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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L’art n'est pas un moyen de propagande ou de prosélytisme !

30 Juillet 2017, 03:53am

Publié par Grégoire.

L’art n'est pas un moyen de propagande ou de prosélytisme !

Dominique Leverd est de la génération de François Beaulieu et Claude Brosset. Il a joué avec Jean Marais, Suzanne Flon, mis en scène Fanny Ardant, Michel Favory et a joué près de 120 rôles et signé une quarantaine de mises en scène. Aujourd’hui, il forme des comédiens et cela dure depuis trente ans. Rencontre avec un homme de théâtre éveillé, pour qui « Tout commence par le Verbe ».

Comment devient-on comédien ?
Dominique Leverd : C’est inexplicable. Être comédien, c’est une vocation. Plus qu’une vocation, c’est un sacerdoce. C’est le don de soi. On ne choisit pas d’être comédien. On se sent comédien. On est choisi par cela. Il n’y a dans le fait de devenir comédien, ni choix, ni réflexion. C’est impératif et évident.

Vous avez une longue carrière. Pouvez-vous nous raconter votre parcours artistique ?
J’ai commencé ma formation chez Blanche Ariel, puis je suis allé au Centre national de la rue Blanche et enfin au Conservatoire. L’année 1968 a été pour nous un effondrement des valeurs, une vague de destruction de tout ce qui faisait la beauté du métier et surtout le désespoir de voir que l’establishment suivait ce mouvement par démagogie. À ce moment-là, on perd tout. Tout est aboli, il n’y a plus de « théâtre », le mot même prend une connotation négative, trop « bourgeois ». C’est un coup de poing.

C’est à ce moment-là que j’ai conscientisé le sens de mon métier. Au milieu de metteurs en scène idéologues, intellectuels, parfois nihilistes, qui faisaient de la déconstruction au profit de leurs propres fantasmes ou idéologies, je suis revenu à la mission originelle de l’artiste : le devoir de l’homme de théâtre c’est de transmettre l’esprit et la lettre de l’auteur.

Vous avez pris une sorte de maquis artistique ?
J’ai créé une compagnie avec laquelle j’ai monté Polyeucte de Pierre Corneille : pour moi, c’était symbolique. Polyeucte est un sommet du théâtre français, un chef-d’œuvre de la littérature dramatique. En montant cette pièce, je disais : « Voilà ce que je pense, voilà ce que je suis, voilà au nom de quoi je fais du théâtre ». J’orientais le public vers la source de l’art et du théâtre en particulier : je montrais qu’elle est par définition spirituelle. C’était une manière de dire : « Dieu est là ».

L’année d’après, j’ai monté Le Maître de Santiago de Montherlant, non pas par choix intellectuel, mais parce qu’il fallait monter les grands auteurs qui portent un message exceptionnel. J’ai monté un certain nombre de chefs-d’œuvre du théâtre français, Tête d’Or de Claudel, Les Femmes SavantesMiguel Mañara… Et j’ai fondé un mouvement appelé « Art et Lumière », qui s’ouvrait pas seulement au théâtre mais à toutes les disciplines artistiques, parce qu’elles ont les mêmes lois, les mêmes valeurs, les mêmes sources, les mêmes finalités…

Quand avez-vous décidé de former des comédiens ?
Quand un comédien commence à mettre en scène, petit à petit les professionnels du métier ne pensent plus à lui comme comédien. Jean-Louis Barrault me l’avait dit. Et puis, il faut dire que les programmations m’intéressaient moins. Quand on me proposait de jouer Mon cul sur la commode, je préférais monter Dialogues des carmélites. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

C’est en engageant des comédiens pour jouer que je me suis rendu compte que mai 68 avait absolument dégradé le métier de comédien. L’enseignement au Conservatoire était devenu un chaos. Je me suis dit qu’il fallait former les gens, qu’il fallait passer le flambeau et que je devais transmettre ce que j’avais reçu.

Pourquoi avoir donné à votre école de théâtre le nom de Verbe et Lumière ?
Parce que le théâtre est l’art du Verbe. Et que le Verbe est la lumière des hommes, comme dit saint Jean. Ce n’est pas un jeu de mots. C’est fondamental. Le Verbe c’est la parole intérieure et extérieure. C’est l’intention et l’expression. Comme dit saint Augustin, il y a un verbe intérieur : je vis quelque chose en moi et je l’exprime. C’est le rapport du Père avec le Fils. Le Père ne se manifeste pas, Il se manifeste totalement dans le Fils.

