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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Devance tous les adieux

30 Avril 2015, 21:34pm

Publié par Grégoire.

Devance tous les adieux

 

Devance tous les adieux, comme s’ils étaient

derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne.

Car parmi les hivers il en est un si long

qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout.

 

Le titre de ce livre est tiré d’un poème de  Rainer Maria Rilkle.

Un fils raconte le suicide de son père, il se remémore surtout l’homme et le père qu’il fut,  sa vie de mal être, son cheminement vers la lumière,  livre des fragments de sa vie  et de leur vie commune.

Ce n’est pas romancé, Ivy Edelstein a attendu trente années pour  pouvoir revenir vers l’instant où son père  a trouvé l’apaisement  alors que lui-même comprenait, impuissant qu’il allait se donner la mort.

Étonnamment  aucun pathos ne plombe le texte, Ivy Edelstein, d’une voix sobre et pure  brosse le portrait de son père, relate des faits, des gestes, des attitudes, son chagrin d’enfant impuissant et parfois rancunier  face à ce père, homme faible, homme fort,  déjà ailleurs et pourtant si présent, dévasté par le départ de sa femme et la folie du monde.

[….Il faut  remercier nos morts pour les questions qu’ils posent … Je peux dire que tu étais effacé, violent, attentionné. Je peux dire que tu étais courageux, intelligent. Je peux dire que tu étais grand, mince, brun, que tu parlais lentement et ne posais jamais de questions gênantes, que tu détestais la bière mais pas le vin, que tu ne parlais jamais de Dieu mais le priait tous les vendredis soir, que tu aimais les enfants, les oiseaux et que tu pouvais regarder un champ de blé ou de maïs assez longtemps mais que tu n’aimais pas les couchers de soleil car ils te rappelaient ton Algérie disparue. Je crois pouvoir affirmer que tu ne faisais jamais de projet et que je ne t’ai jamais vu courir pour de vrai. Je peux dire tout cela et je n’aurais rien dit de toi. …] 

Devance tous les adieux est un tout petit livre qui fait du bien à l’âme. Une vie ne s’achève pas au dernier souffle mais dans l’oubli et l’indifférence. Ivy Edelstein nous rappelle que la mémoire est un lieu de repos et de résurrection pour les disparus chers à nos cœur.

Nous avons tous un père, conclut l’écrivain. Oui… et même si notre père n’a jamais exprimé l’envie d’en finir, c’est une des raisons de lire ce joli texte universel, au plus proche de l’authenticité et de l’énigme  de  l’amour filial.

Devance tous les adieux, Ivy Edelstein, 108 pages, Points Vivre, 8,70 €.

 

"Lire ce livre est peu à peu ressentir la joie de tout bon travail - et quel meilleur travail que celui de la résurrection ?" Christian Bobin. 

 

Morceaux choisis

"Le suicide est une conversion forcenée à Dieu."

"Désormais, je n'aurai plus que des bonheurs enrobés de peine."

"L'été est une saison sans état d'âme. Aux malheureux, elle exige un paiement comptant."

"Un père est un petit dieu qui se débat."

"Père et fils n'ont rien à voir ensemble, c'est pour cela qu'ils se ressemblent."

"Il faut faire en sorte que le ciel pèse son juste poids sur nos épaules."

"Dieu répare tout et tout le monde s'en fiche."

"Maintenant que tu es couché sous terre, tu l'es tellement, mon père."

"Rien n'est à comprendre, tout est à pardonner."

"Prier, c'est demander à être aimé sans condition."

"La mort des enfants est la seule faute de Dieu."

"Dieu est si invisible que nous en trouvons les preuves partout."

"Cet être sans parole n'en finit pas de me parler."

"La peine d'un enfant est une peine incroyablement précise. On pleure exactement sur ce qui nous fait de la peine. Ensuite en grandissant, on pleure toujours à côté."

"Le seul livre que mon père ait lu est la Bible. Il a lu le seul livre qui ouvre les portes du ciel et il a ainsi lu tous les livres du monde."

"La patience, c'est l'angoisse qui sait enfin respirer."

"Il faut du courage pour se tuer. Les religions ne condamnent rien, ce sont les hommes qui condamnent."

"On est l'enfant de son père, pas de son époque."

"Chaque père qui meurt est un soleil qui descend derrière la mer."

"Chaque homme créé un royaume en mourant."

" Parfois je m’installais près de lui comme on s’assoit près d’une cheminée pour entendre ces craquements du bois dans le feu qui nous disent de ne pas nous inquiéter. "

"L'écume de la vague parfumée des senteurs de l'enfance ne déferlera jamais, mais j'aime la vie plus que tout, comme je t'aime papa."

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Parler, hurler, dénoncer, agir ...

30 Avril 2015, 06:48am

Publié par Fr Greg.

Parler, hurler, dénoncer, agir ...
Parler, hurler, dénoncer, agir ...

à l'heure où les chrétiens célèbrent le vendredi Saint, il est bon de s'interroger vraiment sur ce mystère, pour sortir des schémas tout tracés, des idées ou des imaginaires bien pieux mais idéalistes...

