catholique et isolée, cinq siècles durant, de l’esprit nouveau qui soufflait sur l’Europe. Son régime politique sclérosé et parfois quasi totalitaire ne disparut qu’avec la mort de Franco et l’adoption d’une constitution moderne (1978) qui rendit possible son entrée dans l’Union Européenne. L’histoire de l’Espagne illustre l’extinction de l’âme d’un peuple par la gestion totalitaire du pouvoir, dont l’essence est la collusion d’un pouvoir politique despotique et d’une religion d’État exclusive.

Le despotisme mal éclairé de Louis XIV

La France suivit le même chemin que l’Espagne, mais échappa à la sclérose grâce à la Révolution française.

En 1598, l’édit de Nantes mit fin à 40 ans de guerre de religion ; il organisait tant bien que mal la difficile cohabitation des catholiques et des protestants minoritaires ; pour l’imposer, il fallut toute l’habileté et l’obstination d’Henri IV.

Mais au XVIIe siècle, la France faillit connaître le destin de l’Espagne, avec laquelle elle était liée malgré leur rivalité sur les champs de bataille : Louis XIV épousa l’infante d’Espagne, et plaça son petit fils sur le trône d’Espagne. Il fut le « despote mal éclairé » d’une monarchie décadente au service d’un catholicisme arrogant et sectaire. Il écarta l’Inquisition et se chargea lui-même de l’épuration religieuse. Lui aussi était obsédé par l’hérésie. Il s’acharna à éliminer le jansénisme ; la lecture des Provinciales de Pascal est saisissante : elle montre à l’œuvre la tendance totalitaire de la monarchie absolue française.

En 1685, Louis XIV révoqua l’édit de Nantes et interdit la « religion prétendue réformée », rompant ainsi l’armistice fragile entre les religions. Par les ’dragonnades’, il persécuta violemment les protestants, ordonna de piller leur richesse, détruire leur maison, violer leurs femmes, forcer leurs enfants à se convertir. Il les contraignit à communier contre leur gré – acte sacrilège ! - ou à s’exiler en Europe du nord – Angleterre, Pays-Bas, Allemagne – secrètement, parce que même la fuite leur était interdite ; et ce faisant, ils privèrent le pays de leur savoir-faire industriel, commercial ou banquier. Ils ne furent pas brûlés vifs comme les juifs par l’Inquisition espagnole, mais la violence était telle qu’ils se convertirent en masse pour échapper aux dragons. Le roi crut que l’hérésie protestante avait disparu et qu’il était temps d’abolir l’édit de Nantes devenu sans objet. La Révocation fut une « décision totalitaire » et un « crime inexpiable » ( [12]).

La monarchie absolue française était limitée, comme l’Inquisition, par la faiblesse de ses moyens policiers, ce qui la différenciait des régimes totalitaires du XXe siècle. Mais Louis XIV porta à l’extrême la confusion entre l’État royal et la religion catholique. Il rendit encore plus absolu le pouvoir de la monarchie française, ce qui la rapprochait d’un régime totalitaire, quoi qu’en disent certains historiens. François Furet, par exemple, affirme que la monarchie absolue n’était pas totalitaire parce qu’elle devait respecter « certaines lois fondamentales » du royaume ( [13]). Mais, justement, Louis XIV ne les respectait pas. Dès le début de son règne, il viola le jugement de la Chambre de justice qui condamnait Fouquet à la seule confiscation de ses biens et au bannissement, et l’envoya mourir à petit feu dans une forteresse isolée dans les Alpes. Les Etats généraux, institués jadis pour réguler le pouvoir royal, ne furent jamais convoqués entre 1614 (au lendemain de la mort d’Henri IV), et l’ultime réunion de 1788 qui aboutit à la Révolution française. Enfin, Louis XIV révoqua l’édit de Nantes, pourtant une « loi fondamentale » de tolérance religieuse, déclarée « irrévocable » par son grand père Henri IV.

