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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'art première disposition à la Sagesse

31 Mai 2014, 08:35am

Publié par Fr Greg.

L'art première disposition à la Sagesse

Il faut une certaine gratuité pour découvrir le sens de la sagesse. N'est-ce pas le premier lieu où l'art apprend quelque chose à l'homme ? L'art, qui dans sa fine pointe dépasse le devenir du travail, ne peut être perçu dans sa qualité que si nous avons un certain sens de la gratuité. Dans un monde quantitatif, l'art rappelle à l'homme qu'il doit s'arrêter pour connaître quelque chose gratuitement : il maintient en effet dans son cœur et dans son intelligence un dépassement de la quantité et de l'efficacité. L'art contribue donc à éveiller dans le cœur de l'homme le sens de la recherche de la sagesse, parce qu'il éduque le sens de la gratuité.

 

L’art et les nostalgies de l'homme

 

Mais la signification profonde de l'art pour l'homme ne s'arrête pas là. En effet, certaines grandes expériences sont pour l'homme le lieu d'un appel à un absolu. Cet appel est au cœur de la vie de l'homme dans ce qu'il a de plus humain et de plus spirituel. C'est une quête, un cri, un appel connaturel à l'homme. Et cela est au point de départ de la recherche de la sagesse.

 

En tant qu'il reste vécu dans une nostalgie, l'absolu que l'homme cherche demeure inconnu : la nostalgie par elle-même n'est pas la sagesse, car elle demeure indéterminée. Mais la sagesse philosophique pourra éclairer, et par là assumer les nostalgies qui habitent le cœur de l'homme et qui s'enracinent dans son expérience et dans sa vie. En effet, elle précisera qu'il existe une Réalité première, un Etre premier que les traditions religieuses appellent Dieu, le Créateur, et pourra préciser la destinée de la personne au-delà de la mort, en s'interrogeant sur le problème de l'immortalité de l'âme humaine. Dans cette quête de la sagesse, le rôle majeur de l'art n'est-il pas d'apporter la découverte d'un premier absolu en quelque sorte, une première réponse à cet appel, à la nostalgie d'absolu qui habite le cœur de l'homme ? Autrement dit, la signification profonde, vitale, de l'art, n'est-elle pas d'être pour l'homme la première explication de cet absolu qu'il cherche à travers toutes ses expériences ? En effet, l'art dans ce qu'il a de grand relève de l'intelligence. Il a donc une noblesse particulière, plus grande que celle des nostalgies qui peuvent se dégrader en demeurant dans la subjectivité de l'imaginaire ou de l'affectivité passionnelle. De fait, l'art « fixe » quelque chose à l'intérieur de ces nostalgies : une détermination, une cause exemplaire reposant sur la qualité, capable de saisir, d'assumer et d'ordonner les déterminations éphémères de l'infini intentionnel de la nostalgie. Dans l'art, par conséquent, les nostalgies trouvent une première réponse, en quelque sorte un haut-plateau, ou un regard prophétique qui annonce le lever du soleil. L'artiste capte les nostalgies de l'homme et réalise à partir d'elles quelque chose de grand : son œuvre. L'homme, dans sa grandeur d'artiste, se dépasse dans son oeuvre, qui concrétise et par là donne à voir la grandeur et la profondeur de son désir. Cependant, l'œuvre d'art, parce qu’elle est le résultat du travail et demeure liée à la matière, ne peut finaliser n satisfaire totalement l'homme dans sa quête de l'absolu.

MD Goutièrre, art et Sagesse.

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Pourquoi Jérusalem ?

30 Mai 2014, 07:31am

Publié par Fr Greg.

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Estas Tonne

29 Mai 2014, 06:07am

Publié par Fr Greg.

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Rencontres d'une vie

28 Mai 2014, 07:00am

Publié par Fr Greg.

Rencontres d'une vie

 

"Par un mystère, impossible à élucider, ce sont précisément toutes les rencontres d’une vie qui nous font peu à peu advenir. Chaque rencontre me livre d’une manière, tantôt une lettre, tantôt un mot, tantôt une virgule, un blanc qui, peu à peu, mis bout à bout vont composer le libellé d’un message à moi seul adressé.

Ou mieux encore : chaque rencontre ardente détient une pièce biscornue du puzzle qui finira par me composer une vie et qui, avec la multiplication des pièces disposées, va lentement, dans un dégradé de couleurs, laisser apparaître les grands contours, les grands thèmes de ma destinée. Et ce sont les autres qui me livrent – souvent à leur insu – la clef de mon énigme.

Dans chaque rencontre se révèle un aspect de mon être, un visage secret nage à ma rencontre dans l’eau du miroir. Les rencontres me remettent en mémoire une modalité d’être, une totalité oubliée. Elles me cherchent, me trouvent sous les masques. Souvent elles me délivrent.

Quand je dis « rencontre ardente », je pense à toute la gamme possible de relation entre deux êtres, à toutes les modulations existantes dont celle particulière d’amants ne constitue que l’inflexion extrême."

Christiane Singer

 

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Le petit Nathan de Brito

27 Mai 2014, 07:14am

Publié par Fr Greg.

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ELEGIES JOURS D'ETE

26 Mai 2014, 09:48am

Publié par Fr Greg.