Aussi, pourquoi Jésus a-t-il vécu son don dans un sacrifice sanglant, inhumain...? à quoi cela sert-il? Pourquoi ce scandal qui continue dans des êtres humains? Pour payer quoi? Pour acquérir quoi? Alors que Dieu semble ne plus vouloir de sacrifice, Jésus trouve le moyen de se donner au Père et à nous dans un acte ignominieux...pour-quoi? à quoi cela sert-il? En quoi l'amour a-t-il besoin du mal pour se manifester, se donner, se révéler? Quand on voit les déviances spirituelles, puritaines, soi-disant pieuse que cela a engendré: a quoi la Croix sert-elle? Pourquoi ces misères humaine? Le bien réclame-t-il ainsi le mal pour aller au bout de lui-même? Pour nous dire combien sont terrrrrribles nos "péchés" ? Pour nous éduquer? Pour la gratuité de l’amour ? Pour…quoi? à quoi cela sert-il? Pourquoi ces retards dans l'amour? Pour ces blessures constantes? Pourquoi tant d'innocent qui ne pourront être pleinement eux-mêmes? Pourquoi toutes ces luttes? Dieu serait-il sans force face au mal?

Car si "Tout est achevé" comme il le dit à la Croix, alors il ne devrait plus y avoir de souffrance, plus de mal, plus d'innocent qui patissent, plus d'injustice, plus de puissants, plus d'arrogants et d'orgeuilleux, plus cette continuation du sacrifice gratuit et inutile du Christ dans tout ceux qui vivent encore sur terre...

car c'est la seule et unique raison de la souffrance sur la terre: la continuation de la croix du Christ dans les hommes et femmes vivant sur terre... la continuation de la blessure du coté: cette blessure inutile, vaine apparement... Dieu pourrait faire que tout cela ne soit plus... mais il le laisse continuer... pas pour nous éduquer, pas pour nous faire grandir dans l'amour, pas pour acquérir quelque chose... tout cela serait des raisons encore trop humaine... alors POURQUOI? Pourquoi un sacrifice pour réaliser un amour? Alors que Dieu semblait en avoir fini avec les sacrifices de l'ancienne alliance... Pourquoi cette mort sanglante? c'est la seule et unique question qui doit nous habiter, nous dévorer, nous perforer, nous mettre à terre...

fr Grégoire.

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Être une présence amoureuse au monde...

29 Avril 2015, 12:34pm

Publié par Grégoire.

Être une présence amoureuse au monde...

 

Il y a une épaisseur entre la vie et nous. Nous pouvons la nommer fatigue, crainte, pensée, ambition, nous pouvons bien lui donner tous les noms-ils seront tous justes, mais le seul qui convient pleinement c’est : nous-mêmes. Ce qui se tient entre notre vie et nous comme un obstacle c’est nous-mêmes, cet épaississement de nous-mêmes dans nous-mêmes que nous considérons comme une preuve de maturité, une certitude d’existence. Il nous manque d’aller dans notre vie comme si nous n ‘y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les hautes herbes, ou avec ce fin sourire de l’amoureuse devant son cœur cambriolé.

Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires-ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main -avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent.

Christian Bobin,  « L’Enchantement simple »

 

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Ce que j’ai pour vous aujourd’hui

28 Avril 2015, 06:30am

Publié par Grégoire.

Ce que j’ai pour vous aujourd’hui

 

Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien, un échantillon tombé de la boîte à couture d’un ange. C’est aussi fin qu’une brise qui ride un étang pendant quelques secondes. Difficile de l’attraper. Voilà : il s’agit d’un arc-en-ciel. Du bleu, du jaune, du vert, des couleurs faibles sur le papier de l’air, un dessin convalescent en forme d’arche, de pont. C’est là et ce n’est pas là, vous comprenez ? Quelque chose apparaît et disparaît en même temps. Un soupçon coloré. Une énigme limpide. Toute la vie a forme d’arc-en-ciel, n’est-ce pas : elle est là et en même temps elle n’est pas là. La pluie s’éloignait après avoir couvert le ciel de son écriture régulière. Personne mieux qu’elle ne parle du soleil. Quand je veux voir une chose, pour bien la voir je regarde son contraire. La pluie venait de partir quand j’ai surpris au-dessus de l’avenue cette moitié d’arc-en-ciel. Le restant se perdait dans un ciel brouillé. Je sais bien qu’il se trouve des savants pour expliquer ce que c’est, un arc-en-ciel. Je sais bien. Mais ce n’est pas avec du savoir qu’on voit ce qu’on appelle la vie. C’est avec le cœur, avec l’émerveillement de ce qui est là, sous nos yeux, et dont l’éternité tient à la vibration de son effacement prochain. Cette aquarelle dans le ciel mouillé au-dessus de la ville, on aurait dit l’haleine d’un ange architecte, une buée d’hortensia aux lèvres d’un saint expirant. C’était proche et lointain comme le sourire d’un mort. J’en étais assommé de calme. Un tissu flottait dans le ciel, le bout d’une robe transparente portée par un ange, et l’ange n’était rien, et rien n’existait – ni l’ange, ni le ciel. Uniquement ce tissu, ce pont lancé entre rien et rien, cette passerelle sur le vide aux planches bleues, jaunes, vertes. C’était, ce dessin sur le papier millimétré de l’air, une revanche de la vie : le faible, le léger, l’allusif et le tendre, tout ce que le monde détruit revenait en gloire dans le ciel ému. Le plus beau, sans doute, c’était que ça ne servait à rien. Oui, c’était ça le plus beau : une féerie inutile. Rien à acheter. Rien à vendre. Quel repos pour nos cerveaux sur lesquels, chaque matin, le monde colle ses affiches d’entrée en guerre ! Je n’ai pas bougé. J’étais content. On est toujours bête quand on est content. On est toujours intelligent quand on est bête. Une intelligence me venait. Quelque chose me regardait sans yeux. Tout mon sang me quittait pour nourrir l’apparition pâle. Et puis ça a passé. La merveille n’insiste jamais. Ce qu’elle a à dire est sans bruit. Parfois j’ouvre un livre, j’en lis très lentement une page et je vois un arc-en-ciel miniature trembler un instant au-dessus du papier. Le ciel n’est pas l’unique lieu des prodiges. Quelque chose se rappelle à nous de loin en loin. Quelque chose ou quelqu’un mais ce serait le faire fuir que de le nommer. Non ?

