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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Être libre ?

31 Mai 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Être libre ?

Certaines revendications de liberté sont immatures et pulsionnelles : faire enfin ! ce que l’on veut, être délivré de toute contrainte. Certaines aspirations sont légitimes mais secondaires : avoir un choix plus large, avoir les moyens de s’exprimer qui nous conviennent ; d’autres sont déterminantes politiquement, mais pas encore essentielles à la personne : droit d’expression, d’association, de contestation. Une seule liberté est fondatrice : celle de pouvoir s’affranchir de nos représentations. Elle conditionne toutes les autres. Nul carcan n’est aussi doux et profondément aliénant que celui des représentations et des idées dans lesquelles nous enferment nos opinions vite faites sur tout ce qui nous entoure. Sur mesure, elles sont nos camisoles invisibles et les armes redoutables par lesquelles nous anéantissons toute relation vraie.

 

Difficile libération

Mais comment s’affranchir de ces miroirs inconscients et de ces chimères d’existence ? C’est la question originelle de la philosophie et de la recherche spirituelle, quand elles vont au-delà du confort des explications idéologiques ou religieuses. Paradoxalement, notre monde qui se veut libéré de tout asservissement à des représentations politiques, morales ou religieuses a inventé l’aliénation suprême : l’enfermement dans celles que l’on se fabrique individuellement, mazouté par le raz de marée de la pensée commune. Nul n’est plus totalitaire que le relativisme puisqu’il néantise la possibilité d’une vérité au-delà de l’opinion, de l’image ou de l’idée.

 

Espérances

L’information qui dénonce le discours approximatif de la rumeur ou de l’opinion publique, l’école comme lieu d’apprentissage de l’émerveillement sur le mystère de l’existence et de ce que sont les êtres au-delà de leurs apparences immédiates, le lycée et l’enseignement supérieur comme terrain d’entraînement à l’ascèse d’une réflexion critique positive et d’une exigence d’incessant questionnement : tels devraient être nos lieux de formation à la liberté. Mais le voulons-nous vraiment ce face à face, cet ajustement permanent à ce qui est au-delà de nos ressentis, de nos projets de maîtrise et d’utilisation égocentrée de toute chose ?

 

La foi comme accueil –sans autre effort que l’humilité confiante – d’une réalité et d’une vérité autres, trop proches parce que transcendantes, n’est-elle pas un raccourci étonnant proposé aux modernes que nous sommes pour renaître à l’étonnement d’être ?

 

Samuel Rouvillois, fsj.

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Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

29 Mai 2016, 05:29am

Publié par Grégoire.

Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

… Mais peut-on lire une lettre le soir de Noël ; et avant tout : comment écrire quatre jours auparavant une lettre qui puisse être lue ce soir-là ?

… rien, rien ne peut m’empêcher d’être auprès de vous de telle sorte que cela vous soit sensible ; et si j’étais réellement là les autres fois, il n’y en avait pas moins toujours (à l’exception de notre premier Noël à Westerwede) toute une part de moi qui n’était que reproches ; qui, sinon au dernier moment, du moins une heure avant encore, eût aimé être seule, très loin, dieu sait où. Ce visage qui rencontrait le tien et que les bonnes petites mains de Ruth avaient tenu quelquefois contre une joue gaie, ferme et chaude, ce visage, même ce soir-là, se sentait terriblement inachevé ; et il l’était. Ce visage avait besoin de rester dans la solitude, aux creux de ses mains, longtemps, dans l’obscurité. Il avait besoin de n’être là que pour ses pensées et de ne voir, en ressortant, personne, de trouver un coin de ciel, un arbre, un chemin, une chose simple par quoi il pût commencer, quelque chose qui ne lui fût pas trop difficile ; que de fois, quand vous le regardiez… aura-t-il été un visage distrait dans son inachèvement, un visage qui n’était pas allé assez profond au-dedans ni assez loin au-dehors, un visage resté à mi-chemin, comme un miroir incomplètement étamé dont certaines parties reflètent et d’autres sont restées transparentes ; jamais vous n’y avez vu la grandeur de votre confiance et la totalité de votre amour, incapable qu’il était de les accueillir. Mais s’il doit vous être rendu plus tard, meilleur, il faut encore y travailler longtemps, jour et nuit. Pour ce Noël, il n’a pu être prêt. Mais il est en de bonnes mains, ce sera un peu comme un Noël ; même au cœur de l’année.

Te rappelles-tu… nos deux Noëls manqués (celui de la rue de l’Abbé-de-l’Épée, celui de Rome, au studio al Ponte, l’un et l’autre beaucoup moins vrais, du fait qu’aucun de nous ne pouvait être au côté de Ruth chez qui tout se fait Noël spontanément, le moment venu) ? Alors, déjà, nous avions senti que nous devons nous identifier si profondément à notre travail que les fêtes, nos véritables fêtes, naissent toutes seules de ses jours ouvrables. Tout le reste n’est qu’emploi du temps à l’école : de l’organisation, les cases vides pour les dimanches, Noël et Pâques, que l’on remplit de quelque chose qui doit être le contraire des autres jours, du programme.

Ainsi avons-nous continué d’accueillir comme des espèces de vacances ces périodes-là du calendrier, en les consacrant au divertissement et en en ajournant toujours volontiers la fin, bien que nous eussions déjà le pressentiment de ces autres fêtes nées du cœur : celles-ci n’étant ni le contraire des semaines qui les apportent discrètement, ni un divertissement, ni un vague intermède trainé en longueur. Une seule fois peut-être depuis que nous sommes ensemble, les deux choses ont coïncidé. Tu sais quand.

Le 12, j’ai revécu intensément l’inexprimable atmosphère de Noël qui remplit alors notre maison solitaire, de plus en plus prégnante, au point qu’on aurait cru qu’elle devait s’étendre déjà bien plus loin, jusque dans les jours froids, les longues nuits de l’Avent ; qu’elle devait être visible même pour ceux qui passaient à distance, en avoir produit un tel changement que des gens viendraient de loin pour le voir. Mais personne n’est venu, il n’y avait là qu’une petite maison accablée d’un énorme toit étanche, banale pour des yeux humains, mais dont les anges savaient peut-être qu’elle détenait les mesures justes, celles dont eux-mêmes mesurent le grand espace qui l’entourait. Elle était comme la plus petite partie de ce mètre infini, l’unité de mesure qui revient sans cesse et avec laquelle on peut aller jusqu’au bout sans lui ajouter jamais autre chose qu’elle-même.

Tu sais… ce que Noël a été pour moi dans ma première enfance ; même quand l’école militaire m’eut rendu l’image d’une vie dure, sans miracle, mais d’une incompréhensible malveillance, si crédible qu’à côté de cette réalité imméritée, aucune autre ne me parut plus possible ; même alors, Noël resta réel, resta cela qui approchait, riche d’un exaucement qui passait tous les vœux ; et à peine avait-il passé les vœux suprêmes, les jamais formés, cela, qui d’abord avait marché seulement, déployait ses ailes et volait, volait jusqu’à ce qu’on le perdit de vue et n’en devinât plus que la direction, dans le ruissellement de la lumière.

Tout cela, toujours, avait gardé son pouvoir sur moi. Chaque fois que je préparais pour nous ou pour Ruth un Noël, je méprisais un peu mes préparatifs d’être si inférieurs à ce miracle dont je savais qu’il avait grandi librement, spontanément, dans ma rêverie : tels avaient été chaque fois sa grandeur et son mystère.

Ainsi, le 12, suis-je resté longtemps dans mon fauteuil à songer ; à songer à ce temps de grâce profonde que nos cœurs ont alors connu. J’ai revécu la veille au salon ; le matin, d’abord le petit matin, à la bougie, où l’inconnu montait comme une inondation, répandant l’inquiétude et la crainte, puis le matin plus avancé, dans la lumière hivernale, avec son ordre battant neuf, son impatience, son attente, cette tension que les petits exaucements momentanés, tangibles, ne faisaient qu’aggraver ; puis toute cette matinée abrupte, une montagne à gravir vite, beaucoup trop vite, et enfin dans tout cet incertain, cet inimaginable, ce pas possible : quelque chose de réel, une réalité si étrangement mêlée au merveilleux qu’on l’en distinguait à peine, sans qu’elle cessât d’être réelle. Plus tard enfin, peu à peu déployé, un soulagement, accueilli d’abord comme celui qui se produit quand une souffrance s’interrompt, et qui était pourtant autre chose, et durable, comme il apparut ensuite. Tout à coup, une vie sur laquelle on pouvait faire fond, qui vous portait, et en vous portant, avait conscience de votre présence. Que serais-je sans la tranquillité qui descendit alors en moi, sans cette expérience où réalité et merveille s’étaient confondues ; sans ces semaines où pour la première fois, je m’abandonnais sans me perdre ; sans ces humbles offices qui éveillaient en moi une disponibilité ignorée ; sans ces veilles nocturnes : quand la nuit, la nuit d’hiver, se posait, froide, sur mes yeux que je fermais, attirant ainsi en moi une lointaine étoile, à travers les vrilles de la vigne ; quand il n’y avait plus que le silence, silence de ce plus grand silence que je ne connaissais pas encore, tandis que sur ce fond les moindres bruits nouveaux, mystérieux, se détachaient avec netteté.

Jamais peut-être quelqu’un d’oisif n’aura vécu de veilles aussi légitimes, aussi passionnées, aussi intensément immobiles que je ne l’ai fait alors, dans ces nuits où c’était sur moi, je l’ai compris maintenant, que le travail se faisait. Comme une plante destinée à devenir arbre, je fus alors précautionneusement extrait de mon petit récipient (un peu de terre tomba, un rayon de lumière blessa mes racines), et transplanté ) ma place définitive, que je devrai plus quitter jusqu’à ma vieillesse, dans la grande terre réelle et totale.

Et continuant, ce même jour, à songer, je songeai qu’ensuite Noël était venu, l’image de ce Noël l’emporta, je ne vis plus que le plancher si vaste, montant, en clair-obscur, jusqu’au grand arbre lumineux dont tu t’approchas un instant, vite, avec une incertitude qui était de nouveau celle d’une jeune fille, qui était plus jeune fille que toute autre chose, serrant la petite tête contre ton beau visage et les baignant tous deux dans la lumière que vous ne pouviez pas voir, chacune comblée de sa propre vie et de celle de l’autre.

Alors seulement, j’ai compris que ce Noël était encore présent pour moi ; non pas comme une chose qui a eu lieu puis est passée, mais comme une fête de Noël permanente, éternelle, vers laquelle le visage intérieur pourra se retourner aussi souvent qu’il en aura besoin. Tout à coup, la joie, le bonheur, l’attente des autres Noëls se trouvèrent éclipsés ; comme s’ils avaient été davantage les Noëls de mon cher et bon père, la vraie fête de son cœur soucieux et plein de sollicitude. Mais celui-là était le mien : dans son clair-obscur, son silence, sa pure singularité.

