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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Il faut que la nuit s'épaississe, pour que les étoiles apparaissent !

31 Décembre 2017, 04:52am

Publié par Grégoire.

Il faut que la nuit s'épaississe, pour que les étoiles apparaissent !

Lorsque l’on gratte la façade que chacun affiche de soi-même, le constat est décapant : il y a notre personne apparente, qui joue son rôle d’aller bien et il y a l’enfant intérieur, écrasé par des exigences tyrannisantes. Cet enfant se voit dans ce monde qui crève la bouche ouverte : essayant de ne pas être englouti par le diktat du volontarisme ambiant, il se dope d’excès de biens matériels, d’overdose d’affectivité et d’hyper-connexion.

Parce que nous refusons de reconnaitre que nous ne sommes rien -ou pure gratuité- nous nous réduisons à ces excès bruyant de déterminations, ces rôles qui nous donnent une petite supériorité, ou faisons -par exemple- de la foi, une «quasi-évidence» qu’on doit matériellement annoncer comme ‘normale’, claire et certifiée conforme.

Et, on essaie de se rassurer par un narcissisme qui se révèle être un des vices les plus exaspérants aujourd’hui : la bonne conscience. Nous sommes tellement contents de nous. Tellement satisfait !

Qui d’entre-nous ne fait pas tout pour cacher sa pauvreté existentielle, son manque abyssal de lumière ? Or, refuser nos états natifs d’intranquilité revient à organiser un désespoir qui pollue le monde : « tu dois, y’a qu’à, faut qu’on » ! Car il nous est insupportable d’être existentiellement comme jeté dans ce monde ! Et nous refusons la vérité de notre personne : un être en état radical d’impuissance, d’incontrôle et pur mendiant.

Ces quêtes intempestives de résultats, ces courses à l’efficacité, obstruent et empêchent toutes possibilités pour la vrai Lumière, le vrai sens de nos jours, de jaillir de nos nuits et nous faire entrer dans autre chose que nous-mêmes. 

Quel est le témoignage que le monde attend ? Celui de gens qui « savent », rassurés et rassasiés, réduisant le mystère humain à des schémas à accomplir et qui ne transmettent en fait qu’eux-mêmes, ou de personnes qui vont jusqu’au bout de la reconnaissance de leur néant, d’êtres perdus, mais laissant alors jaillir malgré eux une Lumière qui les dépasse ?

Quand on est vraiment perdu, on ne sait plus ce qu’on attend… là seulement, on peut se laisser trouver, par Celui qui, désespérément, nous cherche dans cette vie impossible.

Grégoire.

 

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À Noël, regardez-vous le nombril !

29 Décembre 2017, 04:24am

Publié par Grégoire.

À Noël, regardez-vous le nombril !
Le narcissisme est devenu notre seconde peau. Tous les « moi je » personnels ou communautaires sont de mise. Chacun se replie, protégeant d’oripeaux victimaires son égocentrisme cabossé. Les chrétiens cultivent leur identité, leurs crèches, leurs avantages acquis et leur héritage résiduel. Les ronds se réfugient dans la dénonciation de la « grossophobie ». Les « racisés » s’enferment dans la « non-mixité militante », où ils se retrouveront portes closes, sans les autres, pour mieux dénoncer l’ostracisme dont ils seraient l’objet. Les je-ne-sais-quoi soupirent après leur « je-ne-sais-qu’isme » trop peu reconnu. On ne quitte plus son petit soi douillet et blessé.
 
À Noël, regardons-nous donc le nombril, comme tout le monde. Mais regardons mieux. D’un point de vue chrétien, en tout cas, en nous, il n’y a pas nous, notre petite personne, notre petite Église, notre petite secte politique, ethnique ou idéologique. En nous, il y a plus fort que nous, c’est le Dieu tout-puissant qui se fait tout-faible. Je ne dis rien là de très original. Je me contente de reprendre l’un des grands thèmes de la théologie depuis les Pères de l’Église jusqu’aux mystiques rhénans, ces génies de la foi médiévale. À Noël, quelque chose naît en nous. Ce quelque chose, c’est le Tout-Autre. C’est Jésus. Nous ne mettons pas un santon dans la crèche pour parfaire la déco ou parce que « c’est notre culture et notre fierté », nous devenons Dieu. C’est tout de même plus ambitieux. « Dans cette naissance, Dieu nous devient tellement nôtre que personne n’a jamais eu une si intime possession. Il est nôtre, cet enfant, tout à fait nôtre, nôtre plus que tout autre bien. Il naît à chaque instant et sans cesse en nous », écrivait le dominicain Jean Tauler, au XIVe siècle. Bref, il se passe quelque chose en nous qui vaut toute l’attention, tout l’or, l’encens et la myrrhe du monde. « Fais silence, et le Verbe de cette naissance en toi sera prononcé et tu pourras l’entendre », conseillait Tauler.
 
