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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La Bretagne...

31 Juillet 2016, 05:12am

Publié par Grégoire.

La Bretagne...

Je reviens de Bretagne, mon amour. La Bretagne est une terre belle comme l’enfance : les fées etles diables font bon ménage. Il y a des pierres, de l’eau, du ciel et des visages – et  ton nom partout chantant dessous le nom des pierres, de l’eau et des visages.

 

Cela fait bien longtemps que je ne sors plus sans toi. Je t’emporte dans la plus simple cachette qui soit : et je te cache dans ma joie comme une lettre en plein soleil.

 

Il y a en Bretagne beaucoup d’églises, presque autant que de sources et de diables. Dans une chapelle, j’ai vu un bateau large comme deux  bras ouverts. Il ne portait ni voiles ni mât – rien d’autre que des bougies. On aurait dit un jouet d’enfant. Sur la coque, ce nom en peinture bleue : A l’abandon de Dieu. J’ai aussitôt pensé à toi : ce petit bateau c’est ta vie et c’est toi mon amour. C’est la pureté de ton cœur mille et mille fois naufragé, mille et mille fois reprenant le large, emportant avec lui cette lumière qui le brûle et le lave.

Christian Bobin, L’inespérée

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Les moments les plus lumineux de ma vie...

29 Juillet 2016, 04:51am

Publié par Grégoire.

Les moments les plus lumineux de ma vie...

 

"Les moments les plus lumineux de ma vie sont ceux où je me contente de voir le monde apparaître. Ces moments sont faits de solitude et de silence. Je suis allongé sur un lit, assis à un bureau ou marchant dans la rue. Je ne pense plus à hier et demain n'existe pas. Je n'ai plus aucun lien avec personne et personne ne m'est étranger. Cette expérience est simple. Il n'y a pas à la vouloir. Il suffit de l'accueillir, quand elle vient. Un jour tu t'allonges, tu t'assieds ou tu marches, et tout vient sans peine à ta rencontre, il n'y a plus à choisir, tout ce qui vient porte la marque de l'amour. Peut-être même la solitude et le silence ne sont-ils pas indispensables à la venue de ces instants extrêmement purs. L'amour seul suffirait. Je ne décris là qu'une expérience pauvre que chacun peut connaître, par exemple dans ces moments où, sans penser à rien, oubliant même que l'on existe, on appuie sa joue contre une vitre froide pour regarder tomber la pluie." 

 

Christian Bobin, Mozart et la pluie

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Islam et christianisme : les impasses du dialogue

28 Juillet 2016, 04:45am

Publié par Grégoire.

Islam et christianisme : les impasses du dialogue

LE FIGARO. - Votre livre Islam et christianisme - comprendre les différences de fond se penche sur une étude approfondie des conditions dans lesquelles pourraient s'amorcer un dialogue islamo-chrétien reposant sur des fondations solides. Quels en sont les principaux dysfonctionnements à l'heure actuelle?

François JOURDAN. - Nous ne sommes pas prêts au vrai dialogue, ni l'islam très figé depuis de nombreux siècles et manquant fondamentalement de liberté, ni le christianisme dans son retard de compréhension doctrinale de l'islam par rapport au christianisme et dans son complexe d'ancien colonisateur. L'ignorance mutuelle est grande, même si on croit savoir: tous les mots ont un autre sens dans leur cohérence religieuse spécifique. L'islamologie est en déclin dans l'Université et dans les Eglises chrétiennes. Le laïcisme français (excès de laïcité) est handicapé pour comprendre les religions. Alors on se contente d'expédients géopolitiques (histoire et sociologie de l'islam), et affectifs (empathie sympathique, diplomatie, langage politiquement correct). Il y a une sorte de maladie psychologique dans laquelle nous sommes installés depuis environ 1980, après les indépendances et le Concile de Vatican II qui avaient ouvert une attitude vraiment nouvelle sur une géopolitique défavorable depuis les débuts de l'islam avec les conquêtes arabe et turque, la course barbaresque séculaire en mer méditerranée, les croisades et la colonisation.

Sur quoi repose la perplexité des Français vis-à-vis de l'islam?

Sur l'ignorance et la perception subconsciente qu'on joue un jeu sans se le dire. On ne dit pas les choses, ou Œ est dit et les Ÿ restent cachés et ressortiront plus tard en déstabilisant tout ce qui a été dit auparavant; les mots ont tous un autre sens pour l'autre. Par exemple le mot prophète (nabî en hébreu biblique et en arabe coranique) ; or le prophétisme biblique actif n'est pas du tout de même nature que le coranique passif devant Dieu. Les erreurs comme sur Abraham qui serait le premier monothéiste et donc le père d'un prétendu abrahamisme commun au judaïsme, au christianisme et à l'islam ; alors que, pour les musulmans, le premier monothéiste de l'histoire est Adam. Mais chut! Il ne faut pas le dire! Pourtant l'islam est foncièrement adamique, «la religion de toujours», et non pas abrahamique puisque l'islam ignore totalement l'Alliance biblique faite avec Abraham et qui est la trame de l'histoire du Salut pour les juifs et les chrétiens où Dieu est Sauveur. En islam Dieu n'est pas sauveur. L'islam n'est pas une religion biblique. Et on se doit de le respecter comme tel, comme il se veut être… et en tenir compte pour la compréhension mutuelle que l'on prétend aujourd'hui afficher haut et fort pour se flatter d'être ouvert.

L'Andalousie de l'Espagne musulmane présentée comme le modèle parfait de la coexistence pacifique entre chrétiens et musulmans, les très riches heures de la civilisation arabo-islamique sont pour vous autant d'exemples historiques dévoyés. Comment, et dans quel but?

Les conquérants musulmans sont arrivés sur des terres de vieilles et hautes civilisations (égyptienne, mésopotamienne, grecque antique, byzantine, latine) ; avec le temps, ils s'y sont mis et ont poursuivis les efforts précédents notamment par la diffusion due à leurs empires arabe et turc ; mais souvent cela n'a pas été très fécond par manque de liberté fondamentale. Les grands Avicenne et Averroès sont morts en disgrâce. L'école rationnalisant des Mu'tazilites (IXe siècle) a été rejetée. Cela s'est grippé notamment au XIe siècle et consacré par la «fermeture des portes de l'ijtihâd», c'est-à-dire de la réinterprétation. S'il y a eu une période relativement tolérante sous ‘Abd al Rahmân III en Andalousie, on oublie les persécutions contre les chrétiens avant, et après par les dynasties berbères almoravides et almohades, y compris contre les juifs et les musulmans eux-mêmes. Là encore les dés sont pipés: on exagère à dessein un certain passé culturel qu'on a besoin d'idéaliser aujourd'hui pour faire bonne figure.

 

Estimez-vous, à l'instar de Rémi Brague, que souvent, les chrétiens, par paresse intellectuelle, appliquent à l'islam des schémas de pensée chrétiens, ce qui les mène à le comprendre comme une sorte de christianisme, l'exotisme en plus?

L'ignorance dont je parlais, masquée, fait qu'on se laisse berner par les apparences constamment trompeuses avec l'islam qui est un syncrétisme d'éléments païens (les djinns, la Ka‘ba), manichéens (prophétisme gnostique refaçonné hors de l'histoire réelle, avec Manî le ‘sceau des prophètes'), juifs (Noé, Abraham, Moïse, David, Jésus… mais devenus musulmans avant la lettre et ne fonctionnant pas du tout pareil: Salomon est prophète et parle avec les fourmis…), et chrétiens (Jésus a un autre nom ‘Îsâ, n'est ni mort ni ressuscité, mais parle au berceau et donne vie aux oiseaux d'argile…). La phonétique des noms fait croire qu'il s'agit de la même chose. Sans parler des axes profonds de la vision coranique de Dieu et du monde: Dieu pesant qui surplombe et gère tout, sans laisser de place réelle et autonome à ce qui n'est pas Lui (problème fondamental de manque d'altérité dû à l'hyper-transcendance divine sans l'Alliance biblique). Alors si nous avons ‘le même Dieu' chacun le voit à sa façon et, pour se rassurer, croit que l'autre le voit pareil… C'est l'incompréhension totale et la récupération permanente dans les relations mutuelles (sans le dire bien sûr: il faudrait oser décoder).

Si l'on reconnaît parfois quelques différences pour paraître lucide, on est la plupart du temps (et sans le dire) sur une tout autre planète mais on se rassure mutuellement qu'on fait du ‘dialogue' et qu'on peut donc dormir tranquilles.

Une fois que le concile Vatican II a «ouvert les portes de l'altérité et du dialogue», écrivez-vous «on s'est installé dans le dialogue superficiel, le dialogue de salon, faussement consensuel.» Comment se manifeste ce consensualisme sur l'islam?

Par l'ignorance, ou par les connaissances vues de loin et à bon compte: c'est la facilité. Alors on fait accréditer que l'islam est ‘abrahamique', que ‘nous avons la même foi', que nous sommes les religions ‘du Livre', et que nous avons le ‘même' Dieu, que l'on peut prier avec les ‘mêmes' mots, que le chrétien lui aussi doit reconnaître que Muhammad est «prophète» et au sens fort ‘comme les prophètes bibliques' et que le Coran est ‘révélé' pour lui au sens fort «comme la Bible» alors qu'il fait pourtant tomber 4/5e de la doctrine chrétienne… Et nous nous découvrons, par ce forcing déshonnête, que «nous avons beaucoup de points communs»! C'est indéfendable.

