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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Les fleurs sont les premières gouttes de pluie de l’éternel.

30 Mars 2017, 04:43am

Publié par Grégoire.

Les fleurs sont les premières gouttes de pluie de l’éternel.

Nous recevons la nouvelle de la disparition d’un être aimé comme l’enfoncement d’un poing de marbre dans notre poitrine. Pendant quelques mois nous avons le souffle coupé. Le choc nous a fait reculer d’un pas. Nous ne sommes plus dans le monde. Nous le regardons. Comme il est étrange. Le moins absurde, ce sont les fleurs. Elles sont des cris de toutes les couleurs. La moindre pâquerette cherche désespérément à se faire entendre de nous. Sa parole c’est sa couleur. Quand tu es morte, je suis devenu un drogué des fleurs. J’en mettais partout dans ma maison. Le monde, dont ta mort m’avait détaché, tournait lentement comme une boule noire dans le noir mais il y avait cette insolence colorée des fleurs, ce démenti jaune, blanc, rouge, bleu, rose au néant monocorde.

Les religieuses dans les monastères savent l’importance explosive d’un bouquet de roses dans un pot de grès. Le poing de marbre s’est retiré de ma poitrine. Je suis revenu au monde comme l’enfant presse son visage contre la vitre. Le monde n’aime pas la mort. Il n’aime pas non plus la vie. Le monde n’aime que le monde. Il a donc repris toute sa place. Presque : je n’oublie pas ce que m’ont dit les fleurs en ton absence. Car j’ai fini par les entendre. La vie est à peu près cent milliards de fois plus belle que nous l’imaginons – ou que nous la vivons. Je vois la vigne vierge à la fenêtre. Des souffles colorés traversent le pré. Les fleurs sont les premières gouttes de pluie de l’éternel.

Yeux murés par l’éternel, j’avale les fééries de l’air. Et j’écris. C’est ma réponse au sans réponse, mon contrechant, un bruit d’ailes dans le feuillage du temps. Je ne peux pas te parler du mimosa puisque tu n’es plus là. Mais le mimosa, lui, me parle très bien de toi : tout ce qui est délicat a traversé le pays des morts avant de nous atteindre.

Christian Bobin, L’homme-joie

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Le pain du silence...

28 Mars 2017, 04:36am

Publié par Grégoire.

Le pain du silence...

Depuis sa mort il vit au Canada. C'est froid, le Canada. C'est comme la neige, blanc, lumineux et froid. Depuis sa mort il vit dans la lumière blanche, glacée. Quand est-ce qu'il a pris la décision de mourir, d'aller au Canada. Vous ne savez plus. C'est marqué sans doute sur la pochette d'un disque mais vous n'avez pas de disque, que des cassettes avec très peu de mots dessus, parfois rien, juste le visage, son visage de pasteur ou de fou, son visage de pasteur sous les neiges, de dément sur les glaces. Après tout, peu importe la date. Elle n'amènerait rien de précis à votre méditation. Elle ne dirait rien de juste. Quand une chose arrive, quand elle arrive vraiment, ce n'est jamais dans le temps qu'elle arrive. La mort, l'amour, la beauté, quand ils surviennent par grâce, par chance, ce n'est jamais dans le temps que cela se passe. Il n'arrive jamais rien dans le temps - que du temps. Il vous suffit de savoir que ce départ a lieu très tôt. Très tôt dans sa vie, la mort. Avant il donne des concerts, gouverne des orchestres ou plutôt, car il n'est que pianiste, il s'entête à refuser tout gouvernement d'un chef, d'un ensemble, d'un orchestre. Je joue à ma manière. A ma manière froide et brûlante. Suivez-moi si le coeur vous en dit. Suivez-moi dans le Grand Nord des partitions, sous les sapins sombres de la musique. Si vous le pouvez, suivez-moi. Là où je vais, là où je joue, il n'y a personne - que la musique immaculée. 

Oui, très jeune, après beaucoup de contrats signés, beaucoup de roses lancées, de visages offerts, de mains tendues, très jeune il dit j'arrête, j'ai affaire ailleurs, j'ai affaire avec le givre, je vous demande de m'excuser, de ne pas trop m'en vouloir, j'ai rendez-vous au Canada avec la musique, avec la solitude de la musique, avec la solitude de la solitude. Je vous laisse. C'est mon intérêt de vous laisser et c'est aussi le vôtre. Vous m'aimez. Vous me dites que vous m'aimez mais vous ne savez trop ce que vous dites. Vous m'aimez trop. Vous voulez plutôt m'enfermer là où je suis, là où vous êtes, entre les murs de piano noir, de fauteuils rouges, bien au chaud avec vous. Je préfère le froid à cette chaleur. Ne vous offusquez pas. Votre amour m'a nourri, m'a fait grandir. Maintenant que je suis grand il me faut bien aller ailleurs, chercher autre chose. Je ne pourrais passer ma vie à me nourrir de cet amour, personne ne pourrait raisonnablement passer sa vie à manger. Je vous enverrai des cartes postales. Je vous ferai des disques. Plus de concerts, que des disques. Ils vous donneront de mes nouvelles, des images du Grand Nord. Une nourriture plus substantielle que la nourriture. Une musique plus aérienne que la musique. Vous verrez, vous entendrez : le pain du silence, le vin du silence. Et juste quelques notes, par-ci, par-là. [...] 

 

C Bobin, l'homme-joie.

 

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Maria

26 Mars 2017, 04:34am

Publié par Grégoire.

