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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Si seulement tu savais toi-même qui tu es...

28 Février 2015, 07:05am

Publié par Fr Greg.

Si seulement tu savais toi-même qui tu es...

"Si seulement tu savais toi-même qui tu es, qui tu héberges et qui t'habite, ce serait du moins un début.
Mais n'est-il pas plus honnête d'en convenir : celui ou celle que tu prétends être, et dont le nom est pour mémoire sur ta porte et tes papiers d'identité, n'existe encore que de façon rudimentaire.
Il est certain que les années t'accoucheront de quelques- uns des démons et des anges qui t'habitent et qu'il semble aujourd'hui prématuré de décliner ta propre identité.
Comment répertorier la troupe bigarrée qui te squattérise et où cohabitent, sans pacifisme aucun, les meilleurs et les pires sujets ?
Dix fois par jour ton humeur change, tes envies, tes projets, tes craintes. Le voyage que tu rêvais d'entreprendre te ronge d'angoisse depuis que les billets d'avion sont dans ta poche. C'est de solitude dont tu as envie, et de silence, mais c'est vers la rue la plus peuplée de la ville que t'entraînent tes pas. Tu te réveilles en jurant d'écrire une lettre urgente et deux semaines passent avant que la mémoire de cette urgence ne t'atteigne de nouveau en plein cœur.
Cet être que tu n'es qu'à l'essai, que tu ne connais pas encore, qui te met dans des situations abominables, t'embarque dans des mensonges alors que tu ne rêves que de transparence, te plonge tout à tout dans l'amnésie et l'obsession, te donne au Sud la nostalgie du Nord, en voyage l'impatience de rentrer et chez toi le virus de la fuite, cet inconnu qui, vingt fois par jour, t'arrache à ta lucidité pour te plonger dans des abîmes de perplexité, cet écervelé qui te sépare de la profondeur dont tu as soif pour t'installer dans la banalité que tu redoutes, qui grignote jusqu'au sang les ailes qu'hier encore tu entendais bruire dans ton dos … ce désaxé versatile qui fait régner en toi son ordre arbitraire voudrait se lier à un autre fou logé à la même enseigne que lui ...
Tant de naïveté consterne !"

Christiane Singer, « Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies. » 

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Vous vous croyez libre?

27 Février 2015, 07:49am

Publié par Fr Greg.

Vous vous croyez libre?

 

"Jamais le monde n’a été aussi fort. Le terrorisme tel qu’on le connaît historiquement ne réussit qu’à renforcer le système qu’il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d’anges. Jamais la négation de l’âme n’a été aussi forte et tranquille. L’esprit n’est plus même nié, c’est plus sournois qu’une négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir. L’âme va rester vingt-quatre heures sur vingt-quatre en prison : le reste, le clinquant, c’est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu’à elle-même, c’est-à-dire à rien.

C’est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s’il n’y a qu’un seul monde autant y être le premier : il y a presque une logique là-dedans. C’est le meurtre légal, accepté. Aujourd’hui, il n’y a plus d’obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d’avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu’on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes : on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même les religions (…) 

La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c’est sans talent, parce qu’elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent : ils nous apportent aussi un premier secours."

Christian Bobin, La lumière du monde.

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La cage aux «phobes»

26 Février 2015, 13:18pm

Publié par Grégoire.

La cage aux «phobes»

" Que dit-on aux jeunes Français? Que la France est une honte, que les Français sont des racistes et que le patriotisme est une tare. Comme l'avait prophétisé Philippe Muray, nous nous sommes enfermés dans la cage aux «phobes»: islamophobes, xénophobes, europhobes, homophobes. Plus personne ne bouge! Et nous avons une classe politique essorée, aseptisée, passée au micro-onde qui bénit le partage du travail entre les laïcards qui font le vide spirituel et les islamistes qui remplissent le vide."

PVD.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/

 

« Je suis frappé depuis quelques années par l’opération de médicalisation systématique dont sont l’objet tous ceux qui ne pensent pas dans la juste ligne : on les taxe de phobie. Et personne n’ose seulement délégitimer cette expression en la problématisant (c’est-à-dire en disant ce que se devrait de dire à tout propos un intellectuel : qu’est ce que, au fait, ça signifie ?). Il y a maintenant des phobes pour tout, des homophobes, des gynophobes (encore appelés machistes ou sexistes), des europhobes, etc. Une phobie, c’est une névrose : est-ce qu’on va discuter, débattre, avec un névrosé au dernier degré ? Non, on va l’envoyer se faire soigner, on va le fourrer à l’asile, on va le mettre en cage. Dans la cage aux phobes. »

 

Philippe MURAY, Exorcismes spirituels III, Les Belles Lettres 2002, p. 267.

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Leviathan -ou Job chez les soviets- Chef-d'oeuvre !

26 Février 2015, 07:28am

Publié par Fr Greg.

Ma Palme d'or 2014 !

Ma Palme d'or 2014 !

Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Romka qu’il a eu d’un précédent mariage.

 

Vadim Sergeyich, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Vadim Sergeyich devient alors plus agressif...
Leviathan -ou Job chez les soviets- Chef-d'oeuvre !

Fresque intimiste
Dès les premiers plans l'envoûtement opère. Avec ces vues d'une baie de la mer de Barents, au nord de la Russie, sur une musique de Philip Glass, aux dominantes de cordes profondes. La suite enchaîne sur une dramaturgie parfaitement maîtrisée, dans l'aube opaline d'un paysage non moins chaotique. A l'image d'un pays, d'un semi continent, la Russie, gangrénée par la corruption. A travers l'histoire de ce garagiste exproprié par une municipalité mafieuse, c'est tout un pays que stigmatise Andreï Zvyagintsev. Mais combien d'autres ? Et au-delà, la condition humaine mise à la solde d'Etats qui n'en ont plus que le nom.
Sur un scénario original d'Andreï Zvyagintsev et de son complice Oleg Negin, le cinéaste concocte une œuvre majeure du cinéma contemporain, à l'instar d'un Orson Wells en son temps. Une fresque épique sur un destin emblématique de notre époque, avec des fulgurances de la mise en scène rares et constamment renouvelées. Dieu sait si ce 67e Festival a été ponctué de films longs (3h16, 2h35, plus de 2h00…). Tous, même le très beau film de Xavier Dolan, "Mommy", avaient quelque chose de trop, facilement 20 à 30 minutes à élaguer. Sur ses 2h21, "Léviathan" tient constamment la route et pour dire vrai on en redemande.

Corruption métaphysique
Andreï Zvyagintsev atteint l'accord parfait. Un équilibre entre scénario, dramaturgie, et mise en images d'un niveau exceptionnel qui laisse pantois. Il prend comme sujet la situation d'un personnage lambda, victime d'une corruption "commune", pour en déduire un constat universel sur nos régimes politiques, qui font preuve d'une compétitivité olympique dans cette catégorie. Tous les bulletins d'information en témoignent au quotidien (encore aujourd'hui, l'affaire Isabelle Balkany en France, même si elle est présumée innocente). Tout est corrompu dans le film : les épaves dans la baie, les voitures cabossées, les maisons lépreuses… et bien sûr, les hommes.
Cet exposé des plus pessimistes ne laisse pas moins place à un humour des plus jouissifs et ravageurs dans plus d'une scène, notamment celle d'une fête d'anniversaire d'anthologie. Mais le tragique domine. La dramaturgie, toute anecdotique, atteint non seulement l'universel, mais le métaphysique. L'importance du religieux, par l'interaction entre le maire corrompu et le pope de la paroisse, aboutit à un discours final de l'ecclésiastique faisant figure d'oxymore, entre son discours et ce que l'on sait de sa théologie oisive, exposée quelques minutes auparavant. Le titre "Léviathan" renvoie à l'Apocalypse de Saint-Jean et désigne ouvertement la corruption comme la plaie fatale de régimes gangrénés par l'argent qui dominent le monde, au détriment des peuples. Les images puissantes d'un squelette de baleine échoué sur la plage, celle de la bosse d'un de ces Léviathan à la surface de l'eau devant les yeux d'une femme adultérine, culpabilisée, sont des moments de cinéma inoubliables.

Enfin, le destin de Kollia (Alexeï Serebriakov), martyr d'une politique qui n'en est plus une, broyé par une machine étatique devenu financière, égoïste et plénipotentiaire, dénonce un état du monde allant à la dérive. Coup de chapeau final à tous les acteurs du film qui mériteraient un Prix d'interprétation collectif, tant ils sont tous remarquables. Mais ne nous leurrons pas, c'est loin d'être acquis. Tout comme la Palme, qui revient de droit à ce film incroyable, d'une actualité brulante et prophétique. "Leviathan" n'en demeurai pas moins le chef-d'œuvre inattendu de la 67e édition du festival de Cannes.