C’est donc en nous que ça se passe. Mais les choses se compliquent aussitôt. Car ce dedans, c’est un dehors. Le pape François, par exemple, ne cesse d’appeler à une Église « en sortie ». Il peut sembler bien dérangeant qu’il donne l’impression de parler plus souvent des autres que de son propre troupeau, comme s’il était le gardien de nos frères plus que de nos biens, ou comme s’il pouvait devenir le pasteur universel. Les Rohingyas, les migrants, les personnes traitées comme des « déchets »… la liste est longue, pénible, culpabilisante. On aimerait bien qu’il s’intéresse un peu à nous. À nos problèmes, qui sont urgents. À nos mérites, trop peu reconnus. Pourtant, le mouvement de soi vers l’autre est le mouvement même de l’Incarnation, le vrai miracle religieux du christianisme. Il fait l’universalité de cette confession et fonde à la fois son implication sociale et sa profondeur spirituelle.
 
Reprenons un instant le fil de la pensée de Tauler : « C’est en écoutant et en se taisant que l’on va au-devant du Verbe. Sors de toi-même, et il entrera. Plus tu sors, plus il entre. » À Noël, Marie et Joseph sont partis de chez eux. Vers eux viennent les bergers et les mages. Chacun se trouve appelé hors de son chez-soi égotique. C’est l’un des paradoxes les moins souvent soulignés de la plus familiale de toutes les fêtes, celle où, par excellence, on aime se retrouver autour du cercle le plus intime et le plus chaleureux. « Vide-toi afin de pouvoir être rempli. Sors afin de pouvoir entrer », disait déjà Augustin. Pour un peu, si j’osais, je vous souhaiterais de passer Noël dehors. Qui sait si Dieu ne va pas d’abord visiter ceux que nous avons oubliés dans la rue, le froid et la solitude ? Pour les mystiques en tout cas, les choses sont claires : Dieu ne peut emplir le cœur de ceux qui sont déjà tout pleins d’eux-mêmes.
 
Joyeux Noël à vous, et faites-vous l’âme libre !

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Cet enfant-là, donné, c'est ce que l'on attend toute la vie...

27 Décembre 2017, 04:37am

Publié par Grégoire.

Cet enfant-là, donné, c'est ce que l'on attend toute la vie...

Il marche. Sans arrêt il marche. Il va ici et puis là. Il passe sa vie sur quelque soixante kilomètres de long, trente de large. Et il marche. Sans arrêt. On dirait que le repos lui est interdit. Ce qu’on sait de lui, on le tient d’un livre.

Avec l’oreille un peu plus fine, nous pourrions nous passer de ce livre et recevoir de ses nouvelles en écoutant le chant des particules de sable, soulevées par ses pieds nus.

Rien ne se remet de son passage et son passage n’en finit pas. Ils sont d’abord quatre à écrire sur lui. Ils ont, quand ils écrivent, soixante ans de retard sur l’événement de son passage. Soixante ans au moins. Nous en avons beaucoup plus, deux mille.

Tout ce qui peut être dit sur cet homme est en retard sur lui. Il garde une foulée d’avance et sa parole est comme lui, sans cesse en mouvement, sans fin dans le mouvement de tout donner d’elle-même. Deux mille ans après lui, c’est comme soixante. Il vient de passer et les jardins d’Israël frémissent encore de son passage, comme après une bombe, les ondes brûlantes d’un souffle. Il va tête nue. La mort, le vent, l’injure, il reçoit tout de face, sans jamais ralentir son pas.

A croire que ce qui le tourmente n’est rien en regard de ce qu’il espère.

A croire que la mort n’est guère plus qu’un vent de sable.

A croire que vivre est comme il marche... sans fin

L’humain est ce qui va ainsi, tête nue, dans la recherche jamais interrompue de ce qui est plus grand que soi. Et le premier venu est plus grand que nous: c’est une des choses que dit cet homme. C’est l’unique chose qu’il cherche à nous faire entrer dans nos têtes lourdes. Le premier venu est plus grand que nous : il faut détacher chaque mot de cette phrase et le mâcher, le remâcher. La vérité, ça se mange. Voir l’autre dans sa noblesse de solitude, dans la beauté perdue de ses jours. Le regarder dans le mouvement de venir, dans la confiance à cette venue. C’est ce qu’il s’épuise à nous dire, l’homme qui marche: ne me regardez pas, moi. Regardez le premier venu et ça suffira, et ça devrait suffire. Il va droit à la porte de l’humain. Il attend que cette porte s’ouvre. La porte de l’humain, c’est le visage. Voir face à face, seul à seul, un à un.

Dans les camps de concentration, les nazis interdisaient aux déportés de les regarder dans les yeux sous peine de mort immédiate. Celui dont je n’accueille plus le visage---et pour l’accueillir, il faut que je lave mon propre visage---celui-là, je le vide de son humanité et je m’en vide moi-même. Il est juif par sa mère, juif par son père, éternellement juif par cette façon d’aller partout sans trouver nulle part un abri, merveilleusement juif par son amour enfantin des devinettes---comme l’oiseau qui interroge par son chant et reçoit pour toute réponse une pierre et chante encore, même mort chante, encore, encore, encore, bien après que la pierre qui l’a tué est redevenue friable, poussière, silence, moins que silence, rien, et toujours cette vibration du chant pur dans le rien manifesté du monde. 

La mort est économe, la vie est dépensière. Il ne parle que de la vie, avec ses mots à elle: il saisit des morceaux de la terre, les assemble dans sa parole, et c’est le ciel qui apparaît, un ciel avec des arbres qui volent, des agneaux qui dansent et des poissons qui brûlent, un ciel infréquentable, peuplé de prostituées, de fous et de noceurs, d’enfants qui éclatent de rire et de femmes qui ne rentrent plus à la maison, tellement de monde oublié par le monde et fêté là, tout de suite, maintenant, sur la terre autant qu’au ciel.