Maria

Elle dit "C'est Maria" puis elle se tait. A l'autre bout du téléphone son silence est si pur qu'on rêverait de ne jamais le rompre. "C'est Maria." La voix de la gitane, si jeune, enceinte, vibre dans une nuit profonde d'avant Dieu. Un bijou de voix sur un écrin noir. Le timbre est sourd. On est à l'intérieur du coeur noir d'une rose, on ne perçoit plus la rumeur distrayante du temps, on est au centre du miracle. "C'est Maria." Son enfant verra le jour dans quinze jours, il donnera au monde la flamme de ses petits yeux gitans, en attendant, il n'y a que la voix étonnée de celle qui le porte. Elle est seule avec sa bonté qu'elle ne connaît ni n'entend. C'est avant la création, avant l'ouverture des portes du paradis, Dieu n'est pas encore levé. Adam et Eve sont des paysans. Les gitans les ont précédés. Ils poussaient leurs caravanes sur la Voie lactée. Ils dormaient dans le noir entre les étoiles. Ils frottaient leurs mains pour réchauffer Dieu qui n'est que chair, sang et voix. "C'est Maria." Elle se présente toujours ainsi au téléphone, comme si elle était à l'extérieur d'elle-même, comme si elle poussait quelqu'un devant elle par timidité, pour ne pas apparaître la première sous la lumière toujours faussée d'une conversation, et ce quelqu'un c'est elle, "C'est Maria". Ces deux mots sont tout ce qu'il y a à penser dans la vie. Il n'y a jamais eu d'autre énigme que celle du surgissement d'un humain dans sa voix, dans ses mots, dans l'incendie d'un silence. 

La première fois que je la rencontre elle a dix ans, peut-être sept : les enfants gitans semblent toujours plus âgés tant leurs chairs sont lourdes du sang divin de l'expérience. C'est à Avignon, en été. Elle est à côté de son frère Sorin. Je suis plus impressionné par leur apparition que si je voyais le pape en personne. Ils sont surnaturellement silencieux. Deux blocs de pensée avec des émeraudes dans la pierre de la chair, à la place des yeux. Un roi et une reine dont tout le monde ignore la présence dans les rues poussiéreuses de soleil. Je n'ai jamais quitté ma ville, jamais quitté ma chambre et tout d'un coup je découvre les ambassadeurs du grand ciel : deux chefs-d'oeuvre qui bougent à peine, ne parlent pas, dévorent l'azur des yeux. Dans cent ans je ne serai plus là, mais mon ombre se souviendra toujours d'eux comme du sublime alliage du farouche et du pur. "C'est Maria." Elle s'annonce et s'efface dans le même souffle. Les gitans ont des pudeurs de violette. Son nom qu'elle jette en avant d'elle dans le froid astral est comme ces nourrissons que les religieuses trouvaient aux portes des églises, un nom confié au soin de Dieu qui est là pour ça, pour arrêter l'hémorragie du bleu, la mise aux ténèbres d'un coeur simple, la terreur intime d'être un jour abandonné. "C'est Maria." Il ne se passe plus rien dans nos paroles. Nos images nous ont aveuglés. Nous avons lavé nos visages de l'âme qui nous gênait. Dieu est à des années-lumière de nous, même si un nouveau-né l'attrape d'un petit tour de main. Les gitans, les chats errants et les roses trémières savent quelque chose sur l'éternel que nous ne savons plus. 

C Bobin, l'homme-joie

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Ces instants de faillite...

24 Mars 2017, 05:28am

Publié par Grégoire.

Ces instants de faillite...

Dans la proximité du soir où je vous écris, à cette heure où le monde oublié du dieu comme du diable, pèse sur la nuque des bêtes et sur le fond des pensées, quelque chose s’est produit : un duvet de lumière, lentement, est descendu le long du mur crépi. Pas plus. Rien de plus, et cela suffit pour que ce jour soit à jamais impérissable. Une once de réel pur suffit, à qui sait voir. Amplement elle suffit, pour induire cet état de stupeur, quand la pensée enfin renonce, l’imbécile pensée qui nous tient serrés dans le monde, un poing de limaille enfoncé dans la gorge : et tant que nous parlons, nous ne disons rien ; et tant que nous faisons quelque chose, nous ne faisons rien.

Seuls comptent ces instants de faillite, quand l’abject devoir de faire bon visage perd de son emprise, quand nous demeurons désert, invisibles de ceux qui nous commandent, oubliés de ceux qui nous aiment. Beaucoup de femmes ainsi, dans les maisons vides, abdiquent toute souveraineté, et se perdent dans les heures excessivement claires de l’après-midi, dans l’égalité –impossible à dire- de la joie et de l’ennui. Ne plus rien faire, ne plus rien être. Regarder par la fenêtre le ciel hésitant, scrupuleux. Le château de sable des lumières, en un instant effondré. Ne plus rien posséder, pas même soi. Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

Christian Bobin, « L’homme du désastre »

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Quand tu donnes de ton avoir au pauvre, tu ne lui donnes pas. Tu ne fais que lui rendre ce qui lui appartient.

22 Mars 2017, 05:32am

Publié par Grégoire.

« Quand tu donnes de ton avoir au pauvre, tu ne lui donnes pas. Tu ne fais que lui rendre ce qui lui appartient. Parce que ce que tu t’es annexé ce qui a été donné en commun pour l’usage de tous. La terre est à tous et pas seulement aux riches.»

« Quand tu donnes de ton avoir au pauvre, tu ne lui donnes pas. Tu ne fais que lui rendre ce qui lui appartient. Parce que ce que tu t’es annexé ce qui a été donné en commun pour l’usage de tous. La terre est à tous et pas seulement aux riches.»

Le capitalisme, tel que nous le vivons depuis les dernières décennies, est-il à votre avis un système en quelque sorte irréversible ?