Entretient avec ANDREI ZVIAGUINTSEV

La question profonde de votre cinéma n’est-elle pas celle de la nature humaine ? 

 ANDREI ZVIAGUINTSEV : Il y a une telle violence dans l’absence de justice, de principes, que le film aurait pu être centré uniquement sur le combat du personnage principal, Nicolaï (Kolia), contre le maire qui veut l’exproprier et le spolier. Mais j’ai effectivement ajouté d’autres trahisons à ce récit. Pour en venir à la grande question : si on m’enlève tout, que me reste-t-il ? Qui suis-je, donc, au fond ?

 La notion de faute, très présente dans votre cinéma, l’est encore davantage dans  Léviathan. Pourquoi ? 

Dans une scène du film, un personnage dit : « C’est de ma faute, tout ça. » Un autre lui répond : « Personne n’est responsable de tout. Chacun est forcément responsable de quelque chose. » Ce qui m’intéresse, c’est la faute de l’un, couplée à celle de l’autre, puis à celle d’un troisième… Cette manière de voir est très ancrée dans la philosophie russe, qui puise essentiellement à la source de Dostoïevski. Cependant, l’ambivalence de l’homme, qui reste en perpétuel devenir, doit être mise en perspective. 

Je suis très sensible à cette métaphore de Pic de La Mirandole : après avoir attribué une place sur Terre aux animaux, aux arbres, rochers et cours d’eau, Dieu en vient à l’homme et lui dit : « Toi, tu chercheras éternellement ta place en ce monde. » Seul « animal » doué de raison, l’homme peut, avec ses fautes, ses responsabilités, faire en sorte de se transformer au fur et à mesure de son existence.

 Mais cet homme est aussi sujet, dans votre film, à un écrasement inéluctable, qui renvoie au sentiment de fatalité… 

Un philosophe contemporain de Dostoïevski, Vladimir Soloviev, estimait qu’Adam pouvait redevenir ce qu’il était avant la faute originelle, s’extraire de sa nature vile et retourner au Paradis. Dostoïevski, qui se trouvait en total désaccord avec lui, a écrit un récit fantastique, Le Rêve d’un homme ridicule, dans lequel un suicidé se retrouve sur une planète ressemblant au Paradis, où des hommes vivent en harmonie. Hélas, il amène avec lui sa nature profonde, et la haine finit par contaminer ce lieu préservé. L’homme peut-il se bonifier pour accéder au Paradis ou n’en sera-t-il jamais capable ? L’auteur de Crime et châtiment était un grand connaisseur de la nature humaine…

 Léviathan soulève une autre question passionnante : celle de la preuve. « Qui apportera la preuve ? » , répète un personnage… 

Dans le contexte du film, cet avocat évoque un « trésor », c’est-à-dire des documents compromettants sur le maire, qui sont censés lui permettre d’installer un rapport de force avec lui. Mais si l’on parle plus généralement de la corruption dans mon pays aujourd’hui, je suis convaincu que la question de la preuve est vaine. Le phénomène est tellement installé, depuis au moins deux siècles, qu’il est devenu invincible. Quelles que soient les preuves que vous pourrez apporter, vous ne pourrez jamais l’endiguer. 

Il faut bien comprendre qu’en Russie, la loi qui prévaut est celle du plus fort. Elle ne s’applique qu’aux individus dont le comportement déplaît au pouvoir. Cela va de Mikhaïl Khodorkovski (NDLR :ancien oligarque russe, opposant à Vladimir Poutine, emprisonné de 2004 à 2013, aujourd’hui en exil en Suisse) jusqu’au niveau le plus modeste de la société.

Le film dénonce aussi une collusion entre le pouvoir politique et la hiérarchie de l’Église orthodoxe. N’avez-vous pas peur de provoquer des réactions très hostiles ? 

Le film n’est pas encore sorti en Russie et, pour le moment, nous ne savons pas quand cela sera possible. Dès l’écriture du scénario en 2012, nous avions prévu que l’accueil serait plus que délicat. La société va être divisée en deux, avec un abîme entre les deux parties. Et je pense que la partie qui recevra le film de manière négative sera la plus forte.

Je ne sais pas quelle sera la réaction dans les hautes sphères du pouvoir – à eux de voir avec leur conscience. Au-delà de ces considérations, ce sont les spectateurs qui m’intéressent : le film fera-t-il naître des idées, des espoirs, des désirs de changement ?

 Vous faites apparaître deux religieux dans  Léviathan. L’un d’eux est un prélat. L’autre est un prêtre pauvrement vêtu, qui tente de réconforter le personnage principal. Qu’était-il important pour vous   de souligner  ? 

Cette figure permet de conserver un équilibre auquel nous tenions beaucoup. Ce prêtre est un homme habité par la foi. Il est simple, pur et sincère. Il parle de Dieu pour tenter d’aider Nicolaï : tout le contraire d’un pharisien.

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"Elle VEUT être aimée...? quelle imbécilité !"

25 Février 2015, 07:38am

Publié par Fr Greg.

"Elle VEUT être aimée...? quelle imbécilité !"

Fragment d'une lettre que l'on n'enverra pas : 

« J'entends ce que vous me dites et j'entends plus encore la manière dont vous me le dites. 

Vous demandez quelque chose qui vous manque, et parce qu'elle vous manque vous en parlez comme si elle vous était due. Vous me faites penser à cette phrase entendue l'autre jour dans le rue : "elle veut être aimée, quelle imbécilité!". Cette parole est dure, mais la vérité a parfois des dents de loup. 

L'imbécilité en question est dans la croyance que notre volonté nous ouvre un droit sur ce dont nous avons besoin, y pose déjà une légère griffe. Mais franchement, qu'est ce qui mérite en nous d'être aimé? J'ai beau chercher je ne vois rien. L'imbécilité n'est pas de demander mais de changer sa demande en plainte et bientôt en exigence. 

Je sais bien, vous ne parlez pas de cela, mais c'est sur ce ton que vous en parlez et la vérité est dans le souffle avant d'être dans les mots. J'écoute vos raisons et je n'entends que votre dépit. Mais je n'ai jamais trouvé une once de vérité dans l'amertume. Je n'y ai jamais entendu que la misère d'un amour-propre déçu. 

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien - et dès lors comment prétendre à quoi que ce soit, pourquoi s'entêter dans une demande qui ne sait trop ce qu'elle veut et ne sait que le vouloir! 

L'amour ne vient que par la grâce et sans tenir compte de ce que nous sommes. 

D'ailleurs, si c'était le cas, il ne viendrait jamais.

Rassurez-vous : si j'écris ces choses, je suis loin d'en être digne. Du moins je ne cesse de les contempler comme sur la route pleine d'ombre on regarde à l'horizon les montagnes que l'on atteindra pas encore aujourd’hui. »

 

Christian Bobin, L'éloignement du monde.

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Aimer la compagnie de nos moments vides...

24 Février 2015, 07:09am

Publié par Fr Greg.

Aimer la compagnie de nos moments vides...

"Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir, si pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre, Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par craintes de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,

Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même, Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.

Je veux savoir si tu sais faire confiance, et si tu es digne de confiance.

Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier: "Oui!" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis ni à la quantité d'argent
que tu as. Je veux savoir si après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides."

Oriah Mountain Dreamer, Indien d'Amérique du Nord

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L’amour la solitude sont comme les deux yeux d’un même visage

23 Février 2015, 12:23pm

Publié par Grégoire.

L’amour la solitude sont comme les deux yeux d’un même visage

 

La solitude est plus une grâce qu’une malédiction. Bien que beaucoup la vivent autrement. […] Il y a deux solitudes. Une mauvaise solitude. Une solitude noire, pesante. Une solitude d’abandon, où vous vous découvrez abandonné… peut-être depuis toujours. Cette solitude-là n’est pas celle dont je parle dans mes livres. Ce n’est pas celle que j’habite, et ce n’est pas dans celle-là que j’aime aller, même s’il m’est arrivé comme tout un chacun de la connaître. C’est l’autre solitude que j’aime. C’est l’autre solitude que je fréquente, et c’est de cette autre dont je parle presque en amoureux.

Dans la solitude dont on parle ici, en ce moment, il n’y a plus d’isolement. Je crois ne pas être un barbare, mais j’ai une sauvagerie : je peux, et j’aime, rester des heures et des jours entiers en ne voyant personne. Or, je ressens la plupart de ces heures et de ces jours-là comme des heures et des jours de plénitude où je m’éprouve comme relié à, exactement, tout !