Christian Bobin

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Testament

27 Avril 2015, 06:19am

Publié par Grégoire.

Testament

 

Oh la merveilleuse vie crucifiée des épouvantails ! Leurs bras grands ouverts, leur chapeau troué par les balles du soleil, leur indifférence aux modes et aux déluges ! Un idéal de vie et d’écriture. Jean-Baptiste Chassignet écrit à 22 ans Le Mépris de la vie et consolation contre la mort. Il naît à la fin du XVIe siècle. Ronsard est passé par là, et Agrippa d’Aubigné, et Montaigne. Le premier crachant des roses, le deuxième cherchant son âme dans le feu, le troisième se contentant de sourire. Et d’autres, tous armés de cette langue furieuse si apte à dire le plus tendre de la vie. Quelques jours avant de mourir Jean- Baptiste Chassignet fait son testament. Il n’y a pas de plus grand poème qu’un testament. Le réel y passe en veste de marbre. Plus de faux-semblants. Juste l’argent et l’amour – l’argent mesurant l’amour au centime près. Il demande que son corps soit inhumé auprès de celui de sa femme, dans une chapelle, sous l’orgue. Auparavant on prélèvera son cœur. Il ira à Besançon, dans une autre église où sa mère repose. Les parents sont des fantômes qui entrent en nous de leur vivant et nous possèdent. Son âme, il la recommande à tous les saints du paradis : qu’ils fassent leur travail de lumière. Et quant à cet excrément de l’âme – l’argent – il en fait un partage simple et net. Quelques pièces pour ses nombreux enfants. Deux seulement seront choyés : sa petite Gasparine qui lui cause du souci pour « son hébétude et la faiblesse de son cerveau ». Son fils chéri entre tous qui porte même nom et prénom que lui, Jean-Baptiste Chassignet. Maintenant tout le monde a roulé dans la fosse, les siècles ont passé et je lis un livre aussi beau que ce chemin dans la forêt où, devant la lumière d’une branche cassée net, j’ai vu Dieu rallumer son mégot. La lecture est une pratique si étrange. Elle ne disparaîtra sans doute jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et regarder les étoiles dans le ciel, admirer les dessins qu’elles font. Nous sommes mangés par les vers de notre vivant. La pensée, l’angoisse, les projets, l’argent, ce sont les vers qui entrent dans notre cœur et qui le rongent. Tomber amoureux, lire un poème, écrire une vision, c’est demander asile à l’éternel, se retirer vivant du monde. Je connais plus ces gens du XVIe siècle que la factrice qui m’apporte mon courrier le matin. Ils font le même métier qu’elle. Ils m’apportent des nouvelles du combat qui se passe entre les diables et les anges. C’est à l’oreille qu’on reconnaît les anges, à une printanière vibration de l’air quand ils parlent. Le rythme, le souffle et la voix comptent plus que les mots ou le sens. Le long poème de Chassignet, écrit en six mois, fait entrer toutes les armées du ciel dans mon cœur. La parole éblouie est notre dieu à tous – mais comme nous le servons mal ! Les seules prières qui montent au ciel sont les berceuses chantées par les mères au chevet de leur enfant, et les poèmes écrits au gré des siècles par quelques fous furieux.

Christian Bobin.

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Mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau

26 Avril 2015, 06:26am

Publié par Grégoire.

Mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau

 

Les fous, les lépreux, les hystériques, les aveugles, les muets, les paralytiques : le Christ vient à bout de tous : il n’y a que deux catégories devant lesquelles il échoue et s’impatiente : les imbéciles et les doctes.  Ceux-là ont en commun leur suffisance. Personne, jamais, ne leur fera entendre une chose aussi simple : que l’amour est source de la plus grande intelligence possible. La bêtise et l’esprit de système sont deux endurcissements, deux manières d’éprouver sa puissance sur le monde. Personne, jamais, ne lâche de son plein gré la puissance qu’il a, fût-elle imaginaire.

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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Lueurs

25 Avril 2015, 06:15am

Publié par Grégoire.