Pape François : Je ne saurais comment répondre à cette question. Je reconnais que la globalisation a aidé beaucoup de personnes à sortir de la pauvreté, mais elle en a condamné d’autres à mourir de faim. C’est vrai qu’en terme absolu, la richesse mondiale s’est accrue, mais la disparité a augmenté et de nouvelles pauvretés sont apparues. Ce que je remarque, c’est que ce système se maintient avec cette culture du rebut, dont j’ai parlé de nombreuses fois. Il y a une politique, une idéologie et aussi une attitude du rejet. Quand au centre du système, il n’y a plus l’homme, mais l’argent, quand l’argent devient une idole, les hommes et les femmes sont réduits à de simples instruments, dans un système économique et social caractérisé et même dominé par de profonds déséquilibres. Et ainsi, on « rejette » ceux qui ne servent pas cette logique : cette attitude qui rejette les enfants et les personnes âgées et touche aujourd’hui même les jeunes. J’ai été impressionné d’apprendre que dans les pays développés, il y a des millions de jeunes de moins de 25 ans qui n’ont pas de travail. Je les ai appelés les jeunes « ni-ni » parce qu’ils n’étudient pas et ne travaillent pas non plus. Ils n’étudient pas parce qu’ils n’en ont pas la possibilité et ne travaillent pas parce que le travail manque. Mais je voudrais encore rappeler cette culture du rejet qui conduit à rejeter les enfants également à travers l’avortement. Je suis marqué par les taux de natalité si bas en Italie : on perd ainsi le lien avec l’avenir. De même, la culture du rejet conduit à l’euthanasie cachée des personnes âgées, qui sont abandonnées. Au lieu d’être considérées comme notre mémoire. Le lien avec notre passé est une ressource de sagesse pour le présent. Parfois, je me demande : quel sera le prochain rejet ? Nous devons nous arrêter à temps. Arrêtons-nous, s’il vous plaît ! Et donc, pour essayer de répondre à votre question, je dirais : ne considérons pas cet état comme irréversible, ne nous résignons pas. Essayons de construire une société et une économie où l’homme et son bien soient au centre, et non l’argent. 

Un changement, une attention plus grande à la justice sociale peut-elle advenir grâce à plus d’éthique dans l’économie, ou peut-on envisager aussi des changements structuraux dans le système ?

Pape François :  Avant tout, il est bon de rappeler qu’il y a besoin d’éthique dans l’économie, et qu’il y en a également besoin en politique. Différents chefs d’état et hommes politiques, que j’ai pu rencontrer après mon élection comme évêque de Rome m’ont parlé plusieurs fois de ceci. Ils ont dit : « Vous, les leaders religieux, vous devez nous aider, nous donner des indications éthiques ». Oui, le pasteur peut faire des rappels, mais je suis convaincu, comme l’a rappelé Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate, qu’il y a besoin d’hommes et de femmes aux bras levés vers Dieu pour le prier, conscients que l’amour et le partage dont dérive le développement authentique, ne sont pas un produit de nos mains, mais un don à demander. Et en même temps, je suis convaincu qu’il y a besoin que ces hommes et ces femmes s’impliquent à chaque niveau, dans la société, en politique, dans les institutions et l’économie, en mettant le bien commun au centre. Nous ne pouvons plus attendre de résoudre les causes structurelles de la pauvreté, pour guérir notre société d’une maladie qui peut seulement conduire à de nouvelles crises. Les marchés et la spéculation financière ne peuvent bénéficier d’une autonomie absolue. Sans une solution aux problèmes des pauvres, nous ne résoudrons pas les problèmes du monde. Il faut des programmes, des mécanismes et des projets au service d’une meilleure distribution des ressources, de la création d’emploi, de la promotion intégrale de celui qui est exclu.

Pourquoi les mots forts et prophétiques de Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno contre l’impérialisme international de l’argent, sonnent-ils aujourd’hui pour beaucoup – même des catholiques – comme exagérés et radicaux ? 

Pape François : Pie XI semble exagéré à ceux qui se sentent concernés par ses paroles, touchés au vif par ses accusations prophétiques. Mais le Pape n’exagérait pas, il avait dit la vérité après la crise économico-financière de 1929 ; et en bon alpiniste, il voyait les choses comme elles étaient, il savait regarder loin. Je crains que ceux qui exagèrent soient plutôt ceux qui, aujourd’hui encore, se sentent remis en cause par les appels de Pie XI…

Les pages de Populorum progressio où il est dit que la propriété privée n’est pas un droit absolu, mais est subordonné au bien commun, ainsi que le catéchisme de Saint Pie X, qui énumère parmi les péchés (…) l’oppression des pauvres et la privation des ouvriers d’un salaire juste, sont-elles toujours valables ? 

Pape François :  Non seulement ces affirmations sont toujours valables, mais plus le temps passe, plus je les trouve confirmées par l’expérience.

Beaucoup ont été marqués par vos paroles sur les pauvres, « chair du Christ ». L’accusation de « paupérisme » vous dérange-t-elle ?