Et la lumière, parce que le Verbe éclaire. Parce qu’avec quelques mots, je peux totalement éclairer le cœur d’un homme, ne serait-ce que sur le plan humain. Et inversement, avec quelques mots je peux détruire quelqu’un. Si je répète à un élève qu’il n’est pas bon, je ne changerai rien en lui. Mais si je lui dis ce qui est bien, j’éclaire son travail.

Votre ascèse personnelle, est-ce que c’est une conversion ?
Je préfère parler de seconde naissance. À ce moment-là, je suis né au sens spirituel de ma vie. C’est une conscientisation intérieure, une affirmation qui se manifeste en vous, dont vous êtes à la fois acteur et témoin, qui s’imprime en vous, qui consacre votre vie toute entière, et une fois que c’est là, vous vous dites « c’est cela et pas autre chose ». Évidemment, quand on a vu la lumière, la beauté des choses, on n’a plus envie de regarder la laideur et ce qui dégrade.

Votre seconde naissance s’est donc fait en pleine corrélation avec votre art ?
Oui ces deux dimensions de ma vie sont inséparables. L’une amène l’autre. Tout mon voyage spirituel est totalement inhérent à mon activité artistique. L’activité artistique est une activité intérieure, spirituelle et non pas psychologique.

Qui ont été vos maîtres artistiques ?
J’ai eu la chance de rencontrer des hommes remarquables sur mon chemin de comédien. Parmi ces êtres remarquables, il y a ma mère. J’ai également intégré les petits chanteurs à la Croix de bois ; c’est une formation extraordinaire qui a compté énormément dans ma vie. J’y ai rencontré Mgr Maillet qui est toujours resté un exemple pour moi. Je pense aussi à ceux qui m’ont formé en tant que comédien : Henri Rollan, Jean Meyer… Ils savaient ce qu’est le théâtre.

Les chrétiens ont parfois tendance à prendre le théâtre comme moyen d’évangélisation. Qu’en pensez-vous ?
Il n’y a pas plus de théâtre chrétien qu’il n’y a de théâtre de droite ou de gauche. L’idée tue l’art. Dès qu’il y a une quête de vérité authentique à l’intérieur, c’est une quête de Dieu. Parce que Dieu est la vérité. Ce n’est pas un jeu de mots, c’est une réalité ! Je déplore qu’on fasse de l’art un moyen de propagande ou de prosélytisme. À partir du moment où je regarde l’homme traversé par ses passions positives ou négatives, je regarde la personne humaine dans son unité et sa vérité, avec toute sa contradiction bien sûr. Mais dès lors que je contemple la vérité de la personne humaine, dès lors que je regarde la beauté du monde, je m’approche de la beauté de Dieu.

Théâtre et Église n’ont pas toujours fait bon ménage. Quel regard portez-vous sur ces relations parfois complexes ?
Je crois qu’il faut faire une distinction entre le clergé — qui sont des hommes comme nous tous, c’est-à-dire imparfaits qui peuvent faire des erreurs — et l’Église. L’Église, Corps Mystique du Christ porte le message du Seigneur. Oui, des hommes se sont trompés sur les comédiens, mais à côté de cela, le théâtre est né chez les Jésuites, Jean Paul II écrivait du théâtre et jouait ses pièces… Et l’excommunication a été abolie grâce aux travaux du révérend père Carré, très grand personnage et membre de l’Académie française. Ce dominicain s’est battu pour la cause des comédiens, avec Georges Le Roy, de la Comédie Française, et tous deux ont obtenu que l’excommunication soit levée.

Y a-t-il un rôle que vous avez préféré ?
Je ne sais pas. Que je joue Rodrigue, Lorenzaccio, Karamazov, Clitandre… c’est toujours la même passion, la même disposition intérieure. C’est comme si vous demandiez à mon œil ce qu’il préfère regarder.

