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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'attente de l'amour

31 Mars 2015, 06:03am

Publié par Grégoire.

L'attente de l'amour

 

" Tu ouvrirais ce carnet. Tu verrais qu'il y serait question du ciel, de cette part du ciel qui reste en nous, électrisée, nocturne, sauvage, inaliénable. Tu verrais sur le bleu de ces pages la blancheur d'une étoile, qui est celle aussi du sel, du feu. Des mots passeraient sous tes yeux, dans le matin de tes yeux. Un mot comme celui-là: "âme". L'âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié. Un drap d'or pour la couche des amants, liseré de noir, brodé avec les initiales conjointes de l'orage et de l'aurore. Tu lirais encore, plus loin. Vers d'autres mots. Tu lirais les mots précieux, les mots ruisselants, les mots princiers, ceux du désespoir, ceux, les mêmes, de l'espoir. Tu comprendrais alors. Tu comprendrais que dans chacun de ces mots, sur chacune de ces pages, il n'aurait été question que de toi, que de cette merveilleuse coïncidence entre toi et l'amour que j'ai de toi. Entre toi et ces mots qui sont les miens pour te dire.

Entre toi et ces mots conçus dans la nuit, engendrés par ce désordre qui suit ton entrée en mon âme et qui la pacifie. Tu comprendrais que tu ne m'as jamais empêché d'écrire. Tu comprendrais que je n'ai jamais écrit que pour toi, même avant de te connaître, même dans le temps, dans l'immensité sombre du temps précédant notre rencontre. Dans ce désert. J'écrivais alors dans l'attente de l'amour, dans l'attente de sa venue, dans l'impossibilité de sa venue. J'écrivais des mots plus orageux que la nuit, plus sombres que la nuit, dans l'espoir de la passer, de défaire la nuit par plus de nuit. A présent j'écris. Dans l'amour, dans la lumière, j'écris.

Avec des mots plus lumineux que la lumière, pour passer la lumière, pour atteindre ce qui en elle n'est plus sujet aux éclipses, pour gagner cette clarté que ne désoriente plus la lente rotation des jours. Avec toi j'écris. Avec toi je vois que les mots sont les mêmes. Ceux de la nuit. Ceux du plein jour. Ceux de l'attente de l'amour. Du désespoir. De l'espoir. J'écris dans ce savoir que nous sommes seuls à connaître. Je t'écris. Dans ces carnets mais aussi dans tout ce que j'écris. Tu es présente aussi bien, d'un bout à l'autre présente dans ces textes que j'envoie à Montpellier. Dans cette impossibilité où je suis de parler de toi et qui n'est pas que circonstancielle. Dans cette nuit où tu es en moi, dans cette nuit brûlante où tu es ce qui se confond avec celle d'où viennent les mots, j'écris, je t'écris.

Je t'appelle. Sur ces pages je t’appelle. Dans ces forêts, près de cet étang, sur ces routes, sur ces terres que nos pas en les mesurant portaient à l'infini, je t'appelle.

 

Christian Bobin, L’homme joie (carnet bleu)

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La Nature seule importe

30 Mars 2015, 06:00am

Publié par Grégoire.

La Nature seule importe

« Je sais que la Nature seule importe : la Nature et le Temps. En regardant la Nature avec patience, on finit par trouver la Vérité. Dans les écoles on ne trouve que deux ou trois recettes qui se transmettent de génération en génération.

Il faut donc se mettre devant la Nature, devant son mystère. Il faut, pour la pénétrer, donner sa vie ou une grande partie de sa vie. Ainsi, ce que l’on apprend d’elle on le retient, car on le fait sien. Et si l’on comprend quelque chose, c’est un don créateur que la nature s’est laissé ravir. Les observations faites devant la nature sont votre création, création au regard de l’impuissance générale et non de la Nature elle-même. Puis, si vous faites d’autres observations, c’est le secret même de la nature que vous découvrez à nouveau.

Mais il est nécessaire pour cela d’être lent, de se tromper, de revenir ensuite sur le sujet de son étude, de même qu’il faut battre et rebattre le fer pour qu’il soit fort.

On ne gagnerait rien à comprendre du premier coup, car à chaque étape de l’art il faudrait recommencer son travail. Pour qu’il entre dans l’habitude de votre cerveau et qu’il devienne le secret de votre art, il faut s’assimiler longuement le secret de la nature. Ce n’est pas tout que la tête comprenne. Il faut en quelque sorte que tout le corps s’en nourrisse, il faut que cela entre dans le sang. C’est ce que l’on peut appeler la passion, l’amour éperdu de son art. Tout ce qui se fait trop vite ne peut pas être profondément compris, car il y a de la passion dans l’entière compréhension et la passion n’est pas une chose qui vous traverse mais une chose qui vous habite, qui vous possède.

Il faut pour cette étude une incroyable patience -il faut aussi de l’intelligence, c’est-à-dire la volonté de comprendre- et il faut de la pauvreté, car la pauvreté contient la solitude et par là elle défend l’homme contre toute dissipation, et le garde de son milieu.»

Auguste Rodin, « Eclairs de pensées »

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Vous ne voyez pas qu’il y a aussi un malade à l’intérieur de vous ?

29 Mars 2015, 06:41am

Publié par Grégoire.

Vous ne voyez pas qu’il y a aussi un malade à l’intérieur de vous ?

« Je vous admire, vous les chrétiens, parce que, en quelqu’un qui a faim ou soif, vous voyez Jésus. Quand vous accueillez un étranger, ou quelqu’un d’étrange, vous accueillez Jésus. Quand vous vêtez quelqu’un qui est nu, vous vêtez Jésus. Je trouve cela très beau, mais ce que je ne comprends pas, c’est que vous ne voyez jamais Jésus dans votre propre pauvreté. Vous voulez toujours faire du bien au pauvre qui est à l’extérieur de vous et, en même temps, vous niez le pauvre qui est à l’intérieur de vous. Pourquoi ne pouvez-vous pas voir Jésus dans votre propre pauvreté ? Dans votre propre faim et soif ? Est-ce que vous ne voyez pas qu’il y a aussi un malade à l’intérieur de vous ? Que vous êtes aussi enfermé dans une prison de peur ? Qu’il y a des choses étranges en vous : des violences, des angoisses, des choses que vous ne contrôlez pas et qui sont étrangères à votre volonté ? Il y a un étranger à l’intérieur de vous, et il s’agit d’accueillir cet étranger, de ne pas le mettre à la porte, de ne pas nier son existence, de savoir qu’il est là, de l’accueillir et de voir Jésus en lui. »

Extrait d’une correspondance de Carl Jung

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Crash A320 : rien ne remplace le temps pour «faire son deuil»

28 Mars 2015, 07:08am

Publié par Grégoire.

FIGAROVOX/OPINION - Bertrand Vergely pose son regard de philosophe sur le crash de l'avion Düsseldorf-Bacelone et s'interroge sur notre rapport à la mort dans une société de l'immédiateté.

FIGAROVOX/OPINION - Bertrand Vergely pose son regard de philosophe sur le crash de l'avion Düsseldorf-Bacelone et s'interroge sur notre rapport à la mort dans une société de l'immédiateté.

 

Le crash de l'avion Düsseldorf-Bacelone qui vient d'avoir lieu dans les Alpes du Sud est bien évidemment tragique et il ne saurait être question de ne pas être bouleversé face au drame qu'il représente. Néanmoins, sa «gestion» par notre postmodernité ne peut pas ne pas nous interroger quand on a quelque bon sens.

Écoutons la radio relatant ce qui se passe maintenant. Nous apprenons que des avions ont été affrété pour que les familles puissent se rendre sur les lieux du drame afin de faire leur deuil, le tout accompagnées par des cellules de soutien psychologique. Constatons le. Désormais, lorsqu'une catastrophe se produit, le scénario est bien orchestré. Immédiatement nous apprenons que «tout est mis en œuvre» pour qu'il y ait «prise en charge» des familles par des «antennes de soutien psychologique» afin de «mettre des mots» et ainsi de permettre de «faire le deuil».

Dans ce scénario bien rôdé il y quelque chose qui dérange. Le fait qu'il soit bien rôdé. Et derrière ce rodage, une certaine mécanicité. On n'est pas humain. On est mécaniquement humain. Comme si on avait peur. Peur que les familles endeuillées se révoltent. Peur qu'elles crient au scandale. Peur qu'elles disent haut et fort qu'elles ont été mal traitées. Qu'elles ont été abandonnées. Qu'elles ont été laissées à elles-mêmes, seules avec leur chagrin. Alors, non seulement, on «fait» mais on montre que l'on «fait». On communique. On sur-communique. Pas question qu'il y ait un moment de solitude ni de silence.

Quand Freud a prononcé cette formule, il songeait à certains de ses patients maladivement attachés à des proches décédés. On ne peut pas vivre éternellement dans le regret de nos chers disparus. Il y a un moment où il faut les laisser partir. D'où l'expression «faire son deuil», cette expression désignant le fait de faire son deuil d'un attachement névrotique, hystérique à des proches disparus.Une expression frappe dans ce tourbillon communicationnel: faire son deuil. Se rend-t-on compte de ce que l'on dit quand on prononce ce terme?

Prise en dehors de son contexte pathologique, constatons le, cette expression est proprement ridicule. Que l'on sache, toute personne qui perd un de ses proches n'est pas dans un état pathologique, névrotique ou hystérique au point de devoir «faire son deuil» avec un psychiatre. Qu'à cela ne tienne. Notre postmodernité a décidé de psychiatriser le deuil et oblige désormais de «faire son deuil» en dépêchant pour cela des «psys» afin de veiller à ce qu'on le fasse. Faute d'un discours religieux sur la mort nous avons aujourd'hui affaire à un discours médical et psychiatrique sur celle-ci, une personne endeuillée étant un malade potentiel qu'il faut soigner et le prêtre étant remplacé par le psychiatre. En fait, ne sachant pas quoi faire en l'absence d'un ordre religieux du monde, la postmodernité qui a tué Dieu médicalise la mort et la psychiatrise faute de la spiritualiser en dépêchant sur les lieux des catastrophes et des tragédies des équipes médico-psychiatriques veillant à ce que l'ordre d'un monde sans Dieu soit bien assuré. On a psychiatrisé la mort? On a fait en sorte que tout le monde fasse gentiment son deuil comme certains font la Turquie quand ils sont en vacances ou que le petit fait son rôt à la fin du repas? On a bien fait. On a fait ce qu'il fallait faire. Le monde peut continuer de dormir en paix. On a veillé à ce que la mort ne soit plus un événement spirituel et métaphysique. On a empêché de la penser. On a évité qu'elle bouleverse et que, derrière elle, la vie, bouleverse.

Bertrand Vergely est philosophe. Il est l'auteur de Deviens qui tu es: La philosophie grecque à l'épreuve du quotidien.

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Lettre au père...

27 Mars 2015, 07:07am

Publié par Grégoire.