Pape François :  Avant l’arrivée de François d’Assise, il y avait des paupéristes. Au Moyen Âge, il y a  eu de nombreux courants paupéristes. Le paupérisme est une caricature de l’Évangile et de la pauvreté elle-même. Saint François nous a aidés au contraire à découvrir le lien profond entre la pauvreté et le chemin évangélique. Jésus affirme qu’on ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et la richesse. Est-ce du paupérisme ? Jésus nous dit quel est le « protocole » sur la base duquel nous serons jugés, celui que nous lisons au chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu : « J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’ai été en prison, j’étais malade, j’étais nu, et vous m’avez aidé, vêtu, visité, vous avez pris soin de moi ». Chaque fois que nous faisons cela à un frère, nous le faisons à Jésus. Prendre soin de notre prochain, de celui qui est pauvre, de celui qui souffre dans son corps et son esprit, de celui qui est dans le besoin. Cela c’est la pierre de comparaison. Est-ce du paupérisme ? Non, c’est l’Evangile. La pauvreté éloigne de l’idolâtrie, du sentiment d’autosuffisance. Zachée, après avoir croisé le regard miséricordieux de Jésus, a donné la moitié de ce qu’il avait aux pauvres. Le message de l’Évangile s’adresse à tous. L’Évangile ne condamne pas les riches mais l’idolâtrie de la richesse, cette idolâtrie qui rend insensible au cri du pauvre. Jésus a dit qu’avant de présenter notre offrande sur l’autel, nous devons nous réconcilier avec notre frère pour être en paix avec lui. Je crois que nous pouvons, par analogie, étendre la richesse à cet « être en paix » avec nos frères pauvres.

Vous avez souligné la continuité avec la tradition de l’Église dans cette attention aux pauvres. Pouvez-vous donner quelques exemples à ce sujet ? 

Pape François : Un mois avant l’ouverture du concile œcuménique Vatican II, le pape Jean XXIII a dit : « L’Église se présente comme elle est et veut être : comme l’Église de tous, et particulièrement celle des pauvres ». Dans les années qui ont suivi, l’option préférentielle pour les pauvres est entrée dans les documents du magistère. On pourrait penser qu’il s’agit d’une nouveauté, tandis qu’au contraire, c’est une attention qui a son origine dans l’Évangile et apparaît déjà dans les premiers siècles du christianisme. Si je reprenais quelques passages des homélies des premiers Pères de l’Église du deuxième ou du troisième siècle, sur la façon dont on doit traiter les pauvres, certains m’accuseraient de faire une homélie marxiste !

« Quand tu donnes de ton avoir au pauvre, tu ne lui donnes pas. Tu ne fais que lui rendre ce qui lui appartient. Parce que ce que tu t’es annexé ce qui a été donné en commun pour l’usage de tous. La terre est à tous et pas seulement aux riches.» Ce sont les mots de saint Ambroise, qui ont servi à Paul VI, pour affirmer dans Populorum progressio que la propriété privée ne constitue pour personne un droit inconditionnel et absolu, et que personne n’est autorisé à réserver à son usage exclusif ce qui dépasse son besoin, quand d’autres manquent du nécessaire. Saint Jean Chrysostome affirmait : « Ne pas partager ses biens avec les pauvres signifie les voler et les priver de la vie. Les biens que nous possédons sont à eux, et non à nous ». (…) Comme on peut le voir, cette attention pour les pauvres est dans l’Évangile et elle est dans la tradition de l’Église. Ce n’est pas une invention du communisme et il ne faut pas l’idéologiser, comme c’est arrivé plusieurs fois au cours de l’histoire. Quand elle arrive à vaincre ce que j’ai appelé la « globalisation de l’indifférence », l’Église est loin d’un quelconque intérêt politique et d’une quelconque idéologie : seulement mue par les paroles de Jésus, elle veut offrir sa contribution à la construction d’un monde où on s’occupe les uns des autres et où on prenne soin de l’autre.

Interview François, Pape.

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Apprendre à aimer

20 Mars 2017, 06:41am

Publié par Grégoire.

"Comme notre vie serait plus belle si elle baignait dans cette joie de s'ouvrir à l'autre et aux autres en découvrant la joie d'aimer et de se laisser aimer, la joie d'expérimenter la miséricorde de notre Père, et de la donner à notre tour à nos frères."

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Un enterrement de pauvre

18 Mars 2017, 06:38am

Publié par Grégoire.

Un enterrement de pauvre

J’ai vu un enterrement de pauvre. Tous les enterrements sont des enterrements de pauvres. Les pauvres sont les vivants. Le roi est dans sa boite veillé par quatre cierges. C’est au creusot, dans l’église St Eugène, dans la main d’acier du froid de novembre. 

Quelques jours avant de mourir le vieil homme que la plus part commence déjà a oublier, a fait remonter à ses lèvres les berceuses grecques que lui chantait son père. Je me souviens de ses yeux, élégants, poivrés, charmeurs. Les yeux on ne réussit jamais à les enterrer. Je regarde le cercueil et m’étonne de ce qu’il ne vibre pas de la densité de tout ce qu’il contient. Je fixe les planches pour voir si elles tremblent. 

Le prêtre parle vite. C’est un jeune homme. Presque un enfant. Il pousse les paroles devant lui comme des sacs qu’on fait tomber d’un camion. Après avoir mâché un brin du sermon sur la montagne, il marmonne, comme on crache un jus d’herbe, « c’est tout ce que j’ai comme bonne nouvelle aujourd’hui ». Il lit aussi un fragment du livre de la Sagesse. Le texte de la bible passe dans le corps comme un vieux rhum. Les chants peinent à s’élever, des montgolfières privées d’air chaud. Sur un vitrail, deux anges, aux ailes en pointes d’hirondelles rouges, se font des courbettes. La pensée serre mes tempes dans son étau. Il ne se passe rien dans un mariage. Dans un enterrement, la vie déboule à son maximum.

