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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Je suis incapable de parler d’autre chose que de l’amour dont je ne sais rien.

30 Septembre 2015, 05:05am

Publié par Grégoire.

Je suis incapable de parler d’autre chose que de l’amour dont je ne sais rien.

Je suis incapable de parler d’autre chose que de l’amour dont je ne sais rien. J’ai essayé, je n’y parviens pas et l’ennui vient comme une sanction immédiate. Tout ce qui est de l’ordre d’un savoir m’indiffère. Même la connaissance que j’ai de moi m’accable d’ennui profond : je me retrouve dans aucune image, aucun récit, aucun souvenir – c’est à croire que je n’ai jamais été là.

L’amour c’est quand quelqu’un vous ramène à la maison, quand l’âme revient au corps, épuisée par des années d’absence.

Ce que dit la Bible dans sa langue orageuse – que nul ne peut voir Dieu sans aussitôt mourir – je pourrais le dire dans une langue plus triviale mais tout aussi certaine : aucune vraie rencontre ne peut se faire sans aussitôt nous défaire. Aucune rencontre hors de l’amour, aucun amour qui ne commence par nous tuer.

Je ne crains pas de m’ennuyer. Je le crains si peu que j’en ai même besoin, autant que de solitude. L’ennui c’est de l’amour qui s’apprête en silence.

 

L’écriture, par le rythme d’une voix, le mouvement d’une phrase, calme la conscience ordinaire et réveille une conscience du dessous, plus fine, à vif : l’écrivain est à la fois anesthésiste et chirurgien. Il endort l’âme avant de l’ouvrir.

Extraits de L’épuisement, Christian Bobin

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Les Sentiers de la Gloire -Path of Glory-

28 Septembre 2015, 05:54am

Publié par Grégoire.

Chef d'oeuvre de Stanley Kubrick !
Chef d'oeuvre de Stanley Kubrick !

Chef d'oeuvre de Stanley Kubrick !

exacte peinture de la vie des tranchées, servie par un style incisif et nerveux.

exacte peinture de la vie des tranchées, servie par un style incisif et nerveux.

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une parole qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même

26 Septembre 2015, 05:14am

Publié par Grégoire.

une parole qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même

Il y a une littérature qui est somptueuse, surchargée d'or et d'estime de soi. Elle tient l'écriture pour plus grande que la vie. Elle ne sait rien de plus noble qu'une belle phrase. Elle a sans aucun doute engendré des chefs-d'oeuvre, et elle m'indiffère. C'est une autre littérature dont j'ai faim. Elle est aussi ancienne que la première. Elle ne suppose pas moins de travail mais elle ne cherche pas la même chose. Ou plutôt : Il y a une écriture qui cherche, ne trouve que par accident ou par grâce, et continue à chercher. Et il y a une écriture qui tourne devant son miroir, une mariée qui essaie sa robe. Celle-là ne cherche rien. Elle n'a rien à chercher, ayant depuis toujours trouvé qui épouser : elle-même. Sa beauté ne m'impressionne pas. Je n'admire pas une oeuvre parce qu'on me dit de l'admirer, mais pour la puissance d'amour qui vibre en elle. Ce que j'entends ici par amour n'est rien de sentimental. L'amour qui est seul réel est d'une dureté incroyable.  c'est le mot : incroyable. Le poète Henri Pichette dit que l'on ne devrait jamais écrire une seule phrase que l'on ne puisse chuchoter à l'oreille d'un agonisant. Eh bien c'est exactement ça. L'écriture que j'aime, c'est exactement ça. Et nous sommes tous des agonisants n'est-ce pas ? Où me mènent de telles réflexions. A rien, à rien. Ce n'est pas grave, une petite poussée de fièvre.  Ce que je dis là, je peux le dire autrement : il y a une parole de princes et il y a une parole des gueux. Celle des princes est comme une chambre où il n'y aurait rien et où en même temps tout serait plein, rempli à ras bords. C'est une parole qui est sourde de se suffire à elle-même. Celle des gueux, au contraire, contient en elle assez de vide -d'espace, de silence- pour que le premier venu s'y faufile et y découvre son bien. C'est une parole qui laisse en elle une place à l'autre, qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même. Vous savez : la vieille tradition de disposer sur la table une assiette en plus pour un visiteur imprévu, étranger. Ce sont ces paroles-là que j'aime. C'est à ces tables que je mange le mieux.

Christian Bobin

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L'enfance retrouvée...

24 Septembre 2015, 05:07am

Publié par Grégoire.

L'enfance retrouvée...

 

 

"Dors, ne crains rien, dors… Ce n’est rien que la vie,

Rien… Cette minute expirante et suivie

Déjà d’une autre. Enfant, quels vains effrois !

On n’endure jamais qu’un moment à la fois.

(…)

Dors, n’attends rien, dors… Prends ce que Dieu te donne,

Dors, laisse en aller l’amour qui t’abandonne.

Aime toujours. Va, pauvre enfant peureux,

On n’a pas besoin de bonheur pour être heureux.

(…)

Dors, la paix sur nous sera bientôt levée.

Dors, la Mort sera tout à l’heure arrivée.

Laisse-toi porter par le temps qui court.

Il sait la route, dors… Vivre et mourir est court.

Marie Noël.

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Revue Limite : vivre et penser contre son temps !

22 Septembre 2015, 05:18am

Publié par Grégoire.

Nouvelle revue d'écologie humaine vitale !

Nouvelle revue d'écologie humaine vitale !

On se désole souvent de voir la tradition de révolte s'estomper au sein des jeunesses occidentales et ces dernières se montrer de plus en plus insensibles aux problèmes généraux d'idées et de culture — les plus exposés au bluff techno-marchand n'étant pas toujours ceux que l'on croit. DansMisère et décadence des grandes écoles: confessions d'une khâgneuse atterrée (Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2013), Loriane Lafont a naguère évoqué sa souffrance d'étudiante idéaliste voyant ses camarades de classe préparatoire échanger des niaiseries par le moyen du réseau social en ligne Facebook à longueurs de journée. Ceci au lycée Henri IV, prestigieux établissement sous les voûtes duquel glissent les ombres choisies de Jacques Maritain, Paul Nizan, Georges Perec, Michel Foucault et Simone Weil…

Pour se consoler de ses misères, Loriane Lafont devrait lire la revue Limite, dont un premier numéro publié par les éditions du Cerf paraît cet automne. Assez indifférents à la ronde dévorante des images diffusées en temps réel, ses animateurs lisent Chesterton, Péguy, Bernanos, Mounier, Charbonneau, Ellul, Pasolini — avec une attention particulière accordée au destin de «sœur notre mère la Terre» ; à découvrir leurs différentes contributions, on devine qu'ils ne gâchent pas leur vie pour le plus grand profit de Mark Zuckerberg. Eugénie Bastié, Gaultier Bès, Paul Piccarreta et Camille Dalmas rejoindraient plutôt les enfants perdus de la net generation évoqués par la sociologue américaine Sherry Turkle dans Seuls ensemble, de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (Editions de l'Echappée, 2015). Persuadés qu'on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle un immense bousillage de la relation concrète, ces digital natives ont intuitivement compris que la vraie vie était ailleurs que sur les écrans sur lesquels se dissipait leur belle jeunesse.

Qui dit intuition ne dit pas absence de pensée ; et qui dit jeunes gens en colère n'empêche pas le sommaire de Limite d'être ouvert à des aînés dont la route d'écrivain est déjà bien engagée. Dans le numéro titré «Décroissez et multipliez-vous», le philosophe Fabrice Hadjadj propose un éloge des limites dont la nécessité se fait ardemment sentir: «Pour les Anciens, l'imperfection n'est pas du côté de la limite, mais de l'illimité. Avoir une limite, c'est d'avoir un contour, une forme, une consistance. Etre illimité, c'est être fantomal, informe, inconsistant.» Plus loin, Luc Richard se promène en Chine, Falk van Gaver célèbre la splendeur de l'option préférentielle pour les pauvres et Jacques de Guillebon écrit comme Sam Francis peignait, en imposant un style de pure vitesse et de pure folie, fait de tâches et de projections: «A la surface de moi, il y a la désespérance qui n'est que de l'espoir surmonté, le temps dispersé, ventilé, saccadé, où la connaissance fait l'oubli.»

La forte idée de la revue Limite, c'est de se réapproprier la notion de simplicité volontaire — présentement revendiquée par les écologistes radicaux, le mouvement anti-utilitariste et les décroissants pour répondre à la crise de la société industrielle — pour en rappeler les racines authentiquement chrétiennes et franciscaines. On attend avec impatience de savoir où tout cela mènera ces jeunes gens: vivre et penser contre son temps n'est pas une sinécure. On en connaît chez qui ça provoque des nuits blanches, des migraines, des nervous breakdowns… N'importe.

