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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Cauchemar Orwellien

31 Août 2015, 05:04am

Publié par Grégoire.

Étonnante scène, tirée du film "My Dinner with Andre", réalisé par Louis Malle, un avertissement datant de 1981!

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Vive les fous !

29 Août 2015, 05:12am

Publié par Grégoire.

Vive les fous !

 

"Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour.
Qu'ils soient bénis. C'est grâce à eux que la terre est ronde et que l'aube à chaque fois se lève, se lève, se lève."

Christian Bobin, Tout le monde est occupé.

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L'autre, l'ami..

27 Août 2015, 04:35am

Publié par Grégoire.

L'autre, l'ami..

"Il y a parfois entre deux personnes un lien si profond qu'il continue de vivre même quand l'un des deux ne sait plus le voir."

Christian Bobin. Ressusciter

 

"L'empathie c'est, à la vitesse de l'éclair, sentir ce que l'autre sent et savoir qu'on ne se trompe pas, comme si le cœur bondissait de la poitrine pour se loger dans le cœur de l'autre. /.../ Dans l'empathie, on peut prendre soin d'autrui comme jamais il ne prendra soin de lui-même, par une attention tendue comme un rai de lumière",

Christian Bobin, La lumière du monde.

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Clair-obscur...

25 Août 2015, 04:30am

Publié par Grégoire.

Clair-obscur...

 

"La poésie peut être une affaire vitale, l’apothéose de toutes lucidités, l’arrachement du bandeau que la vie met sur les yeux des vivants pour qu’ils n’aient pas trop peur à cet instant dernier qu’est chaque instant passant."

Christian Bobin - La Dame blanche -

 

" Il y a un temps où ce n'est plus le jour, et ce n'est pas encore la nuit. [...] Ce n'est qu'à cette heure-là que l'on peut commencer à regarder les choses, ou sa vie: c'est qu'il nous faut un peu d'obscur pour bien voir, étant nous-mêmes composés de clair et d'ombre. "

Christian Bobin " Lettres d'or "

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Le Royaume

23 Août 2015, 05:18am

Publié par Grégoire.

Le Royaume

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Ironie...

21 Août 2015, 05:03am

Publié par Grégoire.

Ironie...

 

"L'ironie est une manifestation de l'avarice, une crispation de l'intelligence serrant les dents plutôt que de lâcher un seul mot de louange. 
L'humour, à l'inverse, est une manifestation de la générosité : sourire de ce qu'on aime c'est l'aimer deux fois plus."

Christian Bobin, L'Eloignement du monde.

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Le mendiant de la beauté

20 Août 2015, 11:00am

Publié par Grégoire.

Le mendiant de la beauté

Dernier fragment

 

Ô ma chère mère toi seule tant aimée

Virginale et maintenant fleur éclatée !

De tant de peines et d'extases : tu souffrais

partout en ce monde je te suivrais

 

J'ai reconstruit Dieu, ma profonde douleur en mon cœur,

Pour que tu puisses vivre, les cieux je l'ai laissé édifier sans peur

et qu'après tout, cela fut bien -

dans son divin dessein

 

 

le chien

 

Il était si débraillé et gluant

jaune flamme était sa fourrure

efflanqué par la faim,

chaviré par le désir.

par sa taille attristée

le vent de nuit si froid

allait comme fumée au loin.

Il courait, mendiait.

dans ses yeux vivaient

des églises prisonnières et en soupirs

et il cherchait intensément

un quignon de pain ou son équivalent.

Tant de pitié est montée pour lui

en moi, comme si ce pauvre chien

sourdait de moi-même.

Et, le monde m'ayant épuisé

je voyais alors enfin toute chose.

Nous allons au lit,

car nous sommes censés le faire

car la nuit arrive,

et la misère nous précipite enfin

dans le noir sommeil.

Cependant, avant cela,

gisant comme la ville,

sans parler sous la couverture froide

de fatigue et de pureté

tous ensemble,

de cette cachette quotidienne,

du dedans de nous,

cela monte hors de nous,

lui ce chien, si affamé

si débraillé et gluant,

et cela cherche

une litière de Dieu

des fragments de Dieu.

 

(traduction personnelle)

 

 

 

Personne ne me relèvera

 

Personne ne me relèvera jamais

je me suis fait aspirer par la boue.

Un orphelin désespéré le prie Lui

pour se faire adopter comme ton fils, Seigneur.

Ô, forme moulée, fais-moi tenir ensemble

et dans mes nécessités aide-moi à ne pas pleurer

mais à supporter la honte quand

je suis forcé de le reconnaître Lui, ou le nier.

Mon cœur tu le sais, je ne suis qu’un enfant

ne me renvoie pas mon déni mais parfois seulement

permets à mon âme d’être moins aveugle

et autorise-la à voir Son royaume.

Vous pourriez m’éviter les heures de nécessités

quand je surmontais sa torture

dans les fosses de la vallée de larmes

s'il te plaît, veille sur moi dans l’avenir.

ordonne-leur à tous de se comporter

envers moi avec juste un peu de gentillesse

d’examiner mon cas soigneusement

avant que je ne me sacrifie moi-même.

