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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Les vers luisants électroniques 

31 Janvier 2017, 05:28am

Publié par Grégoire.

Les vers luisants électroniques 

Je me trouvais dans un de ces trains à grande vitesse qui s’enfoncent dans l’air comme un couteau dans une motte de beurre. J’arrivais à destination; j’étais à quelques minutes de l’endroit où je voulais aller; quand j’ai vu s’allumer un peu partout dans le wagon des petits vers luisants électroniques. Il y avait déjà des écrans d’ordinateurs portables d’allumés, et là c’était des téléphones. La lumière qui sort des écrans est très particulière, elle est presque hypnotique, elle est égale, elle est sans grande nuance contrairement à celle du ciel qui change sans arrêt. 

Parfois j’ai parlé un petit peu contre ces choses là, mais je pense aujourd’hui que c’est inutile parce que ces objets seront toujours là. On n’est jamais revenu en arrière d’une invention. Ils seront toujours là, mais ils ne pourront jamais prendre la première place, la place la plus fraternelle.

Je crois qu’on mesure bien les choses quand on les mets sur le plateau d’une balance, avec sur l’autre plateau notre mort à venir. Qu’est-ce que nous aurons le goût de regarder une dernière fois, pour le saluer, pour le remercier, pour s’en émerveiller, une dernière fois ? ça pourra être des fleurs des champs dans un verre, ça pourra être un livre particulièrement aimé, lu et relu, ça pourra être encore un morceau de ciel vu par la fenêtre ouverte, dans tout les cas ce sera quelque chose de très concret; la vie est extrêmement concrète. Dieu compris. La vie n’est que concrète. Ce que n’est pas -on me l’accordera peut-être- l’électronique. 

Les mains autour d’un livre se replient comme religieusement. Les mains sur un clavier s’agacent, s’agitent, s’énervent un peu.

Je revenais d’un séjour à Strasbourg, j’avais logé dans un hôtel; j’avais connu cette petite extase de la vie mystique des hôtels. Je veux dire par là, que, si vous voulez être sûr de revenir à votre propre néant, et de comprendre que vous n’êtes personne, une fois qu’on vous a enlevé vos entoures, une fois qu’on vous a enlevé vos objets familiers, c’est une expérience que je crois spirituelle et que donne un hôtel, tout simplement parce que vous dormez dans une chambre ou d’autres ont dormi, d’autres dormiront, et pour les hôteliers, si courtois soient-ils, vous êtes interchangeable : ils en ont vu passer d’autres, ils ont verront passer d’autres. C’est comme un petit deuil presque agréable de soi-même que l’on fait lorsque l’on est en voyage et que l’on doit coucher à l’hôtel.  

J’avais emmené dans cette hôtel et il m’avait accompagné ensuite dans le train, un livre, l’imitation de Jésus Christ de Thomas Kempis, c’est un livre qui a été au moyen âge aussi lu que la Bible. Les vers luisants électroniques se multipliaient dans le train qui commençait à ralentir. Thomas Kempis dit dans son livre, « je n’ai jamais trouvé une paix aussi grande et aussi réelle, que dans les bois et dans les livres. »

C Bobin.

 

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La merditude des choses, ou de la joie dans le désespoir !

29 Janvier 2017, 05:01am

Publié par Grégoire.

La merditude des choses, ou de la joie dans le désespoir !

La merditude, c'est quand on a une vie de merde... et qu'on trouve ça normal. Question d'habitude. Ou même d'hérédité. C'est le cas de Gunther, 13 ans, qui vit dans les années 80 à Trouduc-les-Oies chez sa grand-mère, avec son père et ses trois oncles, quatre ogres braillards, chômeurs et biturés à la bière du réveil au coucher. Faire ses lignes de punition (quelque chose dans le genre « Tu ne frapperas pas tes camarades sous prétexte qu'ils se sont moqués de ta famille») à côté d'un papa torché ou voir ses tontons foutre à la porte l'huissier, ça le fait marrer, Gunther. Sa mère, qui a fui depuis longtemps ? « Une pute, madame », répond-il tranquillement à l'assistante sociale. Il est un Strobbe, il en est fier, et, comme le dit l'oncle Petrol, carabine à la main : « On ne touche pas à un Strobbe. » Sauf quand l'ado se fait tabasser par papa, que l'alcool et la déprime finissent par rendre dingue...

