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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Pourquoi serait-on plus sage que le temps qu'il fait... ?

30 Septembre 2017, 04:14am

Publié par Grégoire.

Pourquoi serait-on plus sage que le temps qu'il fait... ?

" La confiance est la matière première de celui qui regarde : c'est en elle que grandit la lumière.
La confiance est la capacité enfantine d'aller vers ce que l'on ne connaît pas.

"Tu viens d'apparaître devant moi et je sais qu'aucun mal ne peut me venir de toi puisque je t'aime et c'est comme si je t'aimais depuis toujours".
 

La confiance est cette racine minuscule par laquelle le vivant entre en résonance avec toute la vie - avec les autres hommes, les autres femmes, comme avec l'air qui baigne la terre ou le silence qui creuse un ciel.

Sans confiance, plus de lien et plus de jour. Sans elle .....rien!!"


Christian Bobin, Donne-moi quelque chose qui ne meure pas.

 
 

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Le manque est la lumière donnée à tous...

28 Septembre 2017, 03:08am

Publié par Grégoire.

Le manque est la lumière donnée à tous...

"J'ai toujours su que quelque chose manquait à la vie. J'ai adoré ce manque. Le printemps rouge des hortensias, le livre bleu des neiges, le miracle de l'arc en ciel, les chansons en or de quatre sous, j'accepte que tout disparaisse puisque tout reviendra.

J'accepte de tout perdre et que dans la temps passager de cette perte, le nid d'hirondelle que j'ai dans la poitrine soit vide, vide, vide, féeriquement vide et appelant."

Un bruit de balançoire.

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Le Christ, ou la bonne chair...

26 Septembre 2017, 03:02am

Publié par Grégoire.

Le Christ, ou la bonne chair...

Le premier miracle de Jésus fut œnologique, quand, poussé par sa mère à la fin d’un repas de mariage déjà visiblement bien arrosé, il changea l’eau en vin, avant de multiplier pains et poissons pour une foule affamée au cours d’un pique-nique géant. Des noces de Cana à l’auberge des pèlerins d’Emmaüs, sa vie est une succession de repas, avant que, né dans une mangeoire, il ne devienne repas lui-même pour ses disciples, et leur propose de manger son corps et de boire son sang, sous forme de pain et de vin. À première vue, malgré quelques allusions au veau gras et à l’agneau pascal, le christianisme semble avoir davantage contribué à alimenter l’étal des poissonniers, des boulangers et des viticulteurs que celui des bouchers. Cependant il fit aussi leur fortune – et, parfois même, leur infortune…

Si Jésus a multiplié les poissons en son temps, il contribue plutôt à multiplier les brochettes aujourd’hui. Car le christianisme, contrairement au judaïsme dont il est issu, et à l’islam, plus récent, demeure la seule des trois religions monothéistes à ne faire référence ni au pur ni à l’impur, et à ne comporter, à l’origine en tout cas, ni interdit alimentaire ni instructions sur la façon d’abattre les animaux. Sans Jésus, on ignorerait tout du chateaubriand-béarnaise dans le 11e arrondissement et des rillettes en Pays-de-la-Loire.

Pourtant lui-même n’y touchait pas. Jésus était juif, comme sa mère et comme ses disciples, et respectait la loi juive en matière de nourriture. Il mangeait cachère. Et de si bon appétit que ses adversaires le traitèrent un jour de glouton… Il utilise un âne comme chauffage d’appoint pour son berceau, ou comme monture plus tard, mais il ne lui viendrait jamais à l’idée d’en faire du saucisson, et s’il peut envoyer quelques démons migrer dans des pourceaux, il n’en fait jamais griller. Son entourage non plus. Malgré quelques relations contestables pour un bon Juif, comme avec une hérétique, la Samaritaine, un collabo collecteur d’impôts et même un centurion de l’armée d’occupation romaine, ou encore ce malfaiteur, crucifié avec lui, auquel il promet le paradis, la plupart du temps il s’exprime dans des synagogues et affirme qu’il ne veut pas abolir la Torah mais l’accomplir.

À sa façon. Que ses copains ne comprennent pas toujours. Et même très rarement. Jésus passe son temps à faire et à dire des trucs bizarres, qui les laissent pantois. Il tient cela de son Père. Quand on lui reproche, par exemple, de ne pas respecter la tradition en ne se lavant pas les mains avant les repas, il répond : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme qui le souille, mais seulement ce qui en sort ». Phrase étrange, qui introduit le verset préféré des enfants dans tous les évangiles (mais que leurs mères s’obstinent, depuis deux mille ans, à ne pas entendre) : « Manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur. »
Et comme Pierre, qui a tendance à mettre les pieds dans le plat, demande, au nom des autres, des explications, Jésus les traite tous d’andouilles : « Vous aussi, vous êtes encore sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que ce qui entre par la bouche passe dans les entrailles et aboutit aux lieux d’aisance ? Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c’est cela qui souille l’homme. C’est du cœur que viennent pensées mauvaises, meurtres, adultères, fornications, vols, faux témoignages, blasphèmes. C’est tout cela qui souille l’homme ; mais manger sans se laver les mains, cela ne souille pas l’homme. »

En affirmant que ce qu’il mangeait ne rendait pas l’homme impur, Jésus venait de faire passer les lois alimentaires juives à la casserole, mais à l’époque personne ne le comprit davantage que nos mères, qui nous obligeaient toujours à nous laver les mains avant le déjeuner… Ses disciples, qui étaient juifs, continuèrent à observer les prescriptions alimentaires juives, et cette révolution passa inaperçue de son vivant.

Quinze ans après sa mort, au contraire, elle se retrouva au centre du débat, provoquant la tenue du tout premier concile, à Jérusalem, en 49. Question : les nombreux croyants d’origine non-juive qui rejoignaient les disciples de Jésus et suivaient leur enseignement devaient-ils aussi suivre les six cent treize lois juives ? Et, en tout premier lieu, la plus douloureuse, qui n’a rien de culinaire, se faire circoncire, perspective peu réjouissante pour des adultes, malgré l’exemple encourageant d’Abraham, qui le fut à l’âge de quatre-vingt-dix ans… Pierre, l’apôtre des Juifs, et Paul, l’apôtre des non-juifs, soutinrent tous les deux que non.

Pierre, parce qu’il avait fait un songe peu ragoûtant : il avait vu une nappe couvrant la terre où grouillaient toutes sortes d’animaux impurs, à poils, plumes et écailles, et avait entendu une voix tonner : « Mange ! ». Alors qu’il protestait qu’il n’avait jamais rien mangé d’infect ni d’impur, la voix lui répondit : « Ce que Dieu a fait pur, ce n’est pas toi qui vas le déclarer impur ! » La scène se reproduisant trois fois, Pierre comprit que la table du paradis était ouverte à tous… Et Paul, rabbin, intellectuel, et apôtre des païens, éleva et clôtura le débat pour la raison que Jésus était venu sauver tous les hommes – d’abord les Juifs, certes, mais pas seulement eux –, et que désormais il n’y avait plus « ni Juif ni païen, ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, c’est vous qui êtes la descendance d’Abraham ; l’héritage que Dieu lui a promis, c’est à vous qu’il revient. » Exit la circoncision, vive un seul et même baptême pour tous ! La « circoncision du cœur ». Paul inaugure une religion « catholique », c’est-à-dire universelle, ou la foi remplace la Loi. « Le Christ nous a libérés pour que nous restions libres. » Vive la liberté, donc !

Le deuxième épisode est le célèbre incident d’Antioche, en Syrie, qui concerne directement la nourriture et « révèle combien la distinction entre les aliments purs et impurs était cruciale, et divisait profondément Juifs et païens aux premiers temps du christianisme », commente le pape Benoît XVI. Pierre, qui prenait ses repas indifféremment avec les uns ou avec les autres, à l’arrivée d’amis de Jacques, le « frère » de Jésus, se mit soudain à fuir les tables des païens… Fayotage ? Hypocrisie ? Paul lui vola dans les plumes : « Toi, tout juif que tu es, il t’arrive de suivre les coutumes des païens et non celles des Juifs ; alors, pourquoi forces-tu les païens à faire comme les Juifs ? » Pierre cherchait juste à ne pas les choquer, mais, pour Paul, son attitude constituait un risque grave de mauvaise interprétation du salut universel, offert aux uns comme aux autres.

Ils mettront chacun de l’eau dans leur vin, et Benoît xvi s’amuse à rappeler qu’en écrivant aux chrétiens de Rome, quelques années plus tard, Paul lui-même, se trouvant face à une situation analogue, demandera aux forts de ne pas manger de nourriture impure pour ne pas perdre ou scandaliser les faibles… « Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle. Pour une question de nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi cause de chute. En effet, le Royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit saint. » Liberté et courtoisie seront donc notre devise. Plus tard on adopta le fameux dicton de saint Ambroise : « À Rome, fais comme les Romains. »

Au départ, tous les plats et toutes les recettes étaient donc autorisés… mais pas tout le temps ! Assez vite, les chrétiens, dont l’année liturgique se calait sur la vie de Jésus, pour en revivre les différentes étapes au cours de chaque année (gestation en automne, naissance en hiver, mort et résurrection au printemps, pentecôte en été), et en communion avec lui, par mortification et pour s’élever l’âme, jeûnèrent… Dès le concile de Nicée, en 325, on voit apparaître le terme de carême, signifiant les quarante jours où Jésus jeûna dans le désert, avant de commencer sa vie publique, comme autrefois les Hébreux de Moïse pendant quarante ans. L’idée et l’habitude s’en répandirent dans toute la chrétienté, variant selon les régions, certains orthodoxes renonçant même à toute nourriture d’origine animale pendant ce temps-là. Comme le vendredi, en commémoration du jour où Jésus était mort.

