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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'éternité est dans la vibration de notre effacement prochain...

30 Octobre 2017, 04:58am

Publié par Grégoire.

L'éternité est dans la vibration de notre effacement prochain...

«  Qu'est-ce qui se passe ? Je tombe ? Mes jambes se dérobent », se demanda-t-il et il tomba sur le dos. Il ouvrit les yeux, voulant savoir comment s'était terminée la lutte des Français et des artilleurs, si le rouquin avait été tué ou non, si les canons avaient été pris ou sauvés. Mais il ne vit rien. Au-dessus de lui il n'y avait que le ciel, un ciel haut, légèrement voilé et cependant infiniment haut, sur lequel glissaient lentement des nuages gris. "Quel silence, quelle paix et quelle majesté ! songea le prince André. Ce n'est plus du tout comme lorsque je courais, plus du tout comme lorsque nous courions, criions et nous battions, plus du tout comme lorsque le Français et l'artilleur, le visage convulsé de terreur et de rage, s'arrachaient le refouloir. Ce n'est pas du tout ainsi que glissent les nuages dans ce ciel infiniment haut. Comment se fait-il que je ne voyais pas auparavant ce ciel infini ? Et quelle joie de le connaître enfin ! Oui, tout est vanité, tout est mensonge à part ce ciel. Rien, rien n'existe que lui... mais cela aussi n'existe pas. Il n'y a rien, il n'y a que le silence, le repos... Et Dieu en soit loué !

… Autrefois, il ne savait voir en rien le grand, l’inconcevable, l’infini ; il pressentait seulement que cela devait exister quelque part, et il le cherchait. Dans tout ce qui était proche et compréhensible, il ne voyait que l’aspect borné, mesquin, quotidien, absurde. Il s’armait d’une longue-vue mentale et regardait au loin, là où le quotidien, le mesquin voilé par la brume, lui apparaissait grand, infini uniquement parce qu’il était indistinct. (…) Maintenant, il avait appris à voir la grandeur, l’éternité, l’infini en tout. Aussi était-il naturel que pour le voir, pour jouir de sa contemplation, il eût jeté sa longue-vue avec laquelle il avait regardé jusqu’alors par-dessus la tête des hommes, et qu’il contemplât joyeusement autour de lui la vie perpétuellement changeante, toujours grande, incompréhensible et infinie. Et plus il regardait de près, plus il était calme et heureux.»

Tolstoï, Guerre et paix.

 

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Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. F Kafka.

28 Octobre 2017, 03:29am

Publié par Grégoire.

Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. F Kafka.

 

Je tiens Christian Bobin pour le plus grand écrivain de sa génération, qui est aussi la mienne. Le plus doué, le plus original, le plus libre – à l’écart des modes, à l’écart de tout –, mais aussi le plus émouvant, le plus juste (au double sens de la justesse et de la justice : comme on chante juste, comme on juge juste), l’un des rares qui nous aident à vivre, qui nous éclairent, qui nous élèvent, et parmi ceux-là sans doute le plus purement poète – c’est pourquoi il réussit moins dans les romans –, mais aussi le plus fraternel, le plus simple, le plus léger, au bon sens du terme (« sans rien qui pèse ou qui pose », dirait Verlaine), enfin le seul, je crois bien, qui m’importe absolument.

Je ne dis pas cela parce que je suis son ami. C’est l’inverse qui s’est passé : je suis devenu son ami, lentement, progressivement, et ce n’est pas fini, parce que je le tenais, en France, pour le plus grand écrivain de notre génération, et qu’il m’importait de le connaître aussi de l’autre côté, je veux dire là où les livres ne vont pas, et d’où ils viennent. Je l’ai découvert par hasard. Une amie libraire m’avait offert un de ses livres, il y a une dizaine d’années, quand il était inconnu, et je sus alors, le lisant (c’était Le Huitième Jour de la semaine), ce que c’est qu’un chef-d’œuvre : un livre qui suffit à justifier qu’on ait vécu jusque-là, pour l’attendre, pour le découvrir, et cela valait la peine, oui, ou plutôt cela valait le plaisir, le bouleversant plaisir d’admirer – enfin ! – un contemporain.

Il ne ressemble pas à ses livres. Il est plus gai qu’eux, plus physique, plus charnel. Il aime manger et boire, fumer et rire… On aimerait parfois que ses livres lui ressemblent davantage. Il m’arrive de les trouver trop beaux, trop lumineux, trop purs. Un peu d’angélisme le menace parfois. Mais quelle vérité, le plus souvent, quelle profondeur, quelle force ! Il écrit au plus près du silence, au plus près de la solitude, au plus près de la mort, et c’est ce qui le fait tellement vivant, tellement bouleversant de grâce et de fragilité.

Il m’a fait un cadeau, un jour, sans le vouloir, et dans cet entretien même que reprend Psychologies : il a prêté à Eluard le titre d’un de mes livres – L’Amour la solitude –, et cela, quand je le lui signalai, nous fit rire tous les deux. Il est vrai que j’avais moi-même emprunté la moitié de mon titre à un recueil d’Eluard – L’Amour la poésie –, et que sa confusion, qui me flatte, n’en est ainsi une qu’à demi… Cela m’éclaire en retour : j’aime Bobin comme j’aime Eluard, pour cette clarté fraternelle, comme un sourire qui ne ment pas.

André Comte-Sponville.

 

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Ce que tu es t'échappes...

26 Octobre 2017, 04:54am

Publié par Grégoire.

Ce que tu es t'échappes...

Chaque homme est sur terre pour signifier quelque chose qu’il ignore et réaliser ainsi une parcelle ou une montagne des matériaux invisibles dont sera bâtie la Cité de Dieu (…)

Il n’y a pas un être humain capable de dire ce qu’il est, avec certitude. Nul ne sait ce qu’il est venu faire en ce monde, à quoi correspondent ses actes, ses sentiments, ses pensées…ni quel est son nom véritable, son impérissable Nom dans le registre de la Lumière…

L’histoire est comme un immense texte liturgique où les iotas et les points valent autant que les versets ou des chapitres entiers, mais l’importance des uns et des autres est indéterminable et profondément cachée.


Léon Bloy, l'âme de Napoléon.

 

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Vivez-vous réellement ce que vous êtes, ou ce que vous vous êtes toujours persuadé d'être... ?

24 Octobre 2017, 04:44am

Publié par Grégoire.

Vivez-vous réellement ce que vous êtes, ou ce que vous vous êtes toujours persuadé d'être... ?