Voilà où j’ai puisé la force d’être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse. Je cesse maintenant d’écrire, je ne ferai plus que songer, et vous le sentirez…

Rainer Maria Rilke.

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Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.

27 Mai 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.

 

" Dans le moulin de ma solitude, vous entriez comme l'aurore, vous avanciez comme le feu. Vous alliez dans mon âme comme un fleuve en crue.

Et vos rives inondaient toutes mes terres.

Quand je rentrais en moi, je n'y retrouverais rien : là où tout était sombre, un grand soleil tournait.

Là où tout était mort, une petite source dansait.

Une femme si menue qui prenait tant de place : je n'en revenais pas.

Il n'y a pas de connaissance en-dehors de l'Amour.

Il n'y a dans l'amour que de l’inconnaissable."

 

Christian Bobin, une petite robe de fête.

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Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

26 Mai 2016, 10:12am

Publié par Grégoire.

Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

 

" L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps.

C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre. La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort.  

Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit. La peur qui entre dans le cœur adulte rejoint la peur qui y était déjà. Elle s’effondre en elle-même,  elle s’ajoute à elle-même comme de la neige grise. Alors tu ne bouges plus. Alors tu t’interdis de bouger sous la neige sale, tu ne sors plus de chez toi, de ton mariage, de ton travail, de tes soucis. En resserrant ta vie, tu cherches à diminuer le champ de la peur, à ralentir l’avalanche grise. Tu es comme ces animaux soudain pétrifiés, incapables d’aucun mouvement, empêchés d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Comment sortir d’une telle misère. Comment sortir de ce dans quoi on ne souvient pas être entré. L’enfance n’a ni début ni fin. L’enfance est le milieu de tout. Comment rejoindre le milieu de tout ? Cela se fait sans votre volonté.  Cela se fait sans vous, par la grâce d’un amour plus rapide que vous-même, plus rapide que votre peur ou que le bruit du vent dans les branches. Oui, c’est comme ça que vous êtes enfin venu à elle, après longtemps d’attente, longtemps de peur. D’un seul coup. D’un jour au jour suivant. Et maintenant vous ne pouvez plus vous passer d’elle. On vous dit : tu sais, tu ne devrais pas aller si loin, elle peut tuer quand même. Mais vous ne le croyez plus, ou plutôt vous répondez : qu’elle fasse ce qu’elle veut de moi. Ses jouissances sont trop grandes pour que je les quitte. Comment ai-je pu passer tant d’été sans elle. Bien sûr il y avait les livres. La lecture est ce qui lui ressemble le plus. D’ailleurs vous vous approchez d’elle avec une poignée de livres, que vous n’ouvrirez pas. Elle est si adorable, tellement plus adorable que les plus beaux des livres. Cet été là, vous allez la voir tous les jours, vers la fin d’après-midi.

Vous dites, bon, je vais me baigner. Mais il serait plus juste de dire : excusez-moi, j’ai rendez-vous, j’ai rendez-vous avec l’eau, avant je la craignais, à présent je ne désire plus qu’elle, elle est comme une femme, vous comprenez, et même un peu mieux qu’une femme, oui, nettement mieux. Plusieurs chemins mènent à votre amour. Vous pouvez suivre un canal rempli d’ombre ou traverser une campagne creusée de lumière. D’où que vous arriviez, c’est le bonheur : l’immensité de l’étang, là, à deux pas. Long, mince, entouré d’arbres. Une eau même pas jolie, parfois terreuse. Vous y entrez sans précaution, vous filez droit au cœur, droit au milieu de l’étang, à égale distance des deux rives. Le visage à peine tendu vers le ciel, le corps glissant sous l’eau comme une soie légère. La peur n’est plus là. Elle est partie avec la pensé. La pensée n’est plus dans votre esprit. Elle n’est plus dedans mais dehors : vous allez dans l’eau comme dans une pensée qui se penserait toute seule, d’elle-même, sans vous. Vous nagez longtemps dans la pensée extérieure, dans l’eau du monde.  (…) cet étang, vous le connaissiez dans l’enfance. Puis vous l’aviez oublié. Depuis vous aviez avec l’été un problème : vous ne saviez pas quoi en faire. Vous étiez devant l’été, devant les vacances, comme devant le mariage, comme devant un travail : sachant comment ça fonctionne, ignorant à quoi ça sert. Maintenant vous savez : l’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie. Vous ne trouvez plus le temps de lire, d’écrire, de répondre aux invitations. Vous ne pensez plus qu’à l’eau. Quand elle est là, vous vous y perdez. Quand elle n’est plus là, vous attendez l’instant de la revoir. Ce serait comme une histoire d’amour sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire. Mais l’amour est bien là. Il n’a pas de forme, il n’a pas de visage, il n’a pas de nom. Mais il est bien là. Il est venu comme arrive tout amour, après la fin des temps, fin de la mort, fin de la peur. "

Christian Bobin, l'inéspérée.

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Dieu est-il fou ?

25 Mai 2016, 05:04am

Publié par Grégoire.

Dieu est-il fou ?

Dieu a-t-il de l'ordre ? Pourquoi un tel désordre? 

Voilà, je pense, une sacrée question, c’est le cas de le dire, et crânement posée on en conviendra.

Je connais des bourgeois réellement forts [...], sincèrement épris de vérité, qui déplorent de bonnes foi et avec grande tristesse le désordre effrayant de l’œuvre de Dieu. Ils voient, pour s’en affliger profondément, que rien n’est à sa place, ni les choses ni les hommes, à commencer par eux-mêmes et qu’il est infiniment regrettable que le Créateur ait négligé de les consulter. [...]

La Création laisse beaucoup à désirer. Elle est, disons-le, ratée et même sabotée. Dieu n’a pas fait ce qu’on attend de lui et c’est fort injustement qu’il exige un salaire d’adoration. [...] sans insister sur ces guerres calamiteuses dont il est impossible de prévoir l’issue et qui peuvent déterminer soudainement des désastres financiers ; sans rien dire non plus de certaines famines inopinées qu’on a pas eu le flair d’organiser à l’avance et qui surprennent si péniblement parfois les capitalistes engagés dans d’autres affaires  d’un rendement inférieur ; oui, même en faisant table rase de tout cela, que penser des aberrations despotiques de la prétendue morale chrétienne ? 

[...] “Au surplus et pour couper court” dira le philosophe bourgeois, “n’est-il pas écrit dans les livres soi-disant sacrés qu’on dit inspirés de l’Esprit Saint, que le Fils de Dieu venu pour sauver le monde a choisi la folie et a enseigné la folie ?” Il ne manquera pas d’ajouter que cet aveu est concluant et que le désordre divin est manifeste et que la question posée tout à l’heure est parfaitement oiseuse”.

 

Léon Bloy, Exégèse des Lieux Communs, 1913

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Je n'ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

24 Mai 2016, 10:33am

Publié par Grégoire.

Je n'ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

 

La douceur n'est rien de gentil ni d'accommodant. La vie est violente. L'amour est violent. La douceur est violente. Si nous sommes tant surpris par la rudesse de la mort, c'est peut-être que nous avons mis nos vies dans des zones trop tempérées, tièdes, presque fausses.

Christian Bobin, la plus que vive.

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Je tiens pour un miracle de voir des choses très pauvres

23 Mai 2016, 05:02am

Publié par Grégoire.

Je tiens pour un miracle de voir des choses très pauvres

"Tous ceux que je rencontre me font de la peine. Je vois une ombre - un chagrin, une absence, un manque - traverser leurs yeux même quand ils rient,  comme un petit lézard qui se faufilerait entre deux pierres, tremblant d'être aperçu. 

Et moi je suis  pareil à eux. Mon coeur bat dans le noir. La vie s'attriste de ne pouvoir nous atteindre que très rarement.  Elle est comme une mère qui donnerait son coeur à manger à ses enfants, et ses enfants ne voudraient même pas goûter à cette nourriture sublime,  ils ne voudraient même pas en entendre parler.  L'éclat des primevères pour m'arriver avait dû déchirer la nuit qui entoure mon coeur. 

Je tiens pour un miracle de voir des choses très pauvres. Je ne me lasse pas de ces miracles et suis bien incapable d'expliquer pourquoi parfois il n'y a rien, pourquoi parfois il y a tout. Le paradis, ce serait de vivre une journée entière comme une seule de ces primevères." 

Christian.Bobin,  Ressusciter

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Personne ne quitte sa maison à moins...

22 Mai 2016, 05:14am

Publié par Grégoire.

Personne ne quitte sa maison à moins...
   
 

Personne ne quitte sa maison à moins
Que sa maison ne soit devenue la gueule d'un requin
Tu ne cours vers la frontière
Que lorsque toute la ville court également
Avec tes voisins qui courent plus vite que toi
Le garçon avec qui tu es allée à l'école
Qui t'a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine
Porte une arme plus grande que son corps
Tu pars de chez toi
Quand ta maison ne te permet plus de rester.
Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas
Du feu sous tes pieds
Du sang chaud dans ton ventre
C'est quelque chose que tu n'aurais jamais pensé faire
Jusqu'à ce que la lame ne soit
Sur ton cou
Et même alors tu portes encore I'hymne national
Dans ta voix
Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d'un aéroport
En sanglotant à chaque bouchée de papier
Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière
Il faut que tu comprennes
Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau
A moins que I'eau ne soit plus sûre que la terre-ferme
Personne ne se brûle le bout des doigts
Sous des trains
Entre des wagons
Personne ne passe des jours et des nuits dans l'estomac d'un camion
En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus
Soient plus qu'un voyage
Personne ne rampe sous un grillage
Personne ne veut être battu
Pris en pitié
Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ou la prison
Parce que la prison est plus sûre
Qu'une ville en feu
Et qu'un maton
Dans la nuit
Vaut mieux que toute une cargaison
D'hommes qui ressemblent à ton père
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n'a la peau assez tannée
Rentrez chez vous
Les noirs
Les réfugiés
Les sales immigrés
Les demandeurs d'asile
Qui sucent le sang de notre pays
Ils sentent bizarre
Sauvages
Ils ont fait n'importe quoi chez eux et maintenant
Ils veulent faire pareil ici
Comment les mots
Les sales regards
Peuvent te glisser sur le dos
Peut-être parce que leur souffle est plus doux
Qu'un membre arraché
Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes
Ou ces insultes sont plus faciles
A digérer
Qu'un os
Que ton corps d'enfant
En miettes
Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule d'un requin
Ma maison, c'est le baril d'un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
de traverser les océans
Noyé
Sauvé
Avoir faim
Mendier
Oublier sa fierté
Ta survie est plus importante
Personne ne quitte sa maison,jusqu'à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit
Pars
Pars d'ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n'importe où
Ce sera plus sûr qu'ici

Warsan Shire (Poétesse)

POEME D’UNE IMMIGREE SOMALIENNE

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Comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous

21 Mai 2016, 05:10am

Publié par Grégoire.

Comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.


Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre. On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé. Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.
Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.

 

Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.

Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait sous les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles  et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

Georges Séféris, extrait de Cahiers d’Études 

[Stratis le marin décrit un homme]

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Exiland

19 Mai 2016, 05:13am

Publié par Grégoire.

Ce peuple Sahraoui a quelque chose de biblique. Treize d'entre eux sont en grève de la faim depuis le 1er mars dans les prisons marocaines....  Près de cent cinquante mille vivent dans des camps en plein désert depuis 40 ans et environ autant, restés au Sahara Occidental souffrent d'être la dernière colonie d'Afrique.

Ce peuple Sahraoui a quelque chose de biblique. Treize d'entre eux sont en grève de la faim depuis le 1er mars dans les prisons marocaines.... Près de cent cinquante mille vivent dans des camps en plein désert depuis 40 ans et environ autant, restés au Sahara Occidental souffrent d'être la dernière colonie d'Afrique.

 

Seuls ses yeux dévorent son visage. Le reste de son corps n’a pas vraiment l’occasion de dévorer quoique ce soit. Ce petit garçon de cinq ans en parait à peine trois ; ce que les pédiatres appellent ici sans rire « un retard de croissance harmonieuse ». A ses côtés, sa maman, née elle aussi dans les camps,rongée d’anémie, en attendant qu’un diabète ou un cancer ne viennent squatter « une avance de vieillesse inattendue ».

Sur une table ronde de plastique toute juste assez grande pour passer l’encadrement de porte sans porte, une coupelle est devenue enclos . « 3 vaches qui rit » y pataugent dans un peu d’huile, attendant d’être attrapées dans leur minuscule coral par quelques bouts de pain.

La jeune future vieille femme Sahraouie me tend un petit saladier rempli de lait humanitaire reconstitué. Excédent d’un autre continent, le lait de chamelle local étant devenu hors de portée...A quand leur nécessaire en place de notre excédent ? Je l’incline à peine, mouillant par plaisir le dessus de ma lèvre supérieure. Face à moi, descendant le rebord opposé, une mouche effrontée, boit, avec la même délectation.

Dehors le vent de sable s’est transformé en tempête orangée. Les tôles inquiètes tremblent sur le toit et , forçant l’hospitalité, une part fatiguée de sable se pose, drapée sur le sol. Nous nous réfugions dans la pièce la plus petite, celle qui sert de remise à quelques valises qui rêvent d’être faites depuis 40 ans.

Sur le plateau où le sable finit par s’inviter, Raïbi prépare le thé. En un étrange défilé, six verres à thé martellent le plateau transformé en Hamada, peu à peu emplis de mousse comme d’un éphémère espoir. En ce jour du quarantième anniversaire de la république Sahraouie, réfugiée dans cette toute petite pièce au milieu du Sahara, exilée dans la tempête, une jeune femme perdue dans ses songes et au milieu des valises fredonne un vieux chant Sahraoui à son fils endormi. Un vieux chant qui parle d’un pays volé. 

Les rêves se transmettent malgré tout en milieu hostile, devenant alors actes de résistance…

Jean-François Debargue
Ferme de l'Eglise 14100 St Pierre des Ifs, France

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Le réel n’entre que pour peu dans nos vies

18 Mai 2016, 08:34am

Publié par Grégoire.

Le réel n’entre que pour peu dans nos vies

 

" Nous sommes devant la vie comme devant un messager qui frapperait chaque matin à notre porte. Nous l’invitons à entrer, nous le faisons asseoir et nous commençons à lui confier nos espérances et à lui faire part de nos plaintes, avant de lui proposer de partager notre repas et de nouveau la litanie des plaintes, le bavardage des espérances, à présent c’est le soir, nous le raccompagnons à la porte et nous le saluons sans avoir pensé une seconde à lire cette lettre qu’il agitait tout ce temps sous nos yeux...

Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires – ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main – avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent.

Nous envoyons notre ombre en ambassade, loin devant nous. Nous la regardons parler à d’autres ombres, leur serrer la main et parfois se battre avec elles. Nous regardons tout ça de loin et le réel n’entre que pour peu dans nos vies – dans l’effraction d’une joie ou d’une douleur auxquelles nous commençons par refuser de croire."

C.B L'éloignement du monde.

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Il faut beaucoup de souvenirs pour faire une expérience

17 Mai 2016, 05:33am

Publié par Grégoire.

Il faut beaucoup de souvenirs pour faire une expérience

 

On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences.

Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.

Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.

Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge.

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L'homme joie...

15 Mai 2016, 05:22am

Publié par Grégoire.

L'homme joie...

Lorsque je dis que la parole est le cœur, je parle de quelque chose de rude, de cette partie la plus dure de la vie que parfois seul le jet de la mort vient ouvrir. Je fais simplement le pari qu’il peut s’ouvrir avant : dans la façon que nous avons de parler les uns avec les autres, de se réjouir d’être en face les uns des autres, d’aimer les choses qui sont belles et bonnes, et vivantes et qui pour une fois ne nous parle pas d’économie ou du devenir terrible de ce monde dans lequel je suis comme vous embarquez.

Ce que j’entends par Homme-Joie, c’est notre capacité à chacun à être traversé par quelque chose dont nous ne sommes pas les possesseurs, dont nous ne sommes même pas la cause. C’est comme un courant d’air qui advient, quelqu’un a oublié de fermer la porte ou un visage a brisé la fenêtre. C’est juste cet air qui rentre, ce fracas silencieux en nous. C’est tout simplement la vie surprise à nouveau à son point de naissance quel que soit l’âge que l’on a. J’ai vu passé dans les yeux de mon père, vieil homme, des lumières de jeunesse incroyable. L’Homme joie n’a pas d’âge, pas de lieu, pas de nom propre. C’est juste notre capacité à ressentir un peu plus loin que nous.

Christian Bobin.

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La vie...?

13 Mai 2016, 05:17am

Publié par Grégoire.

La vie...?

 

Ce que j’appelle la vie, c’est le surgissement de quelqu’un ou de quelque chose dans une parole, dans un geste ou dans un état amoureux, comme un état de baptême pour les chairs et la pensée, comme un état de résurrection aussi. C’est ce que j’ai cherché dans les livres et que je continue de chercher. Mais j’ai compris que cela peut se trouver n’importe où… Mes écoles de vie sont devenues multiples : les fleurs, les animaux, les nuages, les morts aussi et puis bien sûr les livres.

Christian Bobin.

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Pourquoi vouloir plus que la stupéfiante lumière des jours sans histoire ?

12 Mai 2016, 10:58am

Publié par Grégoire.

Pourquoi vouloir plus que la stupéfiante lumière des jours sans histoire ?

" Dans  ces années-là,  ma  mère  faisait  des  travaux de couture  pour compléter les ressources familiales. Des dames venaient à la maison lui apporter  des tissus dont  elles lui demandaient d'extraire, comme si elles y eussent été déjà en creux, des robes pour un mariage ou une fête quelconque. Je regardais, fasciné, les doigts ailés de ma mère passer l'aiguille  dans la soie colorée et je voyais la robe désirée apparaître peu à peu, comme l'enveloppe d'une montgolfière que l'air chaud  commence à tendre  et à élever contre  un ciel jeune. Je rêvais sur ces robes, sur celles qui les porteraient et plus encore sur ma mère et son visage éclairé par son souci de bien faire comme par un chandelier  d'or. À l'instant où ma mère, en le pinçant  entre ses lèvres, humidifiait le fil de coton pour le faire pénétrer  plus aisément dans le chas  de  l'aiguille,  à cet  instant-là je savais que tout avait un sens et que l'univers,  avec son infini d'étoiles  éparpillées dans la nuit,  prenait  comme repère, comme  centre et comme  axe, les lèvres légèrement blanchies de ma mère et le minuscule lézard  argenté   de  l'aiguille,   vibrant   entre   ses doigts. Ce n'est pas Dieu qui est au centre de l'univers et ce n'est pas nous non plus. Ce sont seulement  nos gestes quand ils sont appliqués  au simple et à l'utile. Ma mère m'avait  ainsi donné à son insu mes premiers cours de théologie, et les diamants que, devenu adulte, j'extrayais des livres profonds, la contemplation d'une  femme à son ouvrage  quotidien me les avait déjà offerts. Mon père aussi, par l'égalité de son humeur, m'apprenait quelque  chose  du  ciel. J'aimais  le voir faire la vaisselle et, le soir, passant lentement sa  main sur chaque  assiette  de  porcelaine   à petites fleurs, rutilante  sous  l'eau chaude et claire, l'entendre dire : « C'est  comme si je pas­sais la main sur la journée.  »                                             

Le visage d'une  mère est pour l'enfant son premier livre d’images. Ma mère avait un visage de bon  pain et j'aimais, quand  elle me soulevait de terre et me portait à la hauteur de ses yeux, tapoter de mes doigts boudinés de garçon de trois ans la mie de ses joues claires. Un peu plus tard, quand je commençai  à écrire, vers six ou sept ans, je m'amusai  à dessiner de mes doigts quelques mots sur ses joues. Elle fermait les yeux, me laissait faire puis, sans jamais se tromper,  disait à voix haute le mot que je venais d'appuyer sur sa chair : eau, feu, terre, lune. Ainsi, celle dont la patience m'instruisait sur  l'éternel  était-elle  devenue  ma  première page blanche."

Christian Bobin, Louise Amour.

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Parler c'est... chercher

11 Mai 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

Parler c'est... chercher

 

Parler donc est difficile, si c’est chercher… chercher quoi ?
Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,
si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable…

 

Si c’est porter un masque plus vrai que son visage
pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue
avec les autres, qui sont morts, lointains ou endormis
encore, et qu’à peine soulèvent de leur couche cette rumeur,
ces premiers pas trébuchants, ces feux timides
— nos paroles :
bruissement du tambour pour peu que l’effleure le doigt
inconnu…

 

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls :
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. À présent,
habille-toi d’une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

 

Si tu avais moins peur,
tu ne ferais plus d’ombre sur tes pas.

 

Philippe Jaccottet, Parler, Chants d’en bas

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L'Adversaire.

9 Mai 2016, 05:05am

Publié par Grégoire.

Satan, en hébreu, veut dire l'adversaire. Au terme du livre, Emmanuel Carrère se demande «est-ce que ce n'est pas encore l'adversaire qui le trompe?»

Satan, en hébreu, veut dire l'adversaire. Au terme du livre, Emmanuel Carrère se demande «est-ce que ce n'est pas encore l'adversaire qui le trompe?»

