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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Soufi, mon amour...

9 Mai 2015, 06:07am

Publié par Grégoire.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Extraits:

" Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n'avons pas suffisamment aimé. 

Est, ouest, sud ou nord, il n'y a pas de différence. Peu importe votre destination, assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourrez le monde entier et au-delà. 

Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d'abord changer la manière dont tu te traites. Tant que tu n'apprends pas à t'aimer, pleinement et sincèrement tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C'est le signe que bientôt tu recevras une pluie de roses. 
Y a-t-il un moyen de comprendre ce que signifie l'amour sans d'abord devenir celui qui aime ?

En réfléchissant à ses problèmes en ce dernier jour de mai, Ella fit une chose qu'elle n'avait pas faite depuis très longtemps : elle pria. Elle demanda à Dieu, soit de lui fournir un amour qui absorberait tout son être, soit de la rendre assez forte et indifférente pour ne pas souffrir de l'absence d'amour dans sa vie (...) L'amour s'empara d'Ella aussi brusquement qu'une pierre soudain jetée dans le lac tranquille de sa vie.

C'est toujours la même chose. Quand on dit la vérité, on vous déteste. Plus vous parlez d'amour, plus on vous hait. 
Ce doit être un immense soulagement, et une échappatoire facile, de penser que le diable est toujours hors de nous. 

Tout l'univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu n'aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. (...) Si tu parviens à te connaitre totalement, si tu peux affronter honnêtement et durement à la fois tes côtés sombres et tes côtés lumineux, tu arriveras à une forme suprême de conscience. "

 

 

Critique:

Ella atteint la quarantaine lorsqu’un événement apparemment anodin va radicalement bouleverser le lac sans ride de sa vie. On peut dire de la vie d’Ella qu’elle est une véritable vitrine où l’on peut admirer la vie de la parfaite épouse et mère au foyer : Aisance matérielle, famille unie, stabilité conjugale, considération sociale, rien ne manque au tableau de l’existence d’Ella. Rien, si ce n’est ce qui donne à tout cela sens et valeur : l’amour. Car cette vie, Ella ne la vit pas, elle la regarde, elle aussi, de l’extérieur. Ce qui lui permettra de briser la vitre qui la tient à distance de sa vie lui advient par l’entremise d’une proposition de travail en tant que lectrice pour une agence littéraire de Boston. Son premier contrat consiste à fournir un rapport détaillé à propos d’un livre écrit par un romancier inconnu dont le sujet touche la figure historique du très grand poète persan Djelal Al-dîn Rûmi et de l’amour sans égal qui le lia à Shams de Tabriz. A la lecture de ce roman Ella apprendra l’amour, et mieux encore, le rencontrera « en chair et en os ». Mais cette métamorphose, cette naissance à l’amour, comme toute naissance digne de ce nom, ne doit-elle pas payer son tribut de douleur ?

Que l’amour métamorphose notre existence en faisant éclore, de la chrysalide que nous sommes, le papillon que nous avons à être, telle est la leçon que Elif Shafak, l’auteure de « Soufi, mon amour », veut nous faire partager à travers l’expérience de son héroïne Ella qui, au beau milieu de son chemin de vie, trouvera le moyen de recentrer son existence en ordonnant désormais la boussole de son cœur à l’orient magnétique de l’amour. « Rien de nouveau sous le soleil » nous dira-t-on ! La singularité de ce roman tient d’une part à sa construction, dans la mesure où l’histoire réelle ne nous apparaît que sous la figure du roman alors que ce qui est romancé nous est donné comme réel, par où l’on voit que l’amour brouille les frontières entre le rêve et la réalité en donnant à l’un le visage de l’autre, et d’autre part à son message fondamental, à savoir la redéfinition de l’amour dispensée par le soufisme.