Bienvenue en enfer ? Oui et non, car ce petit film flamand, en passe de devenir un phénomène (triomphe monstre en Belgique, début de carrière en Amérique), est réjouissant au possible. Une alchimie parfaite entre lose totale, avec décors grisâtres assortis, et énergie dévorante, comme en témoigne la course de vélo à poil de l'affiche. Les Strobbe sont machos, glandeurs, pathétiques, violents à l'occasion, mais Felix Van Groeningen les filme avec l'empathie, la tendresse que Cassavetes avait pour ses paumés. Ils en deviennent terriblement attachants, ces gros boeufs chevelus fans de Roy Orbison (!). Bourrés, ils peuvent même être hilarants. Construit en allers et retours entre l'enfance de Gunther et sa vie d'adulte cynique (tu m'étonnes !), ce portrait de famille en chaos constant ose tous les excès, toutes les grossièretés sans jamais sombrer dans la vulgarité. Dans sa manière d'éructer, si émouvante, ce film pourrait être une chanson de Jacques Brel. Revigorant dans sa désespérance même.

 

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Le Christ s'est arrêté à Eboli

27 Janvier 2017, 05:58am

Publié par Grégoire.

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

"Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n'ont pas et ne peuvent pas avoir ce qu'on appelle une conscience politique, parce qu'ils sont, dans toute l'acceptation du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l'état et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles ù règnent le loup et l'antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n'existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l'homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l'espérance, qui sont toujours des sentiments individuels ; seule y règne la sombre passivité d'une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c'est le sentiment humain d'une destinée commune, et une commune acceptation. C'est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s'exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s'étendent sur ces déserts."

 

Italie, annés 30. le fascisme de Mussolini règne sur la péninsule. Carlo Levi, peintre et intellectuel turinois (1902-1975), amis de nombreux artistes comme Pavese ou Modigliani se tourne très naturellement vers un engagement politique anti-fasciste. Cela lui vaut d'être d'abord emprisonné, puis relégué en 1935 dans un village perdu de Lucanie, région déshéritée du Mezzogiorno. La vie au sein cette petite agglomération, nommée Gagliano dans le roman, est pour le citadin et artiste venu du Nord l'occasion d'un choc culturel frontal. Plus que la misère, la désolation et la malaria qui sévissent dans ce petit pays, perdu au milieu de nulle part, habité de quelques notables et d'une majorité de paysans, c'est la différence des mentalités - résignation ancestrale entrecoupée de bouffées de révolte - et de la civilisation, ici pré-chrétienne (ce qui explique le titre), croyant aux esprits, aux bêtes et à la magie, qui frappent son regard attentif et sa sensibilité. 

Livre d'un peintre (son activité principale malgré ses études de médecine), le Christ s'est arrêté à Eboli présente d'une série de tableaux très suggestifs et forts qui traduisent son questionnement devant un mode de vie, fruste et archaïque, qu'il n'aurait même jamais imaginé auparavant. 

C'est aussi le récit d'un apprivoisement : devant tant de souffrances muettes et de maladies endémiques, l'ancien étudiant en médecine reprend du service pour venir en aide aux familles de paysans. Courtisé par les notables en tant qu'homme cultivé venu de Turin, aimé par les gens simples qu'il soigne et apprend à connaître de mieux en mieux, il n'en vit pas moins dans un tel éloignement de tout ce qui faisait sa vie d'artiste citadin, que la désolation de ces collines arides se communique à lui, et que, malgré ses activités de peintre et de médecin, il finit par souffrir de cette solitude à laquelle rien ne l'avait préparé.

Le roman, dépourvu de trame mais conçu comme une succession de considérations et de descriptions puissantes, comporte une première phase portant sur la découverte de ce monde inconnu et de ses coutumes, puis devient davantage une chronique des événements qui marqueront son auteur pour le reste de sa vie. 

La force et la beauté des évocations de ce livre, leur justesse, en font un chef-d'oeuvre devenu un classique.

 

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Résister à la tyrannie des évènements...

25 Janvier 2017, 05:42am

Publié par Grégoire.

Résister à la tyrannie des évènements...
Résister à la tyrannie des évènements...