Jeûne et abstinence, ces termes nous sont encore familiers, même si nous en avons perdu l’habitude ; le jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour, au maximum, et l’abstinence porte sur la nature des aliments, la viande et les graisses animales étant interdites. Pendant les longs siècles où la séparation des pouvoirs était inconnue, cette institution fut fatale non seulement à quelques contrevenants, comme Clément Marot, qui se retrouva au cachot pour avoir mangé du lard en carême, – ce dont il tira un poème très amusant qui fit notre joie en classe de quatrième –, mais aussi à quelques bouchers… Même le plus populaire de nos rois, Henri iv, n’hésita pas à édicter carrément la peine de mort, prévue par le Parlement en 1595, contre les bouchers qui vendraient de la viande en carême – menace très politique visant, en fait, ses anciens coreligionnaires protestants, qui rejetaient alors cette pratique catholique…

Alexandre Dumas, dans son Dictionnaire de cuisine, saura trouver des mots assassins à ce sujet : « Quand le clergé fut devenu riche et puissant, son influence fit rendre sur l’abstinence les lois les plus rigoureuses, et tandis qu’il contentait sa sensualité en rompant l’uniformité des viandes par les poissons les plus exquis, que son insatiable cupidité entassait l’or en vendant des dispenses aux riches, le misérable qui n’avait pas d’or pour racheter son malheureux péché était pendu pour avoir mangé de la viande une fois en carême ; le boucher qui en avait vendu était fouetté et mis au carcan. » Pauvre garçon ! Il est vrai qu’il y eut de nombreux aménagements : Anne de Bretagne avait obtenu de racheter, par des aumônes, le droit de manger sur ses terres du beurre en carême, usage qui fut pratiqué aussi en Normandie – et finança la célèbre Tour de Beurre de la cathédrale de Rouen…

Cependant, le carême ne laissait pas aux bouchers de l’Ancien Régime comme seule alternative la prison ou le chômage car, parmi les poissons autorisés, se trouvaient, curieusement, quelques oiseaux…

Alors que les baleines et autres mammifères marins étaient interdits, pas en tant que tels, mais parce que leur chair présentait tous les caractères du « gras », (chair rouge, lard, graisse fondue), à l’inverse, des volatiles aquatiques, nourris de poissons, étaient admis dans la catégorie du maigre. Sans parler du castor, animal amphibie, fort prisé des moines… Qui était chair et qui était poisson ?
Comment s’y retrouver ?

On trouve dans les Mémoires de Madame Campan la solution à ce problème qui se posa à l’une des filles de Louis XV : « Madame Victoire n’était pas insensible à la bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les plats qu’elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d’eau qu’on lui servait souvent pendant le carême. Il s’agissait de décider irrévocablement si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se trouvait à son dîner : le prélat prit aussitôt le son de voix positif, l’attitude grave d’un juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu’il avait été décidé qu’en un semblable doute, après avoir faire cuire l’oiseau, il fallait le piquer sur un plat d’argent très froid : que si le jus de l’animal se figeait dans l’espace d’un quart d’heure, l’animal était réputé gras ; que si le jus restait en huile, on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire fit faire aussitôt l’épreuve, le jus ne se figea point ; ce fut une joie pour la princesse qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. »

Très curieusement, c’est exactement la même technique, tirée du bulletin d’une paroisse famélique de Ménilmontant que Léon Bloy, éberlué, recopie, pendant le carême de mars 1910, dans son Journal : « Sous le nom de viande, il faut entendre la chair de tous les animaux à sang chaud qui naissent et vivent sur la terre. Pour les oiseaux aquatiques qui vivent moitié dans l’air et moitié dans l’eau, on n’admet généralement, les jours d’abstinence, que ceux dont le jus en refroidissant ne se coagule pas et reste huileux !!! [sic] » Après ces trois points d’exclamation, Bloy ajoute les noms de toutes ces bestioles, une trentaine, du vanneau huppé au canard morillon, et cet admirateur de Napoléon commente d’un : « Ô Cambronne ! …
Après cette liste de victuailles autorisées par la pénitence moderne, ce serait un blasphème de penser seulement à Dieu, mais je demande à tous les astres, silencieux témoins de l’hypocrisie humaine, si jamais on s’est foutu des pauvres comme ça ! »

Et Léon Bloy était fort catholique…

L’absurdité d’avoir rétabli des lois de pureté et d’impureté alimentaires particulièrement grotesques dans une religion qui n’était pas censée en comporter, l’hypocrisie qu’il pouvait y avoir à considérer un plateau de fruits de mer, un homard grillé ou un bar au sel comme des plats de pénitence, et la perte du sens originel de ce geste, qui consistait à se priver pour faire aumône aux pauvres, trouvèrent un écho à Rome dans les bouillonnements du dernier concile Vatican II, après lequel, en 1966, le pape Paul vi publia une Constitution apostolique sur la Pénitence (Poenitemini), qui modifia les règles élaborées pour le carême.

Les catholiques romains entre les âges de dix-huit et cinquante-neuf ans sont tenus de jeûner le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint, et de s’abstenir de viande, mais les seuls vendredis de carême. L’abstinence est élargie à de nombreux aliments, dont le jus de viande, et le choix laissé à chacun de choisir de quoi il se priverait, et aux évêques locaux les œuvres de charité ou de piété à entreprendre pour leur communauté pendant ce temps-là.

Quand je suis allée en Californie, au printemps dernier, les catholiques avaient décidé, comme sacrifice de carême, de trier leurs ordures ménagères…

Une vraie révolution !

http://laregledujeu.org/2011/11/10/7689/le-christ-un-nouveau-regime/

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Ici, ça va... J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes.

24 Septembre 2017, 03:57am

Publié par Grégoire.

« Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. »

« Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. »

On entre dans le roman de Thomas Vinau en poussant une porte qui grince et s’ouvre sur l’intérieur silencieux d’une maison inhabitée depuis plusieurs années. L’endroit est assez sain et agréable pour qu’un jeune couple décide de s’y installer.

À eux de rénover la demeure et la cabane attenante, d’y trouver leurs marques et de s’y poser. La démarche s’avère un peu plus délicate, et en même temps, on le comprend très vite, nécessaire, vitale, pour le narrateur qui ne retrouve pas ici un lieu d’habitation ordinaire. C’est dans ces murs, et surtout au dehors, dans les herbes folles, au milieu des vignes, à proximité de la rivière, qu’il a passé son enfance et engrangé des souvenirs heureux jusque ce que la mort brutale de son père ne vienne rompre l’équilibre, donnant libre cours à l’angoisse et à ses crises répétées.

« Il aimait la pêche. Le foot. Il aimait réparer les transistors. C’est ce que ma mère m’a raconté au téléphone quand je l’ai appelé après mes crises. J’avais besoin d’en savoir plus. D’en savoir un peu. De pouvoir l’imaginer. C’est la moindre des choses que de pouvoir imaginer son père. À défaut de le connaître. »

C’est en se réappropriant la part la plus sensible de son histoire qu’il crée, avec patience et lenteur, un présent où l’on perçoit, à chaque instant, une harmonie entre lui et celle qui partage ce quotidien où le travail physique permet au corps d’éprouver, chaque soir, une fatigue salvatrice. Cela n’empêche pas la peur de rôder.

« Je me méfie. J’ai toujours peur que ça ne dure pas. Dès qu’il y a un moment de bonheur, de paix, je me répète que ça ne durera pas. Que le temps est un menteur. Qu’avoir quelque chose c’est commencer à le perdre. C’est comme cela que je fonctionne. C’est ce que la vie m’a appris. »

Ce fatalisme latent n’entrave pas sa volonté de vivre chaque instant avec intensité. C’est sa façon de maintenir la fragilité à distance. C’est aussi ce qui l’incite à confirmer ce que dit le titre du livre : Ici ça va. Ce qui peut laisser penser qu’ailleurs ça n’allait probablement pas. D’où ce besoin de reprendre en main son existence à l’endroit même où elle s’est un jour partiellement arrêtée.

Thomas Vinau mène son roman en multipliant les chapitres très courts. Son écriture est simple et efficace. Il lui faut peu de phrases pour brosser un décor, un pan de paysage, un parcours dans les vignes, une fin de journée paisible, un feu de broussailles... Pas de détails superflus, très peu d’adjectifs. Un tempo vif et une respiration soutenue et maîtrisée, à l’image de celle qu’adoptent les deux personnages que l’on suit, reconstruisant patiemment quelque chose qui s’affirme, au fil des mois, bien plus fort que les murs de leur maison.

« Et puis il y a la lumière. Omniprésente. On dirait parfois qu’elle monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d’escalier. »

«J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes. J’apprends à rire plus fort. J’apprends à recommencer.» 

 

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J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

22 Septembre 2017, 03:16am

Publié par Grégoire.

