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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Vie et destin, Vassily Grossman.

30 Janvier 2018, 03:16am

Publié par Grégoire.

Vie et destin, Vassily Grossman.
Vie et destin, Vassily Grossman.

La bouleversante histoire d’un écrivain, le Russe Vassili Grossman, et de son roman "Vie et destin", l’une des charges les plus violentes jamais portées contre le régime stalinien.

C’est l’histoire d’un manuscrit qui a fait trembler le Kremlin. Un livre "arrêté" en octobre 1961, au petit matin, et enfermé dans les sous-sols de la Loubianka, le siège du KGB. "Pourquoi ajouterions-nous votre livre aux bombes que nos ennemis préparent contre nous ?", avait écrit Mikhaïl Souslov, l’éminence grise de Staline, à Vassili Grossman qui plaidait la cause de son livre. Sauvé de la disparition grâce au courage d’un réseau de dissidents, parmi lesquels le physicien Andreï Sakharov et l’écrivain Vladimir Voïnovitch, Vie et destin ne paraît en France qu’en 1983. "J’ai été stupéfait comme peu de livres m’ont stupéfait, raconte l’écrivain Olivier Rolin. Pour moi, c’est l’un des monuments du XXe siècle."

 

 « Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal. Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes, mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur la terre. Une voie a été ouïe à Rama, Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Et il lui importe peu à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et le mal…J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Cette belle et grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, séparait les femmes et les maris, arrachait les pères à leur enfants… néanmoins, “Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours…Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, sans idéologie…C’est la bonté de l’ermite qui réchauffa un serpent sur son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible!…Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme,…le  point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain… Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme…la bonté est forte tant qu’elle est sans force… Le secret de (son) immortalité est dans son impuissance… »

Vassily Grossman, Vie et destin. éd. l'Age d'Homme. 1983. 820 pages.

 

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La solitude épure la vue, elle nous dit que nos jours passent plus vite que le vent sur les eaux, que notre âme est plus pauvre que l'ombre sur la terre.

28 Janvier 2018, 04:58am

Publié par Grégoire.

La solitude épure la vue, elle nous dit que nos jours passent plus vite que le vent sur les eaux, que notre âme est plus pauvre que l'ombre sur la terre.

J'étais dans cette librairie comme un vagabond tâtant des livres aux pommiers des rayonnages. Ma main s'est saisie de " La Mort de Virgile " d'Hermann Broch. Il y a plus de trente ans, un ami me l'avait montré. Il y a trente ans, je n'existais pas, j'étais trop jeune. Avec cet ami, on causait comme on cause quand on est jeune : architectes des nuages, on change les nuits en jours et les pensées en fièvres. On ne sait pas encore que Dieu écoute à la porte du coeur, qu'il n'est rien qu'un silence - mais quel silence ! 

Aujourd'hui non plus je n'existe pas, mais d'une manière plus légère, plus heureuse. Je n'avais pas lu ce livre. Son titre s'était égaré dans le labyrinthe ensoleillé de nos conversations errantes. 

Trente ans après, il me revenait dans un monde encore plus dévasté, où l'argent est plus précieux que les nuages, et l'écrasement du silence la seule règle. 
 
On dit que si un cambrioleur doit mettre plus de cinq minutes pour forcer votre porte, il renonce et s'en va. En moins d'une minute, j'ai été dévalisé par les phrases lues. Je ne sais pas raconter les livres. Je m'ennuie moi-même quand je le fais. Je peux juste vous dire qu'il s'agit du dernier jour sur terre du poète Virgile qui se demande s'il ne s'est pas trompé sur tout, si sa chère poésie n'était pas qu'un scintillement du néant à la surface des jours terribles. 
 
Les livres sont les dernières églises ouvertes jour et nuit. Un soleil sort sous la pioche des questions des poètes. Pas une réponse - les réponses tuent Dieu et les âmes. Non : un soleil. J'entendais s'élever du papier une passion de Bach, les valeurs océanes du songe et de l'amour. Une paix me venait, cette paix qui est notre seul bien sur terre. Le poète agonisant au long de ses phrases retenait à mains nues le toit du monde de s'effondrer sur nous. Dieu sans forces est invincible. Quand un sage japonais sent sa mort venir, il écrit un poème  - une manière de saisir la vie dans une main de papier pour l'offrir à ceux qui restent. Ecrire un poème, c'est la grande élégance, comme allumer une bougie dans la pièce d'où l'on s'apprête à sortir.
 
 J'ai emporté le livre. Il était épais. Il me faudrait plusieurs vies pour le lire. Il faut toute une vie pour que notre oreille prenne une forme parfaite, toute une vie pour qu'elle accueille au plus intime de sa spirale la santé éclatante d'une parole qui change tout. Un vrai poème ne s'épuise pas. Il apporte avec lui la fin de toute fatigue. En ouvrant les volets ce matin, avant même de surprendre la rivière du tremble et ses tourbillons de lumière, je vois quelques feuilles vieillies du cerisier voler dans l'air - une pluie de grâce. Mon âme roule avec elles dans l'abîme qui est le reflet du ciel pur. Le paradis a perte de vue.
 
Christian Bobin.

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Tu es venu à moi et tu me parles sans paroles...

26 Janvier 2018, 04:48am

Publié par Grégoire.

Tu es venu à moi et tu me parles sans paroles...
 
Ô ciel au-dessus de moi, ciel clair, ciel profond ! abîme de lumière ! En te contemplant je frissonne de désir divin.

Me jeter à ta hauteur — c’est là ma profondeur ! M’abriter sous ta pureté, — c’est là mon innocence !

Le dieu est voilé par sa beauté : c’est ainsi que tu caches tes étoiles. Tu ne parles point : c’est ainsi que tu m’annonces ta sagesse.

Aujourd’hui tu t’es levé pour moi, muet sur les mers écumantes ; ton amour et ta pudeur se révèlent à mon âme écumante.

Tu es venu à moi, beau et voilé de ta beauté, tu me parles sans paroles, te révélant par ta sagesse :

Ô que n’ai-je deviné toutes les pudeurs de ton âme ! tu es venu à moi, avant le soleil, à moi qui suis le plus solitaire.

Nous sommes amis depuis toujours : notre tristesse, notre épouvante et notre profondeur nous sont communes ; le soleil même nous est commun.

Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses : — nous nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir.

N’est-tu pas la lumière jaillie de mon foyer ? n’est-tu pas l’âme-sœur de mon intelligence ?

Nous avons tout appris ensemble ; ensemble nous avons appris à nous élever au-dessus de nous, vers nous-mêmes et à avoir des sourires sans nuages : — — sans nuages, souriant avec des yeux clairs, à travers des lointains immenses, quand, au-dessous de nous bouillonnent, comme la pluie, la contrainte et le but et la faute.

Et quand je marchais seul, de quoi mon âme avait-elle faim dans les nuits et sur les sentiers de l’erreur ? Et quand je gravissais les montagnes qui cherchais-je sur les sommets, si ce n’est toi ?

Et tous mes voyages et toutes mes ascensions : qu’était-ce sinon un besoin et un expédient pour le malhabile ? — toute ma volonté n’a pas d’autre but que celui de prendre son vol, de voler dans le ciel !

Et qu’est-ce que je haïssais plus que les nuages qui passent et tout ce qui te ternit ? Je haïssais même ma propre haine puisqu’elle te ternissait !

J’en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent : ils nous prennent à tous deux ce que nous avons en commun, — l’immense et infinie affirmation des choses.

Nous en voulons à ces médiateurs et à ces mêleurs, les nuages qui passent : à ces êtres mixtes et indécis, qui ne savent ni bénir ni maudire du fond du cœur.

Je préfère me cacher dans le tonneau sans voir le ciel ou m’enfouir dans l’abîme, que de te voir toi, ciel de lumière, terni par les nuages qui passent !

Et souvent j’ai eu envie de les fixer avec des éclairs dorés, et, pareil au tonnerre, de battre la timbale sur leur ventre de chaudron : — — timbalier en colère, puisqu’ils me dérobent ton affirmation, ciel pur au-dessus de moi ! ciel clair ! abîme de lumière ! — puisqu’ils te dérobent mon affirmation !

Car je préfère le bruit et le tonnerre et les outrages du mauvais temps, à ce repos de chats, circonspect et hésitant ; et, parmi les hommes eux aussi, ce sont ces êtres mixtes et indécis marchant à pas de loups, ces nuages qui passent, doutant et hésitant que je hais le plus.

Et « qui ne sait bénir doit apprendre à maudire ! » — ce clair enseignement m’est tombé d’un ciel clair, cette étoile brille à mon ciel, même dans les nuits noires.

Mais moi je bénis et j’affirme toujours, pourvu que tu sois autour de moi, ciel clair, abîme de lumière ! — c’est alors que je porte dans tous les abîmes ma bienfaisante affirmation.

Je suis devenu celui qui bénit et qui affirme : et j’ai longtemps lutté pour cela ; je fus un lutteur, afin d’avoir un jour les mains libres pour bénir.

Ceci cependant est ma bénédiction : être au-dessus de chaque chose comme son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d’azur et son éternelle quiétude : et bienheureux celui qui bénit ainsi !

Car toutes les choses sont baptisées à la source de l’éternité, par delà le bien et le mal ; mais le bien et le mal ne sont eux-mêmes que des ombres fugitives, d’humides afflictions et des nuages passagers. 

En vérité, c’est une bénédiction et non une malédiction que d’enseigner : « Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel pétulance. »

« Par hasard » — c’est là la plus vieille noblesse du monde, je l’ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de la servitude du but.

Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées comme des cloches d’azur sur toutes les choses, lorsque j’ai enseigné qu’au-dessus d’elles, et par elles, aucune « volonté éternelle » — n’affirmait sa volonté.

J’ai mis en place de cette volonté, cette pétulance et cette folie, lorsque j’ai enseigné : « Il y a une chose qui sera toujours impossible — c’est d’être raisonnable ! »

Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d’étoile en étoile, — ce levain est mêlé à toutes choses : c’est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes les choses !

Un peu de sagesse est possible ; mais j’ai trouvé dans toutes choses cette certitude bienheureuse : elles préfèrent danser sur les pieds du hasard.

Ô ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté qu’il n’existe pas d’éternelles araignées et de toile d’araignée de la raison : —

— que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! — 

Mais tu rougis ? Ai-je dit des choses inexprimables ? Ai-je maudi en voulant te bénir ?

Ou bien est-ce la honte d’être deux qui te fait rougir ? — Me dis-tu de m’en aller et de me taire puisque maintenant — le jour vient ?

Le monde est profond — : et plus profond que le jour ne l’a jamais pensé. Il y a des choses qu’il faut taire devant le jour. Mais le jour vient : séparons-nous donc !

Ô ciel au-dessus de moi, ciel pudique et ardent ! Ô bonheur avant le soleil levant ! Le jour vient : séparons-nous donc ! —
 

Ainsi parlait Zarathoustra !

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra .

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 Il y a des âmes dans lesquelles Dieu vit sans qu’elles s’en aperçoivent...

24 Janvier 2018, 03:37am

Publié par Grégoire.

 Il y a des âmes dans lesquelles Dieu vit sans qu’elles s’en aperçoivent...

Le monde où nous vivons est enchanté par l’amour et sans cet enchantement nous n’y séjournerions pas une seconde. Nous sommes jetés dès notre naissance dans un réduit où nous ne pourrions que dépérir, s’il n’y avait la lucarne du cœur donnant sur le ciel. Il n’a que le cœur de réel dans cette vie, alors pourquoi nous entêtons-nous à rêver d’autre chose ? Les vagues sentimentalités par lesquelles les hommes se réchauffent les uns aux autres sont comme les brindilles qui servent à allumer le feu : cela brûle et meurt aussitôt. La flambée qui donnait au visage de cette femme et de son ami le rouge et or d’une peinture de Georges de La  Tour se nourrissait d’un aliment bien plus beau. Dieu se promenait émerveillé dans leurs paroles comme un paysan dans son champ. Si Dieu n’est pas dans nos histoires d’amour, alors nos histoires ternissent, s’effritent et s’effondrent. Il n’est pas essentiel que Dieu soit nommé. Il n’est même pas indispensable que son nom soit connu de ceux qui s’aiment : il suffit qu’ils se soient rencontrés dans le ciel, sur cette terre.

 Il y a des âmes dans lesquelles Dieu vit sans qu’elles s’en aperçoivent. Rien ne laisse deviner cette présence surnaturelle, sinon le grand naturel qu’elle inspire aux gestes et aux paroles de ceux qu’elle habite.

Christian Bobin, Ressusciter.

 

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Le langage coutumier, la vie polie, convenue : un mensonge habituel...

22 Janvier 2018, 03:17am

Publié par Grégoire.

Le langage coutumier, la vie polie, convenue : un mensonge habituel...

La poésie est parole aimante, parole émerveillante,  parole enveloppée sur elle-même, pétales d’une voix tout autour d’un silence. Toujours en danger de n’être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d’amour. On croit que la poésie est un agencement un peu maniéré de certains mots, une façon obscure de faire tinter un peu d’encre et de songe. Mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça du tout.

La poésie, on ne l’écrit pas avec des mots. La matière première d’un poème, son or pur, son noyau d’ombre, ce n’est pas le langage mais la vie. On écrit d’abord avec sa vie, ce n’est qu’ensuite qu’on en vient aux mots. Ceux pour qui les mots sont premiers, ce sont les hommes de lettres, ceux qui, à force de ne croire qu’à la littérature, ne connaissent plus qu’elle. Ceux pour qui la vie est première bénie, ce sont les poètes. Ils ne se soucient pas de faire joli. Ils s’inquiètent d’abord de vivre, seulement de vivre. Se faire silencieux, se rendre attentif, vivre, aimer, écrire- ce sont des actes qui n’en font qu’un seul.

Si la poésie n’est pas la vie dans sa plus belle robe, dans sa plus franche intensité, alors ce n’est rien- un amas de petites encres, petits orgueils, petites souffrances, petites sciences. La poésie est une parole aimante : elle rassemble celui qui la prononce, elle le recueille dans la nudité de quelques mots. Ces mots- et avec eux le mystère d’une présence humaine- sont offerts à celui qui les entend, qui les reçoit.

La poésie dans ce sens, c’est la communion absolue d’une personne à une autre : un partage sans reste, un échange sans perte. On ne peut pas mentir en poésie. On ne peut dire que le vrai et seulement le vrai. Si on ment on sort de la poésie. Si belle soit la phrase qu’on écrit, si on ment on sort de la poésie pour choir dans le langage coutumier, dans le mensonge habituel, dans la vie ordinaire, morte.