Pour maintenir le «vivre-ensemble» et sauvegarder un calme relationnel entre islam et christianisme ou entre islam et République, se contente-t-on d'approximations?

Ces approximations sont des erreurs importantes. On entretient la confusion qui arrange tout le monde: les musulmans et les non-musulmans. C'est du pacifisme: on masque les réalités de nos différences qui sont bien plus conséquentes que ce qu'on n'ose en dire, et tout cela par peur de nos différences. On croit à bon compte que nous sommes proches et que donc on peut vivre en paix, alors qu'en fait on n'a pas besoin d'avoir des choses en commun pour être en dialogue. Ce forcing est l'expression inavouée d'une peur de l'inconnu de l'autre (et du retard inavoué de connaissance que nous avons de lui et de son chemin). Par exemple, la liberté religieuse, droit de l'homme fondamental, devra remettre en cause la charia (organisation islamique de la vie, notamment en société) . Il va bien falloir en parler un jour entre nous. On en a peur: ce n'est pas «politiquement correct». Donc ça risque de se résoudre par le rapport de force démographique… et la violence future dans la société française. Bien sûr on n'est plus dans cette période ancienne, mais la charia est coranique, et l'islam doit supplanter toutes les autres religions (Coran 48,28; 3,19.85; et 2,286 récité dans les jardins du Vatican devant le Pape François et Shimon Pérès en juin 2014). D'ailleurs Boumédienne, Kadhafi, et Erdogan l'ont déclaré sans ambages.

Vous citez des propos de Tariq Ramadan, qui déclarait: «L'islam n'est pas une religion comme le judaïsme ou le christianisme. L'islam investit le champ social. Il ajoute à ce qui est proprement religieux les éléments du mode de vie, de la civilisation et de la culture. Ce caractère englobant est caractéristique de l'islam.» L'islam est-il compatible avec la laïcité?

Cette définition est celle de la charia, c'est-à-dire que l'islam, comme Dieu, doit être victorieux et gérer le monde dans toutes ses dimensions. L'islam est globalisant. Les musulmans de Chine ou du sud des Philippines veulent faire leur Etat islamique… Ce n'est pas une dérive, mais c'est la cohérence profonde du Coran. C'est incompatible avec la liberté religieuse réelle. On le voit bien avec les musulmans qui voudraient quitter l'islam pour une autre religion ou être sans religion: dans leur propre pays islamique, c'est redoutable. De même, trois versets du Coran (60,10; 2,221; 5,5) obligent l'homme non musulman à se convertir à l'islam pour épouser une femme musulmane, y compris en France, pour que ses enfants soient musulmans. Bien sûr tout le monde n'est pas forcément pratiquant, et donc c'est une question de négociation avec pressions, y compris en France où personne ne dit rien. On a peur. Or aujourd'hui, il faut dire clairement qu'on ne peut plus bâtir une société d'une seule religion, chrétienne, juive, islamique, bouddhiste… ou athée. Cette phase de l'histoire humaine est désormais dépassée par la liberté religieuse et les droits de l'Homme. La laïcité exige non pas l'interdiction mais la discrétion de toutes les religions dans l'espace public car les autres citoyens ont le droit d'avoir un autre chemin de vie. Ce n'est pas la tendance coranique où l'islam ne se considère pas comme les autres religions et doit dominer (2,193; 3,10.110.116; 9,29.33).

La couverture du numéro spécial de Charlie Hebdo commémorant les attentats du 7 janvier, tiré à un million d'exemplaires représente un Dieu en sandales, la tête ornée de l'œil de la Providence, et armé d'une kalachnikov. Il est désigné comme «l'assassin [qui] court toujours»… Que révèle cette une qui semble viser, par les symboles employés, davantage la religion chrétienne que l'islam?

Il y a là un tour de passe-passe inavoué. Ne pouvant plus braver la violence islamique, Charlie s'en prend à la référence chrétienne pour parler de Dieu en islam. Représenter Dieu serait, pour l'islam, un horrible blasphème qui enflammerait à nouveau le monde musulman. Ils ont donc choisi de montrer un Dieu chrétien complètement déformé (car en fait pour les chrétiens, le Père a envoyé le Fils en risquant historiquement le rejet et la mort blasphématoire en croix: le Dieu chrétien n'est pas assassin, bien au contraire). Mais il faudrait que les biblistes chrétiens et juifs montrent, plus qu'ils ne le font, que la violence de Dieu dans l'Ancien Testament n'est que celle des hommes mise sur le dos de Dieu pour exprimer, par anthropomorphismes et images, que Dieu est fort contre le mal. Les chrétiens savent que Dieu est amour (1Jn 4,8.16), qu'amour et tout amour. La manipulation est toujours facile, même au nom de la liberté.

Toutes les religions ont-elles le même rapport à la violence quand le sacré est profané?

Toutes les civilisations ont légitimé la violence, de manières diverses. Donc personne n'a à faire le malin sur ce sujet ni à donner de leçon. Il demeure cependant que les cohérences doctrinales des religions sont variées. Chacune voit ‘l'Ultime' (comme dans le bouddhisme sans Dieu), le divin, le sacré, Dieu, donnant sens à tout le reste: vision du monde, des autres et de soi-même, et le traitement de la violence en fait partie. C'est leur chemin de référence. Muhammad, objectivement fondateur historique de l'islam, a été chef religieux, politique et militaire: le prophète armé, reconnu comme le «beau modèle» par Dieu (33,21) ; et Dieu «prescrit» la violence dans le Coran (2,216.246) et y incite (8,17; 9,5.14.29.73.111.123; 33,61; 47,35; 48,29; 61,4; 66,9…), le Coran fait par Dieu et descendu du ciel par dictée céleste, étant considéré par les musulmans comme la référence achevée de la révélation; les biographies islamiques du fondateur de l'islam témoignent de son usage de la violence, y compris de la décapitation de plus de 700 juifs en mars 627 à Médine. Et nos amis de l'islam le justifient.

Et selon la règle ultra classique de l'abrogation (2,106), ce sont les versets les derniers qui abrogent ceux qui seraient contraires ; or les derniers sont les intolérants quand Muhammad est chef politique et militaire. Ce n'est pas une dérive. Quand, avec St Augustin, le christianisme a suivi le juriste et penseur romain païen Cicéron (mort en 43 avant Jésus-Christ) sur l'élaboration de la guerre juste («faire justement une guerre juste» disait-il), il n'a pas suivi l'esprit du Christ. Gandhi, lisant le Sermon sur la Montagne de Jésus (Mt 5-7), a très bien vu et compris, mieux que bien des chrétiens, que Dieu est non-violent et qu'il faut développer, désormais dans l'histoire, d'autres manières dignes de l'homme pour résoudre nos conflits. Car il s'agit bien de se défendre, mais la fin ne justifie pas les moyens, surtout ceux de demain qui seront toujours plus terriblement destructeurs. Mais les chrétiens qui ont l'Evangile dans les mains ne l'ont pas encore vraiment vu. Ces dérives viennent bien des hommes mais non de Dieu qui au contraire les pousse bien plus loin pour leur propre bonheur sur la terre. Pour en juger, il faut distinguer entre les dérives (il y en a partout), et les chemins de référence de chaque religion: leur vision de Dieu ou de l'Ultime. Au lieu de faire lâchement l'autruche, les non-musulmans devraient donc par la force de la vérité («satyagraha» de Gandhi), aider les musulmans, gravement bridés dans leur liberté (sans les juger car ils sont nés dans ce système contraignant), à voir ces choses qui sont cachées aujourd'hui par la majorité ‘pensante' cherchant la facilité et à garder sa place. Le déni de réalité ambiant dominant est du pacifisme qui masque les problèmes à résoudre, lesquels vont durcir, grossir et exploseront plus fort dans l'avenir devant nous. Il est là le vrai dialogue de paix et de salut contre la violence, l'aide que l'on se doit entre frères vivant ensemble sur la même terre.

Le père François Jourdan est islamologue et théologien eudiste.

Il est l'auteur de Islam et Christianisme, comprendre les différences de fond , paru en novembre 2015 aux éditions du Toucan.

http://www.lefigaro.fr/vox/religion/2016/01/22/31004-20160122ARTFIG00344-islam-et-christianisme-les-impasses-du-dialogue-interreligieux.php

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Vivre d'amôr...

27 Juillet 2016, 05:22am

Publié par Grégoire.

Vivre d'amôr...

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Nous sommes tous des enfants...

25 Juillet 2016, 05:41am

Publié par Grégoire.

Nous sommes tous des enfants...

J’ai pensé qu’on était tous plein de citations, un peu sur-nourris par les livres. Pour moi, la plus belle parole, la seule qu’au bout du compte je garderai, c’est celle qu’a dite un prêtre à Malraux. Malraux demande à ce prêtre : « Vous qui avez entendu les hommes des ténèbres, vous qui avez pu voir les ténèbres jusque dans les cœurs, qu’est que ça vous a appris ? ». Après un temps de silence, le prêtre a répondu deux choses : « D’une part, il n’y a que des enfants, et d’autre part, nous sommes tous beaucoup plus malheureux que nous le croyons. »

 

Et puisqu’il n’y a que des enfants, malheureux, alors il faut les consoler : ce que l’on appelle le bonheur, c’est tout simplement une consolation, mais une consolation non-illusoire, qui s’appuie sur le réel. Il me semble que la plus belle consolation, c’est de regarder ce qu’il y a en face de nous, qui vient ; de regarder ce qui existe, sans chercher à le voiler ou à l’occulter, par nos projets, par nos idées, par notre mental, voire même par nos espérances. Simplement regarder ce qui est : c’est la porte ouverte à la vie la plus heureuse qui soit.