 

« Il a trouvé un refuge, c'est l'amour du christ, qui n'a jamais caché être venu pour les gens comme lui : percepteurs collabo, psychopathes, pédophiles, chauffards qui prennent la fuite, types qui parlent tout seul dans la rue, alcooliques, clochards, skinheads capables de foutre le feu à un clochard, bourreaux d'enfants, enfants martyrs qui devenus adultes martyrisent leurs enfants à leur tour… Je sais qu'il est scandaleux de mélanger bourreaux et martyrs mais il est essentiel d'entendre que les brebis du christ, ce sont les deux, bourreaux autant que victimes, ses clients ce ne sont pas seulement les humbles - si digne d’estime- mais aussi, mais surtout ceux qu'on hait et méprise, ceux qui se haïssent et se méprisent eux même et qui ont de bonnes raisons pour cela »

Emmanuel Carrere, l’Adversaire.

 

Le soir du 8 janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine sa femme. Le lendemain matin, il abat leurs deux enfants de sept et cinq ans avec une carabine. Et s'en va tuer ses parents, à une centaine de kilomètres de là. De retour chez lui, il avale des barbituriques, périmés. Jean-Claude Romand survit. L'enquête démontre rapidement que la vie qu'il menait depuis dix-huit ans n'était qu'un mensonge. On le croyait médecin, chercheur à l'OMS. En vérité, il avait arrêté ses études de médecine à la fin de la deuxième année. Et il passait ses journées à errer au hasard des routes, des parkings, des hôtels, des cafés. Existence clandestine parfaitement vide et blanche. Il avait fait vivre sa femme et ses enfants en escroquant ses parents, ses beaux-parents, sa maîtresse et autres proches. Surcroît d'ignominie dans l'imposture, il a fourni à prix d'or de faux médicaments anticancéreux. Trois ans après les faits, procès en cour d'assises. Condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité. Prisonnier modèle, Jean-Claude Romand se dit habité par une foi chrétienne intense, du meilleur effet sur ses visiteurs de prison. Il a maintenant 45 ans. Il est détenu à Châteauroux. 

 

Dans quelles circonstances avez-vous décidé de consacrer un livre à cette affaire?

Emmanuel Carrère. J'avais lu cette histoire avec une espèce de sidération. J'ai su tout de suite que j'avais envie d'écrire quelque chose là-dessus. J'ai été tellement sidéré que j'ai même eu la tentation de me transformer en journaliste de fait divers, c'est-à-dire de foncer sur place. A ce moment-là, il y avait pour moi un modèle. 

 

De sang-froid de Truman Capote?

E.C. Un livre que j'admire énormément. Quand il est tombé sur un fait divers analogue, Capote a quitté New York, a rejoint le lieu des crimes, le Kansas, deux jours après les faits et y est resté pendant plusieurs années. Moi, je n'ai pas bougé. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas l'information extérieure que je pouvais pêcher en faisant l'enquêteur. Cette affaire me travaillait à cause de la part d'imposture qui existe en nous et qui ne prend que très rarement des proportions aussi démesurées, tragiques, monstrueuses. Il y a, en chacun de nous, un décalage entre l'image qu'il donne, qu'il souhaite donner aux autres, et ce qu'il sait qu'il est lui-même, quand il se retourne dans son lit sans arriver à s'endormir. Le rapport entre ces deux hommes-là, c'était ce qui m'attirait. J'y voyais l'occasion d'en parler sous la forme de la tragédie, pas de la chronique intimiste. Sur le moment, je ne me disais pas cela de façon aussi précise et articulée. Je ne savais pas ce que je voulais faire. Mais ça me trottait dans la tête. Alors, j'ai fait un pas dont les conséquences ont été énormes pour la suite de ce livre. 

 

Un pas, c'est-à-dire?

 

E.C. Si je voulais m'attaquer à cette histoire, j'étais obligé de prendre contact avec Jean-Claude Romand. Je lui ai écrit une lettre qui m'a vraiment coûté beaucoup d'effort, de brouillons, et à laquelle il n'a pas répondu. Je m'étais dit que s'il ne me répondait pas, j'étais libre, je faisais ce que je voulais de cette histoire. Le temps passant, j'ai constaté que je ne recevais toujours rien. J'ai relancé son avocat par l'entremise de qui j'avais écrit. Il m'a envoyé paître tout bonnement. J'ai considéré que c'était une fin de non-recevoir. Je me suis orienté vers une forme très romanesque et librement inspirée. Je tournais autour d'une image qui était celle d'un homme qui marchait dans la neige. Une phrase m'avait aimanté dans l'un des articles de Libération, qui se terminait par: «Et il allait marcher seul dans les forêts du Jura.» Pour moi, l'image centrale c'était ce type qui passait ses journées, années après années, à marcher dans les forêts. En fait, je crois qu'il passait beaucoup plus de temps à traîner dans les librairies, sur les autoroutes ou dans les cafétérias. A partir de cette image de l'homme qui marchait dans la forêt s'est construit quelque chose qui, tout à coup, est sorti un an après et qui devint un roman, La classe de neige. 

 

La classe de neige n'est née d'aucun fait divers précis?

 

E.C. Aucun. Hélas, les histoires de crimes sur des enfants existent. C'était une espèce de brouet qui s'est fait tout seul. J'ai écrit ce livre très vite sans très bien savoir ce que je faisais, avec une part d'inconscient sans doute. Quand il a paru, je ne pensais plus du tout à l'affaire Romand. Et j'avais l'impression que ce qui m'avait intéressé dans ces crimes s'y trouvait. Donc c'était fini. Le livre a eu du succès. Et un jour j'ai reçu une lettre de Romand. Il avait lu le livre et, deux ans après ma propre lettre, il me répondait pour me dire que si j'étais toujours intéressé pour écrire sur son histoire, il était partant. Cela a été très perturbant, parce que je m'étais éloigné de cette histoire. J'ai répondu à Romand sans m'engager. Peu à peu, on a entretenu une correspondance. Je n'osais pas aborder l'affaire, j'avais l'impression que lui non plus. Il racontait sa vie en prison. Et puis il est venu à parler de sa foi. C'est clairement ce qui le soutient et qui donne sens - je ne sais pas lequel - à la seconde partie de sa vie. C'est aussi pour moi une des énigmes de ce livre. Il s'est mis à m'en parler assez librement. Petit à petit, l'envie d'écrire sur ce sujet m'est revenue. 

 

Il vous a demandé si vous étiez croyant vous-même?

 

E.C. Oui. Je lui ai répondu par l'affirmative, pas du tout hypocritement, mais dans une sorte d'incertitude totale. Je me sens agnostique, au sens le plus littéral du terme. Ce principe d'incertitude est pour moi une sorte de moteur dans la vie et même dans mes livres. On ne peut savoir quelle est la vérité. Kafka avait cette phrase magnifique: «Je suis très ignorant, la vérité n'en existe pas moins.» Me rapprochant de lui et de son histoire, j'ai éprouvé un désir d'être un peu croyant. 

 

L'aviez-vous jamais été?

 

E.C. Disons que je m'étais beaucoup posé la question. J'ai lu beaucoup d'auteurs mystiques. Mais, à ce moment, j'ai eu une volonté d'être croyant, voire même chrétien, comme si c'était la seule façon d'approcher d'une telle monstruosité. Comme si vous étiez dans un tunnel, et que vous ne puissiez imaginer qu'il y ait au bout une petite lumière qui indiquerait une sortie. Il y a eu pour moi un minipari pascalien et une sorte de viatique pour approcher de ce drame. 

 

Vous n'avez jamais abordé l'affaire?

 

E.C. Je n'ai jamais pensé une seconde que Romand me dirait à moi, entre quatre yeux, ou m'écrirait des choses qui ne figureraient pas dans le dossier d'instruction. Il a été interrogé pendant deux cent cinquante heures. Son procès a duré une dizaine de jours d'une intensité sidérante. Toute l'information nécessaire s'y trouvait, il ne pouvait rien ajouter. J'ai toujours pensé que Romand essayait de dire la vérité sans dissimulation au juge d'instruction comme à la présidente du tribunal. Son problème était de se la dire à lui-même. L'accès à sa propre vérité lui était impossible. Je n'avais pas l'impression qu'il pouvait exister une sorte de double fond que j'aurais fouillé en ayant sa confiance. Cela m'a été confirmé quand j'ai assisté au procès qui a été d'une grande tenue. J'ai été très frappé par la qualité humaine des chroniqueurs judiciaires. Dans ce procès, les faits étaient établis et avoués. Vu leur gravité, il était clair que la peine serait très lourde. L'enjeu était uniquement humain. On essayait de comprendre ce qui pouvait être compris. Presque tous les acteurs du procès - de l'accusé au juge en passant par les avocats, l'avocat général - s'y sont essayés. 

 

Avez-vous pris des notes pendant le procès?

 

E.C. J'ai rempli des carnets complets. Puis j'ai entamé un récit objectif. Mais j'avais des problèmes de points de vue. Je suis donc retourné sur les lieux. Je ne me suis pas livré à un énorme travail d'enquête comme l'avait fait Capote. J'ai rencontré un ami proche de Romand, que j'appelle Luc dans le livre, et j'ai essayé d'écrire de son point de vue. Il me paraissait presque obscène d'entrer dans le personnage de Romand. J'ai abordé le drame de biais en me posant la question: «Et si, un jour, mon meilleur ami apprenait que j'ai tué toute ma famille et que je lui ai menti, depuis toujours, que se passerait-il?» Je tenais une voie. Finalement, ce qui occupe maintenant une quinzaine de pages au début du livre en faisait alors une cinquantaine. Coincé à nouveau, j'ai fait une pause. Travailler sur une telle histoire est éprouvant. Je me demandais ce qu'il y avait de tordu dans ma tête pour que je m'y intéresse tellement. Sur ce point, les réactions des lecteurs me rassurent en me prouvant que cela touche quelque chose d'universel et ne vient pas d'une fascination morbide personnelle. 

 

Vous aviez donc renoncé...

E.C. Il s'est passé encore deux années pendant lesquelles j'ai continué à correspondre avec Romand, de façon plus sporadique. J'ai vraiment freiné des quatre fers pour ne pas écrire ce livre. Mais j'ai ressenti que si je ne l'écrivais pas, je n'écrirais plus rien d'autre. J'ai choisi alors une méthode plus minimaliste. Profil bas, n'essayons pas de faire un bel objet littéraire. Oublions Truman Capote et son roman symphonique de l'Amérique moderne. Faisons court avec le sérieux du journaliste de la façon la plus neutre possible. Mais cela coinçait encore. A l'automne 1998, j'ai enfin compris une chose d'une simplicité totale: je devais écrire à la première personne. Or, je n'ai jamais écrit à la première personne. «Je» m'est assez difficile. A partir du moment où le «je» est venu, dès la première phrase, le reste a suivi. Il y avait le travail antérieur - ces centaines de pages écrites. L'histoire, je l'avais prise par tous les bouts. J'ai reconstitué chronologiquement mon rapport avec cette histoire et j'ai écrit ce que je ressentais. Mais, pour moi, ce n'était pas un roman. 

 

Plutôt un récit?