 

Février-Mars 1937 « Nem emel fel »

Traduction Linda & Tebinfea

 

 

 

Que ça fait mal !

 

La mort rôde derrière

dehors, à l’intérieur du trou

tu t’enfuis comme petite souris apeurée

 

vers les femmes

tant que tu peux rayonner ainsi

protégé par leurs bras, leurs genoux et leurs girons.

 

Ce n'est pas seulement l’attrait

de leurs doux et tendres genoux, et ton désir,

tu es poussé là par nécessité.

 

Quiconque peut

trouver une femme, l’embrassera jusqu’à

ce que ses lèvres tentantes deviennent blanches.

 

le trésor est double

la peine de celui qui aime aussi.

Qui aime et pourtant reste sans trouver compagne

 

il est comme sans abri

aussi impuissant que pourrait l’être un animal

dans la forêt quand il fait ses besoins.

 

Aucun autre lieu

ne peut cacher ton visage même si tu pointes

-bien courageux - un couteau contre ta mère.

 

Elle comprenait -

personne d’autre ne le pouvait - ce que ces mots signifient

et pourtant elle m’a rejeté loin d’elle.

 

Ma tête se fend

et parmi les vivants il n’y a aucune place pour moi

je ne puis endurer les ennuis et les douleurs.

 

Comme un bébé

qui devient fou et secoue son hochet

mais personne ne vient

tout est en vain.

 

Devrais-je l’aimer,

pourrais-je la haïr ? cela n’a aucune importance

je n’ai pas honte d'avoir découvert cela

 

car celui qui est

apeuré par ses rêves, hébété par le soleil

dans tous les cas sera jeté.

 

Comme les vêtements des amoureux

dans les heures heureuses où ils font l’amour

ma culture tombe par terre.

 

Mais d’où viendra-t-elle

pour voir la mort me ballotter ;

pourquoi devrais-je endurer seul ces douleurs ?

 

la douleur est double

pas seulement la femme en gésine

ce que l’humilité peut apaiser cela ;

 

mais dans mes chants

l’argent s’y colle, aussi ma peine

n’attire sur moi que la disgrâce.

 

Je vous supplie de m’aider !

Ô, vous chaque chiot dans la rue là

faites éclater vos yeux partout où cette femme va.

 

Ô innocents !

dans les camps de travail gémissez sous vos bottes

et dites-lui Que ça fait mal !

 

Vous chiens fidèles,

dans l’épais brouillard mettez-vous sous les roues

et aboyez vers elle Que ça fait mal !

 

Femmes avec bébés !

avortez donc et venez vers elle

pour lui sangloter Que ça fait mal !

 

Vous gens sains et saufs

si vousz rencontez n’importe où

défaillez, et briser vous

marmonnez-lui Que ça fait mal !

 

Jeunes gens qui pouvez

vous entre déchirez pour une femme

ne lui dissimulez pas Que ça fait mal !

 

Chevaux et taureaux !

castrés pour se tenir calme

mais hurlez-lui Que ça fait mal !

 

Et vous poissons muets !

accomplissez le rituel du pêcheur

et d’un souffle dites à l’hameçon Que ça fait mal !

 

À tous les vivants

avec toute chose, maison, ferme, paysages,

laissez-les brûler autant que le feu peut les toucher.

 

De ces cendres

allons vers elle et quand elle s’assoupit

gueulons ensemble Que ça fait mal !

 

Ainsi elle l’entendra

sa vie durant, ce qu’elle niait

dans la seule valeur de ses plaisirs.

 

Elle a déshérité

le dehors, le dedans faisant fuir la vie

de l’ultime chance de renaissance.

 

Octobre-Novembre 1936

(traduction personnelle)

 

 

 

On dit...

 

Je naquis un couteau dans la main. On s'étonne,

On dit que ce sont là des mots...

Puis je pris une plume : encor mieux qu'un couteau !

Je naquis pour devenir homme.

Si la fidélité errante pleure pour toi,

On dit que tu es amoureux.

Tendresse aux yeux mouillés, sans crainte enlace-moi !

Simplement, nous jouons, tous deux...

Je me souviens de tout, mais en moi tout s'efface.

On dit : Comment se peut-il faire ?

Ce qui choit de ma main, au sol qui le ramasse ?

Si ce n'est moi, c'est toi mon frère.

La terre m'emprisonne et la mer me déchire

On me dit : Un jour tu mourras...

Mais que de choses ici-bas l'on entend dire !

J'écoute mais ne répond pas.

 

(texte paru dans Œil de la réalité, traducteur inconnu)

 

 

Dehors, dedans, je sens mes yeux se mettre en danse.

Si la folie me vient, ne soyez pas méchants :

De vos bras musculeux tenez-moi sans violence...

Si tout mon être regarde, à travers, à ce moment,

n'exhibez pas vos poings, je ne les verrais guère...

Ne venez pas m'arracher au néant !

Réfléchissez plutôt : je n'ai sur cette terre

personne, rien. Ce que j'appelais moi

n'est plus. J'en vais mâcher les miettes dernières

dans le temps que ce poème s'achèvera...