 

La racine de la vie, c’est la contemplation, pas l’action. La vie heureuse, pour moi, a la forme d’un livre ouvert. Les choses, les visages, les nuages, les paroles même viennent à nous pour être déchiffrées, et l’état de vivant est l’état de lecture, qui ne passe pas forcément par un livre mais par l’attention extrême à ce qui nous fait face.

 

Je pourrais donner un exemple récent, je crois qu’il faut toujours donner des exemples ou appuyer ce que l’on dit sur un socle d’images ou de visions : il y a quelque temps, je suis sorti d’une maison de retraite, et à la sortie de cette maison, il y avait un cerisier, dont le bois était encore noir, car le printemps n’était pas encore venu. Et sur une des branches de ce cerisier, au moment où je suis passé, un merle s’est mis à chanter. Toutes les eaux du Paradis sortaient de sa gorge, inondaient la terre. J’ai assisté, pendant quelques secondes, en l’écoutant, à la défaite de tous les nihilismes. Et ce que j’appelle être heureux, c’est juste avoir essayé d’attraper ces anges qui passent et qui ont des tas de formes. En l’occurrence, là, il avait la forme d’un merle, et du chant vital, de la profonde vitalité d’un tout petit être comme ça, qui valait plus que dix mille prières.

 

La poésie est la seule voie d’accès au réel, la voie la plus profonde et la seule. La poésie n’est pas un genre un peu vieillot au fond, c’est une affaire vitale et c’est la vision même de cette vie mortelle, qui passe, et qui passe à travers nous. C’est une manière de la saluer. Et la poésie n’est pas seconde, elle ne vient pas après coup, c’est-à-dire que ce n’est pas un arrangement, on ne cherche pas à faire joli. Dans l’Église orthodoxe, un voile sépare les fidèles de l’invisible, au fond de l’église. Et bien je pense que ce voile qu’on a sous les yeux tout le temps, c’est le voile même des apparences, qui parfois se déchire. Et je crois que la poésie passe par cette déchirure. C’est être là à l’instant même où ça s’ouvre.

 

Il y a une phrase de Pascal, qu’on a trouvé dans son mémorial, qu’il avait cousu dans son pourpoint, c’était une sorte d’extase ou d’illumination qu’il a eue, qu’il a daté - il a même donné le temps exact où ça s’est passé, de 10 heures à minuit. Ce mémorial de Pascal se termine par une phrase sublime, une phrase qui donne ce qu’elle dit, c’est-à-dire qu’elle donne une joie très profonde aux yeux de celui qui la lit, dans les yeux et dans le cœur. Elle dit ceci, exactement : « Éternellement en joie, pour un jour d’exercice sur Terre. » Le seul fait d’avoir éprouvé la pointe du vivant donne une joie. Et pourtant, savoir qu’on est vivant, c’est savoir qu’on va disparaître. Mais paradoxalement, cette fleur même de l’instant, cette haute conscience brûlante de la vie passagère est un accès au plus éternel et donne un état paisible, donne une paix qui ensuite demeure par-dessous tous les accidents de la vie.

Christian Bobin

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Louise Amour en Avignon Off 2016

23 Juillet 2016, 05:30am

Publié par Grégoire.

Jusqu'au 30 juillet 2016 !

Jusqu'au 30 juillet 2016 !

À l'heure où  j'écris, le globe de  cristal ou je pénétrais chaque midi  pour  y rejoindre  mes pa­rents est fêlé : l'air y est entré et a oxydé les cou­verts minuscules, écaillé la peinture des visages, et un tremblement de terre imperceptible  a renversé la figurine de mon  père. C'est  aujourd'hui  seule­ ment que je comprends  l'étrange charme de cette scène : ces trois-là-moi dans l'époque de Louise Amour,  mon  père goûtant  au plaisir monacal de la retraite et ma mère conjurant la mélancolie en mettant des fleurs partout  dans la maison -, ces trois-là  avaient  inventé  de vivre hors du  temps. Les visages de mon père ou de ma mère commen­çaient  d'être  atteints  par l'usure  - ici un  petit ravin sous une paupière, là une aile de nez un peu creusée -, mais  l'essence  du   couple   parental demeurait  jeune et  radieuse. Chaque midi  reve­naient  les  années  cinquante   qui  m'avaient   vu enfant,  chaque  midi  mon  père me faisait part de sa joie à me revoir et ma mère m'annonçait qu'elle avait préparé des plats que j'aimais. Ni eux ni moi n'avions  vraiment  choisi l'éternel  retour  de cette scène. Nous étions dans un conte, à l'heure-qui peut  se prolonger  des siècles - où  le roi  avec toute sa suite bascule dans un sommeil de neige.                     Si je ressentais l'étrangeté  de cette vie et devi­nais ce que je pouvais y perdre, il me semblait que j'y  gagnais   davantage :  le  monde, le  terrible monde  n'entrait pas dans le globe de cristal. Je n'avais pas vu que ce globe venait de recevoir un coup  fatal  et  que  Louise Amour  était  -outre celui d'une  reine des cieux- le nom d'une  fêlure irréversible par laquelle, comme  un gaz, le monde et le temps faisaient irruption dans ma vie, pour mon bien, pour mon mal.

Christian Bobin, Louise Amour.

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Une attention démente à tout ce qui est...

21 Juillet 2016, 03:52am

Publié par Grégoire.

Une attention démente à tout ce qui est...

 

« Aimer

Faire sans cesse l'effort de penser

à qui est devant toi,

lui porter une attention réelle, soutenue,

ne pas oublier une seconde

que celui ou celle avec qui tu parles vient d'ailleurs, 

que ses goûts, ses pensées et ses gestes

ont été façonnés par une longue histoire,

peuplée de beaucoup de choses et

d'autres gens que tu ne connaîtras jamais.

Te rappeler sans arrêt que celui ou celle

que tu regardes ne te doit rien,

ce n’est pas une partie de ton monde,

il n’y a personne dans ton monde, pas même toi.

Cet exercice mental

- qui mobilise la pensée et aussi l’imagination –

Est un peu austère, mais il te conduit

à la plus grande jouissance qui soit :

aimer celui ou celle qui est devant toi,

l'aimer d'être ce qu'il est, une énigme.

Et non pas d'être ce que tu crois,

ce que tu crains, ce que tu espères,

ce que tu attends, ce que tu cherches,

ce que tu veux. »

Christian Bobin "Autoportrait au radiateur"

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Nous sommes seuls dans le jour...

19 Juillet 2016, 04:47am

Publié par Grégoire.

Nous sommes seuls dans le jour...

 

Ce qu’on ignore, on l’appelle, on le nomme. On voit l’amour et la solitude : une seule chambre à vrai dire, un seul mot. De la solitude, nous ne viendrons pas plus à bout que de notre mort. C’est ce qui fait que l’on aime et que le temps passe ainsi, dans l’attente lumineuse de ceux que l‘on aime : car même quand ils sont là, on les espère encore. On touche leurs épaules, on lit dans leurs yeux, et la solitude n’est pas levée pour autant. Elle gagne en beauté, elle gagne en force, mais elle est toujours là. Ce qui a commencé avec nous – avec l’étoile de notre naissance – n’en finira jamais de nous isoler dans l’espace : chacun séparé de tous les autres. Chacun enclos dans son désir, dans son attente.

Nous sommes seuls dans le jour. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous conduise dans la pleine nuit du jour, comme on mène un enfant jusqu’aux rives étincelantes du sommeil. Nous sommes seuls dans le jour, mais nous serions incapables de découvrir cette solitude si quelqu’un ne nous en faisait l’offrande amoureuse. La révélant, en pensant l’abolir. L’aggravant, en croyant la combler. Cette solitude est le plus beau présent que l‘on puisse nous faire. Elle brûle dans le jour. Elle s’illumine de nos absences.

Christian Bobin, Lettres d’or

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Louise Amour "Quand le comédien nous regarde, on se sent exister..."

17 Juillet 2016, 09:51am

Publié par Grégoire.

Article. Vaucluse Matin.

Article. Vaucluse Matin.

Avec sa nouvelle adaptation de l'oeuvre de Christian Bobin condensée avec inspiration, Grégoire Plus donne au public un magnifique moment de théâtre. Son interprétation de Louise Amour dans une saisissante intériorité est une performance. Les spectateurs sont témoins d'une histoire d'amour extraordinaire entre une créatrice de parfum au nom évocateur et le narrateur, écrivain, doctorant en théologie dont elle a repéré les talents dans un journal.

Le merveilleux conteur fait resurgir les souvenirs : « J'avais 30 ans et je n'étais pas encore né. J'étais célibataire. La douceur qui émanait d'elle m'accablait et me comblait » Sa narration douce fait vibrer les cordes intimes d'un public qui ressent toute la flamme des premiers moments : « Il semblait qu'un couteau détournait mon coeur ».

Grégoire Plus transmet avec force ses émotions. Il touche au plus près l'âme des personnages car il vit réellement la Passion. Sa parole est un magnifique témoignage qui restera dans les mémoires.

Jean-Dominique Réga, Vaucluse Matin.