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

« Lisez donc, sans scrupule ! »  Le conseil donné par l'abbé à sa jeune correspondante peut sans doute faire sourire quelques esprits se croyant émancipés. De fait, il nous replonge dans les tourments et les tournants d'un christianisme désormais si loin du nôtre qu'il faut un petit effort mental pour y accéder. Nous regardons de trop haut ou de trop loin cette époque où l'Église se frottait à la République, oubliant qu'elle fut une ère de conversions et d'intense rayonnement catholique, artistique, mystique. Pour y entrer pleinement, faut-il donc convoquer Huysmans, Léon Bloy, Péguy, Claudel, Bernanos, Élisabeth de la Trinité et Thérèse de Lisieux, les poètes jusqu'à Max Jacob ? 

Quand elle écrit à celui qui est un peu l'aumônier du Tout-Paris, son confesseur mi-littéraire mi-mondain, Marie Noël n'est pas la poétesse que nous commençons à redécouvrir, pile un demi-siècle après sa mort, et alors que l'Église catholique a ouvert la cause de sa béatification. C'est une femme de 35 ans qui erre de crise en drame. Jeune Auxerroise à l'enfance préservée et cultivée, Marie Rouget – son nom de famille – a subi la mort de son petit frère à la veille de Noël – d'où le pseudonyme sous lequel elle est passée à la postérité –, la déception amoureuse, la crise religieuse et la dépression nerveuse. Cette matière sombre, une alchimie intime la transforme bientôt en poésie lyrique, dont les Chants de la merci,publiés en 1930. 

La parution de la correspondance entre Marie Noël et l'abbé Mugnier, excellemment présentée par Xavier Galmiche, n'est pas une simple curiosité pour érudits, mais un authentique événement littéraire, spirituel et intellectuel. Le merveilleux titre, J'ai bien souvent de la peine avec Dieu, donne le ton. On entre dans une conscience profondément travaillée par le désir et la douleur de chercher, une mystique trempée dans un grand feu. « Croire !... Croire ! Comment expliquer ? » Marie se débat « jusqu'à l'abîme, jusqu'à l'angoisse de sentir (s')échapper dans un infini de plus en plus vaste », faisant quelque peu craquer « les contours arrêtés de (sa) foi catholique ». Loin de l'inhiber, l'abbé l'encourage à découvrir Baudelaire ou Walt Whitman et l'aide à se libérer intérieurement. Le directeur de conscience ne se montre jamais avare de formules marquantes, parfois déconcertantes quand il lui écrit, en 1925 : « Vos vers sont magnifiques, émouvants au-delà de toute expression. Mais à votre place je ne les publierais pas... encore. » Il est proprement fascinant de voir Marie Noël grandir sur tous les plans. Insensiblement, l'échange épistolaire privé devient un monument de complicité et d'écriture, la relation se rééquilibre à mesure que l'abbé vieillit et que l'écrivaine s'affirme. Ces lettres s'imposent comme un (futur) classique de la spiritualité, un peu comme les écrits de la petite Thérèse dont, à maints égards, on entend ici l'écho.

 

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu. Correspondance, de Marie Noël, et de l'abbé Mugnier, Cerf, 25€.

 

 

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Victor Hugo et Dieu...

20 Septembre 2017, 03:58am

Publié par Grégoire.

Victor Hugo et Dieu...

Dans son récent ouvrage : Protée et autres essais (1), le brillant analyste littéraire Simon Leys fait revivre Victor Hugo en exil à Guernesey et décrit la solitude du poète. Hugo, écrit-il, « se retrouvera bientôt avec seulement deux interlocuteurs _ mais ceux-ci au moins étaient à sa mesure _, Dieu et l'Océan ». Depuis longtemps, la démesure de Dieu hantait le grand poète, et l'exil ne faisait qu'aviver sa curiosité, exalter son inspiration, la fièvre intellectuelle qui le portait à se mesurer avec la divinité et avec la parole humaine prétendant l'atteindre. On ne sait plus guère qu'un immense poème finira par porter le titre solaire : Dieu, et fut le résultat inachevé de plusieurs épisodes littéraires dont l'histoire est complexe, l'élaboration laborieuse, reflet gigantesque d'une effervescence intérieure que défiait ce Dieu obsessionnel.

La quête de Dieu traduite en « épopée métaphysique », il fallait être Hugo pour s'y aventurer, et pas comme Dante composant une « divine comédie », mais comme un esprit vorace, multiple, ambitionnant l'universel, obstiné à affronter la question qu'il eût souhaité être la question du siècle. Le théologien Jean-Pierre Jossua, dans Pour une histoire religieuse de l'expérience littéraire (2), lui dédie deux études magistrales et écrit : « Après tout, c'est bien, malgré des longueurs, des platitudes, d'incroyables cocasseries parfois, la seule oeuvre de poésie religieuse de quelque ampleur que le XIXe siècle ait vue naître en France. »

La renommée de Hugo est restée telle, après les obsèques nationales, que les tentatives d'exploitation idéologique n'ont pas manqué. Certaines entreprises apologétiques ont voulu le mobiliser en faveur d'un catholicisme « intégral » ; il suffisait d'un montage naïf de citations pour édifier un monument flatteur pour les chrétiens. Charles Péguy ne l'entendait pas du tout de cette oreille : « Hugo ne fut jamais chrétien. Il ne l'était pas... Vaguement panthéiste... chrétien, c'est certainement ce qu'il fut le moins ; il ne le fut pas du tout. »

Un poète que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et agir

L'oeuvre reconstituée et relue par une critique honnête n'autorise ni les interprétations trop édifiantes ni les dénégations outrancières de Péguy. Il s'agit de Dieu et d'un homme, un poète, que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et de faire agir. C'est ce que démontre Emmanuel Godo, dans un essai pénétrant, méthodique et profond : Victor Hugo et Dieu (3). Cette concision convient au face-à-face que poursuit le poète des grandeurs, qui cherche à penser seul, à épuiser les possibilités du poème, conscient cependant que l'impossibilité est au bout de la parole. Emmanuel Godo a pris le parti de chercher Hugo dans ses écrits tout au long de sa vie. L'essayiste arrive à la conclusion que, chez Hugo, la foi en Dieu « détermine ses recherches esthétiques, sa philosophie de l'histoire, sa conception de l'éthique et son engagement politique », et l'auteur s'avance jusqu'à écrire, au risque de l'ambiguïté, que « l'on peut considérer Hugo comme l'un des écrivains les plus mystiques du XIXe siècle ».

Jean-Pierre Jossua avait précisé les termes d'une analyse décisive quand il écrivait : « Hugo, l'un des très rares poètes de notre langue dont l'oeuvre comporte une visée non seulement vaguement religieuse mais réflexivement théologique, et de surcroît l'un des seuls poètes français authentiquement »

populaire. L'oeuvre de Hugo, en dehors même de Dieu, atteste, aussi bien dans ses romans célèbres que dans L'Art d'être grand-père ou Les Contemplations, que l'argumentaire et la symbolique vont au-delà de la dissertation métaphysique, d'une exaltation piétiste. On ne pourra tirer Hugo du côté de l'athéisme, car s'il est une position qu'il a condamnée, c'est l'athéisme ; les choses sont moins nettes pour le panthéisme que l'on a souvent discerné dans des formules ambivalentes.

Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu

Hugo parle de Dieu surabondamment et son discours sur Dieu (théologie) s'impose à l'étude proprement religieuse par son insistance et son parcours. Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu. Son itinéraire, qui est parti de l'influence voltairienne héritée de sa mère, aurait pu se stabiliser dans un culte de l'Etre suprême. Avec le projet de tracer le chemin qui conduit à la question de Dieu tout être pensant, il a indiqué les stades de la recherche qui tiennent à évacuer, dans la théologie courante et dans les opinions croyantes, les images du Dieu vengeur, voire du Dieu clément.

Pris au piège de l'anthropomorphisme, le poète l'exploite dans la profusion métaphorique et symbolique nécessaire à l'originalité de sa poésie. Dans l'évolution de l'interrogation spéculative, l'athéisme est le degré zéro ; l'esprit traverse les stades du scepticisme, de l'agnosticisme, du manichéisme écartelé selon l'habitude entre bien et mal, du polythéisme, règne des dieux du paganisme, de la religion promulguée par Moïse, du christianisme. Les stades ultimes en dessineront le dépassement : une forme de rationalisme avec le mythe du Progrès, doté de la plus grosse des majuscules ; le mysticisme culminant dans un Dieu qui se révélerait enfin et exigeant la contemplation.

C'est l'achèvement que Hugo accuse le christianisme de ne pas favoriser comme il devrait. L'Eglise catholique pour sa part a trahi les Evangiles, abandonné l'absolu pour les compromissions, combattu la liberté, intronisé le prêtre à la place de Dieu qui appelle les prophètes et les mages. Hugo ira au terme d'un procès qui n'est pas vulgairement anticlérical, en dépit des apparences. Il achoppera contre ce qui le fascine : l'Infini, l'Inconnaissable, l'Innommable, mais ces frontières qui ne se laissent pas abattre sont un stimulant perpétuel. De l'in-connaissance à la volonté de connaissance, du doute permanent à l'affirmation tout aussi persévérante, on est avec Hugo dans des problématiques qui ne sont pas de son invention et auxquelles il ne peut offrir d'autre issue que le drame contradictoire : choc de l'infini et de l'indéfini, conscience du mystère.