Je vois la vie, je ressens tout. Un rôle, c’est voir et sentir. C’est être éveillé à la multiplicité des formes et des sentiments qui habitent l’homme. Le théâtre nous met dans une relation physique avec les choses, nous demande une « sensivité » extrême à tout « au silence et au tremblement d’un arbre et à l’explosion d’une bombe atomique », comme disait Henri Rollan.

À quoi aspire un comédien qui a joué plus de 120 rôles, signé une quarantaine de mises en scène et formé des comédiens pendant trente ans ?
À continuer !

https://fr.aleteia.org/2017/07/18

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Maladie infectieuse des sérieux...

28 Juillet 2017, 03:40am

Publié par Grégoire.

Maladie infectieuse des sérieux...

Il y a toujours un peu de folie dans l'amour.

Mais il y a toujours aussi un peu de raison dans la folie.
Et à moi aussi qui aime ce qui vit, il me semble que les papillons ou bulles de savon et les êtres humains qui leur ressemblent sont ceux qui en savent le plus du bonheur.
Voir compter ces âmes légères, un peu folles, fragiles et mobiles - voilà ce qui donne à Zarathoustra envie de larmes et de chansons.
Je ne croirai qu'en un dieu qui s'entendrait à danser. Et lorsque je vis mon diable, je le trouvai grave, minutieux, solennel ; c'était l'esprit de pesanteur -par lui toutes les choses tombent.

On ne tue pas par la colère, mais on tue par le rire.

Allons, tuons l'esprit de pesanteur!

Nietzsche, " Ainsi parlait Zarathoustra.

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«Combien faut-il de souffrance pour mettre au monde un poète ?»

26 Juillet 2017, 04:23am

Publié par Grégoire.

«Combien faut-il de souffrance pour mettre au monde un poète ?»

"Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Que vais-je écrire sur cette page blanche ? On ne sait pas quand l’âme vous force à prendre la plume. C’est une sorte d’esclavagisme spirituel. D’ailleurs pour qui écrire, et qu’écrire puisque l’écriture a déjà tout écrit ? L’admirateur et l’admiré sont morts. Il ne reste plus que quelques branches qui jonchent la chaussée et regardent la vie marcher pieds nus. Je ne suis pas un écrivain, juste le secrétaire de Dieu qui dicta sa pensée. Il sait que je n’ai pas la foi, c’est pour cela que je lui conviens. Que lui importe que je sois inconnu. Il sait qu’une bouche récitera mes poèmes après ma mort.

Le ciel ne s'est pas rasé ce matin. Sa barbe blanche est clairsemée de gris. Je me coupe en épluchant une pomme de terre. Le sang coule le long de mon bras comme un vieux vin éventé. Moi, je suis une antique bouteille de chair oubliée.
Pour mon esprit un grain de sable est plus émouvant qu'un musée. En vérité, je ne m'appartiens pas. Ni mon intelligence ni mes pas ne sont à moi. Le seul don que je mérite, c'est la pensée. Dans une vieille brocante, j'ai trouvé un recueil des poèmes de Rimbaud pour un euro. C'est beau qu'un livre vaille moins qu'une pile électrique, car c'est lui pourtant qui éclaire le monde."

Jean Marie Kerwich, le livre errant.

 

 

 

 

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"il y a quelqu'un?" est la question qui sort sous la pioche des poètes.

24 Juillet 2017, 04:30am

Publié par Grégoire.

"il y a quelqu'un?" est la question qui sort sous la pioche des poètes.

Malheur à vous qui avez fait du Christ un fils de bonne famille. Les saints et les joueurs de jazz ne sont pas des gens convenables, c’est pourquoi les connaître donne tant de joie. La main en suspens au-dessus du clavier, Thelonious Monk appelle en silence. «Il y a quelqu’un?» est la question posée. On entend la même question dans les psaumes. Chaque note est jouée dans l’espérance d’entendre la réponse. Les musiciens de jazz ne vieillissent jamais. Avec le temps, ils deviennent des montagnes sacrées aux vapeurs de tabac anglais, chefs-d’œuvre de joie-sagesse. Monk a fini ses jours dans un appartement new-yorkais, au milieu d’une centaine de chats regardant les étoiles tituber sur les eaux noires de l’Hudson, toute l’Égypte dans leurs yeux. Une baronne l’avait adopté avec son épouse. Isabelle Rimbaud, Dora Diamant, Nadejda Mandelstam: les femmes qui prennent soin des poètes, on devrait comme je le fais ici recopier leur nom, faire en sorte que la mousse du temps ne le recouvre jamais.