La publication de Limite par le Cerf, la maison des fils de saint Dominique, et le fait qu'elle apparaisse quelques mois après Laudato Si, l'encyclique brûlante et éclairante que le pape François a consacré aux désastres écologiques en cours, ne doit évidemment rien au hasard. Sans la miséricorde du Christ et la puissante lumière que celle-ci projette sur le monde, une revue telle queLimite n'aurait jamais vu le jour. Il sera d'ailleurs intéressant d'observer de quelle manière un dialogue s'établira — ou ne s'établira pas — avec les petits groupes néo-situationnistes, décroissants ou anti-industriels (Pièces et Main d'Œuvre, Institutut de Démobilisation, journal la Décroissance, éditions Le Monde à l'Envers, etc.) dont l'activité éditoriale ces dernières années est remarquable. C'est probablement du côté des périphéries chères au pape François, plutôt que chez les héritiers d'un christianisme de paroisse riche, qu'il s'avérera fécond de déblayer les malentendus, de retisser des liens inlassablement et d'ouvrir des routes pour l'avenir.

 

Limite, revue d'écologie intégrale, Editions du Cerf, n°1, 96 p., 12 €.

 

Votre nouvelle revue Limite se revendique de «l'écologie intégrale». Que recouvrent ces deux notions?

Je dirais très simplement pour commencer que l'écologie, c'est l'amour de la vie! Et que l'écologie intégrale, c'est l'écologie bien comprise, c'est-à-dire une manière d'appréhender l'écologie qui ne néglige, n'oublie, n'exclut aucune de ses dimensions fondatrices. C'est l'écrivain-voyageur Falk van Gaver, contributeur et conseiller de la rédaction de Limite, qui a employé le premier cette expression il y a une dizaine d'années. L'écologie intégrale commence par l'émerveillement devant une beauté qui nous dépasse, et se poursuit en une lutte acharnée contre tout ce qui la défigure!

Étymologiquement, l'écologie, c'est la pensée, le discours sur la maison, le foyer ; tandis que l'économie en est la gestion, l'administration. Le mot a été forgé en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel qui l'a définie comme la science des interactions et des conditions d'existence. Toute écologie se doit par conséquent d'intégrer toutes les réalités naturelles, sans exclusive ni hiérarchie. Elle postule l'unité, la solidarité, du vivant. Comme l'explique le biologiste Jean-Marie Pelt, la nature est un magnifique et très dense réseau d'interdépendances. Depuis les grandes révolutions industrielles, la vie humaine a beau s'être beaucoup artificialisée, l'humanité a toujours un besoin vital d'une terre vivante, d'une eau et d'un air purs. La destruction des abeilles par les pesticides, la destruction des sols par l'agriculture intensive, la pollution des océans, l'accélération des changements climatiques, pour nous autres humains, c'est du suicide!

Mais l'écologie n'est pas seulement une question environnementale, technique, scientifique, de fonte des glaces, de désertification, d'extinctions d'espèces animales, ou d'énergies renouvelables... C'est aussi, inséparablement, une question sociale, morale, économique, politique, philosophique.

Question sociale, d'abord, parce que les pauvres sont à la fois les premières victimes des catastrophes écologiques et, bien souvent, les plus inventifs praticiens de la sobriété heureuse, comme le montre l'universitaire barcelonais Joan Martinez Alier dans L'Ecologisme des pauvres. Question morale, ensuite, parce que c'est de notre orgueil, de notre démesure, que viennent ces déséquilibres, et que la nécessaire conversion écologique se fera, non par des lois ou des taxes, mais par des actes et des choix faits librement, en conscience. Question économique, évidemment: nous pensons qu'il faut opposer à une globalisation industrielle et financière fondée sur le culte de la croissance à tout prix une relocalisation de notre système de production et de consommation qui soit économe, respectueuse des ressources humaines et naturelles. Question politique, aussi, parce que la réponse à des drames comme celui des réfugiés climatiques ne peut être que collective, concertée. Question philosophique, enfin, parce que face aux grandes mutations environnementales et bioéthiques (eugénisme, transhumanisme, néo-malthusianisme, etc.), nous devons renoncer à certaines idoles tenaces, à commencer par la superstition d'un Progrès linéaire, et penser à nouveaux frais la question de notre place dans la nature.

Vaste programme, dirait l'autre! Approche transversale et synthétique, en tous cas, que nos pages politiques, sociales, et culturelles, en plus du dossier dont j'ai la charge, et du site animé par Camille Dalmas, vont tâcher d'éclaircir de trimestre en trimestre!

En quoi cette revue se distingue-t-elle des autres revues écolo?

Avant tout, je voudrais dire notre dette envers des revues comme Silence, L'Ecologiste, Kaizen, La Décroissance, Le Monde Diplo, ou encore Fakir, qui nourrissent notre propre réflexion écologique.

Cependant, surtout dans les circonstances actuelles, la ligne que nous voulons porter dans le débat public me semble assez originale, voire inédite. Qui aujourd'hui dénonce avec la même force la GPA, les OGM et le TAFTA? L'acronyme en soi est louche: derrière l'aspect institutionnel des lettres figées, on oublie qu'il y a la loi du plus fort (c'est-à-dire du plus riche), des prédateurs et des victimes. Qu'il s'agisse de la femme qui loue son corps, de l'enfant qu'on arrache à celle qui l'a porté, du petit paysan soumis à Monsanto, du consommateur empoisonné, du travailleur précarisé ou du pays pauvre qu'un tribunal d'arbitrage condamne au profit d'une multinationale, c'est une même atteinte à la dignité humaine que porte l'alliance objective de la machine et du marché. Ce double impérialisme, Limite veut le combattre partout où il impose sa loi d'airain.

Par ailleurs, face à la frénésie productiviste et consumériste, nous faisons résolument le choix de la décroissance, qui n'est qu'un des noms de la sobriété heureuse chère à Pierre Rabhi. Ce que nous voulons montrer, c'est que le «croissantisme» est un fanatisme qui sacrifie les plus fragiles, et que, loin d'être un dénuement résigné, une récession subie, la simplification volontaire de nos modes de vie est à la fois une nécessité environnementale et une source d'harmonie sociale et morale. Comme l'explique Mahaut Herrmann dans le premier numéro: au système actuel de pillage, qui cause tant de misère, de frustration, et de précarité, il faut substituer un système de partage, une «économie circulaire» qui favorise une meilleure répartition des ressources et des richesses.

Enfin, Limite est une revue d'«écologie intégrale», c'est-à-dire que nous nous intéresserons à tout ce qui touche (à) la vie: la question de la famille, de la technique, du sexe, de l'argent, de l'identité, des migrations, de l'agriculture, de la langue, de l'histoire, de l'éducation, etc. Et que sur ces questions, nous aurons une approche pratique (comment concrètement, au quotidien, mieux respecter la «maison commune»?), mais aussi spirituelle, culturelle et philosophique. Avec des contributeurs comme Fabrice Hadjadj, Olivier Rey, Paul Colrat, Fabien Revol ou Marianne Durano (et d'autres à découvrir, bientôt), il devrait y avoir du grain à moudre!

Le pape François emploie l'expression d'«écologie intégrale» et prône «une certaine forme de décroissance» dans son encyclique Laudato Si. Quel est votre rapport au christianisme?

Limite est une revue d'inspiration chrétienne, fondée par de jeunes laïcs indépendamment de toute autorité religieuse, et qui publie des contributeurs de tous horizons. Cela, dans un souci d'ouverture aux «périphéries», comme dirait François.

Nous nous plaçons d'ailleurs dans le double sillage d'Immédiatement (Sébastien Lapaque, Luc Richard, Falk van Gaver...) et des Cahiers de Saint-Lambert (tenus par Dominique Lang et Fabrice Nicolino, de Charlie Hebdo), qui ont cessé de paraître, mais qui ont œuvré bien avant nous à la rencontre du christianisme et de l'écologie radicale. Nous devons beaucoup aussi au travail de Patrice de Plunkett, qui grâce à son site a suscité l'éveil d'une génération de «chrétiens indignés», qui lancent des passerelles avec les milieux zadistes et altermondialistes.

Pour préciser notre projet, je dirais que nous voulons tenter de faire la synthèse entre plusieurs traditions ou sensibilités chrétiennes: le christianisme «social» (auquel Paul Piccarreta, directeur de la revue, consacre un dossier dans notre premier numéro, avec entre autres un bel hommage à Madeleine Delbrêl) ; les mouvements attachés à la défense de la vie et de la famille ; l'écologie franciscaine d'Hélène et Jean Bastaire (dont notre contributeur Fabien Revol est l'héritier direct) ; mais aussi un certain anarchisme évangélique, illustré par des auteurs comme Proudhon, Péguy, Simone Weil, Lanza del Vasto, Dorothy Day, ou encore Ivan Illich.

Bref, nous sommes de la «génération pape François»! Mais si notre ancrage est chrétien, nos influences sont multiples.

Vous vous revendiquez de l'«anarchisme conservateur». Concrètement, êtes-vous de droite ou de gauche?