Une sorte de christianisme social se profilait dans ses engagements

La croyance minimaliste du déisme aurait pu séduire ce puriste véhément qui rejetait toute religion instituée. Il l'a éludée par l'affirmation d'un Dieu personnel, du « Dieu vivant » et d'une Providence, par son acceptation de la prière, de l'espérance, en désespoir de cause, et son appel à l'amour. L'amour était le dernier mot du divin mais d'abord de l'humain. Hugo disait des Misérables que c'était « un livre religieux » et on a souvent et sans difficulté salué l'évangélisme qui colore ce roman universellement connu. Une sorte de christianisme social, qui ne disait pas son nom, se profilait dans ses engagements sociaux et politiques. Il tenait la Révolution française pour « le plus grand pas de l'humanité depuis Jésus-Christ ».

Que la littérature soit un « lieu théologique », l'oeuvre de Hugo en apporte une illustration aussi voyante qu'est prolixe sa poésie. Elle a quelque chose à proposer à la théologie « officielle » et pour le développement du langage religieux. Elle enrichit le champ théologique, le prolonge, l'enlumine et l'illumine, mais souvent elle le perturbe et le dévoie. Une recherche occultiste de l'au-delà a fait déraper le théologien amateur vers les tables tournantes. Il n'a pas pu se soustraire, quelle qu'ait été son aversion pour le dogmatisme, à un échafaudage doctrinal par préceptes et principes, et c'est à une théologie personnelle qu'il travaillait sans l'admettre.

Hugo est un cas embarrassant pour beaucoup de nos intellectuels, et depuis le XIXe siècle. Emmanuel Godo, qui n'y va pas de main morte, écrit : « Que Hugo puisse être un immense écrivain et un authentique chercheur de Dieu, voilà qui dérange la doxa d'une certaine pensée contemporaine. » Ce n'est peut-être pas le mot de la fin.

Lucien GUISSARD

(1) Gallimard.

(2) Beauchesne, 1985.

(3) Le Cerf, 2002. Vient de paraître aussi : Hugo et la Bible, d'Henri Meschonnic et Manako Ono, aux Editions Maisonneuve et Larose.

 

 

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Le paradis c'est d'être là...

19 Septembre 2017, 04:40am

Publié par Grégoire.

Le paradis c'est d'être là...

"Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il faut résister à ce qu'on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente, role identités, fonctions (...).

Si nous considérons notre vie dans son rapport à l'éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D'un côté tout rejeter, de l'autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l'amour où le monde s'éloigne en même temps que l'éternel s'approche, silencieux et solitaire."

Christian Bobin, l'éloignement du monde.
 

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Tout ce qui braille n'est pas orfraie mais m'effraie ...

18 Septembre 2017, 04:52am

Publié par Grégoire.

Après Freud et la psychanalyse, Onfray s'aventure sur le terrain de la Bible : au secours !

Après Freud et la psychanalyse, Onfray s'aventure sur le terrain de la Bible : au secours !

Rien de nouveau sous le soleil

Michel Onfray a gratifié le grand public d’un long article de trois pages dans Le Pointdu 7 juin 2012 à propos du dernier ouvrage de Jean Soler « Qui est Dieu ? ».

Il se trouve que j’apprécie les travaux de Michel Onfray et ses conférences. Son goût pour un certain épicurisme et les philosophes délaissés n’est pas fait pour me déplaire. Par ailleurs, j’ai lu et suivi de longue date les différents ouvrages de Jean Soler sur la Bible, dont on peut en effet apprécier l’érudition classique malgré son fiel.

Michel Onfray fait grand cas du travail de Jean Soler, présenté comme une immense figure intellectuelle, un héros de l’esprit menant courageusement une guerre salvatrice contre l’hégémonie monothéiste au profit de la réhabilitation du bien précieux perdu par l’occident : la culture polythéiste, autrement supérieure. L’acteur principal de cette mise sous le boisseau du meilleur de la culture humaine, Athènes, au profit d’une ville honnie, Jérusalem, est bien entendu le juif (avec un petit j, c’est-à-dire l’adepte de cette doctrine à combattre)… C’est simple, limpide… Sur trois pages, Onfray se lâche en affirmant un tas de contrevérités, d’imprécisions, d’affirmations caricaturales tout en faisant croire au lecteur qu’on vient de découvrir enfin, grâce à l’héroïque Soler, comparé au grand Nietzsche, une vérité qu’on voulait si longtemps nous cacher sur la véritable identité de l’affreux et sanguinaire despote de notre culture : le Dieu du monothéisme, dont le Juif (que j’écris avec une majuscule car identité et religion sont ici indissociables), à la fois son esclave et son agent, ne vaudrait pas mieux que la caricature divine dont il se croit l’élu…

Cependant, contrairement à ce qu’affirme dans son article Michel Onfray, Jean Soler ne fait nullement dans la nouveauté. Je dirais même qu’il ressort des vieilles lunes avec un dogmatisme de premier de la classe qui récite une leçon bien apprise. Jean Soler viendrait casser six idées reçues, ce que nul avant lui n’aurait osé faire. Ce héros intellectuel déboulonnerait une bonne fois pour toutes l’immonde et sanguinaire Dieu d’Israël responsable de 2000 ans de malheurs et de guerres sans fin. Le monde intellectuel, l’Université au premier chef, par conventionnalisme, bouderait Soler, on l’accuserait même d’antisémitisme, ultime arme des censeurs à court d’argument, ce héros digne d’un autre briseur d’idoles mal reconnu, Onfray lui-même.

Examinons les six points de Soler, présentés par Onfray comme révolutionnaires :

1. Contrairement à ce qu’on croit, la Bible n’est pas si ancienne et n’aurait pas la primauté car contemporaine des grandes œuvres philosophiques grecques. C’est juste. Mais Michel Onfray semble ignorer que toute personne, quelque peu érudite en matière biblique, connait ce fait. De nombreuses recherches dans ce domaine ont été publiées et si quelqu’un s’intéresse à ce genre de sujet, je lui conseillerais plutôt la lecture de Thomas Römer, qui est un bibliste sérieux, que celle de Jean Soler… En fait de nouveautés, Michel Onfray, en fin connaisseur des textes philosophiques qu’il est, devrait savoir que le grand Spinoza avait déjà affirmé cela dès le 17e siècle… Thèse largement reprise, argumentée et divulguée depuis par les divers chercheurs dont bon nombre d’universitaires israéliens, dont certains portent la kipa… Qui ignore aujourd’hui que les textes antiques ont une histoire rédactionnelle complexe ?

2. « La religion juive n’est pas monothéiste mais monolâtrique » affirme Michel Onfray, le Dieu des Juifs serait une idole qui a bien réussi… Le problème dans cette affirmation est la confusion entre la préhistoire du judaïsme, qui puise en effet dans un fonds culturel polythéiste et « la religion juive » qui a traversé toutes sortes de phases et n’a pas fini de le faire. Là encore, rien de neuf sur l’histoire et nombre de savants travaillent à ces sujets depuis 150 ans… Mais de quels « Juifs » parle-t-on et de quelle époque ? Onfray qui sait, tout comme Soler, la valeur du langage se permet d’affirmer une généralité éternelle « La religion juive n’est pas monothéiste »… Donc, en toute logique, les synagogues sont des lieux d’idolâtrie où l’on affirmerait la supériorité d’une divinité sanglante sur ses concurrentes… Lamentable raccourci et simplification historique. Si Michel Onfray était meilleur lecteur de la Bible, il saurait que celle-ci présente effectivement les hébreux comme idolâtres et les fustige pour cela, mais que le terme « Juifs » n’apparait que dans le livre d’Esther, fort tardif, à une époque où le véritable monothéisme est un acquis et le stade de la monolâtrie, un lointain souvenir. Il saurait surtout que la Bible ne tient pas de discours théologique uniforme (d’où son intérêt et sa longueur d’ailleurs) et qu’au bout du compte l’enseignement du monothéisme s’y trouve bien, contrairement à ses allégations simplificatrices. Pour moi, « la religion juive » est celle que je pratique, bien loin des idées reçues et des assertions de Michel Onfray et elle puise dans un réservoir de 3000 ans de textes les plus divers, y compris les textes universitaires les plus critiques.

3. Pour Onfray, la Bible ne connait pas l’universel et incite les Juifs à écraser les autres… Un peu court, comme affirmation ! (sans parler de relents nauséabonds de conspirationnisme). Au contraire, le plus étonnant dans la Bible, c’est qu’un petit peuple montagnard isolationniste en soit arrivé à une vision universaliste, affirmée à de nombreuses reprises. On la trouve dans l’idée d’ancêtre unique à toute l’humanité présentée comme une grande famille égalitaire ; dans l’idée de la possibilité de construire une paix fraternelle universelle exprimée chez plusieurs prophètes, notamment Isaïe ; dans l’ordre de respecter l’étranger « car tu as été toi-même étranger », « tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lévitique 19,34) qui est répété à de nombreuses reprises, ainsi que dans bien d’autres passages qui abondent en ce sens. Il est vrai que les Juifs ont toujours agacé par leur particularisme qui peut parfois être sujet à critique, le vilain Haman du Livre d’Esther ne s’en gêne pas… Mais on sait ce que cet agacement peut engendrer dans l’Histoire humaine et combien de Juifs en ont payé le prix. Ce qui devrait inciter Onfray et Soler à un semblant de décence au moment d’avancer ce genre d’allégations et au moins les argumenter avec finesse. Certes la Bible, livre d’une grande complexité, n’a pas le monopole de la morale et de l’universel, mais elle énonce bien une morale universelle que la lecture révisionniste de Soler ne peut évacuer d’un revers de main, en la réduisant à ses seuls aspects particularistes ou ritualistes.