Le roi s’apprête à partir pour l’invisible dans sa barque-cercueil. La famille renié d’un des siens oppose au prêtre son bloc sourd. La convention est lézardé par la présence a portée de main du mort. De la lumière filtre à travers les paroles mal lues et tout d’un coup la barque s’ébranle, un ange l’a poussé du pied, la navigation commence, l’assistance reste sur la rive dans le gris avec la pauvre joie secrète de bientôt reprendre les affaires courantes. Le mort fait ses premiers pas de fils des étoiles. L’or qu’il trouvait nouveau-né dans ses berceuses, revient en pluie chaude sur ses paupières closes, comme jadis après la tétée de bonheur lent et de soleil méditatif. Les gens s’attardent aux marchent de l’église. Le serpent de l’humilité monte du sol jusqu’au coeur. Les morts sont tout sauf mort. Ce sont les vivants dont il faudrait chauffer le sang. Le prêtre-enfant range ses papiers. Dans le coffre de ma voiture il y a trois jacinthes. Elles réfléchissent très fort dans le noir. On annonce de la neige dans cinq jours. 

Christian Bobin.

 

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Pour contrer la guerre de la gentillesse, il faut quelque chose entre résurrection et insurrection...

16 Mars 2017, 05:03am

Publié par Grégoire.

Pour contrer la guerre de la gentillesse, il faut quelque chose entre résurrection et insurrection...

"Cette société que l’on dit molle, éteinte, consensuelle, est en guerre. Elle est en guerre contre les plus faibles et donc contre le meilleur d’elle-même. Cette guerre est menée contre les pauvres, les enfants, les amoureux, les femmes, les vieillards.

Le discours sur l’exclusion participe de cette guerre, par sa gentillesse qui est le contraire de la bonté.

La gentillesse est une des premières vertus du commerce, une des règles de base dans la représentation : pour gagner le portefeuille, calmer les cœurs, flatter les enfants et les chiens et tout ce qui passe à portée de mains. La bonté est l’inverse de cette politique là. On n’y vend rien, on n’y achète rien. On apprend à y nommer ce qui est réel dans cette vie et à résister au nom de cette chose réelle.

On n’y parle pas de SDF, on y parle de pauvres - et mieux encore : on ne parle pas des pauvres en général, on n’est pas dans l’attendrissement sociologique des catégories. On parle de celui-ci, puis de celui-là, puis de cet autre encore.

Ce qui est « exclu » de nos sociétés, c’est ce qui en est le centre, le meilleur : le rire des enfants, le songe des amants, la patience des misérables, le génie des mères. 

Parler d’exclus c’est donc se tromper de mot. Quand ce qui est exclu est au centre, au cœur, alors il ne faut pas parler d’exclusion, terme bien trop flou pour décrire un cœur qui a cessé de battre. Il ne s’agit pas d’inclure les pauvres dans une société morte, il s’agit de faire revenir le sang dans le tout de cette société.

Il faut un « traitement » non seulement « social » mais politique et spirituel : quelque chose entre résurrection et insurrection."

Christian Bobin. interview.

 

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Le plus savant des réveil.

14 Mars 2017, 06:15am

Publié par Grégoire.

Le plus savant des réveil.


Je regardais Dieu descendre en parachute. Le vent le balançait à droite, à gauche, c'était joli. Une nuée de moustiques angéliques l'entourait, soufflant dans des trompettes en or. La descente durait le temps exact de ma vie : quand Dieu aurait tapé le sol de ses grosses chaussures montagnardes, il me faudrait mourir ou bien mettre simplement un autre disque dans l'appareil. Car ce que je décris là, c'est juste l'écoute d'une cantate de Bach. Il y avait une bougie sur la table et le disque à l'autre bout de la pièce. La musique de Bach me regonfle le coeur comme les canots de sauvetage avec une pompe qu'on active d'une pression d'un pied : le canot en plastique est mou, fichu, et voilà qu'il se requinque, prend sa forme bienveillante. La bougie, elle, faisait sa timide, sa demoiselle des clairs de lune, promeneuse des remparts du songe. Pas besoin d'anges ni de trompettes pour atteindre le ciel, arriver à temps au spectacle de l'apocalypse - nom qui, comme chacun sait, veut dire « dévoilement » - : la flamme d'une bougie, comme la voile d'un bateau soumis aux vents, indique le paradis. Un feuillage, que la main d'une brise agite, laisse aussi entrevoir la vie simple, plus miraculeuse que Bach, plus adorante encore que lui. Puis il y a eu un coup de fil. J'ai arrêté le disque. Le parachutiste est remonté au ciel. Voilà que j'avais une voix humaine dans l'oreille. Rien n'est plus proche du divin. Je suis un mauvais écrivain. Je ne parviens pas à écrire sur les voix - leurs matières, leurs reflets, leurs guerres. Je ne voudrais faire que ça. Le moment de ma vie où j'ai été le plus proche du paradis, jusqu'à jouer à l'intérieur, c'était dans les difficiles réveils de l'enfance, l'été, à la campagne : derrière les cils métalliques des volets battus de bleu de ma chambre, résonnaient les voix des gens sur le marché. Ils n'étaient ni théologiens, ni artistes, ni héros. Ils étaient tout ça à la fois : des gens à qui, chaque matin, on demandait de soulever la montagne de leur sang, d'affronter la vie inconnue, pleine de drames. Ils riaient, se saluaient, s'interpellaient comme on doit le faire au ciel. Leur coeur était simple comme une bougie - ombres comprises. Ce remuement d'oiseaux, cette bonne humeur ne reposant sur rien me donnait le plus savant des réveils. Ces gens simples, plus profonds que les penseurs, n'étaient pas Dieu. Ils préparaient sa venue. Le pépiement de leurs voix appelait la venue de l'aigle. Là où tout se rend léger sans raison, un voile se déchire, une couleur fondamentale est révélée de l'assise éternelle du jour. Ce n'est pas Bach qui me l'a dit. Bach est de la cocaïne céleste. C'est une bougie qui en tremblant vient d'écrire ce texte, que vous venez de lire et qui maintenant prend feu.