Dans les dernières années, Thelonious Monk ne touchait plus aucun piano, ne parlait plus. Ce n’était pas la folie. La folie est un bêlement d’agneau égaré. C’était la paix immense que savent les nouveau-nés. Il avait rejoint ce royaume jadis entrevu entre deux notes. Vivre répond à tout. Oui, sans aucun doute, «il y a quelqu’un». J’ai vu une pauvresse dans une galerie marchande compter ses sous. De sa main droite, elle prélevait une à une les petites pièces en cuivre dans sa main gauche comme on cueille des mûres, en prenant soin de ne pas les écraser. Une lumière sortait de ses mains. Son attention valait celle d’une sainte. Son courage m’éblouissait. Il faut du courage pour tout, même pour ramasser un crayon tombé à terre. Nous sommes des brouillons de poème, les tentatives que fait Dieu pour prendre l’air. La paix intérieure est la seule terre sainte.

J’écoute un hibou dans l’opéra glacé de la nuit. Je ne crois pas à ce qu’on me dit. Je crois à la manière dont on me le dit. Je crois à la vérité inexprimable des souffles. Je crois au Dieu qui fait briller le poil des chats et les yeux des vieux pianistes de jazz. Elle est si brève, la vie interminable. Je donne mon cœur aux vagabonds qui dorment dans les fossés des livres. La vie est un conte de fées avec ses forêts, ses ogres et sa chance ultime. Je ne crois à rien de raisonnable. Les saints surgissent de leurs écrits le visage barbouillé du miel des lumières, comme des ours de l’absolu. Ce qui peut être expliqué ne mérite pas d’être compris. Je crois que nous passons le meilleur de notre vie à construire des fenêtres pour encadrer le vide et que c’est la plus belle partie du conte de fées.

Christian Bobin.

 

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La robe rouge

22 Juillet 2017, 04:03am

Publié par Grégoire.

 

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Un bruit de balançoire

20 Juillet 2017, 03:38am

Publié par Grégoire.

Un bruit de balançoire

Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit. Le chemin était en pente, les cailloux rissolaient. Nous allions de l’été à l’automne comme on passe sans s’en rendre compte une frontière. Non : plutôt comme on marche sans les connaître sur d’anciennes tranchées.

Le sol était rempli de guerres et mon cœurs était en paix. Je suivais le corbillard invisible de mon manuscrit. Je l’avais relu la veille et, comment dire : c’était comme si j’avais regardé passer sur le fleuve de papier des troncs d’arbres flottant, s’entassant et ne bougeant plus.

Mes mots ne donnaient qu’une lumière morte. J’ai ramassé les feuillets, tout jeté. C’est ce cortège que je suivais le lendemain. Les funérailles de mes trouvailles. L’enterrement se terminait au bout du chemin, près de la voiture qui mangeait son foin. Je suis rentré dans la maison où mon enfance m’attendait. Je me suis trouvé devant moi-même à huit ans. Je me suis donné un feutre. Tiens, écris, moi je vais me promener. Je reviendrai te voir quand tu auras fini. L’enfant-moi a souri puis il a plongé la tête, sa grosse tête butée, granitique, picorée de flammes, dans le papier blanc. Je suis sorti. Il m’a semblé qu’il écrivait des lettres. Il ne sait écrire que ça. Sa vie n’est rien qu’écrire. Le panda mange de l’eucalyptus, et lui de l’encre.

Christian Bobin, un bruit de balançoire.

 

Un bruit de balançoire

Pour la première fois, Christian Bobin livre un texte entièrement composé de lettres. Rares et précieuses, elles sont adressées tour à tour à sa mère, à un bol, à un nuage, à un ami, à une sonate. Sous l’ombre de Ryokan, moine japonais du XIXe siècle, l’auteur compose une célébration du simple et du quotidien. La lettre est ici le lieu de l’intime, l’écrin des choses vues et aimées. Elle célèbre le miracle d’exister. Et d’une page à l’autre, nous invite au recueillement et à la méditation.