Ce despotisme était aggravé par le sectarisme personnel d’un roi qu’on prétend grand, mais qui était surtout imbu de la grandeur de sa personne. L’Ancien Régime ne respirait plus, s’asphyxiait, se sclérosait. La crise financière du XVIIIe siècle – due à l’injustice de l’impôt, à l’exemption des nobles et du clergé, à l’incapacité de réformer - ne fut que le symptôme visible de cette décadence du pouvoir monarchique. Le pouvoir n’est pas une superstructure : c’est la vie intime d’une société, son âme, sa vitalité, sa richesse, son énergie : si le pouvoir se bloque, la société dépérit, et en effet l’Ancien Régime s’écroula quelques décennies après Louis XIV.

(...)

Suite : http://www.journaldumauss.net/?Totalitarisme-et-religion-1292

François Fourquet.

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Ce qui est là est d'autant plus éternellement là que cela passera et passe déjà.

19 Février 2018, 04:46am

Publié par Grégoire.

Ce qui est là est d'autant plus éternellement là que cela passera et passe déjà.

"... l'amour du temps perdu. Le temps perdu est comme le pain oublié sur la table, le pain sec. On peut le donner aux moineaux. On peut aussi le jeter.

On peut encore le manger, comme dans l'enfance le pain perdu : trempé dans du lait pour l'adoucir, recouvert de jaune d'oeuf et de sucre, et cuit dans une poêle. Il n'est pas perdu, le pain perdu, puisqu'on le mange.

Il n'est pas perdu, le temps perdu, puisqu'on y touche à la fin des temps et qu'on y mange sa mort, à chaque seconde, à chaque bouchée. Le temps perdu est le temps abondant, nourricier." 
Christian Bobin

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La grande vie de Christian Bobin

18 Février 2018, 13:08pm

Publié par Grégoire.

La grande vie de Christian Bobin

" Ça ne rigole pas le monde, ça ne rigole pas ! "

« Christian Bobin, la grande vie » : Un film documentaire réalisé par Claude Clorennec (2017, 26 min)

Résumé du documentaire : Claude Clorennec retranscrit dans ce documentaire l’extrême délicatesse de l’écrivain Christian Bobin. Fils d’un père dessinateur à l’usine Schneider du Creusot et d’une mère calqueuse, son oeuvre puise dans les souvenirs de son enfance, marquée par la solitude et l’atmosphère des hauts fourneaux. Les bruits des vélos des ouvriers à la sortie de l’usine, le rythme des marteaux pilons, nourrissent l’imaginaire de Christian Bobin, qui porte sur le travail un regard distancié. « Ivrognes de l’efficacité », les hommes justifient leur existence par le travail et demeurent prisonniers des apparences, niant leur pudeur, leur sensibilité. Christian Bobin écrit pour cette « majorité taciturne qui mange sa vie en silence, qui traverse sa vie sur la pointe des pieds ».

Depuis quarante ans, l'écrivain originaire du Creusot Christian Bobin s'est inscrit dans le paysage littéraire français :
"Ecrire, c'est ne rien oublier de ce que le monde oublie".

Par Nathalie Guigon

Avec « La part manquante »,  « le Très-Bas » inspiré de la vie de Saint-François d’Assise ou son dernier ouvrage « Un bruit de balançoire », Christian Bobin a conquis les cœurs. Mais qui est-il vraiment ? Il faut se rendre au plus profond de la forêt bourguignonne, au bout d’un long chemin de terre pour rencontrer celui que l’on surnomme « l’ermite du Creusot ».

Bobin n’a jamais quitté sa Bourgogne natale. Véritable énigme pour nombre de nos contemporains, il a pourtant développé une connaissance intime des choses et des êtres.

« Il y a plus à apprendre dans l’œil d’un chat qu’en de lointains voyages »

Dans un subtil tissage d’entretiens et d’images d’archives, Claude Clorennec nous fait découvrir un être lumineux, visionnaire et généreux.

Bobin raconte son enfance, les forges rougeoyantes et le bruit du marteau-pilon, la découverte de l’écriture, l’amour, ses livres fondateurs, y parle de Jean Grosjean et de la figure du Christ.

Le film est un portrait poético-philosophique, l'évocation pudique d’une expérience spirituelle singulière. Pour la première fois, Christian Bobin se livre avec ses mots, raconte son histoire et nous invite à regarder le monde tel qu’il le voit.