C’est une pesanteur des sociétés marchandes et toutes les sociétés sont marchandes, toutes ont quelque chose à vendre que de penser les gens comme des choses, que de distinguer les choses suivant leur rareté, et les hommes suivant leur puissance. Lui, il a ce coeur d’enfant de ne rien savoir des distinctions. Le vertueux et le voyou, le mendiant et le prince, il s’adresse à tous de la même voix limpide, comme s’il n’y avait ni vertueux, ni voyou, ni mendiant, ni prince, mais seulement, à chaque fois, deux vivants face à face, et la parole dans le milieu des deux, qui va, qui vient.

Ce qu’il dit est éclairé par des verbes pauvres; prenez, écoutez, venez, partez, recevez, allez. Il ne parle pas pour attirer sur lui une poussière d’amour. Ce qu’il veut, ce n’est pas pour lui qu’il le veut. Ce qu’il veut, c’est que nous nous supportions de vivre ensemble. Il ne dit pas: aimez-moi. Il dit: aimez-vous. Il y a un abîme entre ces deux paroles. Il est d’un côté de l’abîme et nous restons de l’autre. C’est peut-être le seul homme qui ait jamais vraiment parlé, brisé les liens de la parole et de la séduction, de l’amour et de la plainte. C'est un homme qui va de la louange à la désaffection et de la désaffection à la mort, toujours allant, toujours marchant. Il ne fait pas de l’indifférence une vertu.

Christian Bobin

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Les babioles

26 Décembre 2017, 05:02am

Publié par Grégoire.

Les babioles

Les babioles

Mon petit garçon avec ses yeux pensifs

ses gestes et ses mots tranquilles de grande personne 

m’a désobéi pour la septième fois, 

et je l’ai frappé, je l’ai renvoyé

durement sans l’embrasser, 

car sa mère qui était patiente est morte.

Puis j’ai eu peur que le chagrin l’empêche de dormir 

et j’ai été le voir dans son lit, 

mais il était dans un profond sommeil 

paupières battues et cils encore mouillés 

de son dernier sanglot.

Alors, ému, je l’ai embrassé 

et mes larmes remplaçaient les siennes, 

car sur une table tirée à son chevet 

il avait mis à portée de sa main

une boîte de jetons et une pierre veinée de rouge, 

un bout de verre usé par la plage

et six ou sept coquillages, 

une bouteille avec des campanules, 

et deux sous français, le tout rangé avec soin 

pour consoler son pauvre cœur. 

Et ce soir-là, dans ma prière, 

j’ai pleuré, j’ai dit à Dieu :

Ah, quand à la fin nous serons couchés sans un souffle 

et que, morts, nous ne te blesserons plus,

tu te rappelleras de quelles babioles 

nous avons fait nos joies 

et comme nous avons peu compris 

ta grande loi de bonté. 

Alors tu ne seras pas moins père 

que moi dont tu as pétri l’argile, 

tu laisseras ta colère, tu diras : 

Voyons, ce sont des enfants.

 

Coventry PATMORE.

Recueilli dans Dieu en poésie, Présentation de Jean Grosjean,

Gallimard, Folio junior, 1984.

 

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Noël, c'est Dieu qui vient nous rendre la vie impossible...

25 Décembre 2017, 00:37am

Publié par Grégoire.

Noël, c'est Dieu qui vient nous rendre la vie impossible...

"J'éprouve de la méfiance vis-à-vis d'un imaginaire un peu trop chaleureux, romantique, "sucré". Noël n'est pas une jolie histoire, un joli rêve.

A Noël, je vois venir à ma rencontre un nouveau-né qui, déjà, est mon maître. Un enfant qui va me donner à manger comme on donne à manger à un nourrisson. Un enfant qui va m'apprendre des vérités élémentaires et pourtant tellement essentielles.

Il va m'apprendre que d'un côté il y a les stratégies, les calculs, la force la puissance, l'argent, la jalousie. Et que, de l'autre, il y a l'attention à l'autre, l'oubli de soi, le don, l'ouverture, la bonté.

A Noël arrive un enfant qui va nous rendre la vie impossible, mais sans cet impossible, il n'y a rien."

Christian Bobin. croire.com

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Il n'y a rien de nécessaire sauf d'être là, à chaque instant, de plus en plus...

23 Décembre 2017, 04:43am

Publié par Grégoire.

Il n'y a rien de nécessaire sauf d'être là, à chaque instant, de plus en plus...

" J’ai connu la sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien Cette sensation n'a jamais cessé de courir par-dessous les fatigues les lassitudes et même les désespérances Je tourne autour d'un mot : la bonté c'est la bonté qui me stupéfie dans cette vie elle est tellement plus singulière que le mal..."

"...La consolation c’est quelqu’un, quelqu’un qui prend un peu de feu du langage et qui nous le jette à la figure, comme un coup de canon, et qui nous arrache à cet empêchement de connaitre, qui nous sauve de l’illusion de trop connaitre, et qui nous déchire ce voile sur le réel et qui nous donne de recevoir : un chose ténue et délicate, comme le baiser d’une lumière sur notre cœur gris...  La vie à l’état pur aussi fine que l’air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse... 