ELEGIES JOURS D'ETE

Ma sœur m’aimait en mère ; elle m’apprit à lire ;
ce qu' elle y mit d' ardeur ne saurait se décrire.
Mais l’enfant ne sait pas qu’apprendre, c’est courir,
et qu' on lui donne, assis, le monde à parcourir.
Voir ! Voir ! L’enfant veut voir. Les doux bruits de la rue,
Albertine charmante à la vitre apparue,
élevant ses bouquets, ses volants, et, là-bas,
les jeux qui m' attendaient et ne commençaient pas ;
et le livre avait tort ! Tous les livres du monde
ne valaient pas un chant de la lointaine ronde
où mon âme sans moi tournait de main en main,
quand ma sœur avait dit : " tu danseras demain. "
demain, c’était jamais. Ma jeune providence,
nouant d' un fil prudent les ailes de la danse,
me répétait en vain toute grave et tout bas :
" vois donc ! Je suis heureuse, et je ne danse pas. "
j' aimais tant les anges glissant au soleil !
Ce flot sans mélanges d' amour sans pareil,
étude vivante d' avenirs en fleurs,
école savante, savante au bonheur !
Pour regarder de près ces aurores nouvelles,
mes six ans curieux battaient toutes leurs ailes.
Marchant sur l' alphabet rangé sur mes genoux,
la mouche en bourdonnant me disait : " venez-vous ? ... "
et mon nom qui tintait dans l' air ardent de joie,
les pigeons sans liens sous leur robe de soie,
mollement envolés de maison en maison,
dont le fluide essor entraînait ma raison ;
les arbres, hors des murs poussant leurs têtes vertes ;
jusqu' au fond des jardins les demeures ouvertes ;
le rire de l' été sonnant de toutes parts,
et le congé, sans livre ! Errant aux vieux remparts :
tout combattait ma soeur à l' aiguille attachée,
tout passait en chantant sous ma tête penchée,
tout m' enlevait, boudeuse et riante à la fois,
et l' alphabet toujours s' endormait dans ma voix.
Oui ! L' enfance est poète. Assise ou turbulente,
elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu :
l' oiseau qui jette au loin sa musique volante
lui chante une lettre de Dieu !
Esprit qui passe, ouvrant ton aile souple et forte
au souffle impérieux qui l' enivre et l' emporte,
d' où vient qu' à ton beau rêve, où se miraient les cieux,
je sens fondre une larme en un coin de mes yeux ?
C' est qu' aux flots de lait pur que me versait ma mère
ne se mêlait alors pas une goutte amère ;
c' est qu' on baisait l' enfant qui criait : " tout pour moi ! "
c' est qu' on lui répondait encore : " oui ! Tout pour toi !
Veux-tu le monde aussi ? Tu l' auras, ma jeune âme. "
hélas ! Qu' avons-nous eu ? Belle espérance ! ô femme !
ô toi qui m' as trompée avec tes blonds cheveux,
tes chants de rossignol et tes placides jeux !
Ma soeur, ces jours d' été nous les courions ensemble,
je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble,
je t' aime du bonheur que tu tenais de moi !
Et mes soleils d' alors se rallument sur toi !
Mais j' épelais enfin : l' esprit et la lumière,
éclairaient par degrés la page, la première
d' un beau livre, terni sous mes doigts, sous mes pleurs,
où la bible aux enfants ouvre toutes ses fleurs.
Pourtant c’est par le cœur, cette bible vivante,
que je compris bientôt qu' on me faisait savante.
Dieu ! Le jour n’entre-t-il dans notre entendement
que trempé pour jamais d’un triste sentiment ?
Un frêle enfant manquait aux genoux de ma mère.
Il s’était comme enfui par une bise amère !
Et, disparu du rang de ses petits amis,
au berceau blanc, le soir, il ne fut pas remis.
Ce vague souvenir sur ma jeune pensée
avait pesé deux ans, et puis m’avait laissée.
Je ne comprenais plus pourquoi, pâle de pleurs,
ma mère vers l' église allait avec ses fleurs.
L’église, en ce temps-là, des vertes sépultures,
se composait encore de sévères ceintures,
et, versant sur les morts ses longs hymnes fervents,
au rendez-vous de tous appelait les vivants.
C’était beau d’enfermer dans une même enceinte,
la poussière animée et la poussière éteinte ;
c' était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,
de respirer son père en visitant son Dieu.
J' y pense : un jour de tiède et pâle automne,
après le mois qui consume et qui tonne,
près de ma sœur et ma main dans sa main,
de Notre-Dame ayant pris le chemin
tout sinueux, planté de croix fleuries,
où se mouraient des couronnes flétries,
je regardais avec saisissement
ce que ma sœur saluait tristement.
La lune large avant la nuit levée,
comme une lampe avant l' heure éprouvée,
d' un reflet rouge enluminait les croix,
l' église blanche et tous ces lits étroits ;
puis, dans les coins, le chardon solitaire
éparpillait ses flocons sur la terre.
Sans deviner ce que c' est que mourir,
devant la mort je n' osai plus courir.
Un ruban gris qui serpentait dans l’herbe,
de résédas nouant l' humide gerbe,
tira mon âme au tertre le plus vert,
sous la madone au flanc sept fois ouvert.
Là, j’épelai notre nom de famille,
et je pâlis, faible petite fille ;
puis, mot à mot : " notre dernier venu
est passé là vers le monde inconnu ! "
cette leçon, aux pieds de Notre-Dame,
mouilla mes yeux et dessilla mon âme.
Je savais lire, et j'appris sous des fleurs
ce qu’une mère aime avec tant de pleurs.
Je savais lire... et je pleurai moi-même.
Merci, ma sœur ! On pleure dès qu'on aime.
Si jeune donc que soit le souvenir,
c' est par un deuil qu' il faut y revenir ?
Mais que j'aime à t'aimer, sœur charmante et sévère,
qui reçus pour nous deux l' instinct qui persévère ;
rayon droit du devoir, humble, ardent et caché,
sur mon aveugle vie à toute heure épanché !
Oh ! Si Dieu m'aime encore, oh ! Si Dieu me remporte,
comme un rêve flottant, sur le seuil de ta porte,
devant mes traits changés si tu fermes tes bras,
je saisirai ta main... tu me reconnaîtras !

Marceline Desbordes-Valmore (1786 - 1859)

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Pourquoi n'est-ce souvent que chez les athées que survivent les vraies questions sur Dieu?

25 Mai 2014, 07:39am

Publié par Fr Greg.

Pourquoi n'est-ce souvent que chez les athées que survivent les vraies questions sur Dieu?

 

«La foi me manque, et je ne pourrais donc jamais être un homme heureux, parce qu’un homme heureux ne peut pas vivre avec la peur que sa vie ne soit qu’une errance insensée vers une mort certaine (…) Je n’ai pas reçu en héritage la fureur cachée du sceptique, le goût du désert cher au rationaliste ou l’ardente innocence de l’athée. Je n’ose dons pas jeter la pierre à la femme qui croit en des choses dont je doute».

 

 Il n’avait que 31 ans, il était à l’apogée de son succès mais, le 4 novembre 1954, il décida de s’ôter la vie. Et peut-être la clé de cette reddition désastreuse était-elle à rechercher justement dans les lignes que nous venons de citer de son livre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Nous parlons ici d’un écrivain suédois «culte», Stig Dagerman, qui éclaire de manière explicite le sens d’un dialogue entre athées et croyants.

 

Certes, s’interroger sur la signification ultime de l’existence ne concerne pas le sceptique sardonique et sarcastique qui ne vise qu’à ridiculiser les assertions religieuses. Par ailleurs, une personne qui s’y entendait pour parler d’athéisme, le philosophe Nietzsche, n’hésitait pas à écrire dans le Crépuscule des idoles (1888) que «ce n’est que si un homme a une foi robuste, qu’il peut s’adonner au luxe du scepticisme». Le rationaliste, enveloppé dans le manteau glorieux de son autosuffisance cognitive, ne veut pas lui non plus courir le risque de s’avancer sur les sentiers de montagne de la sagesse mystique, selon une grammaire nouvelle qui participe du langage de l’amour, qui est bien différent de l’épée de glace de la raison pure, aussi importante soit-elle par ailleurs. Pas plus que ce dialogue n’intéresse l’athée déclaré qui, dans le sillon du zèle ardent du marquis de Sade de la Nouvelle Justine(1797), présente sa poitrine au duel: «Quand l’athéisme voudra des martyrs, qu’il le dise: mon sang est prêt !».

 

La rencontre entre croyants et non-croyants a lieu lorsque l’on laisse derrière soi les apologétiques féroces et les désacralisations dévastantes et qu’on ôte le voile gris de la superficialité et de l’indifférence, qui saborde l’élan profond à la recherche, et que se révèlent en revanche les raisons profondes de l’espérance du croyant et de l’attente de l’agnostique. Voilà pourquoi on a imaginé le «Parvis des Gentils», inauguré à Bologne, dans son antique université, et à Paris à la Sorbonne, à l’Unesco et à l’Académie française. Laissons de côté la dénomination historique qui n’a qu’une fonction symbolique, évoquant l’atrium qui dans le temple de Jérusalem était réservé aux «gentils», les non-juifs en visite à la ville sainte et à son sanctuaire. Arrêtons-nous en revanche sur son aspect thématique, que fait briller Dagerman. L’un des intellectuels juifs les plus ouverts du Ier siècle, Philon d’Alexandrie, artisan d’un dialogue entre le judaïsme et l’hellénisme — c’est-à-dire selon les canons de l’époque, entre les fidèles yahvistes et les païens idolâtres — définissait le sage avec l’adjectif methòrios, c’est-à-dire celui qui est sur la frontière. Il a les pieds plantés dans sa région, mais son regard va au-delà de cette frontière et son oreille écoute les raisons de l’autre.