..tous les romans de tous les temps se penchent sur l'énigme du moi. Dès que vous créez un être imaginaire, un personnage, vous êtes automatiquement confronté à la question : qu'est-ce que le moi ? Par quoi le moi peut-il être saisi ? C'est une des questions fondamentales sur lesquelles le roman en tant que tel est fondé. Par les différentes réponses à cette question, si vous le vouliez, vous pourriez distinguer différentes tendances et, peut-être, différentes périodes dans l'histoire du roman.

L'approche psychologique, les premiers narrateurs européens ne la connaissent même pas. Boccace nous raconte simplement des actions et des aventures. Cependant, derrière toutes ces histoires amusantes, on discerne une conviction : c'est par l'action que l'homme sort de l'univers répétitif du quotidien où tout le monde ressemble à tout le monde, c'est par l'action qu'il se distingue des autres et qu'il devient individu. Dante l'a dit : "En toute action, l'intention première de celui qui agit est de révéler sa propre image." Au commencement, l'action est comprise comme l'autoportrait de celui qui agit. Quatre siècles après Boccace, Diderot est plus sceptique: son ami Jacques le Fataliste séduit la fiancée de son ami, il se soûle de bonheur, son père lui file une raclée, un régiment passe par là, de dépit il s'enrôle, à la première bataille il reçoit une balle dans le genou et boite jusqu'à sa mort. Il pensait commencer une aventure amoureuse, alors qu'en réalité il avançait vers son infirmité. Il ne peut jamais se reconnaître dans son acte. Entre l'acte et lui, une fissure s'ouvre. L'homme veut révéler par l'action sa propre image, mais cette image ne lui ressemble pas. Le caractère paradoxal de l'action, c'est une des grandes découvertes du roman. Mais si le moi n'est pas saisissable dans l'action, où et comment peut- on le saisir ? Le moment arriva alors où le roman, dans sa quête du moi, dut se retourner du monde visible de l'action et se pencher sur l'invisible de la vie intérieure. Au milieu du XVIIIème siècle Richardson découvre la forme du roman par lettres où les personnages confessent leurs pensées et leurs sentiments. (...) Richardson a lancé le roman sur la voie de l'exploration de la vie intérieure de l'homme.

On connaît ses grands continuateurs: le Goethe de Werther, Laclos, Constant, puis Stendhal et les écrivains de son siècle. L'apogée de cette évolution se trouve, me semble- t- il, chez Proust et chez Joyce. Joyce analyse quelque chose d'encore plus insaisissable que "Le Temps perdu" de Proust: le moment présent. Et pourtant, il nous échappe complètement. Toute la tristesse de la vie est là. Pendant une seule seconde, notre vue, notre ouïe, notre odorat enregistrent (sciemment ou à leur insu) une masse d'événements et, par notre tête, passe un cortège de sensations et d'idées. Chaque instant représente un petit univers, irrémédiablement oublié l'instant suivant. Or, le grand microscope de Joyce sait s'arrêter, saisir cet instant fugitif et nous le fait voir. Mais la quête du moi finit, encore une fois par un paradoxe: plus grande est l'optique du microscope qui observe le moi, plus le moi et son unicité nous échappent: sous la grande lentille joycienne qui décompose l'âme en atomes, nous sommes tous pareils. Mais si le moi et son caractère unique ne sont pas saisissables dans la vie intérieure de l'homme, où et comment peut- on les saisir ? (...) 
La quête du moi a toujours fini et finira toujours par un paradoxal inassouvissement. Je ne dis pas échec. Car le roman ne peut pas franchir les limites de ses propres possibilités, et la mise en lumière de ces limites est déjà une immense découverte, un immense exploit cognitif. Il n'empêche qu'après avoir touché le fond qu'implique l'exploration détaillée de la vie intérieure du moi, les grands romanciers ont commencé à chercher, consciemment ou inconsciemment, une nouvelle orientation.

On parle souvent de la trinité sacrée du roman moderne: Proust, Joyce, Kafka. Or, selon moi, cette trinité n'existe pas. Dans mon histoire personnelle du roman, c'est Kafka qui ouvre une nouvelle orientation: orientation post- proustienne. La manière dont il conçoit le moi est tout à fait inattendue. Par quoi K. est-il défini comme être unique ? Ni par son apparence (on n'en sait rien), ni par sa biographie (on ne la connaît pas), ni par son nom (il n'en n'a pas), ni par ses souvenirs, ses penchants, ses complexes. Par son comportement ? Le champ libre de ses actions est lamentablement limité. Par sa pensée intérieure ? Oui, Kafka suit sans cesse les réflexions de K mais celles-ci sont exclusivement tournées vers la situation présente: qu'est- ce qu'il faut faire là, dans l'immédiat ? aller à l'interrogatoire ou s'esquiver ? obéir à l'appel du prêtre ou non ? Toute la vie intérieure de K est absorbée par la situation où il se trouve piégé, et rien de ce qui pourrait dépasser cette situation (les souvenirs de K, ses réflexions métaphysiques, ses considérations sur les autres) ne nous est révélé. Pour Proust, l'univers intérieur de l'homme constituait un miracle, un infini qui ne cessait de nous étonner. Mais là n'est pas l'étonnement de Kafka. Il ne se demande pas quelles sont les motivations intérieures qui déterminent le comportement de l'homme. Il pose une question radicalement différente: quelles sont encore les possibilités de l'homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ? En effet, qu'est-ce que cela aurait pu changer au destin et à l'attitude de K s'il avait eu des pulsions homosexuelles ou une douloureuse histoire d'amour derrière lui ? Rien.

Milan Kundera, l'art du roman.

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On a tous besoin de tendresse, d'une vraie tendresse, non pas sucrée, gentille, mais une tendresse violente, inutile... la vie.

23 Octobre 2017, 10:20am

Publié par Grégoire.

On a tous besoin de tendresse, d'une vraie tendresse, non pas sucrée, gentille, mais une tendresse violente, inutile... la vie.

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moine-poète, Gilles Baudry.

22 Octobre 2017, 04:22am

Publié par Grégoire.

moine-poète, Gilles Baudry.
moine-poète, Gilles Baudry.

Cher Gilles Baudry, merci d'accepter cet entretien depuis ce lieu de silence et de prière qu'est l'Abbaye de Landévennec dans laquelle vous vivez. Vous êtes moine. Vous êtes poète dont l'œuvre est publiée presqu'exclusivement chez Rougerie, sauf votre dernier opus édité par Ad Solem. Et la première question que l'on peut se poser vous concernant est celle-ci : écrire de la poésie, pour un moine obéissant à l'ordre des Bénédictins, n'est-ce pas entrer en contradiction avec la parole de Jésus transmettant le Notre-Père comme prière suffisante pour parler à Dieu ?