La vie à l’état pur, telle qu’elle est en elle-même : oisive et patiente, abondante et mortelle, qui nous invite à être comme la terre nue, oublieuse d’elle-même, faisant même accueil à la pluie qui la bat et au soleil qui la réchauffe. 

Il n’y a rien de nécessaire sauf d’être là, à chaque instant, de plus en plus. "

Christian Bobin, extrait du minuscule et de l'imprévisible. 

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Où fabriquer des Saints ?

21 Décembre 2017, 04:50am

Publié par Grégoire.

Où fabriquer des Saints ?

 Il marchait devant moi, tenant son dromadaire au bout d’une longe passée dans l’anneau nasal. Il y a dix ans, la chose m’aurait parue normale ; J’étais alors en plein Hoggar entre Tamanrasset et l’Assekrem. Nos guides Touaregs marchaient avec la même prestance, le même détachement, à côté de leurs méharis. Nous regardions où nous posions le pied, eux posaient le regard sur l’horizon.

 Mais aujourd’hui nous étions en plein Tamanrasset. Je venais de traverser l’Oued, derrière les échoppes d’un marché, croisant des enfants fouillant les ordures entassées là, des femmes mendiantes, des hommes errants, des migrants attendant une embauche qui n’arriverait plus à cette heure trop tardive. Dans cette rue défoncée et encombrée, il marchait comme au milieu d’une piste. Tout de bleu vêtu, avec un chèche indigo déteignant sur la limite de sa peau tannée exposée au soleil. Au côté gauche de sa ceinture de cuir un sabre dans son fourreau battait sa jambe. Dans sa main gauche, une lance, droite comme lui, avait accroché un éclat de soleil, comme une tâche de sang. Il était là, anachronique. Ou bien était ce le monde qui tout d’un coup le devenait autour de lui ?

Je venais quelques minutes auparavant de croiser le chemin d’un acacia magnifique, poussé là Dieu seul sait comment. Sur trois côtés, des murs avaient du essayer en le cernant de le dompter et il tentait de fuir par le haut, les trompant à force de lenteur. Des centaines de sacs plastiques le fleurissaient de blanc, bleu, jaune, vert. Deux mondes se mélangeaient, bruissant d’un même étonnement. Rappelant à qui passait là que le vent peut aussi polliniser  la folie des hommes.

S’il existe des fabriques de Saints, Tamanrasset possède tous les facteurs pour en devenir une. Les ingrédients nécessaires y sont présents, misère, injustice, violence…. Et pourtant des cœurs battent à Tam, batatam, batatam…

Les Saints sont les quelques anticorps de passage dans ces zones de non droit. Charles de Foucauld ne s’y était pas trompé. Prophétique, sa mort l’attendait si patiemment qu’elle avait même eu le temps de se fabriquer un alibi, choisissant un jeune assassin apeuré. 

Le touareg en apparat et l’acacia en fleurs égarés mesuraient ce jour là la démesure du monde, d’un regard horizontal, d’une envolée verticale, releveurs d’un cadastre d’un Dieu dépossédé de sa création. De cette dépossession naît le Saint. 

Jean-François Debargue

 

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Facebook: «Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social»

19 Décembre 2017, 05:49am

Publié par Grégoire.

Facebook: «Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social»

Chamath Palihapitiya, ancien vice-président en charge de la croissance de l'audience du réseau social, dit ressentir une «immense culpabilité» pour ce qu'il a aidé à construire. Plusieurs anciens salariés sont très critiques.

Les ex-cadres de Facebook sont rarement tendres avec leur ancienne entreprise. Ex-vice-président en charge de la croissance de l'audience du groupe, Chamath Palihapitya s'est montré particulièrement amer lors d'un débat organisé en novembre à la Stanford Graduate School of Business, comme l'a repéré The Verge. «Je pense que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social», a-t-il jugé, en faisant part de «son immense culpabilité». S'il indique ne détenir aucune solution à l'heure actuelle, il préconise une «vraie pause» avec le réseau social, qu'il impose à ses propres enfants.

Chamath Palihapitiya s'attaque plus largement à l'écosystème des réseaux sociaux et sur l'addiction qu'ils suscitent. En ligne de mire, les boutons «J'aime», les cœurs, commentaires et autres recommandations personnalisées, lesquelles créent «des boucles fonctionnant sur la dopamine». Autant d'outils qui, selon lui, «sapent les fondamentaux des interactions entre les gens».

 

«Chamath a quitté Facebook il y a plus de six ans», se défend l'entreprise dans un communiqué. «À l'époque, Facebook était une entreprise bien différente. En grandissant, nous avons réalisé que nos responsabilités avaient elles aussi gagné en importance. Nous prenons notre rôle très au sérieux et travaillons dur pour nous améliorer».

 

«Vous ne le réalisez peut-être pas, mais vous êtes programmés»

«Vous devez décider de votre indépendance intellectuelle», a avancé l'ancien cadre de Facebook devant le parterre d'étudiants, estimant qu'ils étaient «programmés», qu'ils le réalisent ou non. Chamath Palihapitiya est loin d'être le premier ancien salarié du réseau social à se montrer aussi critique. Le créateur du bouton «J'aime» de Facebook, Justin Rosenstein, avait confié au Guardian sa volonté de bouder les réseaux sociaux Reddit et Snapchat et d'installer un filtre parental sur son propre téléphone, pour l'empêcher de télécharger toujours plus d'applications. «Il est révélateur que beaucoup de ces jeunes experts n'utilisent plus leurs propres produits», soulignait alors le quotidien britannique, «en envoyant leurs enfants dans les écoles élites de la Silicon Valley où les iPhones, les iPads et même les ordinateurs portables sont interdits.»