Dans l'édito de la rédaction, nous définissons cet «anarchisme conservateur» comme le choix d'une sobriété inaliénable, indépendante de toute puissance temporelle, mais respectueuse des limites, et soucieuse de conserver «aussi bien notre dignité que notre planète». Nous voulons tenter de briser certaines des idoles les plus indéboulonnables de notre temps, à travers une triple opposition.

Opposition à l'État sacralisé, d'abord, qu'il se manifeste sous la forme du «plus froid des monstres froids» qui ment en prétendant incarner le peuple (Nietzsche), ou sous celle, sans doute plus contemporaine, d'un despotisme «absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux» qui «dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même» (Tocqueville). C'est ce dernier que dénonce Philip Blond, promoteur de la «Big Society» contre «Big Brother», dans son passionnant entretien avec Eugénie Bastié.

Opposition à la religion de la Technique, au «système technicien» dénoncé par Ellul, qui conduit à une manipulation de plus en plus profonde du vivant, jusqu'aux projets transhumanistes des magnats (maniaques?) de la Silicon Valley qui prétendent «transcender nos limites biologiques actuelles» pour produire un cyborg, mi-homme mi-robot (cf. la Déclaration Transhumaniste de 2002).

Opposition, enfin, au marché sans loi, à la marchandisation de tout ce qui était libre et gratuit, désormais objet d'un commerce, d'une négociation. Quand tout devient source d'échange et de profit, quand tout ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré - le temps, la foi, l'eau, l'amour, le plaisir, la famille... - se retrouve plongé «dans les eaux glacées du calcul égoïste» (Marx), quand la Bourse elle-même est devenue la vie, il est temps de retrouver une certaine «décence commune» en chassant les marchands du temple.

Quant à ces catégories, construites historiquement, et dont l'humanité s'est très bien passé pendant des siècles - «la droite», «la gauche» -, il faut cesser de les absolutiser. De fait, elles nous semblent rendues largement caduques, inopérantes, par la marche du monde, et ne nous intéressent guère. D'autant que nos parcours personnels et idéologiques sont assez variés, et que ce n'est pas ce genre de positionnement qui nous rassemble. Cette partition binaire n'éclaire en effet en rien la complexité des enjeux politiques décisifs: l'acceptation ou le rejet des limites, le sens et la définition de la vie humaine, la production et la répartition durables des richesses, la construction européenne, la préservation des espaces naturels, l'éducation, le rapport à la technique, etc.

Sur ces diverses questions, impossible de distinguer deux camps homogènes. Et puis nous n'avons pas l'esprit partisan. Des auteurs comme Thoreau, Chesterton, Orwell, Camus, ou Bernanos, nous invitent justement à ne pas nous laisser enfermer dans quelque camp ou chapelle que ce soit. Par ailleurs, nous sommes une revue de «combat culturel», c'est-à-dire que nous voulons faire émerger de nouvelles idées, susciter des rencontres, fédérer, en nous affranchissant de tout sectarisme.

Ainsi, nous pensons que sur la question des techniques de reproduction artificielle, des gens a priori aussi différents que les militants de la manif pour tous, les féministes du CORP (Marie-Jo Bonnet, Sylviane Agacinski, ou encore Alice Ferney) ou les anarchistes néo-luddistes de Pièces et main d'œuvre ont plus en commun qu'ils ne croient et gagneraient à travailler ensemble. J'en veux pour preuve le fait que le meilleur livre écrit sur cette question est La Reproduction artificielle de l'humain d'Alexis Escudero, publié en 2014 dans une maison d'édition libertaire, Le monde à l’envers.

De fait, quand le Comité invisible, en faisant l'éloge du «mouvement des places», écrit: «Ce qui est en jeu dans les insurrections contemporaines, c'est la question de savoir ce qu'est une forme désirable de la vie, et non la nature des institutions qui la surplombent» (A nos amis, La Fabrique éditions, 2014), comment le veilleur que je suis («ultraconservateur» selon Libé...) n'approuverait-il pas? Et au fond, je crois qu'effectivement, nous serions bien étonnés de nous trouver si proches…

Ne craignez-vous pas de déstabiliser votre public?

«Une revue n'est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés», disait Péguy qui savait de quoi il parlait. «La justice consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes, qui soient dans le cinquième, précisait-il. Autrement, je veux dire quand on s'applique à ne mécontenter personne, on tombe dans le système de ces énormes revues qui perdent des millions, ou qui en gagnent, pour ne rien dire. Ou plutôt à ne rien dire.» Et il ajoutait dans ce même texte de L'Argent, publié en 1913 dans les Cahiers de la Quinzaine: «C'est ainsi que nos cahiers se sont peu à peu formés comme un lieu commun de tous ceux qui ne trichent pas. Nous sommes ici des catholiques qui ne trichent pas ; des juifs qui ne trichent pas ; des libres penseurs qui ne trichent pas.»

Voilà, je ne saurais mieux dire ce que dans Limite nous voudrions être et faire.

La limite, c'est aussi la frontière. Quel regard portez-vous sur la crise actuelle des migrants?

Nous réfléchissons beaucoup à cette question en ce moment, dans la mesure où le dossier du numéro 2 (à paraître le 4 janvier) traitera de la question des migrations, au sens large du terme. Notre contributeur Pierre Jova revient d'un séjour en Serbie et en Hongrie où il a pu échanger avec des réfugiés d'Irak, de Syrie ou d'Érythrée, et mieux comprendre ce qu'ils vivaient. Qu'il faille des frontières pour définir et réguler un chez-soi par rapport à un ailleurs, cela me paraît bien humain. D'autant que les frontières ne sont pas des murailles, mais des seuils qui tantôt s'ouvrent et tantôt se ferment. Régis Debray a écrit un bel Éloge des frontières dans lequel il rappelle que c'est la palissade qui distingue et protège les proies des prédateurs, et que la frontière n'est pas une paroi hermétique, mais une passoire qui permet justement de filtrer.

En l'occurrence, face à l'arrivée de dizaines de milliers de réfugiés, je doute qu'il existe une réponse simple et définitive. Il me semble que ceux qui appellent à l'ouverture totale des frontières et à l'accueil inconditionnel de tous ceux qui se présentent font preuve de la même inconséquence que ceux qui évoquent une «invasion» et pensent qu'il suffit d'ériger des montagnes de barbelés pour retenir ces gens.

C'est pourquoi notre approche doit être à la fois plus modeste et plus globale. Plus modeste parce que nul n'a la solution, et qu'on ne peut pas faire comme si ce désastre n'était qu'un problème ponctuel qu'on pourrait résoudre à force de slogans, de clips et de bonne volonté. En effet, il ne s'agit pas en soi d'une «crise» à laquelle on pourrait, moyennant quelques efforts, remédier, mais bien d'une catastrophe en elle-même irrémédiable. Catastrophe de ces pays ravagés par la guerre, de ces gens déracinés, condamnés à l'exil, de ces innocents morts noyés, asphyxiés, pour qui il est déjà trop tard... Nous pouvons et devons faire tout notre possible pour soulager ces souffrances, mais nous ne pouvons pas les supprimer. Il est par ailleurs facile d'accuser les autres d'égoïsme ou de xénophobie quand on n'a pas soi-même, parce qu'on vit dans un quartier huppé, à assumer quotidiennement les conséquences parfois sensibles de cette immigration... Facile aussi de faire de grands discours sur l'accueil universel sans se donner la peine de faire, concrètement, sa part, ni réfléchir sur le long terme aux exigences d'un tel accueil…

Cette approche modeste, parce que prudente et modérée, sans grandiloquence ni manichéisme, doit être également plus globale. En ce domaine aussi, écologie, géopolitique, économie, «tout est lié». Comme l'explique Pablo Servigne (co-auteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Seuil, 2015), dans une tribune publiée par Reporterre, les réfugiés syriens sont aussi des réfugiés climatiques (qui se comptent déjà par millions). En effet, parmi les causes de la guerre en Syrie (et donc de l'émigration), il y a des changements climatiques. «De 2007 à 2010 — soit les quatre années qui ont précédé le «printemps syrien» de 2011 —, la Syrie a subi la plus grave sécheresse jamais enregistrée dans la région, provoquant des catastrophes agricoles majeures et forçant 1,5 million de personnes à migrer vers les villes», note Pablo Servigne. On voit que de fait les problèmes politiques ont toujours une dimension écologique, souvent négligée bien que décisive.

De la même manière, on ne peut pas réfléchir à la question des migrations sans considérer le fait qu'elles constituent, à travers le «business» des passeurs, l'une des activités criminelles les plus lucratives avec le trafic d'armes et celui de la drogue. La traite des êtres humains, qui se combine souvent avec l'esclavage sexuel et l'exploitation dans des emplois sous-payés, est une donnée centrale de ce drame qui n'a que peu de chance de disparaître de lui-même.