La prière du Notre-Père est centrale dans la liturgie ; elle est au cœur de l'Eglise, son cœur battant puisque la seule prière de Jésus transmise à ses disciples ! Une prière qui va jusqu'à nous faire entrer dans la prière même de Jésus. Tant de commentaires ont été écrits et l'on ne peut en parler qu'en retirant ses sandales...

Mais votre question semble remettre en cause la légitimité de l'écriture poétique. Au fond : que sont les mots en regard de l'unique Parole ? En effet n'était l'Incarnation où le Verbe n'a pas pris d'autres mots que les nôtres (au risque des malentendus !), toute poésie (mais aussi toute théologie, toute exégèse) serait incongrue.

Mais ce serait oublier que toute la Bible est à la fois parole et écriture humaine et divine ; que Dieu, qui a fait alliance avec l'homme ne cesse d'appeler. La prière, c'est toujours un "répons", donc. Le poète croyant ne peut être qu'un serviteur de la Parole, humblement et jamais à la hauteur de la page blanche. Toujours balbutiant, débutant permanent. Le théologien médiéval se penchait avec amours sur la "pagina sacra". Quand l'écriture lui faisait signe, jamais il ne séparait les lettres d'avec l'esprit. Malheureusement, nous avons versé dans l'hyperconceptualisation. Or, les mystiques d'Orient et d'Occident pratiquaient conjointement théologie, spiritualité et littérature.

La poésie est un tropisme d'intériorité et celle-ci est mise à mal aujourd'hui. D'autre part, la foi réduite à un "intellectus" perd tout contact avec la vie. Aussi ai-je émis le souhait, en notre époque de désymbolisation, que la poésie soit un contrepoint à la rationalité théologique... Dans un dernier opus, aux éditions Ad Solem (Demeure le veilleur) voulu et préfacé par Nathalie Nabert, je désirais que le poème se fasse offrande et le poète, prière afin que plus rien ne s'interpose entre le secret de la poésie et le mystère de Dieu. Y suis-je un peu parvenu ?... Parole et silence, visible et invisible, prière et poésie se pollinisent...

Vos publications sont régulières. La règle bénédictine à laquelle vous obéissez semble très stricte, depuis les heures matinales jusqu'aux dernières prières du soir en passant par vos obligations de vie en communauté. Dans quelles conditions composez-vous votre poésie ?

Votre question rejoint ma propre interrogation, étonné que je suis d'avoir page à page, recueil après recueil, élaboré organiquement et avec cohérence ce qu'il faut bien appeler "une œuvre", comme à mon insu et sans préméditation. Du moins à l'origine j'étais dépourvu de cette ambition-là. Je n'ai fait que creuser un sillon pour accueillir et ensemencer les mots offerts.

Quant au temps consacré à soi (qui ne saurait être confondu avec l'oisiveté) : l' "otium litteraturae", il ne m'est accordé que par surcroît. Pourtant, ce sont des moments, rares, retirés à l'écoulement des heures... Sous la lampe et à ma table d'écoute, j'écris adossé à mon âme. Il s'agit de trouver l'adéquation entre le monde et soi sous la dictée de la voix cachée.

 

Votre poésie est en rapport constant à la transcendance. La vie régulière permet-elle un rapport au temps humain ordinaire ?

C'est surtout le temps ordinaire des petites heures notre lot. La quotidienneté qui n'est pas pour autant incolore. Pour ce, il faut habiter le temps, retrouver le sens de la durée. Notre rapport au temps est inhérent au sens donné à l'existence. C'est le "Présent intérieur" (l'un de mes titres) que nous avons à conjuguer, non le "présentisme" actuel qui rend le passé dépassé et l'avenir incertain. L'immédiateté fébrile, la tyrannie de l'urgence, le culte de la vitesse sont néfastes. On ne vit pas, on est vécu...

Dans la liturgie des heures il y a un "mystère du temps" : Dieu lui donne une qualité. D'où la nécessité de demeurer constamment en éveil car il ne cesse de passer, de venir. C'est parce que notre Dieu est l'Eternel qu'il a pouvoir de nous venir en aide chaque jour. Maître des temps, il est contemporain de tous les âges. Et nous n'existons vraiment qu'à cause de l'éternité de cet amour. Loin de nous évader dans un futur utopique ; loin de nous enliser dans un passé mythique, nous avons à vivre cet "entre-temps", cet équilibre dans un "déjà-là" et un "pas encore". Car l'au-delà, nous le portons au plus intime de notre cœur. "Le temps a cargué ses voiles pour entrer au port d'éternité", selon l'image marine de St Paul (1 Co 7,29).

Votre parole ne se départit jamais de la simplicité. Elle est dense, profonde, et les titres de vos recueils le disent : Nulle autre lampe que la voix, La seconde lumière, Présent intérieur, Invisible ordinaire, Versants du secret, Demeure le veilleur. Est-il fondamental de puiser son inspiration à la contemplation de la nature, et d'en faire un rapport avec le cosmos intérieur de l'être humain ?

Avec Plotin, il faudrait vivre, être dans l' "épistrophè", l'âme faisant peau neuve, retrouvant sa véritable nature en contemplant la beauté sensible. Et le mystique irlandais du IXème siècle Jean Scot Erigène voyait dans le cosmos une théophanie du Dieu caché. La nature était pour G.M Hopkins, selon Kathleen Raine, le "Corpus Christi, l'Hostie partout consacrée".

Pour ce qui me concerne, mon amitié-complicité avec les arbres, l'estuaire, les ciels de Bretagne, le miel de la lumière baignant les paysages... ne fait que croître. Louer devant la création - 5ème Evangile - constitue un prélude à la vision. Bénédictin, ma porte est franciscaine sur ce plan-là et je me sens en accord majeur avec la pensée d'Eloi Leclerc.

Le titre de l'un de vos recueils interroge : Nulle autre lampe que la voix. Le Christ disait : "La lampe du corps, c'est l'œil". Vous semblez lui répondre avec malice ?

La contradiction n'est qu'apparente car le Christ se dit aussi la "voix" (du berger) et la "voie" vers le Père. Et Claudel parle de "l'œil qui écoute". Rétrospectivement, j'ai le regret de n'avoir pas lu à temps cet aphorisme de Pierre Dhainaut : "Pour toute lampe notre écoute" et d'en avoir fait un titre. Le poète écrit comme on écoute. La page, il se la joue à l'oreille. Le poème comme une partition s'adresse à des lecteurs-auditeurs.

Quel medium que la voix, la vive voix, l'acte de lire, sans quoi l'écriture serait orpheline... Art délicat de dire un texte sans dramatisation outrancière, sans exagération... et sans minimisation plate non plus. "Une lente lecture, disait Bachelard, donne à l'oreille tous les concerts". Toute langue n'existe-t-elle pas que prononcée ? Notez que "Mikra" désigne la Bible ainsi que "lecture à haute voix"... Il faut respirer les mots en respectant la ponctuation et habiter le texte : seule clé pour trouver le ton juste, les inflexions qui touchent. En résumé : le silence serait la basse continue ou la fondamentale ; la voix, le chant de l'être, H.G Gadamer dit : "la lumière qui donne reflet à toute chose, c'est la parole".