Chapelle Saint-Louis à 17h30 jusqu'au 30 juillet (relâche le 19).

Durée 1h15. Réservation 0786556762 

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La parole qui ruine l'âme...

16 Juillet 2016, 05:40am

Publié par Grégoire.

La parole qui ruine l'âme...

 

La parole comme l’argent fait l’aisance. La parole, plus que l’agent, fait l’aisance. Qui tient le verbe tient le monde. Regardez les vêtements des pauvres. Regardez les souliers des pauvres. Regardez les maisons des pauvres.  Vous aurez beau regarder, vous ne connaîtrez rien de la pauvreté tant que vous n’aurez pas vu le visage des pauvres devant la parole de ceux qui savent, décident et jugent. Les pauvres n’entendent rien à ce que leur disent leurs maîtres. Ils devinent simplement que cette parole sûre d’elle leur vole le monde, que cette parole somptueuse et l’injustice qui leur est faite ont partie liée. Ce n’est pas le savoir qui est en question –c’est  cette splendeur morbide d’une parole soucieuse d’elle-même uniquement, cette horreur d’une parole qui va seule dans son aisance, et la vie abandonnée par-dessous. Cette manière de parler sans jamais se risquer dans sa parole, les rois l’avaient menée à son extrême, ne parlant d’eux qu’à la première personne du pluriel : nous décidons que. Nous ordonnons que. Cette distance insensée entre la personne et ce qu’elle dit est source de toute emprise sur le monde et de toute ruine de l’âme.

C.Bobin, L’inespérée

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Les Damnés, Avignon 2016.

14 Juillet 2016, 23:26pm

Publié par Grégoire.

En s’emparant du scénario du film de Visconti, Ivo Van Hove entraîne la troupe de la Comédie française dans un sidérant voyage au bout de l’enfer. Un spectacle autant fascinant que glaçant.


Sur l’immense plateau de la cour d’honneur, les fabuleux comédiens de la Comédie française déroulent une danse macabre. Photo AFP

AFP

Jeudi, deuxième représentation des Damnés, 3 500 spectateurs se massent dans la cour d’honneur du palais des papes. Ce soir-là, quelques-uns jetteront de temps à autre un coup d’œil sur les portables pour guetter les évolutions du match France-Allemagne, théâtre et foot ne sont pas forcément incompatibles. Malgré l’épaisseur des murailles, les clameurs de la victoire parviendront jusqu’à nos oreilles au beau milieu de l’ode funèbre que déroule la troupe de la Comédie française.

 

Une maîtrise absolument saisissante

Spectacle fascinant autant que glacé que ces Damnés. Ivo Van Hove s’empare du scénario du film de Visconti, l’infernale descente aux enfers d’une famille de la grande bourgeoisie industrielle allemande pactisant avec Hitler. La famille Essenbeck c’est la famille Krupp – plus que compromise dans la mise en œuvre de l’économie de guerre allemande et l’exploitation criminelle de millions de travailleurs-esclaves – et bien d’autres moins connues. Sur l’immense plateau, la Comédie française dans ses œuvres – Podalydès, Gallienne, Sandre, Hervieu-Léger, les plus jeunes, des enfants – trente comédiens au total qui déroulent, deux heures et demi durant, une danse macabre.

 

Une image finale glaçante

Maître de l’espace, Ivo Van Hove déploie son savoir-faire avec une maîtrise absolument saisissante : vidéos, jeux d’images, récits polyphoniques, musique live – un quatuor de saxos – à laquelle se mêle chants martiaux qui enveloppent la cour d’honneur. Le nazisme déploie ses tentacules, dans la famille, les valeurs s’inversent. La violence est terrible, une note, dans le programme met en garde « la sensibilité des plus jeunes ». Un rituel de mort jusqu’à une image finale, glaçante, qui propulse dans la réalité la plus contemporaine, la plus immédiate.

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de l'horrible aptitude à vivre en l’absence de tout...

13 Juillet 2016, 04:40am

Publié par Grégoire.

de l'horrible aptitude à vivre en l’absence de tout...

 

Les lumières s’attardent. La noirceur des arbres quand la nuit les enserre est moins grande, moins dure. De grandes choses dorment en nous, toujours, d’un sommeil qu’agite un peu plus la longueur accrue des jours. Quelque chose manque, toujours. A tout ce que nous pouvons faire et dire et vivre, quelque chose manque, toujours. Cette conscience-là, tôt venue, irréductible. On peut vouloir passer outre, s’arranger. Ce qui n’est qu’un seul et inépuisable jour on peut l’oublier, on peut l’amoindrir en jours, en semaines, en mois. S’occuper. Parler et croire que l’on parle. Faire des choses et croire que l’on fait quelque chose. Je préfère pour ma part ne rien faire. Je préfère en rester à ce premier âge du monde, de la nuit, du froid. De cette épaisseur de la nuit, de l’ombre, du gel, je n’ai rien à dire, je ne pense rien. En penser quelque chose serait déjà s’en éloigner. C’est à l’intérieur de cette nuit, de cette non lumière de la vie que je vous écris, mais ce n’est pas d’elle que je vous parle, c’est de tout le reste, de tout ce qui en elle s’abîme, les gestes, les choses, les visages, les mots.  Tout s’en va. Tout lentement s’approche puis lentement s’éloigne. Tout glisse doucement – les voix, les regards – tout glisse doucement sur le côté, sans heurts, comme indépendamment de tout vouloir, comme un glissement de terrain. Et tout se poursuit aussi bien. Les mêmes choses, toujours. Rien n’est empêché. Apparences du travail, apparences des conversations, apparences des mouvements divers. Vie apparente. Je suppose que c’est là chose banale.  Je suppose qu’il est possible de vivre ainsi longtemps, sur un long temps. Dans cette mort merveilleuse de l’indifférence. Dans cette horrible aptitude à vivre en l’absence de tout, dans la plus silencieuse des absences. Sans âge. Sans plus vieillir, sans plus souffrir de rien. Sans doute est-ce là cette vie, que l’on dit ordinaire. On peut y mourir. On sait qu’on peut y mourir. On sait aussi que mourir est impossible. On sait tout cela et bien d’autres choses encore, toutes aussi inutiles, toutes aussi encombrantes. Parfois aussi la grâce d’une blessure vient congédier cette somme fabuleuse de savoirs sur tout, ce fatras. 

Christian Bobin, Souveraineté du vide

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Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est

10 Juillet 2016, 05:05am

Publié par Grégoire.

Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est

Tout le mal dans cette vie provient d’un défaut d’attention à ce qu’elle a de faible et d’éphémère. Le mal n’a pas d’autre cause que notre négligence et le bien ne peut naître que d’une résistance à cet ensommeillement, que d’une insomnie de l’esprit portant notre attention à son point d’incandescence – même si une telle attention pure nous est, dans le fond, impossible : seul un Dieu pourrait être présent sans défaillance à la vie nue, sans que sa présence jamais ne défaille dans un sommeil, une pensée ou un désir. Seul un Dieu pourrait être assez insoucieux de soi pour se soucier, sans relâche, de la vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va. Dieu est le nom de cette place jamais assombrie par une négligence, le nom d’un phare au bord des côtes. Et peut-être cette place est-elle vide, et peut-être ce phare est-il toujours abandonné, mais cela n’a aucune espèce d’importance : il nous faut faire comme si cette place était tenue, comme si ce phare était habité. Il nous faut venir en aide à Dieu sur son rocher et appeler un par un chaque visage, chaque vague et chaque ciel – sans en oublier un seul.

Ce que je dis là me vient de toi. J’ai appris en voyant ta vie simple ce que les femmes savent par douleur de savoir, par nécessité de douleur et de place, et que les hommes sont si lourds à entendre, épaissis qu’ils sont dans leur suffisance d’hommes, recuits dans leur maîtrise des apparences du monde, seulement de ses apparences : plus on se tient près de la vie faible et plus on se rapproche du bien pur, sans espérer un jour l’atteindre : personne n’est saint dans cette vie, ce que savent fort bien les saintes qui se connaissent pour ce qu’elles sont, les plus perdues des femmes – mesurant par l’étendue d’un chant la grandeur de cette perte. Personne n’est saint dans cette vie, seule cette vie l’est.

C.Bobin, L’inespérée

 

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Pour être heureux, il faut avoir souffert...

8 Juillet 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Pour être heureux, il faut avoir souffert...

 

Le bonheur et le malheur ne s'opposent pas, mais se complètent comme le jour et la nuit. L'inverse de leur indissociable couplage est la mort affective, l'indifférence. Attachement et amour ne peuvent se développer que si nous avons connu la souffrance et le retour à la sécurité. La neurologie cognitive n'a qu'une vingtaine d'années, et déjà ses découvertes se comptent par milliers, dont Boris Cyrulnik vulgarise génialement les paradoxes.

Dans la trajectoire de Boris Cyrulnik, il y eut d'abord les livres d'éthologie sur l'affectivité animale. Puis toute la série humaine sur la résilience, qui explique comme un enfant maltraité peut s'en sortir, grâce au regard de l'autre. Paru fin 2006, De chair et d'âme constitue le premier livre d'une nouvelle série sur l'inséparable unité de ce qui constitue l'humain. Ce qui est frappant, c'est la précision ultrafine de ce que l'imagerie médicale est désormais capable de nous apprendre sur ce qui se passe en nous à chaque seconde, quand nous percevons, pensons, croyons, agissons - et comment cela bouleverse notre vision du monde, en décortiquant la genèse neuro-relationnelle de nos organes. Quand un singe regarde un autre singe agir, il met en branle les mêmes processus neuronaux que s'il agissait lui-même. Même processus quand il rêve qu'il se trouve dans telle ou telle situation. Chez l'humain, cette imbrication du réel et de l'imaginaire va au-delà du concevable

Nouvelles Clés : Ce qui frappe dans votre nouveau livre, c'est ce que vous dites sur le malheur. Il ne s'opposerait pas au bonheur, mais constituerait son indispensable complément. C'est leur tandem qui nous rendrait vivants...