4. Paradoxalement, Onfray reproche à la Bible de ne pas avoir affirmé clairement l’immortalité de l’âme et la résurrection. C’est vrai, et réjouissons-nous de cette liberté dogmatique digne des pré-socratiques ! Les rabbins du Talmud en étaient d’ailleurs gênés et cherchèrent à prouver assez maladroitement que leur idée de résurrection s’inscrivait bien dans le texte biblique. Ce point de doctrine était même une des polémiques entre Juifs pharisiens et Juifs sadducéens au 1er siècle avant JC. Là encore, donc, comme innovation, on fait mieux : Soler a 2000 ans de retard ! Mais cela veut-il dire qu’il n’y avait pas de spiritualité chez les prophètes, ou même les sadducéens, comme l’affirme Michel Onfray ? Il semble avoir une idée bien étroite et dogmatique de la spiritualité, qui ne passerait que par la résurrection ou l’éternité de l’âme et contredit donc ici son propre discours philosophique…

5. Onfray nous dévoile une vérité soigneusement cachée : le Cantique des Cantiques parle de l’amour charnel, c’est un texte érotique ! Voilà l’incroyable découverte de Jean Soler ! On se roule de rire… (Quoi, Salomon, vous êtes Juif !) Mais il faudrait être vraiment aveugle pour ne pas le voir : « Tes seins, ta bouche, tes cuisses, le levier de la porte, la serrure,… non tu ne rentreras pas ! » Gainsbourg n’a rien inventé et personne ne s’y est jamais trompé, même si une lecture symbolique et mystique fut mise en avant chez les religieux. Onfray prend les lecteurs du Point pour des enfants de chœur ! N’eut-il pas été plus digne de la pensée de l’auteur de s’interroger sur ce choix délibéré d’un texte érotique par les mystiques et les chefs du puritain monothéisme ?

6. Onfray assène : le Dieu d’Israël est exclusivement ethnique et séparatiste… la preuve : les lois alimentaires et de pureté pratiquées par les Juifs… Comment un philosophe, forcément retiré régulièrement dans son pré carré bien gardé pour pouvoir écrire son œuvre universelle peut-il écrire des choses aussi terre à terre et caricaturales ? Ne connaît-il pas ce genre de lois sur la pureté chez ses chers Grecs ? Ne sait-il pas la vertu d’une discipline intérieure ? Quelle contradiction entre ces règles et les principes de l’Universel ? Voilà bien une affirmation simpliste. Mais là encore, rien de neuf, c’est la reprise d’un vieux thème antijudaïque, celui d’une époque où l’on jetait volontiers les Juifs dans les puits ou sur les bûchers pour leur apprendre les vertus de l’universalisme chrétien…

Le reste de l’article ne présente rien de bien nouveau non plus, Onfray, à la suite de Jean Soler, croit devoir prendre une pose héroïque quand il ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes… S’il lisait un peu plus les biblistes et les historiens des religions, il se rendrait vite compte que le très savant et génial Jean Soler compile, vulgarise, avec un certain talent, mais ne dit rien au fond de bien original.

Ensuite, Onfray nous offre une révision du commandement « tu ne tueras point » qui, selon lui, ne concernerait que les membres de la tribu juive : les autres, on pourrait les massacrer comme bon nous semble… Là encore, en parlant d’un texte ancien, le mot « juif » est bien mal venu et plein d’ambigüité. Mais surtout, « tu ne tueras point » est une traduction discutable qu’il faudrait plutôt comprendre « tu ne commettras point de meurtre » ou « tu n’assassineras point », même sans savoir l’hébreu, il est facile de comprendre la différence entre « assassiner » et « tuer ». On peut pratiquer la peine de mort, sans pour autant assassiner… nuance à la portée d’un philosophe. Certes la Bible parle de condamnation à mort et décrit nombre de massacres, avant tout dans un but édifiant typique de son époque, mais cela ne veut nullement dire que c’est une question de Juifs ou pas (voir la fin du livre des Juges où l’on se massacre entre « frères », ou même l’épisode du veau d’or ou de Coré dans le Pentateuque). Le judaïsme a certes développé une législation à deux vitesses entre citoyen et étranger, que l’on peut critiquer, mais comme tous les systèmes de l’époque, y compris grec, et qui inspire notre système de citoyenneté actuel. L’accusation de restreindre l’interdit du meurtre aux seuls Juifs est grave et digne cette fois des pires rumeurs médiévales reprises au siècle dernier avec les conséquences que l’on sait : les Juifs solidaires entre eux empoisonnent les autres par haine du genre humain, et sont donc empoisonnables…

Puis Onfray nous fait verser une larme sur les Cananéens exterminés par « les juifs » (sic), grands massacreurs devant l’Eternel, contrairement aux très pacifiques Grecs…

Ici on touche au fond de l’absurde et de l’inexactitude, mais surtout à l’indécence pour ne pas dire l’abject.

Tout d’abord, en bon adepte de la critique biblique et de la rationalité, Onfray devrait savoir que le massacre des Cananéens n’est qu’une pure légende contredite par l’archéologie et le texte biblique lui-même. Il devrait savoir également, grâce à la même critique universitaire qu’il invoquait pour démolir l’ancienneté biblique, que les Hébreux sont eux-mêmes des Cananéens, même langue, mêmes divinités, dont le fameux El, sévère Dieu supérieur les conduisant à la monolâtrie, avant l’étape suivante… Que les terribles passages de massacres du livre de Josué ou ailleurs dans la Bible, choquent notre sensibilité humaniste, rien de plus normal et de plus légitime. Mais que cela fasse du judaïsme et du monothéisme en général le terreau obligatoire de l’extrémisme et l’inventeur du génocide, c’est vraiment tenir un raisonnement très superficiel et étaler ses préjugés au grand jour. Jean Soler oppose les Grecs épris de paix aux Juifs belliqueux… Faut-il rouvrir les classiques helléniques pour se remémorer les guerres entre cités, enlèvements, massacres et viols ? Faut-il rappeler les interminables luttes entre Sparte et Athènes et la politique hégémonique de cette dernière dont la cruauté envers les vaincus frappa Aristophane ou Xénophon ? Onfray ne sait-il pas la vantardise sanguinaire des Anciens, qui agissaient d’ailleurs moins qu’ils n’écrivaient, alors que les modernes font l’inverse… Cette vantardise et ce goût pour le sang versé sont communs à toute la littérature antique et aux bas reliefs, de la lointaine Mésopotamie jusqu’aux Romains, en passant par les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux et bien d’autres. Mais l’athéisme occidental, dont Onfray se veut le porte drapeau, après ses dizaines de millions de victimes au nom d’une rationalité nationale parfaitement athée, massacrées comme jamais on ne le vit auparavant dans l’histoire humaine, n’est pas si bien placé que cela pour donner des leçons au reste du monde ou dresser un doigt accusateur contre le monothéisme.

Il est un fait que la Bible relève et cherche à résoudre dès ses premières lignes : l’être humain tue son prochain et a beaucoup de mal à s’arracher à ce rôle de Caïn et au cercle vicieux de la violence. L’accusation biblique, contrairement à ce que pense Onfray, est universelle et n’épargne personne, ni les Juifs, ni les Grecs, ni les hommes, ni les femmes… car s’il est un sujet de prédilection dans la Bible, ce n’est pas Dieu, mais bien l’humain dans son humanité la plus prosaïque, avec tous ses défauts exposés au grand jour et sous toutes les facettes possibles. Aucune figure biblique n’échappe à la critique.

Dans l’article d’Onfray, vient ensuite un parallèle doctrinal entre nazisme et judaïsme… On laisse à l’auteur la responsabilité de ses comparaisons d’un goût exquis. On ne relèvera que l’erreur historique : « les soldats du Reich allemand ne portaient pas par hasard un ceinturon sur la boucle duquel on pouvait lire : Dieu avec nous ». Or Onfray devrait savoir que ce ceinturon est très antérieur au régime nazi. Si c’est là la seule preuve de la ferveur monothéiste d’Hitler… avec quelques autres déclarations du Führer sur le « Tout-puissant », c’est un peu court. On pourrait opposer à ce grand admirateur de la culture polythéiste qu’est Michel Onfray, que s’il y a peut-être une ferveur religieuse dans le nazisme, ce serait plutôt sous la forme d’un retour aux bonnes vieilles valeurs du paganisme germanique, le culte du corps et des forces de la terre. Tout ce que le judaïsme déteste… Impossible me direz-vous, un païen, d’après Onfray, est forcément un homme de tolérance et un pacifiste, il suffit de regarder l’histoire glorieuse des empires de l’Antiquité pour s’en convaincre. Jean Soler, que l’on ne saurait bien sûr soupçonner d’antisémitisme, (impensable chez un esprit de cette trempe !), aime certainement beaucoup les Juifs (il fut diplomate en Israël, il doit en garder quelques nostalgies et mêmes des amis) mais déteste profondément le judaïsme, la culture juive et tous les monothéismes. Il n’aime pas non plus la « singularité » de la Shoa, « efforts désespérés à tout prix, jusque dans le pire malheur, pour accréditer l’élection par Dieu du peuple juif ». Si je comprends bien, les Juifs exploiteraient cyniquement la Shoa pour remettre en selle leur élection divine ! Faisons plaisir à Soler et Onfray. Admettons que la Shoa ne soit qu’un massacre parmi d’autres, rien que le juste retour de bâton après le précédent de Josué. Admettons qu’il n’y ait rien de singulier à aller chercher aux quatre coins de l’Europe, des vieillards, des femmes et des enfants dans le seul but de les éliminer. Admettons que tout cela soit un malheur normal et qu’il n’y ait pas lieu de faire de ce détail de l’Histoire, une singularité. Admettons également que l’Histoire juive – ses 2500 ans de diaspora, sa renaissance étatique et linguistique dans l’Etat d’Israël moderne – soit des plus banales. Admettons que la Bible soit un bien mauvais bouquin. Concluons une bonne fois pour toutes que ces gens-là nous ont assez cassé les pieds et qu’il est temps pour l’Occident d’en sortir ! Alors allons au bout de la logique d’Onfray : brûlons la Bible, Freud et quelques autres pour revenir exclusivement à Platon et Epicure !… Culture quand tu nous tiens !