Vous êtes un homme reclus, dans une société totalement extravertie. Ce qui vous parvient des métamorphoses du monde influence-t-il votre inspiration ?

"Reclus, c'est beaucoup dire. Si j'ai fait vœu de stabilité je ne suis pas "assigné à résidence". Le monastère est un enclos ouvert et, comme l'écrit Guillevic, "les vrais murs sont en nous". Le pèlerin sédentaire n'est pas vraiment si immobile que cela... La marche quotidienne - fut-elle limitée - m'est nécessaire, féconde pour la prière comme pour le poème. Elle permet la concentration dans la détente, la méditation sans tension.

Quant à ce qui influence mon écriture, sauf dans les notes de mon carnet et en des cas assez rares (cf. le génocide du Rwanda, l'assassinat des moines de Tibhirine...) je laisse aux journalistes, dont c'est la vocation, le soin de relater "l'écume des jours". J'essaie comme d'autres poètes, de déceler une minuscule odyssée dans l'existence la plus terne. Rien n'étant insignifiant...

Beaucoup de vos poèmes évoquent l'ombre, la nuit, la mort. Est-on poète, est-on moine, pour apprivoiser le moment décisif de la mort ?

C'est bien possible, au moins inconsciemment. Depuis plusieurs années, je tente de me constituer une anthologie personnelle des plus beaux poèmes à lire. A ma surprise, la plupart "tournent" autour de la thématique de la mort. Si oubliée par les médias, la poésie s'avère paradoxalement l'ultime recours testamentaire lors des sépultures.

Dans son dernier livre qu'il vient de me faire parvenir ("Cinq méditations sur la mort", Albin Michel) François Cheng exprime la vue profonde selon laquelle c'est la fin, la mort qui est en mesure d'éclairer la vie. Bénéficiant d'une double culture et convoquant Rilke, Shelley, Fondane, Hugo, Bergson, Wang Wei, il témoigne d'une vision de la vie en mouvement ascendant qui renverse notre perception de l'existence... Rien ne s'achève. "Sic transit..." Tout passe, tout est périssable, et la mort aussi ! La mort n'a pas le dernier mot. Le premier-né de nos tombeaux, par sa résurrection, fait de nos cercueils des berceaux en quelques sorte. L'enfance éternelle est devant nous. Mais le grain doit mourir en terre pour porter fruit. Nul autre sommeil que le repos dans la lumière. Cet horizon derrière l'horizon est l'éternité qui nous attend et nous convie... Mourir, c'est réaliser enfin qu'on a plus sa vie en mains, et consentir alors, comme le Christ, à remettre notre esprit entre les mains du Père de qui tout vient, vers qui tout va. Dès lors, la mort n'y peut rien. Quand elle arrive en charognard, il ne lui reste que les restes. Que la "carcasse". L'essentiel est Ailleurs...

 

 

Comment le poète Gilles Baudry perçoit-il la notion de paradis aujourd'hui ?

Loin de moi l'idée d'évoquer les fallacieuses "arrières-mondes" dénoncés par Nietzsche. D'autant que la spiritualité monastique parle plutôt de "vie éternelle". Un au-delà qui est un au-dedans, univers caché déjà présent au cœur du monde. Plus qu'un ciel à mériter, un Royaume à accueillir, donc. Le paradis : moins un lieu qu'un état. Et comme l'écrit J.Cl. Renard : "Un monde infiniment plus beau que son attente".

Et poétiquement parlant, qui ne désirerait à travers ses vers cette "musique du paradis" qu'un Dylan Thomas voulait faire entendre ? Cette musique affiliée au silence et à la lumière (comme chez Dante) ne nous offrirait-elle pas - en prélude - l'image sonore de la grâce ? Le pressentiment du paradis, il m'arrive de l'avoir en des moments rares à vous éblouir l'oreille lors de concerts, d'écoute de telle cantate de Bach, de tel motet de Tallis, de Victoria... Ils me "transportent" et m'arrachent des larmes comme ce fut le cas au Togo ces danses au son du tam-tam ou, plus récemment la voix cristalline de Divna, le violon virtuose de Natacha Triadou.

 

Beaucoup de vos poèmes, discrètement, humblement, traduisent une connaissance profonde de l'invisible, ce que le commun des mortels perçoit rarement sauf à vivre ce que l'on nomme philosophiquement une crise. Pourtant, il me semble que votre poésie est moins une parole de connaissance qu'une parole d'espérance. Notre temps aurait-il davantage besoin d'espérance, et donc de charité, que de vérité ?

Avec la crise, tout l'avenir est à l'avenant ! Et par gros temps, il ne faut pas démâter l'espérance. La crise des illusions est si forte que l'espérance n'a pas bonne réputation. A cet égard, St Augustin mettait en garde en se méfiant de deux choses : le désespoir sans issue, l'espérance sans fondement. L'authentique espérance est le contraire de "ces illusions consolantes" dont parle Elias Canetti. Le contraire des anesthésiantes promesses électorales, de la méthode Coué, des faux-fuyants. Lucide, l'espérance n'est en rien l'optimisme béat. Elle est courage d'être, en dépit de tout. D'autant plus invincible qu'elle a la fragilité du cristal et qu'elle connait les larmes. En plaine nuit, l'espérance anticipe l'aube pour deviner la lumière qui vient...

Face à la désespérance postmoderne de l'Occident, un écrivain d'Haïti (pays pauvre entre tous les pauvres), Daniel Maximin s'insurge : "Tu écriras loin de tout désespoir, qui est le luxe des peuples nantis."

 

Pouvez-vous nous parler de vos influences poétiques ? Quels sont les poètes que vous lisez et vous inspirent ?

J'éprouve toujours quelque perplexité à l'égard de ceux qui déclarent ne devoir rien à personne ou - plus fréquemment bien que moins péremptoires - ceux qui ne fréquentent pas la poésie. Pour ma part j'éprouve une grande gratitude envers mes pairs et m'avoue d'abord et avant tout "lecteur" ; secondairement et corollairement "auteur", ayant toujours le crayon à la main...

Bien sûr, mes lectures buissonnières d'anthologies (celle de Seghers ou autres) m'avaient fait découvrir la poésie française de Villon et des troubadours jusqu'à Apollinaire en passant par Verlaine, Baudelaire. Mais c'est à l'âge de vingt ans que tout a commencé lorsqu'un ami me mit entre les mains les textes de René Guy Cadou et l'admirable essai à lui consacré de Michel Manoll dans la collection "Poètes d'aujourd'hui". Ce fut une nuit blanche à la lanterne magique.