Ici aussi, que chacun fasse de son mieux, reconnaisse ses limites mais prenne ses responsabilités…

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO pour Le Figaro

Gaultier Bès, 26 ans, professeur agrégé de lettres modernes, auteur de «Nos Limites: pour une écologie intégrale» (Le Centurion, 2014, avec Axel Rokvam et Marianne Durano). Il s'occupe également de la revue Limite dédiée à l'écologie intégrale.

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L'art: labourer l'âme...

20 Septembre 2015, 05:42am

Publié par Grégoire.

L'art: labourer l'âme...

« L'artiste nous ouvre à son univers, et il ne tient qu'à nous d'y croire ou de le rejeter comme un objet inutile. L'image d'un auteur dépasse toujours sa pensée, qui devient insignifiante face à une vision émotionnelle du monde reçue comme une révélation. Car la pensée est limitée, mais l'image absolue. C'est pourquoi il y a bien un parallèle, chez un être spirituellement réceptif, entre l'émotion qu'il ressent devant un oeuvre d'art et celle qu'il connaît dans une expérience purement religieuse. L'art agit avant tout sur l'âme et donne forme à la structure spirituelle de l'homme. Le poète est un homme qui a la psychologie et l'imagination d'un enfant. Sa perception du monde est immédiate, quelles que soient les idées qu'il peut en avoir. Autrement dit, il ne « décrit » pas le monde, il le découvre. »

« Je pense qu'un des aspects les plus tristes de notre temps est la destruction dans la mentalité des hommes de tout ce qui avait un lien conscient avec le beau. La culture de masse, destinée à des « consommateurs », dans notre civilisation tout en prothèses, rend nos esprits infirmes. Elle nous empêche de nous tourner vers les questions fondamentales de l'existence et de nous assumer en tant qu'êtres spirituels. Pourtant, un artiste ne peut rester sourd à l'appel de la vérité qui, seule, forge, organise sa volonté créatrice, et le rend capable de transmettre sa foi aux autres. Un artiste qui n'a pas la foi : autant parler d'un peintre qui serait aveugle de naissance. »

« La fonction de l'art n'est pas, comme le croient même certains artistes, d'imposer des idées ou de servir d'exemple. Elle est de préparer l'homme à sa mort, de labourer et d'irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien. »

« Un art dépourvu de toute spiritualité porte en lui sa propre tragédie. Le simple constat sur l'absence de spiritualité de son temps exige déjà de l'artiste une évidente qualité spirituelle. Car l'artiste véritable est toujours au service de l'immortalité. Il essaie d'immortaliser le monde et l'homme qui l'habite. L'artiste qui n'aspire pas à la vérité absolue, qui se détourne de son dessein universel au profit du particulier, se condamne à une gloire rien qu'éphémère. »

ANDREÏ TARKOVSKI , LE TEMPS SCELLÉ, extraits

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Abandon. L'éveil des vagabonds

18 Septembre 2015, 05:03am

Publié par Grégoire.

Abandon. L'éveil des vagabonds

 

Dans l'herbe écrasée qui fait comme un berceau, un chat sauvage dort. Son sommeil est une lampe que les anges ont oublié d'éteindre, dont les rayons vont sans bruit à l'infini. Je le regarde avec autant d'attention qu'une peinture. J'appuie mes yeux sur la montagne noire de son ventre, je surveille les allées et venues de sa respiration. J'y accorde la mienne. La signature est illisible, mais c'est incontestable : je suis devant un chef-d'oeuvre. La vie, parfaite de n'être plus rêvée. Le sommeil de ce chat est un lac de confiance. Sa bénédiction sauvage inonde le monde. Son pelage est noir. Le vent qui le retrousse découvre une peau de velours gris. Cet amas noirci de songes et de puces me fait penser à Benoît Labre qui frappait en vain aux portes des monastères, chassé par une Église que sa mise pouilleuse et son absence surnaturelle de prétention rebutait. Personne ne voulait de lui. Toujours en chemin, le brin d'une louange entre les dents, il devenait une légende dans le peuple des orties. Aller d'un manque à un autre est un mouvement joyeux, vital. Un vagabond rempli de joie, c'est le seul milliardaire. Il est mort à Rome sous un escalier, face au Vatican - cette cabane en marbre où Dieu range ses outils et son chapeau. La rumeur de sa sainteté a commencé alors à se répandre. Le chat qui a senti ma présence ouvre un oeil. La mort entrera en nous aussi vite qu'un chat bondit du sommeil à l'éveil. Elle donnera à notre âme cette légèreté que nous demandions à l'amour. « Passe, passe, tu es pur », disent les dieux égyptiens à bec d'or aux morts qui les interrogent. Benoît Labre n'est pas mort. Il s'est simplement si enfoncé en lui-même qu'il y a trouvé Dieu. Les yeux du chat sont d'un vert délavé comme le bois d'une barque rongé par l'humidité. Ses dents, acérées comme des diamants. Tout est souplesse chez l'éveillé. La cymbale d'un bouton d'or vibre, heurtée par la masse noire qui file et disparaît. Les fleurs et les yeux mouillés des chats sont porteurs de la même révélation. J'ai aimé une glycine. C'était il y a longtemps. Elle débordait d'un portique en bois, en face de la dernière maison de ma mère. Une avalanche bleue passée à la craie blanche. La poussière en suspension de l'éternel. Je donnerais tous mes livres pour la faire revivre sur le papier et que mes mots aient la souplesse de cette chevelure bleue neige, bougeant doucement quand le vent y passait la main. Quelque chose qui serrait le coeur comme le sourire d'un nouveau-né ou l'écho d'une voix perdue. Le monde est traversé par les messagers de l'éternel. Ils viennent de loin. Ils dorment sur place.

Christian Bobin, le monde des religions.

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La vie est ce qu'on en fait, avec ou sans handicap

16 Septembre 2015, 04:39am

Publié par Grégoire.

Philippe Ribière

Nait en Martinique en mars 1977 avec une malformation congénitale, identifiée à l'époque comme le syndrome Rubenstein-Taby. Les 4 premières années de sa vie sont rythmées par les opérations chirurgicales. 


À 17 ans, Il découvre l'escalade lors de vacances et c'est le début d'une passion. Il crée la discipline paralympique d'escalade, fonde l'association handigrimpe et organise un tour d'Europe avec la volonté de mettre cette discipline sur le devant de la scène. Le film « Wild one » retrace l'histoire de sa vie.

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Vivre comme "passant en cette vie"

14 Septembre 2015, 04:31am

Publié par Grégoire.

Vivre comme "passant en cette vie"

 

Garder sa vie dans le sentiment neuf de la vie, c’est une des choses les plus difficiles qui soient, le plus souvent escamotées. Cela vient sans doute du fait que cette nouveauté de chaque jour ne peut être reçue que dans la proximité de sa mort à soi, rien qu’à soi. Je pense chaque jour à la mort voisine. Ce n’est pas une pensée du futur, c’est une pensée du présent. C’est la pensée la moins morbide qui soit. Cette proximité de vivre avec l’ombre portée de mourir, je peux la résumer en un mot, en une attitude de fond : rire. La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant parvient à déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire.

Christian Bobin , L’Epuisement

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Ne garder que les paroles qui nous brûlent...

12 Septembre 2015, 05:15am

Publié par Grégoire.

Ne garder que les paroles qui nous brûlent...

 

Les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l'antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s'est-il passé ?

Leur objectif était de chercher Dieu: Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s'appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif.

Ora. Cette voie était sa Parole: La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole (L’amour des lettres et le désir de Dieu, p.14 Dom Jean Leclercq) Le désir de Dieu comprend l'amour des lettres, l'amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions.

Cette Parole remue certes jusqu'au fond d'elle-même chaque personne en particulier (cf. Ac 2, 37). Grégoire le Grand décrit cela comme une douleur forte et inattendue qui secoue notre âme somnolente et nous réveille pour nous rendre attentifs à Dieu.

La Bible n'est pas un simple livre, mais un recueil de textes littéraires dont la rédaction s'étend sur plus d'un millénaire et dont les différents livres ont des tensions visibles entre elles. « les Écritures » : souligne déjà clairement que la Parole de Dieu nous parvient à travers des paroles humaines, c'est-à-dire que Dieu nous parle seulement dans l'humanité des hommes, et à travers leurs paroles et leur histoire.

Labora. le travail manuel en est un élément constitutif. « Mon Père (...) est toujours à l'œuvre, et moi aussi je suis à l'œuvre »

Le travail et la détermination de l'histoire par l'homme sont une collaboration avec le Créateur, qui ont en Lui leur mesure. Là où cette mesure vient à manquer et là où l'homme s'élève lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du monde peut facilement aboutir à sa destruction.