 

Pour réaliser une telle rencontre, il faut s’armer non d’épées dialectiques, comme dans le duel entre le jésuite et le janséniste dans le film La Voie lactée (1968) de Buñuel, mais de cohérence et de respect : cohérence avec notre propre vision de l’être et de l’existence, sans déformations syncrétistes, débordements fondamentalistes ou approximations propagandistes ; respect pour la vision d’autrui à laquelle il faut réserver de l’attention et qu’il faut aller vérifier. En revanche, l’on est incapable de se trouver sur cette limite entre les deux parvis symboliques du temple de Sion, l’atrium des gentils et celui des israélites, lorsque l’on se retranche uniquement sur la défense de ses propres idoles.

 

Dans L’Adolescent (1875), Dostoïevski, tout en y mettant aussi la passion du croyant, l’identifiait clairement. D’un côté, en effet, il affirmait que «l’homme ne peut pas exister sans s’incliner (…) Il s’inclinera, alors, devant une idole de bois ou d’or, ou de pensée.... ou de dieux sans Dieu». D’autre part, toutefois, il reconnaissait qu’il en est «certains qui sont vraiment sans Dieu, mais ils font davantage peur que les autres, parce qu’ils viennent avec le nom de Dieu sur les lèvres». Voilà la typologie commune à ceux qui ne prennent pas la peine de dialoguer sur cette frontière: ceux qui sont convaincus d’avoir déjà en eux-mêmes toutes les réponses et de devoir uniquement les imposer.

 

Mais cela ne signifie pas que l’on se présente seulement comme des mendiants, privés de toute vérité ou conception de la vie. En me plaçant par cohérence sur le terrain de la croyance auquel j’appartiens, je voudrais uniquement évoquer la richesse que cette région révèle dans ses diverses perspectives conceptuelles. Pensons à la vision anthropologique chrétienne élaborée au cours des siècles, à la recherche sur les thèmes ultimes de la vie, de la mort et de l’au-delà, de la transcendance et de l’histoire, de la morale et de la vérité, du mal et de la douleur, de la personne, de l’amour et de la liberté; pensons aussi à la contribution décisive offerte par la foi aux arts, à la culture et à l’ethos même de l’Occident. Cet immense bagage de savoir et d’histoire, de foi et de vie, d’espérance et d’expérience, de beauté et de culture est placé sur la table commune face au «gentil» qui pourra, à son tour, mettre sur la table sa recherche et ses résultats pour une confrontation.

 

D’une rencontre de ce genre on ne sort jamais indemne, mais enrichi et stimulé. C’est peut-être un peu paradoxal, mais ce qu’écrivait Gesualdo Bufalino dans son livre Il Malpensante(1987) pourrait être vrai: «Ce n’est plus que chez les athées que survit aujourd’hui la passion pour le divin». Une leçon, par conséquent, et un avertissement pour le fidèle enfermé dans ses habitudes, qui s’en remet à des formules dogmatiques, sans y fouiller pour une compréhension intelligente et vitale. Sur l’autre versant, on pourrait imaginer l’épitaphe d’une des tombes de l’Anthologie de Spoon River(1915): «Ci-gît l’athée du village, loquace, querelleur, versé dans les arguments des mécréants. Mais au cours d’une longue maladie, je lus les Upanishad et l’Evangile de Jésus. Et ils allumèrent une flamme d’espérance et d’intuition et de désir que l’Ombre, en me guidant dans les cavernes de l’obscurité, ne put éteindre. Ecoutez-moi, vous qui vivez dans les sens et ne pensez qu’à travers les sens: l’immortalité n’est pas un don mais un accomplissement. Et seul ceux qui accompliront beaucoup d’efforts pourront l’obtenir».

 

Il faut alors affirmer — toujours dans cette perspective et dans le sillage de cette métaphore de la frontière — que la limite, lorsque l’on dialogue, n’est pas un rideau de fer infranchissable. Non seulement parce qu’existe une réalité qui est celle de la «conversion» et nous prenons ici le terme dans sa signification étymologique générale et non dans l’acception religieuse traditionnelle. Mais aussi pour un autre motif. Croyants et non-croyants se trouvent souvent sur l’autre terrain par rapport au terrain de départ: il existe, en effet, comme on dit, des croyants qui croient croire, mais sont en réalité incrédules et, à l’inverse, des non-croyants qui croient ne pas croire, mais leur parcours se déroule à ce moment-là sous le ciel de Dieu. A cet égard, je voudrais seulement suggérer quelques exemples parallèles, bien que distribués entre les deux camps. Partons du croyant et de la composante d’obscurité que la foi comporte, surtout lorsque s’élargit le suaire du silence de Dieu.

 

On peut penser à Abraham et aux trois jours d’ascension du mont Moria, serrant la main de son fils Isaac et conservant dans son cœur l’impératif divin déconcertant du sacrifice (Genèse, 22); ou nous pouvons recourir à l’interrogation déchirante et dévastante de Job; ou encore au cri du Christ lui-même sur la croix «Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné?». Ou bien, pour choisir un emblème moderne, parmi tous les possibles, à la nuit obscure d’un très grand mystique comme saint Jean de la Croix et, plus près de nous, au drame du pasteur Ericsson traversant une crise de la foi, dans le film Les Communiants(1962) d’Ingmar Bergman.

 

Déplaçons-nous maintenant sur l’autre versant, celui de l’athée et de ses oscillations. Son propre élan, dont témoigne par exemple Dagerman que nous avons cité, est déjà un parcours qui approfondit le mystère, au point de prendre la forme d’une prière, comme en témoigne cette invocation d’Alexandre Zinoviev, l’auteur de Les Hauteurs béantes (1976): «Je t’en supplie, mon Dieu, essaie d’exister, au moins un peu, ouvre tes yeux, je t’en supplie! Tu n’auras rien d’autre à faire que suivre ce qui est en train d’advenir: c’est bien peu de chose! Mais, ô Seigneur, efforce-toi de voir, je t’en prie! Vivre sans témoins, quel enfer! C’est pourquoi, en forçant ma voix je crie, je hurle: Mon Père, je t’en supplie et je pleure: Existe!». C’est la même supplication que celle d’un de nos poètes contemporains les plus originaux, Giorgio Caproni (1912-1990): «Dieu de volonté, Dieu tout-puissant, essaie, / (Fais un effort!), à force d’insister, / — tout au moins — d’exister». Il est significatif que le Concile Vatican II ait reconnu que, obéissant aux in-jonctions de sa conscience, le non-croyant aussi peut participer de la résurrection du Christ qui «ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous (…) nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal» (Gaudium et spes, n. 22).

 

En dernière analyse, il n’y a peut-être qu’un seul obstacle à ce dialogue-rencontre, celui de la superficialité qui délave la foi en une vague spiritualité et réduit l’athéisme à une négation banale ou sarcastique. Pour beaucoup, de nos jours, le «Notre Père» se transforme en la caricature qu’en a fait Jacques Prévert: «Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y!». Ou encore, dans la reprise moqueuse que le poète français a fait de la Genèse: «Et Dieu / Surprenant Adam et Eve / leur dit / Continuez je vous en prie / ne vous dérangez pas pour moi / Faites comme si je n’existais pas!». Faire comme si Dieu n’existait pas, et si Deus non daretur, c’est un peu la devise de la société de notre époque: fermé comme il l’est dans le ciel doré de sa transcendance, Dieu — ou son idée — ne doit pas déranger notre conscience, ne doit pas intervenir dans nos affaires, ne doit pas gâcher nos plaisirs et nos succès.