Christian Bobin.

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Celui que nous cherchons...

13 Mars 2017, 05:56am

Publié par Grégoire.

Celui que nous cherchons...

Des mots passeraient sous tes yeux, dans le matin de tes yeux. Un mot comme celui-là : « âme ». L’âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié. Un drap d’or pour la couche des amants liseré de noir, brodé avec les initiales conjointes de l’orage et de l’aurore. Tu lirais encore, plus loin. Vers d’autres mots. Tu lirais les mots précieux, les mots ruisselants, les mots princiers, ceux du désespoir, ceux, les mêmes, de l’espoir. Tu comprendrais alors. Tu comprendrais que dans chacun de ces mots, sur chacune de ces pages, il n’aurait été question que de toi, que de cette merveilleuse coïncidence entre toi et l’amour que j’ai de toi. Entre toi et ces mots qui sont les miens pour te dire. Entre toi et ces mots conçus dans la nuit, engendrés par ce désordre qui suit ton entrée en mon âme et qui la pacifie. Tu comprendrais que tu ne m’as jamais empêché d’écrire. Tu comprendrais que je n’ai jamais écrit que pour toi, même avant de te connaître, même dans le temps, dans l’immensité sombre du temps précédant notre rencontre.

C Bobin, l'homme-joie.

 

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Y-a-t-il une soumission à quelque chose dans nos vies...?

12 Mars 2017, 05:01am

Publié par Grégoire.

Extraits d'une conférence de 2h00...

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Délivrance

11 Mars 2017, 05:38am

Publié par Grégoire.

Délivrance

« Chaque fois que j’entrais dans la chambre de cet homme, à l’Hotel-Dieu où je travaillais, je lui découvrais un visage brillant de larmes : on avait dû lui couper les deux jambes et il passait ses journées à pleurer en silence.

Un jour où je l’aidais à manger, je l’ai vu expirer entre deux cuillerées : sa mort était soudain venue le consoler, comme ces mères qui s’arrachent à leur sommeil pour venir essuyer les larmes de l’enfant terrifiés par un cauchemar. »

C Bobin, Ressusciter.

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Eloge de la solitude...

9 Mars 2017, 05:37am

Publié par Grégoire.

Eloge de la solitude...

« Le génie est une réponse à l’impossibilité de vivre, le bondissement du cerf au-dessus de la meute. Le travail des saints, c’est de nettoyer la vie, d’extraire la pierre précieuse de sa gangue de boue sèche.

Le retrait protège du mortifère goût des gens pour la convention est une manière de prendre soin d’eux malgré eux : « la distance est la racine de la douceur. » La vie ne serait rien sans la contemplation. »

C Bobin, la Dame blanche.

 

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Silence

7 Mars 2017, 05:48am

Publié par Grégoire.

Silence

Un vide envahit notre monde : celui du silence de la déception et de l’échec. Nous restons sidérés devant notre impuissance à rendre l’humanité heureuse, à faire de notre planète un sweet home. Un froid glacial – comme celui d’un hiver nucléaire – gagne nos regards, nos espérances et même nos désirs. C’est le silence qui suit la dévastation, celui qui fait irruption au milieu de la certitude clinquante de notre liberté, de la prétendue maîtrise de nos existences et de notre destinée.

Muets

Ce silence de mort est celui de la sécheresse du cœur, qui s’étend inexorablement comme le sable d’un désert plombé par le soleil caniculaire de notre ego collectif. Nous pensions bâtir une Babylone Nouvelle et nous sommes devenus muets, étrangers les uns aux autres ; bientôt la parole va nous manquer. Le bavardage, l’auto-affirmation idéologique ou libertaire, l’insulte et le cri de guerre couvrent le silence dans lequel nous engloutissent nos peurs et nos terreurs.

Mais il faut savoir traverser le silence de la nuit pour découvrir celui de l’amour.

Absence

C’est que nous avons peur du silence de Dieu qui nous semble impuissant ou absent de nos combats et de nos épreuves. Le silence de l’extase, de la beauté ou de ce qui est présent là tout simplement, sans bavardage ni commentaire, nous paraît alors pâle, insignifiant, inconsistant même, face au silence assourdissant du désespoir et de l’anéantissement, que notre siècle masque vainement en s’enivrant de divertissements.

Pure présence

Et si le silence de Dieu était là, présent à l’intérieur de l’échec et du bruit, de l’impuissance humaine et de l’inexprimable de la souffrance ? S’il était patience qui écoute et soin sans mots qui ne se donne que dans une tendresse trop profonde pour être perçu par nos âme endolories ?

C’est dans la part essentielle et souvent inaccessible de nos vies chaotiques et fissurées que le cœur silencieux de Dieu vient à nous en nous invitant à laisser nos blessures être visitées, ointes, baignées par le Souffle silencieux de sa miséricorde.

Car au fond du bruit et des gémissements de notre monde bat le cœur du Crucifié. En perfusion de sa Vie, trop grande pour que nous puissions la contenir, la recréation souterraine des nôtres a déjà commencé.

Samuel Rouvillois

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La politique est-elle un absolu...?

6 Mars 2017, 06:52am

Publié par Grégoire.

La politique est-elle un absolu...?

Aristote, déjà, remarquait que la prudence et l’art politique ne peuvent être la sagesse :

"Il est absurde de penser que la politique ou la prudence sont ce qu’il y a de plus élevé, s’il est vrai que l’homme n’est pas ce qui est le meilleur parmi toutes les réalités dans l’univers" (Ethique à Nicomaque, VI, 7, 1141 a 20-22).