 

L’amour et la solitude ne sont pas si éloignés…

Si peu éloignés que l’un des plus beaux titres de poésie est celui d’Eluard : L’Amour la solitude. Ils ne sont même pas séparés par une virgule… C’est très juste car l’amour la solitude sont comme les deux yeux d’un même visage. Ce n’est pas séparé, et ce n’est pas séparable.

Mais moi je vous dis cela aujourd’hui, à 45 ans… Il m’a fallu beaucoup d’années, beaucoup de temps, pour que j’arrive à entendre un peu de ces choses-là. […] Curieusement, ce sont quelques personnes, quelques rencontres, qui m’ont donné la solitude. C’est un don, qui m’a été fait. […]

 

Pour vous, la solitude est-elle synonyme de paix ?

Oui… Oui, mais elle n’est pas toujours facile. Elle a ses langueurs. Elle a ses terrains vagues. Pour en parler très concrètement, et même de manière un peu drolatique – où c’est moi qui tiens le rôle du personnage comique –, un exemple : je n’ai pas la télévision, et je ne veux pas en avoir, j’ai même l’impression que c’est un luxe. Vivre dans la solitude est un luxe, vivre dans le silence est un luxe. 

(J’attends, j’ai cette attention muette au jour) pour aller vers le moment où une grâce va arriver. J’attends ça tous les jours. Et tous les jours ça arrive. Mais parfois ça arrive au bord, à l’extrême fin de la journée. Quand je peux penser que c’est perdu. Quand je peux penser que c’est une journée pâteuse, lourde, qui n’est pas née. Une journée où moi je ne suis pas né, où je n’étais pas là, du tout. Mais la plupart du temps – car il restera quand même des journées comme ça, comme des cailloux – il y a quelque chose qui est de l’ordre du miracle qui arrive. Il suffit de l’attendre. Il suffit de laisser passer la soudaine pesanteur du temps, et de soi-même dans le temps, cette pesanteur qu’on est à soi-même tout d’un coup. […] 

Christian Bobin, La grâce de solitude.

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TIMBUKTU ou "le djihadisme comme nouvelle forme du totalitarisme."

23 Février 2015, 07:13am

Publié par Grégoire.

7 Césars 2015.

7 Césars 2015.

De Bamako à Tombouctou

En 2006, le Sissako surprend le monde du cinéma avec son film Bamako, où l'on suit un procès fictif de la société civile africaine contre les instances financières internationales, accusées de condamner tout le continent à la misère. Sissako situe son procès dans la cour intérieure d'une maison des quartiers populaires de Bamako. Autour et même parmi les avocats, juges et témoins, la vie quotidienne continue sa routine. Les femmes lavent et font sécher le linge, un mariage interrompt les délibérations et, dans la maison, une tragédie familiale est en train de se produire. Cette imbrication des plans et des récits veut évidemment renforcer la dimension politique du film mais montre surtout que Sissako est d'abord un conteur qui veut et sait parler des gens.

Le soir dans Bamako, une fois les tables et chaises du procès rangées, les habitants de la maison regardent la télévision dans la cour. Au programme, une parodie de western spaghetti, «Death in Timbuktu», où le justicier Danny Glover (également coproducteur de Bamako) poursuit une bande de truands quasi-burlesques (parmi lesquels Eliah Souleimane) qui assassinent au jugé les habitants de la ville. Aujourd'hui, impossible de regarder cette étrange séquence sans faire le lien direct avec Timbuktu - il faut d'ailleurs remarquer que le réalisateur centre son dernier film sur la même ville malienne de Tombouctou.

Cowboys tueurs

Ici encore, on voit débarquer des hommes armés dans la ville: mais il ne s'agit plus d'invasion de cowboys américains à cheval mais de djihadistes en pick-up. Ils ont l'air de déambuler maladroitement dans les rues étroites et sur les toits. Ils parlent de Zidane et de foot, fument en cachette - tout en décrétant en même temps l'interdiction… du foot et de la cigarette! Dans la mosquée, ils se font rabrouer et congédier par le cheikh à cause de leur ignorance des préceptes de l'Islam. Certains parmi eux n'arrivent même pas à se faire comprendre en arabe et doivent communiquer en français ou en anglais avec leur co-djihadistes. On en rirait presque. Tout comme l'on a envie de rire de cette accumulation de téléphones portables, véritable objet fétiche des djihadistes comme de la population, toujours en quête, d'une dune à l'autre, du «réseau» providentiel!

 

Football sans ballon

Comme le spectateur du film, la population de Tombouctou hésite avant de prendre la mesure de la situation. Le foot est interdit? Et bien on jouera sans ballon! Ce qui donne sans doute la plus belle et plus émouvante séquence d'un film qui en compte tant. La musique est prohibée? On en fait derrière les portes fermées le soir, quand le son semble venir de partout et de nulle part.

Violence réelle et violence symbolique

Pourtant, quelque chose de très inquiétant est en train de se passer. Au début du film, le réalisateur nous avait déjà avertis, à travers métaphores et métonymies qu'il manie avec autant de maîtrise que l'art du récit: une gazelle qui fuit devant un pick-up plein de djihadistes hilares en train de lui tirer dessus, des masques traditionnels africains réduits en miettes par des salves de kalachnikov: cocktail de violence réelle et de violence symbolique, qui donne déjà la tonalité et le message du film.

 

GPS

Kidana et Satima, jeune couple Touareg vivent quant à eux dans le désert, pas loin de la ville. Contrairement aux autres, ils sont restés, avec leur fille Toya, bercés dans l'illusion de «vivre comme avant». Leur plus grande richesse? Une vache nommé GPS (!), gardée par le petit berger Issan. Tout bascule lorsque GPS se coince dans les filets du pêcheur Amadou, qui l'abat. Kidane doit venger GPS et son honneur, autre scène inoubliable dont la beauté n'est surpassée que par le tragique.

La nasse djihadiste

Mais, comme les habitants de la ville, Kidane finit par tomber, lui aussi, dans d'autres filets: ceux des djihadistes. Son destin est doublement funeste, car il est également victime d'un règlement de compte entre nomades et sédentaires du Sahel. Il devient ainsi le symbole de toute la perversité des nouveaux maîtres qui profitent des rivalités ancestrales pour régner.

 

Conte moral et politique

On a reproché au réalisateur un regard à la limite de la bienveillance vis à vis des djihadistes au début de son film, alors que dans la seconde partie, toutes leurs horreurs sont exposées sans ménagement. Il est vrai qu'au départ, la subtilité de la narration, qui avance à pas feutrés, comme les personnages du film, peut tromper. Sissako tisse soigneusement sa toile par petites séquences, comme autant de fragments d'un conte moral et politique, où le magnifique paysage de l'Afrique sahélienne le dispute à la beauté des visages et des postures.

Banalité du mal

Mais il ne s'agit nullement d'un leurre, encore moins d'une contradiction. Sissako témoigne de sa parfaite compréhension de la véritable nature de l'islamisme djihadiste. Un islamisme qui prend son temps avant d'exercer sa véritable terreur ; qui recrute des «paumés» de toutes origines (y compris française, dans le film comme dans la réalité) ; qui prône le littéralisme coranique mais adore les derniers gadgets de la postmodernité ; qui s'accompagne de pur et simple gangstérisme et notamment de la prédation des femmes ; qui masque ses méfaits sous la Loi prétendue d'une religion dont il ignore le B.A-BA ; des djihadistes qui sont, en somme, des humains ordinaires -Sissako insiste à juste titre sur ce point- mais qui ont décidé d'éteindre, en eux et dans les autres, la part solaire de l'humain. «La banalité du mal», ou Hannah Arendt à Tombouctou!

Le totalitarisme de notre temps

En ce sens, et c'est le message centrale du film, un message que seul un musulman peut délivrer sans être accusé de «stigmatisation»: le djihadisme d'aujourdhui n'est ni plus ni moins qu'une forme nouvelle du totalitarisme. Timbuctu résonne aussi, à travers le parallélisme des scènes de tueries, comme un repentir de Sissako par rapport à Bamako. Non, ce n'est pas- ou ce n'est plus- le FMI ou le capitalisme mondial qui frappe l'Afrique au cœur et à l'âme, mais la terreur islamiste.

En retard d'une guerre?

De même que l'histoire militaire est remplie d'Etats-majors en retard d'une guerre, de même l'histoire politique est pleine de responsables et de commentateurs en retard d'une menace. Alors que tant d'entre eux sont obsédés par une possible résurrection du fascisme des années 30, des loups, d'une autre engeance mais d'un même appétit, sont entrés dans la ville. A Tombouctou comme à Paris.