Un regard nu, phare au milieu du vide,

scrute dans moi : manquai-je à quelque loi...

que nul ne me réponde en dépit de mes signes,

que me refuse celle même à qui j'ai droit !

N'accordez pas créance à ma faute incomprise :

que je ne sois absous par la terre d'en bas !

 

(texte paru dans Œil de la réalité, traducteur inconnu)

 

Jozsef Attila. Le mendiant de la beauté.

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Certaines violences dévoilent nos résistances à s'en remettre aux autres

19 Août 2015, 04:27am

Publié par Grégoire.

Certaines violences dévoilent nos résistances à s'en remettre aux autres

 

«Il faut que tu écrives ce que tu viens de vivre, tu viens de connaître une expérience unique dans une vie, fondatrice, écris, cela va te faire du bien, tu verras », m'a dit mon père quand je suis revenue du Népal.

Moi je n'avais pas envie d'écrire, j'avais envie de dormir. Dormir de soulagement, d'être sortie indemne de ce chaos. Sonnée de ne pas comprendre ce qui m'était arrivé et trop épuisée pour ressentir une réelle compassion pour les victimes du séisme.

Le soulagement a immédiatement laissé place aux questions. Comme le disait mon père, je pensais aussi avoir connu une expérience initiatique, mais je n'arrivais pas à déceler précisément pourquoi, et encore moins à savoir si je me trouvais dans un état d'esprit positif ou négatif, après ce choc.

Mal à l'aise. C'est sans doute le terme qui décrirait le mieux mon sentiment d'alors. Presque illégitime aussi, devant l'avalanche de SMS d'affection reçue, de témoignages d'amitié et d'inquiétude. Semblable dans mon ressenti à l'usurpateur arrachant sa victoire sans aucun panache.

Et plus les jours passaient, plus ces scrupules grandissaient. Me sentant presque extérieure à moi-même, je racontais la même histoire en boucle, soignant les détails de la catastrophe, rajoutant une dose d'héroïsme là où il n'y en avait en réalité aucun.

Se perdre dans une fausse version des faits. C'est la meilleure méthode qu'on ait jamais trouvée pour se voiler à soi-même la vérité.

Le fait est que oui, j'étais bouleversée, changée. Mais non pas de visions de cadavres ou de destructions, comme auraient pu le penser mes proches, mais desquelles dans ma grande chance j'avais été en réalité préservée. Non, plus que les cris et l'émotion de la terre qui tremble, j'étais chamboulée d'avoir été confrontée à Katmandou à mes propres limites et compris là-bas l'étendue de ma vulnérabilité.

C'est ce pénible constat, cette vision nette de moi-même et de mes plus grandes peurs que je ne peux plus oublier, qui m'amène à écrire aujourd'hui, près de deux mois après mon retour. Mon père avait donc encore une fois raison…

Alors voilà. Je ne prétends pas représenter beaucoup de monde et j'ai sans doute été largement préservée dans ma vie de certaines situations déstabilisantes, mais j'ai appris au Népal qu'un simple crachotement de la terre peut venir faire voler en éclats en un instant toute l'assurance que l'on prétend détenir, une manière d'être au monde aussi.

Plus encore, j'ai compris dans mon cas que l'angoisse ressentie tenait non pas tant au risque lié à ma sécurité mais bien davantage à l'éventualité d'une perte de contrôle de mon environnement. Et là, le bât blesse.

Rapidement après le séisme, la panique laisse place à l'attente. L'incertitude plane sur la marche à suivre, les prochaines étapes à franchir. Soudainement, aucune autre possibilité ne s'ouvre à nous que celle d'attendre.

Puis le manque de ressources, de nourriture, d'eau; rapidement aussi d'électricité, d'argent, devient préoccupant. Et plus que la pénurie en elle-même, la faim ou la soif, c'est tout simplement l'impossibilité de consommer, implacable recette pour tuer le temps, qui fait des nœuds au ventre.

Enfin, dans ces circonstances chaotiques, la dépendance à autrui devient immédiate. On dépend des autres pour l'accès à l'information, à l'assistance, au paquet de gâteaux qui s'échange de main en main… Soudainement tombent comme un château de cartes les barrières de la culture, de la langue, de la religion. Ne subsiste que notre essence commune, hommes et femmes vulnérables face aux aléas de la vie. Difficile pour nous d'accepter cette proximité si brutale avec nos pairs.

La violence de ce type de catastrophe tient en ce qu'elle dévoile nos résistances à s'en remettre aux autres, aux circonstances, à se laisser aller. Elle nous renvoie en boomerang à nos plus profondes contradictions. Nous qui dépensons notre énergie à vouloir contrôler notre temps, nos rencontres, nos vies, constatons combien nous nous sentons vides, désarmés dès lors que la situation nous « échappe ». Le fragile équilibre construit éclate en un instant, et il devient alors impossible de céder une nouvelle fois à nos illusions et de ne pas s'avouer la tragique vérité. Je suis passée à côté de l'essentiel.