On le sait depuis Platon, les livres n’ont pas de destinataire déterminé. Il arrive pourtant que des livres vous choisissent et que leurs lettres vous soient envoyées en plein cœur comme les flèches du carquois de Cupidon. C’est ce qui arriva à Ella, l’héroïne du roman de « Soufi, mon amour », qui, en lisant ce roman dans le roman que constitue « Doux blasphème », s’est sentie visée. Elif Shafak démontre ainsi que seul l’amour peut percer à la fois le tunnel de la fiction, de l’espace et du temps pour ressortir intact à l’autre bout de l’histoire où patiente notre âme. Notre existence, à l’instar de celle d’Ella, stationne jusqu’à ce que l’emporte le courant de l’amour. Car « l’amour est l’eau de la vie ».

Par delà l’astucieuse présentation du soufisme à travers les quarante règles de sagesse égrenées au fil du roman « doux blasphème », ce roman dans le roman, loin d’être un enfoncement dans les replis sans fin de la fiction, narre l’histoire réelle de l’amour de Djelal Al-dîn Rûmi pour Shams de Tabriz et montre à quel point l’amour, se jouant des époques et des codes, n’a ni âge ni raison. Mais pourquoi l’emboîtement d’un roman dans un roman ? Tout se passe comme si la présentation et la contemplation de l’amour requerrait le voile doublé de la fiction. Comme si, plus exactement, l’histoire authentique ne se révélait à nous, lecteurs réels, qu’après avoir traversé l’univers fantasmatique du récit romanesque. La raison de tout cela, est que l’amour est la plus grande force qui soit dans l’univers et, de même qu’il est nécessaire pour pouvoir contempler le soleil de ne le voir qu’indirectement à la faveur de son reflet dans l’eau, il convient, pour contempler l’amour, de l’admirer à la faveur de son reflet dans l’eau lustrale de la légende. Car l’amour c’est aussi le feu. Et si « l’amour est l’eau de la vie », « un être aimé est une âme de feu ». C’est pourquoi seul celui qui aime, c’est-à-dire qui ne se contente pas de contempler l’amour mais le vit, peut accomplir le miracle qui fait « différemment tourner l’univers » lorsque « le feu aime l’eau ». Elif Shafak signe là un très beau roman qui nous rappelle que l’amour exige un intermédiaire, un mortel, et que l’idéalisation de l’aimé, ce doux blasphème, est le signe de l’infinie bonté divine en même temps que de notre finitude.

Hervé Bonnet. L'express.

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Retour à l'amour...

8 Mai 2015, 06:17am

Publié par Grégoire.

Retour à l'amour...

 

"Accorder à l'amour la première place. Dans tout. En affaires comme ailleurs. Vous êtes en affaires pour répandre l'amour. Votre salon de coiffure devrait répandre l'amour. Votre agence devrait répandre l'amour. Votre vie devrait répandre l'amour. La clé de la réussite professionnelle, c'est de se rendre compte qu'elle n'est pas distincte du reste de la vie, mais une extension de votre moi le plus fondamental. Et votre moi le plus fondamental est amour. (...) La question à se poser est celle ci : "quoi que je fasse, comment dois je le faire ? " et la réponse est : "avec gentillesse". (...) Ce que j'ai subi, ce contre quoi j'ai vu d'autres se débattre n'est pas un argument contre le pouvoir de l' amour. Je vois également à quel point je résiste à l expérience de l' amour , quand il me semble plus important de retenir un grief que de m'en défaire. Tout un monde s'est bâti sur la peur. le système de la peur ne sera pas démantelé en une fraction de seconde. nous pouvons travailler sur nous mêmes à chaque instant de notre vie. Le monde se guérit par des pensées d 'amour, une pensée à la fois. Mère Téresa dit qu'il n’existait pas de grandes actions, juste des petites actions accomplies avec un grand amour. (..) ce n'est pas l'amour que nous n'avons pas reçu dans le passé qui nous handicape, mais bien l'amour que nous ne donnons pas dans le présent". 

Marianne Williamson; Un retour à l’amour

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Sauvagerie vitale...

7 Mai 2015, 06:12am

Publié par Grégoire.

Sauvagerie vitale...