Pour que la politique et la prudence (la vertu morale la plus parfaite) soient la sagesse, il faudrait que l’homme soit la réalité première, à laquelle toutes les autres seraient relatives dans l’ordre de l’être. Certes, cela semble vrai tant que nous en restons aux réalités existantes dont nous avons l’expérience : parmi toutes les réalités existantes dont nous avons l’expérience, la personne humaine est la plus parfaite. Aussi, tant que nous en restons à l’expérience des réalités humaines, et même à la connaissance scientifique, une certaine perfection pratique (et l’autorité pour gouverner les autres hommes) semblerait-elle être la qualité humaine la plus noble et la plus grande.

N’est-ce pas ce que soutenaient certains philosophes grecs pour qui la béatitude de l’homme résidait dans la vie politique ? N’est-ce pas aussi la position d’un Platon pour qui le sage ne peut « se contenter » d’être un contemplatif, mais doit redescendre dans la caverne pour éduquer ses concitoyens à la justice ? Cette « tentation » existe toujours pour l’homme moral, parfait : avoir l’autorité, gouverner les autres, chercher à les éduquer, y compris en prétendant savoir mieux qu’eux ce qui est bon pour eux…

 

Il est cependant, pour la personne humaine, deux absolus qui dépassent la prudence et qui, dans une profonde unité, peuvent l’amener à s’interroger sur l’existence d’un Être premier, d’une Personne première, au-delà de l’univers physique et de l’homme. Ayant découvert son existence et la relation qui existe entre elle-même et cet Être premier, le Créateur, la personne humaine, découvrira alors, en adorant, la contemplation comme sa fin ultime, son bonheur parfait : la sagesse est bien cette qualité d’une intelligence dont l’acte le plus parfait est la contemplation ; et celle-ci se suffit à elle-même : le véritable sage ne cherche pas d’abord une vie morale parfaite, ni à gouverner, ni à éduquer les autres : il est trop magnanime pour cela…

 

Les deux absolus spirituels, personnels, qui conduisent la personne humaine à cette découverte, sont l’amour d’amitié et la recherche de la vérité pour elle-même…

 

M.-D. Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

 

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L'évangile, seule réponse à nos maux, un refus de la fatalité... mais impossible à vivre par soi.

5 Mars 2017, 05:38am

Publié par Grégoire.

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Du regard de Dieu sur nous...

4 Mars 2017, 05:41am

Publié par Grégoire.

Du regard de Dieu sur nous...

"Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Il ne juge pas selon les réalisations matérielles, mais selon les intentions profondes de chacun.

Les  hommes s'habituent tellement à juger leurs frères selon leurs résultats : ‘qu'as-tu fais dans ta vie ?’ et quand cela commence à être négatif, c'est terrible. Il n'y a plus de place pour eux. Le dossier négatif fait son cheminement ! C'est terrible cette humanité d’aujourd'hui, parce qu'on ne voit que l'aspect négatif et on juge les personnes en fonction de cela, alors que Dieu remonte à la source et voit les intentions. 

En Dieu, il n'y a pas de jugement à partir des réalisations. 

Dieu nous poursuit jusqu'au bout pour qu'on redécouvre son amour de Père, sa sollicitude aimante sur nous. »

P. Marie Dominique Philippe. Retraite sur l’Apocalypse. 1995

 

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L'apothéose de toutes luciditées...

3 Mars 2017, 05:33am

Publié par Grégoire.

L'apothéose de toutes luciditées...

« Si je lis un livre et qu’il rend tout mon corps si glacé qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer, je sais alors que c’est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arraché, je sais aussi qu’il s’agit de poésie. Ce sont mes deux seules façons de le savoir. Y en a-t-il d’autres ? »

Qui avait imaginé que la poésie puisse être une affaire vitale, l’apothéose de toute lucidité, l’arrachement du bandeau que la vie met sur les yeux des vivants pour qu’ils n’aient pas trop peur à cet instant dernier qu’est chaque instant passant...?

C Bobin, la Dame blanche.

 

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L’indestructible

1 Mars 2017, 05:53am

Publié par Grégoire.

L’indestructible

Les immeubles parisiens flottent comme des troncs d’arbres sur un fleuve de goudron noir. je cherche quelques points de repère soustraits à ce tumulte qui charrie voitures, jeunes femmes portemanteaux et assassins aux yeux clos à la cire par leur ambition. Le visage des clochards et les vitrines des librairies sont deux marques de l’éternel. Boulevard Raspail, sortant d’une librairie où j’ai repris des forces, je croise vingt mètres plus loin un clochard réfugié dans l’arrière-cour de ses yeux. Le Christ a mauvaise haleine. Il sent le vin noir.

Les mendiants se sacrifient pour nous. C’est parce qu’ils sont perdus que nous croyons réellement ne pas l’être. 

Rive-droite, dans un quartier dont les immeubles bombent le torse de colère en me voyant, une église orthodoxe. L’autopsie de Dieu vient d’y commencer. Un guide commente pour un troupeau distrait le sens du rite. Il fait gris. Un peu partout, des tentures de velours sombre, j’en sens le poids sur mes épaules. Une femme allume des bougies. Le peuple des bougies est un peuple en transe, donnant tout à son roi qui n’apparait jamais.

Les icônes brillent comme des yeux de lynx dans la nuit.

Au moyen-âge où les monastères éclosent, l’air grésillent d’anges aussi nombreux que des éphémères l’été, autour d’une lampe de jardin. Jusqu’à Jean-Sébastien Bach, croire en Dieu ou sentir le printemps ouvrir les fleurs roses de nos poumons c’est tout un. Puisqu’aujourd’hui par une grâce terrible tout a été détruit, ce livre invite à rejoindre l’élémentaire qui est l’indestructible : un feuillage à la fenêtre d’une bibliothèque. Des ombres pour abriter nos morts. Des robes glacées comme des cascades. Des paroles d’amour plongées dans des cuves de silence. La nuit dans sa première jeunesse. 