Annonce. dans l'effondrement de l'ordre ancien et des antiques certitudes, l'attitude de fond des moines était le quaerere Deum - se mettre à la recherche de Dieu.

dans cette Parole se trouve un chemin de vie sur lequel Dieu va à la rencontre de l'homme pour lui permettre de venir à Sa rencontre. l'annonce de la Parole est nécessaire. De fait, les chrétiens de l'Église naissante ne considéraient pas leur annonce missionnaire comme une propagande qui devait servir à augmenter l'importance de leur groupe, mais comme une nécessité intrinsèque qui dérivait de la nature de leur foi. (cf Parole qui nous réveille pour nous rendre attentifs à Dieu)

l'annonce chrétienne ad extra - aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche. (Paul) annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l'Inconnu-Connu. C'est Celui qu'ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l'Inconnu et l’Inconnaissable.

Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d'une certaine façon - comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) - cette connaissance demeure ambigüe. La nouveauté de l'annonce chrétienne c'est de dire maintenant à tous les peuples : Il s'est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l'annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s'est révélé. - présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1, 14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous.

Aujourd’hui, pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. aujourd'hui, l'actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deum - chercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n'est pas moins nécessaire aujourd'hui que par le passé. 

Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l'humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l'Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L'écouter, demeure aujourd'hui encore le fondement de toute culture véritable.

Benoit XVI, Collège des Bernardins.

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Dheepan... une palme d'or prophétique !

10 Septembre 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

Quand les migrants règlent certains problèmes franco-français : banlieues, caïds etc... ! Prophétique...!!!

Quand les migrants règlent certains problèmes franco-français : banlieues, caïds etc... ! Prophétique...!!!

Trois exilés, un ancien combattant des Tigres tamouls, Dheepan, une jeune femme et une petite fille de neuf ans, fuient la guerre civile dans leur pays en se faisant passer pour une famille. Alors qu'aucun d'eux ne parle français, Dheepan trouve un travail de gardien d'immeuble dans une cité sensible de la banlieue parisienne où règnent dealers et bandes organisées. Il va chercher à s'intégrer et à comprendre la société française, mais se retrouver confronté à une autre brutalité, avant de se muer à nouveau en guerrier enragé pour protéger les siens.

Sans surprise, on retrouve tout ce que l'on aime chez Audiard dans Dheepan : la nécessité d'être ensemble pour survivre (De rouille et d'os), le mélange de force et de fragilité (De rouille et d'os), la relation père-fils (De Battre mon cœur s'est arrêté), les rapports de force (Un prophète), l'apprentissage de la vie (Regarde les hommes tomber), la quête de rédemption à travers une femme et la toile de fond sociale (Sur mes lèvres).

"Dheepan" est une fable, douloureuse et puissante, loin de la morale univoque d’une chronique sociale malgré son ancrage dans le réel. Après une courte séquence d’exposition, dans laquelle Audiard exerce son art de l’économie narrative avec une efficacité redoutable, on sait qu’il ne versera pas dans le misérabilisme. Arrivés en France, Dheepan, Yalini et Illayaal, la petite fille embarquée au hasard dans cette nouvelle vie, font rapidement les démarches liées à leur statut de réfugiés et sont installés dans une cité qu’on imagine de la grande banlieue parisienne.

Jacques Audiard évoquait les "Lettres persanes" pour décrire son projet, et on peut entendre l’écho de Montesquieu dans ce récit qui regarde la France avec les yeux d’étrangers qui la découvrent. Mais l’humour et la clairvoyance des philosophes persans sont ici remplacés par la peur et l’incompréhension des réfugiés tamouls. La misère dans laquelle ils tentent de reconstruire quelque chose, la violence au milieu de laquelle ils doivent vivre finissent par faire ressembler leur terre d’asile à l’enfer qu’ils ont fui. Dans les dealers armés qui contrôlent la cité, ils voient la version occidentalisée des gangs de leur pays. À mesure que le danger prend corps, la nature guerrière de Dheepan se réveille sous son masque placide et explose dans une séquence stupéfiante de violence dont la mise en scène, proche des jeux vidéo, rappelle qu’il s’agit moins de montrer le réel que le cauchemar ou peut-être le rêve de vengeance enfin assouvi du personnage principal.

On regrette l'épilogue assez peu crédible en forme d’happy end ensoleillé, qui affaiblit l’impact du film.

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Laudato Si vu par un sociologue, une altermondialiste, un musulman.

8 Septembre 2015, 05:25am

Publié par Grégoire.

Laudato Si vu par un sociologue, une altermondialiste, un musulman.

 

Vous n’avez pas hésité, après l’avoir lu, à qualifier l’encyclique Laudato si’ ( La Croix du 19 juin) de providentielle. Qu’est-ce à dire ?

Edgar Morin : Providentielle, non pas dans le sens de la divine providence ! Mais nous vivons dans une époque de désert de la pensée, une pensée morcelée où les partis qui se prétendent écologistes n’ont aucune vraie vision de l’ampleur et de la complexité du problème, où ils perdent de vue l’intérêt de ce que le pape François dans une merveilleuse formule reprise de Gorbatchev appelle « la maison commune ». Or cette même préoccupation d’une vue complexe, globale, au sens où il faut traiter les rapports entre chaque partie, m’a toujours animé (2).

Dans ce « désert » actuel, donc, voilà que surgit ce texte que je trouve tellement bien pensé, et qui répond à cette complexité ! François définit« l’écologie intégrale », qui n’est surtout pas cette écologie profonde qui prétend convertir au culte de la Terre, et tout lui subordonner. Il montre que l’écologie touche en profondeur nos vies, notre civilisation, nos modes d’agir, nos pensées.

Plus profondément, il critique un paradigme « techno-économique », cette façon de penser qui ordonne tous nos discours, et qui les rend obligatoirement fidèles aux postulats techniques et économiques pour tout résoudre. Avec ce texte, il y a à la fois une demande de prise de conscience, une incitation à repenser notre société, et à agir. C’est bien le sens de providentiel : un texte inattendu, et qui montre la voie.

Vous y retrouvez une perspective humaniste de l’écologie ?

E. M. : Oui, car à travers cette notion d’écologie intégrale, l’encyclique invite à prendre en compte toutes les leçons de cette crise écologique. Mais là aussi, à condition de préciser la notion d’humanisme, qui a un double sens. D’ailleurs, c’est ce que François dit dans son discours. Il critique une forme d’anthropocentrisme.

Il existe en effet un humanisme anthropocentriste, qui met l’homme au centre de l’univers, qui fait de l’homme le seul sujet de l’univers. En somme, où l’homme se situe à la place de Dieu. Je ne suis pas croyant, mais je pense que ce rôle divin que s’attribue parfois l’homme est absolument insensé.

Et une fois qu’on est dans ce principe anthropocentriste, la mission de l’homme, très clairement formulée par Descartes, c’est conquérir la nature et la dominer. Le monde de la nature est devenu un monde d’objets. Le véritable humanisme c’est au contraire celui qui va dire que je reconnais dans tout être vivant à la fois un être semblable et différent de moi.

Faites-vous vôtre cette invocation de François d’Assise, reprise par le pape, qui parle de frère Soleil, qui implique une forme de fraternité avec ce que les chrétiens appellent la Création ?

E. M. : Le pape a eu la chance de trouver dans le christianisme saint François d’Assise ! Car s’il n’avait pas été là, il aurait été bien maigre en référence…

Nous savons aujourd’hui que nous avons en nous des cellules qui se sont multipliées depuis les origines de la vie, qu’elles nous constituent comme tout être vivant… Si nous remontons à l’histoire de l’univers, nous portons ainsi en nous tout le cosmos, et d’une façon singulière.

Il y a une solidarité profonde avec la nature, même si bien entendu nous sommes différents, par la conscience, la culture… Mais tout en étant différents, nous sommes tous des enfants du Soleil. Le vrai problème, c’est non pas de nous réduire à l’état de nature, mais de ne pas nous séparer de l’état de nature.

Le Saint-Père est amené à trouver dans la Bible un certain nombre d’éléments qui justifie sa démarche. Mais je crois au contraire que la Bible raconte une création de l’homme totalement séparée de celle des animaux, et qu’elle a commencé à susciter cette pensée anthropocentriste, que le message de Paul a poursuivi, en séparant le destin post-mortem des ­humains des autres vivants. Cette conception sépare à mes yeux la civilisation judéo-chrétienne des autres grandes civilisations.

Mais justement, dans l’encyclique Laudato si’, le pape donne une interprétation inverse de la Genèse…

E. M. : C’est vrai, on peut très bien faire des interprétations cosmogéniques de la Genèse, notamment parce que « Elohim » qui est le Dieu génésique, est un pluriel singulier : il est un et il est multiple. Alors on peut y voir une sorte de tourbillon créateur. C’est vrai aussi que, dans la Genèse, il est écrit qu’au commencement Elohim sépara le ciel de la Terre.