Ancien président du groupe, Sean Parker a expliqué début novembre à Axios que Facebook exploitait les vulnérabilités psychologiques humaines pour pousser les utilisateurs à publier toujours plus de contenus et obtenir, en récompense, des réponses et des mentions «J'aime». «Dieu seul sait ce qu'ils font aux cerveaux de nos enfants», s'était-il alors alarmé.

Les stratégies de persuasion déployées par les entreprises de la Silicon Valley pour retenir l'attention des internautes sont régulièrement pointées du doigt. Elles sont le fruit de la réflexion de neuroscientifiques, designers et développeurs et font l'objet de cours de «persuasion technologique» dans les plus grandes universités américaines. En mai 2016, un ancien ingénieur informatique de Google, Tristan Harris, a initié une prise de conscience sur le sujet. Dans un article Medium particulièrement relayé, il avait estimé que Google «piratait» l'esprit des gens, pour accroître leur engagement. Les effets d'une telle addiction sont encore méconnus.

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2017/12/12/32001-20171212ARTFIG00144-un-ancien-cadre-de-facebook-nous-avons-cree-des-outils-qui-dechirent-le-tissu-social.php

 

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L'absence d'un mort nous inonde de sa présence

17 Décembre 2017, 05:34am

Publié par Grégoire.

L'absence d'un mort nous inonde de sa présence

"Je ne parviens pas à toucher la pierre noire du silence, celle qui est au centre du langage, autour de laquelle pèlerinent mes phrases comme des anges aux ailes rouges. Ce que je veux te dire sans cesse se dérobe. Je le frôle lorsque je parle de ton sourire et de sa bienveillance native.

Il n'y a dans la vie que quatre ou cinq événements fondateurs, quatre ou cinq jaillissements de l'absolu. Ton sourire est un de ces événements qui enflamment la nuit où je m'en vais confiant.

Ton sourire comme le duvet d'un nid abandonné accroche la lumière éternelle."

Carnet du soleil 

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Western

15 Décembre 2017, 04:00am

Publié par Grégoire.

Génial !

Génial !

Un groupe de travailleurs allemands détachés est envoyé dans la province bulgare, à la frontière grecque, pour y construire une centrale hydraulique. Meinhard (Meinhard Neumann), le nouveau venu, observe d’un œil distant les signes de mépris que ses collègues adressent aux habitants d’un village voisin et les humiliations diverses qu’ils font subir à ces derniers. Quelque peu solitaire, il décide de faire connaissance avec les indigènes – qui figurent les Indiens des westerns classiques. Mais il s’attire, en retour, la méfiance des autres travailleurs allemands, et en particulier celle du chef de chantier, Vincent (Reinhardt Wetrek), qui voit en cet inconnu au bataillon un rival potentiel. Après un bref prologue allemand éloigné de tout genre cinématographique défini, le récit s’articule autour d’un principe, a priori assez simple, de duels et de confrontations que Valeska Grisebach va décliner selon des modalités et des échelles différentes. Une scène en particulier annonce cette dynamique du duel, en la plaçant de façon très explicite dans une logique de western : cadrés dans un plan d’ensemble, Meinhard et Vincent se font face pour la première fois sur le chantier bulgare. Champ/contrechamp : les deux hommes se toisent du regard et d’une certaine manière on les sent prêts à dégainer. À ce moment-là, cut abrupt. Western : avec une certaine insolence, le titre s’inscrit enfin à l’écran. Tout en signalant délibérément son désir de western, Valeska Grisebach matérialise ici le rapport même de son film au genre mythique qu’il va travailler et interroger : c’est qu’il s’agit moins d’adapter une grammaire classique à une réalité contemporaine que de puiser dans cette grammaire des formes immédiatement parlantes qui viennent donner à la narration une structure limpide, en même temps qu’elles la confrontent au risque de l’image d’Épinal.

Un risque que Valeska Grisebach prend avec entrain, sans jamais succomber aux sirènes de la citation. Car de même que Sehnsucht (2006) n’était un mélodrame que par spasmes et par échos, Western ne s’avère conforme à son titre que de façon très indirecte. Le film comporte certes son lot de topiques et de réminiscences du western hollywoodien : ici, une baignade mouvementée qui rappelle une scène d’altercation autour d’un point d’eau dans La Ville abandonnée (William Wellman, 1948), là, l’érection d’un drapeau allemand au sommet du camp qui, entre autres, évoque la scène finale de Sur la piste des Mohawks (1939) – où Valeska Grisebach substitue à la ferveur patriotique du film de John Ford une solitude très romantique face à l’immensité d’une nature sauvage. Mais ces instants, loin d’être figés dans un fétichisme cinéphile, communiquent surtout un sentiment d’incomplétude : ce sont des éclats fugitifs que Western dissipe dans ses détours imprévus.