Lettre au père...

Novembre 1919

Père bien-aimé,

Récemment, tu m’as demandé pourquoi je prétendais avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai pas été capable de te répondre, d'une part à cause de la crainte, justement, que j'ai de toi, et, par ailleurs, parce que de trop nombreux détails fondent cette crainte pour que je puisse les rassembler même sommairement par la parole.  Et si je tente ici de te répondre par écrit, ce ne sera encore que très incomplet parce que même dans l'écriture, cette crainte et ses conséquences me paralysent face à toi, et que l'ampleur du sujet dépasse de loin ma mémoire et ma raison.

Pour toi, les choses ont toujours semblé très simples, du moins dans la mesure où tu en as parlé devant moi, et devant bien d'autres personnes, quelles qu'elles soient. Pour toi, cela se présentait à peu près ainsi: toute ta vie, tu as travaillé dur, tu as tout sacrifié pour tes enfants, surtout pour moi, grâce à quoi j'ai mené joyeuse vie, j'avais toute latitude d'apprendre ce que je voulais, aucune raison de me faire du souci pour ma nourriture, ni d'ailleurs pour quoi que ce soit ; tu n'attendais aucune gratitude, tu sais ce qu'est la "gratitude des enfants", mais tout de même tu espérais une certaine prévenance, signe de compréhension; au lieu de quoi je n'ai pas cessé de prendre la fuite et de me retrancher dans ma chambre, dans les livres, auprès d'amis irresponsables, dans des chimères déréglées ; jamais je n'ai parlé ouvertement avec toi, au Temple, je ne venais pas vers toi, je ne t'ai jamais rendu visite à Franzensbad, je n'ai aucun sens de la famille, je ne me suis jamais intéressé au commerce ni à tes affaires, j'ai laissé la fabrique reposer sur es épaules puis je t'ai abandonné, j'ai soutenu Ottla dans ses mille volontés et, alors que je ne lève pas le petit doigt pour toi (je ne t'apporte même pas un billet de théâtre), je fais tout et n'importe quoi pour mes amis. Si tu devais résumer ton opinion sur moi, il en ressortirait que tu ne me reproches rien de véritablement inconvenant ou méchant, il est vrai (à l'exception de ma dernière invention matrimoniale), mais de la froideur, de l'éloignement, de l'ingratitude. Et tu me le reproches comme si c'était ma faute, comme si j'avais pu d'un seul coup de volant arranger tout cela différemment, tandis que tu n'es fautif en rien sinon par le fait d'avoir été trop bon avec moi.

Cette représentation usuelle de ta part, je ne la tiens pour correcte que dans la mesure où moi aussi je crois que tu n'es incriminable en rien de notre éloignement. Mais moi non plus, je n'en suis pas incriminable. Si je parvenais à te faire admettre cela, alors - ce n'est pas une nouvelle vie qui serait possible, nous sommes trop vieux l'un et l'autre pour cela, mais quelque chose comme une paix, pas un arrêt total mais au moins une suspension de tes reproches continuels. [...]

Bien sûr, je ne dis pas que je suis ce que je suis uniquement par ton ascendant. Ce serait nettement excessif (et je tends à cet excès). Il est fort possible que même si j'avais grandi hors de ton influence, je n'aurais pas pu devenir un homme selon ton coeur. Sans doute serais-je devenu quand même un être fragile, nerveux, indécis, inquiet, ni Robert Kafka ni Karl Hermann, et nous aurions pu nous entendre merveilleusement. J'aurais été heureux de t'avoir pour ami, pour chef, pour oncle, pour grand-père, même (mais moins évidemment) comme beau-père. C'est comme père que tu étais trop fort pour moi, en particulier parce que mes frères sont morts tout petits, que les soeurs sont venues bien après, j'ai donc dû supporter le premier choc tout seul, et j'étais bien trop faible pour cela. [...]

F Kafka, Lettre au père.

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Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre

26 Mars 2015, 07:21am

Publié par Grégoire.

Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre

 

"Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre. Comment avons-nous pu avoir la naïveté de croire, avec l'obstination d'un cheval refusant de traverser un courant trop violent, que nous ne demanderions jamais plus que ce que notre force permet ? Il ne s'agit pas de ce pourquoi nous sommes faits, mais de ce dont nous sommes faits.

Nous n'aurons jamais la chance d'être simplement satisfaits, d'accomplir en silence les travaux demandés, de rendre des devoirs propres et sans faute dans les délais imposés, de nous déplacer sur la scène suivis des lumières artificielles qui modifient nos ombres, les traits de nos visages, les couleurs de nos yeux. Nous n'aurons jamais la chance d'avoir un corps vif, d'avoir un corps tout court : les grands coureurs disent que la douleur est nécessaire, mais la souffrance optionnelle.

User des nerfs, gonfler des muscles, déchirer des tissus, casser des os, crever des yeux, des lèvres et des tympans, d'accord. Mais souffrir. Un souci d'enfant gâté. Ce bourgeois d'une banlieue agréable et fleurie qui vient voir la misère sous les viaducs.

La souffrance, il faut avoir du temps pour ça. Nous sommes trop occupés à travailler, à réviser des leçons, à passer la serpillère, nous sommes trop agités par les tremblements de l'autobus et du métro pour que nous effleure l'idée de plonger à mains nues en nous-mêmes. Nous n'aurons jamais la chance d'avoir un corps parce qu'il faudrait prendre le temps de l'écouter, d'apprendre sa langue, ses grammaires, d'intégrer ses conjugaisons, complexes et changeantes. Tandis que nous avançons, coûte que coûte, vers une destination inconnue qui pourtant nourrit nos ambitions les plus folles, ce corps ne demande rien.

Bien sûr, il lui arrive de trembler, de suinter, bien sûr, il crache de temps à autre, mais nous continuons, nous cherchons du travail et quand nous en trouvons nous en cherchons encore pour étouffer la solitude. C'est affreux d'être seul, de siffler ses souvenirs comme une meute de chiens bien dressés s'agitant dans une cour trop étroite. Il arrive qu'un texte ne soit pas prêt à être lu, il arrive aussi qu'un lecteur ne soit prêt à le lire.

D'un consentement tacite avec toi-même, tu avances, affable et déterminée, jusqu'au moment où tu dois faire face à cet évènement. Soudain, tu te tais, et, naïvement, tu bats des pattes contre ce qui pourrait t'arriver, comme ce cheval qui rue, refusant de traverser un courant trop violent. Sais-tu pourquoi je te regarde ainsi? Parce que bientôt, dans l'affolement de ton corps, prisonnière de ce que tu nommeras toi-même "une idée terrible", quand tu seras, enfin, assez forte pour rester immobile, tu comprendras peut-être que ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre."

 

Cécile Coulon, "work in progress"

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Ce qui ne m’aide pas à aimer où à mourir, je ne m’en soucie pas...

25 Mars 2015, 07:18am

Publié par Grégoire.

Ce qui ne m’aide pas à aimer où à mourir, je ne m’en soucie pas...

 

N’en déplaise aux intellectuels, il n’y a que deux littératures : une qui nous égare et l’autre qui nous guide. La première détourne d‘une main criminelle les panneaux indiquant le ciel, la seconde les remet en place avec constance héroique. « Ce qui ne m’aide pas à aimer où à mourir, je ne m’en soucie pas » écrit Christian Bobin. Un peu d’aide est donc la seule gloire des Lettres. Il ne faut rien connaître du vrai malheur pour choisir de l’éterniser dans un livre. Le culte du néant n’est rien d’autre qu’un vice bourgeois. Ceux qui ont traversé le pire ne s’y trompent pas : jamais ils ne confondront le diamant rose du cœur avec cet anthracite amorphe que tant d’écrivains vont chercher aujourd’hui dans l’approfondissement du mal (…)

La bonté, tel est l’enduit exceptionnel que, sur sa feuille, Christian Bobin ose étaler avant d’écrire. Fort de cette douceur- là, sans tenir compte de la noirceur du temps, il pose une à une sur la page les couleurs miraculeuses de la vie, et ces livres deviennent « un herbier où rien ne serait desséché, où tout garderait sa fraîcheur d’apparition ». Ainsi tout ce qu’il montre prend-il immédiatement l’éclat incomparable du paradis. Le paon blanc du réel fait la roue au cœur de son écriture, faisant vibrer surnaturellement les rémiges neigeuses de ses phrases. « Sans l’invisible nous ne verrions rien, nous serions dans le noir complet. » Les illuminations de Christian Bobin sont les traces de cet invisible.

Lydie Dattas, extraits de la préface, L’enchantement simple.

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L’heure de la main vide...

24 Mars 2015, 07:00am

Publié par Grégoire.

L’heure de la main vide...

" Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit : changer de vie. Cela c’est le but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie c’est l’absence de chemin, l’incertitude des voies. On n’est pas devant une question, on est à l’intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c’est ce que l’on voudrait mais la volonté, faisant partie de la vie ancienne, n’a aucune force. On est comme ces enfants qui tendent une bille dans leur main gauche et ne lâchent prise qu’en s’étant assurés d’une monnaie d’échange dans leur main droite : on voudrait bien d’une vie nouvelle mais sans perdre la vie ancienne. Ne pas connaître l’instant du passage, l’heure de la main vide.

Ce qui vous rend malade c’est l’approche d’une santé plus haute que la santé ordinaire, incompatible avec elle. Mais bon, on résiste. Tout vous retient, la mère, les amis, les jeunes dames.

On n’aime plus guère cette vie- là, mais au moins on sait de quoi elle est faite. Si on la quitte, il y aura un temps où on ne saura plus rien. Et c’est ce rien qui vous effraie. Et c’est ce rien qui vous fait hésiter, tâtonner, bégayer- et finalement revenir aux voies anciennes."

Christian Bobin, Le Très-Bas

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L'amour est le seul évènement digne de ce nom...

23 Mars 2015, 07:09am

Publié par Grégoire.

L'amour est le seul évènement digne de ce nom...

" Je ne songe jamais à ce qui se passera demain. Quelque chose a eu lieu dont j'ignore tout.

Le vif en nous c'est l'enfant, celui qui aime, qui joue à aimer.

L'amour c'est quand quelqu'un vous ramène à la maison, quand l'âme revient au corps, épuisée par des années d'absence.

Je bâtis une maison sans plan pour y recevoir la vie que j'aime de plus en plus.

Je n'ai jamais vécu en couple, par goût profond de la solitude.

Ce qui fait le désespoir de tant de couples c'est un irrespect de la solitude native de l'autre.

Je vois dans la première flaque d'eau venue -miroir de poche, icône enfantine- autant de miracles que dans ces terres gorgées de soleil et de peinture.

C'est donc ça la paternité, c'est donc aussi simple et mystérieux que ça : servir ce qui arrive sans prétendre en être le maître, n'être qu'un intermédiaire  entre l'enfant et l'invisible, rien de plus qu'un intermédiaire.