Lueurs

Les vaches dans les prés sont les dernières à rester éclairées. Leur peau lunaire résiste à l’ombre. Par la vitre du train, je vois les Gitans. La vision de leur feu – un buisson ardent – dure une seconde. Une seconde suffit pour que l’ange mette ses yeux dans nos yeux. La noblesse nomade fait ricocher le ciel sur les dents en or. Les caravanes de bois léger tiennent l’éternel captif. Le train s’enfonce dans la nuit. Les vaches rendent les armes, leur innocence bue par le noir. Le feu gitan a bondi dans mon esprit. Il concurrence les étoiles. Un feu dans la campagne : si cela semble de peu d’intérêt, c’est que nos yeux sont mal éduqués. Ou trop. Les fous, les enfants et tous ceux qui sont jetés vivants dans la fournaise du réel savent que la vision du simple, seule, nous sauve. Les mourants aussi le savent, qui pourraient nous apprendre la splendeur d’un verre d’eau que le soleil fracasse. Nous avons assisté à l’avènement d’un monde moderne. À peine apparu, déjà mort-né, il semble indifférent à tout. Il n’aime ni les livres, ni les âmes qui y sont à tout instant menacées de mort. Un feu hante la nuit des âmes. Le décrire est le travail que je m’invente : j’attends des heures qu’un ange arrive, s’assoie à ma place. Et parfois personne ne vient. Je regarde le tremble avec un peu d’envie : je n’écris pas une page sans ratures et lui, des rotatives de son feuillage, fait sortir à chaque seconde mille poèmes impeccables. Le balayeur municipal, avec la gravité d’un méditant, manœuvrait lentement une grande pince au-dessus du caniveau, n’attrapait que les papiers, laissait les feuilles mortes à leur extase de momies. Son visage était tendu vers la perfection. Son soin le protégeait du monde. Il avait deux ailes fluorescentes vertes et jaunes. Les anges ont parfois de drôles de vêtements. Ce que j’appelle une vision, pour un moderne, n’est rien – un peu d’air entre deux battements de cils. Les modernes ont fait de la technique la source jalouse des miracles. J’ai vu une pie sautiller entre des pierres infernalement brillantes. J’ai admiré les ciseaux de ses ailes – deux coups de crayon sur l’air. C’était à Limoges. J’étais mort, je crois. La vision de cette enfant céleste m’a ressuscité. Ce n’était pas la première fois qu’un oiseau me sauvait la vie. Depuis le berceau, mes yeux appellent au secours – et les réponses arrivent. Pour avoir tenu une pivoine entre mes mains, je sais exactement combien pèse le vide rayonnant. Les moineaux, quand ils vont sur terre, procèdent par bonds. Ils dessinent dans l’air de minuscules monts Fuji. Gardez vos miracles, je garde mes riens.

Christian Bobin. 

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Eclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre

24 Avril 2015, 06:02am

Publié par Grégoire.

Eclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre

 

"Les mystiques m'enchantent quand ils vivent d'amour et d'eau pure, non quand ils pensent. On ne peut pas penser quand on est amoureux. On est trop occupé à brûler sa maison. On ne garde aucune pensée pour soi. On les envoie toutes vers l'aimée, comme des colombes, comme des étoiles, comme des rivières. Quand on est amoureux on est ivre.[...] on vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n'être rien."

Christian Bobin, Eloge du rien

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L'attente...

23 Avril 2015, 06:05am

Publié par Grégoire.

L'attente...

" Il n'y a rien dans l'attente, que la vie seule, nue et pauvre. Elle ignore la défaite comme le triomphe, l'amertume comme la puissance. Elle ne sait que la grâce d'un silence sur la terre tendre, sous le ciel calme.

 

Elle nous apprend que l'amour est impossible et que, devant l'impossible, on ne peut réussir ni échouer, seulement maintenir un désir assez pur pour n'être défait par rien."

 

Christian Bobin,  Lettres d'or.

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La parole la plus mystérieuse qui soit...

22 Avril 2015, 06:01am

Publié par Grégoire.

La parole la plus mystérieuse qui soit...

 

L'événement de ta mort a tout pulvérisé en moi

Tout sauf le cœur

Le cœur que tu m'as fait et que tu continues de me faire, de pétrir avec tes mains de dispa­rue, d'apaiser avec ta voix de disparue, d'éclai­rer avec ton rire de disparue.

Je t'aime :je ne sais plus écrire, je ne vois plus que cette seule phrase à écrire, c'est toi qui m'as appris à l'écrire, c'est toi qui m'as appris à la prononcer comme il faut, avec une énorme lenteur, en détachant chaque mot, avec une len­teur de plusieurs siècles, avec cette lenteur adorable qui était la tienne lorsque tu devais te livrer à des choses pratiques, faire une valise, ranger une maison, tu es la femme la plus lente que j'aie jamais connue, la plus lente et la plus rapide, quarante-quatre ans de ta vie sont passés comme un éclair très lent d'un seul coup avalé par le noir.

Je t'aime - cette parole est la plus mystérieuse qui soit, la seule digne d'être commentée pendant des siècles. À la prononcer elle donne toute sa douceur, à la prononcer comme il faut, en silence, au secret de ta mort fraîche : le e du dernier mot ne s'entend presque pas, il bat des ailes et s'envole, je t'aime Ghislaine, il est hors de question de mettre cette parole à l'imparfait, les fleurs sur la tombe de Saint-Ondras, en Isère, ont fané une semaine  après l'enterre­ ment, je t'aime, cette parole reste vive et le temps de la dire couvre le temps entier  d'une vie, pas plus, pas moins.

Christian Bobin, La plus que vive.

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Retard des hommes dans l'amour...

21 Avril 2015, 06:37am

Publié par Grégoire.

Retard des hommes dans l'amour...

"Il y a un stoïcisme des maris. Ils sont dans l'amour conjugal comme dans un pays étranger. Ils se trompent, comprennent de travers et parfois pas du tout. Sans le désir qui les porte vers elles, ils seraient en face des femmes, capables de bévues ou d'indélicatesses involontaires.

Et finalement malheureux. Il faut aux maris le courage de se tenir jour après jour à côté d'une nature fluide, une matière ardente, bouleversée d'humeurs et de sang.

Alors les maris sont dans l' attente.

C'est à cela qu'on reconnait qu'ils aiment. Lorsqu'ils cessent d'attendre et de guetter, ils ont fini d'aimer. Les maris, avec appréhension, guettent les sourires sur le visage des épouses: ceux qui sont là et ceux qui manquent. Et quand il n' y a pas de sourire, quand le visage est fermé, ils ne disent rien, ils s'installent dans leur patience, parfois se détournent en secret vers un autre visage.

Pour la plupart, ils veulent alors croire que les choses tues n'existent pas. Jusqu'au retour du souvenir, ils ne laissent rien paraître de leur inquiétude. En somme leur silence règle les problèmes de la nature fluide en éruption. Mais les épouses veulent que les choses soient dites, elles espèrent toujours être comprises, elles rouspètent, elles font du bruit. 