On est jeté dans le néant de cette vie, dans la fragilité extrême de cette vie, il faut aller très vite et chaque brin de poésie est un point de résistance à la tyrannie des évènements. La vie de chacun est un trait de feu, quelque chose qui ressemble au buisson ardent, quelque chose qui éclaire, qui brûle sans se détruire…

Dieu nait à chaque rencontre, mais les vraies rencontres.. c’est très, très rare. Que les gens disparaissent est au fond moins surprenant que de les voir apparaître soudain devant nous, proposés à notre coeur et à notre intelligence. Ces apparitions sont d'autant plus précieuses qu'elles sont infiniment rares. La plupart des gens sont aujourd'hui si parfaitement adaptés au monde qu'ils en deviennent inexistants.

C Bobin.

 

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L'état d’extrême solitude, un état de création...

23 Janvier 2017, 05:38am

Publié par Grégoire.

L'état d’extrême solitude, un état de création...

L’enfant c’est le sans-règle, le sans-loi, qui invente tout de lui-même à chaque fois: c’est un fabuleux capitaine de navire, on est condamné dans l’enfance à tout inventer par nous-mêmes: Dieu merci, la vertu de désobéissance est la première vertu d'enfance. C’est vrai: que font les parents? ils font deux choses : ils vous donnent la vie et ensuite ils vous empêchent de vivre… "Attention, surveille-toi, pense à ton avenir, pense à tes devoirs, pense à toi partout dans le monde et rappelle-toi, tu n'es plus un enfant »...

On ne nous dit pas que les choses sont folles, faibles, belles: l’enfance est un état d’extrême solitude, et c’est peut-être l’état le plus créateur possible: sans doute est-ce dans le désert qu’on trouve les plus belles fleurs qui soient…

C Bobin.

 

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En ce jour de lumière qui s'approche pour nous emporter....

22 Janvier 2017, 05:29am

Publié par Grégoire.

En ce jour de lumière qui s'approche pour nous emporter....

Quand quelqu’un part -appelons mourir, partir- quand quelqu’un part, pendant quelques heures tout ce qui l’a connu se souvient de lui et l’appelle en silence. Le mur sur lequel son ombre s’appuyait, ou la pie qui venait voler dans la treille, ou encore le vent qui tournait les pages d’un livre oublié dans le jardin. Et les fleurs. Les fleurs aux larmes colorées du jour de la mort de Jean G. Non pas de sa mort, de son départ. Il y avait une croix fleurit sur le cercueil et ça tirait le cercueil vers le haut comme l’air chaud dans une montgolfière. Et puis disons le franchement, dans ce cercueil, il n’y avait personne. Comme dit E Dickinson « Je suis personne, et toi? personne non plus? Alors nous sommes deux, mais ne dit rien, on nous chasserait tu sais. »

ou bien ce Poème de Kopland, Souvenirs de l’inconnu « Ce soir je voudrais vous dire des choses alors qu’on au fond il n’y a pas de choses pour ça. Comme la lumière, vouloir expliquer ce qu’est la lumière, avant que la mort nous emporte dans la nuit. Alors que je tache de nous repenser toi et moi ce soir, l’un vers l’autre, mais vois les verres dans nos mains, remplis à ras le bord, remplis de lumière. »

In Christian Bobin, hommage à Jean Grosjean.

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Vincent Van Gogh - La quête absolue

20 Janvier 2017, 05:46am

Publié par Grégoire.

 

Vincent Van Gogh - La quête absolue

Un spectacle conçu et interprété par Gérard Rouzier

Au fil des tableaux qui se succèdent, Vincent Van Gogh parle...  


Il se raconte dans les lettres qu’il écrit à son frère Théo. A travers elles, il lance son appel, crie sa faim de Dieu, sa soif d’absolu, l’exclusion, la solitude, le désir de créer, et son amour infini, jusqu’à la brisure, jusqu’à la folie, jusqu’à la fin.

Un plongeon dans la vie et l'intimité de l'un des plus grands artistes du XIXème siècle,...
Une heure à vivre en tête à tête avec un acteur qui incarne avec brio le célèbre peintre, incompris de son vivant.

Nouvelle mise en scène du spectacle qui avait connu un beau succès aux Festivals d'Avignon 2004 et 2005.