Je ne connais pas les comptes que Jean Soler a à régler à travers ses « découvertes » et ses « combats héroïques » contre l’infâme. Je ne sais pas quels comptes Michel Onfray cherche à régler en montant au créneau pour promouvoir Soler l’incompris. Je sais seulement qu’en écoutant les conférences d’Onfray sur Freud, passé l’intérêt premier, j’ai ressenti un malaise dans ce besoin de tirer systématiquement sur le vieux docteur et « son goût immodéré pour l’argent »… En lisant l’article sur Soler, je ressens le même malaise, avec ici un indicateur troublant (lapsus de notre philosophe anti-freudien ?) : l’emploi quasi systématique dans cet article du terme « juif » alors qu’il est historiquement inapproprié et que les Juifs ne sont pas les seuls monothéistes, loin s’en faut (si en plus ils en sont toujours à la monolâtrie, qu’on les laisse alors tranquilles ces primitifs). Mais je ressens un plus grand malaise encore de voir un journal aussi sérieux que Le Point laisser passer des allégations aussi médiocres et mal à propos, au point de se demander si on lit du Onfray ou un avatar d’une médiocre littérature antijuive qu’on croyait dépassée, le tout dans un climat français où assassiner un Juif à bout portant ou le tabasser est devenu chose possible.

Je n’ai absolument rien contre la critique des excès religieux, au contraire ! En bon disciple de Moïse, je trouve salutaire de casser les tables sacrées et les idoles… En bon Juif je n’ai pas peur de l’autodérision. Comme chacun, je suis effrayé par l’éveil d’une religiosité extrémiste et bornée, y compris chez certains Juifs, qu’il est salutaire de critiquer et d’analyser. Mais il s’agit dans cet article du Point d’un lamentable et malsain jeu de massacre qui manque sa cible et discrédite profondément son auteur.

Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté DorVador Paris 20e

http://laregledujeu.org/2012/06/20/10192/les-bourdes-bibliques-de-monsieur-onfray/

L’article de Michel Onfray sur le site du Point.

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Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel

16 Septembre 2017, 04:03am

Publié par Grégoire.

Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel

Par la pensée, je fais quelques pas dans le noir avec ton fantôme. Tu me précèdes. Tu parles, tu ris. De temps en temps tu te retournes et c'est à chaque fois le même miracle, le même soleil donné. La galette des rois de ton visage m'a ébloui pour la vie. Ta gaieté faisait toute ma théologie. J'ai sorti cette photographie d'une enveloppe : tu es devant un étang dont une lumière brune mange les roseaux. Tu tiens dans tes bras ton enfant encapuchonnée de blanc. Tu souris. C'est un jour en hiver. L'image a été prise il y a trente ans.

Ce qui brillait à cette époque n'est pas plus loin de moi que la fenêtre dont, en me penchant par-dessus le bureau, je peux agrandir ou diminuer l'ouverture. Le passé est à portée de main. Il n'est que du présent timide. Ce petit étang était comme un livre ouvert avec ses pages d'eau. Nous allions souvent le lire. La promenade le long de ses rives colorait nos âmes. Le ciel mangeait dans nos mains. Les oiseaux écrivaient sur des feuilles d'or. Nos rires ricochaient sur l'eau verte. Le temps a passé. La mort t'a menée dans son cloître où il y a tant de lumière que cela brûle les yeux. Un architecte a fait mon coeur avec une salle vide à l'intérieur - une coupole ceinturée de vitres. C'est là que j'écris.

En tournant mes phrases d'un degré de plus, je pourrais voir au loin l'enfant que j'étais rue du 4-Septembre, captif des roses du voisin. Des roses cramoisies, fusillées par le soleil. Par la fenêtre un merle siffle. Sa longue attente entre deux chants m'apprend cet art de vivre qui ne s'apprend pas. Une pluie fine court comme une petite fille autour de la maison. Elle ne dure pas. Les Japonais appellent « cortège nuptial de la renarde » ces averses qui traversent les beaux jours. Nos mesures du temps sont fausses. Si les saisons reviennent, c'est parce que nous ne comprenons pas ce qu'elles nous disent. Du jour où nous le comprenons, il n'y a plus de temps, plus de saison, plus rien que l'éternité modeste : la renarde et ses invités. Les oiseaux et leurs écrits mystiques. Les roses et leur coup de sang. Je ne suis plus retourné au petit étang. Le paradis n'est pas un lieu, mais une parole dont les ondes vont plus loin que toute raison connue.

Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel - saisi par la beauté d'un chant ou d'une fleur qui l'arrache à sa vie pour toujours. Ton visage a eu pour moi cette force. Je le glisse dans l'enveloppe. Je n'ai pas besoin d'image pour le voir : j'ouvre la fenêtre un peu plus. J'entends le merle dont le chant faisait briller tes yeux. 

Christian Bobin.

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Un château suspendu dans les airs

14 Septembre 2017, 03:55am

Publié par Grégoire.

Un château suspendu dans les airs

L'idée de la sainteté. L'idée de la sainteté n'est pas une idée. C'est quelque chose qui passe, et dans ce passage ouvre une voie. Les lumières du printemps filent ainsi. Les clochettes du muguet s'allument comme si on avait appuyé sur un interrupteur, les yeux des fleurs se font cassants. La sainteté est cette électricité qui saisit l'âme et la sidère. Un printemps de l'univers. Le tout premier bal des atomes.

L'Occident a cru cerner la sainteté, l'a mise en cage dans la poitrine en cire de quelques hommes, quelques femmes. Mais la sainteté est le bien commun de tous. Elle peut même effleurer la pensée d'un criminel. Elle est vitale avant d'être religieuse. Quel adolescent n'a pas été, fût-ce une seconde, foudroyé par un rêve de pureté, un élan des reins de l'âme vers le soleil ? Toute sa vie, il restera une trace de ce foudroiement : une zone calcinée dans l'âme, un point où le monde ne vient pas, ni même la pensée. Car la sainteté n'est pas une chose pensable. Elle est l'ennemie intime de l'abstraction. Elle est faite de gestes, de voix, d'une science raffinée du silence, apprise auprès des fleurs ou dans le long cours d'un deuil.

Le paradis des larmes cache un sourire, comme un arbre derrière une pluie fine. La sainteté est ce qui nous empêche d'être des cadavres avant l'heure. Même sa nostalgie est agissante. Le sentiment qu'on pourrait vivre tout à coup - aimer, aider, flâner, perdre. L'Occident a fait de ses saints des grappes d'hommes et de femmes pâles, étranges. L'Orient, là-dessus, en sait plus que nous. Ses saints sont des épouvantails qui dansent. Rumi est un saint - ne serait-ce que parce qu'il se moque de l'être. 

J'ai vu parfois de très beaux accidents dans les yeux des gens. Une falaise qui s'effondre. Un ciel de craie bleue. Un océan de sainteté venait - oh, juste un instant - effondrer leurs certitudes avec leurs angoisses. On voit ça dans les yeux des mères quand ces yeux sont tournés vers leur enfant, et qu'une indulgence les élargit. On peut l'entendre dans le rire des amantes et le chuchotement des fleurs, ce saupoudrage de prières sur les prés. Il n'y a qu'une seule chose infiniment désirable. Ce n'est pas une chose, mais un château suspendu dans les airs. On y entre par le coeur, par la vie, par la mort. Pensez ce que vous voulez. Moi, je ne pense plus. Je regarde la lumière donner ses fêtes sur la terrasse. Un printemps en automne. Un sourire de l'autre monde. La gloire d'être vivant et de donner à boire aux absents. Car la sainteté a soif. Très soif. 

Christian Bobin.

 

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"Le Mock" : parler de littérature peut aussi être marrant

12 Septembre 2017, 03:55am

Publié par Grégoire.

"Le Mock" est une chaîne youtube qui propose des vidéos décryptant avec humour les mots de Molière, Voltaire ou encore Flaubert. Une belle manière d'apprendre à lire entre les lignes.

L'histoire a débuté il y a deux ans. Lorsque deux amis, qui se sont rencontrés en classe préparatoire littéraire, décident de jouer aux youtubeurs. 