Et c'est aussi pour cette raison et pour cette mise en garde qu'il faut voir Timbuktu. De toute urgence.

Le Figaro.fr

 

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Tragédie des religions qui fonctionnent par stéréotype...

22 Février 2015, 22:01pm

Publié par Grégoire.

Normalien, Abdennour Bidar est agrégé et docteur en philosophie.

Normalien, Abdennour Bidar est agrégé et docteur en philosophie.

 

FigaroVox - Votre livre, écrit dans la foulée des attentats qui ont frappé la France, s'intitule Plaidoyer pour la fraternité. Pourquoi avoir réagi aussi vite et que signifie le titre?

Abdennour Bidar - Ces attentats, nous ont tous sidérés, bouleversés, meurtris. Un besoin de direction est immédiatement apparu: «Que faire?»; «Autour de quelles valeurs se rassembler?». Certains ont dit, «je suis Charlie», tandis que d'autres ont dit «je ne suis pas Charlie». J'ai compris que nous étions confrontés à une concurrence des sacrés: d'un côté la sacralisation de la liberté d'expression et de l'autre la sacralisation de la figure du prophète.

 

Cette concurrence crée un gouffre dans la société. Pour le combler, il faut proposer un sacré partageable, un sacré qui soit une arche, un sacré qui n'empêche pas les uns de croire en tel dieu et les autres en aucun dieu. Je ne vois que la fraternité qui remplisse ces critères. C'est en effet une valeur transversale, universelle, que l'on trouve dans tous les héritages d'Orient et d'Occident, aussi bien dans les sagesses religieuses que dans les morales profanes et les idéaux des Lumières.

Dans l'islam, il y a des idéaux de partage et de fraternité qu'il faut exhumer et dont l'importance doit être réaffirmée. La fraternité a donc l'avantage d'être évocatrice aussi bien pour les musulmans que pour les chrétiens. C'est aussi le troisième grand pilier de la devise républicaine, dont nous n'avons jamais eu l'audace de nous servir. D'une part, parce qu'elle nous paraît trop chrétienne pour être moderne. D'autre part, parce qu'elle indique une exigence éthique qui nous paraît inaccessible. En effet, comment fraterniser concrètement au-delà du cercle de notre famille et de nos amis? On ne naît pas fraternel, mais on le devient. Grandir en humanité, c'est faire grandir en nous ce qu'il y a de plus humain dans l'Homme. Si nous ne nous saisissons pas de cette notion, si nous continuons de la laisser dans le placard comme un idéal de fronton, quelque chose de beau mais d'inutilisable, nous passerons à côté d'une occasion historique de la faire vivre concrètement. Nous ne pouvons plus nous permettre ce luxe de laisser cet idéal en attente.

 

Les premiers mots qui ont été prononcés après les attentats sont: «pas d'amalgames». Avons-nous réellement oublié la fraternité ou souffrons-nous au contraire d'un excès de fraternité qui nous conduit à ne pas vouloir voir nos ennemis?

La fraternité passe d'abord par l'instauration de règles et de limites communes. Cela suppose que l'islam et les musulmans fassent des efforts. Je ne souscris pas à l'idéalisme généreux, mais ruineux, qui voudrait que l'islam soit spontanément compatible avec la démocratie, la liberté d'expression, la laïcité… Peut-être, mais en réalité en la matière tout reste à faire. L'islam doit être passé au crible d'un certain nombre de valeurs, de questionnements et de nécessités contemporains et se réformer radicalement. Aussi longtemps que ce travail d'autocritique n'aura pas été fait, la fraternité restera lettre morte. Mais aux cyniques qui affirment que la fraternité est quelque chose d'un peu candide, je rappelle simplement que cela exige de l'individu un effort absolument considérable sur le plan éthique, très loin des simples bons sentiments.

Sans vouloir être cynique, la fraternité n'a pas été d'un grand secours pour les journalistes de Charlie Hebdo ou pour les coptes d'Egypte?

 

Il faut distinguer le cas de ceux qui ont basculé dans le radicalisme ou l'extrémisme. En effet, en face d'un massacreur ou d'un égorgeur, le mot «fraternité» ne sera pas très utile. Il ne suffira même pas à retarder la balle de l'assassin. Dans ce cas, il s'agit de se défendre et non de dialoguer. La fraternité ne peut rien face à des situations extrêmes, qui sont en réalité des situations de guerre.

Toutefois ces tragédies sont révélatrices d'une crise morale de la culture religieuse musulmane qui, dans trop de milieux et de sociétés, s'est rigidifiée, fossilisée, et a produit un monstre dégénéré absolument antithétique de ce que je considère comme le génie de l'islam. Un génie évidemment comparable à celui du christianisme ou du judaïsme. Les djihadistes et les terroristes sont l'arbre qui cache une forêt en mauvais état. Derrière ces dérives individuelles, je suis préoccupé par l'état de la culture humaniste de l'islam et par l'éducation qui est donnée dans beaucoup de familles musulmanes.

Une question qui se pose par exemple est: «Qu'est-ce qui est dit aujourd'hui dans les familles musulmanes à propos des juifs?». Il est vrai que la question ne concerne pas exclusivement les musulmans: «Qu'est-ce qui est dit par les familles juives à propos des musulmans?»; «Qu'est-ce qui est dit chez les blancs sur les noirs ou les arabes?» , et inversement. Dans combien de familles éduque-t-on à l'éthique d'une fraternité des hommes, une fraternité universelle au-delà des fraternités communautaires? Les uns et les autres nous devons réapprendre une culture de la fraternité. Dans la vie sociale courante, il y a des progrès à faire en la matière, en particulier en ce qui concerne l'islam. La religion musulmane ne peut se réduire aux questions de voile ou d'interdits alimentaires, ni passer par leur revendication publique intransigeante, sans tenir compte de l'autre ni du contexte. Il s'agit d'une sous-culture de l'islam absolument affligeante. Au lieu d'enseigner qu'être un bon musulman, c'est porter tel type ou tel type de vêtement, nous devrions mettre l'accent sur la culture des vertus de l'islam, sur la culture éthique de cette religion.

 

La tâche est tellement immense pour tenter de combler les fractures sociales et culturelles, qui sont énormes dans notre société, que nous avons besoin aussi bien de la société civile que des institutions. En France, l'histoire a montré qu'une forte impulsion politique était souvent indispensable. Le ministère de la fraternité coordonnerait l'action publique, l'ensemble de multiples politiques publiques. Il pourrait notamment travailler à remettre de la mixité sociale là où il n'y a plus que des «petits blancs» prolétarisés ou là où il n'y a plus que des gens d'origine immigrée. Comment cultiver le sens de l'Autre dans une société multiculturelle si les gens ne côtoient que des individus qui leur ressemblent? Le rôle de l'école est également fondamental. Le ministère de l'Éducation nationale travaille à la mise en place pour la rentrée d'un programme d'enseignement moral et civique qui est en train de trouver ses contenus. J'y participe à partir de mes fonctions au ministère -sur la laïcité- en insistant justement sur l'éducation à la fraternité.

 

A vouloir faire de la morale à l'école, n'en oublie-t-on pas l'essentiel: l'instruction?

Eduquer à la morale a toujours été la vocation historique de l'école en France. Lorsque celle-ci se laïcise à la fin du XIXe siècle, cela passe par une proposition révolutionnaire sur le plan culturel: l'idée que si les parents veulent que leurs enfants reçoivent une éducation religieuse, cela doit de se faire en dehors de l'école publique. En revanche, cette dernière va se charger de donner aux élèves une éducation morale profane. Pour l'Église catholique, il s'agit d'une rupture profonde car dans son logiciel, il y a l'idée que la morale prend nécessairement son enracinement dans les évangiles. L'école laïque se fonde donc dès sa naissance sur l'ambition de transmettre une éthique non confessionnelle.

 

Malheureusement, celle-ci a été laissée progressivement en déshérence. Certes, il y a un enseignement qu'on appelle l'Éducation civique, juridique et sociale. En réalité, il s'agit souvent simplement d'une éducation à la citoyenneté, d'une éducation au respect. Mais le respect ne fait pas l'alpha et l'oméga de la morale. Il y a dans notre culture humaniste tout un ensemble de vertus qu'il est important d'apprendre aux enfants: générosité, altruisme, sens de l'autre, goût des autres, sens du don et du pardon, expression de la gratitude et de la reconnaissance, compassion, amour comme philia («amitié»), amour comme agapê («charité, miséricorde»), empathie, capacité à souffrir de ce dont l'autre souffre et à se réjouir de ce qui le réjouit… C'est à cette condition-même qu'on pourra entrer dans une véritable logique de transmission et de coéducation avec les parents. L'école et la famille peuvent être complémentaires. Si l'école éduque de petits musulmans à la fraternité, elle n'entre pas en concurrence avec les croyances et les valeurs familiales et religieuses. Au contraire, elle sera en assonance parfaite avec celles-ci. Dans le livre, je cite des versets du Coran qui conseillent de rendre le mal par le bien. Il y a là une affinité avec le christianisme et la République qui est prodigieuse et réjouissante. Si l'école fait une morale qui ne parle pas de fraternité alors que les religions parlent essentiellement de celle-ci, le risque est de voir se répandre dans l'opinion l'idée de deux morales concurrentes: celle de l'école et celle des familles.