 

Tel est le grand risque qui met en difficulté une recherche réciproque, en enveloppant le croyant d’une mince aura de religiosité, de dévotion, de ritualisme traditionnel, et le non-croyant plongé dans le réalisme pesant des choses, de l’immédiat, de l’intérêt. Comme l’annonçait déjà le prophète Isaïe, l’on se retrouve dans un état d’atonie: «et je regarde: personne! Parmi eux, pas un qui donne un avis, que je puisse interroger et qui réponde!» (41, 28). Le dialogue sert justement à faire pousser la tige des questions mais aussi à faire fleurir la corolle des réponses. Tout au moins de quelques réponses authentiques et profondes.


Gianfranco Ravasi Cardinal

 

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Aimer c'est... tout perdre.

24 Mai 2014, 07:46am

Publié par Fr Greg.

Aimer c'est... tout perdre.

Bien peu de gens savent aimer, parce que bien peu savent tout perdre. Ils pensent que l'amour amène la fin de toutes misères. Ils ont raison de le penser, mais ils ont tort de vivre dans l'éloignement des vraies misères. Là où ils sont, rien ni personne ne viendra. Il leur faudrait d'abord atteindre cette solitude qu'aucun bonheur ne peut corrompre.

Christian Bobin, la femme à venir.

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Amours Chiennes

23 Mai 2014, 06:50am

Publié par Fr Greg.

Amours Chiennes

L'amour humain, passionel, jaloux, tyrannique... Un film grandiose !

 

SYNOPSIS

Une folle poursuite se déroule dans les rues de Mexico. Au volant, Octavio, à ses côtés, son comparse ; tous deux sont menacés de mort. Sur la banquette arrière, il y a Cofi, un chien de combat à l'agonie. Et puis c'est l'accident, point de convergence de la vie de plusieurs personnages aux destins soudain entremêlés. Peu de temps auparavant, Octavio gagnait de grosses sommes d'argent avec Cofi et projetait de s'enfuir avec la belle Susana, épouse de son frère, un minable petit voyou. Ailleurs, Valeria, célèbre mannequin, entretient une liaison avec le directeur d'un magazine, un homme marié. El Chivo, un mystérieux clochard, vit quant à lui entouré de chiens errants...

 

 

LA CRITIQUE

Un triptyque où règne le hasard, comme Kieslowski les aimait. Où les destins des personnages se brisent et ceux déjà brisés reprennent soudain vie. Voici un premier long métrage étonnant, réalisé par un jeune loup venu de la pub (ça ne se sent à aucun moment) et inspiré par un roman de Guillermo Arriaga. Tous les personnages d'Amours chiennes se croisent sans jamais se rencontrer. Mais un accident de voiture, survenu en plein Mexico, et auquel ils ont tous part, les lie entre eux d'une manière indissoluble. Cet accident est le motif central d'un film à la structure éclatée. D'un volet à l'autre du triptyque, on découvre que des points communs plus souterrains rapprochent encore ses protagonistes. Des histoires de famille et de sang. Ainsi, dans le premier épisode, un jeune homme, Octavio, trahit son frère en voulant s'enfuir avec la femme de celui-ci. Tandis que dans le troisième, un homme engage un tueur pour assassiner un associé qui n'est autre que son demi-frère. Dans cette jungle urbaine, le destin des hommes et des bêtes, pareillement dressés pour tuer, se confond cruellement. Ici, ce sont des chiens entraînés pour les combats qui permettent à certains déshérités (tel Octavio avec son « champion », Cofi) de survivre, et dont les aboiements font une terrible bande-son. Là, deux demi-frères qui, sous l'oeil goguenard d'un tueur sans états d'âme, deviennent semblables à des fauves. Attachés par une main, un revolver entre eux, c'est à qui le saisira pour effacer l'autre. Et puis il y a l'épisode central, le plus inquiétant des trois. Dans un bel appartement tout neuf s'installent Valeria et Daniel. Elle, super top model, s'est trouvée là où il ne fallait pas, au moment du fameux accident. La voici en petite voiture (elle a une jambe salement amochée), en compagnie de Daniel, qui a quitté sa femme pour elle. Et de Ritchie, un petit toutou joli. Plusieurs lattes du parquet ont cédé dans le salon. Un trou s'est formé. Ritchie y tombe. Commence alors un long moment de terreur insidieuse. Ni Valeria ni Daniel n'ont réussi à faire sortir le chien du trou. Mais, la nuit, ils entendent des couinements. Daniel se met à creuser d'autres trous dans le parquet. Et tout se craquelle : l'appartement, la passion de Daniel pour Valeria, l'avenir de mannequin de celle-ci. L'apparence du bonheur s'est muée en cauchemar. Les chiens, symboles d'une humanité dégradée, à la fois soumise et sauvage, sont la figure récurrente du film d'Inárritu. Un autre personnage en traverse les trois épisodes, lui aussi (lourdement) symbolique. Ex-révolutionnaire aux illusions depuis longtemps perdues, El Chivo, chevelu, barbu, clochardisé, marche toujours accompagné d'une horde de... chiens, dont il prend soin. C'est lui qui a recueilli, sur les lieux de l'accident, Cofi, la bête de combat d'Octavio. Et c'est lui qui a été chargé par un « client » de tuer son demi-frère. Tous deux se retrouveront finalement en un douloureux face-à-face. Cofi, le chien noir, tendre et furieux, vrai héros de l'histoire. Frère en misère du « chien blanc » de Romain Gary, que des Américains racistes des années 70 avaient élevé pour tuer du Noir... El Chivo, qui a abandonné les siens, et tué par idéalisme, par foi, par obéissance. Tous deux survivants, tous deux victimes. Qu'ont-ils fait, l'un et l'autre, sinon ce qu'on leur a appris ? Là encore, dans ce pays forcené que González Inárritu dépeint avec un talent rageur et viscéral, le sort de l'homme et de l'animal se rejoignent. Comme le dit l'un des personnages : « Si tu veux faire rigoler Dieu, parle-lui de tes espoirs »... - Pierre Murat. Télérama.

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La place de la femme...

22 Mai 2014, 06:13am

Publié par Fr Greg.

La place de la femme...

« la femme a une capacité à donner la vie et à donner de la tendresse que nous, les hommes, nous n’avons pas... La femme a ce grand trésor de pouvoir donner la vie, de pouvoir donner de la tendresse, de pouvoir donner la paix et la joie »

François, pape.

 

Pour s'éprendre d'une femme, il faut qu'il y ait en elle un désert, une absence, quelque chose qui appelle la tourmente, la jouissance. Une zone de vie non entamée dans sa vie, une terre non brûlée, ignorée d'elle-même comme de vous.

Christian Bobin, La part manquante

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Voyage au bout de la nuit ! Du grand Luchini

21 Mai 2014, 05:34am

Publié par Fr Greg.

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Toujours mieux de voyager en groupe !

20 Mai 2014, 05:16am

Publié par Fr Greg.

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Pourquoi des créatures capables de rejeter leur père...?

19 Mai 2014, 05:47am

Publié par Fr Greg.

Pourquoi des créatures capables de rejeter leur père...?

Dieu, dans sa lumière, connaît la fragilité de ses créatures spirituelles, il sait qu'elles n'auront pas assez d'amour pour ne pas se révolter; il aurait donc dû ne pas les créer, car créer des chefs-d'œuvre pour qu'ils se détruisent, n'est-ce pas un manque de prudence '?