C'est ainsi que naissent les rôles."

Alice Ferney 

La conversation amoureuse.

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La nature, mère nourricière de l'esprit....

20 Avril 2015, 06:30am

Publié par Grégoire.

La nature, mère nourricière de l'esprit....
La nature, mère nourricière de l'esprit....

Moi, ardente lumière de sagesse divine,

J'enflamme la beauté des plaines,

Je fais scintiller les eaux,

Je consume le soleil, la lune et les étoiles,

Je régente tout avec sagesse.

J'orne la terre.

Je suis la brise qui nourrit toute chose verte.

Je suis la pluie qui naît de la rosée

Et emplit les herbes de joie de vivre

Et les fait rire.

Je déclenche les larmes, arômes du saint labeur.

Je suis l'aspiration au bien

Hildegarde DE BINGEN, 12e siècle. 

 

 

"La nature absorbe, envahit, enveloppe, étreint ; elle soutient comme une espérance, comme une certitude ; elle émeut, console, sourit et se livre à ceux qui l'aiment. Elle est mystérieuse et visible, toujours vivante, toujours nouvelle ; son silence parle ; ses bruits, ses murmures révèlent l'harmonie. Elle est aussi belle dans sa simplicité que dans ces magnificences ; le dernier des brins d'herbe est rempli de sa beauté. Les lois sublimes qui la gouvernent jettent l'âme dans des méditations infinies; c'est elle qui a inspiré aux hommes l'espoir de l'éternité ; elle est l'étendue, la force et la vie." 

Henri Dujardin- Beaumetz

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Christian Bobin... comme vous ne l'aviez jamais vu...

19 Avril 2015, 13:28pm

Publié par Grégoire.

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La clé qui ouvre toutes les portes, ça s'appelle: l'attention...

19 Avril 2015, 06:28am

Publié par Grégoire.

La clé qui ouvre toutes les portes, ça s'appelle: l'attention...

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J'attend d'un poème qu'il me tranche la gorge et me ressuscite...

18 Avril 2015, 06:37am

Publié par Grégoire.

J'attend d'un poème qu'il me tranche la gorge et me ressuscite...

"Ecrire pour moi, c'est essayer de nommer les choses à leur point d’apparition, quand elles ne sont pas encore annulées par nos paresses, par nos croyances, de faire surgir le neuf, l’absolument inouï de la vie. Il faut que la parole soit vivante, car si notre parole n’est pas vivante, nous sommes morts.

Dans des conversations courantes, quelque chose jaillit parfois, une beauté de la langue, une saisie poétique du réel qui traverse les gens à leur insu, comme l’exemple, adorable, de cette petite fille. Elle parle à sa grand-mère d’un travail d’école sur l’amitié.  Elle dit «  c’est trop difficile, je n’ai écrit que des choses banales. Pour moi, une amie, c’est quelqu’un qui m’attend dans le couloir pendant que je rattache mes lacets. » 

Et cette parole, qu’elle n’a pas pensé à mettre dans son devoir, est pour moi comme une petite source d’eau vive.

Qu’est-ce qui vous émeut en ce moment ?

C’est difficile à répondre. C’est la vie même. Ce qui me touche, c’est de me rappeler que la vie est à ce point fragile, la mienne, la vôtre, celle de tous..

Est-ce que les mots d’aujourd’hui saisissent la vie ?

Les mots qui servent à rendre compte de la vie d’aujourd’hui la plupart du temps sont prémâchés et donc ils ne sont pas nourriciers. Aujourd’hui, on nous voile les choses sous prétexte de nous les éclairer, on nous éloigne du monde sous prétexte de nous l’expliquer, on ne peut guère ouvrir un journal ou entendre une émission de radio ou de télé sans qu’on vous parle d’économie, or moi je crois que la langue économique, ce n’est pas la première. Ce n’est pas la plus vitale. Je pense que ce dont on meurt, c’est de tout ce qui n’est pas humain dans la langue. On a besoin tout simplement d’un langage et d’un monde qui ne soient pas mis tout entier sous un code barre. Quelque chose qui ne cherche pas à satisfaire un besoin, une envie ou à asseoir une puissance. On en a un besoin affolant, cela explique une partie des choses qui se passent. L’argent a une main mise que presque tout. Il faut aller dans une forêt de mensonges en se guidant juste avec son instinct et son oreille, essayer d’entendre là où on nous ment. On peut y arriver… "

Christian Bobin.

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Il n'y a que l'enfance sur cette terre

17 Avril 2015, 06:05am

Publié par Grégoire.

Il n'y a que l'enfance sur cette terre

" J'aime les enfants de trois ans. Je les vois comme des fous ou des aventuriers du bout du monde. il n'y a que l'enfance sur cette terre. Je la reconnais d'instinct, même chez ceux qui ont cru l'étouffer sous le poids de leur vie morte. Même chez ceux là je devine l'enfant de trois ans et c'est à lui que je parle quand je leur parle et c'est lui seul qui est là pour toujours dans le coeur comme dans une salle de e vide. Pendant quarante ans j'ai appuyé mon coeur sur le coeur d'un enfant de trois ans. Jamais il n'a cédé. Pensées et sensations venaient éprouver leur puissance en s'appuyant sur cette clef de voûte de trois ans d'âge. Lorsque, privé de secours, j'hésitais sur le chemin à prendre, je me tournais vers cette figure ensauvagée pur y trouver le calme. Nous ne ferons jamais assez confiance à cette enfance en nous. Là où les mots font défaut, elle parle. Là où nous ne savons plus, elle tranche.