CHRISTIAN BOBIN La grande vie

Un documentaire réalisé par Claude Clorennec

Une coproduction France 3 Bourgogne-Franche-Comté

et CFRT Productions, avec Joparige Films et KTO

 

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Ton cœur est tendre comme du lilas entamant une conversation avec un brin de ciel bleu..

17 Février 2018, 03:15am

Publié par Grégoire.

Ton cœur est tendre comme du lilas entamant une conversation avec un brin de ciel bleu..

Ce dimanche n’est pas un jour comme les autres. Aucun jour n’est comme les autres. Il n’y a ni jour ni nuit. Il n’y a que les instants où nous sommes éveillés et où nous pouvons l’être même en dormant. Une pluie renvoie mon âme à la petite école du rien. Elle y fait ses devoirs. Sous la pluie, tu ne bouges plus. Tu réfléchis.

Personne ne réfléchit autant qu’un arbre. La pluie sur l’herbe fait le bruit de dix mille fourmis courant sur une soie verte. Ce qui ne tremble plus de tes feuilles tremble dans mon âme. Il fallait que tu te taises pour que je t’entende. Je suis heureux et rien en est la cause. Le fond de la santé est la belle humeur, le rossignol perché sur la veine aorte.

La gaieté sans cause est assurée de renaître sans cesse. C’est comme tes feuilles, n’est-ce pas ? Elles chantent pour aucun Dieu. Elles chantent comme on pleure, comme on rit et comme on meurt. Quand je te vois, je vois ma mort qui rit, la veine au poignet du temps et cette lumière qui bat. Au fond de l’univers sans fond danse une lumière d’ardoise, la colonne vertébrale de Dieu, un tremble aux feuilles d’or. Autour de moi beaucoup de livres. Des poèmes. Ils contiennent quelque chose d’aussi rapidement agissant sur le cœur que de la digitaline.

La vérité nous sort du rang des morts. Le poème est son ange. Je verse trois gouttes de feu sur un papier blanc : c’est pour faire apparaître un tremble dans le silence du monde. Tout n’est qu’apparitions et disparitions. Le nouveau-né le sait, qui voit sans fin surgir et s’éloigner l’astre rayonnant du visage maternel. Rien n’existe que par intervalles, comme la poussée du sang dans le cœur ou le battement de tes feuilles saturées d’or. Quand je lis, tu tombes sous la hache de ma rêverie. Tu ressuscites dès que, las des flammes du poème, je relève la tête pour t’admirer. Dieu est par éclipses. Te voir, c’est voir l’échelle qui mène au ciel et c’est ne pas vouloir monter car le bas est déjà le sommet ; et ne rien vouloir, une extase. Le froissement de ton feuillage a des rumeurs savantes. Ah, la joie de ce travail dont nul ne vient à bout : vivre !

Nous n’avons pas plus de raison d’être qu’un arbre livré au ravissement des lumières oublieuses et, comme lui, nous voyons Dieu. Un oiseau verse le vin de son chant dans une coupe de lumière. Tous les oiseaux s’appellent Maître Eckhart. La beauté nous ignore mais son passage, fût-il bref, nous délivre de nous-mêmes et nous rend aux étoiles dont le flux et les cris baignent toutes choses et le vide entre toutes choses. Ouvrez ma poitrine, vous y trouverez un livre. Ouvrez le livre, vous y trouverez un tremble. J’ai la tête coupée par un sabre de feuillage. Les villes s’effondrent avec leurs tristes raisons de durer. Je lègue mon silence aux nuages et mes rires à un arbre dont le jeu, l’âme et le souffle m’étourdissaient. Je veux qu’on m’enterre dans le bleu afin que ma joie, pareille à celle du tremble, soit sans fin. Enfants des bois, renards des prairies, rêveurs sous la lune, si quelqu’un commence à vous parler de Dieu, fuyez-le. Vous en savez plus que lui.

Christian Bobin.

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Sous les pavés, la Terre...

15 Février 2018, 03:56am

Publié par Grégoire.