Pendant 40 ans, j'ai appuyé mon cœur sur le cœur d'un enfant de 3 ans....   Lorsque privé  de secours,  j'hésitais sur le chemin à prendre, je me tournais vers cette figure ensauvagée pour y trouver le calme. Nous ne ferons jamais assez confiance à cette enfance en nous. Là où les mots font défaut, elle parle. Là où ne savons plus, elle tranche.

Il me semble que nous ne disposons dans la vie que d'une quantité limitée de "oui" et qu'il nous faut, avant de les délivrer, les protéger par une quantité illimité de "non".

Je crois que l'enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu'il n'y a qu'elle à écouter.

La solitude est une maladie dont on ne guérit qu'à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède, nulle part. J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voire, même au diable ce que ni le couple ni le travail ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d'être seuls fait d'eux les personnes les plus seules au monde.

Quand il n'y avait pas l'imprimerie, il y avait déjà le chant.

Je crois que c'est ça un artiste.  Je crois que c'est quelqu'un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l'espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l'encre ou même du silence..... avec plus ou moins d'amour.

Ecrire, c'est ne rien oublier de ce que le monde oublie.

Oui, il y a mille et une manières de lire, mille et une manières de vivre sa vie, d'en tourner les pages.

S'il nous faut dans vie travailler à quelque chose, c'est bien à faire venir cette douceur aimante qui n'est que l'autre nom de la force. la voix claire d'aucun ennui.

Les enfants sont des étrangers qui vivent chez les parents.

Il nous reste l'essentiel, le communisme de l'enfance.

L'épreuve commune à tous d'avoir un jour été enfants sur la terre et de le demeurer encore, car c'est inépuisable et plus puissant que la mort, intouchable même par la mort ou par l'économie.

Quand je mourrai, j'aurais 2 ans, pas plus. Travailler sur la langue c'est agir sur le monde : C'est bien parce que certaines paroles nous tuent que d'autres paroles peuvent nous ressusciter. 

Christian Bobin, L'épuisement.

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Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité?

22 Mars 2015, 07:51am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité?

 

"Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité?"

 

"Les hommes... Parce qu'ils perdent la santé pour accumuler de l'argent, ensuite ils perdent de l'argent pour retrouver la santé. Et à penser anxieusement au futur, ils en oublient le présent de telle sorte qu'ils finissent par non vivre ni le présent, ni le futur. Ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir... et meurent comme s'ils n'avaient jamais vécu. 

Il n'y a personne qui soit né sous une mauvaise étoile, il n'y a que des gens qui ne savent pas lire le ciel...

Les journalistes ne savent plus ce qu'est une bonne nouvelle.

Il n'importe guère qu'un être soit croyant ou non, il est beaucoup plus important qu'il soit bon.

Folie toute intelligence sans la conscience profonde de la mort et de l'impertinence. »

Dalaï-Lama.

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Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

21 Mars 2015, 07:48am

Publié par Grégoire.

Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

 

Dans la proximité du soir où je vous écris, à cette heure où le monde oublié du dieu comme du diable, pèse sur la nuque des bêtes et sur le fond des pensées, quelque chose s’est produit : un duvet de lumière, lentement, est descendu le long du mur crépi. Pas plus. Rien de plus, et cela suffit pour que ce jour soit à jamais impérissable. Une once de réel pur suffit, à qui sait voir. Amplement elle suffit, pour induire cet état de stupeur, quand la pensée enfin renonce, l’imbécile pensée qui nous tient serrés dans le monde, un poing de limaille enfoncé dans la gorge : et tant que nous parlons, nous ne disons rien ; et tant que nous faisons quelque chose, nous ne faisons rien.

Seuls comptent ces instants de faillite, quand l’abject devoir de faire bon visage perd de son emprise, quand nous demeurons désert, invisibles de ceux qui nous commandent, oubliés de ceux qui nous aiment.

Beaucoup de femmes ainsi, dans les maisons vides, abdiquent toute souveraineté, et se perdent dans les heures excessivement claires de l’après-midi, dans l’égalité –impossible à dire- de la joie et de l’ennui. Ne plus rien faire, ne plus rien être. Regarder par la fenêtre le ciel hésitant, scrupuleux. Le château de sable des lumières, en un instant effondré. Ne plus rien posséder, pas même soi. Accéder à cet ultime noyau de silence autour duquel gravite la poussière du corps.

Christian Bobin, « L’homme du désastre »

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Eclipse de musique: le mystère des voix bulgares

20 Mars 2015, 11:01am

Publié par Grégoire.

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Ce que j’appelle oubli...

20 Mars 2015, 07:10am

Publié par Fr Greg.

Ce que j’appelle oubli...

Un homme entre dans un supermarché, ouvre une canette de bière et la boit, complètement. Suffisamment du moins pour qu’on l’accuse de la voler, de ne pas pouvoir la payer. Les vigiles l’arrêtent. « À quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l’ont arrêté, personne n’aurait imaginé qu’il n’en sortirait pas. » Ce que j’appelle oublicourte fiction – ni roman ni nouvelle – inspirée d’un fait divers survenu à Lyon en 2009, fait froid dans le dos.

Un homme se trouve dans un supermarché. Sa présence est due au hasard. Parce qu’il a soif, subitement, il ouvre une canette de bière et boit. Quatre hommes, deux par allées, viennent lentement jusqu’à lui, très lentement, comme s’ils désiraient le laisser finir sa bière, le laisser leur donner plus de raisons de l’interpeller. Ils le saisissent et le tutoient, immédiatement. Des hommes robustes aux crânes rasés ou aux dents de travers. Des costumes sombres. Rapidement maintenant, ils l’emmènent, non pas au poste de sécurité, mais loin, loin au fond de la réserve, et l’homme n’a pas le temps de leur demander où on l’entraîne ni pourquoi : « il ne sait pas quand vient la première claque sur le visage mais il sait que soudain on ne peut plus avancer, devant il y a un mur de conserves, il se retourne et esquive les premiers coups»

Le procureur déclara qu’« il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière ». Ce crime aurait-il été moins intolérable s’il avait été question de deux bières ? Ou, comme se le demande le narrateur, « est-ce qu’en amassant de quoi remplir le Caddie le procureur aurait trouvé que c’était le juste prix et que ça ne valait pas plus ? » En fixant l’horreur sur cette unique bière, les gens – appelons ainsi ceux qui ont, de près ou de loin, donné leur avis sur ce fait divers : hommes de lois, policiers, lecteurs de journaux, nous peut-être – nient que cet homme avait une vie, certes modeste et marginale, mais une vie tout de même (avec notamment l’existence d’une femme rencontrée au hasard des routes et avec qui il entretenait quelque chose). Assez du moins pour l’entendre dire « pas maintenant, pas comme ça » lorsque vint la certitude de sa mort.

Voir ce que personne ne regardait

La densité de Ce que j’appelle oubli est vertigineuse. Happé par un tourbillon, par une terrible et haletante montée de l’atroce, le lecteur est le spectateur impuissant d’un drame Un drame auquel le texte l’oblige à assister. Inutile de s’attendre à une quelconque résolution de l’« intrigue ». Sans autre raison que de faire peur, parce que c’est gratuit et qu’ils pensent être intouchables, les vigiles tabassent à mort cet homme. Aucune colère ne sourd de ces individus se persuadant que la victime représente « tout ce qui leur a fait du mal dans la vie ». Car certainement se sentent-ils eux aussi victimes. Leur violence n’est pas (seulement) un règlement de compte, mais le plaisir déviant d’hommes modelés par un univers psychotique : « c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort ».

Métaphore à peine cachée de l’affrontement inique entre capitalisme et pauvreté, Ce que j’appelle oublise lit comme la tragédie d’une société aveugle où l’homme seul face à la machine, victime anonyme écrasée par un système qui a cessé d’être humain, est dépossédé à sa mort de la peur de manquer, de la peur d’avoir soif. Mais cette société est la nôtre, ce que Laurent Mauvignier n’omet pas de nous rappeler. Nous sommes aussi, comme l’auteur ou le narrateur, ces « gens, les voisins, ceux qui votent, qui parlent, ceux-là mêmes qui l’ont ignoré ou méprisé en le tuant à petit feu tous les jours ». Et lorsque le narrateur fait parler le mort, ce n’est pas pour dire autre chose : « ma mort n’est pas l’événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste dans ma vie c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur ». L’accusation est violente, mais comment l’éviter ? Cette morale perturbe, met mal à l’aise en englobant tout le monde, comme un immense aveu d’échec, de déception généralisée, d’impuissance lâche.

Dérangeant car loin de toute « bien pensance », essoufflé mais stylistiquement remarquable, le récit qui constitue le texte de Laurent Mauvignier ne comporte ni majuscule ni point. Unique et longue phrase, prise en court et inachevée, Ce que j’appelle oubli s’adresse au frère de la victime. La douleur, les interrogations et les souvenirs de ce frère qui ne prend jamais la parole sont soumis, suggérés par le narrateur. Ainsi, réduit à sa fonction de simple interlocuteur ou, au mieux, de générateur de récit – celui qui fait parler, qui le sollicite : « et ton frère bientôt n’a pas la force de crier et d’essayer de fuir » –, le rôle de ce frère pourrait passer pour accessoire. Seulement, en s’adressant à lui, Ce que j’appelle oubli s’adresse à nous, lecteurs, nous frères humains (pour paraphraser Albert Cohen). Et le froid qui nous courbait l’échine prend alors une tout autre ampleur.

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit

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De l'accueil de la douleur...

19 Mars 2015, 07:59am

Publié par Fr Greg.

De l'accueil de la douleur...

"La graine spirituelle, tombée de l'arbre de la vie du Christ dans l'âme de l'europe, a donné des fruits. Quelle est donc cette force de vie que porte cette graine? C'est l'accueil de la douleur comme un immense trésor. 

La bonté de Dieu a fait siennes toutes les souffrances humaines, par amour pour l'homme: en Europe ce message est depuis longtemps ancré. (...) 

Les ascètes qui vivent au milieu d'un peuple, pratiquent leurs ascèses pour tout le peuple. C'est pourquoi si la partie la plus rustre de la population- celle qui par ailleurs est la plus nombreuse, jette de la boue sur ces saints, personne n'est privé du fruit de leurs ascèses. 

Accepter la douleur qui nous procure des avantages, comme celui qui espère des mérites dans l'au-delà : ce n'est pas de la spiritualité. Mais accepter la douleur comme une expression de l'amour, voilà ce qu'est la spiritualité. 

Par la douleur nous pouvons nous dépasser et vraiment faire partie de l'unviers. Mais la douleur est le prix inévitable à payer pour atteindre la vérité.

Par elle l'homme se rencontre lui-même autant qu'il rencontre les autres. C'est pourquoi les Ecritures disent: 'Qui n'a pas la force d'accepter la douleur ne peut réelement se connaitre'. "

Rabindranath Tagore, La Christ. 1912.