 

Dans votre livre, vous exprimez votre gratitude envers la France. La culture du ressentiment empêche-t-elle toute fraternisation?

La grande mode aujourd'hui est d'être victime! Cela engendre deux logiques qui nous enferment. Celle du bouc-émissaire, du coupable désigné dont l'identité française serait victime: «tous les problèmes de la France sont liés à l'immigration et à l'islam». Et «en face» celle du dénigrement: «la France est méchante et elle ne veut pas des musulmans. Elle les rejette, les discrimine et les stigmatise. Elle se conduit aujourd'hui avec les musulmans comme avec les indigènes de ses colonies.» C'est délirant! Je ne me suis jamais senti discriminé. Grâce à mon éducation familiale et à mes professeurs qui m'ont donné le sens de l'effort et du mérite, j'ai pu me hisser de mon humble collège en zone difficile jusqu'à l'agrégation et au doctorat de philosophie. Me suis-je plus battu qu'un autre? Non. Je me suis acharné au travail comme tant d'autres élèves et étudiants de toutes les origines, et j'ai lutté avec les armes que la France m'a données, à commencer par celles de l'École laïque et républicaine.

 

Finissons-en avec le dénigrement de notre pays. Il faut dire aussi que les musulmans de France jouissent ici d'une égalité de droits et de chances réelle. Il y a en France des milliers d'enfants de l'immigration, récente ou ancienne, qui sont diplômés, professeurs, avocats, patrons de PME, artisans, médecins, artistes, qui ont réussi leur vie professionnelle grâce à leur propre choix de l'effort et du travail, au lieu de la pleurnicherie victimaire! Les musulmans doivent se représenter la France comme une chance pour l'islam. Elle leur permet notamment de pratiquer leur foi librement grâce à la laïcité. Celle-ci n'est pas liberticide. Elle garantit au contraire les mêmes droits à toutes les convictions et toutes les croyances. On ne peut certainement pas dire que le sort des minorités soit aussi enviable dans les pays musulmans.

Dans votre livre vous affirmez également que la question de l'intégration ne concerne pas seulement les musulmans. Qu'entendez-vous par-là?

Nous avons tous besoin d'intégration car nous sommes tous victimes de désintégration. L'intégration ne concerne pas seulement les immigrés. Que reste-t-il de commun entre un jeune enraciné dans un terroir et gamin de Montfermeil? De même les urbains des grandes métropoles vivent-ils dans le même monde que les petits blancs prolétarisés de la diagonale du vide? La France est en situation de poly-fractures sociales et culturelles. Dans ce contexte, nous avons besoin d'un projet, d'un élan, d'un sentiment d'appartenance collective. Nos valeurs -dignité de l'être humain, liberté, égalité, fraternité, solidarité, laïcité, mixité- ont besoin d'être réapprises par notre société tout entière et pas seulement par quelques musulmans radicaux! Nous ne serions d'ailleurs pas si déstabilisés par l'islam radical ou traditionaliste si nous étions plus sûrs de ces valeurs, si elles avaient été assez bien enseignées dans nos écoles et par les familles -non musulmanes et musulmanes!

 

Vous évoquez également la crise de spiritualité de l'Occident …

C'est mon cœur de réflexion. La crise de l'Occident et de l'islam fonctionnent en miroir dont le point de convergence est la crise de la spiritualité. D'un côté, on a un sacré fossilisé qui n'arrive plus à se régénérer et qui étouffe. C'est la tragédie de l'islam qui fonctionne par stéréotype: le voile, le hallal, l'islam réduit à des codes. Cette pauvreté spirituelle confine à l'indigence. C'est ce qu'Olivier Roy appelle «la sainte ignorance»: une religiosité binaire standard et stéréotypée. En face, l'Occident matérialiste n'a toujours pas réussi à intégrer ses racines religieuses dans la modernité. Quid de la morale évangélique, de l'aspiration à la transcendance. Il y a deux mondes qui développent une hostilité d'autant plus importante qu'ils se renvoient l'image mutuelle d'une déshérence et d'une dégénérescence du rapport au sacré. J'insiste sur l'idée qu'il est temps que les deux milieux réfléchissent ensemble à redonner à l'existence humaine une renaissance spirituelle qui se nourrisse de tous les héritages au lieu de les ignorer où de les reproduire mécaniquement.

Le Figaro.fr

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Amour du rien...

22 Février 2015, 07:35am

Publié par Grégoire.

Amour du rien...

... et COLERE envers les bien-pensants !

 

Chez les disciples du Christ, il y a ce temps de gratuité, dit couramment du "carême". 40 jours au désert. Sans rien. Sans support. Pour bruler nos idées, nos certitudes, nos fausses idoles, nos représentations imaginatives de Dieu, notre bonne conscience, nos jugements sur nous-mêmes et nos projets idéaux sur le réel. 40 jours pour bruler toutes racines d'intégrismes en nous, de raideurs spirituelles, de non-mendicité, pour que notre coeur se ramollisse...

40 jours pour aimer nos fragilités, notre petitesse existentielle, nos  faiblesses humaines, nos médiocrités, nos échecs, nos félures... et avec joie, avec confiance. Sans regret. Doucement. Lentement. Et même leurs sourire.

Rien de pire que les soi-disants "croyants", qui "savent", défenseurs des principes, raides dans leurs bottes... qui ont identifiés la parole  de feu du Christ à une morale toute faite, à un fils de bonne famille, à des évidences qui ne réclameraient aucune interrogation, à une liturgie, des rites, du latin, à une manière de communier, à des traditions qui ne sont que des actes répétés matériellement, moisis et poussièreux...

Tout ces faux-Dieu viennent rassurer nos angoisses, et, en remplacement de 'Celui' qui nous échappe toujours -"c'est d'ailleurs insuppôrtable, pour quî nous prend-il" me disait une paroisienne bien comme il faut- ... lui qui ne peut-être que "le cherché", celui qu'on ne peut qu'attendre, mendier dans nos incapacités d'aimer, de patîr et d'empathies, de compassion envers ce qui est blessé et petit.

Car Lui est 'hors champs'. On ne le voit pas. On ne l'entend pas. Il ne manifeste pas. Ne proteste pas. N'accuse pas. Ne défile pas en chasuble ou en soutane. Il est un errant. Il est là ou personne ne veut aller. Au bord de la mer, ou dans les squares avec les alcooliques et les fatigués de la vie. Et toujours Il a disparu sans laisser d'autres traces que les brêches qu'il a ouvertes en chacun...

On a voulu que 'Dieu' -ou l'idée qu'on s'en fait- régente toute la vie, et surtout la vie des autres, comme si le bonheur ou la vie humaine était lié à des règles préprogrammées, une "volonté divine" qui s'imposerait de l'extérieur... Imbécilité crasse que ces cerveaux rigidifiés et stratifiés ! J'exècre les faux-croyants -de quelques croyances qu'ils soient- qui prétendent posseder la vérité, la lumière, qui identifient ce qu'ils ont compris, leur croyance névrotique, leurs dévotions angoissés et le réel. "Pas de race plus inhumaine sous le soleil que ceux qui se croient dans le camp du bien"! Et, là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.

40 jours pour brûler le plus grand obstacle à la vie, l'ubris -l'orgueil spirituel, la vanité religieuse- nos idées arrêtées, et choisir le chemin de la Sagesse: "je ne sais qu'une seule chose c'est que je ne sais pas!" La pauvreté en esprit, coeur de l'évangile, voie mystique universelle, seule possibilité pour  rajeunir chaque jour, et continuer de s'émerveiller... Seulement, la grande douleur des pauvres c'est que personne ne veut de leur amitié... Le pauvre meurt de ne pouvoir donner, partager... Il n'a rien à lui... N'est-ce pas la condition de Celui qu'on ne peut nommer, un vagabond, un va-nu pied, né dans une crêche, mort comme rebut du peuple, quelqu'un qui séduit la foule et l'entraine loin de 'Dieu'...? 