Glissement progressif des signes

De fait, le film cherche moins à souligner des rapports de force binaires – Bulgares contre Allemands, hommes contre femmes, justes contre corrompus, Meinhard contre Vincent… – qu’à suggérer, par petites touches, l’effritement d’un ordre bien établi. C’est par exemple, dans la première scène de repas entre les ouvriers allemands, cet effacement de Meinhard au sein du groupe – effacement non pas ostentatoire, mais justement très discret –, qui met légèrement à distance la virilité presque débridée de ses camarades : en quelques plans très simples, Valeska Grisebach suggère d’emblée une friction entre deux masculinités aux antipodes l’une de l’autre.

Bien qu’il s’affirme très vite comme un être d’une grande sensibilité, en quête d’altérité, Meinhard n’est lui non plus pas épargné par ce climat d’incertitude et de flottement des valeurs. C’est ce que vient insinuer le motif du couteau, qui revient à plusieurs reprises, construisant une petite dialectique lapidaire. La première occurrence se produit au début du film, lorsque Meinhard accompagne quelques collègues partis cueillir des baies dans un champ – lequel s’avère appartenir à un paysan bulgare : deux habitants du village, qui passaient dans le coin, font savoir leur mécontentement auprès des Allemands. C’est alors que l’instigateur du vol sort un couteau et menace les deux Bulgares. Meinhard ordonne rapidement à son concitoyen de ranger son arme : c’est la première intervention du héros en faveur des autochtones. Plus loin, après un incident survenu avec Wanko – un adolescent du village –, l’oncle de celui-ci priera Meinhard de ne pas initier le jeune homme au maniement des armes – couteaux, fusils –, qui semblent alors cristalliser une sorte d’instinct tribal ; le signe d’une loi du talion aussi redoutée que réellement praticable. La promesse à laquelle il assure ici se tenir, Meinhard la violera néanmoins dans le dernier mouvement de Western, au détour d’une scène elliptique dans laquelle il confie son canif à Wanko – à la suite de quoi plusieurs Bulgares lui feront comprendre que, probablement aveuglé par son désir d’appartenance au groupe des villageois, il n’a pas su déchiffrer à temps les avertissements et les signes qui lui étaient pourtant envoyés.

Danse avec Meinhard

C’est peut-être dans cette manière très ténue de jouer avec l’ambivalence des signes et des signaux que Valeska Grisebach marque le plus nettement son attachement au genre. Nombre de héros de westerns du répertoire, fussent-ils ouvertement racistes, maîtrisent en effet parfaitement le langage des Indiens – que ce soit leur langue à proprement parler (James Stewart dans La Flèche brisée, de Delmer Daves) ou l’interprétation des traces qu’ils laissent dans le plan (John Wayne dans La Prisonnière du désert, de John Ford) –, ce qui instaure une passerelle tangible, fût-ce sur le mode du conflit, entre les deux communautés. Dans Western, la situation est donc inverse : Meinhard, outre qu’il ne maîtrise pas le bulgare, n’arrive pas à établir un partage clair entre le signe amical et le signe de désapprobation, l’accueil et le rejet. Si la langue hybride – faite de gestes et de phrases démembrées – qui naît des rencontres successives entre Meinhard et les villageois permet d’abolir en partie la frontière qui les sépare, elle reste dès lors l’objet d’un doute quasi permanent.

Pour autant, il serait dommage de réduire le film au constat d’une incompréhension générale : jusqu’à la fin, Western est un film de mouvements – mouvements des corps, mouvements des cœurs –, qui met au premier plan les revirements émotionnels de son héros. La scène de danse – à la tonalité très incertaine – sur laquelle Western se clôt parachève ainsi ce que Mein Stern et Sehnsucht, à travers des scènes similaires, avaient déjà quelque peu mis en forme dans l’économie propre à leur récit : ce moment décisif et étrange où un personnage, au bord du précipice, s’autorise à s’abandonner à sa douleur autant qu’à sa joie d’être au monde. Cadré de près et de profil, isolé au sein du plan, à l’écart de l’effervescence collective : c’est dans sa danse légèrement désynchronisée que l’on quitte Meinhard – on l’imagine rejoindre la jeune Nicole qui, dans une belle scène de Mein Stern, finissait par danser seule dans une boîte de nuit, et Markus, le héros de Sehnsucht,dont on n’a pas oublié la danse très libre, sur un tube de Robbie Williams, dans une scène cruciale du film. C’est bien cet abandon de la mise en scène à la danse un peu désaccordée du héros qui achève ici d’épaissir le mystère de ce Western tourné vers l’Est : Meinhard Neumann et Valeska Grisebach emportent avec eux, dans ses dernières inflexions contradictoires, le secret de leur film

par https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/western/

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L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous.

13 Décembre 2017, 05:40am

Publié par Grégoire.

L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous.

14 mai 1904

Mon cher Monsieur Kappus,

Un long temps s’est écoulé depuis votre dernière lettre. Ne m’en veuillez pas. Travail, soucis quotidiens, malaises m’ont empêché de vous écrire. Et je tenais à ce que ma réponse vous vînt de jours calmes et bons. (L’avant-printemps, avec ses vilaines sautes d’humeur, a été ici fortement ressenti.) Aujourd’hui je me sens un peu mieux et je viens, cher monsieur Kappus, vous saluer et vous dire de mon mieux (je le fais de tout cœur) diverses choses à propos de votre dernière lettre.