 

E.C. Un rapport. Philip K. Dick disait - lui qui écrivait la science-fiction la plus échevelée - que ses livres n'étaient pas vraiment des romans, mais des rapports. J'avais la même impression. En deux mois, je suis arrivé au bout de mon livre. Je l'ai apporté à mon éditeur qui en a programmé la publication pour le printemps dernier. Au début de l'année, j'ai paniqué, j'ai eu l'impression qu'il y avait en lui quelque chose de radioactif. J'ai retiré le livre à l'éditeur. A commencé une période de dépression. J'avais l'impression d'avoir fait quelque chose de mal. Il me semblait que j'avouais une fascination et une affinité absolument monstrueuses. Durant l'année, un travail intérieur s'est fait. J'ai compris que cette fascination, tout le monde l'éprouvait. Peu à peu, le sentiment de malaise et de culpabilité s'est dissipé. De la honte je suis passé à la fierté. Comme une victoire. Sept ans à ramer, pour arriver enfin à quelque chose qui a une valeur pour autrui. 

 

Comment est venu le choix du titre, L'adversaire?

 

E.C. D'une lecture de la Bible qui était liée à mon interrogation religieuse. Dans la Bible, il y a ce qu'on appelle le satan, en hébreu. Ce n'est pas, comme Belzébuth ou Lucifer, un nom propre, mais un nom commun. La définition terminale du diable, c'est le menteur. Il va de soi que l' «adversaire» n'est pas Jean-Claude Romand. Mais j'ai l'impression que c'est à cet adversaire que lui, sous une forme paroxystique et atroce, a été confronté toute sa vie. Et c'est à lui que je me suis senti confronté pendant tout ce travail. Et que le lecteur, à son tour, est confronté. On peut aussi le considérer comme une instance psychique et non religieuse. C'est ce qui, en nous, ment. 

 

Pendant le procès, des journalistes présentaient Romand comme le «démon». Vous, vous voyez en lui un «damné»?

 

E.C. Oui, j'avais l'impression que l'adversaire, c'était ce qui était en lui et qui, à un moment, a bouffé et remplacé cet homme. J'ai l'impression que, dans cette arène psychique qui existe en lui, se déroule un combat perpétuel. Pour le pauvre bonhomme qu'est Jean-Claude Romand, toute la vie a été une défaite dans ce combat. 

 

A-t-il lu le livre?

 

E.C. Quand finalement j'ai pris la décision de le publier, je lui ai donné à lire les épreuves. Je lui avais expliqué que je ne lui accordais aucun droit de regard. Je les lui donnais par scrupule, mais c'était assez cruel parce qu'il ne pouvait rien changer. J'ai eu des échos de sa lecture par cette visiteuse de prison dont il est question dans le livre. Elle m'a dit qu'il était bouleversé. Mais ce qui le faisait souffrir, ce n'est pas tant de voir sa vie étalée - elle l'a été au procès - que ma position agnostique. Cette foi dont j'ai tâché de m'approcher au maximum, que j'ai essayé, presque, de partager. Contrairement à son attente, le livre n'explique pas «Voilà, Jean-Claude Romand a commis des crimes épouvantables et maintenant il est sur la voie de la Rédemption». Simplement, il donne voix aux deux points de vue. Celui de ses amis visiteurs de prison qui le voient comme quelqu'un qui vit une expérience spirituelle intense, et celui de la journaliste de Libération qui parle de la «dernière des saloperies» à propos de la faculté qu'a Romand de se réfugier dans la foi. Romand aurait aimé que je me rallie au premier jugement... 

 

Donc, vous ne tranchez pas...

E.C. Dans les rapports sur Romand, un psychiatre disait, à propos de sa foi, qu'on ne pouvait être qu'agnostique. C'est mon point de vue. Il y a deux questions emboîtées. La première est celle de l'existence de Dieu. La seconde, si Dieu existe, est de savoir si c'est à Lui que Romand a affaire ou si c'est toujours à l' «adversaire» qui prend le masque de Dieu? C'est la question que je pose à la dernière page, et c'est le c?ur du livre. 

 

A propos de cet adversaire, le lecteur pourrait vous prendre pour un héritier de Bernanos, de Julien Green, de tous ceux qui croient à la présence réelle du diable.

E.C. A ça je ne crois pas. Mais tout de même, que quelque chose en nous soit ce qu'on appelait le diable, une telle histoire me paraît le prouver. Mais, la différence entre croire au diable comme incarnation réelle et y croire comme instance psychique existant en chacun ne me paraît pas si énorme. Sans doute parce que mon point de vue n'est pas religieux. 

 

Il y a des «monstres» dans vos précédents livres. Il est question de Frankenstein dans Bravoure. Et puis il y a La classe de neige...

E.C. Effectivement, dans La classe de neige, le père était un monstre. Il y a un rapport très intime entre ce livre et L'adversaire. J'ai écrit La classe de neige après un premier abandon de l'affaire Romand en y intégrant l'image essentielle qu'avait fait naître sa personnalité. Mais ensuite Romand m'a dit qu'il avait l'impression que La classe de neige était un récit de son enfance. Pas littéral, mais qui le touchait de près. En sorte que j'ai souvent pensé au personnage de L'adversaire comme s'il était un peu l'enfant de La classe de neige grandi. Quelqu'un de replié depuis longtemps dans une espèce d'autisme, enfermé en soi. 

 

Vous rappelez que, dans la famille de Romand, le mensonge était banni et qu'en même temps on lui apprenait à mentir pour ne pas faire de peine à sa maman.

E.C. C'est une chose qui est apparue clairement pendant le procès. Ces pratiques de pieux mensonges étaient très troublantes. Il ne fallait pas faire de peine, pas se vanter. Il ne fallait jamais mentir et à chaque moment on vous enseignait à mentir. Cela paraît exagéré, la façon dont un petit mensonge de base produit cet engrenage qui dure dix-huit ans et aboutit au drame. Autre chose m'hypnotisait dans cette histoire. Quand on s'est aperçu qu'il menait une double vie, que l'autre «vie» était vide. C'est sur ce vide-là que j'avais envie d'écrire, sur ce qui pouvait tourner dans sa tête pendant les journées passées sur des parkings d'autoroute. J'ai essayé d'encadrer ce vide pour que le lecteur perçoive intimement ce que c'était que de vivre dans ce monde vide et blanc. 

 

A propos de vide, ce qui frappe, c'est qu'on a fouillé sa vie sous tous ses aspects, sauf sa vie sexuelle. Vous dites que les psychiatres n'ont pas beaucoup exploré ce domaine, et qu'il y a de grands blancs.

E.C. On n'en a pas parlé du tout. De toute évidence, il n'avait pas une sexualité heureuse et épanouie. 

 

C'était un homme non touché, non caressé. A la fin, il allait voir des masseuses pour enfin avoir un corps.

E.C. Oui, il allait dans des salons de massage et il avait l'impression d'exister un peu. 

 

Dans la littérature française, beaucoup de grands écrivains ont rapporté des faits divers, relaté des procès. Pour ce siècle, je pense à Gide, à Mauriac, à Jouhandeau. Mais votre livre n'est-il pas un «objet littéraire» d'un genre nouveau en France?

 

E.C. Je ne sais pas. Tous les romans s'inspirent de quelque chose. Le Rouge et le Noir ou Madame Bovary ont été inspirés par des faits divers. J'ai lu les livres de Gide dans la collection «Ne jugez pas» comme La séquestrée de Poitiers, que je trouve remarquables. Mais pour Gide, Mauriac et les autres, ces ?uvres n'étaient pas centrales dans leur travail. Alors que, pour moi, c'est un investissement littéraire total. 

 

Est-ce que, à un moment dans votre vie, vous avez eu peur du diable? Dans des cauchemars, d'une présence du malin?

 

E.C. Je ne crois pas. Cette figure du diable, à laquelle Bernanos et Julien Green croyaient dur comme fer, n'est pas mon affaire. Je redoute ce qui, dans l'esprit de chacun d'entre nous, est le diable ou le menteur. 

 

Quand vous étiez enfant, quelle forme prenait la peur? Qu'est-ce qui vous terrifiait, vous angoissait, qui était extérieur à vous et en même temps en vous?

 

E.C. J'ai du mal à me rappeler ces peurs, parce que j'ai l'impression que je leur ai donné très tôt une représentation en lisant ces récits fantastiques dont La classe de neige est tellement colorée, tous ces récits d'épouvante qui permettent à la fois de nommer, d'apprivoiser ses peurs et de leur donner des visages. Le propre de la peur, c'est l'absence de visages, on ne sait pas de quoi on a peur. Justement les histoires d'épouvante permettent d'avoir peur de quelque chose. 

 

On comprend les difficultés morales, psychologiques que vous avez surmontées... Mais du point de vue littéraire?

 

E.C. J'ai veillé à ce que cela soit écrit le plus simplement possible. Il y a eu un travail constant de resserrement. Je crois que c'est le livre pour lequel j'ai eu le plus de jeux d'épreuves: quatre au lieu des deux habituels. Mon écriture tend au dépouillement. Les phrases doivent être conductrices d'électricité. Plus elles sont simples, plus le courant passe. Ce n'est pas une règle générale. Juste ma pratique personnelle. 

 

Simenon compte-t-il pour vous?

E.C. Oui. J'ai adapté plusieurs de ses romans à l'écran. C'était une expérience très troublante. A la première lecture on se dit que le boulot est fait. Tout y est. Et dès qu'on commence à regarder de plus près, on s'aperçoit qu'il n'y a rien. Son écriture est comme une savonnette, extraordinairement virtuose et vicieuse, mais ça se barre de partout. Il y a en elle quelque chose de fuyant et de tordu. 

 

Les derniers mots du livre sont «crime» et «prière». «Prière» est aussi à prendre au sens non religieux?

E.C. La possibilité d'échapper à la culpabilité d'écrire cette histoire était d'imaginer une porte de sortie. Une rédemption. On n'est pas forcé de voir cela de façon religieuse, dogmatique, mais malgré tout, dès qu'il est question de rédemption et de prière, c'est religieux. Le récit raconte quelque chose qui est arrivé à un être humain et parle à d'autres êtres humains. 

 

Ce qui est frappant aussi, c'est l'incroyable légèreté de vivre qu'il semble avoir en prison, son idylle avec l'ancienne directrice d'école. La vie recommence fraîche et joyeuse. Les poèmes qu'il envoie à cette femme sont extraordinaires...

E.C. C'est très troublant. Ce sont des choses à mettre à son crédit. Cela a été dit au procès, et fait partie de l'histoire. 

 

Pour sa défense, on peut dire qu'il a voulu tuer les siens pour leur épargner le malheur d'être pauvres, à la rue...

E.C. Non, pas le malheur d'être pauvres. Il se figurait que savoir la vérité sur lui leur serait intolérable. Il préférait les savoir morts que de les savoir détruits par cette vérité. 