"Sous les pavés, la terre" vise à présenter des solutions alternatives et valides au modèle socio-économique actuel. Il s’avère qu’il y a urgence en matière d’avenir pour notre planète : il faut redéfinir les possibles, du soutenable au durable. Ce film décrit le parcours d’hommes et de femmes qui à un moment ont changé leur rapport à la Terre. Ce combat pour une Terre vivable commence par notre maison, nos assiettes, une remise en question de chacun de nos actes : Comment se déplacer ? Comment recycler son eau ? Comment construire une maison passive ? Où sont fabriqués nos vêtements ? D’où provient ce fruit ?

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L'amour de certaines mères est comme une corde passée au cou de l'enfant : au moindre mouvement de celui-ci vers la vie, le nœud coulant se resserre.

13 Février 2018, 04:37am

Publié par Grégoire.

L'amour de certaines mères est comme une corde passée au cou de l'enfant : au moindre mouvement de celui-ci vers la vie, le nœud coulant se resserre.

“ Rien n'est plus désolant que ces gens qui ne disent et ne font jamais rien de « déplacé ». Certaines personnes récitent leur vie comme une leçon apprise par cœur, sans jamais faire la moindre faute.

Je ne sais pas ce qui est le pire – de ne s'adapter en rien au monde, ou de s'y adapter en tout, des fous ou des gens dits 'convenables','convenus'.

Je sais que j'ai moins peur des fous, je crois qu'ils sont bien moins dangereux. ”

Christian Bobin ; La folle allure.

 

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Va-t-on arriver enfin à cette harmonie heureuse avec soi-même et les autres ?

11 Février 2018, 03:38am

Publié par Grégoire.

Va-t-on arriver enfin à cette harmonie heureuse avec soi-même et les autres ?

du rejet obstiné et compulsif de notre fragilité originelle...

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Qui sait vraiment quelque chose sur cette vie...?

9 Février 2018, 03:12am

Publié par Grégoire.

Qui sait vraiment quelque chose sur cette vie...?

J’ai été seul pendant deux mille ans- le temps de l’enfance. De cette solitude, personne n’est responsable. Je buvais du silence, je mangeais du ciel bleu. J’attendais. Entre le monde et moi il y avait un rempart sur lequel un ange montait la garde, tenant dans sa main gauche une fleur d’hortensia- une sorte de boule de neige bleue. Pendant ces deux mille ans de captivité j’ai interrogé beaucoup de livres. Je lisais comme à l’étranger on déplie une carte pour trouver le point où l’on est, avant de chercher celui où l’on veut aller. J’ignorais où j’étais. Le Creusot n’était pas le nom d’une ville mais d’une attente. Le temps me rentrait son poing dans la gorge et m’étouffait lentement. Ma ruse c’était de me laisser mourir, de ne rien faire d’autre que regarder par la fenêtre le bleu des catastrophes. Aujourd’hui encore je me souviens plus de la lumière effilochée des jours  que des événements de ma propre vie.

Mes maîtres d'école m'ont pendant des années parlé en vain : je n'ai rien retenu de ce qu'ils m'enseignaient, peut-être parce qu'ils le tiraient de leurs certitudes et non de l'ignorance printanière de leurs âmes. Qui sait vraiment quelque chose  sur cette vie? Même la mort n'est pas sûre. Ceux de mes proches que j'ai vu dans un cercueil semblaient tous réfléchir farouchement, concentrés sur un problème particulièrement obscur. La résurecction est la résolution soudaine de ce problème , le jaillissement d'une lumière qui fracasse les os du crâne et les pierres de nos certitudes. Cette lumière est déjà là, mêlée à nos jours. Elle perce de tous côtés la nuit qui nous entoure. Si j'ai oublié ce qu'on s'éreintait à m'apprendre, je me souviens très bien des leçons de courage données par le banc dans ma cour. Sa peinture verte s'écaillait. Il méditait sous le ciel, par tous les temps. J'étais son élève. j'attendais jour et nuit.  Il y a en nous quelque chose qui dure plus que notre attente.

J'ai passé une grande partie de mon enfance dans l'enclos des dimanches, attaché au piquet des visites en famille. Le bruit que fait un dimanche en province est à peine audible. Il est comme l'intervalle de silence entre la chute d'une goutte d'eau dans l'évier, et la chute de la goutte d'eau suivante. Le dimanche laisse s'épanouir l'ennui que la fièvre des travaux a chassé du restant de la semaine. Un enfant qui s'ennuie n'est pas très loin du paradis : il est au bord de comprendre qu'aucune activité, même celle, lumineuse, du jeu, ne vaut qu'on y consacre toute  son âme. L'ennui flaire un gibier angélique dans le buisson du temps : il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s'y éparpiller en actions, s'y pavaner en paroles ou s'y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu montent et descendent, descendent et montent.