Quand, assise sur la terre encore chaude, après une seconde forte réplique du séisme, je pleurais de panique, l'amie d'enfance avec qui je partageais ce voyage, essayant de m'apporter le réconfort qu'elle pouvait, m'a proposé: « Essayons ensemble de mettre des mots sur l'objet de tes peurs. Quand tu auras réussi à la définir, tu verras, cette peur aura disparu. » J'ai réfléchi quelques minutes et lui ai répondu: « Ce dont j'ai vraiment peur au fond, c'est que nous soyons séparées. » Et c'était si vrai. Peu m'importaient les épreuves à traverser si je savais qu'elle resterait à mes côtés: j'avais mis le doigt sur ma plus grande peur. J'en déduis qu'elle est indissociable de mon besoin le plus profond, dont le manque seul réussit à me faire trembler d'angoisse, celui d'être avec les gens que j'aime. Le besoin d'être avec, tout simplement d'échanger, de cultiver cette solidarité qui nous définit en tant qu'hommes et femmes. Je n'attendrai pas la prochaine catastrophe pour m'en souvenir, et tenterai de l'assouvir sans cesse, car c'est sans doute la seule chose que je retiendrai de mon passage ici.

Reste désormais à faire preuve de courage pour ne pas perdre ce sentiment d'urgence. Délicat équilibre de chaque instant, quand on sait la difficulté pour chacun à réussir à concilier ses idéaux avec les impératifs souvent absurdes de la routine quotidienne… Mais quel stimulant petit combat quotidien!

Faire preuve de courage surtout, pour passer à l'action, et que ces vœux ne restent pas que de vaines phrases posées sur un carnet. J'ai compris au Népal toute la stérilité de certains grands discours, de certains mots. Car la parole cède toujours sa place à l'action, et les pions changent alors de camp. Je pensais avant de partir être une personne altruiste, préoccupée par le sort de mes pairs. Quand le séisme est arrivé je n'avais qu'une seule idée en tête: partir et sauver ma peau. Pire encore, puisque je ne me suis jamais sentie réellement en danger de mort. Il s'agissait plutôt pour moi de ne pas perdre la face. Et de s'interroger… Qu'aurais-je fait si j'avais vraiment craint pour ma vie? Vers quels extrêmes aurais-je pu aller?

L'amie chère qui m'accompagnait s'est quant à elle sérieusement posé la question de rester, de donner un coup de main puisque d'autres, plus sinistrés que nous, allaient sans doute avoir besoin d'aide. Je sais sans l'ombre d'un doute qu'elle l'aurait fait si elle n'avait pas craint que je flanche. Pénible constat qui mesure l'abîme entre les valeurs prônées si facilement, paroles lancées sans cesse, et les actes, véritables preuves de résistance.

Alors, écrivons, parlons, indignons-nous, mais efforçons-nous avant tout d'agir: ici surtout, au Népal et ailleurs.

 

Charlotte Dupont, témoignage La Croix

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Avec moi c’est l’absolu ou rien.

17 Août 2015, 04:20am

Publié par Grégoire.

Avec moi c’est l’absolu ou rien.

 

J’abandonne ici cette feuille à demi-noircie. Les mots peuvent attendre, les mots pour dire ce qui manque. Ils sont depuis toujours là, ils sont partout, dans les humeurs du vent sur les feuilles d’un marronnier, dans les plis d’une robe de coton, au fond du coffre à jouet, sous les poupées et les chiffons, ils sont partout les mots de cette lettre, écrits bien avant le temps proprement dit de l’écriture. Les mots ni Dieu ni la consommation des siècles ne pèsent rien devant l’impatience de l’enfant, devant sa miraculeuse aptitude à vivre dans le premier matin du monde, dans la dépense insensée des lumières et de soi, dans la splendeur de cette perte, de cette abondance. Il y a quelque chose de plus fort que l’écriture. Comme une mort dissoute, reniée, à chaque seconde bannie. La mort lente des besoins et des sagesses. On peut vivre ainsi, sans compter, dans la compagnie d’un arbre, dans la brillance d’un flocon de neige, dans la négligence du lendemain, on apprend cela, dans le jeu, dans l’enfance, dans la discrète blessure de l’éternel.

Cette chose en regard de laquelle l’écriture est un moindre bien, un désespoir mêlé, déchu. L’enfant, je la vois, c’est elle et puis c’est l’enfance. Elle a cinq ans. Elle est au bord de l’écriture. D’ici un an, elle saura lire, écrire. Elle entrera dans le temps irréversible des raisons, des justifications. Elle devra apprendre tous les noms des pays, des végétaux, des rois, d’insectes, de montagnes, les kilogrammes, les quintaux, les milliards de tout et de n’importe quoi, elle devra passer par toute l’histoire qui la précède et qui n’est rien, des grandes plaines parcourues par des bêtes suffoquant sous leur propre poids, jusqu’aux déserts illuminés des usines, jusqu’au dernières morales en cours. Je la regarde, la petite fille penchée sur un brin de lumière. Sur un papier d’emballage, elle dessine une maison, un chemin. Appliquée, dans la légère souffrance de l’oubli de mourir, elle dessine. Je la regarde au bord de l’écriture. Tout ce qui lui faudra apprendre, toute la pierre noire de l’intelligence du monde, la somme étouffante des pensées, des écrits et des meurtres, la longue histoire de l’ignorance incurable du monde, tout cela est devant elle, sans poids, sans forme, sans guère plus de consistance que l’ombre pâle sur le papier, peu à peu recouverte de couleur vive. Je la regarde celle qui dessine. C’est une enfant, n’importe quel enfant, et c’est bien elle, elle seule. Elle s’appelle Hélène, ce qui veut dire « éclat du soleil ». C’est une de ces filles que vous appeliez dans vos cahiers de folie, dans vos cahiers de misères.  Comme vos filles inventées, elle joue, au bord de l’écriture, au sommet des falaises éternelles, elle danse, elle tombe et se relève en riant. Soustraite au monde, retirée d’elle-même comme de tout, elle joue, elle écoute le chant des langues dans la caverne battante du cœur.  C’est une folle, c’est une sorcière, c’est la première venue, c’est un très grand écrivain de cinq ans, au bord de l’écriture. Comme vous, elle dit le vrai, elle dit l’impossible. Comme vous, sans phrase, elle dit : Avec moi c’est l’absolu ou rien.