Christian Bobin, « La merveille et l’obscur »

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Les personnes intelligentes ont plus de mal à se lever le matin !

21 Janvier 2018, 12:58pm

Publié par Grégoire.

Les personnes intelligentes ont plus de mal à se lever le matin !

Selon le psychologue londonien Satoshi Kanazawa, les personnes intelligentes auraient plus de mal à se lever le matin et retarderaient le plus possible leur réveil.

Chaque matin, c’est pareil : la sonnerie du réveil vous sort de la douceur de la nuit et, au lieu de vous lever, vous préférez nettement profiter encore un peu de votre lit en appuyant sur le bouton “snooze”. Et bien, selon les recherches de Satoshi Kanazawa, un psychologue britannique, auteur de l’étude “Why night owls are more intelligent” (“Pourquoi les hiboux sont les plus intelligents”, ndlr) cet attrait pour les grasses matinée pourrait en fait la preuve d’une intelligence supérieure.

Grasse matinée et créativité

D’après l’expert, “toutes les espèces mammifères (y compris les humains) possèdent une horloge biologique, un cycle quotidien appelé rythme circadien”. Et c’est ce rythme circadien qui définirait l’heure du lever. Ainsi, ceux qui n’ont aucun mal à se lever le matin dépendent donc de ce rythme identifié par le spécialiste et le suivrait sans difficulté, tandis que les autres - qui retardent chaque jour plusieurs fois leur réveil - feraient preuve de bien plus de créativité.

Pour arriver à ce résultat, le spécialiste et son équipe ont étudié un groupe de volontaires dans le cadre de recherches menées à l'Université de Southampton. Autre donnée qui ressort de cette étude ? “Les personnes qui se couchent tard et ne se réveillent pas avant 8h du matin, ont généralement une une vie plus heureuse et plus de succès professionnellement parlant”. De quoi déculpabiliser des réveils difficiles qui vous mettent en retard chaque matin ?

Par Sara Jore-Pivet Publié le 12/01/2018 

http://www.marieclaire.fr/les-personnes-intelligentes-ont-plus-de-mal-a-se-lever-le-matin,1249286.asp

Pour aller plus loin : 

Les gens au QI élevé sont désordonnés et disent des gros mots, Par Emmanuelle Ringot
http://www.marieclaire.fr/,les-gens-au-qi-eleve-sont-desordonnes-et-disent-des-gros-mots,834772.asp

Les personnes toujours “en retard” auraient une meilleure santé mentale, Par Sara Jore-Pivet

http://www.marieclaire.fr/,vous-etes-toujours-en-retard-non-juste-tres-optimiste,738772.asp

 

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C’est l’enfance en nous qui réfléchit le mieux

20 Janvier 2018, 03:07am

Publié par Grégoire.

C’est l’enfance en nous qui réfléchit le mieux

Cinq perce-neige dans un verre sur la table de ma mère : elle regarde leurs clochettes blanches et leurs pointes vert acide, comme depuis son entrée dans la maison de retraite elle regarde toutes choses - avec les yeux de l’âme. Retirée dans sa chambre, elle en contemple, pensive, les murs en feu. Le grand âge est un sacrement, l’entrée au ralenti d’un roi ou d’une reine dans la cathédrale de Reims. Dans le couloir brumeux de la maison de retraite, les souveraines en exil avancent à pas réfléchis vers la salle à manger. Hier, elles faisaient tourner la tête du soleil. Aujourd’hui, elles n’intéressent guère que les anges. « Le jour où je suis devenue aveugle, le mur de ma chambre s’est mis à grandir », dit l’une d’elles. Une autre, petite fille aux cheveux gris et aux lunettes noires cerclées d’argent, avoue sa terreur de sentir à chaque fin de jour la lumière s’en aller du ciel.

Toutes les vies sont précieuses et déchirantes - une minuscule plume de geai dans la paume d’un dieu enfant qui souffle dessus sans penser à mal. Il y avait dans ce lieu une densité atomique d’expériences vécues, et personne pour en extraire l’uranium de la vie éternelle. De la dernière marche qui mène au ciel, nous avons fait la marche d’un échafaud. Je suis parti avant la nuit. Devant l’établissement, un séminaire d’arbres réfléchissait sur la vie légère. Les anges ne sont jamais très loin des vieillards. Ce jour-là, à la maison, sur la toile cirée couvrant la table du salon, un pain doré et des fraises du marché voisinaient avec un livre de Dhôtel. L’éclatante affirmation du pain et la rougissante discrétion des fraises parlaient de la même chose que le livre. Ses phrases étaient de neige et d’or. Elles m’éblouissaient de s’adresser à l’enfance en moi plus qu’à ma raison.

C’est l’enfance en nous qui réfléchit le mieux. Des forêts d’encre avec ici et là un chant d’oiseau. Depuis plusieurs semaines, Dhôtel comme un vagabond s’asseyait le soir au coin de mon lit et me racontait des histoires qui traversaient le noir, comme des étoiles s’approchant si près de mon visage que j’en sentais le souffle. J’écoutais, confiant, la voix qui ne me mentait sur rien et s’émerveillait de tout. J’arrivai à ce point du livre où, sur le pommeau en or de la canne d’un promeneur, se reflétaient toutes les fleurs d’un pré. Comme les perce-neige luisant dans les yeux noisette de ma mère, les fleurs brillant sur un fond d’or donnaient leur paix au monde. La journée avait été terrifiante et douce comme d’habitude. La nuit s’approfondissait tandis que je contemplais sur un pommeau en or les illuminations de la vie passagère. Sur la table de chevet de ma mère, les perce-neige donnaient au même instant leur lumière insomniaque. Il n’y a qu’une seule chose à savoir dans cette vie, c’est que nous n’y sommes jamais abandonnés.

Christian Bobin.

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Réchauffement climatique... « La thèse officielle.. Une foutaise ? »

18 Janvier 2018, 03:23am

Publié par Grégoire.

Réchauffement climatique... « La thèse officielle.. Une foutaise ? »

Spécialiste reconnu des avalanches, le Suisse Werner Munter planche nuit et jour depuis trois ans sur le réchauffement climatique. Et, pour lui, l’homme n’y est pour rien!

Il y a une semaine, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pointait une nouvelle fois d’un doigt accusateur l’homme et le CO2 qu’il produit comme principaux coupables du réchauffement climatique. Pour Werner Munter, spécialiste mondialement reconnu des avalanches, qui se penche compulsivement sur le phénomène depuis trois ans, «ces gens sont des imbéciles qui répètent en boucle des bêtises, le savent et sont payés pour!» Le Bernois nous a longuement reçus dans son appartement d’Arolla (VS) pour étayer ces accusations entre une tranche de viande séchée et deux verres de Cornalin. Son diagnostic climatosceptique, loin d’être celui d’un hurluberlu, est partagé par d’éminents scientifiques dont deux Prix Nobel. Il nous l’explique.

Vous affirmez que l’homme n’a rien à voir avec le réchauffement. Pourquoi?

Précisons tout d’abord que je ne conteste pas le réchauffement lui-même. Je l’ai d’ailleurs constaté en tant que guide de montagne en voyant les glaciers reculer. Celui qui nous fait face par exemple a perdu 100 m depuis que j’ai acheté cet appart en 1989. En 2005, le pilier Bonatti des Drus s’est effondré à cause du réchauffement du permafrost. Ce que je remets en cause, ce sont les causes de ce réchauffement. Elles n’ont rien à voir avec l’homme ou avec le CO2 comme on nous le serine. Je suis arrivé à cette conclusion pour trois raisons.

Quelles sont ces raisons?

La première, c’est tout simplement l’analyse des données climatiques reconstituées sur des millions d’années. Rien que dans les 10 000 dernières années, il y a eu cinq pics de températures comparables à celui que nous vivons. Ces optima correspondent à des cycles naturels. Au Moyen Age, il était par exemple possible d’aller en vallée d’Aoste depuis Arolla avec les troupeaux car le glacier n’existait plus. Lors des deux premiers optima, le Sahara était une savane avec des lacs, des arbres et des éléphants. Avant cela, pendant des centaines de milliers d’années, il a fait plus chaud qu’aujourd’hui. Et parfois jusqu’à 7 degrés plus chaud! Or le GIEC se concentre sur les 150 dernières années. Autant dire qu’il regarde autour de son nombril. Les reconstructions paléoclimatiques montrent aussi que, pendant des centaines de millions d’années, il n’y a pas eu de corrélations entre le CO2 dans l’atmosphère et la température sur terre.

Votre second argument?

La concentration de CO2 – qui est soit dit en passant un gaz vital et non pas un poison – dans l’atmosphère est négligeable. Il y en a un peu moins de 0,5‰ dans l’atmosphère, et au maximum 5% de cette quantité est imputable à l’homme. Pour un million de molécules d’air, il y a seulement 20 molécules de CO2 produites par l’homme. Et chaque année, notre industrialisation rajoute 4 molécules de CO2 pour chaque million de molécules d’air, mais la moitié est absorbée par les océans et les plantes. Et on veut nous faire croire que cette infime proportion due à l’homme est une catastrophe? J’ai beaucoup de peine à le croire (rires).

Pourquoi dès lors la thèse officielle fait quasi consensus? Vos collègues scientifiques ne sont pas tous des imbéciles!

Ces théories visent à nous culpabiliser. Quand des scientifiques comme ceux du GIEC disent qu’ils veulent sauver la planète, je dis qu’ils ne sont pas crédibles. Ils mentent pour préserver des intérêts économiques dont les leurs. Car il y a tout un business derrière la lutte contre le réchauffement. Il y a une volonté de faire peur aux gens par exemple en dramatisant la montée des océans, alors que ceux-ci ne s’élèvent que de 2 à 3 mm par an! C’est aussi une manipulation intellectuelle de parler de CO2 en tonnes plutôt qu’en proportion. Des tonnes, ça impressionne, mais rappelons que l’atmosphère pèse 5 000 000 000 000 000 tonnes!

Votre dernier argument est que la thèse officielle contredit les lois de la physique. C’est-à-dire?

Celle de la thermodynamique en particulier. Pour faire simple: la terre fait 15° en moyenne. L’atmosphère censément polluée de CO2 est grosso modo à -30° à 10 km d’altitude. Qu’elle réchauffe la Terre qui est bien plus chaude qu’elle est une aberration. La thermodynamique nous dit que la chaleur va toujours vers le froid et jamais dans le sens inverse, ce que correspond à notre expérience quotidienne.

Alors au final, comment expliquez-vous ce fichu réchauffement?

Je n’ai pas de réponse car trop de facteurs entrent en jeu. Par contre, j’ai des hypothèses. Je soupçonne par exemple les variations de l’intensité du rayonnement solaire – qui répondent à des cycles – de jouer un rôle central, tout comme les processus nucléaires complexes et méconnus qui sont à l’œuvre au centre de notre Terre. Quoi qu’il en soit, c’est de l’arrogance de croire qu’en 150 ans d’industrialisation nous avons changé le climat. La nature est bien plus forte que l’homme, nous ne sommes pas les maîtres de la Terre!

https://mobile2.lematin.ch/articles/19748787

 

 

PORTRAIT

Il aime aller à contre-courant

Werner Munter, 73 ans, reconnaît en riant être un «obsessionnel». Quand il s’attaque à un sujet, le résident d’Arolla (VS) va au fond des choses. Ses petits carnets couverts de notes et de graphiques impeccables l’attestent.

Deux décennies durant, ce guide de montagne et philosophe de formation a étudié les avalanches en autodidacte, soutenu à 120% – financièrement notamment – par feu sa femme adorée. Ses thèses en la matière, longtemps considérées comme marginales, font désormais références.

Ce Bernois un peu ours et très soixante-huitard qui côtoya Cohn-Bendit à sa grande époque, ne cache pas son «plaisir d’aller à contre-courant» quand cela lui semble justifié. C’est le cas avec ses thèses sur le réchauffement climatique ou, plus prosaïquement, lorsqu’il dégomme la populaire Patrouille des Glaciers.

Laquelle passe sous ses fenêtres cette semaine: «Je suis contre! Cette course casse la sauvagerie de la montagne et donne l’illusion qu’elle peut se dompter sans connaissance et avec un sac de 10 litres sur le dos!»

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Bono : " Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière."

16 Janvier 2018, 04:56am

Publié par Grégoire.

Bono : " Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière."
Leader de U2, Bono s’est confié au co-fondateur de Rolling Stone, Jann Wenner, au sujet de son groupe, du monde dans lequel nous vivons et de ce que taquiner la mort de près lui a appris

1985. Peu de temps après que la tornade U2 se soit abattue sur les États-Unis, Rolling Stone le proclamait « groupe des années 80 ». Trente ans et seize couvertures plus tard, le magazine entretient une relation privilégiée avec les Irlandais. Quelques semaines après la sortie du tonitruant Songs of ExperienceJann S. Wenner s’est entretenu avec celui qui, au fil des interviews, est devenu un ami proche, Bono. De la musique à la politique, en passant par la religion, le chanteur s’est laissé aller à toutes sortes de confidences.

 

Tu viens de terminer la tournée « Joshua Tree ». La nostalgie est quelque chose que U2 a toujours voulu éviter, alors à quoi cela ressemblait-il d’aller jouer un vieil album tous les soirs?

On a choisit de faire comme si nous venions tout juste de sortir l’album The Joshua Tree. Il n’y avait donc pas de vieux films super 8 ou quoi que ce soit d’autre pour rappeler la vieille époque. Nous avons senti que la force de cet album était qu’il avait un sens, et peut être même plus maintenant qu’auparavant. C’était le concept et c’est allé en crescendo. Nous avons terminé à Sao Paulo, quatre soirs, devant près de 300 000 personnes. Mais pour être honnête – et je devrais probablement l’être dans cette interview – je ne m’en suis pas encore remis. J’ai certes exploré de nouvelles façons de chanter mais je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de sortir et de découvrir des lieux, dans les villes où on jouait, ce que j’aime vraiment faire habituellement. Se remettre à fond dans les chansons a été une épreuve, plus que je ne le pensais. Elles sont très exigeantes sur le plan émotionnel. Elles demandent beaucoup de franchise, d’honnêteté. Et puis on préparait déjà Songs of Experience. Toute cette promotion demande beaucoup plus de travail que je ne le pensais, mais si vous croyez à vos chansons, vous devez les présenter et les défendre.