 

Une religion c’est quelqu’un qui nous tire par la manche, pour nous rappeler que notre vie est plus grande que ce que nous en faisons. Ce geste enfantin – tirer la manche de l’adulte aveuglé par ses soucis pour attirer son attention sur quelque chose d’émerveillant – ce geste est accompli par le Christ, par Mahomet ou par les mystiques juifs. Les trois religions du Livre sont là pour nous sortir du sommeil de nos volontés, de nos savoirs ou de nos conforts. L’un, le christianisme, rappelle que Dieu a le visage du premier venu. L’autre, l’islam, sans se lasser rappelle qu’il n’y a de Dieu que Dieu. Le troisième, avec le Talmud, rappelle que le sens de nos vies est toujours à déchiffrer, toujours en avant, à venir. Il y a aussi le bouddhisme qui donne à l’ouverture d’un lotus la lumière irradiée d’un matin du monde. Ces religions sont inusables. Elles seront là encore dans cinquante ou mille ans. Elles ne pourraient disparaître que si leur travail n’avait plus de raison d’être, se trouvait terminé. Or nous serons toujours vaniteux, impatients, distraits : nous aurons toujours besoin de leurs piqûres de rappel. Mais elles ne sont pas le plus décisif pour le sort de la vie. Ce qui compte c’est le spirituel, et le spirituel c’est le noyau sauvage, la pudeur affolée dont les religions ne sont qu’une piètre traduction, un apprivoisement. L’esprit c’est le vent, les rafales de vent sur les dunes des phrases des livres saints. La grande, l’unique liberté. On voit passer l’esprit dans les yeux en flammes de quelques gitans, de quelques poètes, de nombreuses personnes simples et ignorées du monde, dont le rayonnement dans l’invisible est plus fort que celui d’une étoile à son apogée. Dans vingt ans, dans cinquante ans, je ne sais ce qui demeurera de cette sauvagerie vitale. Les visages d’aujourd’hui sont recouverts de plastique. Les gestes meurent de se vouloir efficaces. La gratuité et la fantaisie s’enfuient du monde. Or Dieu logeait en elles incognito. Personne ne veut mourir et c’est normal. Pour ne pas mourir on cherche à étendre son nom par la gloire, on élargit ses bras jusqu’à serrer une montagne d’or. On veut ce qui est précieux. On croit que ce qui est précieux est ce qui est isolé au sommet d’une gloire, d’une force, de la tour d’une banque. Mais on se trompe. Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort.

Christian Bobin, le monde des religions.

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Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...

6 Mai 2015, 06:03am

Publié par frGrégoire.

Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...
Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...
Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...

Before sunrise: Jeune américain de passage en Europe, Jesse aborde Céline, étudiante française, dans un train entre Budapest et Vienne. A Vienne, il lui demande de descendre pour l'accompagner dans une visite de la ville pendant les 14 heures qui le séparent du décollage de son avion pour les Etats-Unis. Amusée, peut-être séduite, Céline accepte.

Un drame romantique simple, léger et sincère, avec une belle qualité d’écriture et une vérité des dialogues. Une romance sans artifices qui doit également beaucoup à ses deux acteurs principaux, Ethan Hawke et Julie Delpy. 

 

Before sunset: Neuf ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés par hasard à Vienne, et ont passé une nuit ensemble dans les rues désertes de la ville. En se séparant, quatorze heures plus tard, ils s'étaient promis de se revoir six mois après. Aujourd'hui, il se retrouvent à Paris alors que Jesse est venu présenter son nouveau roman. Ils passent l'après-midi ensemble dans des cafés, des parcs et sur les quais de la Seine, retrouvant instantanément leur ancienne complicité. Comme lors de leur première rencontre, ils ont énormément de choses à se raconter...

Before Sunset est plus qu'une petite comédie romantique [...]. C'est un objet étrange, fragile, désarmant, un hybride qui mixe la comédie romantique avec la tragédie amoureuse [...]. Film au charme atypique qui ne craint pas de jouer sur tous les registres.