 

Christian  Bobin, L’homme du désastre

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L'amour vient du fond d’une solitude sans fond

15 Août 2015, 05:10am

Publié par Grégoire.

L'amour vient du fond d’une solitude sans fond

 

Les mots se détachent du ciel bleu. Ils descendent lentement sur la page. Ils disent la légèreté, l’ardeur et le jeu. Ils disent l’amour unique, l’amour terrestre. C’est un amour qui contient Dieu, les anges et la nature immense. Il est infime, minuscule. Il tient dans la gorge d’un moineau. Il dort dans le cœur d’un homme simple. Il s’enflamme dans l’air pur. Il est comme l’air qui manque, il est comme l’air qui surabonde. Il est comme l’air dans les cheveux de l’amante, dans les boucles sur sa nuque : infiniment enlacé sur l’infini de lui-même. C’est un amour qui vient de loin. Il vient du fond d’une solitude sans fond, et de plus loin encore, du savoir d’une jouissance sans déclin. Il n’y a pas d’autre amour que cet amour de loin. Il n’y a qu’un seul amour, comme on dit : une seule loi, la même pour tous, la même absence au cœur de toute présence, la même absence dans souffrance comme dans la joie.

Christian Bobin, La part manquante

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Ce qui me bouleverse chez autrui est toujours lié à la solitude

14 Août 2015, 05:41am

Publié par Grégoire.

Ce qui me bouleverse chez autrui est toujours lié à la solitude

Ce qui me bouleverse chez autrui est toujours lié à la solitude. C'est toujours là où je sais que la rencontre peut avoir lieu. Qu'elle dure une seconde ou qu'elle aille sur plusieurs années, ça n'a aucune importance parce que ce n'est plus de l'ordre du temps. La mort, qui est très goulue, prendra beaucoup de choses en l'autre et en moi, mais pas ça parce que ça, ça lui échappe! C'est hors de sa poigne. 

Ce sont pourtant des choses extrêmement simples. C'est la simplicité vivante et faible de chacun. Quand elle est laissée telle qu'elle, quand elle est laissée à voir. Quand enfin quelqu'un se débarrasse de ses épaisseurs qui sont de pauvres armures: le savoir, la conscience de soi, la bienséance parfois, l'habitude, toutes ces choses qui servent d'écrans, de murailles, de vêtements lourds que l'on met sur soi. Quant à certains moments tout ça tombe, la solitude est alors entière, et en même temps c'est la fraternité qui est là. 

C'est très étrange parce qu'il demeure aussi la séparation. Il y a l'autre dans un état où je sais que je ne pourrai jamais le rejoindre parce qu'il est abîmé - dans tous les sens du terme - dans un songe, dans une pensée, dans un amour ou dans une détresse qui n'est qu'à lui, qui n'est connaissable que de lui, et qui n'est peut-être même pas exprimable, et en même temps c'est là où j'éprouve ce qui de lui et de moi appartient à un socle commun, appartient à la même humanité. Je sais, à ce moment-là, que je suis fait comme lui, de la même matière. Perdue, exposée, faible... et lumineuse, irradiante. 

Christian Bobin.

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Valère Novarina, un grand du théâtre.

13 Août 2015, 05:05am

Publié par Grégoire.

Valère Novarina est un auteur dramatique, essayiste, dramaturge, metteur en scène et peintre franco-suisse, né le 4 mai 1947 à Chêne-Bougeries, dans la banlieue de Genève.

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Marie-Madeleine et l’odeur du péché

11 Août 2015, 05:07am

Publié par Grégoire.

Marie-Madeleine et l’odeur du péché

La Bible est pleine de ruines de ces temples dans lesquels les hommes ont prétendu mettre Dieu au pain sec d’un rituel. L’Eternel n’aime pas qu’on lui fasse une place aussi visible et encore moins qu’on lui impose de s’y tenir. Il préfère admirer les pissenlits dans les terrains vagues des banlieues, dormir dans les caravanes princières des gitans et arpenter sans bruits les sentes dans les forêts, connues des seules bêtes sauvages.