 

Et tout de même pauvres! Tout l'argent des beaux-parents, des parents, avait été dépensé. A la rue, sans logis, sans rien.

E.C. C'est tout ce qu'on appelle, en termes de taxinomie psychiatrique, les crimes altruistes. Il a tué les personnes qu'il aimait le plus au monde. 

 

Pour les protéger du malheur...

E.C. Et de la vérité sur lui. Pour se protéger de leurs regards sur lui. 

 

Autre chose inouïe: il n'a pas eu à se cacher. Il n'a pas eu à monter des plans. Personne ne s'intéressait à lui au point de vérifier ses dires.

E.C. Il n'y a effectivement pas eu de plan machiavélique. Tout s'est passé au jour le jour. Il était à la merci du premier coup de fil. Et, en dix-huit ans, ce coup de fil n'a jamais eu lieu. C'est sidérant. 

 

Dès sa jeunesse, il n'était vraiment nécessaire à personne. Il était là, on était heureux de le voir; il n'était pas là, on se passait de lui.

E.C. En même temps, il était très aimé de ses parents. C'est quand même une histoire de grande solitude, avant et après le drame. 

 

Jeune homme, il avait fait semblant d'être agressé, avec sa voiture, et il était rentré blessé pour avoir des choses à dire à sa bande de copains.

E.C. Oui. Pour se rendre intéressant, comme on dit des enfants. Il avait des comportements très enfantins. 

 

Dans votre vie d'écrivain, quelle place maintenant tient ce livre à vos propres yeux?

 

E.C. J'ai la conviction que ce livre met fin à un cycle. Ma fascination pour la folie, la perte de l'identité, le mensonge, c'est fini. L'adversaire est à la fois une espèce de pré- et de post-scriptum à La classe de neige. Pour moi, ce sont des livres jumeaux. L'un exploite l'imagination littéraire, l'autre l'exactitude du document. Je sais qu'autre chose va venir, je ne sais pas quand, je ne sais pas quoi. Je ne peux pas aller plus loin. Cela ne veut pas dire que je me mette à la comédie légère, mais je crois que je peux faire des livres plus ouverts, qui ne soient plus des livres d'enfermement. Mais je ne suis pas pressé.

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« Je rêve d’un nouvel humanisme européen »

8 Mai 2016, 07:45am

Publié par Grégoire.

« Je rêve d’un nouvel humanisme européen »

La créativité, le génie, la capacité de se relever et de sortir de ses propres limites caractérisent
l’âme de l’Europe. Au siècle dernier, elle a témoigné à l’humanité qu’un nouveau départ était possible : après des années de conflits tragiques, qui ont abouti à la plus terrible guerre dont on se souvienne, est apparue dans l’histoire, par la grâce de Dieu, une nouveauté sans précédent. Les cendres des décombres n’ont pas pu éteindre l’espérance et la recherche de l’autre, qui brûlaient dans le cœur des Pères fondateurs du projet européen. Ils ont jeté les fondations d’un rempart de paix, d’un édifice construit par des États qui ne s’étaient pas unis de force, mais par un choix libre du bien commun, en renonçant pour toujours à s’affronter. L’Europe, après tant de divisions, s’est finalement retrouvée elle-même et a commencé à édifier sa maison.

Cette « famille de peuples » (1), admirablement agrandie entre-temps, dernièrement semble moins sentir comme siens les murs de la maison commune, érigés parfois en s’éloignant du judicieux projet conçu par les Pères. Cette atmosphère de nouveauté, cet ardent désir de construire l’unité paraissent de plus en plus éteints : nous, les enfants de ce rêve, nous sommes tentés de céder à nos égoïsmes, en ayant en vue notre propre intérêt et en pensant construire des enclos particuliers. Cependant, je suis convaincu que la résignation et la fatigue ne font pas partie de l’âme de l’Europe et qu’également « les difficultés peuvent devenir des promotrices puissantes d’unité » (2).

Au Parlement européen, je me suis permis de parler d’une Europe grand-mère. Je disais aux
Eurodéputés qu’en bien des endroits grandissait l’impression générale d’une Europe fatiguée et vieillie, stérile et sans vitalité, où les grands idéaux qui ont inspiré l’Europe semblent avoir perdu leur force attractive ; une Europe en déclin qui semble avoir perdu sa capacité génératrice et créative. Une Europe tentée de vouloir assurer et dominer des espaces plutôt que de créer des processus d’inclusion et de transformation : une Europe qui est en train de “se retrancher” au lieu de privilégier des actions qui promeuvent de nouveaux dynamismes dans la société ; des dynamismes capables d’impliquer et de mettre en mouvement tous les acteurs sociaux (groupes et personnes) dans la recherche de solutions nouvelles aux problèmes actuels, qui portent du fruit dans d’importants événements historiques ; une Europe qui, loin de protéger les espaces, devienne une mère génératrice de processus (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 223).

Que t’est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la
liberté ? Que t’est-il arrivé, Europe terre de poètes, de philosophes, d’artistes, de musiciens, d’hommes de lettres ? Que t’est-il arrivé, Europe mère de peuples et de nations, mère de grands hommes et de grandes femmes qui ont su défendre et donner leur vie pour la dignité de leurs frères ? L’écrivain Elie Wiesel, survivant des camps d’extermination nazis, disait qu’il est capital aujourd’hui de réaliser une “transfusion de mémoire”. Il est nécessaire de “faire mémoire”, de prendre un peu de distance par rapport au présent pour écouter la voix de nos ancêtres. Non seulement la mémoire nous permettra de ne pas commettre les mêmes erreurs du passé (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 108), mais aussi elle nous donnera accès à ces acquis qui ont aidé nos peuples à traverser, avec un esprit positif, les carrefours historiques qu’ils trouvaient marchant. La transfusion de la mémoire nous libère de cette tendance actuelle, souvent plus attrayante, de fabriquer en hâte sur les sables mouvants des résultats immédiats qui pourraient produire un gain « politique facile, rapide et éphémère, mais qui ne construisent pas la plénitude humaine » (ibid., n. 224).

À cette fin, cela nous fera du bien d’évoquer les Pères fondateurs de l’Europe. Ils ont su
chercher des routes alternatives, innovatrices dans un contexte marqué par les blessures de la guerre. Ils ont eu l’audace non seulement de rêver l’idée d’Europe, mais ils ont osé transformer radicalement les modèles qui ne provoquaient que violence et destruction. Ils ont osé chercher des solutions multilatérales aux problèmes qui peu à peu devenaient communs.
Robert Schuman, dans ce que beaucoup reconnaissent comme l’acte de naissance de la
première communauté européenne, a dit : « l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ».

À présent justement, dans notre monde divisé et blessé, il faut retourner à cette solidarité de fait, à la même générosité concrète qui a suivi le deuxième conflit mondial, parce que, – continuait Schuman – « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent » (4). Les projets des Pères fondateurs, hérauts de la paix et prophètes de l’avenir, ne sont pas dépassés : ils inspirent, aujourd’hui plus que jamais, à construire des ponts et à abattre des murs. Ils semblent exprimer une invitation angoissée à ne pas se contenter de retouches cosmétiques ou de compromis bancals pour corriger quelques traités, mais à poser courageusement de nouvelles bases, fortement enracinées ; comme l’affirmait Alcide De Gasperi, « tous également animés par le souci du bien commun de nos patries européennes, de notre Patrie l’Europe », recommencer, sans peur un « travail constructif qui exige tous nos efforts d’une coopération patiente et longue » (5).
Cette transfusion de la mémoire nous permet de nous inspirer du passé pour affronter avec
courage le complexe cadre multipolaire actuel, en acceptant avec détermination le défi d’« actualiser » l’idée de l’Europe. Une Europe capable de donner naissance à un nouvel humanisme fondé sur trois capacités : la capacité d’intégrer, la capacité de dialoguer et la capacité de générer.

Capacité d’intégrer

Erich Przywara, dans sa magnifique oeuvre « L’idée de l’Europe », nous invite à penser la ville
comme un lieu de cohabitation entre diverses instances et divers niveaux. Il connaissait cette tendance réductionniste qui habite chaque tentative de penser et de rêver le tissu social. La beauté enracinée dans beaucoup de nos villes est due au fait qu’elles ont réussi à conserver dans le temps les différences d’époques, de nations, de styles, de visions. Il suffit de regarder l’inestimable patrimoine culturel de Rome pour confirmer encore une fois que la richesse et la valeur d’un peuple s’enracine justement dans le fait de savoir articuler tous ces niveaux dans une saine cohabitation. Les réductionnismes et toutes les tentatives d’uniformisation, loin de générer des valeurs, condamnent nos peuples à une cruelle pauvreté : celle de l’exclusion. Et loin d’apporter grandeur, richesse et beauté, l’exclusion provoque la lâcheté, l’étroitesse et la brutalité. Loin de donner de la noblesse à l’esprit, ils lui apportent la mesquinerie.
Les racines de nos peuples, les racines de l’Europe se sont consolidées au cours de son histoire
du fait qu’elle a appris à intégrer dans une synthèse toujours neuve les cultures les plus diverses et sans lien apparent entre elles. L’identité européenne est, et a toujours été, une identité dynamique et multiculturelle. L’activité politique sait qu’elle a entre les mains cette tâche fondamentale et urgente. Nous savons que « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci », par conséquent, on devra toujours travailler pour « élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 235). Nous sommes invités à promouvoir une intégration qui trouve dans la solidarité la manière de faire les choses, la manière de construire l’histoire. Une solidarité qui ne peut jamais se confondre avec l’aumône, mais comme la création d’opportunités pour que tous les habitants de nos villes – et de tant d’autres villes – puissent mener leur vie avec dignité. Le temps nous enseigne que la seule insertion géographique des personnes ne suffit
pas, mais que le défi est celui d’une forte intégration culturelle.

Ainsi, la communauté des peuples européens pourra vaincre la tentation de se replier sur des
paradigmes unilatéraux et de s’aventurer dans des “colonisations idéologiques” ; elle redécouvrira plutôt la grandeur de l’âme européenne, née de la rencontre de civilisations et de peuples, plus vaste que les frontières actuelles de l’Union et appelée à devenir un modèle de nouvelles synthèses et de dialogue. Le visage de l’Europe ne se distingue pas, en effet, par l’opposition aux autres, mais par le fait de porter imprimés les traits de diverses cultures et la beauté de vaincre les fermetures. Sans cette capacité d’intégration, les paroles prononcées par Konrad Adenauer dans le passé résonneront aujourd’hui comme une prophétie de l’avenir : « L’avenir de l’Occident n’est pas tant menacé par la tension politique que par le danger de la massification, de l’uniformité de pensée et de sentiment ; bref, par tout le système de vie, de la fuite de responsabilité, avec l’unique préoccupation de son propre moi » (6).