 

Compagnie du Sablier avec Gérard Rouzier

 

 

 

Gérard Rouzier

Gérard Rouzier est comédien, auteur, metteur en scène et enseignant en art dramatique.

Parallèlement à son activité de comédien "profane" (il a été au théâtre Vincent van GoghSherlock HolmesLe Prophète, il a écrit et composé la comédie musicaleRose et Jeannot, et a tourné dans plusieurs téléfilms, Caïn, Mes chers disparus, Plus belle la vie... ; il a enseigné à l'Ecole Claude Mathieu et anime régulièrement des stages de théâtre),

Il témoigne depuis plus de 20 ans de sa foi à travers des spectacles tels queL'Evangile selon Saint JeanL'ApocalypseGenèse 1-11 un père raconte la Bible à sa filleCe matin j'étais lépreux présentés en France, en Suisse et en Belgique.

Après avoir joué le rôle de Joseph au Festival d'Avignon 2014 dans Au nom de la mère, de Erri de Luca dans une mise en scène de Francesco Agnello, il a fait une tournée en France avec L'Evangile selon saint Jean et Ce matin j'étais lépreux.

Il anime régulièrement des sessions DIre la Bible, Bible et Théâtre, et a lancé en 2015 un atelier Dire les Éveilleurs.

 

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Une énigme limpide

19 Janvier 2017, 05:52am

Publié par Grégoire.

Une énigme limpide

"Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien, un échantillon tombé de la boîte à couture d’un ange. C’est aussi fin qu’une brise qui ride un étang pendant quelques secondes. Difficile de l’attraper. Voilà : il s’agit d’un arc-en-ciel. Du bleu, du jaune, du vert, des couleurs faibles sur le papier de l’air, un dessin convalescent en forme d’arche, de pont. C’est là et ce n’est pas là, vous comprenez ? Quelque chose apparaît et disparaît en même temps. Un soupçon coloré. Une énigme limpide. Toute la vie a forme d’arc-en-ciel, n’est-ce pas : elle est là et en même temps elle n’est pas là."

C Bobin. 

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Une pierre à aiguiser l'attention...

17 Janvier 2017, 05:23am

Publié par Grégoire.

Une pierre à aiguiser l'attention...
"La racine du mauvais monde dans lequel nous nous trouvons, c'est la négligence, c'est le défaut d'attention, un manque d'attention, c'est que ça. C'est peut-être pour ça que la poésie est une chose vitale, parce que la poésie est une pierre à aiguiser l'attention, une sorte de pierre de sel, pour se frotter les yeux, pour se frotter les paupières, pour revoir le jour enfin, pour revoir ce qui se passe, pour revoir le jour et les nuits et la mort en face, cachée derrière le soleil, voir tout ça. Le voir s'en trop s'en inquiéter, s'en trop s'en alarmer.C'est ça je crois la racine du mal d'aujourd'hui qui est grande, c'est juste un défaut panique d'attention, qui suffit pour engendrer tous les pires désordres et les maux les plus terribles. Juste ça, l'attention.
Ca ne sert à rien de se plaindre, tout le monde va vous dire que c'est insupportable, tout le monde va vous dire ça, mais tout le monde y participe. Juste faire attention aux siens, faire attention à ce qui se trouve mêlé à nous dans la vie banale. Ceux qui sont là, pas ceux qui sont à dix milles kilomètres  et avec lesquels on fait semblant de parler à travers un écran, ça n'a pas de poids ça. Mais simplement faire en sorte que les gens qui nous entourent ne dépérissent pas, et peut-être même les aider, les conforter...Voilà...Faire simplement attention au plus faible de la vie, parce que c'est le plus faible qui est le plus réel et parce que c'est ça qui est digne de vivre, et qui vivra toujours d'ailleurs. Recueillir ces choses là, porter soin, prendre soin, faire attention, voilà. Ce sont  des pauvres verbes mais ce sont des verbes comme des armées en route si vous voulez, ce sont des verbes de grande résistance, et ce qui pour moi est en oeuvre dans ce qu'on appelle la poésie.
La poésie pour moi, c'est pas une chose désuète, c'est pas un napperon  de dentelle sur la table, c'est pas un vieux genre littéraire....C'est la saisie la plus fine possible de cette vie qui nous est accordée, et un soin de regard porté à cette vie. Voilà, c'est ça la poésie. C'est pas une chose qui même est tout de suite dans les livres, c'est pas une chose de littérature en tout cas, c'est simplement chercher à avoir un coeur sur- éveillé. Sur-éveillé!
 