La grâce de Vézelay ne tenait  pour moi, ce jour- là, que dans une poignée d’os et un nom dont l’odeur de péché m’attirait, aiguisait mes sens : Marie-Madeleine. Ses reliques étaient dans la basilique comme une poussière de lune qu’on aurait mise à l’abri dans un coffre-fort en pierre pesant plusieurs centaines de tonnes. La sainteté, c’était donner sa vie. Les saints donnaient leur vie aux hommes qui la tuaient d’abord, la dépeçaient ensuite, afin de s’en nourrir pendant des siècles. Les gestes, les paroles, les vêtements, les maisons d’enfance des saints, tout était comestible, et jusqu’à leurs os que la mort avait crachés après en avoir sucé toute la moelle : puisqu’on ignorait où se tenait la sainteté du saint, dans quelle partie de son corps ou de son âme, alors mieux valait tout garder de ce qu’on pouvait garder, c’était plus sûr (…)

Chaque vie par son désordre ressemble à un papier froissé. En y passant le fer brûlant des écritures saintes, on pouvait y faire apparaître, caché dans ses plis, la grande bonté inemployée de Dieu et de ses gardes.

Christian Bobin, Louise Amour

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L'inépuisable...

9 Août 2015, 05:00am

Publié par Grégoire.

L'inépuisable...

En fait, on peut très bien, par temps clair, entrevoir Dieu sur le visage du premier venu. Voila, c'est aussi simple que ça.

Et personne ne nous a dit que ce qui était simple n'était pas déchirant.

Christian Bobin

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La femme a-venir...

7 Août 2015, 05:02am

Publié par Grégoire.

La femme a-venir...

 

« Que reste-t-il de cet été, du dernier été de la maison bleue. Peu de chose. Du bonheur répandu sur les chemins, dans les cheveux. Des poussières du bonheur qu'on retrouve dans le lit au matin. Des éclats de paysage, des reprises de lumière. Car le chagrin, quand il vous prend, ne vous consume pas toute. C'est même ce qu'on pourrait lui reprocher, au chagrin. De ne pas tout envahir. D'un seul coup, une bonne fois. D'oublier quelques fleurs simples, dans un coin du jardin dévasté. La douleur comme l'amour sont de mauvais ouvriers. Ils ne savent jamais entrer dans l'âme jusqu'en son fond. Mais y a-t-il un fond.

C'est l'histoire d'un ange triste. Il marche depuis toujours dans un jardin. Le jardin est immense, sans clôture. Les herbes sont des flammes. Les pommiers sont en or. Quand on croque un fruit, on se casse une dent qui repousse aussitôt. De temps en temps, l'ange hausse les épaules, perd quelques plumes, soupire profondément : toujours la même chose, quel ennui. Il décide de partir à l'étranger, sur la terre. Oh, pas longtemps. Un siècle ou deux. Il choisit le moyen de transport le plus rapide : le chagrin qui, du ciel à la terre, chemine à la vitesse de l'éclair. Il voyagera donc dans une larme. Le voilà sur un nuage, quelques instants avant l'orage. La descente commence, il s'évanouit. Il se réveille. Devant lui, un bout de pré sec, sans herbes. Il est dans l'œil humide d'un cheval qui s'ennuie de son sort, qui rêve des pâturages éternels, immenses et sans barrières. Des promeneurs regardent l'animal maigre. Ils se moquent de la pauvre bête qui avale une pomme pourrie et accroche, aux branches de l'arbre, ses deux ailes déplumées dans le dos. » 

Christian Bobin, la femme à venir.

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les écrivains sont-ils des prophètes?

5 Août 2015, 05:22am

Publié par Grégoire.

les écrivains sont-ils des prophètes?

 

 

«N'importe quel voyou, (…) coiffé du casque écouteur, prétendra faussement être à lui-même son propre passé.» Alain Finkielkraut ? Non, Georges Bernanos. «Nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.» Eric Zemmour ? Charles Baudelaire. «Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture.» Daniel Cohn-Bendit? Victor Hugo. «Le latin et le grec (…) des langues non seulement mortes, mais enterrées.» Marc Fumaroli? Jules Verne.

Les prophètes ne peuplent pas seulement les livres de la Bible ou les voûtes de nos églises: leurs prédictions sont là, à portée de main, dans les rayons de nos bibliothèques. Ecoutons Tocqueville parlant, un siècle avant la guerre froide, de la Russie et de l'Amérique: «L'un a pour principal moyen d'action la liberté ; l'autre, la servitude.» Nietzsche prédisant nos déjeuners pris en vitesse «un oeil sur le cours de la Bourse» ; Péguy voyant, au loin, l'écroulement de Lehman Brothers. «Par on ne sait quelle effrayante aventure, peut-on lire dans L'Argent, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique, ce qui ne devait servir qu'à l'échange a complètement envahi la valeur à échanger.»