C’est une sorte de tour de magie, de se rendre compte que tous les problèmes que nous voyons dans le monde extérieur sont juste des manifestations de ce que nous portons à l’intérieur de nous.

Comment as-tu envisagé « Songs of Experience » par rapport à « Songs of Innocence », l’album qui lui fait écho sorti en 2014?

C’est une sorte de tour de magie, de se rendre compte que tous les problèmes que nous voyons dans le monde extérieur sont juste des manifestations de ce que nous portons à l’intérieur de nous, dans nos mondes intérieurs.Le plus bel enfoiré, le pire trou du cul, le plus sexiste, égoïste, méchant, rusé que nous puissions être… tous ces personnages que vous allez voir dans votre miroir. Et c’est là que le travail de transformation doit commencer. N’est-ce pas ce que l’expérience nous apprend ? J’avais l’idée de faire parler le ‘jeune moi’ au ‘vieux moi’ depuis un certain temps. C’est un artifice dramatique intéressant. [Il y a quelques années] J’étais à une exposition des photographies d’Anton Corbijn à Amsterdam, et quelqu’un m’a demandé ce que je pourrais dire à cette photo : « Je pense que c’était une photo de moi à l’âge de 22 ans. Et puis la personne m’a demandé ce que le ‘jeune moi’ dirait à son aîné. J’étais un peu nerveux. Je n’étais pas sûr. J’ai pris cette hésitation comme un indice que peut-être je n’étais pas à l’aise avec la personne que je suis maintenant. Je commençais à réaliser que j’avais perdu une partie de cette fureur.

Mais maintenant, il semble que tu sois entièrement différent. Il me semble que les choses sont plus claires pour toi, que tu as beaucoup appris.

J’hésite moins à prendre des risques sur des questions politiques ou sociales. Quand je suis devenu militant, les gens me disaient: «Ah, vraiment?» Mais, ils ont fini par accepter cette idée. Puis j’ai commencé à m’intéresser au commerce et aux mécanismes qui pouvaient faire sortir les gens de la pauvreté et les mener à la prospérité. Et puis, quelques personnes ont dit: « Vous ne pouvez pas vraiment faire cela, n’est-ce pas? » J’ai répondu : «Mais si vous êtes un artiste, vous devez le faire !» Nous avons eu cette conversation plusieurs fois ensemble au fil du temps : que peut faire l’artiste? Qu’est-ce que l’artiste n’a pas le droit de faire, et y a-t-il des limites? Maintenant, je dirais à mon ‘jeune moi’: «Expérimente plus et ne laisse pas les gens t’enfermer dans une case. Il n’y a aucune corde que tu ne puisses pas ajouter à ton arc si tu sens qu’elle fait partie de ta vie.» Nous avons hérité, de la culture qui a émergé des années 60 et 70, l’idée que les artistes étaient en quelque sorte au-dessus de la mêlée, ou devraient être au-dessus de la mêlée.

Qu’ils ont une excuse pour ne rien faire…

J’avais donc une excuse pour ne rien faire. Mais, je savais que des gens qui ont un job à plein temps peuvent avoir autant de valeur que les artistes, peut-être même plus. Et qu’il y a plus de trous du cul au mètre carré parmi nous, les artistes.Je me souviens d’avoir rencontré Björk, et elle m’a dit qu’en Islande, réaliser une chaise était loin d’être une tâche facile. Comme si une chanson n’était pas plus importante qu’une chaise. Et j’ai pensé : « Et bien, en fonction de la chaise, les Irlandais savent que cela est vrai. » Donc, si cela est vrai, alors arrêtez avec ces conneries de dire qu’un artiste est une personne au-dessus des autres .

© Danny Noth

Ce nouveau disque parle du thème de la survie. La survie du monde et de notre système politique. Mais parlons de ta propre survie. En plein enregistrement, tu as vécu une expérience de mort imminente. Dis-moi ce qui s’est passé.

Eh bien… je veux dire… je ne veux pas en parler.

Je comprends. J’ai eu ma propre expérience de mort imminente récemment. Les gens veulent me poser des questions sur ma santé et j’hésite à en parler. Pourquoi est-ce que je ressens ça? Ai-je honte? Est-ce de la faiblesse que j’essaie de dissimuler?

C’est juste que. . . les gens vivent des « moments d’extinction » dans leur vie, qu’ils soient psychologiques ou physiques. Et, pour moi, c’était un moment d’extinction physique, mais je pense que je me suis épargné tout le mélodrame. Je veux parler de cette question d’une manière qui permette aux gens de combler eux-mêmes le vide de ce qu’ils ont vécu, vous voyez? C’est une chose d’en parler dans magazine comme Rolling Stone, mais quand cela arriv e à votre tabloïd local, c’est vraiment horrible. Cela devient la question que tout le monde se pose.

Alors parlons-en de façon subliminale… cette question est centrale dans cet album.

Oui… Il y avait cette apocalypse politique qui se passait en Europe et en Amérique, et elle faisait parfaitement écho avec ce qui se passait dans ma propre vie. Et j’ai pris une pluie de coups au fil des années.Vous avez des signes avant-coureurs, et ensuite vous réalisez que vous n’êtes pas un tank, comme le dit [sa femme] Ali. The Edge dit de moi que je considère mon corps comme une nuisance.

En 2000, tu as eu une alerte au cancer de la gorge, n’est-ce pas?

Non, c’était juste un check-up. Un spécialiste voulait faire une biopsie, ce qui aurait été un risque pour mes cordes vocales – et ça s’est bien passé.

ll y a quelques années, je t’ai rendu visite à l’hôpital et ton bras était emberlificoté dans une sorte de structure qui ressemblait au George Washington Bridge…

Après mon accident de vélo, j’avais prétendu que c’était un accident de voiture….

Cela avait l’air grave, et puis il y a eu ce dernier incident. Cela fait beaucoup d’expériences avec la mort.

Il y a quelque chose de tragi-comique avec un accident de vélo dans Central Park – ce n’est pas exactement du James Dean. Mais la chose qui m’a secoué, c’est que je ne m’en souvenais pas. C’était l’amnésie totale. Je ne sais pas comment cela est arrivée. J’étais très mal à l’aise avec cela mais ce nouvel incident m’a tout simplement mis à terre. C’était comme on me disait «Tu as bien entendu le message?»

Tu fais l’album et tout à coup tu as dû faire face à ce problème de santé. Comment cela a-t-il affecté l’album et ta vision de l’album?

Et bien, curieusement, la mortalité devait être un thème de l’album de toute façon parce que c’est un sujet qui n’est pas souvent couvert. Et tu ne peux pas écrire Songs of Experiencesans écrire sur ce thème. Et j’ai eu quelques-uns de ces ‘chocs dans le système’, appelons-les comme ça, dans ma vie. Comme mon accident de vélo ou ma blessure au dos. De toute façon, la mortalité aurait été l’un des thèmes de l’album. Mais, je ne voulais juste pas être un expert en la matière. J’ai rencontré ce poète nommé Brendan Kenelly. Je le connais depuis des années. c’est un poète incroyable. Et il m’a dit: «Bono, si tu veux aller à à la source de l’écriture, imagine que tu es mort.» Il n’y a pas d’ego, il n’y a pas de vanité, pas de crainte à avoir de froisser quelqu’un. C’est un excellent conseil. Je ne voulais juste pas le vivre autrement que par une expérience mentale. Je ne voulais l’apprendre à la dure.

Alors comment l’idée du thème de la mortalité est venue ?

Gavin Friday, un de mes amis de Cerrarwood Road [à Dublin], a écrit l’une de mes chansons préférées. Elle s’appelle “The Last Song I’ll Ever Sing,” (« La dernière chanson que je chanterai »), à propos de ce personnage à Dublin, quand nous étions enfants, qu’on appelait le Diceman, qui est mort à 42 ans, cinq ans après qu’on lui ait diagnostiqué le VIH. Je me suis rendu compte seulement récemment que “Love Is All We Have Left” (« l’amour est tout ce qui nous reste ») est ma tentative d’écrire cette chanson.

Peux-tu être plus précis? Quelles chansons ont été écrites directement à partir de ton expérience de mort imminente?

Ce n’est pas tant une chanson comme…

Que l’atmosphère de la chanson ?

Je pense… Par exemple : The Showman – c’est une chanson légère, une chanson amusante, et c’est devenu une chanson très importante. Ne pas céder à la mélancolie est la chose la plus importante si vous voulez vous sortir de n’importe quel recoin dans lequel vous vous êtes fourré. Les Irlandais, nous sommes des putains de champions du monde à ce niveau là; c’est notre caractéristique nationale la moins intéressante. Et je n’ai jamais voulu m’abandonner à ça, alors le punk rock, le tempo de certaines chansons, est soudainement devenu très important.Mais le second couplet est la clé, et il porte la meilleure phrase de l’album :It is what it is, it is not what it seems/This screwed up stuff is the stuff of dreams/I got just enough low self-esteem to get me to where I want to go.(C’est ce que c’est, ce n’est pas ce qu’il semble / Ce truc bousillé, c’est du domaine du rêve/ J’ai juste assez de piètre estime de moi-même pour me mener là où je veux aller)Je voudrais pouvoir dire que c’est de moi, mais c’est Jimmy Lovine qui l’a dit. Un de mes amis l’a dénigré et j’ai dit: «Oh, tu es un peu fragile là, Jimmy?» Et Jimmy s’est retourné et a dit: « J’ai juste assez de piètre estime de soi pour me mener où je veux aller. »

Les artistes sont des personnes très fragiles. Gavin Friday, avait une phrase pour moi il y a des années: «L’insécurité est la meilleure sécurité pour un interprète.»

Cela ressemble à une évaluation réaliste toi et tes conneries….

Les artistes sont des personnes très fragiles. Gavin Friday, avait une phrase pour moi il y a des années: «L’insécurité est la meilleure sécurité pour un interprète.» Un interprète a besoin de savoir ce qui se passe dans la salle et de la sentir, et tu ne sens pas la salle si tu es normal, si tu es entier. Si tu as une grande estime de toi-même, tu ne seras pas vulnérable aux opinions des autres, à l’amour, aux applaudissements et à l’approbation des autres.

Cet incident a totalement enrichi l’album – pourtant – parle moi d’une expérience !

Mais n’est-ce pas génial? Je pensais que l’expérience serait plus contemplative, et elle l’a été en parti, mais le cœur de l’album est le courage et le punk. Il y a une sorte de jeunesse dedans. Beaucoup de tempos sont rapides. Et certaines paroles sont des plus drôles, je pense. « Dinosaur wonders why he still walks the Earth. » (Le dinosaure se demande pourquoi il marche encore sur la Terre.) Je veux dire, j’ai écrit cette phrase sur moi-même.

Être un dinosaure ?

Oui, bien sûr, mais alors j’ai commencé à réfléchir à ce qui se passe dans le monde. Et je me suis dit : « On mon dieu, la démocratie, cette chose avec laquelle j’ai grandi avec toute ma vie. . . elle est vraiment en danger d’extinction. »

Dans une interview que nous avons faite ensemble en 2005, tu as dit ceci: « Notre définition de l’art est de briser le sternum, c’est certain. Juste de la chirurgie à cœur ouvert. Je souhaite qu’il y ait un moyen plus facile, mais les gens veulent du sang, et je suis l’un d’entre eux.« 

La vie et la mort et l’art … toutes ces entreprises sanglantes.

Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière.

Comment ta foi t’a aidé à traverser ces épreuves?

La personne qui a le mieux écrit sur l’amour dans l’ère chrétienne était Paul de Tarse, qui est devenu Saint Paul. Il écrit cette ode à l’amour, que tout le monde connait de sa lettre aux Corinthiens: L’amour est patient, il est plein de bonté…. il croit tout, il espère tout, il supporte tout ».  On l’entend dans beaucoup de mariages. Comment pouvez-vous écrire ces choses quand vous êtes au plus bas ? Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas cherché au fond de moi même. Je vois quelqu’un comme Paul, qui était en prison et en écrivait ces lettres d’amour et je pense : « Comment cela est possible? C’est incroyable. » Maintenant, cela ne le guérit pas de tout, de ce qu’il pense des femmes ou des homosexuels ou quoi que ce soit d’autre, mais dans son contexte, il a une vision incroyablement transcendante de l’amour. Et je crois que c’est dans l’obscurité que nous a prenons à voir la lumière. C’est là que nous voyons le plus clair en nous-mêmes – quand il n’y a pas de lumière.Tu m’as posé des questions sur ma foi. J’avais un sentiment d’étouffement. Je suis un chanteur, et tout ce que je fais viens de l’air. L’endurance, ça vient de l’air. Et dans ce processus, je sentais que j’étais en train de suffoquer. C’est la chose la plus effrayante qui pouvait m’arriver car j’avais très mal. Demande à Ali. Elle a dit que je n’aurais même pas remarqué si on m’avait planté un couteau dans le dos. J’aurais juste dit « Huh, qu’est-ce que c’est? » Mais cette fois, l’année dernière, je me sentais très seul et très effrayé et incapable de parler ou d’expliquer ma peur parce que j’étais en quelque sorte …

Quand tu avais l’impression de suffoquer?

Oui. Mais, tu sais, les gens ont des choses tellement pires à gérer, donc c’est une autre raison pour ne pas en parler. Tu fais affront à toutes les personnes qui, tu le sais, n’ont jamais réussi à s’en sortir ou n’ont pas la chance d’avoir accès à des soins médicaux !

As-tu l’impression que tu as eu de la chance?

D’avoir eu de la chance ? Putain, je suis l’homme le plus chanceux sur Terre. Je ne pensais pas que j’avais peur de partir si rapidement. Je pensais que ce serait gênant parce que j’ai quelques albums à faire et les enfants à voir grandir et cette belle femme et mes amis et tout ça. Mais je n’étais pas ce genre de mec. Et puis soudain tu es ce genre de mec. Et tu penses: Je ne veux pas partir ici et maintenant. Il y a tellement plus à faire. Et je suis béni. La grâce et des gens vraiment intelligents m’ont aidé à m’en sortir, et ma foi est forte. Je lisais les Psaumes de David tout le temps. Ils sont incroyables. C’est le premier bluesman, qui criait à Dieu: «Pourquoi est-ce que cela m’est arrivé?» Mais il y a aussi de l’honnêteté là-dedans. . . . Et, bien sûr, il ressemblait à Elvis. Si tu regardes la sculpture de Michel-Ange, tu ne penses pas que David ressemble à Elvis ?