 

Dieu ne crée pas les créatures spirituelles pour qu'elles se détruisent: il les crée pour qu’elles aiment et soient fidèles, et que par-là elles soient parfaitement elles-mêmes et glorifient leur Créateur; mais il les laisse li­bres, permettant ainsi qu'elles s'égarent. N'est-ce pas là une magnanimité merveilleuse, plutôt qu'un manque de prudence? Toute la question est de savoir si l'amour n'a pas plus de prix que tout le reste. On comprend alors le risque merveilleux de l'amour qui appelle l'amour; cet amour lucide sait que s'il y a un risque de brisure, ce risque est entièrement assumé dans l'amour et par l'amour.

 

En définitive, c'est l'amour seul qui permet de dépasser le scandale que nous pouvons éprouver quand nous avons l'impression que le mal, dans les créatures spirituelles, domine et met le bien en échec. Cela est sans doute vrai quantitativement (au niveau de ce que nous pouvons mesurer), mais ce n'est pas vrai qualitativement, puis­que le Créateur permet le mal pour sauvegarder la liberté et donc pour permettre qu'un acte d'amour puisse avoir lieu. Cela nous montre bien le prix inestimable de l'amour aux yeux de la sagesse de Dieu. Mais évidem­ment, nous avons de la peine à conformer notre jugement à ce jugement, car nous jugeons de l'extérieur, et nous voyons avant tout les consé­quences des opérations humaines, parce que nous ne regardons pas, comme Dieu, de l'intérieur.

MDP, lettre à un ami.

 

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L'amour ou le sens de l'autre...

18 Mai 2014, 05:42am

Publié par Fr Greg.

L'amour ou le sens de l'autre...

 

« Pourquoi en arrive-t-on à cette primauté de la pensée sur la réalité ? Pourquoi l'amour est-il rejeté et, en quelque sorte, exclu de la philosophie ? » N'est-ce pas parce que nous ne pouvons découvrir l'absolu, le mystère de Dieu, que par l'amour ? N'est-ce pas là la raison profonde et cachée ? En effet, on ne peut pas faire disparaitre Dieu tant qu'on n'a pas masque l'amour. Si nous n'allons pas jusque là, peut-être y a-t-il quelque chose que nous ne saisissons pas dans la pensée européenne moderne.

Certes, il est normal, d'une certaine façon, que l’amour soit absent du jugement « ceci est». Psychologiquement parlant, du point de vue de la conscience, c'est normal, car nous avons conscience de notre pensée alors que l’amour, au point de départ, est au-delà de la conscience, il est comme une source cachée. Au terme, le philosophe pourra dire que la Source cachée est Dieu, qui « parle » par cette source cachée qu'est l’amour. Mais ici, au point de départ, nous pouvons poser en quelque sorte cette hypothèse: « Si l’on brise l'amour, peut-on encore parler de Dieu d'une façon vraie ? » Ne risque-t-on pas de ne plus en parler que d'une façon passionnelle, apologétique ? Mais alors ce n'est plus Dieu.

De fait, l’amour nous fait découvrir l'autre sous le point de vue de la bonté: c'est l'autre qui nous attire, c'est l'autre qui suscite en nous un amour. L'autre qui ne nous attire pas, qui ne suscite pas l’amour en nous, nous l’évitons parce qu'il nous dérange. Grace à l’amour, nous ne sommes plus dans l’immanence de la pensée rationnelle, nous ne sommes plus entièrement « chez nous ». Tout amour nous déloge, parce que tout amour nous tourne vers l'autre et exige de nous de regarder l'autre. C'est donc parce que l’amour est premier que notre connaissance de l'autre, dans le jugement « ceci est », demeure pour nous quelque chose de fondamental. Si nous refusions le jugement « ceci est », nous refuserions en définitive l'amour; et refusant la primauté de l'amour, nous serions nécessairement conduits à affirmer la priorité de la dialectique du sujet ou la priorité de la nature. Au fond, la négation de Dieu ne repose-t-elle pas sur la négation de ce qui est tout à fait premier en nous ? Seul ce qui est tout à fait premier en nous, l'amour, nous permettra de découvrir le Premier de toutes les réalités existantes. Car l’amour nous permet de sortir de nous-mêmes et, par le fait même, de nous mettre dans une attitude d'ouverture, une attitude de vérité, pour chercher l'autre. L'Autre absolu, Dieu, s'il existe, ne peut être découvert que grâce à l'autre le plus simple dont nous affirmons : « Ceci est ». Nous avons toujours besoin de l’expérience de l'autre pour que la question de Dieu demeure.

Dans un monde qui, souvent, n'accepte plus vraiment l'autre, la philosophie n'est-elle pas absolument nécessaire pour poser ce problème à sa racine ? L'autre est celui qui nous attire, il n'est pas d'abord celui que nous connaissons. II est d'abord l’inconnu qui nous intrigue, qui nous appelle. Dans tout amour, il y a quelqu'un qui nous appelle ; l’amour est la réponse à cet appel et nous fait sortir de nous-mêmes. L'amour montre donc que l'autre est vraiment ce qui est premier. L'autre, celui qui nous attire, qui nous appelle, qu'est-il exactement ? Nous n'en savons rien, mais c'est une réalité autre, qui nous permet de comprendre que « ceci est » est premier. Le jugement « ceci est » répond à cet appel qui n'est vrai que si nous reconnaissons qu'il y a quelqu'un, quelque chose qui est. C'est la que se fait la première distinction entre l’intelligence qui cherche la vérité et l'imaginaire. Dans l’imaginaire, l'autre nous appelle mais ne nous intéresse pas davantage. Ce n'est pas vraiment l’autre,c'est une sirène dont le chant nous distrait En revanche, l'autre réel nous attire, nous l'aimons. C'est cela qui suscite en nous l’éveil de l’intelligence, la question : « Cet autre, qui est-il ? » II est un autre être ; il est autre que nous dans l’être et, cependant, il est avec nous dans l’être. Nous découvrons alors quelque chose de plus radical que la simple attraction de l'autre : c'est la vie même de notre intelligence qui s'éveille pour savoir ce qu'est cet autre.

C'est cette connaissance de l'autre, « ceci est », qui permet de saisir l’importance du « je suis ». En effet, l'affirmation « je suis » nait à partir de l'autre, « dans le complexe de l'autre ». L'autre nous attire et le « je suis » montre que cette attraction est réelle ; elle est. Tout acte de connaissance présuppose donc un amour. Et l’amour est ce qui nous enveloppe, nous sécurise, nous permet d'être nous-mêmes et de nous découvrir. Nous ne pouvons pas nous découvrir nous-mêmes sans l’amour. S'il disparait, nous nous demanderons perpétuellement qui nous sommes. Nous sommes autre que la réalité que nous connaissons ; et cette altérité, nous ne la connaissons qu'à partir de l’amour et dans l’amour. Cela montre que ce qui est premier génétiquement, ce n'est pas la connaissance mais l'amour.

Marie Dominique Philippe, Retour à la Source II.

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La lumineuse douleur de vivre

17 Mai 2014, 05:36am

Publié par Fr Greg.