Boris Cyrulnik : Toute vie psychique suppose une dualité bonheur-malheur. Privé de cet antagonisme, vous avez un électroencéphalogramme plat, une absence de vie psychique, autrement dit une mort cérébrale. Le couple bonheur-malheur fonctionne comme la manivelle en croix que vous utilisez pour changer les roues de votre voiture. D'un côté vous tirez vers le haut, de l'autre, vous poussez vers le bas, et un observateur étourdi pourrait s'imaginer que ces deux gestes sont contradictoires alors qu'ils constituent un seul et même mouvement. Il en va de même neurologiquement. Dans la partie antérieure de l'aire singulaire de chacun de nos hémisphères cérébraux, il existe deux renflements. Si une tumeur, un abcès ou une hémorragie altèrent le premier de ces renflements, ou si vous y introduisez une électrode, vous allez éprouver des sensations de souffrance, physique et mentale très aiguës. Si vous déplacez un tout petit peu l'électrode, pour la planter dans le second renflement, vous allez éprouver une euphorie qui peut aller jusqu'à l'extase. Le réel n'a pourtant pas changé. Vous avez juste déplacé l'électrode de quelques millimètres. Au regard de la neurologie, le bonheur et le malheur ne sont pas extérieurs au sujet. Ils sont dans le sujet.

N. C. : C'est une découverte récente ?

B. C. : En fait, on le sait depuis les expériences de James Olds et Peter Milner, en 1954. Ces chercheurs avaient placé des électrodes dans le cerveau d'un groupe de rats et montré que la zone de la douleur jouxtait celle de la jouissance. Par ailleurs, ayant équipé les rats de telle sorte qu'ils puissent électriquement auto stimuler ces zones, ils avaient constaté que les animaux n'arrêtaient pas d'appuyer sur le bouton électrifiant la zone du plaisir, sans pouvoir s'arrêter. Au point d'en mourir ! Jouir à mort est un phénomène que l'on trouve aussi dans la nature. S'ils en ont la possibilité, toutes sortes d'animaux poussent leur recherche du bonheur jusqu'à se tuer. Quand les fourmis tombent par exemple sur un certain coléoptère dont la sécrétion lactée les enivre : elles en oublient leurs tâches, vont et viennent en tout sens et la fourmilière finit en un indescriptible chaos. On pourrait citer les pigeons et les corbeaux qui vont se saouler aux vapeurs de sarments, indifférents aux vignes en flammes...

N. C. : Trop de bonheur conduirait à notre perte ?

B. C. : La réalité est paradoxale. Placez des gens dans une situation de bonheur total, où tous leurs vœux sont immédiatement exaucés, où rien ne vient contrarier leurs moindres désirs : ils se retrouvent vite malheureux. À partir d'une certaine dose, tout bonheur devient insoutenable. Par contre, mettez ces mêmes personnes dans un état de malheur, elles vont souffrir, mais aussi lutter : « Je vais me battre contre le malheur et le vaincre.» C'est dans la résistance au malheur que les humains s'associent, se protègent les uns les autres, construisent des abris, découvrent le feu, luttent contre les animaux sauvages... et connaissent finalement le bonheur d'avoir triomphé de leurs peurs. 

Malheur et bonheur ne sont pas des frères ennemis. Ils sont unis comme les doigts de la main. On le constate aussi dans le rêve, l'utopie, l'espérance qui sont de grands pourvoyeurs de bonheur. On ne peut espérer que si l'on se trouve dans le mal-être.Le bonheur de vivre vient de ce que l'on a triomphé du malheur de vivre. J'ai faim. Arrive quelqu'un qui me donne son sein - qu'est-ce que je l'aime ! J'ai peur. Voilà quelqu'un qui, par sa force et ses armes, me rassure - qu'est-ce que je l'aime ! Il fait froid. Quelqu'un me réchauffe avec son corps et sa couverture - qu'est-ce que je l'aime ! C'est le paradoxe de la manivelle en croix : d'un malheur peut surgir un bonheur ; sans malheur, ce serait impossible.

N. C. : Il y a là une leçon de philosophie naturelle. Accepter la vie, ce serait accepter aussi le malheur, sans lequel il n'y aurait pas de bonheur. Ne pourrions-nous, de même, pas aimer si nous n'avions pas souffert ?

B. C. : Exactement. Seule la complémentarité entre malheur et bonheur fait que nous pouvons aimer la vie. Des chevaux ailés tirent l'attelage de l'âme dans des directions opposées pour le faire pourtant avancer sur un même chemin, écrivait déjà Platon dans Phèdre.

N. C. : Ce processus se met-il en place dès la naissance ?

B. C. : C'est même de fondement des théories de l'attachement. Après le traumatisme de la naissance, le petit humain découvre le malheur. Il ne connaît rien du monde qui l'entoure. Il a froid. Il a faim.. Il a peur. Il souffre. Il se met à brailler. Et tout d'un coup, hop ! On le prend dans les bras. On lui parle. On le nourrit. On l'essuie. Il a chaud. Il reconnaît l'odeur et les basses fréquences de la voix de sa mère. Il se dit : « Ouf ! ça va, je suis à nouveau tranquille. » Il trouve là un substitut d'utérus, et c'est le premier nœud du lien de l'attachement qui va le rendre heureux. À l'inverse, imaginons un bébé qui ne connaîtrait aucun malheur, dont l'environnement serait impeccablement organisé : température idéale, soif de lait aussitôt soulagée, couches propres dans la seconde, etc. Eh bien, ce bébé n'aurait aucune raison de s'attacher.

N. C. : C'est la vieille histoire du « too much »... L'excès nuit toujours ?

B. C. : Oui. Et il en va de même pour nous. Vous avez soif, vous buvez un verre d'eau. Quel délice ! Mais qu'éprouvez-vous au cinquantième verre d'eau ? Du dégoût. C'est un supplice. De même, si la mère entourait son enfant trop longtemps, si elle ne le laissait pas seul au bout d'un moment, il se retrouverait prisonnier d'un cocon étouffant et en viendrait à éprouver de la douleur. « Si maman ne m'entoure pas, je souffre. Mais si elle m'entoure trop, je souffre aussi. » L'être humain ne peut se construire que dans l'alternance, la respiration bonheur-malheur. Et si cette dernière doit être la plus harmonieuse possible, elle doit également suivre un certain rythme. Car, si le bonheur ne peut durer, le malheur non plus...

Si on laisse pleurer le bébé pendant une heure, ça peut aller ; deux heures, ça devient beaucoup ; au bout de trois heures, ça commence à devenir difficile. Arrive un seuil où tout bascule. Le bébé arrête de pleurer. Il commence à s'éteindre. S'il n'est pas rapidement secouru, son système nerveux va interrompre son développement. J'ai été l'un des premier à décrire les atrophies cérébrales liées à une carence affective. Au début, bon nombre de neurologues ne m'ont pas cru : « Ce n'est pas possible, vous vous trompez. » Aujourd'hui, de nombreux confrères confirment cette observation, notamment aux États-Unis. Tous les pédiatres qui travaillent dans les pays en guerre ou en misère savent que les enfants abandonnés ne pleurent pas. Ils attendent la mort en silence. Ils sont morts psychiquement avant de mourir physiquement. Leurs cellules cérébrales sont les premières à s'étioler puisqu'elles ne sont plus stimulées. Puis la base du cerveau arrête ses sécrétions hormonales. Et tout le corps dépérit. Le contre-exemple existe : mettez un enfant abandonné atteint de nanisme affectif dans une famille d'accueil, son cerveau va peu à peu reprendre son développement, c'est rigoureusement vérifié au scanner.

N. C. : Vous évoquez souvent l'image d'une « enveloppe affective sensorielle, faite à la fois de molécules que de mots », absolument vitale au développement de l'enfant. Comme l'a été l'enveloppe matricielle de sa mère...

B. C. : Absolument. Chez l'enfant, il y a d'abord une longue période d'intelligence sans parole. L'enfant décode le monde non par des mots, mais grâce à des images. Puis vient le stade de la parole maîtrisée, vers trois ans. La parole récitée, elle, c'est-à-dire la capacité à faire un récit de soi-même, n'arrive qu'à sept ans, quand les connexions du lobe préfrontal de l'anticipation se sont connectées au circuit de la mémoire - sans quoi vous ne seriez pas capable de vous faire une représentation du temps. Or, toute cette maturation neurologique et hormonale ne se fait que si vous avez cette enveloppe affective autour de vous. Une enveloppe qui, donc, respire, avec flux et reflux, inspiration et expiration, diastole et systole. La vie fonctionne ainsi : par contraste. Et nos sens aussi : pour que le concept « bleu » me vienne en tête, il faut qu'il y ait autre chose que du bleu dans mon champ de vision ; s'il n'y avait que du bleu, je ne pourrais pas le penser. Pour penser le bonheur, il faut qu'il y ait autre chose que du bonheur : le malheur est parfait pour ça.