DES LIVRES INSTALLÉS SUR NOS ÉTAGÈRES DEPUIS DES SIÈCLES

Nicolas, 23 ans, alias Redek, qui aspire à devenir professeur de français et Bruno, 22 ans, alias Pierrot, étudiant à Science po Lyon, se sont essayés à la vidéo pendant six mois. "On ne les trouvait pas assez réussies pour pouvoir les publier sur internet", explique le second. 

Car "la vidéo pose la question de la manière de mettre les gens en contact avec la littérature", réfléchit Bruno. "Youtube est un média qui nous parle, on a grandi avec. C'est une plateforme facile d'accès et qui permet une relative visibilité."

Sans forcément viser une tranche d'âge particulière, les deux Lyonnais ciblent avant tout un public qui aime apprendre en regardant des vidéos et qui est ouvert.

Mais c'est seulement au bout d'un travail de dur labeur pour apprendre à cadrer et à monter des vidéos que les deux amis ont pu commencer à partager leurs savoirs. Car il y a bien un but pédagogique aux vidéos du « Mock". 

"On avait envie de parler des livres qui nous plaisaient et d'inciter les gens à lire", continue celui que l'on appelle Pierrot. "Dans la littérature classique, il y a des histoires qui ont de la valeur et qui servent à la fois à se divertir et à la fois à apprendre des choses.

Pour résumer, la question à laquelle Redek et Pierrot tentent de répondre sur leur chaîne Youtube c'est bien : "Pourquoi est-ce que ces livres sont sur nos étagères depuis des siècles ?"

 

"FLAUBERT RIT SOUS SA MOUSTACHE"

"Il y a dans ce genre de livre un langage auquel les lecteurs ne sont pas habitués et c'est assez difficile d'accès", développe Bruno. Pour donner les clés de lectures aux abonnés de leur chaîne, Nicolas et Bruno déclinent leurs explications en deux émissions sur les grands classiques de la littérature française comme Andromaque ou Candide.

L'une, appelée "Le Mock", permet d'entrer dans le sujet par l'humour "car c'est quelque chose que l'on maîtrise un peu mieux que les cours de français". L'autre, "Le Mock le retour", approfondit le sujet plus sérieusement.

Pour eux, la visée divertissante et la visée pédagogique sont indissociables. Bruno commente : "Madame Bovary, de Flaubert, c'est l'histoire de quelqu'un qui ne sait pas bien lire parce que cette personne croit dur comme fer à la réalité des livres alors que ce ne sont que des histoires. Mais si on regarde de plus près, on remarque qu'à chaque page Flaubert rit sous sa moustache et on comprend vraiment mieux le ton humoristique du livre".

Et pour expliquer l'ironie de Flaubert, les deux plaisantins se mettent en scène : l'un jouant Madame Bovary, malheureuse dans une vie monotone, l'autre tenant le rôle de son mari ne jetant jamais un regard à sa femme qui ne cesse de passer le balais. La voix de Bruno est suivie par celle de Pierrot sur des images alternées entre illustration et discours face à la caméra.

Une belle mise en scène qui leur vaut d'être salués par certains professeurs de français et d'université. Un public auquel les deux jeunes Lyonnais ne s'attendaient pas.

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Nos infirmités sont aussi des grâces...

10 Septembre 2017, 03:58am

Publié par Grégoire.

Nos infirmités sont aussi des grâces...

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont des épreuves bien sûr, mais elles sont aussi des grâces, des grâces spirituelles. On pourrait trouver beaucoup d’exemples dans la littérature. Je me souviens il y a quelques années, un livre d’Henri Michaud : ‘bras cassé’. Un poète fait son miel de tout les arbres. Et là, en l’occurence, l’arbre coupé c’était son bras. Il s’était endommagé le bras, qu’on avait mis dans le plâtre, et il en a conçu un petit livre qui est une merveille, où il dit exactement ce que c’est que d’être embarrassé à ce point, que d’être malade de cette façon là, il évoquait un moment le sentiment très sûr d’avoir une armoire Bretonne au bout de son épaule, tellement il avait du mal à bouger son bras. On connait aussi le poème du bateau ivre de Rimbaud et cette étrange prémonition.  « Oh que ma quille éclate, Oh que j’aille à la mer. » On sait par Jean Genet que le mot quille en argot désigne la jambe, et que Rimbaud a terminer sa vie avec une jambe coupée, éclatée.

J’ai reçu un livre qui contient un trésor d’expérience. L’auteur s’appelle Mody Piot ‘mes yeux s’en sont allés’ publié chez L’harmattan. Ce n’est pas un livre de grande littérature mais ce n’est pas important, ce n’est pas grand chose la ‘grande’ littérature. Ce qui compte c’est que quelqu’un nous explique comment il sent et reçoit la vie à la place où il est. ça c’est irremplaçable. Et, c’est le cas de ce livre qui raconte une expérience déchirante de perte de vue. Cette jeune femme explique qu’il y a un troisième état entre celui des voyant et celui des aveugles nés. Il y a celui des gens qui ont eu un jour la vue, qui ont eu le paradis de la vue, et qui l’ont perdue, et qui en ont été chassé. C’est comme un entre deux qu’il est difficile de nommer et que ce livre réussit à nommer. 

« ce week end de l’ascension j’ai décidé de faire une ballade à travers le thym et les cistes des fenouillèdes, contré dont je connais bien les chemins que j’ai souvent arpentés. Il faisait chaud. Le soleil nous regardait d’un air insolent. Le ruisseau noir murmurait sa chansonnette. Le chien marchait d’un pas rapide sur le chemin caillouteux enlacés, s’abreuvait aux sources rencontrés, parfois joutait le harnais pour le laisser gambader, heureux de sa liberté un instant retrouvé. Après 2h de marche au milieu des genêts et des violettes du pâtre j’ai décidé de rebrousser chemin. Mais mes yeux éblouis par la lumière ne pouvait discerner aucun repères. Aller à droite, remonter un autre sentier, prendre à gauche, je ne savais plus où j‘étais. Une petite panique me tenaillait. Je n’allais tout de même pas me perdre et pourtant je devais me rendre à l’évidence, je ne savais plus comment retrouver ma route. Je me suis assise quelques instants. » On peut le deviner, le chien l’aidera à retrouver le chemin du retour. 

Ce qu’elle dit en profondeur m’a fasciné. Elle dit qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient nous secourir. L’auteur -aveugle- se trouve éblouis. 

Dans le désespoir, dans la détresse, dans la perte, il y a quelque chose comme une résistance lumineuse, comme un point de lumière invincible. 

Freud raconte cette scène d’un enfant qui est dans une chambre et qui demande à se grand mère dans l’autre pièce de parler le soir. Et elle demande pourquoi. Et il dit, « tant que quelqu’un nous parle, il fait clair. » 

C’est peut-être ce qui se passe dans nos vies, que nous y soyons aveugle par la chair, ou voyant par la chair. Tant que quelqu’un nous parle nous pouvons continuer d’aller et même perdus, nous ne serons pas perdus. 

Nous sommes au fond tous, comme des aveugles dans un palais de lumière, il y a des serviteurs qui viennent à notre rencontre, et qui déplacent les meubles au dernier moment pour nous éviter des chutes. Malheureusement, nous ne pouvons pas connaitre le nom de ces serviteurs. C’est embêtant.

Christian Bobin. Textes inédits.

 

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La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ?

8 Septembre 2017, 04:40am

Publié par Grégoire.

La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ?

Cher monsieur qui, un jour dans une librairie où je signais mes livres, m’avez dit qu’il était impossible de vivre dans le monde et d’écrire des poèmes, j’aimerais ici vous répondre. Votre visage était précieux. Il sortait d’un bain d’enfance.

Votre question était vivante - un lézard sur le muret du langage, que j’essaie aujourd’hui d’attraper pour le sentir battre dans ma paume de papier blanc. Voyez-vous, c’est précisément parce que le monde se glace qu’il nous faut pousser la porte en feu de certains livres. Vous étiez debout, un peu voûté par votre gentillesse, et moi j’étais arrimé à ma table de bois brun comme un élève à son bureau. Je n’ai pas su tout de suite vous répondre, et puis les gens attendaient. Alors sans façon j’ai tout pris - votre visage, votre question, l’escalier d’opéra qui coupait la librairie en deux - et j’ai tout ramené chez moi.

Figurez-vous : moi aussi, je suis parfois découragé. Les meurtriers, je les vois et même, par mon inattention, je leur donne un coup de main. Il n’y a pas d’innocents. Il n’y a pas non plus vraiment de coupables. Vous m’aviez dit : imaginons qu’un homme sérieux arrive et vous entende. Il s’exclamerait : mais la poésie, la lenteur qui fleurit, ce n’est rien de solide ! Et il aurait raison : la grâce qui ne supporte aucune tache sur sa robe, la poésie qui dans l’os creux du langage perce quelques trous pour faire une flûte - ce n’est rien de solide. C’est même pour cette fragilité que ça nous parle de l’éternel. Et non seulement les paupières des nouveau-nés, la fleur de sel des poèmes ou la dérive des nuages nous chuchotent quelque chose de l’éternel, mais elles sont cet éternel. Les hommes dont l’âme est cimentée au corps et dont le corps est cimenté au monde qui ne sait où il va ont une lourdeur funèbre. Au fond, les poètes sont les seuls gens vraiment sérieux.