Christian Bobin -  Vue d'esprit

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Le théâtre doit éclairer le monde...

15 Janvier 2017, 05:49am

Publié par Grégoire.

Le théâtre doit éclairer le monde...

"Quand on vient au théâtre, on vient partager un moment de vie complète. Le théâtre, c'est l'art de l'autre. C'est devenir l'autre, y compris pour le pire. C'est l'apprentissage de l'humain." 

Ariane Mouchkine.

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Un mot. Christ des forêts

13 Janvier 2017, 05:29am

Publié par Grégoire.

Un mot. Christ des forêts

Le mot lâché par le haut-parleur a explosé dans le hall de la gare. Personne n'a survécu. Les journaux du kiosque ont été pris dans le feu invisible provoqué par les ondes du mot. Les touristes et les gens d'affaires, tous ont senti passer sur leurs visages le souffle halluciné de la beauté. La modernité est une sidération. Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Les voyageurs n'ont retenu que la fin de l'annonce : une heure de retard. Le train, en raison de l'accident arrivé du côté de Lyon, aurait une heure de retard. Un dérangement dans la sieste des affairements, rien de plus. Mais j'avais vu, entendu et vu, et je peux en témoigner, les effets produits par le mot. L'explosion atomique de beauté avait détruit l'époque et ses raisons, réduit en poussière le champ de la modernité. La morgue des machines, la tête de serpent du train rapide, les cours de la Bourse, ces psaumes de l'enfer : tout ça, anéanti. Par la grâce d'un mot, un seul. La vie éternelle est traquée par la modernité. Comme une enfant affolée par le bruit des bottes électroniques, elle se terre, essaie de se faire de plus en plus petite, dans l'espérance de n'être pas trouvée puis exterminée. 

Ce matin, la dernière chance de vivre une vie déraisonnable d'amour s'était réfugiée dans le mot « chevreuil » : le train avait heurté un chevreuil et il aurait donc plus d'une heure de retard. Le mot avait déchiré les haut-parleurs qui n'avaient pas été inventés pour le transporter. Une apparition sonore, brune. L'animal offrait sa mort pour nous sauver de la modernité et de ses amours à quartz. Je l'ai vu, entendu et vu à l'annonce du retard, bondir dans le hall, martyr royal, triomphe de la beauté blessée et immortelle. Le meilleur de nous est en dehors de nous, à l'abri dans le ventre doucement respirant des bêtes sauvages, dans l'humilité intraitable des grands poèmes. Le mot « chevreuil » a une si belle vibration dans l'air. Il n'est que légèreté, sursaut d'azur. Quand nous étions tout petits, l'éternel mangeait dans notre main. Nos rires le faisaient rire. Il s'approchait de nous au bruit de nos rêves. Le chevreuil déchiqueté renaissait sous mes yeux. Il se relevait en tremblant, s'appuyant sur ses genoux, Christ des forêts de diamants, lavé du crachat de la mort technologique, archange trempé de fièvre, bondissant du guichet de la gare aux portes automatiques, Noureev de l'invisible, porteur des reliques de l'amour vrai, léger, léger, léger. La gare ne sera jamais reconstruite. Notre enfance est à venir.

Christian Bobin. 

 

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S'en remettre au jour qui passe...

11 Janvier 2017, 05:27am

Publié par Grégoire.

S'en remettre au jour qui passe...

Se taire: l'avancée en solitude, loin de dessiner une clôture, ouvre la seule et durable et réelle voie d'accès aux autres, à cette altérité qui est en nous et qui est dans les autres comme l'ombre portée d'un astre, solaire, bienveillant.

Si la vie est immédiate et verte au bord des étangs, pour la rejoindre, il nous faut d'abord rejoindre ce qui en nous est comme de l'eau, comme de l'air, comme du ciel.

C Bobin, Souveraineté du vide.

 

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Sommeil ...?

9 Janvier 2017, 05:34am

Publié par Grégoire.

Sommeil ...?