Dans «Lights of Home», tu écris: «Je ne serais pas ici parce que je devrais être mort. je vois les lumières devant moi. Je crois que mes meilleurs jours sont devant, je peux voir des lumières devant moi. Oh, Jésus, si je suis toujours ton ami, que diable as-tu pour moi?

Il y a une référence à l’un de mes chansons préférées de Dylan, » Señor Señor ». Dans cette chanson, il rencontre un ange et il continue cette promenade avec lui. J’ai toujours imaginé que c’était l’ange de la mort.

 

Dans ta chanson, tu demandes : « Jésus, qu’est-ce que tu me réserves? » Eh bien, que penses-tu qu’il te réserve?

Il y a une libération incroyable dans le lâcher prise. Je pensais que je l’avais déjà fait, mais ce qui s’est passé a été un pas de plus vers la vérité. Vous savez, les gens de foi peuvent être très agaçants. Comme quand les gens aux Grammys remercient Dieu pour une chanson et vous pensez, « Dieu, c’est une chanson de merde. Ne donnez pas de crédit à Dieu pour celle-là – vous devriez le prendre vous-même! « . Je suis sûr que je l’ai fait moi-même. Et quelqu’un dit: «Je la tiens directement de la bouche de Dieu!» Et vous pensez: «Waou, Dieu n’a aucun goût! »

Ce n’est pas un très bon parolier !

C’est le moins que l’on puisse dire ! Il faut faire gaffe à ce genre de chose, mais si vous voulez savoir ce que j’ai retenu de tout ça, j’ai compris qu’il était bon d’essayer de s’accorder du temps pour réfléchir à demain. Je ne veux pas vous la jouer religieux, du coup tu m’excuseras, mais si ça t’intéresse, voilà ce sur quoi j’ai médité aujourd’hui. Je partage cela avec toi car c’est beau et que ça peut te faire sourire. Il s’agit du Psaume 18. Il fait partie de ceux que l’écrivain Eugene Petersen a traduit en langage moderne. Ça donne quelque chose comme : «Dieu a fait de ma vie un tout. Après que je me sois repris, il m’a accordé une nouvelle chance. Les voies du Seigneur me sont claires maintenant. Je ne prends pas sa présence pour acquise. Je scrute le moindre de ses actes. J’essaye de ne plus me laisser abuser. Je suis de nouveau entier, et je vais attention au chemin de vie que j’emprunte. Dieu a réécrit ma vie lorsque je lui ai ouvert le livre de mon cœur. » N’est-ce pas magnifique ?

En effet. Parle-moi davantage du thème de l’amour dans cet album. Il débute avec « Love Is All We Have Left »

Ça va me prendre du temps pour répondre à tes questions, mais je vais y arriver. J’avais une sorte de Frank Sinatra à l’esprit. Ça a quelque chose de comique, pourtant ça vous brise le cœur. C’est une tragi-comédie. Je pensais qu’il serait intéressant d’écrire une chanson du point de vue d’une personne qui n’en chanterait peut-être aucune autre. C’était l’une des choses que je me suis demandé en travaillant sur cet album : «Si je n’avais qu’une chose à dire, qu’est-ce que ce serait ? Si l’amour est tout ce qu’il nous reste, je m’en contenterais.» Avec cet album, je voulais que le jeune Bono puisse avoir l’occasion de s’en prendre au vieux Bono. Une voix s’élève dans « Love Is All We Have Left » : [chante« Tu es à l’autre bout de la lorgnette / Sept milliards d’étoiles dans ses yeux / Tant d’étoiles, tant de façons de voir / Hey, il fait bon d’être en vie. » C’est le ‘toi innocent’ en train de rassurer le ‘toi expérimenté’. Je suis désormais en paix avec le zélote que j’ai été. Et je pense que ce jeune zélote ne désavouerait pas ce que je suis devenu. Il aurait peut-être eu plus de choses à dire quant au chemin que j’ai emprunté.

Tu ne fais pas que chanter des chansons d’amour. Il s’agit de véritables méditations sur son pouvoir.

C’est probablement notre sujet de prédilection en tant que groupe. Quand on y pense, ça n’était pas chose facile pour un jeune homme que de chanter «Pride (In the Name of Love)». Quant à savoir de quel amour il s’agit, notre langue a beau être riche, elle se limite au seul mot «amour». Pourtant, il en existe bien d’autres…

Qu’en est-il de la chanson «Ordinary Love» ?

C’est l’amour dépourvu de romantisme. L’amour que les gens créent, les compromis qu’ils font pour rester ensemble. C’est ce que Yeats appelait « la passion froide ». J’aime l’idée que les relations les plus fortes sont les plus froides.

Plus que de l’amour, c’est la volonté quotidienne de tolérer et d’accepter l’autre, ce qui demande plus de patience et moins de passion.

Exactement. Ali et moi sommes probablement plus amoureux aujourd’hui que quand nous nous sommes rencontrés. On accorde peu de crédit à cette capacité que des couples peuvent avoir à dépasser leurs problèmes et rester ensemble, mais c’est le sujet d’«Ordinary Love». J’aimerais qu’écrire des chansons d’amour demeure quelque chose d’intéressant. Ça n’a rien à voir avec les centaines de milliers de chansons sur la passion et la perte de soi dans son couple. Ne serait-il pas plus intéressant d’écrire des chansons sur l’amour froid et mesuré?

«Landlady» est une formidable chanson d’amour sur ton couple et ce que tu dois à Ali.

Mon foyer est tout pour moi. J’ai encore du mal à y croire car j’ai passé ma vie sur les canapés, voire le sol de mes amis, avant de prendre la poudre d’escampette et monter un groupe de rock. Ça m’a pris du temps avant de me fixer. J’ai quitté le domicile familial probablement la semaine qui a suivi la mort de ma mère [quand Bono avait quatorze ans]. J’habitais toujours au 10 Cedarwood Road physiquement, mais mon esprit était ailleurs. «This Is Where You Can Reach Me Now» aborde cette prise de conscience que le groupe était devenu ma nouvelle famille. Ça m’a pris pas mal de temps mais j’ai fini par trouver ma place. La seule manière dont je pouvais exprimer ça, c’était avec une pointe d’humour. Une des phrases de «Landlady» a un petit quelque chose de Bob Dylan : «Je ne saurai jamais ce que les poètes crève-la-faim ont enduré, car quand j’étais fauché tu payais toujours les factures». J’ai appris beaucoup de Dylan au cours des années, à commencer par le fait que tu as besoin d’avoir recours à l’humour pour aborder les sujets les plus durs. Sans déconner ! Et c’est pour ça que je suis si fier de cet album. Il y a pas mal de morceaux agressifs, mais il y a aussi «Blackout» et la phrase « le dinosaure se demande pourquoi il est encore sur Terre ». C’est plutôt drôle, comme «Landlady». C’est pour ça que cette chanson fonctionne aussi bien. Elle est assez drôle et pleine d’humilité pour ne pas être pénible.

Peut-on parler davantage de «Summer of Love», qui aborde la question des réfugiés syriens. D’où vient-elle musicalement parlant ?

Un des gars qui travaille avec Ryan Tedder a écrit de charmants accords de guitare. Dans l’excitation, Edge a ajouté «Oh, si vous voulez un truc, il suffit de le demander. C’est comme avec le hip-hop. Il suffit de le sampler. Ou de le rejouer. » C’était plutôt libérateur pour lui. Ça faisait aussi partie de l’esprit de cet album. On pouvait se permettre de se pencher sur des sujets qu’on abordait pas auparavant. On avait cette superbe mélodie, une sorte d’ode aux Beach Boys et aux Mamas and the Papas, puis on a trouvé notre sujet : la côte ouest de la Syrie. Et non la côte ouest de l’Irlande ou de la Californie, comme beaucoup l’on écrit.

Aujourd’hui, les charts sont dominés par des groupes plus jeunes. La majeure partie des artistes figurant au Top 40 font du hip-hop ou de la pop. Le rock n’est plus au centre de notre culture. Quelle est la place de U2 ?

Les dés sont quelque peu pipés. Aujourd’hui, le streaming fonctionne grâce à la publicité. Et ça, c’est très jeune et très pop. C’est un système dominé par le nombre de lectures, mais ça n’est pas représentatif de l’importance d’un artiste. Lorsque l’on passe de la publicité à un abonnement, ça devient intéressant. Les artistes qui vous poussent à vous abonner ont plus de valeur.

Les artistes qui sont liés à vous et à votre vie, eux, valent un abonnement.

Les artistes pour lesquels on est prêt à payer ?

Un adolescent doit écouter le chanteur du moment au moins une centaine de fois chaque jour. C’est un coup de cœur passager. Dans un an, il n’aura plus d’importance. Les artistes qui sont liés à vous et à votre vie, eux, valent un abonnement. En réalité, on s’apprête à assister à une révolution dans la manière dont les artistes et leurs fans interagissent. Prenez Chance the Rapper. Il a une belle âme et une plume affutée, mais aucune maison de disque. Il se débrouille seul et a suffisamment de succès pour faire don d’un million de dollars au département de l’éducation de la ville de Chicago. Mais si votre musique est sur Apple ou Spotify, vous pouvez toucher les gens directement. Les labels sont là pour vous conseiller, vous aider à gérer votre groupe, votre marque, vos jaquettes ou encore vos clips vidéo. On assiste à une véritable transition, et elle a desservi pas mal d’artistes. Je savais que les gens se feraient à Spotify, mais un grand nombre de mes amis se plaignaient de m’avoir cru car ils jugeaient ne pas toucher assez. Je leur avais dit que les choses changeraient une fois que la machine se mettrait réellement en branle. Ça va être long mais ça va se faire. Et ça va être douloureux. Il ne fait pas bon d’être Cole Porter en ce moment.

Tu observes un retour sur investissement avec Spotify ?

Petit à petit… Mais si les labels ne redistribuent pas ce que leur verse Spotify, les artistes vont se passer d’eux et mettre leur musique directement en ligne.

Où est-ce que U2 se situe dans tout ça ?

On a offert notre dernier album, ou plutôt Apple a offert notre dernier album à ses clients. C’était très généreux, selon moi. Mais l’album qui le précédait, No Line on the Horizonétait plus adulte. Il ne correspondait pas aux consommateurs de musique en streaming. Donc on s’y met tout juste.

On observe un retour aux années 50 et à la prévalence des chansons sur les albums. Et comment est-ce qu’on s’en sort ? En faisant de meilleures chansons.

Tu dirais donc que la musique que vous faites maintenant se prête davantage au streaming ?

Totalement. Ce qui est intéressant, c’est qu’on observe un retour aux années 50 et à la prévalence des chansons sur les albums. Et comment est-ce qu’on s’en sort ? En faisant de meilleures chansons. Et en étant assez humble pour admettre que l’on devait réapprendre à écrire des chansons. C’est d’ailleurs pour ça qu’Edge et moi on s’est lancé dans Turn of the Dark, une comédie musicale inspirée de Spider-Man. On voulait toucher du doigt le style de Rogers et Hammerstein, car un grand nombre des classiques de la musique américaine trouvent leur origine dans la comédie musicale. On a demandé à Paul McCartney d’où lui était venu tous ces accords dans les chansons qu’il a composé avec les Beatles, et il nous a répondu : « Vous savez, on était un groupe de rock, mais pour jouer dans de bonnes salles, on a du en passer par des mariages. Des trucs un peu chics. Du coup, on a dû se mettre à Gershwin et tout ces trucs là. » Je n’en savais rien. «Note à moi-même : se mettre à la comédie musicale. Il faut qu’on creuse ça.» Je dirais qu’à mi-chemin de la composition de Songs of Innocence, on a commencé à aborder l’écriture de chansons de manière plus traditionnelle. Ce qui fait que les mélodies de nos nouvelles chansons s’entendent de partout. Quand une chanson est bonne, elle traverse les murs.

Comment découvres-tu de nouvelles musiques ?

Le groupe écoute tout le temps de la musique, et il y a aussi mes enfants. Jordan est plutôt snob. Dans le genre indé. Eve est plus branchée hip-hop. Elijah est dans un groupe, et il a des opinions très arrêtes quant à la musique, mais il ne fait aucune distinction entre disons les Who et les Killers. Ou Nirvana et Royal Blood. Ce n’est pas une question de génération pour lui. Ce qui compte c’est la mélodie et ce qu’elle lui fait ressentir. Il croit dans un renouveau du rock.

Je crois que la musique s’est féminisée. Ça a des bons côtés, mais le hip-hop est le seul exutoire disponible pour les jeunes hommes aujourd’hui – et ça ce n’est pas une bonne chose

Toi aussi ?

Je crois que la musique s’est féminisée. Ça a des bons côtés, mais le hip-hop est le seul exutoire disponible pour les jeunes hommes aujourd’hui – et ça ce n’est pas une bonne chose. Lorsque j’avais seize ans, j’avais pas mal de colère en moi. Il faut l’employer à bon escient, que ce soit avec des guitares ou une boîte à rythme – je m’en fiche. Le principal c’est que ça bouge, sinon c’est mort. Au final, le rock c’est quoi ? La rage est au cœur du rock. Prenez les Who ou Pearl Jam, ils ont du succès parce qu’ils sont habités par cette rage.

Tu penses donc qu’il y a encore une place pour le rock…

Il fera son grand retour.

Tu es d’accord avec Eli ?

A son avis, si cette révolution ne se produit pas, il faudra qu’on l’entame.

Quel est le public de U2, selon toi ? Il y a quelques années, tu me disais que tu ressentais le besoin d’attirer un public plus jeune, de partir en tournée dans les universités…

Notre petite expérimentation avec Apple a pas mal aidé dans ce sens. Larry [Mullen Jr.] était plutôt sceptique à ce sujet. Ce n’est que plus tard qu’il m’a dit : «Derrière ma batterie, je peux voir ce que vous ne voyez pas. Et notre public est plus jeune.» Je lui ai demandé comment est-ce qu’il pouvait savoir que ça avait un rapport avec Apple. Il m’a répondu : «Parce que les gens ne connaissent pas les paroles de ‘Beautiful Day’ mais ils connaissent celles de ‘Every Breaking Wave’. » Prends cet album, c’est formidable qu’il passe à la radio. Il n’y a pas un seul autre artiste de ma génération qui soit autant diffusé en radio. Tu en connais d’autres ?