"on ne rencontrer Dieu que pour lui-même, pas pour quelque chose, une gloire, un honneur (lié à un résultat efficace), un truc qui nous met au-dessus des autres. Il est le mendiant, le très-bas, celui qui est inutile, qui ne rétablit rien, qui se fait agneau, bouc émissaire, rejeté des hommes... Qui veut de ce Dieu là?" disait François, pécheur et pape !

40 jours pour tout abandonner de nos idées dégoulinantes, sucrées, grasses, bourgeoises, prudentes, raisonnables, trop bien faites, trop comme il faut... et être conduit vers là où on on ne sait pas, pour laisser l'Esprit nous faire naitre encore et encore à la Vie, laisser la Source de tout nous prendre et nous élargir, détruire nos schèmes, réchauffer nos froideurs, agrandir notre coeur, nous pénetrer à travers nos bienheureuses félures... en choississant constamment d'être des enfants qui viennent de naitre. Ce que nous sommes, n'est-ce pas...?

fr Grégoire.

PS: il va de soi que nous avons tous en nous des bribes de "bien-pensances" et que cette critique -de fait, moins virulente que celle de l'Evangile- dit ce que j'essaye de combattre d'abord en moi.

Mais... cette attitude est présente et visible de manière très forte chez tout les Ayatollah qui sacralisent des moyens ou leurs idées et veulent les imposer à tous: de Daech à Civitas, de la bonne droite catho formelle qui vénère l'ordre... aux intégristes d'une laïcité qui nient toute transcendance et toute autorité, des talibans du capitalisme sauvage aux interventionistes de tout bord qui nient la personne pour restaurer Le Sacro-saint "bien commun", la défense des 'valeurs'... Toute personne est un absolu, seule cela est sacré et à 'défendre' !

Well, l'idéologie commence quand on absolutise un moyen ou une idée, surtout quand elle est religieuse... C'est LA source de tout nos maux. L'adoration d'une idée, d'un rite, d'un projet de société. Derrière, c'est juste l'adoration de soi. C'est pervertir l'amour -ce qu'est Dieu- dans un narcissisme religieux... 

Tout les mystiques que je connais à ce jour disent que l'obstacle majeur à l'oeuvre de L'Esprit Divin en nous sont nos richesses spirituelles, acquises ou comprises...

 

 

" On est un peu comme ça quand on est amoureux. On vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n'être rien.

Ma vie ne vient à moi qu'en mon absence. Dans la clarté d'une pensée indifférente à mes pensées. Dans la pureté d'un regard indifférent à mes désirs. Ma vie fleurit loin de moi, à l'école buissonière. Je m'en sépare en allant dans le monde. Je la rejoins en contemplant le ciel. Le ciel matériel, peint en bleu et en or... Les lumières qui y traînent sont des lettres d'amour. Un amour sans appartenance. Sans avidité. Un amour qui ne vous demande rien - sinon d'être là. Qui vous donne l'éternel, en passant.

Pourquoi faudrait-il un sens à nos jours ? Pour les sauver ? Mais ils n'ont pas besoin de l'être. Il n'y a pas de perte dans nos vies, puisque nos vies sont perdues d'avance, puisqu'elles passent un peu plus, chaque seconde.

Sans doute l'avez-vous remarqué : notre attente - d'un amour, d'un printemps, d'un repos - est toujours comblée par surprise. Comme si ce que nous espérions était toujours inespéré. Comme si la vraie formule d'attendre était celle-ci : ne rien prévoir, sinon l'imprévisible. Ne rien attendre, sinon l'inattendu.

Reste l'amour qui nous enlève de tout, sans nous sauver de rien. La solitude est en nous comme une lame, profondément enfoncée dans les chairs. On ne pourrait nous l'enlever sans nous tuer aussitôt. L'amour ne révoque pas la solitude. Il la parfait. Il lui ouvre tout l'espace pour brûler. L'amour n'est rien de plus que cette brûlure, comme au blanc d'une flamme. Une éclaircie dans le sang. Une lumière dans le souffle. Rien de plus. Et pourtant il me semble que tout une vie serait légère, penchée sur ce rien. Légère, limpide : l'amour n'assombrit pas ce qu'il aime. Il ne l'assombrit pas parce qu'il ne cherche pas à le prendre. Il le touche sans le prendre. Il le laisse aller et venir. Il le regarde s'éloigner, d'un pas si fin qu'on ne l'entend pas mourir : éloge du peu, louange du faible. L'amour s'en vient, l'amour s'en va. Toujours à son heure, jamais à la vôtre."

Christian Bobin, Eloge du rien.

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Le deuil de l'idéologie de l'amour...

21 Février 2015, 07:26am

Publié par Fr Greg.

Le deuil de l'idéologie de l'amour...

"Croyez vous en un Dieu qui se laisse vider de sa toute-puissance pour vivre et porter l'homme abandonné sur une croix? 

Votre foi au Christ, est-elle acceptation d'une perte vécue comme irrémédiable? 
Votre amour pour Jésus est-il acceptation d'être un amour défaillant, infidèle, mort, déçu, incapable...? 
Consentez vous à perdre l'assurance de vivre dans un amour absolu, parfait et jamais défaillant? 
N'être rien. (comment une ombre serait-elle aimée?)
Ne rien comprendre. (comment croire en un Dieu-amour aussi fantasque?)
Ne rien valoir. (comment une nullité pourrait-elle aimer?)
S'avouer vaincu. 
Céder le terrain sans m'épuiser à remplir le vide."
 
Lytta Basset, La fermeture à l'amour.
 
 
La théologie aujourd'hui court le risque d'être assimilée à un champ de recherches purement académique, et de spécialistes...
 
Lytta Basset propose à la théologie de relever le défi pratique que représente la fermeture à l'amour. Il s'agit d'abord de consentir à une déconstruction de l'idéologie de l'amour, en effet, on nous prêche "d'aimer sans retour, d'aimer de toutes nos forces, d'une manière telle que l'amour devient un projet, une idéologie destructrice, désespérante... bref, le commandement de l'amour est devenu une super morale stoïcienne, du "il faut que, y'a qu'a faut qu'on..." 
 
De quelle manière peut-on sortir de cette fausse réthorique et faire connaître l'accès à la source inconnaissable de l'amour ?

Trois prédications sur le même thème prolongent son propos.
G.

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La gentillesse exclut !

20 Février 2015, 07:14am

Publié par Fr Greg.

La gentillesse exclut !

 

"Cette société que l’on dit molle, éteinte, consensuelle, est en guerre. Elle est en guerre contre les plus faibles et donc contre le meilleur d’elle-même. Cette guerre est menée contre les pauvres, les enfants, les amoureux, les femmes, les vieillards.

Le discours sur l’exclusion participe de cette guerre, par sa gentillesse qui est le contraire de la bonté.

La gentillesse est une des premières vertus du commerce, une des règles de base dans la représentation : pour gagner le portefeuille, calmer les cœurs, flatter les enfants et les chiens et tout ce qui passe à portée de mains. La bonté est l’inverse de cette politique là. On n’y vend rien, on n’y achète rien. On apprend à y nommer ce qui est réel dans cette vie et à résister au nom de cette chose réelle.

On n’y parle pas de SDF, on y parle de pauvres - et mieux encore : on ne parle pas des pauvres en général, on n’est pas dans l’attendrissement sociologique des catégories. On parle de celui-ci, puis de celui-là, puis de cet autre encore.

Ce qui est « exclu » de nos sociétés, c’est ce qui en est le centre, le meilleur : le rire des enfants, le songe des amants, la patience des misérables, le génie des mères. 

Parler d’exclus c’est donc se tromper de mot. Quand ce qui est exclu est au centre, au cœur, alors il ne faut pas parler d’exclusion, terme bien trop flou pour décrire un cœur qui a cessé de battre. Il ne s’agit pas d’inclure les pauvres dans une société morte, il s’agit de faire revenir le sang dans le tout de cette société.

Il faut un « traitement » non seulement « social » mais politique et spirituel : quelque chose entre résurrection et insurrection."

Christian Bobin. interview.

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Enterrement de 1ere classe...

19 Février 2015, 07:09am

Publié par Fr Greg.

Enterrement de 1ere classe...

Le Mort recevait pour la dernière fois en grande cérémonie. Les invités allaient le saluer, l'un après l'autre à l'entrée de sa maison et revenaient attendre dans le jardin brumeux qu'il sortît devant eux pour aller à la messe. C'étaient pour la plupart des gens considérables, comme l'avait été le Mort, et ils formaient, dans les allées, des groupes distingués que les autres gens du commun regardaient à distance: manteaux et pardessus de la meilleure coupe, fourrures de prix, chapeaux «chic», chaussures fines, uniformes haut gradés, galons d'or, rubans, rosettes... On se nommait à voix basse le député, le conseiller général, le colonel, le directeur de la Banque, le grand industriel, le grand chirurgien, toute la haute société en grande tenue.