Bien plus qu'une simple réminiscence, cela reste, quarante ans après, l'expérience lumineuse et germinale à même de féconder ma quête, d'orienter mes lectures ultérieures : Milosz, Schéhadé, Reverdy, Follain, Malrieu, Novalis, Rilke... et surtout Supervielle dont la voix m'est si intérieure.

J'ajoute que seul me touche le chant profond étant comme l'émanation de l'être. Je vous fait grâce donc d'un fastidieux florilège de mes "délectures) (néologisme de Guy Goffette). Seulement que parmi mes correspondants : (Pierre Gabriel, Michel Manoll, Hélène Cadou, Anne Perrier, Jean-Pierre Lemaire, François Cheng) bien des pages me furent des "partitions" exemplaires. Je suis plutôt éclectique bien que j'aie - comme tout un chacun - mes répulsions et mes coups de coeur. Ainsi, depuis quelques années, ma pente va vers mes poètes "chambristes", mélodistes, tels Gérard Le Gouic, Lionel Ray, Jean-Yves Masson... Le lyrisme d'intériorité apporte un surcroît de sens.

J'ajoute enfin qu' "influence" ne doit pas rimer avec "dépendance". Il s'agit de trouver "sa" voix, la sienne, unique.

 

Merci Gilles Baudry

moine-poète, Gilles Baudry.

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Toutes nos envies

20 Octobre 2017, 04:05am

Publié par Grégoire.

Toutes nos envies

Après Je vais bien, ne t’en fais pas en 2006 et Welcome en 2009, Philippe Lioret poursuit dans la veine du drame social en s’inspirant de l’avant-dernier roman d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne (1). De ce récit difficilement adaptable, il a retenu la partie qui mettait en scène une jeune juge s’évertuant, avec l’aide d’un collègue plus âgé, à défendre l’intérêt des plus faibles dans des affaires de surendettement. Encore faut-il ne considérer ce cadre que pour ce qu’il vaut : un point de départ, qui nécessite d’oublier rapidement l’œuvre – et la langue – de l’écrivain, pour laisser le film n’être que lui-même.

Nous voici donc dans le sillage de Claire (Marie Gillain), jeune juge au tribunal de Lyon et mère de famille, confrontée à un cas de surendettement qui la touche de suffisamment près pour réveiller l’envie de lutter contre ce qu’elle vit comme une forme d’injustice. Tenant tête aux avocats des sociétés de crédits, sûrs de leur bon droit, elle s’attire les foudres de sa hiérarchie, et tente de trouver de l’aide auprès de Stéphane (Vincent Lindon), confrère plus aguerri mais quelque peu rétif qui, quelques années auparavant, a tenté en vain d’agir dans le même sens. 

Intensité, complexité

À ceux qui n’envisagent que la responsabilité des surendettés, le duo, peu à peu, entend démontrer l’iniquité et les abus des contrats de crédit. Bousculant une jurisprudence bien établie, les deux juges suscitent, c’est selon, beaucoup d’espoir ou d’inquiétude, tendant à renverser la notion de « victime ». Une grave maladie, hypothéquant l’avenir de Claire, donne tout son sens au combat de la jeune femme, à la fois fragilisée et rendue plus forte, plus audacieuse par le sentiment d’urgence qui la saisit. 

Dans ce contexte, l’amour qu’elle porte à son mari et à ses enfants, la relation forte qu’elle noue avec Stéphane nourrissent le film de leur intensité et leur complexité. Tandis que certaines frontières, professionnelles ou intimes, tendent à s’estomper, amenant Claire à héberger chez elle une jeune mère en grande précarité financière. 

Certes, un tel scénario aurait pu aboutir à un mélodrame pesant. Certes, Philippe Lioret aurait sans doute pu faire l’économie de quelques scènes, notamment parmi celles qui cherchent à justifier l’obstination de la magistrate par des motifs familiaux. En dépit de quelques faiblesses, Toutes nos envies s’offre pourtant comme une œuvre haletante et poignante. Une œuvre ancrée dans la vraie vie et pleine de pudeur, où la mort s’envisage sans emphase, où la profondeur du sentiment se cache dans le repli des actes, des silences et même des mensonges. Vincent Lindon et Marie Gillain portent avec conviction de beaux personnages, guidés par un puissant élan.

(1) D’autres vies que la mienne, d’Emmanuel Carrère, Éd. P.O.L., 2009, 309 p., 19,50 €.

ARNAUD SCHWARTZ

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On ne peut bien voir que dans l'absence. On ne peut bien dire que dans le manque.

18 Octobre 2017, 04:27am

Publié par Grégoire.

On ne peut bien voir que dans l'absence. On ne peut bien dire que dans le manque.

" La Terre se couvre d'une nouvelle race d'homme à la fois instruit et analphabète et maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu'un tel mot a pu jadis et désigner.

Quand quelque chose de la vie les atteint malgré tout - un deuil ou une rupture -, ces gens sont plus démunis que des nouveau-nés. Ils leur faudrait alors parler une langue qui n'a plus cours, autrement plus fine que le patois informatique.

(...)

Nous devrions rendre grâce aux animaux pour leur innocence fabuleuse et leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner. "

Christian Bobin, Ressusciter

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La solitude nous amène vers la plus simple lumière: nous ne connaîtrons jamais d'autre perfection que celle du manque. Nous n'éprouverons jamais d'autre plénitude que celle du vide, et l'amour qui nous dépouille de tout est celui qui nous prodigue le plus.

17 Octobre 2017, 09:50am

Publié par Grégoire.

La solitude nous amène vers la plus simple lumière: nous ne connaîtrons jamais d'autre perfection que celle du manque. Nous n'éprouverons jamais d'autre plénitude que celle du vide, et l'amour qui nous dépouille de tout est celui qui nous prodigue le plus.

Après avoir couru le monde pour enseigner la philosophie en Asie, frère Grégoire se balade aujourd'hui en sabots sur l'île-aux-Moines (56), éclairé par sa nouvelle vie de comédien. Jeudi, il sera en représentation à Vannes.

Assis sur l'escalier qui mène au jardin du presbytère, Grégoire raconte sa « petite crise ». Une touffe de mélisse s'épanouit au pied des marches, un bouquet de pâquerettes frémit entre deux pierres. Si au milieu des herbes folles, ce jardin de curé recèle quelques brins de botanique, c'est le fruit de la liberté, celle à laquelle aspire le nouveau prêtre de l'Île-aux-Moines.