Les deux personnes les plus mystérieuses au monde sont le moine et la prostituée. Un corps qui brûle, une bible qui crie -la misère est soeur du divin.

« Je suis entré dans ce monde comme un loup et j’en sors comme un agneau » telle est la dernière parole d’un condamné à mort américain, une montagne de muscle tatouée. Aux offices les chants des moines ne monteront pas plus haut.

Au cimetière des Pères de Sainte-Croix, brillent de petites croix toutes blanches -les dents de lait de l’Eternel. 

Un livre de poésie, même oublié sur un rayon de bibliothèque, témoigne à bas bruit de la splendeur de la vie. Qu’il reste un cercle de pierre avec au milieu une poignée de contemplatifs donnant leur vie à un dieu dont rien ne les assure -préserve le monde du pire.

L’hôpital avale sa ration de souffrants. J’attends quelqu’un aux urgences. Deux policiers apparaissent, encadrant un homme menotté en survêtement noir ahuri, détenteur d’une puissance dangereuse de bébé. L’un des policiers s’adresse à lui d’une voix surnaturellement patiente, comme une mère à son enfant malade. Son collègue ricane sans bruit, moins doué de sensibilité que les briques du bâtiment. Je suis devant une parabole inédite, un Evangile dont un feuillet vole sous mes yeux.

L’image absolue, celle qui nous délivre des images, s’élabore dans la clôture d’un monastère. 

Au Carmel d’Angers une religieuse entre vivante au paradis de la peinture hollandaise. A la Grande Trappe un moine, quatre ange assis à sa gauche, deux à sa droite, patiente dans la salle d’attente de l’Eternel. A voir la porte et la croix de l’abbaye de Fontgombault on entend Wall street s’effondre. Le couloir des petites soeurs des pauvres, pour le traverser il faut des siècles. Tout au bout, nos parents disparus nous attendent.

Ces gens sont les gardiens d’une douceur intraitable. 

La chaise vide au monastère du Carmel fait face à une croix. Le vide contemple la douleur. Ce n’est pas une indifférence mais la plus grande concentration. La paille et le bois de la chaise sont pénétrés jusque dans leurs noeuds d’une pensée sans pensée. La petite chaise est une sainte. 

Le vieil instinct ruiné des hommes se rallume à la vue d’un cloître. Il ne s’agit même pas de Dieu -simplement d’une intense façon d’habiter sur Terre. « Le soleil se plaît davantage dans un réfectoire de monastère que dans un restaurant », dit Mandelstam.

Je te propose une énigme, dit le Christ : il y a quelque chose qui n’existe pas et pourtant cette chose est la seule qui existe. Tu as trouvé? 

Leurs corps sont sculptés dans du silence. Leurs gestes sont sobres, lumineux leurs habits. Parfois leurs esprit boite. Un saint qui ne boiterait pas ne serait pas un saint. 

Les ivrognes de l’absolu ont le vin doux. Leurs imperfections -malgré l’irréprochable qualité des tissus et des lumières- amène notre imperfection, degré par degré jusqu’au ciel.

Je pense à leur grand frère tout blanc, le pape François. Son sermon de Noël 2014 aux cardinaux est l’envers nécessaire du sermon sur la montagne. Il parle de « la maladie des visages mornes » et dénonce en poète un « Alzheimer spirituel » atteignant les princes de l’Eglise. C’est qu’aujourd’hui nous n’avons plus le temps de vivre -même les bébés ne l’ont plus. Il faut d’abord qu’on nous parle comme ça, qu’on reçoive une pluie d’eau de javel sur la tête. Les béatitudes viendront après., seulement après. Le cerveau des hommes a été percé. Il en jaillit jour et nuit des images qui nous mènent en enfer. Nous sommes les pères de nos diables. 

Le cerveau des hommes a été percé. Il en jaillit jour et nuit des images qui nous mènent en enfer. Nous sommes les pères de nos diables.

Une infernale efficacité est devenue notre seule prière: donnez nous nos dollars et notre alcool de vitesse. Faites que nous ne pensions plus à notre vie. c’est la maladie des visages mornes ». C’est qu’aujourd’hui nous n’avons plus le temps de vivre -même les bébés ne l’ont plus. Il faut d’abord qu’on  reçoive une pluie d’eau de javel sur la tête. 

Aux fraternités de Jérusalem une soeur adore à genoux une absence. Nos petits dieux à nous portent une étiquette de prix, brinquebalant à leur poignet.

A la chartreuse de la Verne, une fenêtre brûle. Une seule qui suffira pour tout.

Les plus belles mains peuvent se voir dans les monastères, exposées vivantes au milieu des plus chastes lumières. Que les mains des moines s’allègent et s’élancent pour une prière, ou que lourdes, croisées, elles dorment quelques instants sur leur genoux, elles sont l’intelligence absolue de l’abîme.

Au couvent des petites soeurs des pauvres en Bretagne, j’ai vu un chapelet -une friture de Jésus Christ, la douleur des enfers prête à connaitre la paix de mains aimantes, grain caramélisé par grain caramélisé.

L’enfant qui compte ses billes ne fait rien, comme la religieuse qui égrène son chapelet. Ce rien, béni soit-il, est un trésor. 

La nuit entre au monastère pour s’y laver. Les étoiles s’y refont une beauté. L’univers y revient à sa densité originelle : un seul point d’énergie dont les prières font luire les milles facettes. 

Personne jamais n’effacera les gens qui s’effacent.

Christian Bobin.

 

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