"Partout, dans ce que nous faisons,  dans ce que nous disons,  c'est le repos qui est désiré,  le sommeil bienheureux dans une parole,  dans un amour ou dans un travail. C'est pour trouver le sommeil dans une vérité que nous commençons à apprendre. C'est pour goûter au sommeil de la chair - à son endormissement entre les bras de l'autre - que nous tombons amoureux.  C'est pour jouir du sommeil minéral d'une fatigue que nous entreprenons mille et un travaux.

Il y a une aimantation de la vie vers le sommeil. La vie en nous ne tend qu'à se reposer, qu'à  se dépendre  enfin d'elle -même dans un amour, dans un savoir, dans un emploi. Partout dans toutes nos occupations, là  même où nous nous croyons le plus éveillés, là  même nous cédons à cette attirance d'un sommeil. L'enfance là - dedans est l'exception.

L'enfance est dans la vie comme une chambre éclairée dedans la maison noire. Les enfants n'aiment pas aller dormir,  n'aiment pas ce congé donné chaque soir à la vie. Cette résistance au sommeil, c'est le visage de l'enfance et c'est la figure même de l'excès : poser des questions qu'aucune réponse ne viendra endormir."

Christian Bobin, La merveille et l’obscur. 

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Nos infirmités...

7 Janvier 2017, 06:07am

Publié par Grégoire.

Nos infirmités...

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont des épreuves bien sûr, mais elles sont aussi des grâces, des grâces spirituelles. On pourrait trouver beaucoup d’exemples dans la littérature.

Je me souviens il y a quelques années, un livre d’Henri Michaux : ‘bras cassé’. Un poète fait son miel de tout les arbres. Et là, en l’occurence, l’arbre coupé c’était son bras. Il s’était endommagé le bras, qu’on avait mis dans le plâtre, et il en a conçu un petit livre qui est une merveille, où il dit exactement ce que c’est que d’être embarrassé à ce point, que d’être malade de cette façon là, il évoquait un moment le sentiment très sûr d’avoir une armoire Bretonne au bout de son épaule, tellement il avait du mal à bouger son bras. On connait aussi le poème du bateau ivre de Rimbaud et cette étrange prémonition.  « Oh que ma quille éclate, Oh que j’aille à la mer. » On sait par Jean Genet que le mot quille en argot désigne la jambe, et que Rimbaud a terminer sa vie avec une jambe coupée, éclatée.

J’ai reçu un livre qui contient un trésor d’expérience. L’auteur s’appelle Mody Piot ‘mes yeux s’en sont allés’ publié chez L’harmattan. Ce n’est pas un livre de grande littérature mais ce n’est pas important, ce n’est pas grand chose la ‘grande’ littérature. Ce qui compte c’est que quelqu’un nous explique comment il sent et reçoit la vie à la place où il est. ça c’est irremplaçable. Et, c’est le cas de ce livre qui raconte une expérience déchirante de perte de vue. Cette jeune femme explique qu’il y a un troisième état entre celui des voyant et celui des aveugles nés. Il y a celui des gens qui ont eu un jour la vue, qui ont eu le paradis de la vue, et qui l’ont perdue, et qui en ont été chassé. C’est comme un entre deux qu’il est difficile de nommer et que ce livre réussit à nommer. 

« ce week end de l’ascension j’ai décidé de faire une ballade à travers le thym et les cistes des fenouillèdes, contrée dont je connais bien les chemins que j’ai souvent arpentés. Il faisait chaud. Le soleil nous regardait d’un air insolent. Le ruisseau noir murmurait sa chansonnette. Le chien marchait d’un pas rapide sur le chemin caillouteux enlacés, s’abreuvait aux sources rencontrés, parfois joutait le harnais pour le laisser gambader, heureux de sa liberté un instant retrouvé. Après 2h de marche au milieu des genêts et des violettes du pâtre j’ai décidé de rebrousser chemin. Mais mes yeux éblouis par la lumière ne pouvait discerner aucun repères. Aller à droite, remonter un autre sentier, prendre à gauche, je ne savais plus où j‘étais. Une petite panique me tenaillait. Je n’allais tout de même pas me perdre et pourtant je devais me rendre à l’évidence, je ne savais plus comment retrouver ma route. Je me suis assise quelques instants. » On peut le deviner, le chien l’aidera à retrouver le chemin du retour. 

Ce qu’elle dit en profondeur m’a fasciné. Elle dit qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient nous secourir. L’auteur -aveugle- se trouve éblouis. 