La lumineuse douleur de vivre

 

 

Il est possible que la plus grande partie de cette vie soit invisible et que nous ayons à en devenir des transmetteurs, mais la plupart du temps nous y faisons obstacle. Tournés vers nous-même nous devenons opaques, nous offrons une résistance à quelque chose qui demande juste à passer à travers nous pour aller plus loin et cette vertu d’effacement, avant de la trouver un peu plus tard chez ce que l’on appelle aussi improprement les « saints », je l’ai trouvé chez certains artistes, peintres, écrivains ou musiciens.
La vie en société se fait d’autant plus facilement qu’on y est comme absent, c’est une vie de somnambule. On fait d’autant mieux les choses sociales que l’on ne les pense pas, elles se pensent et agissent à notre place et en notre nom. On ne peut naître que de l’effacement et du retrait au monde. Pour cela il suffit parfois  d’entendre parler d’autre chose que de ce que l’on vous montre comme nécessaire, inévitable et fatal.   Au fond, un tableau, une musique ou un livre est tout à coup devant nous comme une porte battante que l’on vient de pousser : on a le temps d’entrevoir des bribes furtives avant que cela se referme, pas plus c’est comme une fève de lumière dans un gâteau d’ombre, nous racontent autre chose que celles qui ont cours, marchandes et obligées.

On n’est pas certain de ce que l’on a vu, on aurait du mal à en rendre compte, mais on ne peut pas en douter, car cela a fait venir un courant d’air, un rafraîchissement soudain dans la pièce, et l’on constate qu’il y a infiniment plus de lumière que tout ce que l’on nous a raconté. Nous venons de l’entrevoir par la porte d’un tableau, par le silence entre deux notes de musique ou par la fenêtre grande ouverte d’un livre ou d’une seule phrase, comme celle d’André d’Hôtel que j’aime beaucoup : « J’entendis soudain une porte claquer au fond du ciel » .

Le paradis, c’est le présent, ce qui nous fait face. Voir cela s’apprend. C’est la vie qui vous taille et vous découpe les yeux avec son petit marteau de sculpteur et ce sont les épreuves qui vous apprennent à voir. Il faut payer pour voir. J’aime beaucoup « La petite châtelaine » de Camille Claudel, il se passe beaucoup de choses dans ses yeux, on peut penser en la voyant qu’elle est l’image parfaite de ce à quoi nous pouvons aspirer. Et si nous laissons la vie faire son travail elle nous donnera ce visage-là, à la fois espérant, presque méfiant, crédule et malgré tout, ouvert. C’est la vie qui est le sculpteur, et nous qui sommes la matière brute

Je pense que chacun fait ce qu’il peut et que le substrat premier c’est la crainte le sentiment d’abandon     le sentiment enfantin de devoir traverser un couloir la nuit est partagé par tout le monde dans tous les pays depuis toujours Et ce que l’on appelle l’art c’est juste une réponse une manière de siffler dans le noir pour que le cœur ne se décroche pas dans la poitrine pour que la peur ne vous envahisse pas trop

C’est cela que j’entends dans Jean-Sébastien Bach, mais c’est aussi cela que je peux ressentir devant la surnaturelle joie des papiers découpés de Matisse. Cette œuvre s’arrache à quelque chose de ténébreux. Parfois la lutte est gagnée. Matisse est un des rares soldats de cette guerre-là que chacun mène avec sa propre mélancolie, avec son propre sentiment d’abandon et de détresse, un des rares qui a gagné la bataille que chacun mène avec sa vie…

Christian Bobin.

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Contemplations....

16 Mai 2014, 05:38am

Publié par Fr Greg.

Contemplations....

Journée de soleil…

Brume bleue lumineuse si jolie !

… Etre seule pour mieux contempler, pour mieux se recueillir… remplir son âme du sentiment de joie si puissant et si doux qui nait en elle devant la beauté présente des choses… beauté qui change, qui passe, si vite ! mais dont l’impression demeure en nous et nous aide aux jours plus sombres.

A travers les feuilles des arbres, un rayon de soleil couchant, sur le lierre… le lierre devient brillant comme le soleil… le soleil disparait, c’est l’ombre : silence du soir, silence d’automne, troublé par le bruit de ce qui tombe : une feuille desséchée, un fruit d’une coque entr’ouverte…

Ainsi meurt ce qui a vécu, ainsi passe ce qui était, pour que germe une vie nouvelle, quelque chose doit mourir…

Les arbres… s’ils pouvaient nous dire le secret de leur vie !... ils poussent sans chercher, sans savoir comment, mais de toutes leurs forces .. et ils poussent comme ils doivent pousser…

Puissions-nous grandir et croître vers la lumière comme nous devons croître…

 

Elisabeth Leplâtre, 1909

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L'amour...

15 Mai 2014, 05:33am

Publié par Fr Greg.

L'amour...

L’amour est étincelant comme le vent sur la  neige. L’amour est tendre comme la nuit étoilée. Son pas est plus doux que le silence. Sa parole est plus tranchante que l’éclair. Comme un voleur dans la nuit profonde, il entre dans nos vies, puis il attend. Il attend que l’on vienne où il est, il attend que nous venions en nous. Il reste là, dans les grandes prairies du sang, comme un oiseau cendré dans les longs roseaux verts. Il s’envole avec ce bruit que fait l’encre sur la page, comme le battement d’un cœur pur dans l’obscur de la chair. Si j’aime tant vous écrire, c’est pour entendre sa rumeur en moi, dans le drapé d’une phrase, dans le pli d’un silence. J’ai beau regarder ma vie en tous sens, je n’y vois rien d’autre à préserver que cette perte. Aimer quelqu’un, c’est le dépouiller de son âme, et c’est lui apprendre ainsi-dans ce rapt- combien son âme est grande, inépuisable et claire. Nous souffrons tous de cela : ne pas être assez volés. Nous souffrons de forces qui sont en nous et que personne ne sait piller, pour nous les faire découvrir. Je suis  ivre de cet amour qui me porte vers vous, comme vers celle qui recueille toutes les fleurs de mon nom. Je suis ivre de cet amour qui me ramène au bercail d’une enfance.

L’amour est simple comme le jour, il m’est aussi difficile de le louer qu’à l’herbe verte de chanter l’air qui la brûle, l’abandon qui la berce, et  le ciel qui l’emporte. On dit « Aimez-moi », mais ce n’est pas une demande, à peine une chanson. C’est le bruit du vent sur les herbes, dans le cloître des lumières. Nous ne sommes rien. L’amour est tout. Nous sommes avec l’amour comme l’ombre avec la lumière : elle s’y abîme, elle s’en nourrit. Elle échange sa substance-qui n’est rien-contre une autre-qui est tout. L’amour est pur, comme un ciel dont on dit qu’il est clair, quand il n’arrête plus rien. Il est frais, comme cette lumière de l’aube qui ne vient de nulle part. Il est vif, comme cette clarté du jour qui rapproche les lointains. L’amour est comme un peintre qui oublierait-chaque matin, dans son atelier- la vieille histoire du monde, pour saisir une fleur éternelle dans le tremblé de l’air.

Il n’y a pas d’autre l’art que l’art amoureux. C’est l’art souverain de la lenteur et de la vitesse. C’est l’art de susciter un éclair, sans jamais l’arrêter en l’orientant vers nous.

Christian Bobin, « Lettres d’or »

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Place des femmes

14 Mai 2014, 05:29am

Publié par Fr Greg.

Place des femmes

 

La différence entre les hommes et les femmes n’est pas une affaire de sexe mais de place. L’homme est celui qui se tient à sa place d’homme, qui s’y tient avec lourdeur, avec sérieux, bien au chaud dans sa peur. La femme c’est celle qui ne tient dans aucune place, pas même la sienne, toujours disparue dans l’amour qu’elle appelle, qu’elle appelle, qu’elle appelle.