C'est à ces «écrivains prophètes» que la Revue des deux mondes consacre sa dernière livraison. En couverture, l'oeil creux, le cheveu sombre, la main fine qui dissimule un sourire désarmant de tristesse, le visage d'un vieux jeune homme: Michel Houellebecq. Un prophète? Le romancier a publié son roman Soumission (Flammarion), qui raconte l'élection d'un président musulman en France en 2022, le 7 janvier dernier. C'était le jour même du massacre de Charlie Hebdo, attentat inaugural de soixante-douze heures de terreur. Au mois de juin, le récit de l'attentat de Sousse en Tunisie où un djihadiste a mitraillé les touristes sur la plage faisait irrésistiblement songer à la dernière page de Plateforme, roman publié en 2001: «Je perçus alors un bruit de moteur venant de la mer, aussitôt coupé (…). Il y eut alors une première rafale, un crépitement bref (…). Les rafales de mitraillette se succédaient, dans un silence uniquement troublé par l'explosion des verres ; (…) je perçus un concert de cris effroyables, de véritables hurlements de damnés.»

Michel Houellebecq ne se prend pourtant pas pour Ezéchiel ou Jérémie: «je fais des projections, qui ne sont pas des prophéties», précise-t-il. Selon lui, il ne s'agit donc nullement de prédiction mais d'une «expression des peurs» de notre époque. Saisir le plus justement possible l'angoisse de nos contemporains. «L'islam précisément, disons-le clairement.» Seule une religion, à l'entendre, peut en vaincre une autre. L'Eglise catholique? «On a même du mal à se représenter clairement, explique-t-il, ce que pourrait être une Eglise catholique forte, parce que c'est tellement loin. (…) la chrétienté, en un sens, c'était mieux, bien que je ne l'aie pas connue en activité.» Pas de solution, conclut le romancier: «C'est une angoisse à l'état pur.»

Pour la dissiper, le lecteur retiendra la phrase de Mark Twain mise en exergue de ce captivant numéro: «L'art de la prophétie est extrêmement difficile, surtout en ce qui concerne l'avenir.» Il lira aussi avec passion les scénarios de l'élection de 2027 imaginés par Marin de Viry: Sarkozy épuisé disant, au kilomètre, du Guaino inspiré de Max Gallo inspiré de Jules Michelet. Hollande réélu par 17,16 % du corps électoral qui annonce un gouvernement resserré de 59 ministres ou encore le Te Deum pour Louis XX à Notre-Dame de Paris après son sacre à Reims. Avant que la cérémonie ne commence, on assiste à une scène étonnante: la remise des clés de Canal+ par des pénitents en robe de bure à l'écrivain Sébastien Lapaque. Le tout nouveau commandant de la milice insurrectionnelle royale de Paris s'inspire alors des mots de Marcel Aymé à Vincent Auriol (qui lui proposait la Légion d'honneur) ; rendant les clés de Canal+, il précise: «Vous pouvez vous les carrer dans le train.»

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Rimbaud, le mystique

4 Août 2015, 13:05pm

Publié par Grégoire.

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Arthur crache sur Dieu mais ne peut s’empêcher de s’y référer partout où son imagination vient se cogner sur le  sens même de la vie. De « La saison en enfer » jusqu’à son agonie à Marseille  Rimbaud joue avec la foi. Claudel  en fera un « mystique à l’état sauvage » comme Fumet un « mystique contrarié ». Mais c’est  un ascète qui trouve dans le silence, l’ennui  et la souffrance  une  part de lumière. Celle qui l’a illuminée  enfant en lisant la Bible à Charleville alors qu’il découvre  l’existence de  Cham,  l’enfant noir de Noé quelque part en Abyssinie.  Sa proximité avec les missionnaires d’Harar  comme l’amour qu’il porte à sa sœur Isabelle catholique pratiquante laisse planer le doute.

Ou pourquoi,  depuis sa mort, des écrivains de toutes obédiences  spéculent autant sur le caractère mystique du poète que sur son agnosticisme déclaré.

 

Réalisation : Jean-Michel Djian et Charlotte Roux.

Prise de son : Pierric Charles et Thomas Robine

Mixage : Alain Joubert

Archives : Virginie Le Duault avec la collaboration de Marine Decaëns de l’INA

Recherche discographique : Romain Couturier

 

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Une veilleuse dans la nuit

3 Août 2015, 05:02am

Publié par Grégoire.

Une veilleuse dans la nuit

La naphtaline est un produit bien utile pour conserver, à l'abri des mites, de vieux habits rangés dans des armoires insalubres. Jésus n'a pas dit à ses disciples : « Vous êtes la naphtaline de la terre. » Il est vrai que le sel aussi est un agent de conservation et que, par ailleurs, il ne faut pas en abuser. Mais si Jésus a invité les siens, sans les réserves que je viens de faire, à être le sel de la terre, c'est qu'il les croit capables de donner à la vie humaine une nouvelle et délicieuse saveur.

Parfois, les chrétiens inspirent du dégoût. Cela se produit, le plus souvent, quand ils s'éloignent de l'Évangile. Il leur revient de vivre de telle sorte qu'ils donnent envie à certains, et peut-être même à beaucoup, d'aller voir de ce côté-là pour sortir d'une existence fade, sans relief et sans joie. Dans un monde en quête de sensations toujours plus fortes, les chrétiens n'ont pas à rajouter du piment, à proposer pour se faire admettre des aliments extraordinaires. Ils rempliront leur mission s'ils améliorent l'ordinaire, s'ils contribuent à donner sens aux simples choses de la vie. Nous savons que ce n'est pas si facile, quand même les sentiments les plus beaux, les conduites les plus admirables, les pensées les plus sublimes peuvent se dénaturer. Il reste beaucoup à faire pour que chaque être humain ne soit pas privé de la saveur du quotidien. Et cette tâche, toujours à reprendre, est plus urgente que jamais !