« J’ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n’ont pas répondu. J’ai frappé aux portes du silence, de la musique, et même de la mort, mais personne n’a ouvert. Alors j’ai cessé de demander. J’ai aimé les livres pour ce qu’ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu’on les entend à peine. »

https://www.editions-iconoclaste.fr/livres/bruit-de-balancoire/

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Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

17 Juillet 2017, 04:29am

Publié par Grégoire.

Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Le mot lâché par le haut-parleur a explosé dans le hall de la gare. Personne n'a survécu. Les journaux du kiosque ont été pris dans le feu invisible provoqué par les ondes du mot. Les touristes et les gens d'affaires, tous ont senti passer sur leurs visages le souffle halluciné de la beauté. La modernité est une sidération. Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Les voyageurs n'ont retenu que la fin de l'annonce : une heure de retard. Le train, en raison de l'accident arrivé du côté de Lyon, aurait une heure de retard. Un dérangement dans la sieste des affairements, rien de plus. Mais j'avais vu, entendu et vu, et je peux en témoigner, les effets produits par le mot. L'explosion atomique de beauté avait détruit l'époque et ses raisons, réduit en poussière le champ de la modernité. La morgue des machines, la tête de serpent du train rapide, les cours de la Bourse, ces psaumes de l'enfer : tout ça, anéanti. Par la grâce d'un mot, un seul. La vie éternelle est traquée par la modernité. Comme une enfant affolée par le bruit des bottes électroniques, elle se terre, essaie de se faire de plus en plus petite, dans l'espérance de n'être pas trouvée puis exterminée. 

Ce matin, la dernière chance de vivre une vie déraisonnable d'amour s'était réfugiée dans le mot « chevreuil » : le train avait heurté un chevreuil et il aurait donc plus d'une heure de retard. Le mot avait déchiré les haut-parleurs qui n'avaient pas été inventés pour le transporter. Une apparition sonore, brune. L'animal offrait sa mort pour nous sauver de la modernité et de ses amours à quartz. Je l'ai vu, entendu et vu à l'annonce du retard, bondir dans le hall, martyr royal, triomphe de la beauté blessée et immortelle. Le meilleur de nous est en dehors de nous, à l'abri dans le ventre doucement respirant des bêtes sauvages, dans l'humilité intraitable des grands poèmes. Le mot « chevreuil » a une si belle vibration dans l'air. Il n'est que légèreté, sursaut d'azur. Quand nous étions tout petits, l'éternel mangeait dans notre main. Nos rires le faisaient rire. Il s'approchait de nous au bruit de nos rêves. Le chevreuil déchiqueté renaissait sous mes yeux. Il se relevait en tremblant, s'appuyant sur ses genoux, Christ des forêts de diamants, lavé du crachat de la mort technologique, archange trempé de fièvre, bondissant du guichet de la gare aux portes automatiques, Noureev de l'invisible, porteur des reliques de l'amour vrai, léger, léger, léger. La gare ne sera jamais reconstruite. Notre enfance est à venir. 

Christian Bobin.

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Un bruit de balançoire...

15 Juillet 2017, 03:29am

Publié par Grégoire.

Lettre à éditrice des éditions l'iconoclaste.

Lettre à éditrice des éditions l'iconoclaste.

 

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Écrire, c'est s'obséder, creuser à mains nues la montagne noire dressée depuis l'enfance devant nous.

13 Juillet 2017, 03:31am

Publié par Grégoire.

Écrire, c'est s'obséder, creuser à mains nues la montagne noire dressée depuis l'enfance devant nous.

 

Dans le cloître du XIIIe siècle une toile d'araignée du XXIe, entre deux piliers, palpitait au soleil. Au bout d'une allée, une porte donnait sur la salle où était exposé le retable de Grünewald - les ailes de chauve-souris de ses panneaux déployées comme jadis les bêtes clouées sur le portail des granges. Je ne le découvris d'abord que de loin. Le coup porta au coeur : ce fut comme voir une personne disparue s'avancer vers moi, indemne.