C’est là, aussi, une idée intéressante, car pour qu’il y ait un univers il faut une séparation, entre les temps (passé, présent et avenir) et l’espace (ici et là). Mais ma conception à moi, qui se situe dans l’héritage de ­Spinoza, repose sur la capacité créatrice de la nature. Je crois que la créativité ne part pas d’un créateur initial, mais d’un événement initial.

Vous connaissez bien l’Amérique du Sud. Avez-vous le sentiment que la réflexion de François doit beaucoup à sa culture argentine ?

E. M. : Oui, tout à fait. Ce qui m’a toujours frappé, c’est de ressentir en Amérique latine, à titre divers, une vitalité, une capacité d’initiative que nous n’avons pas ici. Dans l’encyclique, par exemple, je retrouve ce sens de la pauvreté, si fort sur ce continent.

En Europe, nous avons complètement oublié les pauvres, nous les avons marginalisés. Mais dans l’encyclique, le concept de pauvreté est vivant, comme dans les manifestations de la Ligue des paysans sans terre ou du peuple, au Brésil.

Enfin, il est certain que l’Argentine, qui a elle-même connu tant d’épreuves, qui a été obligée d’abolir sa dette car elle était en faillite, est un pays où il y a une vitalité démocratique extraordinaire. Je ne dirais pas que c’est un miracle, mais il était nécessaire qu’un pape vienne de là-bas, avec cette expérience humaine.

C’est un pape imprégné par cette culture andine qui oppose au « bien-être » exclusivement matérialiste européen le « bien vivre » (le buen vivir) qui est épanouissement personnel et communautaire authentique. Le message pontifical appelle à un changement, à une nouvelle civilisation, et j’y suis très sensible. Ce message est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation.

Au-delà de cette encyclique, comment voyez-vous la contribution des religions à notre société ?

E. M. : Tous les efforts pour éradiquer les religions ont complètement échoué. Les religions sont des réalités anthropologiques. Le christianisme a connu une contradiction entre certains de ses développements historiques et son message initial, évangélique, qui est amour des humbles. Mais, après que l’Église a perdu son monopole politique, une partie d’elle-même a retrouvé sa source évangélique.

La dernière encyclique est un ressourcement évangélique intégral. Les chrétiens, quand ils sont animés par la source de leur foi, sont typiquement des personnes de bonne volonté, qui pensent au bien commun. La foi peut être un garde-fou contre la corruption de politiques ou des administrateurs. La foi peut donner du courage.

Si, aujourd’hui, dans une époque de virulence, les religions revenaient à leur message initial – en particulier l’islam, puisque Allah est le Clément et Miséricordieux – elles seraient capables de s’entendre. Aujourd’hui, pour sauver la planète qui est vraiment menacée, la contribution des religions n’est pas de trop. Cette encyclique en est une manifestation éclatante.

L’altermondialiste canadienne Naomi Klein a souhaité, mercredi 1er juillet, la diffusion la plus large possible de l’encyclique du pape François sur la protection de la nature, prenant fait et cause pour elle et saluant les « alliances improbables » qui se nouent face aux climatosceptiques.

« Des alliances improbables et surprenantes se nouent, par exemple entre moi et le Vatican » à six mois de la COP 21, la conférence internationale sur le climat prévue à Paris, a relevé l’écrivain, auteure du best-seller « No Logo ».

Dans son encyclique « Laudato si’ », publiée le mois dernier, François appelle à une révolution des comportements, à l’arrêt du consumérisme, au développement des énergies renouvelables et s'en prend à la finance et à la technologie toutes puissantes.

 

« Syndicats, communautés autochtones, groupes confessionnels et verts travaillent de manière plus étroite que jamais », même si « à l’intérieur de ces coalitions, nous ne sommes pas d'accord sur tout, loin de là », a observé l’activiste et écrivain.

L’auteur de No Logo (Actes Sud, 2002), livre de référence des altermondialistes traduit en 28 langues, a exprimé son profond désaccord avec des critiques de l'encyclique jugeant que le pape François devrait laisser l'économie et la politique aux experts  : « La vérité, c’est que (…) beaucoup de ces experts économiques nous ont gravement fait échouer. Ils ont produit des modèles qui ont placé scandaleusement peu de valeur sur la vie humaine, en particulier sur les vies des pauvres, et une valeur démesurée dans la préservation des profits des entreprises et de la croissance économique. »

« Lisez l’encyclique telle qu'elle est, non pas les résumés mais l'ensemble. Lisez-là et laissez-la pénétrer dans votre cœur!  Elle s’adresse à moi aussi, en tant que féministe juive d'un milieu sécularisé, même si j'ai été plutôt surprise d'être invitée par le Vatican », a-t-elle ajouté.

Abdhullah Hamidaddin, spécialiste d’Arabie saoudite et du Yémen et doctorant à King’College à Londres, a publié le 28 juin sur le site d’information en ligne, Al-Arabiya, un éloge de l’approche « spirituelle » du chef de l’Église catholique sur des questions aussi complexes et liées que la protection de la planète, la pauvreté et les effets des technologies. « Spiritualiser ces questions peut avoir un fort impact pour (leur) trouver des solutions et mettre en œuvre des réponses », écrit-il dans cette tribune en anglais intitulée : « Pourquoi les musulmans devraient lire l’encyclique du pape ». 

Résumé en italien dans l’édition de l’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, du jeudi 2 juillet, l’article n’est pas en soi une recension de l’encyclique sur le fond mais une appréciation, dans un style très personnel, de la démarche du pape François entreprise par ce texte.

Se sentant très à l’aise, « comme chez soi mais dans une autre maison » à la lecture de l’encyclique, ce musulman a compris que « l’autorité religieuse » qu’il lisait ne lui dictait pas « des lois religieuses »« J’ai aimé l’approche, la manière dont la spiritualité est incrustée dans ma vie, sans mentionner de lois », résume Abdhullah Hamidaddin, qui marque seulement un désaccord avec le pape François à propos du contrôle des naissances.

« UN NOUVEAU TERRAIN SPIRITUEL COMMUN »

 « Croire dans le réchauffement climatique ne devrait pas faire partie de la foi d’une personne parce que le pape ou une autre autorité religieuse a soulevé la question », prévient le chroniqueur : « Mais la préoccupation envers la Terre devrait être une question spirituelle et peut seulement la devenir si elle est endossée par une autorité religieuse avec une longue tradition et une légitimité profondément enracinée dans l’histoire ». « Le pape a créé un nouveau terrain spirituel commun entre fidèles de toutes les foi », conclut-il sur le site d’information créé en 2004 et établi à Dubaï (Emirats arabes unis).

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Quand souffle l'Esprit

6 Septembre 2015, 05:01am

Publié par Grégoire.

http://www.amisdettyhillesum.fr/films.htm

http://www.amisdettyhillesum.fr/films.htm

Le très beau livre d'Armand Duval rend hommage à l'ascension spirituelle d'Etty Hillesum, déportée juive de Hollande qui s'est convertie à l'amour de Dieu. Une invitation à relire ses lettres et son journal. Aux éditions François-Xavier de Guibert

 

Le journal et les Lettres d'Etty Hillesum sont un document bouleversant sur les souffrances de la communauté juive hollandaise, presque entièrement anéantie par les nazis ; mais aussi sur l'ascension spirituelle fulgurante de cette jeune femme. Après quelques années d'une vie quelque peu chaotique, elle rencontre Dieu, sans adhérer à une religion établie, mais vit dès lors intensément le commandement de L'aimer plus que tout et son prochain comme soi-même. Elle croit fermement en Dieu, en l'homme, en la vie, malgré la dureté des temps. Sa foi et sa prière se nourrissent de la Bible et de quelques auteurs chrétiens : Aujourd'hui : Michel-Ange et Léonard de Vinci, écrit-elle, eux aussi sont entrés dans ma vie... Comme Dostoïevski, Rilke et saint Augustin. Et les évangélistes. Je suis vraiment en excellente compagnie. Petite santé, elle se donne à ses compagnes et compagnons de misère jusqu'à l'épuisement total et, finalement, partage leur sacrifice dans l'horrible mouroir d'Auschwitz. j'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations. On voudrait être un baume versé sur tant de plaies. Elle avait 27 ans quand, en février 1941, se produisit la rencontre qui allait bouleverser sa vie. Deux ans et demi plus tard, le 7 septembre 1943, elle partait pour Auschwitz où elle mourut le 30 novembre 1943. Des 986 autres déportés du même train, seulement 8 survécurent...

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La crise de la conscience européenne.

4 Septembre 2015, 05:24am

Publié par Grégoire.

La crise de la conscience européenne.

Publié en 1935, ce livre défendait une thèse – les idées des Lumières sont apparues dès la fin du XVIIe siècle – qui est aujourd’hui devenue un fait établi et reconnu par tous les historiens sous l’expression que l’auteur avait donnée pour titre à son livre : la crise de la conscience européenne. Un livre incontournable.