Je crois que l'enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu'il n' y a qu'elle à écouter. Il m'arrive de demander un avis, pour décider du chemin de telle ou telle phrase ou pour une conduite à tenir dans telle ou telle affaire. Je ne le demande que pour me donner le temps de rejoindre ce qui s'est, au profond de moi, choisi : je ne suis en fait aucun conseil - comme un enfant insupportable de trois ans."

 

Christian Bobin, L’épuisement.

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M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient

16 Avril 2015, 06:01am

Publié par Grégoire.

M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient

La solitude est une maladie dont on ne guérit qu'à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède nulle part. J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voir, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner: une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie.

Ecrire... C'est affaire de silence plus que de musique. Mon vrai désir ce n'était pas d'écrire, c'était de me taire. M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient, sans ajouter au grand bruissement du monde. Ce désir est un désir d'autiste. Entre le mot "autiste" et le mot "artiste", il n'y a qu'une lettre de différence, pas plus.

Ecrire c'est devenir anorexique. Ecrire c'est refuser les aliments proposés par le monde et rechercher, dans la maigreur affolante d'une phrase ou dans son développement boulimique, la vraie nourriture, celle qui fera grandir, et cette recherche par elle-même est déjà nourricière.

La connaissance que l'on a des écrivains ne vient pas que de leurs livres, elle sort aussi de ce qu'on voit sur leurs visages --- comme si le fait d'écrire la vie changeait leur vie entière, corps et âme, en un livre battu par les vents, donné à tous. Camus, sur les photographies c'est le séducteur même, celui qui se laisse charmer par tout --- les femmes, le soleil d'Alger, la gaieté enfantine du sport, la fumée des cigarettes, la passion volage des idées. J'aime son goût adolescent de la lumière. Je l'aime aussi pour le mépris qu'il suscite chez les universitaires. Ces gens-là sont les plus morts que je connaisse. Le mort en nous c'est le maître, celui qui sait. Le vif en nous c'est l'enfant, celui qui aime, qui joue à aimer.

Christian Bobin, L’épuisement.

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L’amour est une compagnie...

15 Avril 2015, 06:06am

Publié par Grégoire.

L’amour est une compagnie...

 

L’amour est une compagnie.

Je ne peux plus aller seul par les chemins,

Parce que je ne peux plus aller seul nulle part.

Une pensée visible fait que je vais plus vite et que je vois moins bien, tout en me donnant envie de tout voir.

Il n’est jusqu’à son absence qui ne me tienne compagnie,

Et je l’aime tant que je ne sais comment la désirer.

 

Si je ne la vois pas, je l’imagine et je suis fort comme les arbres hauts.

Mais si je la vois je tremble, et je ne sais de quoi se compose ce que j’éprouve en son absence.

Je suis tout entier une force qui m’abandonne.

Toute la réalité me regarde ainsi qu’un tournesol dont le cœur serait son visage.

 

Fernado Pessoa, Le Gardeur de troupeaux

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Résurrection...

14 Avril 2015, 06:02am

Publié par Grégoire.

Résurrection...

 

Au moment de la communion, à la messe de Pâques, les gens se levaient en silence, gagnaient le fond de l'église par une allée latérale, puis revenaient à petits pas serrés dans l'allée centrale, s'avançant jusqu'au chœur où l'hostie leur était donnée par un prêtre barbu portant des lunettes cerclées d'argent, aidé par deux femmes aux visages durcis par l'importance de leur tâche – ce genre de femmes sans âge qui changent les glaïeuls sur l'autel avant qu'ils ne pourrissent et prennent soin de Dieu comme d'un vieux mari fatigué. Assis au fond de l'église et attendant mon tour pour rejoindre le cortège, je regardais les gens – leurs vêtements, leurs dos, leurs nuques, le profil de leurs visages. Pendant une seconde ma vue s'est ouverte et c'est l'humanité entière, ses milliards d'individus, que j'ai découverte prise dans cette coulée lente et silencieuse : des vieillards et des adolescents, des riches et des pauvres, des femmes adultères et des petites filles graves, des fous, des assassins et des génies, tous raclant leurs chaussures sur les dalles froides et bosselées de l'église, comme des morts qui sortaient sans impatience de leur nuit pour aller manger de la lumière. J'ai su alors ce que serait la résurrection et quel calme sidérant la précéderait. Cette vision n'a duré qu'une seconde. À la seconde suivante la vue ordinaire m'est revenue, celle d'une fête religieuse si ancienne que le sens s'en est émoussé et qu'elle ne demeure plus que pour être vaguement associée aux premières fièvres du printemps.

 

 Christian Bobin, Ressusciter.

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Quelque chose vient à tout instant nous secourir.

13 Avril 2015, 06:37am

Publié par Grégoire.

Quelque chose vient à tout instant nous secourir.

 

Une fée s'est penchée sur mon berceau à ma naissance et m'a dit : « Tu ne goûteras qu'à une part minuscule de cette vie et en échange tu la percevras toute. »

 

Je marchais dans le parc de la Verrerie, ma mère à mon bras droit, quand j'ai vu sur ma gauche, vibrant au ras de l'herbe, un papillon dont les ailes violettes ressemblaient au fragment d'une lettre déchirée, tombée d'un ciel mystique. Ma mère marchait si lentement, essoufflée par la pente sur laquelle nous nous étions égarés, que j'ai pu pendant plusieurs minutes exercer avec le même soin ces deux activités qui couvrent le champ de ma vie et ne peuvent jamais être menées de front : être présent à ceux que j'aime, et m'absenter dans la lecture d'un texte écrit ce jour-là à l'encre violette et vibrant d'une vérité insoutenable.