Grégoire Plus a prononcé ses voeux définitifs il y a 23 ans. Il est membre de la Communauté des Frères Saint-Jean qu'il a découverte en venant faire, au calme, des révisions pour préparer des concours de l'administration, après des études de géopolitique. « J'ai alors éprouvé une attraction ; pas pour la communauté, mais pour la lumière. Je ne suis pas en train de dire que j'ai croisé Dieu. Je n'ai jamais eu de vocation mais j'avais soif de lumière », répète-t-il, « celle qui éclaire les questions existentielles, l'humain ».

Pris par la vie religieuse, il part accompagner des enfants des rues en Lituanie, puis enseigner la philosophie en Asie, aux États-Unis, en Europe. « Au bout d'un moment, j'en ai eu ras le bol d'enseigner. En Pologne, je n'en pouvais plus des cours, des Polonais, de la communauté, de la bouffe... bref ça n'allait pas. J'ai fait une petite crise qui m'a conduit en Avignon où un frère m'a proposé de me charger, pour le festival, de la programmation off dans des chapelles. Une collaboration historique liée à la rencontre du père Chave avec Jean Vilar ». En chemin, à l'aéroport, frère Grégoire achète un livre de Christian Bobin qui donne un nouveau tournant à ses passions. « Christian Bobin écrit ce que je porte. Quand j'ai lu ses textes, j'ai eu envie de les lire. Un ami comédien a proposé de me guider pour faire un " seul en scène ". Un travail sur la voix, la présence, le silence et la respiration.

Le festival d'Avignon, je connaissais de nom mais je n'avais aucune notion de sa dimension. En arrivant, j'ai réalisé que c'était comme si j'allais présenter un film au Festival de Cannes. Je suis devenu comédien, comme si je l'avais été toute ma vie».

« Petite île cherche son prêtre »

« À ce moment-là, mon rythme de vie a changé et la vie au prieuré devenait compliquée car je n'avais plus le même apostolat. J'avais besoin de moins de conversations, de plus de silence et de solitude pour travailler les textes.

 

 Soit j'arrêtais définitivement, soit il fallait que je vive autrement ». Le frère part donc en ermite dans une maison vide qu'on lui prête pour un an dans le Var. « Après 23 ans de vie communautaire, moi l'enfant de famille nombreuse, je me suis retrouvé seul : j'ai pu faire des tonnes de choses ! Comme un oiseau sur un cerisier, j'ai picoré dans les textes de Bobin pour monter un nouveau " seul en scène ". » Un an plus tard, on lui transmet une annonce venue du Golfe du Morbihan : « Petite île cherche son prêtre ».

Avant d'y répondre, Grégoire Plus pose ses conditions : il veut bien être prêtre mais pas curé. « Je veux bien dire la messe tous les jours mais je ne veux pas de réunions avec le clergé, pas faire de catéchèse ». Autour d'un whisky avec l'évêque de Vannes, accord est passé pour les messes et les sacrements, en échange du logis et de solitude pour travailler ses textes et ses spectacles.

Parachuté sur l'Île-aux-Moines, le prêtre décide de monter son propre festival, installant 30 chaises d'église dans la salle à manger du presbytère rénové pour l'accueillir. « J'ai en moi ce désir de communiquer la lumière, celle que l'on trouve dans les textes de Christian Bobin qui, à travers la simplicité des choses du quotidien, aborde toute la philosophie. Des textes dans lesquels tout le monde peut se retrouver. Mes spectacles ne sont pas faits pour transmettre un message de foi mais pour servir l'humain ». Trois fois par semaine, cet été, le presbytère a fait salle comble. « Il faut dire que sur l'île, je n'ai pas beaucoup de concurrence », sourit l'artiste.

Après « L'Homme Joie », c'est « La plus que vive » qui se trouve au coeur de ses représentations. Un texte dans lequel Christian Bobin rend hommage à sa compagne décédée brutalement. « Ce qui n'aurait pu être qu'une plainte, se fait ode à la vie plus forte que la mort », apprécie l'interprète. Dans le jardin deux papillons virevoltent, accrochant le regard du prêtre, qui mériterait encore sans doute le premier prix d'espièglerie qu'avait créé pour lui sa maîtresse de grande section. 

Pratique 

Grégoire Plus sera en représentation, jeudi, au Palais des Arts de Vannes où il interprétera « La plus que vive » de Christian Bobin, à 20 h 30, invité par l'association Apprivoiser l'absence, association d'entraide pour parents en deuil. Participation libre.

 

© Le Télégramme http://www.letelegramme.fr/bretagne/ile-aux-moines-frere-gregoire-entre-en-scene-17-10-2017-11704464.php#kLQF5fHiYoTf4EOX.99

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Les arbres sont des aveugles errants dans la lumière, bras lancés au hasard

16 Octobre 2017, 04:15am

Publié par Grégoire.

Les arbres sont des aveugles errants dans la lumière, bras lancés au hasard

Ces philosophes: si seulement ils avaient l'idée de regarder le ciel par la fenêtre! Les chats sur ce sujet ont beaucoup d'avance. L'âme naît au point de rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve. Elle n'est pas sans rapport avec le déambulatoire de ces arbres dont les branches basses boivent l'eau verte près des roseaux. L'éclatement bleu d'une campanule ou la minuscule barque vert sombre d'une feuille de buis lui donnent beaucoup de joie, mais cette lumière, oh, cette lumière qui danse pieds nus sur l'eau captive ! Tout donner, tout perdre et qu'on n'en parle plus. Ne plus penser à rien, c'est commencer à penser. Ne rien faire c'est déjà faire un pas vers Dieu. "Rien" est ce qui permet à la splendeur de descendre un jour sur les eaux d'un étang comme partout sur la terre ignorante.

Christian Bobin, la grande vie.

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Pire que mort ?

14 Octobre 2017, 04:34am

Publié par Grégoire.

Pire que mort ?

La peur empêche de vivre. Si la peur empêche de vivre c'est parce qu'elle empêche de mourir. Dans la peur qui vient du bord de l'eau, du bord de l'écriture où d'un amour, on est appelé à se lâcher, à quitter cette proximité où l'on est avec soi-même, pour aller vers ce qu'on ignore, vers l'inconnu de soi.

D'ailleurs ce n'est pas nécessaire de vivre de grandes choses pour toucher à cette mort à soi. La contemplation déjà - le fin regard sur les choses- est comme une mort minuscule, un éloignement de soi aussi entier que dans un amour fou. La contemplation est un amour ou n'est rien. La peur, toujours procède de ce dessaisissement de soi. C'est la crainte de mourir et de ne plus sortir de la mort. Mais si on cède à cette crainte, alors c'est fini: on est mort, pire que mort, on est sage, on est vieux.