 

Before Midnight: Une île grecque, une villa magnifique, en plein mois d’août. Céline, son mari Jesse et leurs deux filles passent leurs vacances chez des amis. On se promène, on partage des repas arrosés, on refait le monde. La veille du retour à Paris, surprise : les amis offrent au couple une nuit dans un hôtel de charme, sans les enfants. Les conditions sont idylliques mais les vieilles rancoeurs remontent à la surface et la soirée en amoureux tourne vite au règlement de comptes. Céline et Jesse seront-ils encore ensemble le matin de leur départ ?

Cinéaste au charme unique, qui déjoue avec grâce les pièges de la futilité et de la comédie romantique, Linklater, au lieu d'épuiser son filon, le creuse, l'épure. C'est parfois long et ennuyeux comme une dispute à la maison, mais le plus souvent intelligent et profond. La mise en scène (...) se donne les allures de la liberté et de l'improvisation. (...) C'est au contraire très écrit. Texte nourri, dense et brûlant.

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L’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible

5 Mai 2015, 05:56am

Publié par Grégoire.

L’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible

Chère Julie Cadilhac,

Les questions que vous m’envoyez sont tombées sur mon crâne comme une grêle. J’ai d’abord pensé me mettre à l’abri sous un silence, puis je me suis dit qu’il était plus juste de vous écrire cette lettre inspirée par vos questions mais non captive d’elles.

Par où commencer. Par ceci peut-être : je ne sais pas pourquoi j’écris. Je sais juste que je ne peux faire autrement. Un premier mot lancé sur la page blanche – et c’est l’infini qui arrive à toute allure. J’ai une joie d’ogre à écrire. Le langage est un verre de cristal. J’aime le son qu’il rend lorsque je le heurte du bruit des doigts. Les mots sont la vibration heureuse du silence. Ecrire rafraîchit les atomes de l’air, ouvre le cœur comme au matin de Pâques. Pardonnez-moi de ne parler que par images. Je suis incapable de répondre raisonnablement à des questions sur cette manière d’écrire. Je ne peux pas, comprenez-le aller plus loin que la phrase imprimée : la commenter serait l’étouffer. Somme toute, je fais confiance au lecteur. Il en saura plus que moi, simplement en me lisant. Et peut-être découvrira-t-il aussi quelque chose de lui, dans le miroir du papier blanc.

Vous me dîtes que mon regard sur le monde est pessimiste. Je ne le crois pas. Le constat est simple et nous le faisons tous dans le secret de nos lassitudes : l’humain s’éloigne du monde à bas bruit. L’humain est comme une bête sauvage et douce, blessée par nos manières. Elle se tient de plus en plus à l’écart de nos terribles réjouissances – et elle a bien raison.

Ce que j’appelle l’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible. Ce visage est la seule preuve admissible de Dieu. Nos sociétés sont si possédées par le rien de l’argent et de la puissance, que le visage de l’humain – de Dieu aussi bien – baisse désormais les paupières. Une nuit monte de ces yeux baissés, qui ne veulent plus nous regarder. Est-ce du pessimisme que de parler ainsi ? Non, sûrement pas. Il n’y a qu’une seule chance de vivre, et c’est de regarder ce qui vient, en face. Ecrire est cet essai de voir ce qui existe, le terrible comme le doux. Parfois, quand on le regarde longtemps en silence, le terrible se met à fleurir. Les fleurs sont des propositions du néant. Oui, même le néant aspire à la lumière, au coloré et au clair.

Le bleu dont parle mon livre, est ce que je vois de plus réel dans le monde. Ce n’est pas une consolation. C’est la vérité maltraitée par nous : vivre est une splendeur. Les religions en parlent mal. Il faudrait revenir à la distinction du spirituel et du religieux. Elle est simple à exprimer : le spirituel c’est l’homme qui marche sur les eaux, sans même y penser. Le religieux c’est le même homme à qui on a coulé les deux pieds dans le béton.