 Christian Bobin, "Prisonnier au berceau"

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ce qui est apparemment inutile, faible, laissé dans les ornières pendant que passe le grand carrosse du monde...

7 Février 2018, 03:10am

Publié par Grégoire.

ce qui est apparemment inutile, faible, laissé dans les ornières pendant que passe le grand carrosse du monde...

Quand quelqu'un que l'on aime meurt, on s'aperçoit qu'on devient désert. Qu'on n'a pas d'autre sens que d'être habité par des gens dont la présence nous réjouit ou dont le seul nom nous éclaire. Et quand ces présences s'éteignent, que les noms s'effacent, il y a un moment étrange et pénible où l'on devient à soi-même comme une maison vidée de ses habitants. On n'est propriétaire de rien au bout du compte. L'épreuve du deuil se traverse. Elle est une épreuve de pensée vécue à son maximum. En refoulant ces choses qui arriveront forcément, on enlève le terreau de la pensée la plus profonde. On risque de se vouer à l'irréel qui me semble être le plus dangereux dans ce monde.

C'est-à-dire ?

L'irréel, c'est la perte du sens humain, c'est-à-dire la perte de ce qui est fragile, lent, incertain. L'irréel, c'est quand tout est très facile, qu'il n'y a plus de mort et que tout est lisse. Contrairement aux progrès techniques, les progrès spirituels sont équivalents à un accroissement des difficultés : plus il y a d'épreuves, plus vous vous rapprochez d'une porte paradisiaque. Alors que l'irréel vous décharge de tout, y compris de vous-même : tout circule merveilleusement mais il n'y a plus personne.

N'est-on pas aussi dans l'irréel en étant trop religieux, en vivant par exemple dans l'évidence qu'il y a une vie après la mort ou que Dieu est bon ?

On peut faire avec Dieu ce que les enfants font avec un arbre, c'est-à-dire se cacher derrière. Par peur de la vie. Les pièges dans cette vie sont innombrables, comme penser qu'on est du bon côté, qu'on a vu et recensé tous les pièges, ou qu'on sait ce qu'il en est une bonne fois pour toute du visible et de l'invisible. Ça ne marche pas comme ça. Les religions sont lourdes. Elles reposent sur des textes qui sont des merveilles. Mais elles sont d'abord les analphabètes de leurs propres écritures. Elles n'oublient jamais leur puissance. Elles veulent détourner à leur profit le cours ruisselant de la vie. Au fond, il faudrait débarrasser Dieu de Dieu. On pourrait parler d'un Dieu athée de ses propres religions.

Vous parliez tout à l'heure des « endormissements théoriques ». La connaissance est-elle une barrière à un chemin spirituel ?

C'est difficile de répondre. Kierkegaard parlait de communication directe et communication indirecte. Pour le dire simplement, la communication directe, c'est quand vous transmettez un savoir : vous le donnez comme vous donnez un objet. La communication indirecte, d'après lui, est la seule qui convienne aux choses de l'esprit : il ne faut rien donner directement. La vérité n'est pas un objet mais un lien entre deux personnes. C'est pourquoi le Christ parle en parabole et rarement tout droit. Sa parole est chargée d'images, avec ce qu'il faut d'énigme pour que le chemin se fasse dans la tête de son interlocuteur, pour que cet interlocuteur accomplisse son propre travail mental. C'est l'origine de toute poésie vraie : il faut que quelque chose manque pour espérer goûter à un peu de plénitude. Le problème avec ce qu'on appelle le savoir, c'est que tout est fait, cuit et même mâché.
 

« Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd'hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu'il s'est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce. » C'est une phrase tirée du recueil la Présence pure, publié en 1999. Comment prolongeriez-vous aujourd'hui cette réflexion ?