Non. Pas Bruce, ni les Stones…

Tu connais la chanson «Girls in Their Summer Clothes» que Bruce a écrit en 2007 ? Quand je l’ai entendu, je me suis demandé pourquoi elle n’était pas plus diffusée sur les ondes. J’en ai parlé à un fan de Bruce récemment. Je lui ai demandé s’il connaissait cette chanson. « C’est une chanson d’une intelligence rare au sujet du vieillissement. De l’expérience. » Il ne la connaissait pas. Ce genre de chansons peut passer totalement inaperçu. C’est pour ça que U2 se défonce toujours comme s’il s’agissait de notre premier album.

Comment mesureras-tu le succès de Songs of Experience? 

J’aimerais que certains des morceaux deviennent des tubes. Que lors de nos concerts, les gens ne se demandent pas ce que c’est ou s’ils devraient aller aux toilettes à ce moment là.

Sur quels morceaux mises-tu ?

Je sais que «You’re the Best Thing About Me” en fera partie. Ainsi que «Get Out of Your Own Way”. La plus connue pourrait aussi être “Love Is Bigger Than Anything In Its Way”, mais c’est peut-être ce que les radios nous disent. Ça pourrait être «The Showman», quelque chose de plus inattendu, ou «Red Flag Day», «Summer of Love»… Je ne sais vraiment pas.

Qu’est-ce qui est le plus dur dans le fait d’incarner U2 en 2017 ?

Faire l’unanimité.

Par exemple ?

Certaines personnes se demandent – à raison – pourquoi voudrait-on que nos chansons passent à la radio ? En ce qui nous concerne, si l’on croit en nos chansons, on doit s’assurer que les gens les écoutent. On ne fait pas ça pour l’argent. Notre groupe pourrait se reposer sur ce qu’on a déjà sorti pour le reste de notre vie, mais je leur demande de s’impliquer au maximum dans l’enregistrement de ces nouveaux morceaux. On se donne à fond comme quand on était jeunes. Sauf qu’on n’est plus jeunes.

Tu as donc toujours autant d’ambition…

Je suis assujetti aux chansons. Si l’on se donne à ce point, il faut aller jusqu’au bout. Je ne sais pas si ça durera indéfiniment, mais pour l’instant quelles chansons ! En venant ici, on a entendu «You’re the Best Thing About Me” à la radio. Sur une autre station, j’ai entendu «Bullet the Blue Sky». Un trajet de trente ans en somme.

Que pense le reste du groupe des nouvelles chansons ?

Je dirais qu’Edge n’a jamais autant voulu faire partie d’un groupe. Je pense que les deux derniers albums lui ont rappelé que les points forts de U2 étaient les mélodies gigantesques et les idées claires. C’est de là qu’on vient. La mélodie de «The Best Thing» représentait un retour aux sources pour lui. J’appelais ça de la Motown punk, mais j’étais le punk et il était clairement la Motown. Adam [Clayton] sample le passé pour le distiller au présent, comme un artiste postmoderne. Ou Warhol. Certaines chansons donnent l’impression qu’il les a empruntées à quelqu’un d’autre. Adam nous voit comme des œuvres d’art. Je ne suis pas sûr de ce que Larry pense de l’album. Il a adoré la tournée, mais lui et moi sommes les plus difficiles quand il s’agit d’enregistrer.

Par le passé, tu as déclaré que vous candidatiez au poste de meilleur groupe du monde. C’est toujours le cas ?

Quand tu vois que cet amuseur de chanteur, tu connais la réponse. On doit attirer l’attention, et les petites phrases que je peux lancer comme « on candidate à nouveau au poste de meilleur groupe du monde », c’est pour embêter ou pour faire parler.

C’est aussi pour te faire un peu mousser, non ?

C’est vrai. Mais on a passé les dix premières années de la vie du groupe à nous dire : « Et si on ne foutait pas tout en l’air, comme les autres ? Est-ce que ça ne serait pas super si on restait ensemble pendant les trente prochaines années ? » C’était dingue. On a près de quarante ans de carrière derrière nous et je pense que la seule manière de concevoir un truc comme ça c’est de se demander ce que les Clash aurait fait aujourd’hui. Ça aurait été intéressant de voir ce qu’ils auraient donnés. Le fait que les Stones soient toujours ensemble est une sorte de miracle.

Une partie de l’album est consacré à l’humilité. Comment fait-on pour rester humble dans ta position, surtout à l’époque de la surmédiatisation ?

Il y a une différence entre humilité et insécurité. En tant qu’artiste, il m’arrive de manquer d’assurance. C’est de l’insécurité. L’humilité c’est différent. Etre humble signifie être conscient de la place que l’on occupe dans l’univers et comprendre que jouer un rôle mineur dans la vie des autres ne pose aucun problème. Je n’en suis pas encore là. La grandeur d’âme vient à celui qui ne la cherche pas. C’est mal barré quand on est un artiste. Pendant un temps, je pensais que mon insécurité était de l’humilité, parce que je n’en fais pas des tonnes et je traite tout le monde avec respect. Mais ce n’est plus le cas. Je pense simplement qu’il s’agissait de bonnes manières. Lorsque je suis sur scène, je fais toujours face à cet autre moi, cette ombre. Je dois encore travailler sur moi pour faire réellement preuve d’humilité.

C’est un combat que tu mènes constamment.

Je crois. J’espère que tu ne m’as jamais perçu comme arrogant.

Pas que je me souvienne.

J’essaye de ne pas l’être.

Quel regard portes-tu sur la crise des réfugiés en Europe ?

Pourrait-on prendre un peu de recul avant de se lancer là-dedans ? En Occident, l’égalité et la justice ont presque toujours été maîtres-mots. Ça a parfois été dur, mais le monde semblait bien engagé dans cette voie.

Ça me rappelle cette fameuse citation de Martin Luther King.

«L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice.» On a tous les deux grandi dans un monde où les choses allaient en s’améliorant, malgré toutes les difficultés qu’on a dû affronter. C’est en grande partie dû au fait qu’au terme de la Seconde Guerre Mondiale, il était clair qu’on avait le pouvoir d’annihiler toute vie sur Terre. Cette choquante réalisation a tout changé. Ça a affecté Giacometti et Picasso. C’est à ce moment que le rock’n’roll est né. Après les dernières élections présidentielles, les gens se sont trouvés accablés de chagrin. Avec le Brexit, les Européens comprennent ce sentiment. J’ai d’abord pensé que les gens en faisaient trop. Pourquoi des personnes rationnelles agissaient comme si quelqu’un venait de mourir ? C’est une élection. Les choses rentreront dans l’ordre. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que quelque chose était bien mort. L’innocence. Toute une génération qui avait grandi en pensant que l’humanité évoluait vers davantage d’égalité et de justice venait de réaliser que ça n’était peut-être pas le cas. On devait se secouer et ne pas prendre tout ça pour acquis. Les primates existaient bien avant la démocratie, et ce gars dont on ne doit pas prononcer le nom n’est qu’un autre de ces primates. Ça nous a réveillé. Même en Europe les gens ont laissé derrière eux les affres du fascisme. Personne ne se souvient du fascisme ou de ce que Staline et Mao nommaient communisme. On revient en arrière. Notre présent est devenu notre passé. C’est terrifiant. L’autre est redevenu une menace… Mais pour en revenir à ta question, en Europe les gens craignent pour la pérennité de leurs modes de vie, ainsi que leur homogénéité culturelle. C’est cette peur qui les pousse à bâtir des murs autours de ce qu’ils pensent être leur Europe. Le plus honteux c’est que l’on a encore des traces de l’accueil chaleureux que les premiers migrants syriens ont reçus de la part des Allemands. Des gens apportaient spontanément des chaussures et des vêtements aux enfants. Il s’agissait de bonté à l’état brut. Soudainement, Angela Merkel devenait non pas la tête, mais le cœur de l’Europe… Et ensuite, que s’est-il passé ? La droite allemande s’est réveillée et les manifestations se sont multipliées. Si Le Pen avait remporté les élections françaises, l’Union Européenne aurait été menacée. L’un des plus grands héritages de la Seconde Guerre Mondiale aurait été réduit à néant.

Au final, Le Pen a gagné l’élection américaine.

En effet.

L’Amérique a souvent été le lieu d’affrontements moraux colossaux. Elle s’en est toujours plus ou moins sortie. Que penses-tu qu’il va se passer cette fois-ci ? Est-ce que tu vois la démocratie comme un dinosaure ?

Comme je l’ai déjà dit, les primates ont la mainmise sur notre environnement. La démocratie n’est pas l’habitat naturel des Homo Sapiens. La démocratie est un concept remarquable qui repose presque entièrement sur une presse forte. En ça, les «fake news» n’ont rien de fausses menaces. Le problème ce n’est pas que le primate est malin, ça c’est acquis, mais serait-il possible qu’il soit très malin ? La gauche et la droite devraient apprendre de cette absurdité. On ne devrait pas attendre qu’une star de télé-réalité soulève les foules. On doit tous faire un effort pour comprendre d’où vient ce mécontentement qui l’a propulsé au sommet.

En tant qu’activiste, tu as souvent travaillé main dans la main avec des politiciens. Est-ce le cas en ce moment ?

J’ai vite compris qu’il me serait impossible de travailler avec ce président car on ne peut pas lui faire confiance. J’ai donc pris rendez-vous avec Mike Pence. Il s’est engagé dans la lutte contre le sida par le passé. J’ai donc pensé que je pourrais travailler avec lui, mais ça c’était au début. Le congrès est le seul à agir pour empêcher les réductions budgétaires intempestives.

Peux-tu m’en dire plus au sujet de ta récente rencontre avec George W. Bush ?

Je crois qu’en quittant le Bureau Ovale, il était bien plus humble qu’en y entrant. Lorsque je lui ai rendu visite dans son ranch, je l’ai trouvé très calme. Il n’a pas fait beaucoup de discours depuis, mais il a beaucoup peint. Je suis convaincu que voir les blessés de retour des fronts les plus récents le peine beaucoup. Ce sont ces gens qu’il peint. Laura et ses deux filles sont très fières de ce que l’Amérique a accompli dans la lutte contre le sida. On a travaillé ensemble sur ce dossier. Condoleezza Rice et le chef de cabinet de Bush, Josh Bolten, mérite également les honneurs. Près de vingt millions de vies ont été épargnées, dans une guerre qui en avait fauché trente-cinq millions. C’est autant que la moitié des victimes de la Seconde Guerre Mondiale. Je ne suis pas sûr que les gens comprennent à quel point notre combat a changé les choses. Peu importe son affiliation politique, ce qui compte c’est d’agir.

Que dirais-tu aux gens qui ont perdu espoir ?

Il y en a toujours, c’est certain. Il faut juste s’en saisir. On vit probablement les temps les plus difficiles depuis la présidence Nixon. Ça nuit certainement à l’image de l’Amérique, et les Républicains le savent. Les Démocrates aussi. On sait très bien que certains ont tablé sur la célébrité de ce gars pour faire bouger les choses. Ils le regretteront. Avant de m’en prendre à lui pendant les primaires, j’ai appelé plusieurs de mes amis républicains et je leur ai dit : «Je ne peux pas me taire alors que votre parti – et peut-être le pays – est en train de tomber entre les mains de ce type. L’Amérique est probablement la meilleure idée que le monde ait jamais eue, celle-ci sera sûrement la pire.»

Dans “American Soul”, tu avances que l’Amérique est “un rêve que le monde possède« 

Oui, c’est sur cet album. L’Irlande est un pays formidable. La France et la Grande-Bretagne aussi, mais ce ne sont pas des idées. L’Amérique est une idée, et c’est une excellente idée. Le monde tient à cette idée. On souhaite qu’elle réussisse, et c’est pour ça qu’on se montre odieux envers vous. On a besoin que vous soyez au top, aujourd’hui plus que jamais.

 

Est-ce que tu peux m’en dire plus à propos de la ONE Campaign, qui lutte contre la pauvreté. Où en es-tu avec ça, et à quel point es-tu impliqué ?

On compte près de neuf millions de membres aujourd’hui. Plus de trois millions d’entre eux se trouvent en Afrique. J’espère que les voix qui s’élèvent au sud de l’équateur motiveront celles au nord. J’espère ne plus avoir à m’impliquer dans ce genre de campagne à l’avenir. C’est un organisme de plus en plus indépendant d’ailleurs. Notre campagne principale en ce moment s’appelle Poverty Is Sexist (La pauvreté est sexiste) Et il y en a une autre qui s’appelle Girls Count (Les filles comptent). Environ 130 millions de femmes / filles ne peuvent pas aller à l’école alors qu’elles en ont envie. Je travaille plus en arrière-plan. Et c’est très bien comme cela. J’essaie de rendre mon leadership plus stratégique. Si je suis appelé pour des réunions, j’irai. Nous faisons campagne pour la transparence dans le secteur minier et l’industrie extractive. Je suis fier de tout ce travail. On n’en parle pas beaucoup, mais c’est aussi important que de lutter contre le VIH / SIDA. La plus grande cause de mortalité dans les pays en développement n’est pas une maladie – c’est la corruption.

Comment luttez-vous contre la corruption?

ONE a fait campagne pour une règle exigeant que chaque société minière inscrite à la Bourse de New York déclare combien elle paie pour ses contrats miniers. Parce que si ces arrangements ne sont pas transparents, alors il est facile pour les gouvernements locaux de jouer avec ces chiffres, et on parle de très gros chiffres. Il existe un nouveau Proverbe africain, et je ne l’invente pas, qui dit: Priez que nous ne découvrions pas de pétrole. Parce cela fait venir des personnes néfastes en ville. S’il y a un antidote contre la corruption, s’il y a un vaccin, c »est la transparence.Il faut tout faire sortir au grand jour.

Dans quelle mesure es-tu impliqué? Est-ce que tu essaies de te mettre en retrait ?

Je ne me retire pas du tout. Je suis encore très impliqué, mais je pense que c’est sain que l’organisation n’ait pas à compter sur moi. Nous avons des gens brillants. Notre nouveau patron, Gayle Smith, a dirigé les développements du président Obama et il est une véritable force vive – nous le surnommons, Gayle Force. On pourrait penser que pendant les tournées, ça serait plus calme, mais en fait nous rencontrons des leaders partout où nous nous trouvons. Quand U2 a joué à Paris, je suis allé voir Macron et [son épouse] Brigitte.

Macron a un esprit vif et inspirant, et une arme secrète : sa femme

Comment était-il ?