 

La vue d'un demi-cercle noir au cou d'une tourterelle, comme un collier brisé, resserre sur mon cœur l'emprise d'une chose qui me tient depuis toujours sous son charme.

 

Les visages sont les plaques sensibles des âmes – ce sur quoi, après ce qu'il aura fallu de temps et d'obscurité, elles se révèlent.

 

Toute rencontre m'est cause de souffrance, soit parce qu'elle n'a lieu qu'en apparence, soit parce qu'elle se fait vraiment et c'est alors la nudité du visage de l'autre qui me brule autant qu'une flamme.

 

Il y a parfois entre deux personnes un lien si profond qu'il continue à vivre meme quand l'un des deux ne sait plus voir.

 

Christian Bobin, Ressusciter.

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Histoire de Judas ou l'évangile selon Rabah Ameur-Zaïmeche

12 Avril 2015, 21:46pm

Publié par Grégoire.

Enfant du 93, agnostique, fasciné par Jésus depuis son enfance, Rabah Ameur-Zaïmeche a fait de Judas le héros de son film. Comme une figure libre et rebelle. Au-delà de la non-conformité aux évangiles, et une impression de grande pauvreté des moyens, c'est une regard sobre, dépouillée, sur le Christ, très loin du dégoulinant Gibson..

Enfant du 93, agnostique, fasciné par Jésus depuis son enfance, Rabah Ameur-Zaïmeche a fait de Judas le héros de son film. Comme une figure libre et rebelle. Au-delà de la non-conformité aux évangiles, et une impression de grande pauvreté des moyens, c'est une regard sobre, dépouillée, sur le Christ, très loin du dégoulinant Gibson..

Judas le traître. C'est ainsi que cet apôtre de Jésus de Nazareth est perçu dans la mémoire collective. Rabah Ameur-Zaïmeche, pour son cinquième film, entreprend de le réhabiliter. Sans esprit de revanche ni grandiloquence, mais avec une sobriété qui mêle force et sagesse. Judas, incarné par le réalisateur lui-même, devient un disciple qui reste loyal jusqu'au bout. Attentionné et dévoué, il commence par porter Jésus sur son dos, le temps d'une descente sur le chemin escarpé d'une montagne de pierre. Judas ne semble pas peiner, comme si Jésus lui transmettait toute l'énergie dont il a besoin. Tous les deux font corps. Contre l'oppression. Celle des Romains, qui voient d'un mauvais oeil l'influence et l'attrait qu'exerce sur le peuple ce Jésus de Nazareth.

Un doux révolutionnaire qui menace l'ordre : ainsi le montre le cinéaste dans la scène où il vient chasser les marchands du Temple. Mais cet épisode mythique, comme tous les autres ici relatés, est démythifié, rendu à sa vérité première, filmé avec le maximum de simplicité : sans musique, avec peu de mots, mais beaucoup de relief pictural. Bethsabée pourchassée pour avoir péché, Jésus condamné par Ponce Pilate : chacune de ces scènes forme un bloc de réalisme à la fois aride et charnel. La scène la plus belle étant celle où la bien nommée Suzanne (« fleur de lys », en hébreu) enduit les cheveux de Jésus d'une essence rare.

Et Judas ? Il agit à la périphérie, sans trahir, mais en veillant à préserver les paroles de son maître de la rigidité de l'écrit. S'en tenir à l'intensité du présent, ne rien projeter, refuser de graver quoi que ce soit dans le marbre : c'est l'hypothèse proposée par le cinéaste. Sa démarche rejoint celle de ce collectif d'écrivains contemporains qui offrit une nouvelle traduction de la Bible (1), révolutionnaire, puisque riche d'une forme de poésie orale, brute et apoétique. Rabah Ameur-Zaïmeche élimine, lui aussi, tout superflu et toute emphase pour ne garder que la substantifique moelle d'un récit d'amour et de fraternité. — Jacques Morice

 

(1) La Bible, nouvelle traduction, éd. Bayard.

Contre

On perçoit mal le but de ce film étrange. Célébrer la bienveillance humaine de Jésus ? Même en cette période de contestation générale, c'est une évidence. Réhabiliter Judas ? La démarche est plus intéressante, même si pas nouvelle : Renan a commencé au xixe siècle, François Mauriac a suivi, au début du xxe, avec Vie de Jésus, et Jean Ferniot s'est quasiment livré à une béatification, dans les années 1980, avec son Saint Judas... Problème : chez Rabah Ameur-Zaïmeche, Judas est un fantôme. Ni coupable, ni innocent : absent. Pas là, lors de la Cène, pas là au moment de la Crucifixion. Complètement out... Tout désigné, donc, selon le cinéaste (les absents ont toujours tort, n'est-ce pas), pour devenir le symbole de l'antisémitisme durant les siècles des siècles. Thèse un peu simplette... Formellement, le film est pensé. Trop : chaque plan, à l'esthétisme ostentatoire, évoque une toile de maître. Du coup, la rigueur des précédents films du réalisateur, Bled number one ou Dernier ­Maquis, vire à la solennité. Et non pas à l'épure recherchée. — Pierre Murat. Télérama.

 

à lire, L'évangile selon Rabah Ameur-Zaïmeche

http://www.telerama.fr/cinema/l-evangile-selon-rabah-ameur-zaimeche,125154.php

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Sois tendre avec le superbe ennui...

12 Avril 2015, 06:32am

Publié par Grégoire.

Sois tendre avec le superbe ennui...

 

L’abîme immense est sombre et transparent,

La fenêtre langoureuse blanchit.