Vous voyez, j’ai copié votre sonnet parce que je l’ai trouvé beau et simple, et né dans une forme qui lui permet de se mouvoir avec une calme décence. De tous les vers que j’ai lus de vous ce sont les meilleurs. Je vous offre cette copie, sachant combien il est important et plein d’enseignements de retrouver son propre travail dans une écriture étrangère. Lisez ces vers comme s’ils étaient d’un autre, et vous sentirez tout au fond de vous-même combien ils sont à vous. […]

Ne vous laissez pas troubler dans votre solitude parce que vous sentez en vous des velléités d’en sortir. Ces tentations doivent même vous aider si vous les utilisez dans le calme et la réflexion, comme un instrument pour étendre votre solitude à un pays plus riche encore et plus vaste. Les hommes ont pour toutes les choses des solutions faciles (conventionnelles), les plus faciles des solutions faciles. Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir.

Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir (zu horchen und zu hämmern Tag und Nacht). Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi- même est un achèvement : l’homme en est peut- être encore incapable.

Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion. Il ne lui reste plus qu’à trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. Nulle région humaine n’est aussi riche de conventions que celle-là. Canots, bouées, ceintures de sauvetage, la société offre là tous les moyens d’échapper. Enclins à ne voir dans l’amour qu’un plaisir, les hommes l’ont rendu d’accès facile, bon marché, sans risques, comme un plaisir de foire. Combien d’êtres jeunes ne savent pas aimer, combien se bornent à se livrer comme on le fait couramment (bien sûr, la moyenne en restera toujours là) et qui ploient sous leur erreur ! Ils cherchent par leurs propres moyens à rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés. Leur nature leur dit bien que les choses de l’amour, moins encore que d’autres, importantes aussi, ne peuvent être résolues suivant tel ou tel principe, valant dans tous les cas. Ils sentent bien que c’est là une question qui se pose d’être à être, et qu’il y faut, pour chaque cas, une réponse unique, étroitement personnelle. Mais comment, s’ils se sont déjà confondus, dans la précipitation de leur étreinte, s’ils ont perdu ce qui leur est propre, trouveraient-ils en eux-mêmes un chemin pour échapper à cet abîme où a sombré leur solitude ?

Ils agissent à l’aveugle l’un et l’autre. Ils usent leur meilleur vouloir à se passer de conventions comme le mariage, pour tomber dans des conventions moins voyantes certes, mais tout autant mortelles. C’est qu’il n’est, à leur portée, que des conventions. Tout ce qui vient de ces unions troubles, qui doivent leur confusion à la hâte, ne peut être que convention. Les rapports qui naissent de telles erreurs portent un compromis en eux-mêmes, même s’il est en dehors des usages (en langage courant : immoral). La rupture même serait un geste conventionnel, impersonnel, fortuit, débile et inefficace. Pas plus que dans la mort qui est difficile, dans l’amour, lui aussi difficile, celui qui va gravement n’aura l’aide d’aucune lumière, d’aucune réponse déjà faite, d’aucun chemin tracé d’avance. Pas plus pour l’un que pour l’autre de ces devoirs que nous portons, cachés en nous-mêmes, et que nous transmettons à ceux qui nous suivent sans les avoir éclaircis, on ne peut donner de règles générales. Dans la mesure où nous sommes seuls, l’amour et la mort se rapprochent. Les exigences de cette redoutable entreprise qu’est l’amour traversant notre vie ne sont pas à la mesure de cette vie, et nous ne sommes pas de taille à y répondre dès nos premiers pas. Mais si, à force de constance, nous acceptons de subir l’amour comme un dur apprentissage, au lieu de nous perdre aux jeux faciles et frivoles qui permettent aux hommes de se dérober à la gravité de l’existence, – alors peut-être un insensible progrès, un certain allégement pourra venir à ceux qui nous suivront, et longtemps encore après nous. Et ce serait beaucoup. […]

Un tel progrès transformera la vie amoureuse aujourd’hui si pleine d’erreurs […]. L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.

Ceci encore : ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie.

Tous mes vœux, cher Monsieur Kappus.

Rainer Maria Rilke.

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Regards infracassants..

11 Décembre 2017, 05:38am

Publié par Grégoire.

Regards infracassants..

Le maire de cette ville, à l’occasion d’un vernissage, croise les bras et garde la tête haute pendant qu’un peintre balbutie quelques mots puis, toujours altier et comme amidonné par sa propre importance, il fait tomber de ses lèvres quelques paroles vagues qui semblent descendre d’un ciel où ne vivent que des princes. Tous ensuite applaudissent et s’ébrouent d’une trop longue immobilité, bavardant, un verre à la main, en regardant les tableaux qui ne changeront rien à leur vie. C’est le théâtre sans gaieté de ce qu’on appelle « la culture » qui, s’il séduit de nombreux esprits, n’en a jamais éclairé un seul.

(...)

Toute rencontre m'est cause de souffrance, soit parce qu'elle n'a lieu qu'en apparence, soit parce qu'elle se fait vraiment et c'est alors la nudité du visage de l'autre qui me brule autant qu'une flamme.

Christian Bobin, Ressusciter.

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Vivre n'est rien d'autre que donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves..

9 Décembre 2017, 05:26am

Publié par Grégoire.

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La peinture, maitresse d'école de nos yeux....

7 Décembre 2017, 04:21am

Publié par Grégoire.

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Ouvrez vos bras, ils vous ouvriront leurs coeurs...