N. C. : Autre paradoxe, vous écrivez que la parole a une fonction bien plus affective qu'informative.

B. C. : On se parle pour s'affecter. Par mes mots, je peux modifier votre état physique, vous faire pâlir, rougir, rire, bailler, hurler. Si je fais des phrases, c'est pour vous convaincre, vous amuser, vous irriter, vous insulter, vous calmer... davantage que pour vous informer. Et il est à peu près impossible de parler longtemps à quelqu'un sans affecter ses sentiments.

N. C. : Vous dites: « Quand je suis face à Véronique, j'ai une certaine chimie intérieure. Face à Marion, c'en est une autre. Je ne suis littéralement pas le même moléculairement. »

B. C. : La présence de Véronique me stimule. Tout ce qu'elle dégage - qu'elle me communique implicitement par ses formes, son odeur, ses vêtements, ses gestes, sa voix, ses mots - touche quelque chose d'inscrit au fond de ma mémoire neuronale, sans doute depuis l'âge fœtal. Tout se passe à son insu et j'en suis également inconscient, mais tout ce qui vient d'elle m'intéresse et m'amuse. Du coup, toutes mes catécholamines sont stimulées, condition biologique favorable à la mémorisation. Alors que Marion me renvoie, sans s'en rendre compte non plus, toutes sortes de messages qui ne me touchent pas et ne constituent donc pas un événement pour moi. Or, nous ne pouvons pas mettre en mémoire un non-événement.

N. C. : N'est-ce pas ce qu'en langage courant on appelle avoir des « atomes crochus » ?

B. C. : Si vous voulez. Avec des dosages et des catalyses étonnants. Les entraîneurs d'équipes sportives le savent bien, qui recrutent certains joueurs plus pour l'ambiance positive qu'ils vont mettre dans l'équipe que pour leurs qualités intrinsèques. À l'inverse, il m'est arrivé de voir une excellente équipe de scientifiques lamentablement sombrer dans le spleen, simplement parce qu'on avait recruté un chercheur qui, par sa seule présence, stérilisait ou inhibait le travail de tous les autres ! On connaît ça en éthologie animale, par exemple chez les chimpanzés, où l'arrivée d'un nouvel individu va faire que tous les autres deviennent maladroits, laissent tomber les objets qu'ils tiennent, ratent les branches qu'ils visent : ils sont crispés, leur chimie intérieure est déséquilibrée.

N. C. : N'est-ce pas aussi au sein de cette enveloppe que naît la compassion, quand un animal souffre de ce qui arrive à un autre ?

B. C. : Je le pense en effet, même si de jeunes confrères normaliens sont en désaccord avec moi. Vous faites allusion aux « neurones miroir ». Un chimpanzé voit un être signifiant (un congénère, par exemple, ou un être humain qu'il connaît) s'apprêter à manger un aliment qu'il aime (mettons une banane). Automatiquement, il allume la partie de son cerveau qui le prépare à faire le même geste, par exemple tendre la main vers la banane. En même temps, il stimule son lobe préfrontal pour bloquer ce geste, qui doit rester imaginaire - ce qui fait que le cerveau du chimpanzé qui observe dépense deux fois plus d'énergie que celui du chimpanzé qui mange réellement ! 

De façon similaire, que je sois homme ou singe, si un personnage signifiant de mon enveloppe affective, quelqu'un que j'aime bien, souffre, je vais allumer la partie antérieure de mon aire singulaire antérieure, celle qui déclenche des sensations de souffrance. Ce n'est pas moi qui souffre, mon organisme est impeccable, pourtant ma zone de souffrance s'allume et déclenche en moi une sensation de malaise. Alors, que c'est lui qui souffre. Mais je le vois et ça me fait entrer en résonance, parce que c'est un personnage signifiant pour moi. Sa souffrance et la mienne sont de nature différentes. Lui, il est blessé, il saigne. Moi, je souffre de la représentation que je me fais de sa souffrance.

N. C. : Dans son documentaire Shoah, Claude Lanzmann interviewe un paysan polonais qui labourait un champ près d'Auschwitz. « Alors vous labouriez à deux pas des barbelés, lui demande-t-il, ça ne vous faisait pas mal ? » Et l'autre de s'étonner : « Pourquoi auriez-vous voulu que ça me fasse mal à moi ? Si l'on vous coupe vos doigts, les miens vont bien ! »

B. C. : Cet homme est un pervers, pas au sens sexuel, mais par arrêt d'empathie. Les pervers ont, dans le développement de leur personnalité, quelque chose qui s'est déréglé dans l'empathie, soit par excès, soit par défaut. Par défaut, c'est ce que vous racontez : si vous vous coupez le doigt, c'est vous qui avez mal, pas moi - donc, si l'on brûle des milliers de personnes dans des fours, ce sont eux qui brûlent ; moi, je laboure tranquillement mon champ. Les situations de guerre pousse des masses de gens à basculer dans cette pathologie, puisque, si l'on veut gagner la guerre, il faut ignorer l'autre, le chosifier. 

À l'inverse, l'excès d'empathie, c'est Leopold von Sacher-Masoch, dont on a fait l'archétype du masochiste : « Moi, je ne compte pas, je ne suis rien, quasiment mort psychiquement, je ne jouis plus. Mais si le fait de me faire souffrir fait plaisir à Wanda, la Vénus au manteau de fourrure, au moins éprouverai-je le plaisir de lui faire plaisir. Elle seule compte. En me maltraitant, en me fouettant, elle me donnera un petit sursaut de vie.  »

N. C. : Et si l'on vit dans une enveloppe sensorielle « positive », peut-on user de son empathie à son propre égard ? Ce serait une façon d'expliquer que l'on puisse volontairement influencer son état physique et « reprogrammer » sa santé...

B. C. : Je ne suis pas spécialiste de la question. Mais il est clair que les êtres humains peuvent intentionnellement se « recircuiter », c'est-à-dire s'entraîner à fonctionner et à « se représenter » autrement. Je pense que la psychothérapie fonctionne de cette façon... quand ça marche ! Cela dit, je n'utiliserais pas le mot « reprogrammer », parce qu'aujourd'hui, nous savons que personne n'est programmé. Même génétiquement. L'idée que nos gènes nous déterminent a fait long feu. 

Quelle est la conclusion du fameux « décryptage du génome humain » ? Vous avez entendu ce silence ! (rire) La conclusion, c'est que nous avons à peu près le même génome que les vers de terre (il paraît que les vers de terre sont vexés !) et que nous sommes comme des chimpanzés à plus de 99% ! Il y a donc moins de 1 % de différence entre un chimpanzé et un humain. Mais qui parle de « programme génétique » ? Des journalistes, des psychologues, des psychiatres, jamais des généticiens ! Attention, je ne nie pas l'existence d'un déterminant génétique. Lorsque le spermatozoïde de votre père a pénétré l'ovule de votre mère, ça ne pouvait donner qu'un être humain, pas un chat, ni un vélomoteur. Mais ça n'était en rien prédestiné à devenir vous ! 

Le déterminant génétique donne un être humain. Mais pour donner telle personne réelle, il faut toute la condition humaine, la mémoire, la culture, l'histoire. La moindre variation de l'environnement modifie l'expression des gènes. Mieux : à l'intérieur d'un même gène, un morceau de gène sert d'environnement à un autre morceau ! Par exemple, vous avez des déterminants génétiques du diabète, mais sans diabète, parce qu'une autre partie du même chromosome du même bonhomme induit la sécrétion d'une insuline empêchant l'expression de la maladie. Autrement dit, l'environnement commence dans le gène lui-même ! Nous sommes pétris par notre milieu autant que par nos gènes. Je crois ainsi que la distinction gène/environnement - c'est-à-dire inné/acquis - est purement idéologique et pas du tout scientifique. Le gène est aussi vital que l'environnement, ils sont inséparables. Nous sommes déterminés à 100 % par nos gènes et à 100% par notre environnement. Scientifiquement, je dois dire que cela redonne du poids à la théorie de Lamarck, jadis pourfendue par Darwin : il n'est pas forcément faux de dire que les girafes naissent avec un long cou parce que leurs ancêtres ont beaucoup tiré dessus pour manger en hauteur - alors que l'auteur de L'évolution des espèces n'y voyait que le fruit d'un hasard écologiquement favorable...

Là où Darwin continue d'avoir brillamment raison, c'est quand il dit que les espèces disparaissent par leur point fort. Les élans du Canada réussissaient à se protéger, grâce à leurs formidables bois, lourds et tranchants, qui éventraient les loups d'un simple geste de la tête. Mais les bois sont devenus de plus en plus lourds, à tel point que les grands mâles ne sont même plus parvenus à se redresser... et les loups en ont profité pour apprendre à les égorger ! Le point fort de l'humanité, par lequel nous sommes clairement menacés de disparaître, c'est notre intelligence technologique, désormais si puissante qu'elle modifie la biosphère...

N. C. : Ce qui, si l'on fait preuve d'empathie, nous plonge dans la déprime. N'est-ce pas pour cela, par sentiment d'impuissance, que tant de gens prennent des antidépresseurs ? À ce propos, pourquoi selon vous les Français en consomment-ils tant ?