Mais je reviens au monde : nos techniques ont supprimé le temps, en supprimant le temps, elles suppriment le cœur. Le cœur a besoin de de lenteur, de secret, d’attention, de patience – toutes matières qui sont aujourd’hui plus rares que l’or, et enfouies bien plus profondément. Les livres, certains livres, ressuscitent ce que le monde dans son inconscience allègre efface.

Les livres en papier et les lettres manuscrites ne sont pas du passé : ils sont l’avenir. Par eux la lumière concrète reviendra dans un monde que les écrans bleutés enténèbrent en douceur. Je ne sais qui lira cette lettre si vous la publiez. A cette personne sans visage connu – et pour que son visage s’éclaire, prenne forme et grâce, je recommanderai, la lecture des féeriques récits de Jean Grosjean. On peut dire de lui ce qu’il dit d’Abraham : sa science était de ne pas savoir.  Cette phrase n’est-elle pas une belle fin pour cette lettre ? Merci d’avoir eu la patience de me lire.

Amicalement, 

Christian Bobin

 

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La solitude nous amène vers la plus simple lumière

4 Mai 2015, 05:51am

Publié par Grégoire.

La solitude nous amène vers la plus simple lumière

 

J’étais perdu, comme souvent. Les chemins pour se perdre sont innombrables. Ils mènent tous à la clairière des visions. J’allais sur les Champs-Elysées. Les hommes d’affaires sont des enfants avec des cartables en or. Ils connaissent la poésie mieux que les poètes. Ils la connaissent pour la détruire au bas de leurs contrats et dans les entrailles de chacune de leurs décisions. Les vitrines rasées de près ne reflétaient que des têtes brillant d’une santé féroce. Un pauvre ou un simple d’esprit ne laissent aucune trace sur les miroirs des magasins de luxe. Je traversais avec ennui un courant d’air de vitres et de pavés. Et le miracle a éclaté : sur une centaine de mètres, trois mendiants. Le désespoir était leur routine. J’ai vu une passante réveiller chacun d’eux, serrer leur mains, leur parler. J’ai vu les visages fripés, maigres, cette chair lasse de survivre s’allumer comme une ampoule, donnant dix mille fois plus de lumière que les décorations de l’avenue à Noël. La parole qui ne veut ni convaincre ni changer quoi que ce soit rayonne comme un soleil.

La passante a disparu. Les trois visages continuaient de flamber. Ils étaient les bornes éclairées du divin plantées sur cent mètres. La lumière était montée à leurs yeux comme le vin dans un verre qu’on remplit. Sans le sentiment éphémère d’être perdu, je n’aurais rien vu de ce soubassement lumineux des ténèbres, de ces roses de feu qui fleurissent entre les lignes  de force du monde (…)

La vie n’est pas le monde. La vie est éternelle. Le monde passe et aurait depuis longtemps roulé aux abîmes si des porteurs ne le retenaient au bord du gouffre.

Christian Bobin, La grande vie.

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Le visage amoureux est visage des hauteurs

3 Mai 2015, 06:05am

Publié par Grégoire.

Le visage amoureux est visage des hauteurs

"Une fatigue qui atteint les lumières, avant de me gagner. J'écris des phrases longues, lisses, enveloppantes. Dans la douceur d une langue, je cherche un peu de cette clarté qui consume les amants, dans leur chambre. C'est même chose que d'aimer ou d'écrire. C'est toujours se soumettre à la clair nudité d'un silence. C'est toujours s'effacer.