C’était très gentil de sa part de me recevoir. Il vient d’être élu à la tête de l’un des gouvernements les plus puissants du monde. J’ai été vraiment surpris par son humilité de me recevoir dans son bureau si sympathiquement. Il a un esprit vif et inspirant, et une arme secrète : sa femme, qui était au courant du travail de ONE pour l’éducation des jeunes filles dans les pays en développement… Éduquer, ce n’est pas facile et c’est cher. Nous avons parlé de son engagement à faire en sorte que la France consacre 0,7% de son RNB [revenu national brut] à l’aide au développement, l’APD. Et, il a accepté d’y consacrer 0,55% d’ici 2022, chose qui n’avait pas été rendue publique avant cette réunion. C’était une super réunion. Mais, ce qui était impressionnant chez lui, c’est qu’il n’était pas concentré sur les chiffres. Il était concentré sur le fait d’être efficace. Il a dit: « Vous nous faites tenir notre promesse. Nous sommes heureux de tenir notre promesse. Vous devez vous assurer que les Français puissent vérifier les résultats associés à leur contribution financière. Parce que nous voulons soutenir le combat contre l’extrême pauvreté. »  Maintenant, aurais-je pu avoir cette réunion si notre tournée ne venait pas dans un stade près de chez vous? Peut-être, parce Macronest plus curieux et intéressé que la plupart des autres leaders, mais la plupart des autres, la réponse serait non.Tout le boucan médiatique que notre cirque fait en arrivant en ville rend les gens impatients de monter une réunion. En Amérique, nous avons eu autant de Républicains que de Démocrates qui nous ont rendu visite de cette dernière tournée. Ce n’est pas une blague. Les sénateurs, les membres du Congrès, même si nous avons un moment dans le spectacle où nous nous en prenons à l’homme dont on ne doit pas prononcer le nom.

Vous avez été associé à Aung San Suu Kyi, la dirigeante de facto du Myanmar, dont vous avez préconisé la libération quand elle était prisonnière politique. Maintenant, elle semble, au mieux, rester les bras croisés pendant que son pays commet ce qui semble être un nettoyage ethnique. Quelle est ton opinion sur ce qui se passe là-bas?

C’est très difficile, et j’ai un peu la nausée à ce sujet là. Je me suis vraiment senti mal parce que je ne peux pas vraiment croire ce que les preuves semblent montrer. Mais, il y a un nettoyage ethnique. Ça se passe vraiment, et elle doit démissionner parce qu’elle sait que c’est en train d’arriver. Je suis sûr qu’elle a beaucoup de bonnes raisons, qu’elle seule connait, de ne pas se retirer. Peut-être qu’elle ne veut pas laisser le pays à l’armée. Mais, elle l’a déjà fait de toute façon, si les images que nous voyons sont réelles. Les droits de l’homme et les vies en train d’être brulés dans l’État de Rakhine sont plus importants qu’une unité du pays sans eux.

Tu penses qu’elle devrait démissionner?

Elle devrait, ou au moins, s’exprimer plus. Et, si les gens ne l’écoutent pas, alors elle devrait démissionner. Tout cela est vraiment troublant. J’en suis encore tout chamboulé, en réalité.

C’est étonnamment brutal…

Est-ce que nous projetons sur les gens que nous voulons qu’ils soient? Nous trouvons quelqu’un que nous aimons, et nous nous disons qu’il existe une personne meilleure que nous. Plus capable que nous. Dont la moralité nous surpasse. Nous leur donnons toutes ces qualités. Nous faisons cela avec les gens. Je pense que c’est ce que j’ai fait. Les gens ont leur propre idée de vous, ils projettent ce qu’ils veulent voir sur vous. Peut-être qu’elle a toujours été une politicienne. Elle n’était pas une sainte. Elle n’était pas une sorte de sauveur. Peut-être que nous avions toujours eu tort, et nous devons juste accepter que nous avions tort. Ou peut-être que quelque chose de terrible lui est arrivé que nous ne ignorons.

Je persiste à croire que grâce à la sagesse, à l’expérience, on peut-être retrouver son innocence d’une manière ou d’une autre.

Tu as fait la tournée « Joshua Tree », sorti un nouveau disque, et maintenant tu te prépares à repartir pour une nouvelle tournée au printemps. Quelles sont tes pensées maintenant que l’année se termine? Quelques dernières paroles de sagesse?

Je persiste à croire que grâce à la sagesse, à l’expérience, on peut-être retrouver son innocence d’une manière ou d’une autre. Je veux être joueur. Je veux être expérimental. Je veux continuer à faire avancer l’écriture de chansons, quelque chose que je crois que nous avions laissé de côté pendant un moment. Je veux être utile. C’est la prière de notre famille, comme tu le sais savez. Ce n’est pas la prière la plus grandiose. C’est juste que nous sommes disponibles pour travailler. C’est la prière de U2. Nous voulons être utiles, mais nous voulons changer le monde. Et nous voulons nous amuser en même temps. Quel est le problème avec ça?

Traduit par Alma ROTA et Jessica SAVAL

https://www.rollingstone.fr/exclusif-bono-interview-rolling-stone/

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« Que cherchez-vous ? » 

14 Janvier 2018, 01:06am

Publié par Grégoire.

« Que cherchez-vous ? » 

« Bizarre ? Dans Jean, la première parole de Jésus, de Dieu lui-même qui -après 2000 ans d’attente- a pris chair pour nous parler en direct et vivre au milieu de nous, en nous, et bien, il dit ça : « Que cherchez-vous ? » 

Aucune politesse, ni déférence, aucune présentation, ni explication, mais brutalement : « Vous cherchez-quoi ? » curieux non ?  

Cette interrogation, toujours actuelle « Que cherchez-vous ? » manifeste que c’est lui qui nous cherche, et qu'il est ce dont nous manquons. Cet amour -cette folie furieuse- qui désespérément manque à nos vies qui se voudraient tellement bien maitrisées ! 

Notre vie commence à être 'chrétienne' -ou humaine en fait- quand on réalise que tous nos désirs -tous !- c’est Jésus qui en nous, nous devance, nous bouscule  et nous attire.. et nos désirs les plus cachés sont incompréhensibles si ils ne sont pas pour recevoir Jésus qui réalise -déjà- un don qui nous dépasse totalement : il est tellement pour nous que nous devenons -chacun- comme une seule personne avec lui. Lui, se faisant Agneau, responsable de nous devant le Père. 

Alors, « Que cherches-tu ? » c’est-à-dire : Quel est ton attente ? de quoi tes désirs sont-ils l'attente ? Est-ce de quelque chose qui vient autrement de tout ce que tu as compris ? Veux-tu croire que le Tout-autre te fait déjà vivre autre chose que toi-même ? Veux-tu demeurer dans ce don qui te mets en Lui ? ou bien essayer par toi-même de satisfaire des désirs qui te dépassent ? Well.... Que veux-tu ? 

frG.

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Fragments de l'entre-deux mers ...

12 Janvier 2018, 04:17am

Publié par Grégoire.

Fragments de l'entre-deux mers ...
 
"J'ai parlé hier après-midi avec un vieil homme qui m'honore de sa considération et de son amitié, comme moi je l'honore des miennes, et de ma sincère affection. Nous ne nous étions pas revus depuis trois ans, et lorsque ses yeux bleus s'emplirent de larmes, mon cœur se serra. Il me saisit la main des deux siennes, la secouant avec vigueur, puis quelques secondes plus tard, la reprit et recommença, sans doute pour manifester sa joie. Les gens comme lui n'embrassent pas, ou plutôt ils embrassent à leur manière, avec leur main, et leurs yeux. Il y a des gens comme ça, on les aime et ils nous aiment, sans qu'on sache vraiment pourquoi, surtout que ce n'est ni dans nos mœurs, ni dans les leurs, de s'abandonner à des excès de sentimentalité. Sa vie qu'il me contât souvent sans jamais que je m'en lasse, fut longue et aventureuse.
Il vit le jour à la fin des années trente, dans un petit bourg de l'Entre-deux-Mers, au bord de la Dordogne, là ou l'alternance du courant et des marées océanes rend la rivière turbide, au milieu des vignes et des bois. La terre et l'eau y donnaient jadis à un homme tout ce qu'il faut pour assurer sa subsistance et être heureux. Ayant perdu ses parents très jeune, il fut recueilli par le châtelain voisin qui l'envoya à l'école communale et le fit travailler sur le domaine, à sarcler la cour d'honneur au printemps, l'été à cueillir les tomates, les pommes, l'automne à gauler les noix, à curer les fossés, à chauler les murs, à toutes ces tâches qui saison après saison occupaient jadis le monde à la campagne. Puis vint le temps du départ, en Algérie, trois ans, parti à trois, rentré seul. C'est là-bas que Fernand attrapa le virus des voyages. À peine revenu au pays, il obtint un diplôme de mécanicien - le métier qu'il avait appris à l'armée -, et embarqua, sillonnant toutes les mers du globe pendant trois décennies, des tropiques jusqu'aux bancs de Terre-Neuve. Puis il revint en Aquitaine. Il avait appris à piloter un avion, et il volait avec passion, en planeur, puis en ULM, jusqu'au jour où, ironie du sort, il tomba sans se faire trop mal, dans un pré jouxtant le château qui l'avait vu grandir. La propriétaire du dit pré se trouvait être veuve, après que son mari soit décédé en prison où il purgeait une peine pour assassinat. La dame avait eu un amant, et un jour que son mari nettoyait son fusil devant l'amant, le coup était parti. Fortuitement avait-il eu beau prétendre, le juge n'avait pas été convaincu. Donc cette dame s'étant trouvée esseulée, extirpa Fernand des débris de son aéronef, l'alita le temps qu'il se remette sur pied, et en pris si grand soin qu'il resta.
C'est là qu'il y a une quinzaine d'années, je l'ai rencontré. Il avait un vieux tracteur qu'il entretenait parfaitement. Chaque rotule était graissée comme il fallait, chaque écrou était serré au juste couple, et j'avais compris que le tracteur était devenu sa salle des machines, qu'il le chérissait autant que les moteurs des bateaux sur lesquels il embarquait naguère. Ses doigts calleux sur l'acier étaient aussi doux et caressants que ceux d'un amant frôlant la peau de la femme aimée. Fernand chassait, avec parcimonie, comme chassent ceux qui aiment la nature et les bêtes, prélevant le nécessaire, rien de plus. Et il pêchait, des lamproies, des aloses, au filet de quatre vingt mètres, seul sur son esquif, en plein hiver, sur les eaux glacées descendues du Mont Sancy. Alors hier, il ne tarda pas à m'avouer, que ne pouvant plus voler, ni naviguer, ni plus tellement chasser, il trouvait le temps plus long qu'avant. Mais il ne s'en est pas plaint. Se plaindre ne faisait pas partie de son éducation.
Cet automne, il avait eu des mots avec un autres chasseur qui n'avait rien à faire où ils se trouvaient. Ils s'étaient mis en joue. Et Fernand avait prévenu : j'ai deux cartouches, la première pour toi, la deuxième pour moi. L'autre avait battu en retraite. Lui, un homme si tempéré, mais blessé que les usages soient bafoués, les coutumes foulées aux pieds, les règles méprisées. Il m'a montré ses arbres fruitiers, a énuméré combien de fruits chacun avait donné l'été dernier, s'est enquis de la santé de mon épouse, des études des enfants, m'a remercié pour les huîtres que je lui avais apportées. L'entrevue touchait à sa fin. Nous n'avions pas à parler du monde, de la politique, des changements, tant nous savions l'un comme l'autre ce que l'autre en pensait. Et j'ai eu de la peine pour lui. Pourquoi fallait-il qu'un homme ayant eu une telle vie ait à souffrir de ce que les temps nous font subir ? Nous nous sommes serrés la main, lui m'appelant toujours "Monsieur Jean", "parce que c'est comme ça", et je suis parti, avec la crainte de l'avoir vu pour la dernière fois peut-être, et en passant devant des lotissements, un supermarché, des logements dits sociaux, tous sortis de terre depuis peu, j'acquis la malheureuse conviction qu'après avoir vécu toute son existence en harmonie avec son siècle, qui est le mien aussi, avec l'ordre ancien, avec le monde "d'avant", Fernand allait mourir un jour en terre étrangère, puisqu'elle lui était d'ors-et-déjà devenue étrangère, ou lui étranger à elle."
Jean Barbier

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Heureux qui espère et qui dort...

10 Janvier 2018, 04:42am

Publié par Grégoire.

Heureux qui espère et qui dort...

 

« Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu. 

Le sommeil est l’ami de l’homme.

Le sommeil est l’ami de Dieu.

Le sommeil est peut-être ma plus belle création.

Et moi-même je me suis reposé le septième jour.

Celui qui a le cœur pur, dort,

Et celui qui dort a le cœur pur.

C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.

D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.

Ces jarrets neufs, ces âmes neuves.

Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,

Comme la jeune, comme la neuve Espérance.

Or on me dit qu’ il y a des hommes

Qui travaillent bien et qui dorment mal.

Qui ne dorment pas.

Quel manque de confiance en moi.

C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien.

Que s’ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse

N’est pas un plus grand péché que l’inquiétude

Et même c’est un moins grand péché que l’inquiétude.

Et que le désespoir et le manque de confiance en moi.

Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes

Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas.

Ceux-là sont des pécheurs, c’est entendu.

C’est bien fait pour eux.

Des grands pécheurs.

Ils n’ont qu’à travailler.

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas.

Je les plains.

Je parle de ceux qui travaillent, et qui ainsi

En ceci suivent les commandements, les pauvres enfants

Et d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.

Je les plains.

Je leur en veux.

Un peu.

Ils ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point.

Innocents dans les bras de ma Providence.

Ils ont le courage de travailler.

Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler.

Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre.

De se reposer.

De dormir.

Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.

Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.

Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.

Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.

Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.

 

Charles Péguy. Le porche du Mystère de la deuxième vertu.

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Les voies de Dieu...

8 Janvier 2018, 13:49pm

Publié par Grégoire.

Les voies de Dieu...