B. C. : Actuellement, le plus grand consommateur est l'Iran. Mais il faut se méfier de ces comparaisons, culturellement biaisées, car chaque pays gère la dépression à sa manière. Les gens se suicident, somatisent, consomment de la fausse médecine, passent de faux examens, parce que le problème n'est pas posé. Il est clair que l'on compense par la chimie une défaillance culturelle. On prend des molécules pour se sentir moins mal, alors que normalement, c'est la relation humaine qui devrait jouer ce rôle. Relation familiale, amicale, villageoise, professionnelle, confessionnelle, politique, artistique... peu importe. Si nous vivions comme jadis dans des structures affectives, nous n'aurions que rarement besoin de psychotropes et d'antidépresseurs. Mais notre culture a détruit ça.

Pour bien se porter, il faut participer à la vie sociale. Je suis convaincu que c'est fondamental. Ici, dans le Var, il y a beaucoup de retraités espagnols, ex-réfugiés, républicains comme franquistes. Ils prennent des antidépresseurs, comme tout le monde. Mais dès qu'ils vont voir leurs familles en Espagne, ils arrêtent d'en prendre. Pourquoi ? Parce qu'il y a là-bas une vie sociale beaucoup plus intense que chez nous, avec notamment des fêtes incessantes. Quand vous êtes tout le temps en cuisine, en train de vous maquiller ou de vous entraîner pour le lâcher de taureaux, vous vous couchez à trois heures du matin, et vous n'avez plus besoin de psychotropes. Mais dès qu'ils reviennent ici, hop ! ils reprennent des psychotropes.

N. C. : Pourquoi certains pays, la France en particulier, ont-ils une vitalité locale si molle ?

B. C. : Norman Sartorius, l'un des directeurs de l'OMS avec qui j'ai travaillé, a dirigé un énorme travail sur ce thème dans plusieurs pays. Sa conclusion est tragique : plus la solidarité est administrative (sécurité sociale, RMI, indemnités de chômage, etc),moins elle est affective et moins elle joue son rôle de tranquillisant naturel, qui est la base du sentiment de sécurité. « Je te connais ; quand je suis avec toi, on se raconte des histoires qui nous sécurisent ; tu as de l'expérience, je te fais confiance ; tu auras des solutions, parce que je t'attribue un pouvoir. » C'est incontestable : plus la solidarité est administrative, plus le désert affectif se développe. 

Si nous ajoutons à ça le fait que l'amélioration de la technologie s'accompagne partout d'une augmentation de l'isolement, de l'angoisse et des dépressions, nous nous retrouvons avec un joli casse-tête. Parce que, bien sûr, il n'est pas question d'arrêter le progrès technologique, ni celui des systèmes sociaux de solidarité. C'est donc à chacun de savoir augmenter la communication affective dans sa vie - prendre le temps de cuisiner lentement, de recevoir des amis, de rire en faisant les andouilles... Il faut multiplier les rituels de rencontres, les fêtes de quartiers, les retrouvailles de toutes sortes, les chorales, les associations de pétanque, les tables d'hôte... Dès que vous rencontrez des gens et que vous buvez un verre avec eux, vos fantasmes agressifs baissent. Ça ne règle pas tout, mais vous mettez en place un rituel d'interactions affectives qui a un grand effet tranquillisant. C'est juste vital pour l'humanité.

http://www.cles.com/debats-entretiens/article/pour-etre-heureux-il-faut-avoir-souffert

A lire

De chair et d'âme, Boris Cyrulnik, éd. Odile Jacob.
- La fabuleuse aventure des hommes et des animaux, Boris Cyrulnik, Karine lou Matigon. éd. Le Chêne.
- Les nourritures affectives, Boris Cyrulnik. éd. Odile Jacob.
Le murmure des fantômes, Boris cyrulnik. éd. Odile Jacob.

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Avignon 2016 !

6 Juillet 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

parmi les 1500 spectacles du off, n'oubliez pas d'aller voir le sourire de Louise Amour...

parmi les 1500 spectacles du off, n'oubliez pas d'aller voir le sourire de Louise Amour...

Je m'étais fait dans mon enfance une idée de la beauté qui ne devait rien aux visages hautains des vendeuses de parfumerie ni aux vitrines ruisselantes de lumière des bijouteries, et tout aux moineaux que je voyais par la fenêtre de ma chambre se poser sur les larges fleurs roses d'un  hortensia, aussi légères et diaphanes  que les dentelles  d'un nouveau-né à son baptême, illuminées par des milliers de gouttes de pluie. J'avais grandi dans cet émerveillement   que  donne   la  pauvreté  mariée avec l'amour : l'argent  manquait  souvent  mais l'amour  qui brûlait entre mes parents, et d'eux à moi, donnait  aux vitres de la maison un  brillant de rivière. La rudesse distraite de quelques fleurs des champs dans un ancien verre à moutarde, leur allure invinciblement  libre composaient  un bouquet d'un  éclat bien plus pur que celui des roses rouges martyrisées par l'industrie,  glacées, garrottées  - leur  teint  violacé  ne  disant  plus  un incendie  mais une apoplexie  qui  leur ferait sous peu  choir  lamentablement la  tête -, mises  en rond sur les tables d'apparat dans les grands  restaurants.                                                                                        

Dans  ces années-là,  ma  mère  faisait  des  travaux de couture  pour compléter les ressources familiales. Des dames venaient à la maison lui apporter  des tissus dont  elles lui demandaient d'extraire, comme si elles y eussent été déjà en creux, des robes pour un mariage ou une fête quelconque. Je regardais, fasciné, les doigts ailés de ma mère passer l'aiguille  dans la soie colorée et je voyais la robe désirée apparaître peu à peu, comme l'enveloppe d'une montgolfière que l'air chaud  commence à tendre  et à élever contre  un ciel jeune. Je rêvais sur ces robes, sur celles qui les porteraient et plus encore sur ma mère et son visage éclairé par son souci de bien faire comme par un chandelier  d'or.  À l'instant où ma mère, en le pinçant  entre ses lèvres, humidifiait le fil de coton  pour le faire pénétrer  plus aisément dans le chas  de  l'aiguille,  à cet  instant-là je savais que tout avait un sens et que l'univers,  avec son infini d'étoiles  éparpillées dans la nuit,  prenait  comme repère, comme  centre et comme  axe, les lèvres légèrement blanchies de ma mère et le minuscule lézard  argenté   de  l'aiguille,   vibrant   entre   ses doigts. Ce n'est pas Dieu qui est au centre de l'univers et ce n'est pas nous non plus. Ce sont seulement  nos gestes quand  ils sont appliqués  au simple et à l'utile.  Ma mère m'avait  ainsi donné à son insu mes premiers cours de théologie, et les diamants   que,   devenu   adulte,   j'extrayais   des livres profonds,  la contemplation d'une  femme à son ouvrage  quotidien me les avait déjà offerts. Mon père aussi, par l'égalité de son humeur, m'apprenait quelque  chose  du  ciel. J'aimais  le voir faire la vaisselle et, le soir, passant lentement sa  main   sur   chaque   assiette   de  porcelaine   à petites   fleurs,   rutilante  sous  l'eau   chaude   et claire, l'entendre dire: « C'est  comme  si je pas­sais la main sur la journée.  »  

C Bobin. Louise Amour.           

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Culture...?

5 Juillet 2016, 05:30am

Publié par Grégoire.

Culture...?
Culture...?

 

" Le maire de cette ville, à l’occasion d’un vernissage, croise les bras et garde la tête haute pendant qu’un peintre balbutie quelques mots puis, toujours altier et comme amidonné par sa propre importance, il fait tomber de ses lèvres quelques paroles vagues qui semblent descendre d’un ciel où ne vivent que des princes. Tous ensuite applaudissent et s’ébrouent d’une trop longue immobilité, bavardant, un verre à la main, en regardant les tableaux qui ne changeront rien à leur vie. C’est le théâtre sans gaieté de ce qu’on appelle « la culture » qui, s’il séduit de nombreux esprits, n’en a jamais éclairé un seul."

C Bobin, Ressusciter.

Culture...?

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L'amie chagrin

4 Juillet 2016, 05:13am

Publié par Grégoire.