Venons-en à la lumière. « Vous êtes la lumière du monde » déclare Jésus, sur un ton qu'on imagine solennel. Est-ce à dire que les chrétiens se doivent d'être des m'as-tu vu ? Certainement pas. Nous n'avons pas à nous exhiber, à nous promener avec une banderole sur laquelle on pourrait lire cette inscription : « Nous sommes la lumière du monde », à nous prendre pour le roi-soleil ou une divinité égyptienne rayonnante. Nous n'avons pas davantage à adopter un profil bas, à avoir honte de notre foi, de notre appartenance à une communauté : l'Église, même si elle est marquée par ses faiblesses et ses fautes, même si beaucoup s'efforcent de nous démontrer que le christianisme a fait son temps et qu'il est maintenant complètement dépassé. « Vous êtes la lumière du monde » : cependant, si nous donnons à cette phrase un sens absolu, nous aboutirons à des exclusives ou, du moins, nous aurons du mal à reconnaître que d'autres que nous peuvent éclairer notre pauvre terre par leur pensée et leurs actes.

Quelle est donc cette lumière que Jésus avait en tête lorsqu'il s'adressait à ses disciples ? Pour répondre à cette question, je voudrais vous faire part d'une expérience personnelle. Il y a quelques jours, je me trouvais sur une grève à l'extrême pointe de Bretagne alors qu'il faisait encore nuit. En cette fin de terre, on aperçoit plus qu'ailleurs toutes sortes de feux : feux fixes, balises clignotantes, phares balayant furtivement l'immensité, taches multicolores sur une toile obscure. La mer ni le ciel n'en étaient pas durablement illuminés. La nuit tenait encore mais ces feux suffisaient pour que les navires évitent les écueils ou ne viennent pas s'échouer sur les hauts-fonds. Et je pensais à l'évangile qui vient d'être proclamé. Je me disais : « Jésus, lumière du monde, soleil de justice, ne nous éclabousse pas de ses rayons. Pour un instant de transfiguration aveuglante, combien de jours où son visage ne faisait pas baisser les yeux ! Et les amis du Ressuscité soutenaient aisément son regard. » Je repensais aussi au poème de saint Jean de la Croix scandé par ce refrain : « Mais c'est de nuit ». En effet, Jésus, lumière dans la nuit, fait reculer les ombres mais n'instaure pas miraculeusement le plein jour.

De même façon, la flammèche du cierge allumé dans la nuit de Pâques, symbolisant le Christ vainqueur des ténèbres, brille pour tous ceux qui sont rassemblés dans la maison de l'Église sans pour autant remplir tout l'édifice. Et les cierges que les fidèles tiennent dans leurs mains forment seulement des îlots de lumière, dessinant un archipel de visages embellis, rendus à leur pureté première ou bien annonçant leur ultime transfiguration.

C'est ainsi, je le crois, par cette addition de discrètes lueurs que nous pourrons répandre sur la terre, de proche en proche, sans jamais pactiser avec nos propres ténèbres, la fragile clarté du Christ, lui qui n'a pas connu seulement le radieux soleil de Galilée mais qui a fréquenté aussi le pays ombreux de la souffrance et de la mort, qui n'a pas attendu pour se dresser à nouveau que la nuit prenne fin. Si telle est la mission du chrétien en ce monde, nul n'en est dispensé et, surtout, nul n'est incapable de la remplir. Ni l'éclat de la jeunesse, ni la grande santé, ni la force triomphante d'un groupe pénétré de ses convictions et unanimement reconnu ne sont requis pour offrir aux peuples en attente, aux pauvres gens qui sèment dans les larmes, le témoignage fraternel et si précieux que voici : « Oui, il est possible de passer dès maintenant des ténèbres à la lumière. Cela est possible, non parce que je vous le dis mais parce que moi-même j'accepte d'être transformé grâce à celui qui me fait vivre. »

Aussi, vous qui entendez le saint Évangile dans une chambre d'hôpital, dans une maison désertée, vous qui fixez par hasard un écran, même si vos traits sont ternis par les ans, par des épreuves lourdes, même si vous attendez sans trop d'espoir qu'un peu d'amour vous illumine, vous êtes en mesure, le sachant ou pas, d'allumer une veilleuse dans la nuit finissante et d'acheminer ainsi notre monde vers une aube nouvelle, un jour sans crépuscule.

Jean Yves Quellec.

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Présence...

1 Août 2015, 04:53am

Publié par Grégoire.

Présence...

 

"Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même - aussi naturellement que peut le faire la vue d'un cerisier en fleur ou d'un chaton jouant à attraper sa queue. ces gens, leur vrai travail, c'est leur présence."

Christian Bobin .

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