Cette différence serait désespérante si elle ne pouvait être franchie à tout instant. L’homme qui ne sait des femmes que la crainte qu’elles lui inspirent et qui donc n’en sait  rien, l’homme a cependant un début de lumière, un fragment de ce qu’est Dieu, dans sa mélancolie du rire des femmes, dans sa nostalgie invincible d’un visage éclairé d’insouciance. Il est toujours possible pour un homme de rejoindre le camp des femmes, le rire de Dieu. Il suffit d’un mouvement,   un seul mouvement pareil à ceux qu’en ont les enfants quand ils se jettent en avant de toutes leurs forces, sans crainte de tomber ou mourir, oubliant le poids du monde. Un homme qui ainsi sort de lui-même, de sa peur, négligeant cette pesanteur du sérieux qui est pesanteur du passé, un tel homme devient comme celui qui ne tient plus en place, qui ne croit plus aux fatalités dictées par le sexe, aux hiérarchies imposées par la loi ou la coutume : un enfant ou un saint, dans la proximité  riante de Dieu- et des femmes. Et  sur ce point  l’Eglise de Rome se sépare de toutes les autres : nul plus que le Christ n’a tourné son visage vers les femmes, comme on tourne ses regards vers un feuillage, comme on se penche sur une eau de rivière pour y puiser force et goût de poursuivre le chemin.

Les femmes sont dans la Bible presque aussi nombreuses que les oiseaux. Elles sont là au début et elles sont là à la fin. Elles mettent le Dieu au jour, elles le regardent grandir, jouer et mourir, puis elles le ressuscitent avec les gestes simples de l’amour fou, les mêmes gestes depuis le début du monde, dans les cavernes de la préhistoire comme dans les chambres surchauffées des maternités.

                                                                                               Christian Bobin  « Le Très-Bas »

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On prend toujours trop de place dans notre vie...

13 Mai 2014, 05:20am

Publié par Fr Greg.

On prend toujours trop de place dans notre vie...

 

Il y a une épaisseur entre la vie et nous. Nous pouvons la nommer fatigue, crainte, pensée, ambition, nous pouvons bien lui donner tous les noms-ils seront tous justes, mais le seul qui convient pleinement c’est : nous-mêmes. Ce qui se tient entre notre vie et nous comme un obstacle c’est nous-mêmes, cet épaississement de nous-mêmes dans nous-mêmes que nous considérons comme une preuve de maturité, une certitude d’existence. Il nous manque d’aller dans notre vie comme si nous n ‘y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les hautes herbes, ou avec ce fin sourire de l’amoureuse devant son cœur cambriolé.

Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires-ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main-avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent.

Christian Bobin,  L’Enchantement simple.

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Elegie

12 Mai 2014, 05:14am

Publié par Fr Greg.

Elegie

J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu.
Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;
Ton nom m’en avertit par un trouble imprévu,
Ton âme s’y cachait pour éveiller la mienne.
Je l’entendis un jour, et je perdis la voix ;
Je l’écoutai longtemps, j’oubliai de répondre.
Mon être avec le tien venait de se confondre,
Je crus qu’on m’appelait pour la première fois.

Savais-tu ce prodige ? Eh bien, sans te connaître,
J’ai deviné par lui mon amant et mon maître ;
Et je le reconnus dans tes premiers accents,
Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants.
Ta voix me fit pâlir, et mes yeux se baissèrent ;
Dans un regard muet nos âmes s’embrassèrent ;
Au fond de ce regard ton nom se révéla,
Et sans le demander j’avais dit : Le voilà !

Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ;
Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée.
J’exprimais par lui seul mes plus doux sentiments ;
Je l’unissais au mien pour signer mes serments.
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
                Et je versais des larmes.


D’un éloge enchanteur toujours environné,
À mes yeux éblouis il s’offrait couronné.
Je l’écrivais… bientôt je n’osai plus l’écrire,
Et mon timide amour le changeait en sourire.
Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil ;
Il résonnait encore autour de mon réveil ;
Il errait dans mon souffle, et lorsque je soupire
C’est lui qui me caresse et que mon cœur respire.

Nom chéri ! nom charmant ! oracle de mon sort !
Hélas ! que tu me plais, que ta grâce me touche !
Tu m’annonças la vie, et, mêlé dans la mort,
Comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche.

 

« Elegie » ,Marcelline Desbordes Valmore

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Je suis responsable de la misère de tout homme sur terre...

11 Mai 2014, 05:24am

Publié par Fr Greg.

Je suis responsable de la misère de tout homme sur terre...

La miséricorde? Il ne s’agit pas d’une simple pitié ou même d’une souffrance ressentie à la rencontre d’un homme malheureux. La miséricorde, c’est la prise de la misère de l’autre dans son cœur, c’est la misère de l’autre qui se loge en nous, qui devient nôtre, d’abord comme une brûlure profonde, mais tout de suite comme une exigence d’action. Le miséricordieux n’entasse pas en lui les misères qu’il rencontre, par une variété de «masochisme ». Non. La misère de l’autre le brûle, mais pour le mouvoir.

La misère de l’autre. Il s’agit de l’afflige par toute misère. Celui qui a faim, celui qui n’est pas vêtu, celui qui n’est pas logé, celui qui est infirme, celui qui est malade, celui qui est chômeur. Le pauvre d’esprit, le mal doué, l’irrésolu. L’ignorant. Le méprisé, le délaissé, le trahi. Celui qui est sans amis, sans au moins un ami. Le clochard, l’ivrogne. Le désespéré. Mais aussi bien, le riche égoïste, le savant si spécialisé qu’il oublie l’essentiel, le vaniteux plein de soi, l’orgueilleux qui cherche la gloire, le dominateur qui opprime.

Chaque homme, par quelque point, est un miséreux. Et c’est pour cela qu’il faut tous les loger dans son cœur, dilater toujours plus son cœur et par là ressembler chaque jour plus au Christ qui logea dans son cœur toutes les misères de tous les hommes. La miséricorde devient ainsi l’une des formes suprêmes de l’épanouissement. L’homme broyé par la misère des autres, et progressivement de tous les autres, est un homme qui élargit toujours plus sa puissance d’aimer.

La prière du miséricordieux est immense comme l’immensité de la misère. Et déjà, par la prière, l’homme brûlé par la misère de l’autre, des autres, est en mouvement dans la lutte contre les misères. Cependant, pour la plupart des hommes, la justification par la prière ne suffirait pas. Elle serait une tricherie pour ne pas s’engager, ne pas agir. Nous ne pouvons rien ajouter à Dieu. Dieu se suffit et sa miséricorde est de nous avoir appelés à être, à être à son image, dotés d’intelligence et de liberté. La miséricorde de Dieu nous a donné le monde. La miséricorde de Dieu nous a envoyé le Verbe, Fils unique, Homme-Dieu, pour nous sauver. La miséricorde de Dieu nous a, dans le Christ, glorifiés et rendus capables d’aimer jusqu’au don complet de nous-mêmes.

Louis-Joseph Lebret, L’évangile de la miséricorde, Collectif Cerf 1965 p.165-166

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Soyez fous !

10 Mai 2014, 07:00am

Publié par Fr Greg.

Soyez fous !

Les fous, les lépreux, les hystériques, les aveugles, les muets, les paralytiques : le Christ vient à bout de tous : il n’y a que deux catégories devant lesquelles il échoue et s’impatiente : les imbéciles et les doctes.  Ceux-là ont en commun leur suffisance. Personne, jamais, ne leur fera entendre une chose aussi simple : que l’amour est source de la plus grande intelligence possible. La bêtise et l’esprit de système sont deux endurcissements, deux manières d’éprouver sa puissance sur le monde. Personne, jamais, ne lâche de son plein gré la puissance qu’il a, fût-elle imaginaire.