L’Épiphanie ou Théophanie, c’est cet événement incroyablement étrange où Dieu choisit des non-juifs, des païens, des étrangers à la révélation.. Et ces mages, aux croyances païennes, Dieu choisit de se manifester à eux, en les conduisant par un signe naturel, qui touche leur recherche scientifique, leur quête propre, humaine…

Que signifie donc que Dieu prenne d’autres moyens que ceux qu'avaient reçus Israël et qu'ils ne devaient pas transgresser parce que donnés par Dieu lui-même ? Que signifie qu’Il conduit  directement à lui ces personnes qui ont une autre religion ? Et ce, sans préparation préalable, sans s’être servi d’un missionnaire ou d’un envoyé du peuple élu, sinon à travers ce qui a dû être un voyage long, périlleux, appauvrissant…?
Pourquoi ceux qui avaient reçu la révélation n’ont pas su dévoiler ou voir les signes qui leur étaient donnés? Pourquoi n'attendaient-ils plus, ou d'où vient leur léthargie et cécité spirituelle? Ou, qu’avaient-ils comme rêve ou schémas idéal qui a pu leur faire louper la présence de l’enfant de Bethléem... ?

fr.G.

" Aussi, je vous le dis: Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. Matthieu 21, 43."

https://www.facebook.com/spileauxmoines/

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Se contenter d'être folle, de rire en pleurant...

8 Janvier 2018, 04:15am

Publié par Grégoire.

Se contenter d'être folle, de rire en pleurant...

" Ceux qui nous aiment sont bien plus redoutables que ceux qui nous détestent. Il est bien plus difficile de leur résister, et je ne sais rien de mieux que des amis pour vous amener à faire le contraire de ce que vous souhaitez faire.

Le truc c'est au départ, pour être aimée une première fois. Il faut surtout n'y pas penser, ne pas le rechercher, ne pas le vouloir. Être folle, se contenter d'être folle, de rire en pleurant, de pleurer en riant, les hommes finissent par venir, attirés par la clairière de folie, séduits par celle qui n'a même pas souci de plaire.

La fatigue, la lenteur et le sommeil ont toujours été mes amis. La plus petite action dans cette vie m’a toujours demandé une force énorme, insensée, comme si, pour l’accomplir, il me fallait soulever le monde entier, naître à chaque fois.

je t'ai trompé mille fois Roman (...) tout ce qu'on vit est adultère, Roman, tout ce qu'on vit vraiment est secret, clandestin et volé, marcher sous la pluie fine et se réjouir du bruit des talons sur les pavés, prélever une phrase dans un livre et la poser sur son coeur un instant, manger un fruit en regardant par la fenêtre, ça aussi il faut dire que c'est tromper, puisqu'on y reçoit une joie brute qui ne doit rien, absolument rien au mari "

Christian Bobin, La folle allure.

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« LES BOLCHEVIKS PENSAIENT LE MONDE COMME UNE BABYLONE CORROMPUE » la Maison éternelle de Yuri Slezkine

6 Janvier 2018, 02:11am

Publié par Grégoire.

le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau »

le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau »

Le lecteur pénètre dans la Maison éternelle comme dans un monde en soi, qui retrace à la fois la biographie de bolcheviks devenus des élites soviétiques dans la Maison du Gouvernement, construite en 1931 au bord de la Moskova, et la saga de la révolution russe, son idéalisme, son millénarisme et son échec. Avec un détour par le Siècle juif (2009, La Découverte), l’historien américain d’origine russe Yuri Slezkine a mis vingt ans à écrire ce livre total, foisonnant, basé sur une documentation prolifique et relatée comme un roman fourmillant de détails. Entretien.

Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ?

J’ai écrit, il y a de nombreuses années, un article intitulé «L’Union soviétique est un appartement communautaire». C’était une métaphore pour l’Union soviétique. L’histoire d’un appartement communautaire et de ses habitants m’a semblé intéressante. C’est un lieu avec différentes familles qui partagent une cuisine, une salle de bains, le type d’appartement dans lequel j’ai grandi, comme beaucoup d’autres. Cela aurait été un travail d’historien, mais conçu comme un roman. Le problème n’était pas côté roman mais côté histoire : j’ai compris que je ne pourrais pas retrouver la trace de la majeure partie des habitants d’un même appartement. Je suis passé d’un appartement à un autre, puis à un bâtiment pour atterrir dans le plus grand immeuble de l’Union soviétique. Mon sujet de départ impliquait plusieurs étrangers rassemblés sous le même toit dans un espace réduit et j’ai terminé avec une énorme population, membres de l’élite pour la plupart, élevés tous ensemble dans la même foi.

Quand avez-vous décidé de choisir la Maison du Gouvernement ?

En 1997. Je savais que je disposerais de beaucoup d’éléments. Il y a un roman de Iouri Trifonov, la Maison du quai, paru en 1976 en Union soviétique. Tous les gens qui l’ont lu à l’époque voient ce bâtiment comme une sorte de symbole. Mon projet était de faire quelque chose de très différent, parce que ce texte est de la fiction. Je travaille sur l’histoire mais je vois aussi cela comme un travail de littérature.

Pensiez-vous faire une histoire du bolchevisme ?

J’ai réalisé que j’étais effectivement en train d’écrire sur le bolchevisme. Parler d’un appartement communautaire consistait aussi en un récit sur la révolution russe à travers plusieurs histoires de familles.

Votre première partie compte 400 pages sur les prémices de cette maison…

Mon plan originel était de contenir l’histoire dans un bâtiment, avec sa construction, et de la peupler avec des habitants et leurs familles, puis de les regarder mourir. Ce devait être un livre facile à lire. Mais ce qui leur est arrivé à l’intérieur du bâtiment, aux familles, à la révolution, ne pouvait pas être compris à moins de commencer plus tôt, au tournant du siècle, quand de jeunes garçons et de jeunes filles se convertissaient au socialisme. C’est pourquoi ce prologue n’a cessé de croître pour devenir ce qu’il est.

Comment avez-vous travaillé ?

Il y a un petit musée dans ce bâtiment, avec quelques dons d’anciens résidents. Mais l’essentiel vient des archives institutionnelles. J’ai aussi interviewé 60 personnes, majoritairement des femmes qui y ont habité et qui m’ont parfois montré leurs papiers de famille, des lettres, des photographies… Ce sont les documents les plus intéressants. Je savais bien sûr que je n’allais pas écrire sur la totalité des résidents des 505 appartements. J’ai beaucoup compulsé pour choisir mes personnages.

Etait-ce important d’avoir des gens représentatifs d’un mouvement de l’histoire ?

Je voulais avoir une représentation équitable de l’histoire et des différentes facettes de la vie soviétique, caractéristiques de différentes sortes de gens, même s’ils étaient tous de la même génération. Encore une fois, mon idée était de faire comprendre pourquoi ces gens ont été tués et de faire ressentir l’étendue de la tragédie. J’avais besoin de les appréhender d’abord comme des idéalistes, mais aussi comme des meurtriers de masse, des administrateurs compétents, des écrivains prolifiques… Et plus je pensais à la révolution, et aux gens qui la représentaient, plus je pensais à un texte épique. C’était moins un roman historique qu’un texte épique, couvrant la vie humaine, les histoires de familles liées les unes aux autres et à des événements plus largement historiques.

La littérature était-elle à ce point capitale dans la vie des bolcheviks ?

La littérature était extrêmement importante, elle arrivait en seconde place après la révolution. Ils passaient beaucoup de temps à lire des romans russes et occidentaux du XIXe siècle. La majeure partie de ce qu’ils avaient lu en prison était de la fiction reliée à la révolution et au marxisme. La littérature produite dans l’Union soviétique à cette époque tendait à mythologiser la vie soviétique. Platonov, par exemple, a décrit la construction de la Maison du Gouvernement, de la «maison éternelle»comme il l’appelle, qui est pour lui une métaphore de la construction du socialisme. La littérature est partout, leur vie est impossible à comprendre sans cela. Et jusqu’à un certain degré, la littérature est la raison pour laquelle le bolchevisme a échoué, pourquoi les pères ont échoué à transmettre leur foi aux enfants.

Pourquoi ?

Ces gens ont été arrêtés, condamnés pour trahison. Certains avaient des doutes sur le fait de vivre dans le bâtiment le plus prestigieux de l’Union soviétique, dans une forteresse séparée du reste du pays. Nombre d’entre eux se sont sentis coupables parce que l’accomplissement de la prophétie avait été reporté. Le fait que ce ne soit pas advenu et le fait de vivre d’une manière qu’ils n’avaient pas anticipée les poussaient à se sentir coupables. C’était peut-être en partie de leur faute.

Quand les gens me posent des questions sur le fait d’avoir grandi sans religion en Union soviétique, je réponds que de la religion, j’en ai eu. Il y avait ce que j’appelle «la religion Pouchkine». Les habitants de la Maison du Gouvernement ont reconstruit tout le système éducatif soviétique non pas autour de Marx, Lénine ou Staline, mais de Pouchkine et Tolstoï. C’est ironique, mais la culture reçue par les enfants de bolcheviks était majoritairement littéraire. C’était d’une importance énorme dans leur vie. Ils se servaient de la littérature pour imaginer leur présent et leur futur.

La thèse du bolchevisme comme secte millénariste n’est pas nouvelle, mais c’est une ligne forte de votre livre…

J’ai adopté une vue plus large. Je n’argumente pas sur le fait que le communisme était quelque part la continuation d’une tradition religieuse russe. Je rejette le concept de religion parce que cela pousse à diviser le monde en croyances, religieuses ou pas. J’ai découvert que mes personnages, dans leurs écrits, utilisaient le mot «foi» tout le temps. Ils pensent l’histoire comme un mouvement. Quand ils parlent de leur parti politique, ils le qualifient eux-mêmes de parti «d’un nouveau type». Ils pensaient le monde dont ils avaient hérité comme une Babylone corrompue, un monde d’injustice, d’inégalités, de ténèbres. Ils voyaient leur révolution comme une destruction violente du vieux monde et de ses fondations. Peu importe que ce soit religieux ou pas. C’est proche des premiers chrétiens, des mormons, et de ceux qui ont commis des suicides de masse… c’est un très vieux phénomène.

Je ne dis pas que le bolchevisme est comme les autres, mais il appartient à la même classe, dont la définition la plus brève serait «un mouvement dont les membres croient en la destruction totale de l’ordre existant dans leur vie». Les bolcheviks ont pris le pouvoir à Babylone dans le temps de leur vie. Dans la même vie, vous avez l’accomplissement incroyable de la prophétie. Mais toutes les prophéties millénaristes échouent. Les bolcheviks ont été remarquablement victorieux au début et remarquablement tragiques après avoir trébuché.

Pourquoi ne perçoit-on guère Staline dans votre livre ?

Lénine était infaillible. Lénine était un vrai prophète. Il n’a pas uniquement rêvé, il a mené son peuple, comme Moïse, à la terre promise. Staline était son héritier légitime. Il a incarné le parti. Il n’est pas dans l’histoire que je raconte parce qu’il n’était pas un sujet de l’agonie intérieure dont ont souffert mes personnages et dont ils sont morts. Si vous pensez à la majorité des romans historiques, de Victor Hugo à Walter Scott, les grands héros existent habituellement hors de la scène. Et les personnages principaux sont de plus petites gens.

Mais c’est une histoire sanglante. N’est-il pas tentant de commenter ?

Je voulais que les personnages et les événements parlent d’eux-mêmes. J’essaye de suggérer différentes manières de comprendre, mais je laisse le lecteur décider. Par exemple, l’un de mes personnages, Mironov, était exécuteur professionnel. Il se considérait comme un idéaliste révolutionnaire, mais il est aussi celui qui a lancé la grande terreur et organisé le meurtre de familles entières. C’est une sorte de monstre. Un jour, il ne veut pas aller travailler et le téléphone n’arrête pas de sonner, jusqu’à ce que la police secrète vienne le chercher. Avant de se rendre, il a marché pendant sept heures dans la nuit, sous la neige. Il sera torturé et tué, comme d’autres gens à cause de lui. Je n’ai pas à dire au lecteur si c’est une punition suffisante ou pas. C’est là.

J’ai deux épigraphes : un de Georges Perec, extrait de la Vie mode d’emploi, et le second de Faust, qui est très important pour mon histoire et la vie de ces gens. Il est sur la difficulté de juger et sur le diable. Vous savez, Méphistophélès se plaint qu’il est devenu très difficile de se saisir des âmes et de les garder…

Frédérique Roussel

http://next.liberation.fr/livres/2017/12/27/yuri-slezkine-les-bolcheviks-pensaient-le-monde-comme-une-babylone-corrompue_1619175

Yuri Slezkine La Maison éternelle, une saga de la révolution russe Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Gendre, Pascale Haas, Christophe Jaquet et Charlotte Nordmann. La Découverte, 1 296 pp., 27 €.

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La joie ?

5 Janvier 2018, 04:48am

Publié par Grégoire.

La joie ?

« Je lui dis que ma sortie je n’y pense jamais. Jamais. Je lui dis que j’ai cette vie là à aimer et que c’est bien assez. Je lui dis que je ne veux pas de son espoir parce que l’espoir est un poison : un poison qui nous enlève la force d’aimer ce qui est là. »

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Chaque jour, la meute médiatique réclame son lot d'accusations..

4 Janvier 2018, 04:34am

Publié par Grégoire.

Chaque jour, la meute médiatique réclame son lot d'accusations..

L'affaire Weinstein a provoqué un élan formidable, une nécessaire prise de conscience -que seul un salaud ou un fou oserait discutailler. Mais tandis que, peu à peu, une parole se libère et que des monstres paient pour leurs actes, d'autres paroles s'étouffent et une toute autre espèce de monstre semble s'être libérée. Difficile de m'exprimer dans un désert consensuel. Peur de commettre des maladresses. Peur d'offenser des femmes, proches ou inconnues, en posant de simples questions. Fatigue aussi, d'avance, de la cohorte des haineux cuirassés de mauvaise foi, des phrases sorties de leur contexte, de ce cirque numérique d'où l'on ne sort que sali, simplifié, estropié. Ces questions qui me taraudent, ces inquiétudes qui me traversent depuis maintenant plusieurs semaines, nombre d'amies à moi les expriment en privé. Sauf que c'est moi -un homme- qui m'apprête à les transcrire. Moi et cette (fausse) réputation de gars très content d'en être un, moi et mes dix casseroles de plaisanteries douteuses que la toile saucissonna pour mieux les recycler. Bref, terrain délicat. Tout à perdre, rien à gagner. Si ce n'est de se sentir libre. Libre de se tromper. Un peu. Beaucoup. Peu importe. Dans un couple, tout sauf le silence, dit-on. Or on vit tous en couple avec notre conscience.