On sait l'origine du retable : un Christ couvert de pustules, mangé par la vermine comme le furent, au XVIe siècle, ceux qu'une infection du pain avait condamnés au « mal des ardents ». La racine du génie, c'est l'empathie, la grâce de bondir hors de soi, hors de sa carapace pour entrer au coeur de l'autre et en connaître toutes les douleurs, tous les secrets du feu destructeur. Le génie, c'est la capacité de guérir l'inguérissable. Ce Christ infâme, aux pieds monstrueusement déformés, cet homme-dieu comme il s'en trouve dans toutes les maisons de retraite, une âme desséchée dans une chair ruinée, c'était le sauveur proposé aux malades par le peintre : non pas le séduisant Palestinien, bruni par la marche au soleil salé de Tibériade, mais un pauvre diable, le mets favori de la douleur universelle, une proie pour chiens de chasse. Même la croix, dans son bois, souffre et se cabre. 

Cette vision couvre un premier panneau. Il y en a d'autres, mais je m'en tiens à celui-là. Écrire, c'est s'obséder, creuser à mains nues la montagne noire dressée depuis l'enfance devant nous. Voici le fruit de tes entrailles, Marie : il est pourri. Ce corps qui mystiquement a pris sur lui toutes nos détresses, on ne peut le contempler sans dégoût. D'ailleurs, on ne le contemple pas. Devant lui, par nécessité, on pense. Le mal des ardents nous aide à nous connaître, à sentir cet ensommeillement où nous mettons nos vies. L'éveil rentre en nous comme une épée. Il ne s'agit pas de peinture. Il s'agit de ressusciter dans le coeur ces vibrations qu'un rayon de soleil donne à une toile d'araignée. Éclairer comme un sourire éclaire. Devant le pire, ressusciter. C'était le thème du deuxième panneau, mais n'en parlons pas. Ne parlons jamais de ce qui est le plus précieux : on nous le volerait, ou cela mourrait d'être dit. 

Deux jours après, à l'entrée d'un grand magasin au Creusot, je me suis presque heurté à une jeune mère qui en sortait, poussant devant elle le char d'assaut d'une poussette double. Le visage de cette femme avait la pesanteur d'un bas-relief roman. Épais, carré avec dans les yeux la triste science d'un abandon infini. L'ange de la pauvreté l'escortait, ses ailes d'acier rouillé. Elle n'était pas belle, elle était - grâce supérieure - vraie, puissamment vraie comme le Christ du retable. L'art est une loupe qu'on tend au soleil pour en diriger les rayons sur le foin sec qu'on a dans la poitrine, qui nous tient lieu de coeur. 

Christian Bobin.

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2017/84/l-art-de-l-eveil-le-mal-des-ardents-27-06-2017-6440_236.php

 

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Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie

11 Juillet 2017, 03:30am

Publié par Grégoire.

Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie

La durée amoureuse n'est pas une durée. Le temps passé dans l'amour n'est pas du temps, mais de la lumière, un roseau de lumière, un duvet de silence, une neige de chair douce.

Vous écrivez l'histoire de l'amour pur, l'histoire du deuil de l'amour pur. Il n'y a rien d'autre à écrire, n'est-ce pas. Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie. Vous n'écrivez pas pour retenir. Vous écrivez comme on recueille le parfum d'une fleur vers sa mort, sans pouvoir la guérir, sans savoir enlever cette tache brune sur un pétale, comme une trace de morsure minuscule - des dents de lait, mortelles.

Dans le chant, la voix se quitte : c'est toujours une absence que l'on chante. Le temps de chanter est la claire confusion de ces deux saisons dans la vie : l'excès et le défaut. Le comble et la perte.

On pense qu'on a très peu de temps dans la vie, qu'un an dure comme un sourire, que dix ans passent comme une ombre et que, dans si peu de temps, il ne reste qu'une seule chance, qu'une seule grâce : devancer notre mort dans la légèreté d'un sourire, dans l'errance d'une parole.

Il a cinquante ans. C'est l'âge où un homme entreprend l'inventaire de ses biens. C'est quoi réussir sa vie. Ce qu'on gagne dans le monde, on le perd dans sa vie.

Il n'y a pas d'apprentissage de la vie. Il n'y a pas plus d'apprentissage de la vie que d'expérience de la mort.