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Où trouver la force quand le visage aimé est recouvert de terre...?

18 Mars 2015, 10:42am

Publié par Grégoire.

Où trouver la force quand le visage aimé est recouvert de terre...?

 

C'est une étrange expérience que d'aller au cimetière rendre visite à quelqu'un qu'on a aimé. Cela commence par une promenade douce et nonchalante, presque rêveuse, jusqu'à cet instant où il n'est plus possible de faire un seul pas en avant et où on se trouve devant une pierre tombale comme devant un obstacle infranchissable.

On s'apprêtait à rencontrer quelqu'un et il n'y a personne, il n'y a même plus rien, comme si la terre était plate et qu'on en avait par distraction atteint une bordure. Je me sens devant la tombe de mon père comme devant un mur, au fond d'une impasse.

Il ne me reste plus qu'à lancer mon cœur par-dessus, comme font les enfants quand ils jettent un ballon par-dessus un mur d'enceinte, pour le plaisir un peu anxieux, en allant le rechercher, de pénétrer dans une propriété inconnue. J'ignore sur quel gravier rebondit mon cœur quand je le lance par-dessus une tombe plus haute que le ciel, mais je sais que ce geste n'est pas vain : au bout de quelques secondes il me revient, empli de joie et aussi frais que le cœur d'un moineau nouveau-né.

Christian Bobin, Ressusciter.

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Poem of the Atoms

18 Mars 2015, 07:13am

Publié par Grégoire.

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Guérir les coeurs...

17 Mars 2015, 07:24am

Publié par Grégoire.

Pour Lui, l’autre est toujours plus et mieux que ce à quoi les idées reçues, même des sages et des docteurs de la Loi, tendent à Le réduire. Il voit toujours en celui ou celle qu’Il rencontre un lieu d’espérance, une promesse vivante, un extraordinaire possible, un être appelé, par-delà ses limites, ses péchés, et parfois ses crimes, à un avenir tout neuf. Il Lui arrive même d’y discerner quelque merveille secrète dont la contemplation le plonge dans l’action de grâce !

Il ne dit pas : « Cette femme est volage, légère, sotte, elle est marquée par l’atavisme moral et religieux de son milieu, ce n’est qu’une femme ». Il lui demande un verre d’eau et Il engage la conversation.

Il ne dit pas : « Voilà une pécheresse publique, une prostituée à tout jamais enlise dans son vice ». Il dit : « Elle a plus de chance pour le Royaume des Cieux que ceux qui tiennent à leurs richesses ou se drapent dans leurs vertus et leur savoir ».

Il ne dit pas : « Celle-ci n’est qu’une adultère ». Il dit : « Je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus ».

Il ne dit pas : « Cette vieille qui met son obole dans le tronc sur les œuvres du Temple est une superstitieuse ». Il dit : « qu’elle est extraordinaire et qu’on ferait bien d’imiter son désintéressement ».

Il ne dit pas : « Ces enfants ne sont que des gosses ». Il dit : « Laissez-les venir à moi, et tâchez de leur ressembler ».

Il ne dit pas : « Cet homme n’est qu’un fonctionnaire véreux qui s’enrichit en flattant le pouvoir et en saignant les pauvres ». Il s’invite à sa table et assure que sa maison a reçu le salut.

Il ne dit pas, comme son entourage : « Cet aveugle paie sûrement ses fautes ou celles de ses ancêtres ». Il dit que l’on se trompe à son sujet et Il stupéfie en montrant avec éclat combien cet homme jouit de la faveur de Dieu : « Il faut que l’action de Dieu soit manifestée en lui ».

Il ne dit pas : « Le centurion n’est qu’un occupant ». Il dit : « Je n’ai jamais vu pareille foi en Israël ».

Il ne dit pas : « Ce savant n’est qu’un intellectuel ». Il lui ouvre la voie vers la renaissance spirituelle.

Il ne dit pas : « Cet individu est un hors-la-loi ». Il lui dit : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Il ne dit pas : « Ce Judas ne sera jamais qu’un traître ». Il accepte son baiser et lui dit : « Mon ami ».

Jésus n’a jamais dit : « Il n’y a rien de bon dans celui-ci, dans celle-là, dans ce milieu-ci… ». De nos jours, Il n’aurait jamais dit : « Ce n’est qu’un intégriste, un moderniste, un gauchiste, un fasciste, un mécréant, un bigot ». Pour Lui, les autres, quels qu’ils soient, quels que soient leur statut, leur réputation, sont toujours des êtres aimés de Dieu. Jamais homme n’a respecté les autres comme Cet Homme. Il est unique. Il est le Fils bien-aimé, de Celui qui fait briller le soleil sur les bons et sur les méchants !

Albert Decourtray.

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Un rouge-gorge, au pied du tilleul, saute à la corde avec un rai de lumière...

17 Mars 2015, 06:44am

Publié par Grégoire.

Un rouge-gorge, au pied du tilleul, saute à la corde avec un rai de lumière...

"Le moineau méditait sur une branche de tilleul, ses ailes bien serrées contre ses flancs comme lorsque l'on arrive en avance à un rendez-vous et que pour se donner une contenance ou pour affermir son coeur, on croise les bras en regardant  vers les lointains d'où peut venir l'inespéré. Puis avec une rapidité fulgurante , il s'est arraché à sa contemplation, a filé sur un chemin d'air tout en montées et descentes, remis dans la vie proche par la nécessité d'y trouver sa nourriture, et gardant quand même, dans la grâce inutile de ses piqués et de ses détours, quelque chose de l'amour songeur des lointains."
Christian Bobin -Ressusciter

 

Le temps perdu est comme le pain oublié sur la table, le pain sec. On peut le donner aux moineaux. On peut aussi le jeter. On peut encore le manger, comme dans l'enfance le pain perdu : trempé dans du lait pour l'adoucir, recouvert de jaune d'oeuf et de sucre, et cuit dans une poêle. Il n'est pas perdu, le pain perdu, puisqu'on le mange. Il n'est pas perdu, le temps perdu, puisqu'on y touche à la fin des temps et qu'on y mange sa mort, à chaque seconde, à chaque bouchée. Le temps perdu est le temps abondant, nourricier.

C Bobin, La part manquante 

Le coeur est une petite maison, même pas une maison, une niche, même pas une niche, un abri pour les moineaux. Le coeur n'a qu'une contenance réduite. Une joie qui bat des ailes le remplit tout. Il n'y a plus de place pour autre chose.

Christian Bobin, Tout le monde est occupé

Vous étiez comme un moineau sautillant dans mon coeur. J'apprenais le langage des grands arbres. Le moindre écart et vous vous envoliez jusqu'à ce ciel en vous, inaccessible.

Christian Bobin, Une petite robe de fête 

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Une tache de vin sur le silence....

16 Mars 2015, 07:24am

Publié par Grégoire.

Une tache de vin sur le silence....

 

Vous parliez beaucoup, mais c’est comme on parle toujours : à côté, d’autre chose. De tout, sauf de de ce mot impossible. La vie. Elle est si loin, elle est si proche. Elle est en nous comme la figure dans la pierre de taille. Il faut les coups du sculpteur pour l’extraire. Il faut la brutalité radieuse d’un amour ou d’une petite mort, assoupie quelque part dans les plis du sang. La beauté suspendue dans le grain de l’air heurte un jour la beauté qui rêve au-dedans de nous, et c’en est fini, et tout commence : plus rien ne nous sépare de rien. Tout est comme au premier matin du monde : donné. Répandu dans les nerfs comme dans les blés. Relevant de la seule appartenance à la terre douce et ombrageuse. Oui, l’âme, s’il y a quelque matière de cette sorte, est ce remord du sculpteur, cette rognure du marbre que les ciseaux font jaillir dans le ciel, afin qu’un visage advienne, afin que les pierres parlent, marchent, en appellent à la clémence des hivers. Afin que nous puissions jouir du grand désordre de Dieu et, comme le violent François Villon,

 Tout vif aller ès cieux

 Ici,  maintenant, dans le fouillis des âges, dans la superposition des couches d’enfer et de paradis, en larges traits de feu. Un déchet. Une scorie. Une tâche de vin sur le silence : tel est le rien de l’âme, celle qui raye le miroir de vos livres, celle que vous aviez perdue et qui vous revenait par saccades, vous arrachant la moitié de votre langue, le tiers de vos pensées.

Christian  Bobin, L’homme du désastre

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Un guerrier contemplatif (II)

15 Mars 2015, 07:13am

Publié par Grégoire.

Un guerrier contemplatif (II)

(...)

Il y a un autre écrivain qui est très présent dans vos livres, c’est André Dhôtel. Comment a commencé ce compagnonnage? Qu’est-ce qui vous attire chez lui. De quoi vous parle-t-il ?

Je ne sais plus quand ses livres sont arrivés jusqu’à moi. Mais ce que je sais c’est que dès qu’ils sont arrivés ils ne sont plus jamais repartis. Et ils ont ramené tous leurs frères un à un. Ce qui me touche c’est son toucher de la vie, c’est la justesse profonde d’un homme qui fait que la grâce est à l’intérieur de la disgrâce. Pour le résumer, je dirais - et il est tout entier là-dedans -, qu’il a écrit, ça fait une demi-page, le plus beau texte de toute la littérature de tous les temps. Je peux vous le résumer, ce texte. Il commence par une question d’enfant, Dhôtel a la vertu de commencer par une question d’enfant que nous ne poserions pas, que nous ne saurions pas poser. Est-ce qu’on peut détester une fleur? Il commence par répondre oui. Et il parle des achillées, des fleurs qui sont des ombellifères. Il dit "Un jour j’ai vu une achillée qui était grise pâle, un blanc sale, et je ne l’ai pas aimée". Ensuite, il continue et dit: "Je suis allé dans un autre jardin un peu plus tard et j’ai vu des fleurs de cette sorte-là, d’autres achillées mais colorées. Et elles étaient éclatantes, magnifiques. Je les ai adorées". Ensuite, et c’est là où ce texte me bouleverse, il dit: "Je suis revenu vers la première, c'est-à-dire la souillon, la rejetée et je l’ai aimée d’amour". On sent même qu’il l’a aimée plus que les autres. Et ça, c’est tout à fait le mouvement de ses livres.

Vous l’avez rencontré ?

Malheureusement, non. Mais j'ai rencontré Jean Grosjean.

Et avec Grosjean vous parliez de Dhôtel ?

Un petit peu, oui.

Comment vous vous êtes rencontrés avec Grosjean. Par ses poèmes ? 

C’est mon amie Lydie Dattas qui m’a présenté Jean Grosjean. En me le présentant, elle me présentait l’une des pensées les plus acérées sur ce monde et sur l’autre. L’autre monde qui est mélangé à celui-ci d’ailleurs. On peut même presque dire qu’il n’y a qu’un monde. Soit on le traverse en somnambule, soit on le traverse les yeux ouverts. Et ça change tout. Grosjean parlait beaucoup d’histoire. Il parlait de… Il parlait et sa présence redoublait et développait un autre discours que sa parole mais qui n’était pas contradictoire. Et sa présence est encore plus riche que sa parole. Sa présence silencieuse. Son visage était un manuscrit encore plus riche que ses livres.