Pardonnez-moi d'être banal, mais on n'a jamais plus conscience de la vie que lorsqu'on sait qu'à chaque seconde elle peut vaciller et tomber en poussière. La mort est une excellente compagne, très fertile pour la pensée de la vie. Si on expulse l'une, on condamne l'autre à s'épuiser dans le bagne d'une distraction perpétuelle. La claire conscience de la vie, amenée par la calme pensée de sa fragilité, est la grâce même. La grâce, c'est regarder Dieu se tenir sur la pointe d'une aiguille : quelque chose de fugace, d'infime, qui ne demande surtout pas à être retenu, et qui coïncide avec l'incorruptible joie d'être vivant. Emily Dickinson écrit dans l'une de ses lettres : « Le simple fait de vivre est pour moi une extase.» 

Sur la mort, avez-vous une espérance, une intime conviction ?

J'éprouve que le meilleur de nous, quand nous réussissons à le faire vivre, ne sera pas bruni, emporté par la mort. Je ne peux guère dire plus. Ou plutôt si : les nouveau-nés, je l'ai souvent écrit, sont mes maîtres à penser. Le bébé à plat dans son berceau avec le ciel étonné de nos yeux qui lui tombe dessus, est la figure même de la résurrection. C'est beau, le front dénudé des nouveau-nés. C'est la confiance qui remplace le crâne. La confiance est le berceau de la vie. 

Christian Bobin.

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La lumière, la simple lumière du jour, c’est la main immatérielle de l’ange sur notre front saignant...

5 Février 2018, 04:35am

Publié par Grégoire.

La lumière, la simple lumière du jour, c’est la main immatérielle de l’ange sur notre front saignant...

Un seul mur peint en blanc et c’est la neige qui s’invite à la maison et, avec elle, l’ange édenté des éblouissements. Hier, j’ai repeint un mur du salon. C’était dans la nuit, et la lumière des lampes est parfois mensongère comme peut l’être une gentillesse commerciale. Ce matin, je vois quelques imper­fections, mais le mur est si aveuglant que tout s’efface devant la joie donnée. La lumière qui éclate, puissante comme sont les mères dans le rêve de l’abandonné, permet à toutes choses de chanter. Son feu blanc donne à l’air une vibration immobile. L’hiver est encore loin avec son silence et ses cymbales de givre, mais ce mur et les balles de feu qu’il jette partout dans la pièce me parlent de la neige et de Dieu, dont les yeux multipliés par mille, en raison de la réverbération de la lumière crue, crèvent mes yeux.

La neige qui tombe sur notre sommeil, c’est le ciel qui pense à nous, et la lumière, la simple lumière du jour, c’est la main immatérielle de l’ange sur notre front saignant. Pensez que je suis fou mais alors demandez-vous ce que sont les fous, et ce qu’est cette raison qui ne sait qu’analyser, que découper, que désosser. N’aurait-elle donc affaire qu’aux morts? Un pèlerin, ailes dans le dos, bec savamment penché sur la terre, cherche sa nourriture dans le jardin. Ce pèlerin ailé est mon frère. Jai plus de chance que lui: je suis nourri à la petite cuillère par la lumière dun mur repeint à la hâte. Je mange de lair, de la neige et des poèmes. Logiquement – je parle ici dune logique de fou – je ne devrais jamais mourir de faim.

Dieu qui nexiste pas..., Dieu qui a le privilège d’être le seul vivant, Dieu qui a des épaulettes de fougères et des mouchoirs de plâtre blanc, Dieu dont la main de lumière frappe à la porte des roses, Dieu dont l’haleine blanchit les prés en automne, Dieu qui sort tous les soirs en smoking pailleté, Dieu qui s’endort sous la grande table de nos raisonnements, Dieu qui lance un juron et le regarde ricocher sur les eaux de la nuit étoilée, Dieu qui est matière et esprit, qui triomphe en diva par son absence, n’oublie pas ses enfants. Il les aime. Il vient chaque nuit repeindre en blanc les parois de leur cœur endormi. C’est un artiste, un grand, et même le seul. Il travaille avec ce que nous sommes. La perfection n’est pas son souci mais le vif, le vivant, le radieux. J’écris comme on écarte de deux doigts les lamelles d’une persienne, pour qu’un peu de jour explose dans la chambre noire. La poignée en cristal rose de la porte du paradis, en écrivant, j’arrive presque à la tourner. Presque. C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, vous ne trouvez pas? La joie se mariait ce matin en blanc froissé, cassé, et de la voir passer je suis devenu fou.