La vérité est sur des tréteaux dans un cercueil encore ouvert. La vérité a le visage d'un mort. C'est un visage retourné comme un gant. Un visage sans dedans ni dehors. Un mort c'est comme une personne. Un mort c'est comme tout le monde. Tout va vers ce visage, comme vers sa perfection. La peur, l'attente, la colère, l'espérance de l'amour et les soucis d'argent, tout va vers ce visage comme vers un dernier mot. Le mort se tait pour dire en une seule fois. Le mort dit vrai en ne disant plus et si, sur lui, l'on jette tant de silence, c'est pour ne rien entendre.

Christian Bobin, la part manquante.

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Quel repos ?

9 Juillet 2017, 03:47am

Publié par Grégoire.

Quel repos ?

Le temps des vacances est synonyme de repos; mais quel repos ? Distractions momentanées ? Rencontres conventionnelles ? Joies sans lendemain ? Où trouver le repos ?

Car nous avons perdu le repos fondamental : et ce, depuis qu’un serpent doué de parole, nous poussa à nous emparer d’un fruit qu’il ne nous appartenait pas de posséder…

Bref, il y a une brisure fondamentale en chacun, source de toutes nos inquiétudes, angoisses, artifices, culpabilités et autres 'sida' spirituels, et qui nous fait croire qu’il faut beaucoup faire, beaucoup s’agiter, beaucoup jouir, beaucoup maitriser et beaucoup montrer extérieurement pour exister un peu…

Or, le grand désir du Père c’est qu’il veut me donner d’entrer dans son repos. Maintenant et de plus en plus.

Chaque matin, le psaume 94 nous fait entendre « aujourd’hui puissiez-vous écouter sa voix… sinon vous n’entrerez pas dans son repos ». Le repos du Père c’est Jésus ! Notre repos c’est quelqu’un pour moi, donné gratuitement, là, tout de suite. Mais nous, on n’y croit pas : « Quelqu’un que je ne vois pas ? comment ça ? est-ce possible ? »

Et, on refuse de se laisser entrer dans le repos du Père ! Pourquoi? Parce qu’on en reste aux mots prononcés, ramenés à une compréhension humaine, croyant que ce repos dépend de ce que je fais, devrais faire ou comprendre. Comme si l’évangile était un message, une morale, un projet liturgique, des chants pieux ou un truc à ma taille ! 

Or l’évangile c’est quelqu’un présent à tout l’univers, une présence pure, une présence totale, quelqu’un qui n’est qu’existence, toujours et partout il est : partout on respire du Jésus ! Nul ne peut s’y soustraire ! Toutes mes pensées, désirs, projets, phantasmes, imaginations lui sont présentes… et nous on ne veut pas tout vivre avec Lui, parce qu’on croit qu’il y a des trucs en nous qui ne l’intéresse pas…  Comme si il ne pouvait pas comprendre tout ce qu’on porte… Comme si il ne pouvait pas être LA réponse à tout nos désirs ou phantasmes…

Et, on refuse ce repos, parce qu’on reste en nous-même, prisonnier du petit univers sécurisé qu’on essaye désespérément de se forger… univers matériel, spirituel, religieux ou clérical, croyant que ce que je fais ou pense c’est toute ma vie.

Or, le Père me dit « écoute ma voix ». Ça veut dire quoi? Presque simplement ça : « Silence ! Tais-toi ! Suspend tes jugements, tes raisonnements, tes projets, brûle tes réponses, tes idées toutes faites… -parce que tu es ce que tu reçois avant d’être ce que tu fais-

« Écoute » : utilise toutes tes pauvretés, tes failles, tes médiocrités, réjouis-toi de tes impatiences, de tes ras-le-bol, de tes désirs les plus secrets pour demeurer constamment en attente : moi seul peux te combler. « Écoute »: sois dans cet état de réceptivité intérieure, pour qu’enfin je puisse débarquer et te faire connaitre le repos : depuis toujours Je Suis… tu es quelque chose de moi… j’agis sur toi, je t’attire actuellement à moi, là où tu ne maitrises plus rien… »

Bro.Grég.

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Ton sourire enflamme la nuit où je m'en vais confiant...

8 Juillet 2017, 04:13am

Publié par Grégoire.

Ton sourire enflamme la nuit où je m'en vais confiant...