Et ses poèmes?

C’est incroyable, ses poèmes. D’une simplicité qui fait penser qu’il n’y a rien tellement c’est parfait.

Il n’y a rien et il y a tout. Chez Dhôtel c’est un peu la même chose. C’est un fragment de miroir perdu dans un fossé…

Oui. C’est proche du Tao ce que Grosjean fait. C’est une sorte de taoïste qui traverse l’Évangile. C’est quelque chose de cet ordre-là. Et ce qui me touche dans ses poèmes, c’est que leur auteur est un des rares hommes qui ait su faire entrer un brin d’herbe dans un livre sans que le brin d’herbe se fane. Il continue à vibrer à chaque lecture. C’est très délicat comme présence, comme tenue dans la langue.

C'est quoi une phrase parfaite? Vous en avez écrit? 

J’ai une joie à rapprocher le langage de ce que mes yeux ont vu, à ramener le langage au plus proche de ce que mes yeux ont vu. Mais de là à dire que c’est parfait… Moi ce qui me plaît, ce qui me touche… Comment dire. Dans La grande vie, par exemple, j’aimerais que les choses me viennent de plus en plus comme "La lettre au petit merle" (6), voyez ? Et c’est un peu de la famille de L'Éloge du rien (7). J’aimerais quelque chose comme ça, qui vienne comme… Il y a un travail derrière. Mais en même temps, l’élan premier a amené les trois-quarts de la lettre, tout seul. Ça vient du vent. C’est le vent qui m’a apporté ça. J’ai juste eu l’intelligence, si c’en est une, d’attraper le papier qui volait et de le plaquer sur la table pour ensuite le mettre dans mon livre. C’est donné. Les choses heureuses sont données. Les choses parfaites, là j’en parle en tant que lecteur d’autres livres, sont aussi données. C’est le plus beau cadeau qui soit. Une phrase heureuse, c’est celle après laquelle vous n’avez plus à chercher. Ça s’appelle une clairière dans les contes de fées, c'est-à-dire, tout d’un coup, les ténèbres se sont en allées, ne serait-ce que pour un temps. C’est toujours pour un temps, pas plus.

Une lumière qui vous tombe dessus.

Voilà. C’est ce qu’on appelait jadis lorsque les rayons de soleil percent en oblique, une gloire. C’est ce que j’aimerais trouver comme lecteur, et éventuellement comme écrivain, dans le langage. Quelques rayons de soleil qui percent le langage comme ils le font avec le ciel naturel, et qui donnent naissance à ce qu’on appelle une gloire. Une gloire qui n’est la gloire de personne d’ailleurs. C’est ça qui est beau.

Comment vous écrivez, vous prenez des notes? Comment ça se passe?

J’ai mon ordinateur sur moi: c'est un feutre. Et du papier.

Le tracé est assez épais?

C’est une pâte. L’écriture est un domaine assez abstrait par lui-même. J’aime bien que ça garde quelque chose de concret. C’est un travail pictural pour moi. Ensuite, je fais porter mes pages au Creusot dans une boutique.

Pour qu'elles soient "tapées"?

Voilà. Je les fais saisir, je les corrige. Je n’ai pas internet pour l’instant. Je dis pour l’instant parce que bientôt j’y serai contraint.

Comment les mots viennent ?

C’est très simple. Si vous vous retournez… Mais vous ne le verrez pas d’ici. Il y a un églantier autour d’un arbre. Il y a quelque temps, je passe et je suis porteur d’un souci, d’une ombre. Tout d’un coup, je me sens comme interpellé par une fleur de l’églantier en raison de sa perfection. Et sa perfection, c’était sa mortalité. Elle était réussie et demain elle serait déchiquetée par le vent. Sa fragilité était celle d’une reine. Je me suis approché et j’ai regardé. J’ai vu le blanc du calice, les pétales formés et surtout le rose du pourtour. Et c’est marrant parce que je me suis relevé et je n’avais plus de souci, d’ombre. Ça m’a tellement touché que j’ai pensé que j’écrirais dessus. Ça vient comme ça l’écriture. Quand quelque chose ou quelqu’un m’interpelle. Ça vient du dehors, ça rentre en moi et c’est porteur de tellement de choses que pour les voir, ces choses, je suis obligé de les démêler. Écrire c’est les démêler. J’écris pour voir clair dans l’éblouissement que j’ai eu. Et paradoxalement de façon à ce que cet éblouissement arrive au lecteur ensuite. C'est-à-dire que la chose reste vivante. Il y a des perceptions qui sont mortifères, il y a des soins qui peuvent être inappropriés. Il ne faut pas évidemment que ce que vous avez vu soit sur la page comme un papillon transpercé par une épingle. Ce n’est pas intéressant. Pour moi, l’air doit passer entre les mots et entre les phrases. L’air doit rentrer dans le langage et le faire bouger un petit peu comme l’étoffe. Voilà. Alors, je ne prends pas de notes et je suis tellement touché que je pense que je vais écrire et peu importe si je ne le fais pas tout de suite. Ça peut être le lendemain, ça peut être une semaine après. L’impression continue de donner son timbre à l’intérieur de moi. Je continue à l’entendre. Si j’attends trop, les choses vont se diluer, se perdre mais pendant quelques jours, je sais que, à n’importe quel moment, je peux me mettre là et la chose va revenir. Mais je n’ai pas de plan, surtout pas, pas d’idée préconçue. Je veux juste transmettre quelque chose qui m’a traversé. Ce qui m'intéresse, c'est de transmettre un orage mais avec ses lueurs beaucoup plus qu’avec ses grondements. Si vous voulez, le feutre ça devient un sismographe. Ça transmet - idéalement car ça ne fait pas toujours ça - les tremblements de l’âme. Les tremblements de l’émotion que vous avez eue.

Quand vos livres paraissent en poche, par exemple, vous les relisez ?

Non. Ça m’arrive de reprendre un livre mais pour très peu de temps, juste pour vérifier que je ne suis pas en train de retrouver la même image. 

Et quand bien même...

Ce serait un peu gênant parce que je pense avec Grosjean - c’est une belle phrase de lui dans Clausewitz - que "le saint, le stratège et le poète ont le devoir de toujours surprendre". Je trouve que c’est vrai.

Est-ce qu’on peut vous définir comme un chercheur de merveilles ?

Non. Je ne suis pas chercheur. Je ne cherche pas.

À propos de ce beau texte sur Marylin: "Même dans l’enfer, et nous y sommes, il y a des merveilles" (8)...

C’est bien d’avoir relevé "et nous y sommes". Oui, c’est ça qui est étonnant. Nous vivons dans un enfer. La merveille est toujours à côté du terrible et parfois elle est dedans. Et si je mets plus l’accent sur l’une que sur l’autre, on va dire que c’est par courtoisie ou même par ce que je qualifierais d’élégance ou par désir d’élégance. Aujourd’hui, la coutume et la bien-pensance veulent que l’on insiste sur les ténèbres, et que, puisque tout est noir, on va rajouter une couche de noir. On va prendre une laque pour que ce soit bien plus solide. Notre monde est peut-être plus terrible qu’il n’a jamais été d’ailleurs. Mais je me dis: "Faisons le travail de celui qui va regarder, qui va trouver quelques lueurs au fond de cette cave". L’autre travail, qui est celui des fossoyeurs, ils sont tous candidats pour ça. Ils n’ont même pas assez de pelles et de pioches. Je préfère, par goût, pour des raisons même qui m’échappent, d’enfance, de tempérament, aller de ce côté-là. Mais je sais que l’autre côté existe, évidemment. Je creuse et quand je trouve quelque chose, c’est toujours sur un fond dur. Peut-être que si je n’avais pas eu cette ombre un peu forte sur mes épaules, je n’aurais pas vu cette lumière donnée par la fleur d’églantier.

C'est peut-être grâce à votre regard d'enfant. Vous êtes toujours en enfance ?

Alors écoutez... Tout à l’heure, j’ai cherché des photographies et je suis tombé sur ma tête de bébé. Ça m’embête un petit peu de le dire mais je n’ai pas beaucoup bougé (grand éclat de rire). J’ai vu une tête d’argile sur laquelle pouvaient se mettre toutes les émotions, un grand front, des yeux à la fois étonnés et inquiets. Je me suis dit: "Eh bien, je n’ai pas beaucoup avancé. ça m’a presque gêné" (grand rire). Oui, parce que si vous êtes un nouveau-né dans le monde, il va vous arriver des problèmes (rire).

Moi, je trouve que c’est une qualité. Par rapport à tous ceux qui pensent qu’ils vont faire tellement bouger, qu’ils sont devenus des seigneurs et des rois…

L'enfance est partout dans vos livres, l'amour aussi. Il est dévalué? Votre but c’est quoi, lui redonner sa pureté ?

Sa force, sa vigueur.

On vous l’a reproché parfois...

Oui. Mais ce n’est pas grave. Là-dessus, sur les critiques qui peuvent être très féroces, qui vont parfois très loin parce que ce sont des combats de boxe. On se paye la personne. Ça, c’est éternel. Freud disait: "Quand vous rencontrez de la résistance, c’est le signe que vous avez bien travaillé". Donc je n’ai pas trop mal travaillé parce que parfois je rencontre des résistances très fortes.

La psychanalyse vous intéresse? Vous citez Freud.

Tous les hommes qui ont cherché à réfléchir m’intéressent sans que j’épouse leur cause. Je n’ai pas suivi de psychanalyse, je n’en suivrai pas.

L’écriture est une psychanalyse.

C’est plutôt un dévoilement du monde que de soi. Curieusement, je m’enferme pour sortir. C'est-à-dire, j’écris donc je m’enferme à ce moment là, mais c’est pour sortir, de moi déjà. C’est pour prendre l’air. Moi qui ne voyage jamais, j’écris pour prendre l’air.

Vous ne voyagez pas, vous paraissez être quelqu’un qui est coupé du monde…

Non. Pourquoi? Je parais coupé du monde?

Vous suivez l'actualité?

Un peu oui. Il n’y a pas de jour où je ne lise pas de journaux. C’est peut-être une maladresse qui se trouve dans mon langage mais il faut distinguer le monde et les gens. J’aime les gens et je n’aime pas le monde. Et c’est parce que j’aime les gens que je n’aime pas le monde. C’est ce que le monde fait des gens que je n’aime pas. Donc ce qu’il se passe m’intéresse, bien sûr.

On a pensé à vous au moment de la désignation du nouveau pape. François est dans la droite ligne du Très-bas?

Oui. De François d’Assises, en tout cas.

Vous l’avez regardé comment, ce pape ?