Paul Hazard est un universitaire qui s’est notamment intéressé à l’histoire de la littérature et des idées, en particulier au XVIIIe siècle. Né en 1878 à Noordpeene, dans le Nord, il entre à l’École normale supérieure en 1900 et obtient l’agrégation de lettres en 1903. Il est d’abord nommé professeur à la Sorbonne en 1913, puis, en 1925, à la chaire de littératures modernes et comparées au Collège de France. Sa carrière est couronnée en 1940, lorsqu’il est élu à l’Académie française. Il s’éteint le 12 avril 1944. Sa thèse, La Révolution française et les lettres italiennes, fut publiée en 1910. Il dirigea, avec Joseph Bédier, un médiéviste français, une Histoire illustrée de la littérature française, publiée en 1923-1924. Il fut aussi l’auteur d’une Vie de Stendhal, en 1927. C’est après cette date qu’il consacra ses recherches à la littérature européenne au XVIIIe siècle. En 1935, il publie son fameux ouvrage, La Crise de la conscience européenne. 1680-1715, qui est un succès immédiat et prolongé, dépassant largement le cadre des historiens de la littérature. Il a enfin écrit La Pensée européenne au XVIIIe siècle, qui fut publiée après sa mort, en 1946.

Remise en cause de l’âge classique

Dans la préface, l’auteur oppose le XVIIe et le XVIIIe siècle : « La majorité des Français pensait comme Bossuet ; tout d’un coup, les Français pensent comme Voltaire : c’est une révolution. » C’est à cette révolution que Paul Hazard veut s’intéresser dans son livre. En parlant de l’esprit du XVIIIe siècle, l’auteur écrit encore : « Nous avons voulu montrer, précisément, que ses caractères essentiels se sont manifestés beaucoup plus tôt qu’on ne croit d’ordinaire ; qu’on le trouve tout formé à l’époque où Louis XIV était encore dans sa force brillante et rayonnante ; qu’à peu près toutes les idées qui ont paru révolutionnaires vers 1760, ou même vers 1789, s’étaient exprimées déjà vers 1680. » C’est ainsi que l’écrivain d’art Louis Gillet a pu écrire, à propos du livre de Paul Hazard : « plus de trente ans avant la mort de Louis XIV, toutes les idées de la Régence, celles de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot, sont prêtes : la Révolution est faite. »

Quatre parties divisent le livre. La première s’intéresse aux « grands changements psychologiques ». Cinq chapitres la composent. Le premier s’appelle « De la stabilité au mouvement ». Il est introduit par la phrase de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » L’âge classique se caractérisait par la stabilité, c’est-à-dire par la peur des surprises, la crainte des remises en cause. Mais, à la fin du XVIIe siècle le goût des voyages en Europe s’étend : Italie, France, Allemagne, Angleterre… Les voyages lointains, hors d’Europe, contribuent également à la mise en mouvement, à rompre la stabilité. Ces voyages ont une conséquence importante du point de vue des idées : ils donnent une leçon de relativité. En voyageant, on peut comparer les mœurs, les religions, les philosophies, les principes et, du coup, il est possible de douter, parce que l’on se pose des questions : « Qui a raison ? qui a tort ? »

Le chapitre deux s’intitule « De l’ancien au moderne ». Paul Hazard part de la querelle des Anciens et des Modernes, qui voit les seconds dénoncer le culte de l’antiquité, la valorisation du passé, et préférer à ce dernier le présent. Il explique que ce doute envers le passé vient du fait que l’histoire est fausse. L’histoire moderne, l’histoire romaine, l’histoire grecque ne sont que des charlataneries. « Aujourd’hui, l’heure du doute est venue » note l’auteur. « On acquiert cette triste sagesse, qui consiste à savoir qu’on ne sait rien. » Même la Bible est mise en doute, par le biais de la chronologie. Le constat s’impose : l’histoire est « un amas de fables […] et ensuite un amas d’erreurs ».

Dans le troisième chapitre, « Du Midi au Nord », l’auteur explique que l’hégémonie intellectuelle de la France en Europe est concurrencée par une puissance du nord, l’Angleterre. Cela est du, en particulier, à l’exil des protestants, chassés de France après la révocation de l’édit de Nantes en 1685 et qui traduisent les œuvres d’auteurs anglais. Mais la Hollande aussi joue un rôle international : des protestants persécutés y trouvent refuge et y créent des journaux.

« Hétérodoxie » est le titre du quatrième chapitre. L’anticonformisme est véhiculé par les gazettes françaises de Hollande, pays qui imprime à tour de bras, notamment les ouvrages que l’on censure dans les autres pays. La Hollande, mais aussi la Suisse, et l’Angleterre sont les pays des esprits libres. L’auteur montre que le non conformisme a pour conséquence l’émiettement des sectes, puisque chacun est libre de penser à sa guise et qu’aucune autorité, pas même protestante, ne peut décréter ce qu’il faut penser. Paul Hazard prend l’exemple du socinianisme, qui préconise une approche rationnelle de la Bible. On doute, on ne fait plus confiance à l’autorité : « Le temps de l’hétérodoxie est venu. »

Celui de Pierre Bayle aussi, qui est l’objet du chapitre suivant. Paul Hazard résume ainsi la pensée de Bayle : « ne rien accepter, sans un jugement préalable de son propre tribunal. » Bayle défend la raison, qui est incompatible avec la religion. Il oppose les « religionnaires » aux « rationaux », dont il fait partie.

Ainsi, dans sa première partie, Paul Hazard montrait que la stabilité voulue par l’âge classique était menacée par de grands changements psychologiques dus aux voyages, aux doutes sur l’histoire, aux hétérodoxies…

Les « rationaux » détruisent… pour mieux reconstruire

Aussi, l’auteur expose les luttes « contre les croyances traditionnelles », titre de sa deuxième partie. Un premier chapitre est consacré aux rationaux. Ces derniers « accouraient à [l’]appel » de la raison. Ce sont les libertins, qui revendiquent la liberté de l’esprit et des sens. C’est aussi la diffusion du cartésianisme, c’est-à-dire la confiance dans la raison. C’est Malebranche, à la fois chrétien et cartésien. C’est Spinoza, qui pense que la démocratie est la forme la plus rapprochée du droit de nature. C’est encore Toland, qui est « ivre de raison », selon la belle expression d’Hazard, et qui affirme que la croyance en l’immortalité de l’âme n’est pas seulement chrétienne mais païenne. Bref, comme le note l’auteur, « elle ne s’arrête plus, cette raison déchaînée ».

Puis, dans les chapitres suivants, Paul Hazard énumère ce contre quoi les rationaux se battent. D’abord, contre les miracles (« La négation du miracle », chapitre deux), dans la mesure où ces derniers consistent en une violation des lois de la nature : « Le miracle répugne à la raison » écrit l’auteur.

Ensuite, contre l’Écriture sainte, considérée comme l’autorité suprême (« Richard Simon et l’exégèse biblique », chapitre trois). Dans son Histoire critique du Vieux Testament, Richard Simon explique que la critique refuse l’a priori. Et il soumet la Bible à l’examen, comme n’importe quel texte profane.

Bossuet est l’objet du quatrième chapitre dans la mesure où il est le représentant « d’une tradition de toutes parts attaquée ». Il est inquiété par Spinoza, Malebranche, Ellies du Pin, les chronologistes…

Enfin, le cinquième chapitre s’intitule « Leibniz et la faillite de l’union des Eglises ». Leibniz souhaite réunir l’Europe divisée depuis la Réforme en opérant le rapprochement entre protestants et catholiques. Mais il échoue et les « ennemis du christianisme se réjouissent et triomphent » note Paul Hazard. L’autorité, donc, ne vaut plus.

Dans cette lutte contre les croyances traditionnelles, « on a substitué un signe négatif au signe positif ; et quand meurt Louis XIV, la substitution paraît accomplie ». C’est un véritable travail de démolition qui a eu lieu. Mais, ajoute l’auteur, « l’Europe n’aime pas les ruines » et les rationaux vont reconstruire.

C’est pourquoi la troisième partie s’intitule « Essai de reconstruction ». Le premier chapitre est consacré à « l’empirisme de Locke ». À une époque où l’on doute, où l’on remet tout en cause, Locke donne une certitude : le fait psychologique. Dans son fameux Essai concernant l’entendement humain, publié en 1690, il rebâtit une morale qui possède un caractère de certitude car elle dépend des réalité psychologiques.

Le deuxième chapitre de la partie s’intéresse au déisme et à la religion naturelle. Après avoir insisté sur les caractères négatifs du déisme (suppression de la contrainte, de l’autorité, de la valeur de l’Ecriture sainte, rejet de l’intervention divine dans le cours des choses humaines), l’auteur expose ses caractères positifs. Le déisme, finalement, consiste à agir dans le sens de la force qui assure la conservation et l’ordre de l’univers. Ainsi, il « atténue Dieu : mais il ne le détruit pas » note Paul Hazard.