Vivre, c’est une poussière d’or au bout des doigts, une chanson bleue aux lèvres d’une nourrice, le livre du clavier tempéré de Bach qui s’ouvre à l’envers et toutes les notes qui roulent comme des billes dans la chambre. Vivre, c’est aller faire ses courses et croiser un ange qui ne sait pas son nom, ouvrir un livre et se trouver soudain dans une forêt au pied de vitraux vert émeraude, regarder par la fenêtre et voir passer les disparus, les trop sensibles. Vivre est un trapèze. Les dogmes et les savoirs sont des filets qui amortissent la chute. La grâce est plus grande sans eux.

La vraie question sous votre question était celle-ci : qu’est-ce qui est réel ? La réponse ne peut être que simple. Je la trouve chez Corneille, dans les personnages de Suréna que j’entends cette nuit. La langue de Corneille est celle des forces souterraines qui travaillent nos vies. Une actrice va chercher le feu dans ses entrailles. Son cri doré à la feuille d’or est le hurlement d’une gisante du XVIIe siècle soudain réveillée et retrouvant la douleur de vivre. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : ce cri m’épouvante et me comble. La paix arrive par ce hurlement. Il est tard, je m’endors par instants dans les tirades de Corneille, puis je me réveille et me rendors trente secondes.

Ma conscience va et vient dans ma fatigue comme l’aiguille dans une étoffe. Je somnole dans un feu primitif, un cercle de silence aux pierres brûlantes. La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ? Vers une heure du matin, les actrices meurent et je meurs avec elles. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : le monde ignore la vérité de ce cri. Il n’y a de réel que l’écriture aveugle de nos âmes. C’est cela que je voulais vous répondre : nous sommes les éléments d’un poème sans auteur. Les nouveau-nés, les saints et les tigres en sont les parts les plus réussies.

Christian Bobin.

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Très peu arrivent à n'être rien...

7 Septembre 2017, 03:28am

Publié par Grégoire.

" Je suis venu sur terre pour n’y rien faire. Je suis venu pour m’émerveiller de mon père fumant et d’un canard traversant aux clous.  Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus important à apprendre dans la vie que désobéir. Suivre cette petite voie qui se fait entendre en nous, ici puis plus loin et puis plus du tout. Divaguer mais à chaque fois avec une extrême attention à ce qu’on voit. Non, je le dis mal, il faut tourner la tête de tout les cotés comme un oiseau. Voilà.

Le même jour du canard, je l’ai aussi noté dans le carnet, un employé de la mairie de St Sernin passait au jet la statuette d’un saint. La douche qui lui était donné rendait le saint humain, un peu fragile et fraternel.

Où tout ça nous mène-t-il ? Je ne le sais pas. Ecrire c’est détricoter, tirer sur le fil d’une vision et voir ce qui se passe. Une féérie traverse toutes les vies; pour la voir il faut n’y pas y penser, regarder ici et puis là, sans intentions, ni volontés. C’est un secret que je vous confie : les fééries innombrables de la vie ordinaire ne se donnent qu’a celui qui ne cherche rien. On lève la tête et tout d’un coup apparait un oiseau qui raye le ciel, surgit de nulle part..."

Christian Bobin.

 

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76 Clochards célestes ou presque

6 Septembre 2017, 04:16am

Publié par Grégoire.

76 Clochards célestes ou presque

« Charles Bukowski : Le vieux Buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux Buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux Buk est le fils unique de l’Amérique »

« Albert Cossery : Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse »

« Michel Simon : Accusé d’être juif pendant l’Occupation, d’être collabo à la Libération, d’être agent soviétique ensuite. Une tête à se prendre des gnons. Il est le poupon tordu qui fait tapiner la tendresse »

 

L’art de l’esquisse et du portrait éclate à chaque ligne des 76 Clochards célestes ou presque. Chaque mot y est pesé. Chaque miniature brossée avec finesse et justesse, les mots dévoilent, les phrases soulignent, éclairent ces croquis savants et savoureux. C’est l’art bref du regard porté sur Antoine d’Agata, Nicolas Bouvier – Il se sert de ses chaussures pour écrireLa rosée est son encre –, et Blaise Cendrars, Billie Holiday, et Georges Perros – Notes et poèmes, petites choses de rien, aiguisés et pointus, ses mots sont tout ce qui résiste au toc et à l’insignifiance (c’est aussi ce qui pourrait être écrit à propos de Thomas Vinau), ou encore Elliot Smith et Lester Young.

« Pierre Autin-Grenier : Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de ceux qui m’ont donné envie d’écrire, donc de voir, donc d’apprendre, donc d’en rire, donc de vivre »

« Chet Baker : Chet Baker aimait le “prez” Lester Young, les grosses voitures américaines, les femmes de tous les pays et les chansons d’amour »

« Kobayashi Issa : Connaît le froid et la faim. Une existence de sandales et de crâne rasé. Une vie de timbale à manger les plantes des fossés »

 

Ces clochards célestes qui peuplent l’univers et l’imaginaire de Thomas Vinau, sont écrivains, poètes, aventuriers, buveurs, vagabonds, musiciens. Ils sont, ou se donnent des allures de mauvais garçons, ils titubent, certains boivent beaucoup, d’autres se murent dans de vertigineux silences. Ils sont connus ou ignorés, beaucoup ont déposé les armes, d’autres sans avoir l’âge de raison, donnent parfois de leurs nouvelles, dont l’auteur fait son miel. Ils vivent au bord de la littérature, comme l’on vit au-dessous d’un volcan, au raz de la poésie. Ils font souvent un pas de côté, esquissent une danse, inventent une chanson mélancolique, se moquent du présent, comme de l’avenir. Ils vivent l’instant, même s’il ne leur fait pas de cadeau. Ces clochards éclopés cultivent pour certains l’art de la chute, ils dérivent, délirent, doutent, slaloment entre mille écueils, se laissent parfois submerger, coulent et d’un ultime coup de rein revoient le ciel. Ils n’en tirent aucune gloire, la seule dont ils peuvent se prévaloir, c’est le style, ce passeport littéraire et musical. Un style porté par Thomas Vinau, un autre styliste.

 

« Mario Rigoni Stern : Mario Rigoni Stern est la goutte glacée qui capture la lumière au bout des serres d’un rapace »

 

« Jules Renard : Le ciel lui aura enseigné à nuancer ses grisailles »

 

« Elsa von Freytag-Loringhoven : La baronne est naturellement dada. La baronne est toujours ce qu’il y a de plus dada. Elle devient leur égérie internationale »

 

Thomas Vinau, en styliste amusé, brosse en quelques phrases courtes et musclées ces portraits de joyeux décalés, de « déjantés » cocasses, de clowns désespérés, d’éphémères écrivains à la plume d’argile. Pour qu’ils soient provisoirement complets, il conviendrait d’y ajouter le portrait de l’auteur, Thomas Vinau : Connu dans le Luberon pour escapades dans la forêt des Cèdres, dont il ramène toujours quelques petits contes à dormir debout. Surnommé le furet des lettres, s’il est passé par ici, il repassera par là, et par la case talent. Apprécié pour son caractère joueur et curieux, il est désormais barbu comme le capitaine Haddock et tout aussi piquant. Il a toujours un ou deux livres d’avance sur son lecteur le plus scrupuleux.

 

http://www.lacauselitteraire.fr/76-clochards-celestes-ou-presque-thomas-vinau

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L’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit...

5 Septembre 2017, 04:09am

Publié par Grégoire.

L’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit...

«Frère nuage,

la vie de mon père a commencé de se défaire comme toi, déchirée doucement, peu à peu, sur les bords. Je me souviens de ses yeux dans la nuit inhabitée de l’Hôtel-Dieu: deux anges en sueur d’avoir triomphé de sa mort à venir.

(…) La vie passe à la vitesse d’un cri d’oiseau. Et puis il y a cette lenteur hypnotique des nuages. Cette poitrine ouverte dans le bleu et ce cœur enneigé qui s’offre à notre cœur./ J’ai le cœur lourd, je danse comme un ours. Ma tête est entre celle du boxeur et du bébé. Mon cœur est un nuage. Il va, il va, il va. Il connait chaque silence des lacs de poèmes au-dessus desquels il plane.

(…) À Crans-Montana au réveil j’ai vu les nuages ceinturer la montagne. Je n’avais plus besoin de rien. Je n’étais plus personne. Il y a en nous une légèreté si grande que, si nous la laissions être, nous n’existerions plus – ou alors comme existent les poèmes et les portes dans les rêves.

Écrire – frapper l’une contre l’autre deux cymbales de silence. Un jour, il nous faudra traverser une vitre sans la briser. L’effort sera terrible, qui changera notre cœur en rayon de soleil. Mourir sans effrois est le privilège des nuages.

(…) Les plus beaux opéras se donnent en secret. Enfant, j’écoutais dans le noir de ma chambre les voix des parents, parlant avec confiance de l’avenir. Aucun chef-d’œuvre ne m’a jamais donné autant de paix – à part toi, petit nuage, à part toi.»

Christian Bobin, un bruit de balançoire.

 

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Un bruit de balançoire...

3 Septembre 2017, 03:54am

Publié par Grégoire.

Un bruit de balançoire...

« J’ai du courrier à faire. Il est important, c’est pourquoi je ne le ferai pas. Ces enveloppes dites ‘à fenêtre’ – leur fenêtre n’ouvre sur rien. Je rassemble mes années autour de moi pour avoir plus de force. Il en faut pour ne rien faire. Le diable des modernes a décidé que nous serions tous, toujours, très occupés. 

Christian Bobin.

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