L'amie chagrin

Il a au coin des yeux les petites pattes d’oie d’un émerveillement fatigué, ce discret chagrin de ceux qui ont, un jour de trop grande souffrance, une fois pour toutes, décidé d’être gais. Avec sa femme, il fait partie d’un groupe que je rencontre dans une galerie de la Petite Verrerie au Creusot. J’ai répondu à leurs questions en essayant de ne pas trop abîmer le silence mis dans les livres qu’à présent je signe. « Parle-lui de Martine. » Poussé par sa femme, après un instant d’hésitation, l’homme me raconte l’histoire d’un enchantement ancien. Plus il parle et plus il perd en âge jusqu’à retrouver la vraie gaieté, celle qui ne doit rien à notre volonté. Enfant, il avait pour compagne une petite fille invisible que lui seul voyait. Il la voyait vraiment. Elle prenait part à ses jeux, dormait dans sa chambre sur le tapis, mangeait à sa table. Il avait obtenu qu’on laisse une chaise vide pour Martine : c’était le nom qu’il lui avait donnée. Les adultes demandaient au garçon des nouvelles de « son amie ». Il en donnait sans tenir compte de leurs sourires. Un jour, jouant avec elle devant une scierie aux portes grandes ouvertes, il envoya son ballon dans le hangar. La petite courut le chercher. Au bout de quelques minutes, voyant qu’elle ne revenait pas, il entra à son tour dans la scierie, arpenta les allées où les troncs débités en planches embaumaient l’air d’une odeur de sainteté. Il appela, en vain : Martine ne réapparut ni ce jour, ni les jours suivants. Je ne l’ai jamais revue, me dit l’homme avec un sourire faible sur son visage. Je signai le livre qu’il me tendait - une dédicace pour Martine - et le regardai s’éloigner. Rien en profondeur ne me distingue de ceux que je rencontre. J’ai comme eux à traverser la forêt pleine de nuit de cette vie, à guetter le bruit des bêtes et mendier le secours d’une lumière dans les livres. Ruysbroeck, depuis le balcon de son quatorzième siècle, donne là-dessus de bons conseils : « Chaque soir, en arrivant devant ton lit, si tu en as le temps, tu repasseras trois petits livres qu’il te faut toujours porter avec toi. Le premier est ancien, laid et sale, écrit à l’encre noire. Le deuxième est blanc et attrayant, écrit au sang rouge. Le troisième est bleu et vert, entièrement écrit à l’or fin. » Ruysbroeck n’a guère quitté son arbre près de Bruxelles. Il a cet incroyable aplomb des saints qui parlent du ciel comme s’ils y étaient nés et qu’ils en connaissaient chaque meuble de nuage, chaque fenêtre de lune. Le premier livre est celui du passé, le deuxième celui de la vie présente, innocente et blessée, le troisième celui de la vie à venir, bienheureuse et légère. Je lis Ruysbroeck comme l’enfant entrait dans le hangar à la recherche de son amie : je cherche dans les livres cette chose invisible qui rend la vie aimantée. Je casse ma tête sur la tête des saints. La mienne est en plâtre, la leur en or. Parfois, je recopie une de leurs phrases. Recopier une phrase qu’on aime, c’est regarder le soleil se lever deux fois dans la même journée. J’ai aimé cet homme aux yeux gaiement chagrins. On ne peut qu’aimer ceux dont nous entrevoyons, fût-ce un instant, l’enfance inconsolable. Alors, c’est drôle à dire, plus rien ne manque et les trois livres de Ruysbroeck n’en font plus qu’un dont les pages, en tournant sous nos doigts, les tachent d’or

Christian Bobin

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Dans le bleu des cieux...

2 Juillet 2016, 05:04am

Publié par Grégoire.

Dans le bleu des cieux...

Dans la boutique de livres anciens où je feuilletais un livre de Marceline Desbordes Valmore, un clochard édenté aux yeux mauvaisement bleus inquiétait le libraire. Les trous entre les dents du clochard communiquaient avec les enfers. Le libraire et lui avaient même corpulence, même gouaille, même goût dangereux pour la joute oratoire. Chacun était le diable de l’autre. Deux miroirs mis face à face font exploser l’univers. Le clochard avait l’ivresse savante. Serrant entre ses mains un livre rare de saint Just, il entreprit avec le libraire une orageuse discussion autour du mot « décollation ». Le bleu roulant dans ses yeux laissait craindre le pire - et pourquoi pas la tête du libraire « décollée » et roulant dans la sciure populaire du soleil d’été. Le clochard était un de ces Goliath que la fronde d’une seule parole, pour peu qu’elle soit bienveillante, suffit à renverser. Je trouvai cette parole. Les deux diables s’apaisèrent et rirent avec moi. Je revins à Marceline Desbordes Valmore. Du livre, s’élevait du bleu qui ennoblissait la librairie tapissée d’or. Les poèmes tremblaient entre mes mains comme un moineau ressuscité. La beauté est de la digitaline pour le cœur. Dans le Livre des morts tibétain, on trouve des paroles destinées à être lues à l’oreille du mort, afin de lui faire prendre conscience que le monde n’est que sa création : il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais que l’âme éternelle engendrant par son vide toutes les apparitions. Le libraire et le clochard étaient moins réels que les poèmes de Marceline dont je sentais le souffle à mon visage, comme d’un soleil lointain. Le livre datait de 1820. Il avait sa reliure dite « d’attente », un cartonnage blanc plâtre, marbré de bleu. Les pages avaient la douceur du chiffon. La voix de Marceline me sautait au visage, la mort n’est rien, elle se traverse comme un pré. Les livres anciens avec leurs chairs adoucies et leurs délicates rousseurs m’émeuvent de revenir triomphants des ténèbres. Selon le Livre tibétain, la grande illumination s’empare du mort puis, peu à peu, les fantômes des sous-bois psychiques s’avancent, colères, envies et peurs. Si le mort ne peut résister à ses propres créations, il s’éloigne de la lumière incréée, rechute et entame un nouveau cycle, éprouvant une fois de plus l’inextricable mélange de clair et d’obscur qu’est toute vie. La voix de Marceline Desbordes Valmore éclatait dans le cœur comme dans une chambre de cristal. Le recueil de poèmes était hors de prix. Je l’ai remis sur son rayonnage. Je suis sorti dans la rue en pente. J’avais entrevu la lumière décisive, celle qui bondit du fourré de la très haute poésie. Maintenant je rechutais, j’entamais un nouveau cycle, sortant de cette librairie parisienne dont je découvrais le nom en me retournant : « Poussière du Temps ». Le soleil avalait le bleu. La voix de Marceline passait en rivière rafraîchissante sous tous les bruits de la rue. Je continuais de l’entendre - un murmure à l’oreille de l’errant que j’étais, éberlué par le monde illusoire et par le bleu affolé dans les yeux d’un clochard bibliophile.

Christian Bobin

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Être heureux, c’est être présent..

1 Juillet 2016, 07:44am

Publié par Grégoire.

Être heureux, c’est être présent..

La foi ?

Je ne sais pas trop ce que c’est. C’est un mot qui est encombré de beaucoup de choses. Je sais que cette vie n’est pas vaine et qu’elle n’est pas vouée au néant, aux ténèbres : ça serait là toute ma croyance. C’est-à-dire que par la parole, par une certaine présence à la vie, tout peut être ressuscité, tout peut être repris à la mort qui l’a avalé. C’est ce que je crois, est-ce une foi ? Dès qu’on met les mots de « foi », les mots de « Dieu », on se trouve tous assis dans des fauteuils Louis XV et on est un petit peu gênés aux entournures. On ne sait plus trop comment faire. J’essaie de nommer ces choses-là mais avec d’autres mots, pour les ranimer.

 

Je crois que c’est un devoir d’avoir un langage toujours vivant, le plus vivant possible. Je ne parle pas d’une quête désespérée et désespérante de la singularité, d’être à tout prix original, parce que cela, ce n’est rien, tout le monde peut être original. Je dis simplement qu’il n’y a aucune distinction entre le langage et le cœur. Si on éteint le langage, on éteint le cœur aussi. Et je crois que pour traverser cette vie, il faut un cœur battant et pour ça, il faut avoir un langage vif, présent, sans cesse ranimé. Ce serait peut-être un des travaux, la mission de la poésie. Peut-être, je ne sais pas si ce serait une mission, je n’aime pas trop ce mot. Ce serait une de ses fonctions : laver le langage.

 

Cette vie ne va pas comme un carrosse qui aurait perdu ses chevaux, elle ne roule pas dans les fossés du noir. Je le sais, je le sens, je l’éprouve et certaines pages de certains livres, certains visages, et des petits prophètes comme le merle sur son cerisier non-fleuri me confirment dans ce que je sais : les choses sont peut-être vouées à disparaître, mais elles sont aussi vouées à réapparaître autrement et à jamais.

 

Que retenez-vous de l’enseignement de l’Évangile ?

Être heureux, c’est être présent. Et je ne sais pas de présence plus vivante que celle qui passe dans les évangiles. C’est aussi simple que ça, le lien est direct. être heureux ne veut pas dire ne plus rien souffrir, être épargné. Il y a comme un tout petit fil d’or de la vie qui circule dans les évangiles, et qui est aussi dans nos veines. Et les évangiles permettent de le retrouver en nous. Ce sentiment donne une certaine légèreté de la vie, qui ne vous quitte pas, malgré les obstacles, malgré les erreurs, malgré les impasses, malgré l’adversité, malgré la mort certaine, à venir. Il y a quelque chose qui n’est démenti par rien, comme un bruit de source, comme un chant d’oiseau qui ne se laisse pas convaincre par le crépuscule, il y a quelque chose dans la vie qui ne s’éteint jamais et dont on peut trouver l’éclat dans les évangiles, plus que dans aucun autre livre. On peut trouver aussi cet éclat en nous, car je pense qu’on le porte en nous. Je pourrais dire que paradoxalement, la vie la plus sainte serait la plus heureuse, et inversement, que la vie la plus heureuse serait la plus sainte.

 

Comment interprétez-vous le Sermon sur la montagne ?

Ce sermon est extraordinaire, car c’est comme si la main de l’ange prenait la terre entière et la renversait comme un sablier : toutes les valeurs sont renversées. Si on le lit avec bienveillance et en oubliant à peu près tout ce que l’on croit savoir, si on le découvre comme pour une première fois, comme s’il venait d’être dit, on comprend que la vraie surabondance, c’est d’être dépouillé et ainsi de suite. Je pense qu’il n’y a pas d’interprétation particulière : un cœur simplifié va comprendre tout de suite, je crois. Ca parle au plus profond, et le plus profond, c’est le plus simple, et le plus simple ne demande pas à être interprété. Il suffit de se rendre assez simple pour faire résonner tous les tambours de cette parole, pour les entendre soi-même.

Christian Bobin

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