La glycine a une couleur mauve frottée de blanc, si légère qu'elle semble tenir en suspension dans l'air indépendamment de la fleur. Ton sourire quinze ans après a quelque chose de ce secret flottement. Imperceptiblement détaché de toi il brille dans la nuit des temps comme la vérité de ta vérité, la fleur de ta présence.

J'aime tant les livres que je ne peux passer un jour sans poser ma main sur le front d'une page imprimée  pour sentir si elle a ou non de la fièvre

Il n'y a dans une vie que quatre ou cinq évènements fondateurs, quatre ou cinq jaillissements de l'absolu. Ton sourire est un de ces évènements qui enflamment la nuit où je m'en vais confiant.

Je ne sais pourquoi je pense à ce foulard mauve que tu aimais porter à ton cou. La mort oublie toujours quelque chose - un objet, une image, un rien dans quoi la vie se précipite et se maintient, immense.

Quinze ans ont passé sans que ton sourire s'efface. On dirait même que sa clarté de perce-neige a grandi. Les morts travaillent à très long terme.

J'allais à Paris quand, par la vitre du train, j'ai été soudain appelé par les nuages. A leur vue les soucis dans mon cœur se sont effacés pour laisser la place à un hôte autrement plus important qu'eux: mon père, mort quatre ans après toi. Je n'avais rien pour écrire, aucun papier, j'ai noté ceci au dos d'un chéquier: "Les tendres nuages que je vois ébréchés dans le ciel bleu n'ont pas connu mon père et pourtant par leur consentement au réel qui les broie, ils me parlent très bien de lui.

...toute absence même légère parle de la mort.

Christian Bobin, Carnets du soleil.

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La vie n'est pas chose raisonnable

6 Juillet 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

La vie n'est pas chose raisonnable

" Personne n'a une vie facile. Le seul fait d'être vivant nous porte immédiatement au plus difficile. Les liens que nous nouons dès la naissance, dès la première brûlure de l'âme au feu du souffle, ces liens sont immédiatement difficiles, inextricables, déchirants. La vie n'est pas chose raisonnable.

On ne peut, sauf à se mentir, la disposer devant soi sur plusieurs années comme une chose calme, un dessin d'architecte. La vie n'est rien de prévisible ni d'arrangeant. Elle fond sur nous comme le fera plus tard la mort, elle est affaire de désir et le désir nous voue au déchirant et au contradictoire.

Ton génie est de t'accommoder une fois pour toute de tes contradictions, de ne rien gaspiller de tes forces à réduire ce qui ne peut l'être, ton génie est d'avancer dans la déchirure, ton génie c'est de traiter avec l'amour sans intermédiaire, d'égal à égal, et tant pis pour le reste. D'ailleurs quel reste ?"

Christian Bobin, la plus que vive.

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Exilé

4 Juillet 2017, 04:13am

Publié par Grégoire.

Exilé
Des heures passées dans un jardin de réfugiés.
 
 Car les jardins peuvent être aussi refuges.
 
 Et là,
 la moindre scène peut devenir représentation...
 
Jean-françois Debargue
 
 

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On n'a pas toujours besoin des mots de l'amour pour parler de l'amour

2 Juillet 2017, 04:41am

Publié par Grégoire.

On n'a pas toujours besoin des mots de l'amour pour parler de l'amour

Tu avais peu de biens. Des larmes et des rires, ce serait l'essentiel de ce que tu laisses comme héritage. Les larmes, n'en parlons pas.

Le rire, il roule dans la gorge de ta petite fille de quatre ans, Clémence, endiablée, joueuse, charmeuse, il éclate dans la voiture entre moi et ta grande fille de quinze ans, Hélène, tu sais comme on est à cet âge et comme on va vite à l'essentiel, elle me dit dans un voyage combien elle trouve désolantes, convenues, les plaques sur les tombes, et elle me fait part de son sou­hait, mettre une inscription : « à ma mère qui m'énervait souvent» - et nous éclatons de rire, elle et moi, bien sûr c'est impossible, le marbrier refuserait une telle commande et les gens seraient épouvantés de lire ça, mais je sais que tu te serais réjouie d'une telle parole d'amour.  

On n'a pas toujours besoin des mots de l'amour pour parler de l'amour, on a besoin du grave et du léger, pas du sérieux, surtout pas du sérieux, grave et léger, larmes et rires.

Christian Bobin, la plus que vive.

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