Qu’est-ce qui fait le cœur, si lentement

Et si obstinément s’appesantir ?

 

Tantôt il coule vers le fond de tout son poids,

Ayant du cher limon la nostalgie,

Ou, brin de paille, il remonte soudain 

Et fait surface sans effort.

 

Avec une feinte douceur, reste au chevet

Et sois toute ta vie par toi-même bercé.

Souffre de ton angoisse comme d’une fable

Et sois tendre avec le superbe ennui.

 

Ossip Mandelstam, Tristia

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Lost River

11 Avril 2015, 10:08am

Publié par Grégoire.

Déstabilisant, visuellement somptueux et référentiel, le pemier film de Ryan Gosling désarçonne mais fascine durablement.
Déstabilisant, visuellement somptueux et référentiel, le pemier film de Ryan Gosling désarçonne mais fascine durablement.

Déstabilisant, visuellement somptueux et référentiel, le pemier film de Ryan Gosling désarçonne mais fascine durablement.

Un conte. Une de ces histoires effrayantes que les enfants aiment écouter, transis de peur, à l'abri de leurs draps. Un cauchemar moderne où les ogres brûlent les maisons des pauvres qui ne peuvent rembourser leurs dettes. Où les mères, pour nourrir leurs enfants, sont contraintes de travailler dans des palais maléfiques et sanglants où elles risquent leur vie. Où une ville nommée Lost River, victime d'une malédiction, en cache une autre, soeur jumelle engloutie dans les eaux, des années auparavant, au nom du progrès.

Ce sont des ombres qu'a filmées Ryan Gosling dans son premier film comme réalisateur : paysages sinistrés, humains à qui les puissants ont tout enlevé et qui se traînent, désormais, tels des zombies modernes. Les stars du film, d'ailleurs, ne sont ni les acteurs, ni les personnages, mais cette ville fantomatique et ce lac artificiel. Des lieux qu'il faut détruire ou fuir si l'on veut survivre. Bones (Iain de Caestecker, double ado de Ryan Gosling, aussi joli, un peu moins sexy que lui ) aimerait bien partir, tout quitter, emmener au loin ce qui lui reste de famille. Impossible. Pour garder la maison familiale, sa mère (Christina Hendricks) s'est laissé berner, avec tant d'autres, par des spéculateurs qui, comme dans les fables, ont promis la lune des fortunes, un renouveau... Aujourd'hui, Lost River est devenu une cité à la dérive : des jeunes gens maléfiques y font la loi et des adultes pernicieux brûlent les maisons délabrées de leurs clients endettés. « Vous aimez foutre le feu aux baraques, en Amérique ! Ça doit vous amuser », remarque le seul étranger de la ville, un étrange chauffeur de taxi, incarné par Reda Kateb...

Beaucoup diront, sans doute, que le tout jeune cinéaste reste encore sous l'influence de ceux qui l'ont fait tourner : Derek Cianfrance (The Place beyond the pines) et, bien sûr, Nicolas Winding Refn (Drive, Only God forgives). Quelques ralentis pas vraiment indispensables, deux ou trois cadrages inutilement sophistiqués pourraient leur donner raison. Mais sous la lutte candide, au romantisme adolescent, entre le bien et le mal que filme Ryan Gosling, perce une inquiétude existentielle que l'on ne voit guère dans le jeune cinéma américain. Un goût pour des éclairages contrastés, aussi, proches de l'expressionnisme des belles années. Et une tentation joyeusement assumée pour le morbide sadomaso : cette « chambre des désirs », notamment, où ce qu'il reste de riches et de puissants dans Lost River vient se défouler sur des femmes, enfermées dans des sarcophages... Peut-être hési-te-t-il encore entre divers styles — entre le clip et le roman d'aventures à la R.L. Stevenson, pour faire court —, mais Gosling a déjà — et c'est le plus important — un regard. —

Pierre Murat, Télérama.

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Les vrais voyages sont immobiles. Immobiles et infinis.

11 Avril 2015, 06:28am

Publié par Grégoire.

Les vrais voyages sont immobiles. Immobiles et infinis.

 

Réveil en musique : il pleut. Rester couché surtout : écrire n’est plus de mise quand la pluie sur le toit chante sans effort, et son vers est impair et passe en sautillant. Parfois c’est un enfant à cloche-pied qui perd ses billes, s’arrête brusquement, les ramasse et l’on entend voler une mouche survivante : parfois, c’est une promenade d’oiseaux qui picorent on ne sait quoi, et le vers est régulier, et la césure. Ce qu’il dit importe peu : c’est l’âme des choses qu’on croyait en allée pour toujours et qui revient, remplit les creux. On s’en rend compte dès que la pluie a tourné le coin de la rue, pas besoin d’ouvrir les yeux. Le silence n’est plus l‘absence de bruits, mais la voix soudain en nous, accordée, complice, de la vie et de l’être. Le temps ne passe plus. Et la terre est enfin bleue comme une orange. Les poètes ont toujours raison.

Au fond, les vrais voyages sont immobiles. Immobiles et infinis. Solitaires. Silencieux. Souvent, ils commencent dans une chambre où l'on est enfermé parce qu'il pleut ou parce qu'on est malade, obligé de garder le lit. On a huit ou neuf ans, le goût des images qui partent toutes seules dans tous les sens et qu'on lit de même, en sautant par-dessus les fuseaux horaires.

 

Guy Goffette, Les derniers planteurs de fumée

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Jésus a lamentablement échoué... ! Et c'est tant mieux !

10 Avril 2015, 19:32pm

Publié par Grégoire.

Pourquoi la croix? Pourquoi le Christ est-il mort...?

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