Je ne saurais vous dire la jouissance que me donne votre corps, lorsque vous me l'abandonnez. Aucun langage ne la recueille. Aucun regard ne la contient. Les amants éprouvent, sans le comprendre, ce qu 'est l'éternité: elle se confond avec la faiblesse qui précipite leur souffle.
Elle obscurcit leur sang et fait la nuit autour d'eux, comme il arrive dans une souffrance, lorsqu'une flamme élance les chairs les plus tendres. La jouissance engendre un savoir sans équivalence sur l'éternel: elle révèle en nous bien trop d'enfance et de douleur pour que mourir, jamais en vienne à bout. Les mains sur la peau touchent l'âme à vif. Elles en sentent la palpitation. Elles en devinent le trouble. Mais rien, non, rien n'égale en volupté la contemplation de votre visage: un fin mélange de plaisir et de détresse recouvre ses traits comme si- pendant quelques instants- vous n'étiez plus personne. Comme si vous ne possédiez plus rien, ayant par avance tout perdu: votre sang, votre nom, et jusqu'au souvenir de cette perte. En vous regardant, j'apprends ce que c'est qu'un visage et qu'il s'ouvre dans la grâce d'une offrande. En vous regardant, je me souviens du monde et combien il est sombre, monotone et sans air. Le visage amoureux est visage des hauteurs. Il est exposé aux poussières des saisons, aux passages des étoiles. Il est rendu à sa substance première, celle du vent qui passe et tourmente les feuillages. Tout peut se lire en lui. Il baigne dans cette impudeur qui est la force extrême de l' innocence, et sa matière est si fine que la moindre parole l'agite infiniment. Le visage amoureux est visage du profond et du clair. Il revient du lointain, de ce temps où l'enfance était chassée de nos traits, comme on renvoie dans sa mansarde une servante malhabile. Il est fait de cette pureté en nous, que rien n'entame."
Christian Bobin, Souveraineté du vide.

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Epuisés...? Ecrasés...? Devant un mur...?

2 Mai 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

https://www.facebook.com/linepuisableestanotreporte

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FESTIVAL D'AVIGNON 2015

"L’inépuisable est à notre porte, il est là, il est partout. Je le vois aussi dans le métro. Le plus fascinant à Paris, ce sont les visages. Il y en a autant que de champignons dans le sous-bois. Et il y a des milliers d’espèces de champignons… Dans le métro, les gens ne le savent pas, mais ils sont magnifiques. Parfois, ils ont des visages de livres fermés, mais un livre fermé, on peut l’ouvrir.

Je pense que le bateau coule et en même temps, je suis confiant. Il y a quelque chose d’invincible dans l’humain. Malheureusement l’humain s’éloigne ces temps-ci.  L’humain est enlevé même des visages et des regards, mais cela ne peut pas ne pas revenir parce que, tôt ou tard, vous avez à faire à l’inconnu d’aimer, à l’inconnu de mourir, à l’inconnu de perdre quelqu’un ; à des joies, à des amours, à des épreuves qui sont la base même de la vie et devant lesquelles vous vous redécouvrez. Et ce n’est pas uniquement des choses malheureuses, mais la simplicité de l’humain est inaltérable. Elle est recouverte, parfois même détruite, mais elle peut renaître. A tout moment.» 

Christian Bobin

 

Ce spectacle est une suite de textes qui se tiennent par eux-mêmes, comme des tableaux lumineux, sources de force et d'éspérance, de réalisme et d'humour, autour de thèmes difficiles :
- la vie quotidienne et ses journées pâteuses, lourdes... nos choix, nos médiocrités, l'illusion d'un salut politique...
- La question de la mort, surtout celle d'un enfant... qui tombe sur nous comme une pierre dans un étang...
- et enfin la vie spirituelle, l'amour, ce qu'on appelle la foi, et... ce qu'on appelle 'Dieu'.
et y dévoiler comment: "L'inépuisable est là: dans le quotidien, mais aussi dans la mort et dans la vie spirituelle..."
3 thèmes difficiles, mais portés par une mise en scène (costume coloré et musique) qui veut accentuer cette note légère, poétique des textes lumineux et inépuisables de Bobin.

 

" Vous donnez de la joie ! Je vous ai vu et je sais que votre visage, vos mains, tout votre corps rendra à mes phrases l'énigme et même la dureté dont elles ont besoin..."

Christian Bobin à Grégoire Plus.

 

En tournée dès Octobre 2015. Réservez dès maintenant votre soirée !

https://www.facebook.com/linepuisableestanotreporte

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Soulages... La vraie lumière ne vient que par illuminations

1 Mai 2015, 06:07am

Publié par Grégoire.