La plupart de nos activités n'ont d'autres sens que de rendre impossible l'approche en nous d'une mort - d'une séparation d'avec soi et donc aussi d'une résurrection...

Voilà où nous mène la peur, lorsque nous lui cédons: à devenir à nous même nos propres sépulcres. 

Christian Bobin, La merveille et l'obscur.

 

 

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Qu'est-ce que la vie réelle ?

12 Octobre 2017, 04:28am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que la vie réelle ?

A plus de 80 ans, mon père malade s'était levé dans le milieu de la nuit, paniqué, persuadé d'avoir oublié de rejoindre son poste à l'usine. Une détresse sans appel creusait ses yeux. Cette nuit-là j'ai haï la société et ses horaires qui crucifient les âmes nomades. 

Lire et écrire sont deux points de résistance à l'absolutisme du monde

Dieu tenait au dix-septième siècle la place qu’aujourd’hui tient l’argent. Les dégâts étaient moindres. 

La mort nous prendra tous un par un, aussi innocemment qu’une petite fille cueillant une à une les fleurs d’un pré.

Le savant casse les atomes comme un enfant éventre la poupée pour voir ce qu’il y a dedans. Le poète est un enfant qui peigne sa poupée avec un peigne en or. Il y a la même différence entre la science et la poésie qu’entre un viol et un amour profond. 

J’ai mon échec sous les yeux : un bouquet de mimosa dans un pot à eau. Il a ensoleillé mon petit déjeuner, embaumé ma journée et je suis incapable de faire un portrait de lui à la hauteur de sa générosité.

Le sens de cette vie c'est de voir s'effondrer les uns après les autres tous les sens qu'on avait cru trouver.

Je ne suis pas fait pour ce monde. J’espère que je serai fait pour l’autre.

Christian Bobin, Les Ruines du Ciel.

 

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Une fleur de l'invisible

10 Octobre 2017, 03:13am

Publié par Grégoire.

Une fleur de l'invisible

Je crois à l'incroyable. Je crois à l'incroyable pureté de la douleur et de la joie d'un cœur.

Ce sont des choses extrêmement rares et d'une simplicité à  pleurer; J'ai vu sur le visage de mon père mourant un sourire comme un point de source. Un sourire « immortel » me renverrait aux statues des musées, mais dans ce sourire de mon père était maintenu comme une création du monde. C'est dans sa vie épuisée qu'il a dépensé tout l'or de son sourire en une seconde. Cette vérité souriante qui avait traversé sa vie et dont les ondes se sont non seulement maintenues mais même élargies bien après son recouvrement sous la terre, je crois qu'elle m'attend à la dernière heure. Ce à quoi je crois est toujours lié à un attachement et à une personne. Dans cette croyance, je soutiens quelque chose qui à son tour me soutient, et qui continue à vibrer bien après la disparition des êtres, comme cette lumière d'étoiles qui continue à nous parvenir quand elles sont mortes.

Je ne pourrai jamais plus rien offrir à ces personnes qui sont mortes, mais on continue à faire alliance. L'autre delà auquel je crois, je le vois ici et maintenant, car dans un sens c'est ici que tout a lieu. Cet au-delà avale le temps entier et le dépasse. Et qu'est-ce que cela change si on me prouve demain qu'il n'y a pas de résurrection et que le Christ n'est qu'un sage parmi tant d'autres, même s'il est le plus grand? Eh bien cela ne changerai pas ma vie ni ma manière de voir, parce que cette espérance est tellement collée à moi, elle fait tellement partie de moi, comme la couleur de mes yeux, que je ne pourrai l'enlever sans m'enlever en même temps le souffle et l'âme. Là je suis dans quelque chose de plus immuable que la pierre.

Ce sourire dont je vous parlais, pour aussi évanescent qu'il soit, est pour moi ineffaçable. Un des crimes de notre société, c'est d'avoir dénaturé jusqu'au sourire pour en faire un argument de commerce. Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout c'est le sourire.

C'est une des plus grandes finesses humaines. C'est presque un avant-goût de la vie d'après, comme une fleur de l'invisible. J'irai jusqu'à dire le plus beau des sourires ne peut surgir que sur un visage presque fermé, retiré (…) Un sourire peut être angélique ou faux, mais un vrai sourire, c'est le sourire de quelqu'un qui a tout trouvé: il n'y a plus ni calcul ni séduction..

Christian Bobin  « La lumière du Monde »

 

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Ne fuis pas ta tristesse..

8 Octobre 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

Ne fuis pas ta tristesse..

 La tristesse, qui n’a « pas forcément bonne presse » comme le dit l’homme de lettres, est aussi un « sentiment fondamental », qui « nous accompagne tout au long de notre vie ».

Selon Emmanuel Godo, l’intérêt de l’écriture est de pouvoir s’arrêter sur quelque chose, d’entrer dans les nuances, et c’est ce qu’il a fait dans cette « flânerie », qui contrebalance avec la tendance au divertissement dit salvateur de « tristesse », prônée dans la société actuelle.

Le paradoxe de la tristesse est qu’elle est un appel à la vie, à un bonheur plus fort. Elle est comme une chandelle qui garde ce que l’on a vécu d’essentiel. C’est une gardienne extraordinaire, voilà la raison pour laquelle il ne faut pas la fuir.

"... nous ne sommes jamais autant vivant que dans la conscience que nous devons mourir et, avec nous ce monde, ces êtres aimés..."

La tristesse, ce sentiment qui nous relie à notre royaume intérieur par le chemin des larmes.

Dans cette tristesse, nous pouvons trouver une étrange paix qui nous apprend à vivre en équilibre entre présence et absence. Et, si nous savons l’écouter, nous découvrons une joie. Une joie inexpugnable. Car la tristesse n’est pas le contraire de la joie : c’est la joie qui reprend son souffle, qui fait une halte pour mieux s’élancer.

Cet ouvrage n’est pas l’oeuvre d’un érudit, mais d’un flâneur. En nous ouvrant le jardin secret de ses passions littéraires et de ses peines personnelles, l’auteur nous invite à revisiter les sentiers buissonniers de nos propres vies.  

 

Emmanuel Godo, né en 1965, est agrégé de lettres, docteur ès lettres et professeur de littérature en classes préparatoires au lycée Henri-IV à Paris. Il a écrit plusieurs essais centrés sur les rapports entre des écrivains (Hugo, Sartre, Huysmans, Claudel, Nerval, Musset, Barrès) et l’expérience intérieure, en particulier la spiritualité. Il est l’auteur de deux essais remarqués, Pourquoi nous battons-nous ? 1914-1918 : les écrivains face à leur guerre (Éditions du Cerf), et La conversation, une utopie de l’éphémère (PUF).