Je l’ai trouvé magnifique. J’ai vu la cérémonie après son élection. Je l’ai vu s’avancer sur ce balcon et j’ai entendu la simplicité de ses mots... Et j’ai vu aussi qu’il a réussi ce tour de force d’imposer le silence à tous les médias pendant une minute à peu près. Voilà un dompteur de lions. J’aime beaucoup cet homme. J’aime sa… Il a une sorte de radicalité bonhomme. C’est un faux simple.

On a dit qu’il était le disciple de François d’Assise. Vous pensez qu’il le mérite?

Ça, c’est le temps…

Vous qui avez bien connu François d’Assise. D'ailleurs, il est peut-être venu s’asseoir ici. Ou alors il viendra demain…

(Rire). Oui, il y a du passage, ici! Il y a du monde! (Rire). Qu'il le mérite? C’est le temps qui révèle les gens. Pour ce pape, on verra.

Est-ce qu’il y a des jeunes écrivains actuels que vous suivez particulièrement ?

Non. Pas vraiment. Je lis peu de choses d’aujourd’hui.

Ceux dont on parle, qui ont des prix…

Non. Je n’ai pas d’appétit pour ça. Je lis beaucoup de poésie. La poésie fait son propre ménage. La poésie fait son propre prix. C'est-à-dire que vous pouvez faire illusion aujourd’hui avec un roman parce que vous aurez pour vous la force, le culot de l’histoire. Vous ferez illusion pendant quelque temps. Mais un poème, c’est comme une fleur. Si ça ne tient pas dans l’eau, ça fane tout de suite. Comme les hortensias que vous m'avez apportés et qui ont l’air d’avoir bien supporté le voyage. On verra.

Propos recueillis par Didier POBEL et Bernard REVEL

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Un guerrier contemplatif...

14 Mars 2015, 10:12am

Publié par Grégoire.

Un guerrier contemplatif...

Interview de Christian Bobin dans la revue Esprit.

 

Vous êtes vraiment à l'écart ici. Depuis quand vivez-vous là?

Mes infirmités sont nombreuses et l’une d’elles, c’est que les calendriers brûlent dans ma tête, les dates se mélangent. Je suis resté jusqu’à trente ans chez mes parents et j'ai habité ensuite dans un logement à côté, avenue de Gaulle, jusqu’à trente-trois ans à peu près. Après, j’ai émigré du Creusot au Creusot dans une rue qui s’appelait Traversière où je me suis laissé tutoyer par un tilleul qui était devant la fenêtre. Puis, avec mon amie [l'écrivain Lydie Dattas], on est venu ici. Cela fait six ou sept ans qu’on est là, dans la forêt. C’est à dix minutes du Creusot. Ce qui nous a décidés, avant même la maison, c’est le chemin.

Quand on cherche, ce n’est pas…

Oui, j’aurais dû vous le dire. Il ne faut pas se fier au nom du village où je me trouve. Ce sont les bizarreries de l’administration. Je suis comme en exil dans ma propre commune.

Vous dites que vous n’avez pas beaucoup voyagé, que vous êtes allé du Creusot au Creusot. Au fond, votre pays, c'est la page blanche?

Oui, de plus en plus. Mon pays c’est l’écriture. C’est un pays qui pourrait se comparer à la Terre promise. C'est-à-dire qu’on n’y arrive pas. Il existe et il n’existe pas. C’est un pays en apesanteur, un pays qu’on espère. Il est passé et à venir. Il est beaucoup plus à venir que passé d’ailleurs. Je n’ai pas de nostalgie.

Mais quand vous dites "Je me souviens du 12 mai 1944" à propos de Jünger (1). C’est quand même le passé…

Non, ce n’est pas le passé à ce moment-là. Quand je lis un livre qui me touche, la personne n’est pas morte. Elle est là, assise à table, voyez. Hier, je lisais un poète russe qui s’appelle Mandelstam. Chaque poète a sa singularité de même que chaque champignon a sa forme, sa couleur. Il y a des variétés innombrables et toutes ne sont pas répertoriées. La spécificité de Mandelstam, qui est sans doute le plus grand poète russe et qui est mort dans un camp sibérien en 1938, c’est que ses poèmes arrivent à attraper quelque chose que je croyais inattrapable. À savoir l’air que l’on respire. Il qualifie cette chose invisible qui passe entre les gens, qui est secrètement teintée par l’air du temps, les atomes de l’air. Ses poèmes sont extrêmement respirants pour le lecteur. Quand je lisais, il était sur la chaise, là. Il était à votre place.

On a bien fait, alors, de ne pas venir hier...

(Rires) On aurait mis un couvert et une tasse de plus. Il y a de la place pour tout le monde. J’attends des amis gitans, mon amie va les accueillir.

Quand vous lisez Mandelstam, c'est en traduction?

Oui, je ne connais pas le russe. Je prends plusieurs traductions. Évidemment, il y a une déperdition. Mais, comment dire, la parole poétique c’est la main dans le feu, c’est la main qui va chercher des morceaux du feu. Elle n’a pas le temps de se refroidir complètement quand elle nous arrive, même traduite. Donc, j’arrive à voir des brillances, des lueurs originelles. Cela dit, je me doute qu'un Russe qui ne connaîtrait que sa propre langue perdrait beaucoup de choses en lisant Rimbaud. Je regarde plusieurs traductions. Certaines sont un peu ampoulées. Certaines qui veulent aller dans le poétique poétique... Ce qui est la définition de l’horreur. Et il y en a d’autres, je sens qu’il y a quelque chose de libre, de vivant qui passe. J’arrive à voir, à travers l’interprète, le fantôme qu’il y a derrière lui, fantôme ô combien vivant.

 

Vous travaillez à quoi en ce moment?

Je travaille depuis quelques jours à un texte sur mon père. Il n’est plus là depuis 1999. Mais il n’y a pas la séparation. Je ne vis pas cette séparation entre les vivants et les morts ou, du moins, la démarcation ne se fait pas pour moi là où on la met, avec un peu de marbre et un peu d’oubli. Pas du tout. Jünger, Kierkegaard, Jean Grosjean sont des gens à jamais vivants. Ils ont frôlé quelque chose qui s’appelle l’esprit. Et le fait de l’avoir frôlé les a nimbés, protégés à jamais, a protégé leurs paroles et leurs livres. Ils sont à jamais vivants. Pour peu que nous, nous consentions à être vivants, ils le sont. Dès qu’on ouvre leurs livres, si on sort de nos routines, ces vivants absolus nous parlent.

A travers nous ?

C’est plus fort que ça. Il y a des gens qui sont d’aujourd’hui… Quand je prends le train - je ne veux pas faire de généralités mais je suis obligé de radicaliser pour faire voir - quand je vois des hommes d’affaires dans le train, je vois de plus en plus des visages qui diminuent dans l’humain. C’est comme si on enlevait une pellicule du visage. Le terrible, c’est que ce sont les gens eux-mêmes qui enlèvent l’humain de leur visage. Ils enlèvent l’humain comme on enlevait les masques jadis. Mais le problème c’est que derrière il n’y a plus rien. Il y a quelqu’un de très correct, de très poli, de lisse et qui a sur sa chair un peu blette des reflets bleutés d’électronique. Parfois, un contemporain me sera dix mille fois plus loin que Ronsard ou quelques autres.

Mais nous parlions de votre père...

Mon père, il est omniprésent. Il continue même de faire son travail d’éducateur en moi. J’ai été engendré par un soleil. Je suis comme un fils du soleil. Mon père était un homme simple et profond. Il avait l’intelligence la plus belle, celle qui vient de l’instinct et du cœur. Il était ouvrier, ensuite il a enseigné le dessin technique dans les usines Schneider. Ça, c’est sa fonction sociale. L’essentiel, j’aurais du mal à le dire mais c’est une confiance irraisonnable et merveilleuse dans la vie, qu’il m’a transmise, pas par les mots mais simplement parce que je l’ai vu faire.

Il lisait vos livres ?

Oui.

Et alors, vous en parliez ?

Ah, c’était beau. C’était beau parce que vers la fin, par exemple, quand cette maladie a posé sa main sur son épaule…

Alzheimer…

Oui. Comme souvent dans ce genre de maladie, on ne voit pas tout de suite ce qu’il se passe. On sent, on entend des choses un peu étranges, on voit des choses un peu particulières. Mon père a lu La folle allure (2), une histoire qui se passe dans un cirque en partie. J’ai appris qu’après avoir lu le livre, il s’est tourné vers ma mère et lui a dit : "Mais qu’est-ce qu’il raconte Christian, on n’a pas grandi dans un cirque!". Il avait pris le récit, une histoire inventée, pour une histoire réelle. C’est assez joli d’ailleurs. Autre chose m’a étonné à propos de cette maladie. Elle est beaucoup plus profonde et étrange qu’on ne le dit. Dans les premiers temps - ce n’est qu’après que je m’en suis rendu compte -, mon père marquait un étonnement de plus en plus vif sur tout. Il était étonné, de cet étonnement qui est pour moi la racine même de la poésie. Il est possible que la poésie qui est pour moi la santé absolue soit comme une sorte de maladie mais une maladie lumineuse. Mon père allait faire ses courses dans les endroits toujours les mêmes, auprès des mêmes commerçants, traversant les mêmes rues, et tout d’un coup il revenait à la maison et disait: "Je ne comprends pas, tout est neuf. Je regarde, et partout où je regarde c’est la première fois. Les arbres, les lieux, tout est neuf". J’ai trouvé ça émerveillant. Après coup, j’ai compris que le bateau du cerveau avait commencé à rompre les amarres… De mon père, je pourrais parler infiniment.

Et de votre mère ?

Elle était un peu plus énigmatique.

Elle était centenaire lors de son décès...

Oui. Elle est morte en mars de l’an dernier. Elle n’était pas très loin de sa cent-unième année.

Vous en parlez moins dans vos livres.

Je peux vous faire une réponse là-dessus. Jünger, qui est un écrivain que j’aime beaucoup, on lui a dit: "Mais vous ne parlez jamais de votre mère". Il a rétorqué: "Est-ce qu’on parle de l’air que l’on respire?"

Que vous aimiez Jünger, ça peut étonner quand même. Peut-être pour ses derniers livres... Mais Orages d’acier(3), par exemple...