Soulages... La vraie lumière ne vient que par illuminations

S'il y a un sale passage après la mort, ce doit être l'entrée du musée de Montpellier. Invité pour une lecture, cueilli à la gare, conduit dans une chambre d'hôtel dont les hautes boiseries sombres semblent sculptées au couteau comme ces horloges suisses d'où jaillit toutes les heures un coucou survolté, j'ai trois heures à brûler avant la rencontre. Découvrant une notice sur le musée et les tableaux de Soulages qu'il abrite, je ressors de l'hôtel et marche sous le bleu. Le musée a un museau sans histoire, harmonieux, posé, genre partita de Bach. Un pas à l'intérieur et je me vois perdu, assailli par les angles noirs et blancs peints au sol. Le hall, immense, est vide et caverneux comme un tombeau pillé.

Je ne serais pas étonné qu'on me demande de laisser mon âme au vestiaire. On m'explique le sens de la visite. J'écoute si attentivement que je ne comprends rien. Je vais au hasard. Et voilà. En haut du ciel, dernier étage, les peintures de Soulages. 

Ce qu'on voit nous change. Ce qu'on voit nous révèle, nous baptise, nous donne notre vrai nom. Je suis un enfant dans une buanderie, devant des draps noirs mis à sécher sur une corde. Les tableaux sont de grandes bêtes vivantes allongées, un peu engourdies d'être là. Une lumière d'or blanc bat leurs flancs. Leur souffle est lourd, lent, imbibé de silence. Je ne sais quoi faire devant elles qui ruminent les herbes noires de l'éternel. Montpellier a disparu, engloutie par la paix fabuleuse de ces toiles bien plus sûrement que par une inondation.  Une paix massive arrive comme devant un calvaire d'or. La vision de Soulages est plus puissante que la mort, elle l'arrête comme jadis on arrêtait un vampire avec une croix. Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n'est qu'apparent : le noir est l'éclair d'un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. Ces oeuvres appellent le grand air, leurs falaises réclament un vent furieux. Je ne suis pas devant l'oeuvre d'un contemporain mais devant le plus archaïque des peintres. Ses peintures sont des maisons zen, les trois quarts d'une maison zen dont le spectateur fait le quart restant. Un gardien noir en costume noir arpente la salle, mains dans le dos, martyr d'un temps sans aiguilles. Nous sommes seuls au milieu des bêtes divines préhistoriques dont le cuir goudronné est suant de lumière.

 

Je vais vers l'autre humain, irrésistiblement. Je lui demande ce qu'il pense de ces peintures.

"Nous n'avons pas le droit de donner notre avis, monsieur." Comme j'insiste, le malheureux bredouille : "Nous sommes aussi des humains, nous pensons, nous sentons, même s'il nous est interdit de dire ce que nous pensons des peintures de ce musée." Je le quitte pour ne pas le tourmenter davantage. Je passe devant une dernière peinture dont les stries noires, huilées, donnent à voir le rideau de fer baissé du magasin de dieu. Le soir une femme me dit que son enfant aime Soulages depuis qu'il a trois ans et qu'elle ne sait pas pourquoi. A peine plus âgé, Soulages peint tout en noir un paysage sous la neige. Je comprends l'enfant qui est devant moi, je comprends celui qu'a été Soulages, et je ne peux rien expliquer. Expliquer n'éclaire jamais. La vraie lumière ne vient que par illuminations, explosions intérieures, non décidables. 

La nuit, la mort et les gardiens de musée ont la même façon de venir vers nous et nous dire qu'on va bientôt fermer. Je reprends le chemin de l'hôtel. Les platanes de Montpellier soulèvent la coupe de mon crâne jusqu'à la Voie lactée grésillante d'étoiles blanches, magique de brûlures blanches sur un irréfutable fond noir. Je rentre dans mon horloge suisse et m'endors en pensant comme chaque soir que le plus beau est à venir.

Christian Bobin.

 

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