Christian Bobin.

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Nous ne connaitrons jamais d'autre perfection que celle du manque...

3 Février 2018, 03:14am

Publié par Grégoire.

Nous ne connaitrons jamais d'autre perfection que celle du manque...

« Nous sommes en danger dans le temps de notre vie. Nous sommes dans le danger d’échanger la ferveur de nos jours contre la douceur d’une vie morte. C’est dans toutes les langues que, dans l’enfance, on nous apprend la soumission à la raison et aux sagesses. Le renoncement est le fruit de tout apprentissage. Il fait partie de l’évidence des saisons. Il en a la fatalité et la monotonie. Il n’y a pas de compromis entre nous et le monde. Il n’y a pas de repos ni d’alliance, et toute concession faite au monde ne peut l’être qu’au détriment de notre vie profonde. 

La solitude seule nous délivre. Elle nous est donnée par l’amour et se confond avec lui. La solitude épure la vue. Elle nous dit que nos jours passent plus vite que le vent sur les eaux, que notre âme est plus pauvre que l’ombre sur la terre. La solitude nous amène vers la plus simple lumière : nous ne connaîtrons jamais d’autre perfection que celle du manque. Nous n’éprouverons jamais d’autre plénitude que celle du vide, et l’amour qui nous dépouille de tout est celui qui nous prodigue le plus.

C’est dans cette lumière que je vous aime. La force qui m’en vient est immense. On dirait une faiblesse, une fièvre, un tourment. Elle émane de l’amour comme le sang d’une plaie franche. Elle vous étonne et vous craignez qu’elle ne puisse longtemps se maintenir sans, un jour, céder à son propre vertige, pour aussitôt s’effondrer. Vous appelez parfois une telle chose du fin fond de votre âme, comme on appelle la catastrophe afin que – par sa venue- elle nous délivre du sombre pressentiment d’elle-même.

C’est une chose qui se dit dans le monde et que parfois vous croyez : de toutes les éternités qui nous sont accordées l’amour serait la plus périssable. Comment vous répondre ? Je regarde les autres femmes. Je les vois comme elles sont : belles et désirables. Les hommes aiment toujours les étrangères. Les jeunes femmes inconnues sont à leurs yeux la plus clair figure de l’invisible. Elles touchent en eux l’enfance jamais comblée.

Je regarde les autres femmes et aucune n’est comme vous êtes : contemporaine de ma naissance et de ma mort. Au centre de moi comme au centre de tout. Il n’y a rien en dehors de l’amour. Il n’y a rien en dehors de vous et je n’ai, pour vous en convaincre, que cette jouissance qui me vient de vous, de votre seule existence perdue dans le monde, sous le ciel, sous le bleu.

Dans la lutte avec l’ange, c’est en perdant que l’on triomphe. C’est en renonçant à toute maîtrise sur le cours d’un amour plus brûlant que notre âme. »

Christian Bobin, « Lettres d’or »

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Même nos ratures sont belles...

1 Février 2018, 03:12am

Publié par Grégoire.

Même nos ratures sont belles...

"Je voudrais alléger cette vie, mais par le vrai et non par le faux. Le coeur brûlant et muet peut engloutir toutes les métaphysiques, tous les livres révélés.

L'amour embrasse toutes les saisons du temps et les rassemble. En une seule seconde, il fait une gerbe de tout l'or de l'autre. On n'a qu'une vie, et on l'écrit en la vivant. Les ratures sont nos blessures mais tout est gardé. Peut-être qu'en mourant on emporte notre manuscrit avec nous avec ses obscénités ou ses splendeurs, ses fautes d'orthographe et sa calligraphie incertaine.

Quand c'est très bien écrit, alors hosanna! Parfois même les ratures sont belles comme des enluminures. Certaines souffrances sont belles comme des oeuvres d'art. L'idéal serait de vivre comme Bach écrivait ses partitions."
C. Bobin, la lumière du monde.

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