Quand j’aime quelqu’un, je ne fais pas de détail. Je le prends dans mes bras et je l’emporte à jamais. Je lui ouvre une petite chambre dans la maison rouge du cœur. Avec ses défauts, avec sa jeunesse, les choses imprécises, les choses maladroites, tout ça. Orages d’acier, c’est quelque chose qui me plaît aussi. Très jeune, Jünger a une sorte de bravoure, il est comme enivré. Il a écrit un livre qui est un drôle de livre: La guerre comme expérience intérieure(4). Il faut bien entendre le titre. C’est un livre un peu nietzschéen, un livre épris du combat. Avec le temps son esprit s’est adouci. Moi je le tiens pour un écrivain aussi grand que Montaigne. C’est un Montaigne du XXe siècle. Il a la même vertu que Montaigne. Quand j’ouvre un de ses livres - je pense notamment aux journaux parisiens -, quand il est dans Paris occupé, quand son esprit vagabonde comme il l’a toujours fait, il a un soin pour la matière, pour les gens, pour les nuages, pour les livres, le même soin profond, très humain. C’est le soldat le moins militariste que je connaisse. Et c’est l’homme le plus fraternel pour la vie fragile. Quand il croise la première femme portant une étoile jaune dans les rues de Paris, il lui fait un salut militaire. Ce salut qu’on ne rend qu’aux vainqueurs, il le donne d’instinct aux martyrs. Son livre Sur les falaises de marbre(5) est sans doute le livre anti-hitlérien, antitotalitaire le plus radical. Il a failli lui coûter cher. C’est un homme, s’il est ivre c’est de songes mais pas de sang. C’est un homme de merveilleuse, de très bonne compagnie. Croyez-moi car moi je me sens en paix. Sauf si je pense que le tissu de la vie est la guerre, mais pas la guerre qui se pratique en Syrie.

C'est-à-dire...

Le tissu de la vie est une confrontation. On peut dire que c’est une guerre paisible. C’est une confrontation sans cesse. Quelque chose ou quelqu’un vient à votre rencontre et vous avez affaire à cette chose, à cette personne. Il faut faire émerger quelque chose, si possible, de pur, de lumineux. Alors qu’une fleur ou un arbre qui vient à votre rencontre c’est peut-être plus facile, encore faut-il avoir les yeux pour le voir. L’éternel est un peu captif de ce monde. Il faut l’en arracher. C’est pour ça qu’il faut avoir quelque chose de guerrier. L’idéal serait d’avoir une âme contemplative et guerrière en même temps. Un guerrier contemplatif, si vous voulez. C’est ce que j’aimerais être.

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Interview de Christian Bobin

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Giorgio Morandi

13 Mars 2015, 09:39am

Publié par Grégoire.

Giorgio Morandi

"L'oeuvre d'art est processus de réminiscence : le temps retrouvé. La vision de ce qui n'est plus simplement dans le temps, mais qui a le temps en lui, comme temps accompli, intemporalité, éternité. Il ne s'agit pas de la projection d'une mémoire volontaire mais de l'acte de dévoilement, par lequel quelque chose se rend manifeste, devient visible en devenant lumière.(...) grâce à sa transfiguration par cette méditation du peintre. Plus il s'absorbe dans les choses, moins elles sont disponibles, et plus elles apparaissent comme des réalités immatérielles et spirituelles.

Un temps qui passe et ne passe plus d'être passé : dans le tremblé des contours…"

"Morandi" - Lumière et mémoire par Youssef Ishaghpour. (éditions Léo Scheer - farrage)

 

 

"Maintenant je m'aperçois que ma vie ressemble déjà à ce que j'ai écrit, comme si c'était scénarisé d'avance, il me suffit juste de le fixer sur le papier. Un peu comme un des peintres que je préfère, Morandi, qui peignait ses natures mortes très rapidement avec une vivacité terrible, mais qui passait des heures avant à mettre les objets en place, à trouver la véritable lumière sur ses fioles, bocaux, vases, jusqu'à ce que la réalité ressemble déjà à du Morandi... Après, il n'avait plus qu'à la peindre."

Marc-Édouard Nabe, Coups d'épée dans l'eau.

"Avec Morandi, la nature calme-silencieuse (dite "morte") n'a jamais mieux mérité son nom. Un souffle monte incessant de ces amphores ramenées d'on ne sait quelle vase. La pâte fine et rapide décape les formes, dans une touche violente d'une délicatesse inconcevable. Nous sommes au fond des océans depuis des milliards d'années."

Marc-Édouard Nabe, Flacons, bocaux et fioles grises.

 

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La médecine moderne va droit dans le mur

13 Mars 2015, 07:32am

Publié par Grégoire.

La médecine moderne va droit dans le mur

La médecine moderne va droit dans le mur?

La plupart des gens ont au contraire l’impression de progrès spectaculaires : imagerie médicale, transplantations, chirurgie robotisée, ingénierie génétique…

Les journaux annoncent presque quotidiennement des progrès incroyables. Ces derniers jours encore, on apprenait qu’il était désormais possible de restaurer la vue dans certains cas grâce à des « implants rétiniens ». Cela consiste à implanter des photorécepteurs artificiels dans l’œil des personnes souffrant de dégénérescence maculaire. Ces implants stimulent les cellules nerveuses fonctionnelles de la rétine et transmettent la stimulation au cerveau via le nerf optique. C’est pas du progrès, ça ?

Mais la médecine moderne a deux visages.

Où sont les êtres humains ?

D’un côté, il y a la médecine qui fait les unes des journaux, et la fortune de certains entrepreneurs dans les biotechnologies : nouvelles molécules, nouvelles prothèses, cœur artificiel, implants rétiniens, pacemakers, découvertes génétiques, etc.

De l’autre, et c’est le revers de la médaille, il y a la face obscure de la médecine. La médecine qui laisse en plan les principales souffrances qui frappent l’humanité, comme si ce n’était pas son problème.

Selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) paru le 14 mai 2014, la dépression est aujourd’hui la principale maladie affectant les adolescents dans le monde entier. Viennent ensuite les maladies et problèmes de santé liés au tabac, à la drogue, à l’alcool, le sida, la nutrition, la violence et l’automutilation (!). Les suicides représentent la troisième cause de mortalité de nos jeunes à l’échelle mondiale [1].

Ce rapport montre aussi que moins d’un adolescent sur quatre effectue suffisamment d’exercice physique, soit au moins une heure par jour. Que la grande majorité, y compris dans les pays développés, se nourrit extrêmement mal.

Dans certains pays, un adolescent sur trois est obèse. Cela veut dire que tous ces adolescents seront demain, et pour certains dès aujourd’hui, les proies du diabète, des maladies cardiovasculaires, de l’arthrose, du cancer, de la stérilité, de la dépression et j’en passe. Car chez l’être humain, tout est lié.

Ces problèmes vont-ils être résolus uniquement par nos chercheurs qui cherchent la nouvelle molécule miracle, le nouveau gène, le nouvel implant ? Non ! Bien sûr que non.

La solution ne viendra que d’une révolution douce, où la médecine reprendra conscience de sa mission : prendre soin des personnes humaines, avec toutes leurs dimensions, toutes leurs fragilités, et toutes leurs forces, y compris leurs forces morales et spirituelles.

La technique, oui, mais à condition qu’elle reste dirigée vers le bien des êtres humains, qu’elle soit au service de la relation médecin-patient.

Médecine pour tous ou pour personne ?

Médias et hommes politiques n’ont à la bouche que des slogans sur la « médecine pour tous » et « l’accès généralisé aux soins ». En réalité, notre médecine est surtout devenue une médecine à la chaîne, industrielle et anonyme, où vous avez parfois l’impression d’être traité comme un animal.

On vous vaccine, on vous perfuse, on vous « met sous traitement », on vous opère, et l’on vous engueule si vous vous plaignez.

Retour aux temps obscurs

Mais à force de considérer la maladie comme de simples facteurs biologiques à corriger indépendamment de la personne qu’on traite, la médecine court un risque inattendu.

Celui de retourner aux temps obscurs où la maladie était considérée comme une malédiction divine,où le malade croyait qu’il ne pouvait rien faire pour hâter sa guérison sinon se confier corps et âme aux sorciers qui lui promettaient de le libérer des maléfices.

Or, aujourd’hui, que demande-t-on au malade à l’hôpital ? De s’en remettre à la Science, même s’il n’y comprend rien, tout comme on demandait autrefois au malade de s’en remettre aux pratiques mystérieuses du sorcier.

Le malade qui passe dans des machines (radios, scanner, IRM) produisant des images colorées auxquelles il ne peut rien comprendre, qui subit des examens et analyses truffées d’acronymes que personne ne lui explique, qui avale des médicaments aux noms bizarres (salbutamol, ézétimibe…) sans avoir la moindre idée de leur mécanisme d’action ni de leur danger, n’est plus très éloigné de l’homme, dans la tribu primitive, qui se soumet aux rites imposés par le guérisseur.

Le résultat est que de plus en plus de gens se laissent aller à la fatalité. Ils oublient que c’est d’abord à eux qu’il revient de se prendre en main, pour retrouver durablement la santé.

Médecin ou sorcier ?

Le médecin se rapproche du sorcier quand il cède à la tentation de s’adresser à son patient comme à un enfant incapable de comprendre, et se comporte comme s’il détenait seul les formules magiques capables de guérir.

Son jargon n’est plus accessible au commun des mortels. Le malade est alors obligé de se soumettre sans comprendre aux procédures qu’on lui impose, exactement comme l’ensorcelé s’adressant au sorcier.

À une infirmière qui posait un « monitoring » à ma femme qui allait accoucher, je me suis permis de demander que représentaient les différentes courbes et numéros qui s’affichaient sur les écrans. « Là, c’est la saturation en O2, ici c’est la tension diastolique » me répondit-elle, ou quelque chose du genre, avant de s’enfuir, comme si ce charabia pouvait avoir la moindre signification pour la personne lambda.

Une erreur colossale

Il est normal, nécessaire même, que les scientifiques se préoccupent de médecine.

Mais la médecine n’est pas seulement une science. C’est aussi un art. Un art qui fut développé par des personnes habitées de sentiments humanistes et charitables, qui voulaient aider leur prochain à mieux vivre en soulageant leurs douleurs.

Quand vous avez affaire à une personne obèse, tabagique, alcoolique, sédentaire, dépressive, vous ne pouvez pas vous contenter de lui prescrire des analyses et des médicaments. Les qualités humaines, l’écoute, la compassion, le bon sens, sont indispensables pour réussir à vraiment l’aider.

On attribue cette phrase au fondateur de la médecine expérimentale, Claude Bernard : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout » [2].

C’est une manière de dire qu’il faut s’intéresser à la personne avant de s’attaquer à la maladie.

À votre santé !

Jean-Marc Dupuis

http://www.santenatureinnovation.com/la-medecine-va-droit-dans-le-mur/

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Une nouvelle guerre de religion?

12 Mars 2015, 11:44am

Publié par Grégoire.

Une nouvelle guerre de religion?

Diplômé de Polytechnique, de l'École nationale supérieure des pétroles et moteurs ainsi que d'une maitrise de philosophie, Luc Ravel est évêque du Diocèse aux Armées Françaises depuis 2009.

 

Une nouvelle guerre de religion? Quel drôle de titre pour une conférence de carême!