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La pluie bâtit autour de ton visage son monastère de gouttes d'eau

6 Octobre 2017, 04:15am

Publié par Grégoire.

La pluie bâtit autour de ton visage son monastère de gouttes d'eau

La question de l’amour est sans réponse. Ce n’est pas qu’elle soit compliquée.  C’est que ce n’est pas une question – juste une évidence, un grand sentiment de calme, un grand trait de peinture bleu sur les paupières, un frisson de sourire sur les lèvres. On ne répond pas à une évidence. On la regarde, on la contemple. On la partage silencieusement, de préférence silencieusement.

La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saintes et des cerfs. Le couteau est à Dieu qui n’existe pas, qui a pour singulière façon d’exister celle de n’exister pas, de n’être rien de ce que nous nommons, croyons, imaginons – juste le donateur assassin de toutes les grâces."

C.Bobin.

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L'intranquilité heureuse

4 Octobre 2017, 02:54am

Publié par Grégoire.

Vivre la grâce de savoir être dérangé

Vivre la grâce de savoir être dérangé

« Aux tranquillisants, je préfère les intranquilles ...
Et si vous êtes d'un naturel serein et posé, je ne voudrais en aucun cas introduire ce petit caillou dans vos âmes tranquilles. Quoique. Peut-être que je vous souhaite d'être un peu dérangés.
Tout du moins, je vous souhaite le petit inconfort, la pointe d'impatience, le frémissement qu'il faut pour reprendre la route millénaire qui étire la pâte humaine et la révèle à elle-même."

En relisant sa propre expérience, mais également l'Evangile et de grandes œuvres littéraires, Marion Muller-Colard nous invite, dans ce très beau livre, à partager notre condition d'intranquilles.
Accueillir le dérangement, voire l'inquiétude, c'est lutter contre l'engourdissement qui nous ferait passer, dit-elle, "à côté d'un trésor sans le voir".

 

Que recherchons-nous vraiment dans la lecture des Évangiles ? Une sécurité ? Une vie calme et paisible, un chemin droit et balisé ? A cela Marion Muller-Colard plaide au contraire pour l’intranquillité, considérant justement que « s’il est un livre qui selon moi mérite d’être appelé le Livre de l’intranquillité, c’est l’Évangile. »

Dans 
son dernier livre, elle y fait l’éloge du « petit inconfort, la pointe d’impatience, le frémissement qu’il faut pour reprendre la route millénaire qui étire la pâte humaine et la révèle à elle-même. ». D’une plume alerte et vigoureuse, elle nous invite à sortir des sentiers battus, à oser faire place à notre table à cette vieille dame qui nous dérange, qui balaye nos certitudes et nos vérités, à accepter le tâtonnement et l’expérimentation.

Tâche quotidienne et démarche spirituelle exigeante, surtout dans une société qui invite à la sécurité et au contrôle permanent. « Une vie humaine dont le récit se déroulerait entièrement selon une trame prévisible et contrôlés nous ferait d’abord bâiller d’ennui, puis nous paraîtrait suspecte, et finalement nous angoisserait. C’est dire si nous sommes, en définitive, coutumiers de l’intranquillité. Et pourtant nous cherchons sans cesse à nous en prémunir. Nous la redoutons, nous la refoulons autant que faire se peut. Elle est devenue une pierre d’achoppement, un ennemi à abattre contre lequel le marketing nous propose toujours de nouvelles armes. Combien de fois l’idée de « vous simplifier la vie » n’est-elle au centre d’un message publicitaire qui vous est si personnellement adressé, à vous dont on sait que vous vous battez sur tous les fronts ? N’esquivez pas, nous le savons, nous avons fait un portrait-robot de notre client(e)-cible : vous êtes épuisé(e), votre générosité vous perdra, vous êtes un père (une mère) dévoué(e), un(e) ami(e) sur qui l’on peut compter, un(e) professionnel(e) consciencieux(se) mais que diable, pensez donc un peu à vous ! Et par pitié, simplifiez-vous la vie, vous l’avez bien mérité ! Et donc achetez ceci, abonnez-vous à cela, offrez-vous des vacances loin de tout, souscrivez à telle assurance, soyez tranquille, tranquille, tranquille… Évitez à tout prix la contrariété, la frustration, le dérangement, et n’ayez pour audace que celle que vous considérer comme le centre du monde

Accepter « de ne plus être fixé sur rien », accueillir le désordre et consentir au trouble se révèle alors comme une dynamique nécessaire pour faire jaillir en nous l’émerveillement permanent et l’accueil de l’autre, comme un écho à la Parole de Dieu qui nous exhorte à reprendre sans cesse le chemin.

https://hotelsynodal.fr/post/2016/12/07/L-intranquillit%C3%A9

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Quel est votre dernière lettre ?

3 Octobre 2017, 15:15pm

Publié par Grégoire.

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Voyages

2 Octobre 2017, 03:59am

Publié par Grégoire.

Voyages

"Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué.

 

 

Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres.

 

 

Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents.

 

 

Telle est bien en effet notre nature : tout le mal qui a lieu ici-bas, nous en sommes informés. Chaque matin, le journal nous lance en pleine figure son lot de guerres, de meurtres et de crimes, la folie de la politique encombre nos pensées, mais le bien qui se fait sans bruit, la plupart du temps nous n'en savons rien. Or cela serait particulièrement nécessaire dans une époque comme la nôtre, car toute oeuvre morale éveille en nous par son exemple les énergies véritablement précieuses, et chaque homme devient meilleur quand il est capable d'admirer avec sincérité ce qui est bien.

 


Stefan Zweig, Voyages

 
 
Voyages.
Ce recueil consacré au voyage rassemble dix-sept récits inédits en français, publiés essentiellement dans des journaux ou des revues entre 1902 et 1939. Grand voyageur, insatiable curieux de l'ailleurs, Stefan Zweig a passé des années à parcourir le monde. Jusqu'en 1914, il est un voyageur au pied léger, attentif, enthousiaste ; la fête est au cœur de ses récits dans La Saison à Ostende, La Fête à Montmartre. Après le début de la Première Guerre mondiale, l'Histoire et ses événements dramatiques viennent entraver le voyage. Le regard de Zweig se teinte alors de nostalgie, et c'est en fouillant le passé que le voyageur-écrivain cherche à appréhender le destin de Florence ou d'Anvers. De l'insolite Visite au royaume des milliards, plongée dans les entrailles de la Banque de France, jusqu'à la poignante Maison des mille destins, où le voyage devient synonyme d'exil pour les juifs persécutés, ces textes, dans leur diversité, nous font pénétrer plus avant dans l'œuvre de l'écrivain, mais aussi dans son univers intérieur.

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