Parfois quelque personnage toussait, éternuait, se mouchait discrètement. Il faisait un froid patient et morne. Les faces étaient blêmes, jaunes, rouges, violacées. Chacun, sous son bel habit, avait apporté et dissimulait bravement son infirmité ou sa maladie. Sous le pardessus décoré, il y avait une cystite, sous le manteau d'astrakan, un eczéma secret. Les toquets de velours, les feutres de prix coiffaient une anémie cérébrale, ou une surdité, ou une sclérose. Là voisinaient, sans se le dire, les rhumatismes, la gravelle, une hernie, deux ou trois asthmes, quelque vilain petit ulcère, un cancer naissant, un poumon gâté, une artère prête à se rompre, toute une assemblée de tout jeunes ou plus avancés commencements de morts, mais aucun ne trahissait sa présence par le moindre signe et les habits et visages de cérémonie se comportaient sur eux avec une suprême correction, en habits et visages de gens importants qui n'ont jamais entendu ni laissé parler - non jamais, vraiment ! - de déchéances humaines.

Importants, ces gens causaient. Ils parlaient d'autres choses, leurs choses importantes. Il se fit un silence. Le Mort sortait.

Lui aussi avait grand air et tenait soigneusement enfermées sa silencieuse immondice et la dégradation totale de sa chair. Avec son magnifique cercueil neuf et reluisant, ses draperies de velours, ses broderies d'argent, il se présentait avec une extrême dignité au milieu des serviteurs galonnés qui s'empressaient autour de lui et le mettaient en voiture.

Quand ils l'eurent tout couvert de fleurs, entre ses amis décorés, majestueusement, il partit. Et derrière lui, en grande tenue, d'un pas cérémonieux et grave, toutes les maladies et décrépitudes suivirent.

Marie Noel, « Notes intimes »

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Eloge de la fragilité

18 Février 2015, 20:53pm

Publié par Grégoire.

Eloge de la fragilité

Si vous voulez « réussir » dans la vie, n'hésitez pas à montrer vos failles ! Dieu lui-même est fragile, et c'est là sa grandeur. Voilà le leitmotiv de ce livre étonnant qui invite à rencontrer Dieu au journal télévisé, dans un roman, une B.D., un poème ou un fait divers. Agnostiques, croyants ou non-croyants trouveront dans ces courts récits une approche nouvelle, très libre et personnelle des évangiles. Les soixante-quatre histoires que Gabriel Ringlet nous offre ici nous invitent à porter un autre regard sur cette précarité essentielle qui nous rend vivants. On regarde l'évangile autrement, on se sent rejoint dans sa propre blessure et on ose enfin se montrer à soi-même et aux autres dans sa fragilité. 

 

" Heureux les allumeurs de réverbères, les ramasseurs de coquillages, vous les tendres, vous les doux, vous les têtus de la douceur, vous faites reculer l’intégrisme. Heureux vous les pas tout propres, les pas tout blancs.

Pas les moralisants, pas les interdisants. Les brûlants, les désirants…

Malheureux vous les desséchés, les amidonnés, les faux inspirés.."

Gabriel Ringlet, Eloge de la fragilité

 

 

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Joie pure

18 Février 2015, 07:37am

Publié par Fr Greg.

Joie pure

" La fatigue est en nous comme une pierre. Si nous pouvions l’enlever d’un seul geste, nous découvririons ce qui est dessous, et que c’est le paradis.

 

Qui sait nous donner une joie aussi pure que celle prodiguée par la vue d’un petit nuage blanc dans le ciel bleu ?

 

Le vent heurte un feuillage de la même façon que la parole d’amour touche le visage de l’amoureuse, provoquant même grâce d’abandon, même petite fièvre radieuse. Le vent et la parole d’amour disent la même chose.

 

L’homme du sérieux est un des plus puérils qui soient. Ils se penchent sur sa vie comme l’écolier sur sa copie. Il s’applique et se scandalise de l’indulgence du maître pour les mauvais élèves qui savent que la vie est parfois grave, souvent légère – jamais sérieuse.

 

Tu ne vas quand même passer ta vie dans l’adoration d’un brin d’herbe me disait celui qui passait sa vie dans l’adoration du monde où rien ne pousse, pas même un brin d’herbe. "

 

 Christian Bobin, l’éloignement du monde.

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Attente...

17 Février 2015, 07:21am

Publié par Fr Greg.

Attente...

 

Quand je ne te vois pas, le temps m'accable, et l'heure 
A je ne sais quel poids impossible à porter. 
Je sens languir mon cœur, qui cherche à me quitter, 
Et ma tête se penche, et je souffre et je pleure.

Quand ta voix saisissante atteint mon souvenir, 
Je tressaille, j'écoute… et j'espère immobile ; 
Et l'on dirait que Dieu touche un roseau débile ; 
Et moi, tout moi répond : Dieu ! faites-le venir !

Quand sur tes traits charmants j'arrête ma pensée, 
Tous mes traits sont empreints de crainte et de bonheur ; 
J'ai froid dans mes cheveux ; ma vie est oppressée, 
Et ton nom, tout à coup, s'échappe de mon cœur.

Quand c'est toi-même, enfin ! quand j'ai cessé d'attendre, 
Tremblante, je me sauve en te tendant les bras : 
Je n'ose te parler, et j'ai peur de t'entendre ; 
Mais tu cherches mon âme, et toi seul l'obtiendras !

Suis-je une sœur tardive à tes vœux accordée ? 
Es-tu l'ombre promise à mes timides pas ? 
Mais je me sens frémir : moi, ta sœur ! quelle idée ! 
Toi, mon frère !… ô terreur ! Dis que tu ne l'es pas !
 


Marceline Desbordes Valmore, «  L’aurore en fuite »

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Ils ignoraient....

16 Février 2015, 07:17am

Publié par Fr Greg.

Ils ignoraient....

Ils ignoraient
Que la beauté de l’homme est plus grande que l’homme

Ils vivaient pour penser ils pensaient pour se taire
Ils vivaient pour mourir ils étaient inutiles
Ils recouvraient leur innocence dans la mort

Ils avaient mis en ordre
Sous le nom de richesse
Leur misère leur bien-aimée

Ils mâchonnaient des fleurs et des sourires
Ils ne trouvaient de cœur qu’au bout de leur fusil

Ils ne comprenaient pas les injures des pauvres
Des pauvres sans soucis demain

Des rêves sans soleil les rendaient éternels
Mais pour que le nuage se changeât en boue
Ils descendaient ils ne faisaient plus tête au ciel

Toute leur nuit leur mort leur belle ombre misère
Misère pour les autres

Nous oublierons ces ennemis indifférents
Une foule bientôt
Répétera la claire flamme à voix très douce
La flamme pour nous deux pour nous seuls patience
Pour nous deux en tout lieu le baiser des vivants.

Paul Eluard

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C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction

15 Février 2015, 11:57am

Publié par Fr Greg.