Je ne suis ni sociologue, ni politologue, ni polémologue. Cette conférence participe néanmoins totalement de ma mission d'évêque. Un évêque ne parle pas que de Dieu et de l'Église mais aussi du monde. Le concile Vatican II l'explique très clairement et donne la méthode pour comprendre le monde: «Pour mener à bien cette tâche, l'Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l'Évangile, de telle sorte qu'elle puisse répondre, d'une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques.» (Gaudium et Spes, 4)

Observons attentivement le monde pour ne pas nous emballer sur des tigres de papiers ou des sous-évaluations d'événements pourtant considérables. Or, non seulement le monde est compliqué mais on redouble sa complexité par un langage déraisonnablement incorrect. Ainsi on nous retient de parler d' «Islamisme» au motif que nous ferions des amalgames. Le français, jugé incapable de réfléchir par lui-même, ne serait-il plus capable que de faire des distinctions évidentes! C'est irritant pour notre amour-propre. Mais ce qui est outrageant pour la raison, c'est que le discours, dans le même temps, nous explique que la laïcité est menacée.

L'homme que je suis s'interroge: pourquoi la laïcité est-elle menacée si aucune religion n'est impliquée dans les attentats?

Regardons les faits, examinons-les de près en toute objectivité.

Au cours de ces cinq dernières années, dans le monde s'allument des foyers nouveaux de guerres nouvelles. Les révolutions arabes, la persécution des chrétiens en Inde ou au Sri Lanka, les horreurs de Boko Haram au Nigéria, la guerre sans nom de Daesh en Irak et en Syrie et tant d'autres brasiers de violence et d'horreurs comportent tous une question religieuse à un titre ou à un autre. La religion fait systématiquement son apparition comme cause explicite de ces nouvelles guerres. Subitement des millions de chrétiens découvrent qu'ils ne peuvent pas être indiens s'ils ne sont pas hindous. Des millions de coptes découvrent qu'ils ne sont pas de vrais égyptiens parce qu'ils sont chrétiens etc. La liste est longue: le Vatican connaît aujourd'hui 139 pays où les chrétiens subissent des persécutions! Comme l'écrit Timothy Radcliffe dans Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde: «La religion fait un retour spectaculaire au centre de la scène qu'aucun politicien ne peut plus se permettre d'ignorer.» (p. 809)

C'est une guerre parce que ses buts sont politiques: si les motivations sont religieuses et si les moyens sont terroristes, les buts sont politiques. Que nous le voulions ou pas, c'est bien une guerre car ce qui est visé n'est peut être pas immédiatement l'occupation d'une terre mais certainement la déstabilisation ou la réorganisation de la Cité. Il ne s'agit pas d'un terrorisme de gang aux visées financières mais d'un terrorisme à buts politiques: certains hommes, groupes ou États veulent s'assurer que leur religion dicte intégralement la forme de la société, la forme de vie personnelle ou sociale, vestimentaire ou sociétale, économique et politique. C'est le caractère totalitaire d'une religion qui investit aujourd'hui le champ de la guerre à titre de source première et de but ultime. Par totalitaire, j'entends un mouvement, au final politique, s'imposant contre la responsabilité humaine. Il veut l'attaquer puis la submerger par l'infantilisation, par la force ou par la séduction. Nous prêchons, nous chrétiens, une religion «totalisante», ce n'est pas du tout la même chose: dans le respect et dans le salut de la liberté responsable de chacun, elle investit tout l'homme par des vertus qui ne se juxtaposent pas aux autres vertus humaines mais qui les soulèvent et les complètent: la foi, l'espérance et la charité.

Nous gagnerions à nommer cette guerre «guerre globalisée», de ce nom qui fait froid dans le dos, «la globalisation». La globalisation, c'est à dire la marche triomphale, accélérée par le numérique (Internet), d'une économie à taille terrestre, d'une promotion scientifique et technologique à l'échelle mondiale, mais surtout d'une uniformisation de la pensée par la diffusion universelle des mêmes codes mentaux. Cette globalisation me paraît être le terrain propice pour cette guerre naissante. Il ne s'agit pas ici de thèse altermondialiste ou écologique encore moins nationaliste. Il s'agit de prendre conscience de cet effritement des frontières, politiques ou mentales qui autorise toutes les circulations: des biens, des maux et des idées.

Cette lutte est surtout nouvelle par l'implication explicite de la religion qui la fait naître et qui l'achève. La religion, qu'on le veuille ou non, est mêlée à cette violence armée parce qu'elle est nommément la motivation de ces guerres. Là réside la vraie nouveauté de ce qui nous advient. Et la méconnaissance volontaire de la vie religieuse par nos élites rend sa perception difficile. Et il va de soi que l'on combat mal l'ennemi qu'on a mal identifié.

On a parlé de «choc de civilisations»: avec raison, beaucoup s'opposent à cette expression. En réalité, les civilisations ne sont pas impliquées comme telles: la preuve en est que cette «guerre de religion» s'étend sans merci à des hommes de même civilisation, de même race ou de même langue (arabe par exemple ou indienne). La destruction d'œuvres d'art de civilisations disparues en Afghanistan ou en Irak montre clairement que la lutte est avant tout idéologiquement religieuse et religieusement idéologique. Ce n'est donc pas un choc de civilisations mais une nouvelle guerre de religion. Ce qui a pu laisser croire à un «choc des civilisations» tient à ce qu'il y a un choc idéologique inouï, nous l'analyserons dans la deuxième partie, un affrontement non pas entre l'Occident et l'Islam mais entre deux idéologies, l'une islamiste, religieusement dévoyée et l'autre laïciste, occidentalement détournée. Il se fait que la première est née en Islam et que la seconde provient de l'Occident.

La guerre de religion que nous nommons ne se revendique pas comme visant d'autres religions en tant que telles. Il ne s'agit pas d'un affrontement de dogmes. En ce sens, ce n'est pas une guerre des religions entre elles comme si l'une s'opposait symétriquement à l'autre. Ici, des croyants d'autres religions ou des croyants de la même religion sont visés non à cause de leur dogme mais à cause de leur existence même. Leur existence de citoyen contredit la religion des agresseurs. Ces nationalismes religieux d'un genre nouveau trient la population en fonction de leur religion, gardent ceux qui en sont dignes et éliminent les autres: derrière la prétendue sauvegarde d'une culture, se met en œuvre des racismes religieux. Ces racismes s'exercent aussi entre croyants: l'islamisme a fait plus de victimes musulmanes qu'occidentales (par exemple en Afghanistan). Dans tous ces cas, il y a une constante: la juste relation entre le politique et le religieux est attaquée. Sur ce point nous sommes d'accord avec les discours ambiants: la laïcité est en péril dans cette guerre nouvelle à flambée religieuse.

Luc Ravel, évêque aux armées.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/03/11/31001-20150311ARTFIG00306-daech-boko-haram-une-nouvelle-guerre-de-religion.php

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RÉFLEXIONS 
SANS ORDRE
 SUR L'AMOUR DE DIEU

12 Mars 2015, 07:45am

Publié par Grégoire.

RÉFLEXIONS 
SANS ORDRE
 SUR L'AMOUR DE DIEU

 

Notre être même, à chaque instant, a pour étoffe, pour substance, l'amour que Dieu nous porte. L'amour créateur de Dieu qui nous tient dans l'existence n'est pas seulement surabondance de générosité. Il est aussi renoncement, sacrifice. Ce n'est pas seulement la Passion, c'est la Création elle-même qui est renoncement et sacrifice de la part de Dieu. La Passion n'en est que l'achèvement. Déjà comme Créateur Dieu se vide de sa divinité. Il prend la forme d'un esclave. Il se soumet à la nécessité. Il s'abaisse. Son amour maintient dans l'existence, dans une existence libre et autonome, des êtres autres que lui, autres que le bien, des êtres médiocres. Par amour il les abandonne au malheur et au péché. Car s'il ne les abandonnait pas, ils ne seraient pas. Sa présence leur ôterait l'être comme la flamme tue un papillon.

La religion enseigne que Dieu a créé les êtres finis à des degrés différents de médiocrité. Nous constatons que nous autres humains nous sommes à la limite, l'extrême limite au-delà de laquelle il n'est plus possible de concevoir ni d'aimer Dieu. Au-dessous de nous il n'y a que les animaux. Nous sommes aussi médiocres, aussi loin de Dieu qu'une créature raisonnable peut l'être. C'est un grand privilège. C'est pour nous que Dieu doit faire le plus long chemin s'il veut aller jusqu'à nous. Quand il a pris, conquis, transformé nos coeurs, c'est nous qui avons le plus long chemin à faire pour aller à notre tour jusqu'à lui. L'amour est proportionnel à la distance.

C'est par un amour inconcevable que Dieu a créé des êtres tellement distants de lui. C'est par un amour inconcevable qu'il descend jusqu'à eux. C'est par un amour inconcevable qu'eux ensuite montent jusqu'à lui. Le même amour. Ils ne peuvent monter que par l'amour que Dieu a mis en eux quand il est allé les chercher. Et cet amour est le même par lequel il les a créés si loin de lui. La Passion n'est pas séparable de la Création. La Création elle-même est une espèce de passion. Mon existence elle-même est comme un déchirement de Dieu, un déchirement qui est amour. Plus je suis médiocre, plus éclate l'immensité de l'amour qui me maintient dans l'existence.

Le mal que nous voyons partout dans le monde sous forme de malheur et de crime est un signe de la distance où nous sommes de Dieu. Mais cette distance est amour et par suite doit être aimée. Ce n'est pas qu'il faille aimer le mal. Mais il faut aimer Dieu à travers le mal. Quand un enfant en jouant brise un objet précieux, la mère n'aime pas cette destruction. Mais si plus tard son fils s'en va au loin ou meurt, elle pense à cet accident avec une tendresse infinie parce qu'elle n'y voit plus qu'une des manifestations de l'existence de son enfant. C'est de cette manière qu'à travers toutes les choses bonnes et mauvaises, indistinctement, nous devons aimer Dieu. Tant que nous aimons seulement à travers le bien, ce n'est pas Dieu que nous aimons, c'est quelque chose de terrestre que nous nommons du même nom. Il ne faut pas essayer de réduire le mal au bien en cherchant des compensations, des justifications au mal. Il faut aimer Dieu à travers le mal qui se produit, uniquement parce que tout ce qui se produit est réel, et que derrière toute réalité il y a Dieu.

Certaines réalités sont plus ou moins transparentes ; d'autres sont tout à fait opaques ; mais derrière toutes indistinctement il y a Dieu. Notre affaire est seulement d'avoir le regard tourné dans la direction du point où il se trouve, soit que nous puissions ou non l'apercevoir. S'il n'y avait aucune réalité transparente, nous n'aurions aucune idée de Dieu. Mais si toutes les réalités étaient transparentes, nous n'aimerions que la sensation de la lumière et non pas Dieu. Quand nous ne le voyons pas, quand la réalité de Dieu n'est rendue sensible a aucune partie de notre âme, alors, pour aimer Dieu, il faut vraiment se transporter hors de soi. C'est cela aimer Dieu.

Simone Weil, Réfléxions sans ordre sur l'amour de Dieu.

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