Dans le désespoir, dans la détresse, dans la perte, il y a quelque chose comme une résistance lumineuse, comme un point de lumière invincible. 

Freud raconte cette scène d’un enfant qui est dans une chambre et qui demande à se grand mère dans l’autre pièce de parler le soir. Et elle demande pourquoi. Et il dit, « tant que quelqu’un nous parle, il fait clair. » 

C’est peut-être ce qui se passe dans nos vies, que nous y soyons aveugle par la chair, ou voyant par la chair. Tant que quelqu’un nous parle nous pouvons continuer d’aller et même perdus, nous ne serons pas perdus. 

Nous sommes au fond tous, comme des aveugles dans un palais de lumière, il y a des serviteurs qui viennent à notre rencontre, et qui déplacent les meubles au dernier moment pour nous éviter des chutes. Malheureusement, nous ne pouvons pas connaitre le nom de ces serviteurs. C’est embêtant. 

 

Christian Bobin, textes inédits. © Grégoire Plus

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apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour...

5 Janvier 2017, 05:52am

Publié par Grégoire.

apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour...

Une histoire que j’ai trouvé chez Simone Weil. elle n’a pas de titre, appelons là l’histoire des deux mères. Deux mères le même jour reçoivent la même lettre qui évoquent la mort pour chacune, de leur fils, mort à la guerre. La première mère ouvre l’enveloppe, prend la lettre et s’effondre en larmes, est incapable de dire quoi que ce soit, n’est plus que détresse, n’est plus qu’un abîme, n’est plus qu’un coeur qui perd tout son sang et toutes ses étoiles. L’autre mère reste absolument imperturbable. C’est que la seconde mère ne sait pas lire. La nouvelle ne lui ai pas parvenu.

Ce qui manque, me semble-t-il, pour que la hache de la vie fende notre coeur, et pour qu’en sorte les larmes mais aussi la joie qu’il contient, qui y sont captifs, c’est d’apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour. Non seulement bien sûr des livres, des journaux ou des lettres, mais aussi des visages, des gestes, des lumières, qui traversent la vitre sans la briser.

La lecture, comment dire cela, la lecture, est la vitalité de l’âme, la certitude que nous sommes en vie, et que les ténèbres n’ont pas mis leurs mains sur nous. La lecture est le peu de feu dont nous disposons réellement en cette vie. Ce qui peut nous aider à lire, qu’on m’excuse de citer ce terme qui est aujourd’hui méprisé, minorité, ou tout simplement oublié, c’est la poésie. Qu’on entende pas par poésie, dans ma parole, une chose qui serait enterré dans les petits tombeaux des livres, et sur lesquels nos lectures viendraient y déposer quelques fleurs. Il s’agit de bien plus que de ça. 

Par exemple, dans le dictionnaire de Furetière, écrit au 17e siècle, où qu’on aille on trouve des miracles. C’est un dictionnaire de voleurs : Furetière fait partie de l’académie française a ses débuts, et trouvant que ses collègues ne vont pas assez vite, déjà à l’époque, il décide d’en faire un tout seul, avec les trouvailles merveilleuse de la langue de son époque où elle n’a peut-être jamais été aussi belle, aussi fraiche, aussi risquée.

Au mot fraise, on trouve cette définition : « petit fruit, blanc ou rouge, qui croît, dans les jardins, ou dans les bois. Il est semblable au bout des mamelles des nourrices. »

La poésie fait une greffe : elle prend une chose qui est là, sous les yeux, et elle fait venir à coté une autre chose, qui pour l’instant n’est pas là. Et les deux tout d’un coup s’enflamment de se découvrir soudainement mariées.  La poésie n’en fini pas de fiancer le visible au visible, le visible à l’invisible. Tout à tout. La poésie est la grande maitresse de la lecture, on peut dire que elle seule n’oublie personne, et elle seule sait lire les lettres des épreuves, que la vie parfois terrible nous adresse. 

Il n’y a rien de réel que le poétique. 

Un visage zébrée par les nuages des soucis. On le nomme, et là on le tire du flux du néant de chaque seconde, on le tire comme on sauverait quelqu’un qui est en train de se noyer et on l’amène sur la rive paisible et éternelle du langage. 