« Le droit naturel » est le chapitre suivant. Il tend à s’opposer au droit divin, d’où découle l’autorité monarchique et la sacralité de la personne du roi, lequel n’est responsable que devant Dieu. Face au principe d’autorité, des théories s’élèvent et se diffusent dans toute l’Europe. Le droit naturel nie le surnaturel et exige que l’autorité soit remplacée par un droit politique qui réglerait les rapports entre les peuples. L’auteur s’attarde sur quelques auteurs défendant ce droit naturel : Hughes de Groot, plus connu sous le nom de Grotius ; Spinoza, pour qui les rois sont des imposteurs ; Pufendorf qui relègue la puissance divine à un autre plan, affirmant que la raison naturelle concerne la terre ; Cumberland, qui réfute les principes de Hobbes et appelle à s’appuyer sur la loi naturelle ; Locke, qui préconise l’institution d’un état social en vertu d’un pacte ; Fénelon, qui rappelle aux rois leurs devoirs moraux ; mais aussi Thomasius – ce « glorieux initiateur de l’Aufklärungallemande » – et Gravina.

Le quatrième chapitre est consacré à « la morale sociale », indépendante de la morale religieuse. Pour Locke, il est possible, malgré la variété des coutumes existant à la surface de la planète, de bâtir une morale universelle en respectant les lois civiles, ce qui aura pour effet d’assurer la continuité de notre propre plaisir.

Les chapitres suivants évoquent « le bonheur sur la terre », c’est-à-dire l’aspiration à profiter de la vie, tout simplement, en refusant d’attendre passivement le bonheur éternel promis dans l’au-delà, puis « la science et le progrès », qui ont pour conséquence de valoriser le futur. Paul Hazard cite Bayle : « Nous voilà dans un siècle qui va devenir de jour en jour plus éclairé, de sorte que tous les siècles précédents ne seront que ténèbres en comparaison. »

L’ultime chapitre de la partie s’intéresse à l’émergence d’un « nouveau modèle d’humanité ». La figure de l’honnête homme, caractérisée par la politesse, la fuite des excès et une constante discipline, est remise en cause à la fin du XVIIe siècle. L’Espagne, l’Angleterre et la France proposent de nouveaux modèles : ce qui compte c’est l’ambition, la volonté de réussir, le commerce, le travail, l’usage de la raison, l’hostilité aux religions révélées… « Tout est prêt : Voltaire peut venir » conclut l’auteur.

 

Il n’y eut pas que les rationaux

Mais ce dernier souligne que la crise de la conscience européenne ne se résume pas seulement aux idées des rationaux, qui sont celles des Lumières. Aussi, il ouvre une dernière partie, intitulée « Les valeurs imaginatives et sensibles ». Selon lui, la crise de la conscience européenne n’annonce pas seulement les Lumières, mais aussi le romantisme. Ainsi, dès le premier chapitre, il écrit : « il faut bien qu’il y ait eu des sources cachées, qui plus tard ont produit ces fleuves de passion. » Ces sources, il les trouve aussi dans la période 1680-1715. Car il n’y eut pas que les rationaux « sur le théâtre du monde », et après avoir porté l’attention sur ceux-ci, il « est temps de regarder ailleurs ».

Aussi, dans un deuxième chapitre – « Le pittoresque de la vie » –, l’auteur souligne les multiples façons dont l’imagination se fait jour. En France, par exemple, les contes de fées connaissent un grand succès. Les voyages nourrissent aussi l’imagination. Dans Le diable boiteux, Lesage considère la vie comme un amusement.

Le troisième chapitre s’intitule « Le rire et les larmes. Le triomphe de l’opéra ». Ici, ce sont les sentiments, l’affectif, la sensibilité qui concurrencent le rationalisme. L’opéra triomphe précisément parce qu’il est déraisonnable.

Le chapitre suivant s’intéresse aux « éléments nationaux, populaires, instinctifs ». Paul Hazard écrit : « Devant les caractères nationaux : la raison universelle et égalisatrice perdait ses droits. » L’idée d’un pouvoir populaire annonce la critique de l’absolutisme puisqu’elle suggère que la puissance royale ne vient pas de quelque privilège divin. Quant à l’instinct, il est une valeur irréductible à la raison.

Au cinquième chapitre, l’auteur souligne que même Locke pense qu’il n’existe pas de vie rationnelle sans une vie affective. Pour l’abbé Dubos, la sensibilité est la source du beau : l’art consiste à imiter des objets qui auraient excité en nous des passions réelles. Leibniz évoque la Monade, qui est la cause des perceptions sensibles et « une force psychique individuelle ».Il annonce Freud et l’inconscient…

Enfin, dans « Ferveurs », le sixième chapitre,  Hazard explique que l’« exigence religieuse défend son autorité ». En faisant appel à l’imagination, on peut prouver l’existence de Dieu. L’auteur s’intéresse aux piétistes, aux quiétistes, aux Enthousiastes : selon eux, il n’existe pas que la raison ; l’affectif et le recueillement sont aussi importants. Les Enthousiastes considèrent même le progrès comme une corruption.

Ainsi, dans cette dernière partie, se manifestent des aspects de la crise de la conscience européenne autres que le triomphe de la raison et des rationalistes, mais ayant les mêmes objectifs de remise en cause des certitudes et de l’autorité.

En conclusion, Paul Hazard définit l’Europe de plusieurs façons. Mais elle est notamment une « pensée qui ne se contente jamais », c’est-à-dire une pensée en perpétuelle construction, qui ne s’arrête jamais d’évoluer et qui remet toujours en cause ce qu’elle crée. Ainsi, après le classicisme, qui n’est qu’un arrêt provisoire, a lieu la crise de conscience. Cette crise de conscience, nous dit l’auteur, vient de la Renaissance, avec qui elle partage plusieurs points communs. Et elle prépare tout le XVIIIe siècle.

Un livre écrit comme un roman

Il est possible d’attribuer trois grandes qualités à cet ouvrage. D’abord, son sujet même. La thèse de Paul Hazard est devenue un fait établi. Les idées de liberté, de tolérance, de bonheur terrestre, la glorification de la raison, la foi dans le progrès : toutes ces idées constituent l’essence des Lumières [1]. La spécificité de la période 1680-1715 est reconnue par tous les historiens sous l’expression que l’auteur a donné pour titre à son ouvrage : la crise de la conscience européenne. N’importe quelle personne qui s’intéresse à cette période ou, plus généralement, aux Lumières, doit absolument lire ce livre incontournable.

Une deuxième qualité réside dans le fait que Paul Hazard n’a pas seulement convoqué les grands philosophes, déjà très connus : Leibniz, Spinoza, Locke, Bayle, Grotius, Fontenelle, Bossuet ou Fénelon. Il fait également connaître, dans ce livre, des penseurs plus obscurs qui ont autant contribué à la crise de la conscience européenne, et donc à l’émergence des Lumières : John Toland, Saint-Evremond, Malebranche, Thomasius, Richard Simon, Ellies du Pin, Cumberland…

Le dernier mérite de ce livre est de présenter une étude à l’échelle de l’Europe entière. Paul Hazard mentionne,
nous l’avons vu, les voyages en Europe, le rôle international de l’Angleterre ou de la Hollande, ou les penseurs originaires de différents pays européens. Quant à la conclusion, finalement, elle ne vise qu’à répondre à la question posée plusieurs fois : « Qu’est-ce que l’Europe ? » Paul Hazard souligne donc bien la dimension européenne des Lumières.

Enfin, et il faut le souligner, cet ouvrage est véritablement écrit à la manière d’un roman. Quel plaisir de lire ce livre ! Pour tous les amoureux de la lecture, La crise de la conscience européenne est un régal. Les figures de rhétorique, en particulier, sont savoureuses. Par exemple, en parlant de la pensée européenne qui ne cesse jamais de se remettre en cause, Paul Hazard use d’une métaphore homérique : « on défait la nuit la toile que le jour a tissée. » Ou encore, à propos des attaques multiples qu’elle subit, l’Eglise est comparée à un troupeau : « Les loups ravisseurs se multipliaient autour du troupeau, il fallait décourager leurs attaques. »

Henri Berr a écrit : « Si un livre qui a contribué à l’établissement de la vérité, se trouve être beau par surcroît, c’est une chance heureuse, et c’est une sorte de luxe. » Cette phrase pourrait parfaitement s’appliquer au livre de Paul Hazard.

 .HAZARD, Paul, La crise de la conscience européenne. 1715-1680, Paris, Boivin, 1935.

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L'obstacle à notre envol dans la vie...

2 Septembre 2015, 05:08am

Publié par Grégoire.

L'obstacle à notre envol dans la vie...

 

"Ce qui se tient entre notre vie et nous comme un obstacle, c'est nous-mêmes, cet épaississement de nous-mêmes dans nous-mêmes que nous considérons comme une preuve de maturité, une certitude d'existence."

Christian Bobin, L'Eloignement du monde.

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