 

Il se trouve qu'avant-hier, je reçois sur Facebook le message d'une journaliste que je connais un peu et qui, par ailleurs, a toute ma sympathie. Elle travaille pour le site d'un célèbre magazine et me demande, sans sourciller, si je n'aurais pas "en magasin quelques infos croustillantes concernant des agressions sexuelles commises dans le milieu du showbiz". C'est la troisième journaliste à me poser cette question. Je lui réponds que "non, des types lourds, il y en a, oui, des producteurs un peu foireux obligés –croient-ils- de faire miroiter des rôles pour draguer les nanas, oui, à la pelle, sans doute, mais des agressions, des tentatives de viols, que je sache, non, pardon, je suis vraiment navré de ne pouvoir vous rendre service!". Elle insiste, "Même pas un dérapage? Oh vous avez bien quelques noms...". Par curiosité, je lui demande ce qu'elle range dans la case "dérapage". "Je ne sais pas, m'explique-t-elle, vous avez plein de copines actrices, y en a bien une qu'un type connu aurait chauffée de façon insistante, ça va du pelotage de nichons à la grosse main au cul, des gestes déplacés, en boîte, quand vous sortez, des types qui proposent des partouzes...". Et elle de conclure, comme s'il s'agissait d'un échange d'autocollants dans une cour de récré: "Votre nom ne sera pas cité et je vous revaudrai ça... Réfléchissez, je vous en supplie, un seul nom me suffira".

 

"Un seul nom me suffira".

Je dois avouer qu'à ce moment-là, j'ai été pris d'un petit vertige, mêlant colère et inquiétude face au monde qu'elle dessinait.

 

"Chère X, à quoi jouez-vous exactement? S'agit-il pour vous d'un jeu? D'une chasse? Quel est le but? Libérer la parole des victimes d'agressions ou trafiquer du clic pour vos médias malades? Est-ce chipoter sur les vertus d'une parole libérée que de déplorer cette façon de tout mélanger avec une gourmandise obscène, prenant le risque de discréditer un combat salutaire et d'offenser les vraies victimes? Dans le même sac d'indignité: les agressions, les tentatives de viol et les dragues de lourdingues? Confondus: les traquenards de pervers et les soirées libertines, les prédateurs et les machistes? Sommes-nous prêts à salir l'honneur de gens dont le seul tort serait d'être pathétiques? Va-t-on judiciariser la nullité et la connerie? Dans votre boîte à "porcs" célèbres, sautant à pieds joints sur le traumatisme des victimes, pourquoi n'iriez-vous pas jusqu'à dénoncer les infidèles notoires (l'infidélité n'est-elle pas ressentie par la personne trompée comme un profond traumatisme)? Et, partant de là, non contents de nourrir une guerre des sexes apparemment fort lucrative, que fait-on des drogués, des acteurs tyranniques et des metteurs en scènes obsessionnels, ceux-là qui vexent leurs équipes, leurs assistants, leurs proches (et –qui sait- leur conjoint)? Et les radins, chère X? C'est minable d'être radin, non? Voulez-vous que je vous dresse la liste de celles et ceux qui se font gifler pour lâcher trois euros alors qu'ils gagnent un max?

 

Pardonnez ma colère mais je ne supporte plus cette curée moyenâgeuse qui, sous prétexte d'un monde plus sain -plus juste, plus respectueux, plus égalitaire, bref, meilleur- nous monte les uns contre les autres et nous transforme, sinon en gibier, du moins en braconnier de son voisin".

Après deux heures de silence, elle a fini par me répondre: "En gros, je suis d'accord avec vous. Mais c'est un cycle. C'est l'époque qui veut ça."

"C'est l'époque qui veut ça"...

Pour les milliers de pisse-froid qui m'intenteraient ce procès, je m'empresse de rappeler que j'applaudis à quatorze mains toutes celles dont la parole libérée a permis de libérer celles de nombreuses victimes anonymes, décourageant peut-être l'assaillant qui sommeille dans la caboche pervertie de petits et grand patrons tapis dans leur bureau. Ces femmes, je les soutiens avec d'autant plus de vigueur que certaines sont des amies et que je sais les supplices qu'elles ont pu endurer. Ni l'argent ni le pouvoir ne permet d'abuser du corps de quiconque sur cette terre. Un monde libre, c'est un monde où les femmes sauront que les hommes sauront qu'en tentant d'abuser d'elles ils seront punis. Un monde libre, c'est ce monde où les femmes devraient pouvoir refuser n'importe quelle proposition graveleuse sans que leur carrière professionnelle puisse en être affectée. C'est un monde où ma petite sœur, mes amies, ma fiancée et toutes les autres pourront se balader dans la tenue de leur choix sans qu'un connard s'arroge le droit de leur parler, de les regarder ou de les toucher comme si elles méritaient d'être traitées comme des jouets.

Un monde libre, c'est AUSSI un monde où on aurait le droit d'exprimer publiquement ses craintes quant aux dérives liberticides que semblent autoriser les combats de société. Il n'y a pas qu'un seul discours, jamais. Ceux qui le prétendent sont des tyrans. Et ce n'est ni regretter ni freiner la libération d'une parole que d'en proférer d'autres, pas "contre" mais "en plus". Or, éternel paradoxe de toute révolution, voilà que des tribunaux publics tendent à museler l'expression du moindre doute ou de la moindre réserve. Sous prétexte qu'elle a osé s'interroger sur les vertus de l'utilisation systématique du mot "porc" (terme employé, en d'autres temps, par d'effroyables personnages), voilà Catherine Deneuve, personnalité libre et combative s'il en est, traitée de "traîtresse rétrograde", "sourde aux souffrances des femmes". Y avait-il urgence à dispenser des leçons de féminisme à celle qui, mettant jadis sa popularité en jeu, participa à de nombreuses luttes en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps? La question qu'elle pose n'a pourtant rien d'inique: la gravité supposée d'un acte -associée à la nécessité d'une dynamique de libération de la parole- autorisent-elles le piétinement de la présomption d'innocence- un principe longtemps défendu par ceux-là-même qui se prétendent progressistes? Faut-il vraiment se réjouir que les réseaux sociaux et les sites d'actualité soient devenus le vestibule des tribunaux d'assise? On répondra à cela que les cas de dénonciations nominatives sont marginaux et que, merde, après tout, on ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs. Sauf que les œufs, en l'occurrence, ont (parfois) une dignité, une femme (ou un mari) et des gosses.

La dérégulation absolue des médias, dont l'éthique a depuis longtemps péri sous les crampons de la course aux clics, l'omnipotence des réseaux sociaux (dont chacun sait qu'ils n'exaltent pas précisément la part la plus sage de nous-mêmes!) ne devraient-elles pas, au contraire, nous obliger à redoubler de vigilance quant aux principes de précaution? Chaque jour, la meute réclame son lot d'accusations (quelle que soit la gravité des actes dénoncés), puis hop, les médias improvisent un procès expéditif et, dans la foulée, c'est la mise au pilori, les médailles qu'on retire, la statue qu'on déboulonne, un honneur qu'on déchiquette. "Un seul nom me suffira" m'écrit cette journaliste. Est-ce vraiment ce monde-là qu'on souhaite léguer à nos bambins? Un monde où la vertu (privée, politique, financière) serait d'abord inspirée par la peur du lynchage numérique et de la délation publique, le tout encouragé par des médias ouvertement opportunistes?

Une fois de plus, que ce soit clair: il ne s'agit pas de tremper dans la même baignoire de honte l'horrible affaire Weinstein (fruit d'une enquête journalistique de fond, corroborée par divers témoignages aussi fiables qu'accablants) et le système nauséabond qu'elle semble avoir légitimé.

Et si on relisait "La tâche" de Philip Roth –qui, en 2000, dans le contexte de l'affaire Lewinsky– décrivait par le menu les conséquences funestes d'une chasse aux sorcières, fût-elle perpétrée au nom du "progrès moral"?

Et si on matait sur Netflix le documentaire consacré à Anthony Weiner, ce candidat à la mairie de New York que la meute conspua après que des médias ont diffusé quelques sextos échangés sur Facebook avec des inconnues?

Et si on revoyait "La chasse", le grand film de Vinterberg?

Et si on s'interrogeait deux secondes sur ce qui s'est passé mardi, lorsqu'un acteur a révélé –via le site Buzzfeed (organe qui est au Times ce que Morandini.com est au Monde)- qu'en 1986, après une soirée arrosée, Kevin Spacey avait tenté d'avoir des rapports avec lui? L'acteur en question n'avait que 14 ans et Spacey 26: on est d'accord, ça pue. Bourré ou pas, ça chlingue. Peut-être va-t-on apprendre demain que Spacey a agressé des dizaines de personnes. Mais faut-il vraiment se réjouir qu'il n'ait pas fallu 10h à Netflix pour annoncer la fin de la série House of Cards et moins de 24h à l'académie des Emmy Awards pour renoncer à lui remettre une statuette d'honneur?

Un monde libre, c'est d'abord un monde où un adulte ne cherche pas à se taper un adolescent, certes (quel taré dirait le contraire?), mais c'est aussi un monde où on ne condamne pas les gens sans enquête, sans procès, sur des déclarations balancées par un type vingt ans plus tard sur internet.

Justice expéditive. Peines lourdes et immédiates. Prononcées par ceux-là même qui, avant-hier, à d'autres procès, réclamaient l'analyse rigoureuse. Plus de dialogue, plus de débat: La guerre? Se résoudre à ce qu'un homme ne soit plus que le miroir des fautes qu'il a commises à un moment de sa vie? Le siffler, comme cette foule a sifflé Polanski lundi soir à Paris? Condamner ceux qui projettent les films qu'il a tournés? Vraiment? Qu'on réclame qu'il soit jugé est une chose, mais qu'on insulte ceux qui défendent son œuvre n'en est-elle pas une autre? Quand bien même mériterait-il de subir, quarante ans plus tard, les foudres de l'indignité, n'est-on pas libre de regarder les films, d'écouter les chansons ou de lire les livres d'hommes et de femmes ayant fait preuve d'un comportement abject? Vais-je cesser de me déhancher sur une chanson de Michael Jackson ou de Jim Morrison sous peine de me voir désigné comme complice des saloperies dont ils furent accusés? Va-t-on interdire une expo sur Jean Genet, accusé de pédophilie et de vol? Va-t-on nier le tournant littéraire que marqua "Le festin nu" de William Burroughs ou le "Voyage au bout de la nuit" de Céline, sachant que l'un tua sa femme d'une balle de revolver et que l'autre collabora à un régime génocidaire? Ne peut-on plus parler, creuser et réfléchir?

Je ne pense pas qu'habiter ce monde-là nous soit vraiment profitable. Je ne pense pas que toutes les femmes se reconnaissent dans ces méthodes. Ni qu'on se sente plus libre en se faisant ainsi la guerre. Du moins je m'interroge. Parce que j'en ai besoin. Et que j'en ai le droit.

À présent, lâchez-vous...

Nicolas Bedos, Auteur, acteur metteur en scène

http://www.huffingtonpost.fr/nicolas-bedos/un-seul-nom-me-suffira-quand-la-liberation-de-la-parole-vire-a-la-guerre-des-sexes_a_23262930/?ncid=fcbklnkfrhpmg00000001

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Les vivants absolus

2 Janvier 2018, 03:08am

Publié par Grégoire.

Les vivants absolus

Vite, j'allume une bougie pour toi dans le jour pluvieux. Vite parce que tu es morte en 1886 et que les morts se déplacent à la vitesse de la lumière. J'ai un peu de retard sur toi, Emily. Emily Dickinson, mademoiselle nerfs d'acier, coeur d'ambre avec un ange pris dans la résine. La droiture de la flamme, le bloc intraitable de la cire avec sa base de ténèbres : pas de doute, cette bougie brille dans ta chambre à Amherst en même temps que dans le salon ici, dans la forêt. Mais comme tu es rapide. Les chevaux noirs de tes poèmes, à peine on les regarde, ils se cabrent, ruent, s'enfuient. Pourquoi je t'écris : parce que tu m'as cassé le coeur - comme une petite fille saisie par l'orage brise net le jouet d'un petit garçon, exactement comme ça. Je lisais un long poème méconnu de toi. Et à force de peser sur lui, de le mâcher et remâcher en son anglais et dans ses diverses traductions, comme ce jus guérisseur que les dents indiennes arrachent aux herbes - je t'ai vue. Aussi présente que cette bougie. Aussi folle de clarté. Ce qu'il montrait, ce poème : toi. Toi allongée sur un lit, avec les astres de tes morts tournant autour de ton âme. Emily.

Il faut tellement de silence pour être vivant, une puissance presque inhumaine de refus. Les peuples ont leurs diables et leurs anges. Ils ont aussi leurs poètes qui sont un peu des deux. À toi seule, tu sauves toute l'Amérique. Ce que tu découvres est si pur que tu dois à chaque seconde le taire. Les plus sensibles perdront toujours, mais quelle gloire leur défaite. Les roses par monceaux les acclament. L'air se souvient d'eux, pas du nom des vainqueurs. Emily, si adorablement violente. Malade, sans doute. Hystérique, sûrement. Sainte, peut-être. Mais quel joyau en robe blanche, ce corps qui vieillit à Amherst, ta manière de passer la vie comme une fleur, plantée dans ton enfance, la terre de tes terreurs, indéracinable. Les anges t'ont élue plus belle fleur d'Amérique. Tu craignais de mourir, tu avais hâte de mourir, tu pressais le raisin du langage, tu regardais couler le long de tes doigts ce vin de vigueur, les mots de la hache et du tendre. La bougie cligne de l'oeil à ton corps allongé dans le sous-bois du salon. Une bougie fait ton âme. Les pauvres dans la rue ont une main longue de dix kilomètres, qui vous décapite. Mais dans leurs yeux tu as ta chambre, un je-ne-sais-quoi de vivace, brillant mille fois plus que toutes les preuves du désastre. Emily, c'est péché d'écrire aussi vrai. Avant de sortir, je soufflerai sur la bougie mais je sais que tu resteras là, à m'attendre. D'ailleurs tu es partout. Nous sommes entourés de vivants absolus. Nous ne les voyons pas. Les autres, ceux que nous voyons, ce sont ceux qui croient vivre. 

Par la porte ouverte de la grange, deux hirondelles jouent à Pearl Harbor. 

Tu as raison : ne parlons jamais de ce qui est le plus précieux. On nous le volerait, ou cela mourrait d'être dit. 

Christian Bobin.

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