Christian Bobin, textes inédits. © Grégoire Plus

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L'art lutte contre la mélancolie...

3 Janvier 2017, 05:47am

Publié par Grégoire.

L'art lutte contre la mélancolie...

Il serait temps que je vous avoue quelque chose, j’ai un gros gros problème avec la musique. Je l’aime, parfois elle m’accompagne, parfois je la fais venir là où je suis. Mais je ne la comprend pas, je n’y comprend rien. Je ne comprends rien à JS Bach qui est l’auteur qui me touche le plus. Quand j’écoute les suites pour violoncelles joués par exemple par Pablo Casals, je suis comme devant une pensée qui demande à être déchiffrée mais je n’arrive pas tout à fait à la lire. C’est comme si j’étais devant un papier plié, je n’arrive pas à le déplier tout à fait. Il y a des lettres, il y a des phrases qui me manquent. Qu’on me pardonne mais j’entend comme les grondements d’un taureau. Je sens comme un mufle, comme le souffle d’un taureau dans cette musique. Je sens quelque chose, je ne sais pas ce que c’est. 

Je sais simplement que si je pense que JS Bach est un des plus grands musiciens etc, ça ne va pas marcher, ça ne va pas m’aider. C’est le mot artiste, et même le mot musicien qui me gène. Je ne sais pas ce qu’on appelle un artiste. Dès qu’on emploie des mots comme ça, on commence à s’endormir, parfois même un peu à s’ennuyer. 

Ce que j’entends dans la musique de Bach, c’est la lutte incessante d’un angoissé contre son angoisse. C’est comme une cathédrale élevé sur une colline d’angoisse. Et la cathédrale tout d’un coup sublime la colline, la soulève, la creuse. La rend infiniment légère. C’est peut-être ça ce qu’on appelle l’art, c’est juste une guerre que certains mènent sous les yeux du ciel, avec eux-mêmes, avec leur propre mélancolie. C’est une guerre qui n’est pas toujours gagné, loin de là, qui est même rarement gagné. J’ai l’impression -c’est une impression- en écoutant des suites pour violon et clavecin, ou ces austères et dansantes, et entêtantes et irrésolubles suite pour violoncelles, j’ai l’impression que Mr Jean Sébastien Bach a gagné à certains moments cette lutte décisive que chacun de nous mène avec les ténèbres. Mais non, je ne sais pas parler de ces choses là, je ne sais pas du tout parler de ces choses là, et en plus je suis analphabète, je ne joue pas d’un instrument, je ne sais pas lire une partition, j’ai juste mon instinct, et juste cette certitude qu’il y a tout un troupeau de Taureaux derrière ou dans les violoncelles. 

C Bobin.

 

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Aucune illusoire maitrise ne peut détourner le flux de la vie impétueuse...

1 Janvier 2017, 05:10am

Publié par Grégoire.

Aucune illusoire maitrise ne peut détourner le flux de la vie impétueuse...

 Aucun savoir ne peut résoudre l’étonnement de notre vie. Aucune illusoire maîtrise ne peut détourner le cours de l’insouciant ruisseau qui va en nous et ne sait où il va, accédant à des instincts en friche, bouleversant des terres sans âge, dont le soulèvement se confond alors avec la douleur qui nous en vient, insupportable, radieuse. Ainsi avais-je appris ma leçon, oubliant tout le reste qui méritait d’être oublié et que les écoles infligent aux enfants assombris. Leçon ancestrale, coutume venue de la nuit des temps : attendre infiniment, mais sans rien attendre de personne. Inventer dans le silence d’une rêverie mes propres contemporains : cette franchise d’une étoile, cette pure mélodie d’un feuillage, cet atome de lumière sur le mur. Couper et tailler les plus souples branches de l’âme, puis les confier au quatuor de l’air, du feu, de la terre et de l’eau, afin que toute chose vienne en moi éprouver leur résonance, dans l’anonymat de mon nom, dans l’oubli de toute appartenance.

Regarder se lever l’arc-en-ciel sur la page rafraîchie par l‘ondée d’une absence. Et, surtout, fuir la persuasion des raisons, la douceur des consolations, la bienveillance des maîtres. Ne servir que ce maître-mot : l’amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l’arrière -pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d’un seul tenant. Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d’eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l’impatience…

Christian Bobin, L’enchantement simple.

 

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