5 Décembre 2017, 04:44am

Publié par Grégoire.

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Il nous faut devenir adulte pour comprendre que les adultes n'existent pas et que nous avons été élevés par des enfants que l'armure de nos rires rendaient faussement invulnérables.

3 Décembre 2017, 12:01pm

Publié par Grégoire.

Il nous faut devenir adulte pour comprendre que les adultes n'existent pas et que nous avons été élevés par des enfants que l'armure de nos rires rendaient faussement invulnérables.

 

"Un enfant est d'emblée dans la solitude, dès le premier souffle, dès le premier cri.
Il y baigne-comme l'oiseau dans le ciel, comme la peinture dans le silence. Si l'on veut vraiment parler d'une découverte de la solitude, il faudrait imaginer une découverte qui serait très douce
Un long et calme regard sur  toutes les choses, sur ce qui, dans ces choses vous ignore à jamais...
Sans doute est-ce  le plus précieux de l'enfance: cette capacité de ne rien rejeter, cette indistinction animale - ou angélique - entre le bien et le mal.

Un adulte, lui, sépare tout : les heures de l'ennui et celles du plaisir, l'instinct et le savoir, la joie et la douleur.
Dans l'enfance il n'y a pas ces clôtures...
Toutes les ombres et toutes les clartés. Tout se tient, tout se mélange. "

Christian Bobin, La merveille et l'obscur

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L’impuissance de Job ou le vertige des injustices existentielles...

1 Décembre 2017, 05:47am

Publié par Grégoire.

L’impuissance de Job ou le vertige des injustices existentielles...

Il n’existe pas de formation universitaire qui prépare à l’impuissance : ce constat sur lequel démarre le petit livre de Marion Muller-Colard en dit l’objectif en creux. L’Autre Dieu n’est pas un traité théologique ou philosophique, mais une profonde méditation, tressée à partir de ses expériences professionnelles mais aussi intimes de pasteure, femme et mère, sur les tréfonds de l’angoisse humaine, et le vertige qui prend lorsque aux «pourquoi» de la vie ne vient que le silence de Dieu.

Pasteure en milieu hospitalier, l’auteur s’est trouvée, toute jeune aumônière, face à ce qu’elle appelle la «plainte». Ce gouffre qui s’empare du malade lorsqu’il cherche à trouver les causes existentielles de sa maladie, de sa mort toute proche, cette fameuse plainte sur laquelle on ne peut se contenter de poser «un petit pansement d’espérance». Un jour, une dame âgée, au seuil de la mort, enfermée dans son silence et sa dépression, dévisage Marion Muller-Colard avec ce que l’auteur perçoit être de la haine. 

Face à ce mutisme violent, la pasteure n’a eu d’autres recours que de saisir sa Bible, et lire un passage de Job. Il s’en est suivi un long compagnonnage avec Job, à «fourrager avec lui le silence en quête d’un face-à-face, et avec lui encore parler obstinément, indigné par le têtu mutisme de Dieu». À partir de ses rencontres dans les hôpitaux, et de la douloureuse épreuve d’un fils très malade, Marion Muller-Colard trouve les mots qui touchent pour évoquer ces questions sans fin : l’injustice face à ce Dieu qu’on aurait tant voulu «bon». 

Elle apprend, et elle nous apprend, au fil de Job, à se détacher d’un «Dieu contractuel», celui à l’ombre duquel on voudrait se mettre à l’abri et qui nous protégerait de la «menace». Un Dieu que l’on pourrait expliquer, qui serait soit justicier («si le mal me tombe dessus, c’est que je l’ai mérité» ) soit pervers («je n’ai pas mérité cela»). À force de tâtonnements et d’interrogations, la pasteure avoue même en être arrivée à se considérer comme «agnostique», en ce sens que, chaque jour un peu plus, elle sent qu’elle n’a pas la connaissance de ce Dieu en qui elle croit. 

Comme Job, Marion Muller-Colard pousse le questionnement vertigineux jusqu’au bord des précipices du doute, à cette terrible question de savoir, pour reprendre les termes de Paul Tillich, où trouver «le courage d’être» en dépit de la menace (2). Avec Job, et son cri de foi adressé à Dieu, à l’«autre Dieu», celui qui n’est ni justicier, ni pervers, mais créateur, elle trace la ligne qui va d’une forme de religiosité avec un Dieu magique à la foi, à ce désir de vivre dans le monde tel que Dieu l’a fait.

Sous la plume toujours juste de celle qui est aussi chroniqueuse à Réforme, les regards, les gestes happés dans un quotidien de souffrance, prennent sens : celui d’un homme qui meurt trop tôt, d’une mère qui refuse de quitter sa fille, ceux de tant de personnes qui attendent, dans les couloirs de la vieillesse et de la mort, regards de révolte, sentiment d’absurde, douleur physique qui devient douleur morale, Marion Muller-Colard nous amène progressivement au plus intime d’un Dieu en lequel il faut bien apprendre à se risquer dans une confiance sans filet. Et avec Jésus, elle montre comment la question à poser n’est pas celle du «pourquoi», mais du «pour qui».

(1) Il a reçu le prix spiritualités d’aujourd’hui et le prix Écritures et spiritualités. 

(2) Le Courage d’être, par Paul Tillich. 

Isabelle de Gaulmyn

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