Capacité de dialogue

S’il y a un mot que nous devons répéter jusqu’à nous en lasser, c’est celui-ci : dialogue. Nous
sommes invités à promouvoir une culture du dialogue en cherchant par tous les moyens à ouvrir des instances afin qu’il soit possible et que cela nous permette de reconstruire le tissu social. La culture du dialogue implique un apprentissage authentique, une ascèse qui nous aide à reconnaître l’autre comme un interlocuteur valable ; qui nous permette de regarder l’étranger, le migrant, celui qui appartient à une autre culture comme un sujet à écouter, considéré et apprécié. Il est urgent pour nous aujourd’hui d’impliquer tous les acteurs sociaux dans la promotion d’« une culture qui privilégie le dialogue comme forme de rencontre », en promouvant « la recherche de consensus et d’accords, mais sans la séparer de la préoccupation d’une société juste, capable de mémoire, et sans exclusions » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 239). La paix sera durable dans la mesure où nous armons nos enfants des armes du dialogue, dans la mesure où nous leur enseignons le bon combat de la rencontre et de la négociation. Ainsi, nous pourrons leur laisser en héritage une culture qui sait définir des stratégies non pas de mort mais de vie, non pas d’exclusion mais d’intégration.
Cette culture du dialogue, qui devrait être insérée dans tous les cursus scolaires comme axe transversal des disciplines, aidera à inculquer aux jeunes générations une manière de résoudre les conflits différente de celle à laquelle nous nous habituons. Aujourd’hui, il est urgent de pouvoir réaliser des “coalitions” non plus uniquement militaires ou économiques mais culturelles, éducatives, philosophiques, religieuses. Des coalitions qui mettent en évidence que, derrière beaucoup de conflits, le pouvoir de groupes économiques est souvent en jeu. Des coalitions capables de défendre le peuple de l’utilisation qu’on fait de lui à des fins impropres. Armons nos gens de la culture du dialogue et de la rencontre.


Capacité de générer
Le dialogue, et tout qu’il comporte, nous rappelle que personne ne peut se contenter d’être spectateur ni simple observateur. Tous, du plus petit au plus grand, sont des acteurs de la construction d’une société intégrée et réconciliée. Cette culture est possible si nous participons tous à son élaboration et à sa construction. La situation actuelle n’admet pas de simples observateurs des luttes d’autrui. Au contraire, c’est un appel fort à la responsabilité personnelle et sociale. En ce sens, nos jeunes ont un rôle prépondérant. Ils ne constituent pas l’avenir de nos peuples, mais ils sont le présent ; ils sont ceux qui, déjà par leurs rêves, par leur vie, sont en train de forger l’esprit européen. Nous ne pouvons pas penser l’avenir sans leur offrir une réelle participation comme agents de changement et de transformation. Nous ne pouvons pas imaginer l’Europe sans les rendre participants et protagonistes de ce rêve.
Ces derniers temps, j’ai réfléchi à cet aspect et je me suis demandé : comment pouvons-nous faire participer nos jeunes à cette construction lorsque nous les privons de travail ; de travaux dignes qui leur permettent de se développer grâce à leurs mains, grâce à leur intelligence et à leur énergie ? Comment voulons-nous leur reconnaître la valeur de protagonistes, lorsque les taux de chômage et de sous-emploi de millions de jeunes européens sont en augmentation ? Comment éviter de perdre nos jeunes, qui finissent par aller ailleurs à la recherche d’idéaux et de sens d’appartenance parce qu’ici, sur leur terre, nous ne savons pas leur offrir des opportunités et des valeurs ? « La juste distribution des fruits de la terre et du travail humain n’est pas de la pure philanthropie. C’est un devoir moral ». Si nous voulons penser nos sociétés d’une manière différente, nous avons besoin de créer des postes d’un travail digne et bien rémunéré, surtout pour nos jeunes.
Cela demande la recherche de nouveaux modèles économiques plus inclusifs et équitables, non
orientés vers le service d’un petit nombre, mais au bénéfice des gens et de la société. Et cela nous demande le passage d’une économie liquide à une économie sociale. Je pense par exemple à l’économie sociale de marché, encouragée par mes Prédécesseurs (cf. Jean-Paul II, Discours à l’Ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne, 8 novembre 1990). Passer d’une économie, qui vise au revenu et au profit sur la base de la spéculation et du prêt à intérêt, à une économie sociale
qui investit dans les personnes en créant des postes de travail et de la qualification.
Nous devons passer d’une économie liquide, qui tend à favoriser la corruption comme moyen pour obtenir des profits, à une économie sociale qui garantit l’accès à la terre, au toit grâce au travail comme milieu où les personnes et les communautés peuvent mettre en jeu « plusieurs dimensions de la vie (…) : la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration. C’est pourquoi, dans la réalité sociale mondiale actuelle, au-delà des intérêts limités des entreprises et d’une rationalité économique discutable, il est nécessaire que “l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail… pour tous” (8) » (Enc. Laudato si’, n. 127). Si nous voulons envisager un avenir qui soit digne, si nous voulons un avenir de paix pour nos sociétés, nous pourrons l’atteindre uniquement en misant sur la vraie inclusion : « celle qui donne le travail digne, libre, créatif, participatif et solidaire ».9 Ce passage (d’une économie liquide à une économie sociale) non seulement donnera de nouvelles perspectives et opportunités concrètes d’intégration et d’inclusion, mais aussi nous ouvrira de nouveau la capacité de rêver de cet humanisme dont l’Europe a été le berceau et la source.
L’Église peut et doit contribuer à la renaissance d’une Europe affaiblie, mais encore dotée d’énergie et de potentialités. Son devoir coïncide avec sa mission : l’annonce de l’Évangile, qui
aujourd’hui plus que jamais se traduit surtout par le fait d’aller à la rencontre des blessures de
l’homme, en portant la présence forte et simple de Jésus, sa miséricorde consolante et encourageante. Dieu désire habiter parmi les hommes, mais il ne peut le faire qu’à travers des hommes et des femmes qui, comme les grands évangélisateurs du continent, soient touchés par lui et vivent l’Évangile, sans chercher autre chose. Seule une Église riche de témoins pourra redonner l’eau pure de l’Évangile aux racines de l’Europe. En cela, le chemin des chrétiens vers la pleine unité est un grand signe des temps, mais aussi l’exigence pressante de répondre à l’appel du Seigneur « pour que tous soient un » (Jn 17, 21).
Avec l’esprit et avec le cœur, avec espérance et sans vaine nostalgie, comme un fils qui retrouve dans la mère Europe ses racines de vie et de foi, je rêve d’un nouvel humanisme européen, d’« un chemin constant d’humanisation », requérant « la mémoire, du courage, une utopie saine et humaine » (10). Je rêve d’une Europe jeune, capable d’être encore mère : une mère qui ait de la vie, parce qu’elle respecte la vie et offre l’espérance de vie. Je rêve d’une Europe qui prend soin de l’enfant, qui secourt comme un frère le pauvre et celui qui arrive en recherche d’accueil parce qu’il n’a plus rien et demande un refuge. Je rêve d’une Europe qui écoute et valorise les personnes malades et âgées, pour qu’elles ne soient pas réduites à des objets de rejet improductifs. Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout
entier. Je rêve d’une Europe où les jeunes respirent l’air pur de l’honnêteté, aiment la beauté de la culture et d’une vie simple, non polluée par les besoins infinis du consumérisme ; où se marier et avoir des enfants sont une responsabilité et une grande joie, non un problème du fait du manque d’un travail suffisamment stable. Je rêve d’une Europe des familles, avec des politiques vraiment effectives, centrées sur les visages plus que sur les chiffres, sur les naissances d’enfants plus que sur l’augmentation des biens. Je rêve d’une Europe qui promeut et défend les droits de chacun, sans oublier les devoirs envers tous. Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie.

Pape François, remise prix Charlemagne 2016.

1 Discours au Parlement européen, Strasbourg, 25 novembre 2014.

2 Ibid.

3 Déclaration du 9 mai 1950, Salon de l’Horloge, Quai d’Orsay, Paris.

4 Ibid.

5 Discours à la Conférence Parlementaire Européenne, Paris, 21 avril 1954.

6 Discours à l’Assemblée des artisans allemands, Düsseldorf, 27 avril 1952.

7 Discours aux mouvements populaires en Bolivie, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015.

8 BENOIT XVI, Lett. Enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 32 : AAS 101 (2009), p. 666.

9 Discours aux mouvements populaires en Bolivie, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015.

10 Discours au Conseil d’Europe, Strasbourg, 25 novembre 2014.

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La vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit.

7 Mai 2016, 04:40am

Publié par Grégoire.

La vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit.

Chez nous pas de sagesse, pas de folie.

Innombrables les sentences de vos sages, inépuisables les proverbes de vos fous.

Sur les lèvres de os sages, rien qu'un sourire, une fleur de sourire, une neige d sourire_ et dans les yeux de nos fous, même sourire, même fraîcheur.

Car nos sages et nos fous, ce sont les mêmes.

Nous avons écouté vos sages et nous les avons trouvés fatigués. Nous avons regardés vos fous et nous les avons trouvés triste.

Tristesse et fatigue: un seul manteau, avec son envers et son endroit.

Tristesse _   la fatigue qui entre dans l 'âme.

Fatigue _  la tristesse qui entre dans la chair.

La fatigue va en vous d'un pas léger, comme la jeune fille qui rentre après minuit dans la maison de ses parents : lorsque vous vous apercevez de sa présence, il est déjà trop tard, elle a est déjà fait son lit dans votre coeur, elle a déjà serré vos pensée à l'amertume, comme la corde à son pendu.

Vos enfants ignorent cette fatigue. Il semble qu'elle ne vienne en vous avec l'âge,nouée au chagrin comme le lierre à son arbre.

Nos saints ne font pas de miracles. Ils ne marchent pas sur le feu, ils ne commandent pas aux montagnes, ils ne tutoient pas le vent. Nos saints font mieux, bien mieux que des miracles : ils guérissent du chagrin, ils effacent toute lassitude.

 

Nous venons boire la joie limpide dans le creux de leurs mains.

Ni sentences, ni proverbes. Joie seulement, sourire, sourire reposant dans joie.

Car chez nous point n'est besoin de mots: un sourire suffit _ la rosée d'un sourire sur l'herbe d'un silence.

Car chez nous le contraire de la folie ce n'est pas la sagesse, mais la joie.

 

Christian Bobin

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Divine douceur...

5 Mai 2016, 05:10am

Publié par Grégoire.

Divine douceur...

 

La divine douceur est paix, profonde paix, paix miséricordieuse, apaisement.

C'est une main douce et maternelle, qui sait, qui conforte, qui répare sans heurt, qui remet dans la juste place.

C'est un regard comme celui de la mère sur l'enfant naissant. C'est une oreille attentive et discrète, que rien n'effraie, qui ne juge pas, qui prend toujours le parti du bond chemin d'homme, où l'on pourra vivre même l'invivable.