C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction

" L’ombre d’un oiseau m’est apparue il y a dix ans, en devanture du magasin d’un encadreur : un détail dans un tableau, un oiseau d’encre de Chine. Son envol tout de grâce et de nerfs a arrêté mes pas un jour comme celui-ci, un jour d’automne. Je suis immédiatement tombé amoureux de sa puissance d’arrachement et de la grande ouverture de ses ailes. Je suis entré chez l’encadreur, j’ai acheté le tableau. Chez moi je l’ai laissé au ras du sol, appuyé sur une pile de livres. Je n’ai jamais su mettre quelque chose sur un mur. Depuis que je suis dans cet appartement, même si dix ans ont passé, j’ai l’impression que je peux être appelé à en partir du jour au lendemain, alors à quoi bon s’installer ? J’ai gardé le papier peint que j’ai trouvé en entrant, un papier affreux, même dans les salles d’attente des dentistes on n’en voit plus comme ça, je l’ai laissé pour la même raison de négligence, pour cette gaieté de vivre comme si mourir devait être demain. La vie durable, la vie avec plan de carrière et traites sur vingt ans, je n’y crois pas. Je ne crois qu’à son contraire — l’éternité. Ce papier peint est donc seul, sans rien dessus, on dirait des taches de café sur le mur, passagèrement là depuis dix ans. Les adolescents sont les personnes qui mettent le plus de choses sur les murs. Des photos et des mots. C’est que l’adolescence est un temps où on est sans visage clair. L’ancien visage princier d’enfance est fané, du moins on croit qu’il est fané et ça revient au même. Le nouveau visage, celui de l’homme ou de la femme qu’on sera, n’est pas encore disponible, et on n’est pas sûr d’en vouloir. Alors on cherche au dehors dans les revues, dans les photos d’acteurs, de chanteurs ou de sportifs, on essaie des visages comme on essaie des vêtements, aucun ne va, tant pis, on recommence, on déchire, on découpe, on finira bien par trouver. C’est une recherche qui prend un temps fou. C’est une recherche qui connaît de longs temps de repos. Un jour on quitte les parents, ou l’argent vient et on est adulte — c’est-à-dire on imite les adultes, ce qui fait qu’on en devient un. On ne colle plus d’affiches ni de phrases sur un mur, on accroche quelques reproductions de peintures. On croit ne plus chercher un visage, on le cherche encore sans savoir : quand on lit Shakespeare ou quand on contemple une couleur dans le ciel, c’est toujours avec l’espérance d’y trouver notre vrai visage. Quand on tombe amoureux c’est pareil, sauf que là on est au plus près de découvrir enfin la pureté de nos traits, là, sur le visage d’un autre. Ce qui nous incite à chercher c’est l’espérance et elle est inépuisable, même chez le plus désespéré des hommes. Personne ne peut vivre une seconde sans espérer. Les philosophes qui prétendent le contraire, qui parlent de sagesse et ne font entendre que leur résignation à vivre une vie sans espérance, ces philosophes se mentent et nous mentent. Même celui qui va se pendre, dit Pascal, a l’espérance d’un mieux être : s’il accroche une corde à une poutre c’est parce que la pendaison est soudain devenue l’unique figure du bonheur. Celui qui médite de se pendre a la croyance qu’il va ainsi respirer mieux et il espère encore : l’espérance, dans l’âme, est au principe de la respiration comme de la nourriture. L’âme a, autant que le corps, besoin de respirer et de manger. La respiration de l’âme c’est la beauté, l’amour, la douceur, le silence, la solitude. La respiration de l’âme c’est la bonté. Et la parole. Dans la prime enfance tout rentre par la bouche. L’enfant en bas âge prend l’air, la parole, le pain, la terre, il prend tout ça avec ses doigts et il colle ses doigts contre sa bouche et il engloutit l’air, le pain, la terre. Et la parole. Il y a une immédiateté charnelle de la parole. Il y a une présence physique de l’âme, donnée par la parole quand elle est vraie."

Christian Bobin, l'épuisement.

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Le Christ a échoué lamentablement...

15 Février 2015, 07:26am

Publié par Fr Greg.

Le Christ a échoué lamentablement...

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Sept visages de l'amour... plus un

14 Février 2015, 19:06pm

Publié par Les trois sagesses

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A quoi sert Dieu ?

14 Février 2015, 07:10am

Publié par Fr Greg.

A quoi sert Dieu ?

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Tout passe...

13 Février 2015, 07:14am

Publié par Fr Greg.

Tout passe...

 

La sensation aiguë de la fuite du temps fut pendant plusieurs mois étranges, la note fondamentale de ma mélancolie. Une inquiétude métaphysique, tout le monde, plus ou moins rarement, plus ou moins consciemment, l'a éprouvée.

L'instant s'envole, le présent nous échappe, la figure de ce monde passe, chacun s'en est attristé au cours de quelque méditation grave, mais le percevoir continuellement de tous ses sens, à la fine pointe de ses nerfs aiguisés par la maladie, entendre fuir le temps, voir s'évanouir l'apparence, perdre terre dans un vertige, ne plus trouver nulle part rIen de solide pour y assurer, y reposer un moment la perpétuelle oscillation d'une intranquillisable épouvante... tel fut ce mal de l'Automne. Et cette noire expérience des ténèbres.

Les choses qui sont n'étaient plus. Je les sentais changer, se défaire, se détruire d'un moment à l'autre... Ces apparences que le commun des hommes tient pour réelles, dès que je les regardais, étaient déjà disparues. L'amitié, la compassion que certains me témoignaient, je les voyais se dissiper comme un jeu de nuages fugitifs du cœur. Je souffrais de leur inconstance, de l'oubli de mes amis, quand leur sympathie parlait encore.

J'ai crié tout haut d'une telle détresse qui m'arrachait la réalité de tout au monde et la sécurité des affections humaines.

Marie Noel,  « Notes intimes »

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Le Christ est un guerrier sans armes...

12 Février 2015, 07:12am

Publié par Fr Greg.

Le Christ est un guerrier sans armes...

 

«Les Évangiles sont un livre si dense que, refermé, il devient son propre lecteur. Sa présence irradiante à nos côtés diffuse une paix profonde. Que contient-il? Rien de plus que le parfait récit d'une vie humaine qui se déploie et qui échoue.

Le Christ, par son échec plus glorieux que toutes les réussites, est ce qui a jamais été vécu de mieux sur terre : une inlassable quête des âmes vivantes, un soleil traversant des épaisseurs de mort. Le spirituel est une guerre et une paix – les deux indissolublement.

Le Christ est un guerrier sans armes. Ce n'est pas un modèle ni un idéal. Les modèles sont décourageants, les idéaux sont des fantômes. C'est un soleil voilé par les nuages de nos ambitions et de nos soucis. Il suffit d'être humain pour entrer dans le royaume dont le Christ est le gardien bienveillant. Ses yeux ont la fièvre des yeux des pauvres. Un soleil qui n'attend que notre regard pour courir toute la vie d'un seul coup. » 

Christian Bobin

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L’homme du désastre

11 Février 2015, 11:05am

Publié par Fr Greg.

L’homme du désastre

 

« Antonin Artaud, c’est l’impossible que vous exigiez. Il vous revenait de droit, du très haut droit de votre naissance sur la terre peinte en or. Vous cherchiez la vie innocente, la vie au sang de neige, et votre voix, pour l’appeler, était celle d’un enfant de cinq ans, perdu sous l’orage. »

C’est ainsi que débute « L’homme du désastre », une longue lettre de Christian Bobin au poète Antonin Artaud.cette lettre sublime est adressée au poète de manière posthume, cet immense auteur décédé à l’âge de 51 ans des suites d’un cancer, cet homme qui aura passé toute une part de sa vie dans des hôpitaux psychiatriques et subissant de terribles électrochocs, cette figure résolument incontournable du surréalisme, même si Breton le jugea très sévèrement dans ses différents manifestes du surréalisme, Christian Bobin, sans jamais perdre le fil de sa lettre, questionne chez Antonin Artaud ce qui, chez lui, rejoint l’universalité de nos conditions : une enfance blessée, l’innocence qui ne peut se maintenir que dans la folie, sous peine de se perdre, et l’angoisse de nos existences, que l’on sait finies, sans pour autant parvenir à ne pas espérer en une part d’éternité qui nous reviendrait.

Avec une intelligence des mots profonde, une écriture qui, même plus de 20 ans après la sortie de « L’homme du désastre », continue à me donner des frissons de plaisir, Christian Bobin nous enjoint, en dépit de la douceur de ses mots, à réagir et à ne pas nous laisser gagner par la lente et inexorable monotonie des jours : la refuser est un combat, que le poète, comme l’artiste, mène, simplement armé de sa plume et d’un encrier.

Car seuls les mots, comme les grandes œuvres, ont cette capacité à nous montrer, fugacement, que l’éternité existe, à nous donner cette certitude que nous ne mourrons jamais vraiment, et que le désastre de nos vies peut aussi devenir une source de joie et de sérénité, à condition de vouer sa vie, son énergie, à poser les mots qui nous parleront de lui, même lorsque nous ne serons plus.

Une des premières grandes œuvres de Christian Bobin, publiée en 1986, et qui est, une des plus belles et certainement une des plus urgentes.

"Nous préférons toujours la vie restreinte, la vie tempérée, à ce trait de foudre, à cette intelligence plus rapide que la lumière. Toujours nous préférons ne pas savoir, vivre à côté de notre vie. Elle est là. Elle est sous le buisson ardent, on ne s'en approche pas. Il faut l'imprévu d'un amour ou d'une lecture pour que nous allions y voir. Il faut que cette chose-la vie commune, magnifiée-s'empare de nous par surprise, par erreur presque, par défaut. Il faut que la vie nous prenne comme un voyou, par terreur par surprise. Sous l'effet d'une terreur de l'amour ou de l'enfance."

Christian Bobin, L'homme du désastre.

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Il est temps de se révolter...

11 Février 2015, 10:29am

Publié par Fr Greg.

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