Elle est ferme comme la bonne terre sur qui tout repose. On peut s'appuyer sur elle, peser sans crainte. elle est assez solide pour supporter la détresse, l'angoisse, l'agression, pour tout supporter sans faiblir ni dévier. Elle est constante comme la parole du père qui ne plie pas. Ainsi est-elle le lieu sûr où je cesse d'être à moi-même frayeur.

C'est pourquoi c'est sottise de la croire faiblesse. Elle est la force même, la vraie, celle qui fait venir au monde et fait croître. L'autre, celle qui détruit et tue, n'est que l'orgie de la faiblesse.

Mais la divine douceur sauve tout, elle veut tout sauver. Elle ne désespère jamais de personne. Elle croit qu'il y a toujours un chemin. Elle est inlassablement inlassable à enfanter, soigner, nourrir, réjouir et conforter.

La divine douceur est charnelle, elle est du corps. Elle ne se passe pas en idées et discours, en décisions, en états d'âme. Elle ne se soucie pas d'exhorter ou d'expliquer.

Elle est dans les mains, le regard, les lèvres, l'oreille attentive, le visage, le corps entier. Elle est dans les gestes du corps. Elle est l'âme aimante du corps agissant. Elle est la beauté aimante du corps humain.

La divine douceur est sans preuve. Elle ne se donne pas par des arguments, des explications, des justifications. Elle paraît naïve et désarmée devant le soupçon ; en fait, elle y est indifférente.

Car elle se goûte.

Pourquoi divine ? parce qu'elle ne serait pas humaine ? C'est tout l'inverse : elle est divine d'être humaine, entièrement humaine en vérité.

Elle est l'amour d'amitié. Elle est l'amour par-delà l'amour, parce qu'elle ne cherche ni preuve, ni satisfaction, ni possession, ni rien de semblable. Elle ne se donne pas par devoir, mais par goût. Elle ne sait même pas qu'elle se donne. Elle est d'un naturel exquis.

Elle peut se faire service, et de mille façons. Mais elle est d'abord elle-même, ô douceur divine, et ce don-là précède tous les autres.

Elle est présence, elle est hospitalité, elle est parole échangée. Elle est compassion. Elle est la discrétion même. Oh, qu'elle est désirable ! Elle est le sel de la vie.

Mais le moment où on le sait est celui de la douleur.

 

Maurice Bellet, « L’épreuve, ou le tout petit livre de la divine douceur » (DDB - 1988)

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Le cléricalisme déforme l’Église

3 Mai 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Le cléricalisme déforme l’Église

«Les laïcs sont des protagonistes de l’Église et du monde», le Pape François invite donc les pasteurs à «les servir et non à se servir d’eux».

 

Le Pape François s’exprimait dans une lettre adressée au cardinal Marc Ouellet, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine. Un document qui fait suite à la rencontre du Saint-Père avec les participants à l’assemblée plénière de la commission. Elle s’était réunie en mars dernier sur le thème «L’indispensable engagement des laïcs dans la vie publique».

Dans ce long texte le Pape précise le rôle et la mission des laïcs. «Ce n’est pas le pasteur qui doit dire au laïc ce qu’il doit faire et dire, il le sait bien et mieux que nous». Le ton est donné et le Pape François est très clair lorsqu’il évoque la place des laïcs dans l’Église, dans «nos villes qui sont devenues de véritables lieus de survie». «Personne, rappelle-t-il, n’a été baptisé prêtre ou évêque» mais bien en tant que laïc, «un signe indélébile que personne ne pourra jamais effacer».

«Oublier que l’Église n’est pas une élite de prêtres, consacrés et évêques, et que nous formons tous le Saint Peuple de Dieu comporte de nombreux risques» observe le Pape citant «l’une des déformations les plus grandes que l’Amérique latine ait à affronter : le cléricalisme».

«Cette attitude, déplore le Pape François, non seulement annule la personnalité des chrétiens mais tend aussi à amoindrir et à sous-évaluer la Grâce baptismale». «Le cléricalisme plutôt que de donner une impulsion aux différentes contributions et propositions éteint peu à peu le feu prophétique dont l’Église tout entière est appelée à rendre témoignage dans le cœur de ses peuples».

«Sans nous en rendre compte, déplore le Pape, nous avons généré une élite laïcale, en croyant que les laïcs engagés sont seulement ceux qui travaillent pour les prêtres et nous avons oublié, en le négligeant, le croyant qui souvent brûle son espérance dans la lutte quotidienne pour vivre sa foi».

Le Pape François met alors en relief «la pastorale populaire» qui en Amérique latine est «l’un des rares espaces dans lequel le peuple de Dieu a été libéré de l’influence du cléricalisme». Tout en reconnaissant qu’elle peut avoir des «limites» le Pape indique que «bien orientée en particulier à travers une pédagogie de l’évangélisation, elle est riche de valeurs».

Au regard de ce constat, le Pape interpelle les pasteurs appelés à se demander comment ils sont en train de «stimuler et promouvoir la charité et la fraternité, le désir de vérité et de justice». «Comment faisons nous en sorte que la corruption ne se niche pas dans nos cœurs». Et le Pape François indique qu’«il n’est pas logique même impossible de penser qu’en tant que pasteurs nous devrions avoir le monopole des solutions face aux nombreux défis de la vie contemporaine». Au contraire, souligne-t-il, «nous devons être du côté de nos fidèles, en les accompagnant dans leur recherche et en stimulant l’imagination capable de répondre aux problématiques actuelles».

http://fr.radiovaticana.va/news/2016/04/26/le_pape_appelle_l%E2%80%99%C3%A9glise_%C3%A0_%C2%ABservir_les_la%C3%AFcs_et_non_se_servir_d%E2%80%99eux%C2%BB/1225672

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Une Présence divine guide ma vie

1 Mai 2016, 05:23am

Publié par Grégoire.

Souffrir de solitude, mauvais signe, je n'ai jamais souffert que de la multitude... JK.

Souffrir de solitude, mauvais signe, je n'ai jamais souffert que de la multitude... JK.

Auteure d’une trentaine d’ouvrages, la plupart consacrés aux grands mythes et figures mystiques, Jacqueline Kelen a très tôt ressenti une présence invisible et aimante. Ce « cadeau de naissance » ne l’a jamais quittée.

 

Le Chat qui s’en va tout seul.

C’est ainsi que ses parents surnommaient Jacqueline Kelen lorsqu’elle était enfant. En référence au conte de Rudyard Kipling dans lequel l’Homme et la Femme voulurent auprès d’eux des animaux dociles et serviables. Ils réussirent à tous les domestiquer à l’exception d’un Chat très malin… Un demi-siècle plus tard, l’écrivaine n’a pas changé : elle continue à suivre son propre chemin, avec audace et liberté. Elle reconnaît être éprise d’absolu, et de silence aussi.

 

« Je m’ébroue des conventions, de l’uniformité et du conditionnement, qui sont des choses parasites. L’être humain a la liberté de ne pas se conformer. Chacun a son chemin singulier, plus difficile à suivre parce qu’il demande des sacrifices, mais en même temps joyeux », précise-t-elle. Le sien, elle n’en a jamais dévié. Certains la pensent insoumise, elle parle plutôt d’un parcours libre et singulier, qui demande des sacrifices et refuse la peur. Elle l’espère ancré en Dieu.

 

« Je dois tout aux livres »

Passionnée par les livres dès son plus jeune âge – elle lisait déjà à 5 ans –, l’enfant solitaire qu’elle était a été nourrie aussi bien par les contes de Grimm, Perrault ou l’Odyssée que par les mythes, notamment les récits du Moyen Age. « C’est une merveille. Ils ont stimulé mon imagination, éveillé ma sensibilité et m’ont ouvert à d’autres mondes », dit-elle. C’est d’ailleurs par amour pour les livres et la langue française qu’elle a choisi d’étudier la littérature classique.

 

Jacqueline Kelen découvre alors « un trésor fabuleux » : les philosophies grecque et latine et par là même les grands mythes de l’Occident, notamment la Table ronde, la quête du Graal, Tristan et Iseut, la Toison d’or, les Travaux d’Héraclès… « Je dois tout aux livres. Ils sont fondamentaux, c’est l’école de la liberté et de la profondeur. » D’ailleurs, ses amis, ses compagnons de route, ce sont les grands esprits qu’elle a rencontrés au fil de ses lectures. Ils ont presque tous vécu il y a des siècles ou des millénaires.

 

« Marie-Madeleine m’a choisie »

Alors qu’elle se destinait à l’enseignement, à un travail de bibliothécaire ou dans l’édition, Jacqueline Kelen s’est lancée dans l’écriture de ce qu’elle pensait être son seul livre. « Provoquée par Marie-Madeleine », qu’elle voit dans ses songes et sur laquelle elle se pose de nombreuses questions, elle décide de lui consacrer un ouvrage pour éclairer toutes les images qu’elle a d’elle. Une trentaine d’autres suivront !

 

« Dans la religion chrétienne, surtout chez les catholiques, Marie-Madeleine est une pécheresse, une prostituée, alors que dans des tableaux et des poèmes magnifiques elle apparaît comme une femme grande de cœur et d’esprit. Dans les récits évangéliques, elle est présente dans les moments majeurs de la vie de Jésus, en particulier en étant la première à le voir ressuscité. Ce n’est quand même pas rien ! » rappelle l’écrivaine.

 

Si Marie-Madeleine l’a « choisie », c’est peut-être parce que Jacqueline Kelen a dès sa plus tendre enfance eu le sentiment « d’une Présence avec un grand P ». A ce moment-là, elle ne la qualifiait pas encore de divine. Des décennies plus tard, cette Présence aimante et protectrice reste pour elle une certitude absolue. Elle considère comme la grâce de son existence le fait de l’avoir reçue comme cadeau de naissance : « Avoir au plus profond de moi comme un trésor inaliénable le sentiment du divin guide ma vie et ce que j’écris. »

 

Distancée de l’Eglise catholique

La Française, qui a suivi l’enseignement d’une institution catholique de la maternelle au Bac, a souvent écrit sur les femmes, entre autres Les Femmes éternelles et Les Femmes et la Bible. La parole des femmes étant pour elle essentielle, le fait que dans la plupart des religions – à part notamment la réformée et l’anglicane – « elles n’ont pas le droit à la parole et sont jugées inférieures » l’a conduite à s’en éloigner. Les dogmes et le clergé catholiques l’insupportent également.

 

Son combat spirituel ? L’athéisme militant qui rabaisse l’Homme à un organisme avec un peu de psychologie et beaucoup de neurones et d’hormones. « Cette idéologie matérialiste assure qu’il n’y a rien après la mort, rien dans l’invisible. Elle veut éradiquer en l’être humain son désir d’éternité et justement ce sentiment du divin qui fait sa grandeur. Cela me paraît extrêmement grave et dangereux », regrette Jacqueline Kelen.

 

Anne Buloz

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