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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Il y a des âmes dans lesquelles Dieu vit sans qu’elles s’en aperçoivent

9 Mai 2014, 07:10am

Publié par Fr Greg.

 

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Le monde où nous vivons est enchanté par l’amour et sans cet enchantement nous n’y séjournerions pas une seconde. Nous sommes jetés dès notre naissance dans un réduit où nous ne pourrions que dépérir, s’il n’y avait la lucarne du cœur donnant sur le ciel. Il n’a que le cœur de réel dans cette vie, alors pourquoi nous entêtons-nous à rêver d’autre chose ? Les vagues sentimentalités par lesquelles les hommes se réchauffent les uns aux autres sont comme les brindilles qui servent à allumer le feu : cela brûle et meurt aussitôt. La flambée qui donnait au visage de cette femme et de son ami le rouge et or d’une peinture de Georges de La  Tour se nourrissait d’un aliment bien plus beau. Dieu se promenait émerveillé dans leurs paroles comme un paysan dans son champ. Si Dieu n’est pas dans nos histoires d’amour, alors nos histoires ternissent, s’effritent et s’effondrent. Il n’est pas essentiel que Dieu soit nommé. Il n’est même pas indispensable que son nom soit connu de ceux qui s’aiment : il suffit qu’ils se soient rencontrés dans le ciel, sur cette terre.

 Il y a des âmes dans lesquelles Dieu vit sans qu’elles s’en aperçoivent. Rien ne laisse deviner cette présence surnaturelle, sinon le grand naturel qu’elle inspire aux gestes et aux paroles de ceux qu’elle habite.

 

Christian Bobin, « Ressusciter »

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Le pire n'est pas de trahir mais de douter de la miséricorde

8 Mai 2014, 05:58am

Publié par Fr Greg.

Le pire n'est pas de trahir mais de douter de la miséricorde

 

Aujourd’hui, la liturgie nous présente un triste  épisode: le récit de la trahison de Judas qui se rend chez les chefs de la synagogue pour marchander et leur livrer son maître: « Que voulez-vous me donner si je vous le livre ? ». À ce moment-là, Jésus a un prix. Cet acte dramatique marque le début de la Passion du Christ, un parcours douloureux qu’il choisit dans une liberté absolue. Il le dit lui-même clairement : « Je donne ma vie… Personne ne me l’enlève ; mais je la donne de moi-même. J’ai pouvoir de la donner et j’ai pouvoir de la reprendre » (Jn 10,17-18). Et ainsi, avec cette trahison, commence la voie de l’humiliation, du dépouillement de Jésus. Comme s’il était au marché : celui-ci coûte trente pièces d’argent… Jésus, une fois engagé sur la voie de l’humiliation et du dépouillement, la parcourt jusqu’au bout.

Jésus atteint l’humiliation totale avec sa « mort sur la croix ». Il s’agit de la pire des morts, celle qui était réservée aux esclaves et aux délinquants. Jésus était considéré comme un prophète, mais il meurt comme un délinquant. En regardant Jésus dans sa passion, nous voyons comme dans un miroir les souffrances de l’humanité et nous trouvons la réponse divine au mystère du mal, de la douleur, de la mort. Nous éprouvons si souvent de l’horreur face au mal et à la souffrance qui nous entourent et nous nous demandons : « Pourquoi Dieu permet-il cela ? » C’est une profonde blessure pour nous de voir la souffrance et la mort, en particulier celle des innocents. Quand nous voyons souffrir des enfants, cela blesse notre cœur : c’est le mystère du mal. Et Jésus prend sur lui tout ce mal, toute cette souffrance. Cette semaine, cela nous fera du bien à tous de regarder le crucifix, d’embrasser les plaies de Jésus, de les embrasser sur le crucifix. Il a pris sur lui toute la souffrance humaine, il s’est revêtu de cette souffrance.

Nous attendons que, dans sa toute-puissance, Dieu soit vainqueur de l’injustice, du mal, du péché et de la souffrance par une victoire divine triomphante. Au contraire, Dieu nous montre une victoire humble qui, à vue humaine, semble un échec. Nous pouvons dire que Dieu est vainqueur dans l’échec ! Le Fils de Dieu, en effet, apparaît sur la croix comme un homme vaincu : il souffre, il est trahi, bafoué et finalement il meurt. Mais Jésus permet que le mal s’acharne contre lui et il le prend sur lui pour le vaincre. Sa passion n’est pas un accident ; sa mort – cette mort – était « écrite ». Vraiment, nous ne trouvons pas beaucoup d’explications. Il s’agit d’un mystère déconcertant, le mystère de la grande humilité de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3,16). Cette semaine, pensons beaucoup à la douleur de Jésus et disons-nous à nous-mêmes : c’est pour moi. Même si j’avais été seul au monde, il l’aurait fait. Il l’a fait pour moi. Embrassons le crucifix et disons : pour moi. Merci Jésus! Pour moi.

Quand tout semble perdu, quand il ne reste plus personne parce qu’ils frapperont « le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées » (Mt 26,31), c’est alors que Dieu intervient avec la puissance de la résurrection. La résurrection de Jésus n’est pas la fin heureuse d’une belle fable, ce n’est pas le « happy end » d’un film ; mais c’est l’intervention de Dieu le Père, là où se brise l’espérance humaine. Au moment où tout semble perdu, au moment de la douleur, lorsque tant de personnes éprouvent comme le besoin de descendre de la croix, c’est le moment le plus proche de la résurrection. La nuit devient plus obscure précisément avant que ne se lève le jour, avant que ne pointe la lumière. Au moment le plus obscur, Dieu intervient et ressuscite.

Jésus, qui a choisi de passer par cette voie, nous appelle à le suivre sur le même chemin d’humiliation. Lorsque, à certains moments de notre vie, nous ne trouvons aucune voie de sortie de nos difficultés, lorsque nous plongeons dans l’obscurité la plus dense, c’est le moment de notre humiliation et de notre dépouillement total, l’heure où nous expérimentons que nous sommes fragiles et pécheurs. C’est justement alors, à ce moment-là, que nous ne devons pas cacher notre échec, mais nous ouvrir avec confiance à l’espérance en Dieu, comme l’a fait Jésus.

Chers frères et sœurs, cette semaine, cela nous fera du bien de prendre le crucifix dans nos mains et de beaucoup l’embrasser, beaucoup, en disant : merci Jésus, merci Seigneur.

 

L’histoire divine et humaine de Jésus renferme de nombreux petits récits d’hommes et de femmes entrés dans le rayon de sa lumière ou de son ombre. Le plus tragique est celui de Judas Iscariote. L’un des rares faits attestés, avec la même importance, par les quatre Evangiles et par le reste du Nouveau Testament. La première communauté chrétienne a beaucoup réfléchi à son histoire et nous ferions mal de ne pas faire la même chose. Celle-ci  a tant à nous dire.

Judas a été choisi dès la première heure pour être l’un des Douze. En insérant son nom dans la liste des apôtres l’évangéliste Luc écrit « Juda Iscariote qui devint (egeneto) un traître » (Lc 6, 16). Donc Judas n’était pas né traître et il ne l’était pas au moment où Jésus l’a choisi; il le devint !

Les évangiles parlent d’un motif plus terre-à-terre : l’argent. Judas avait reçu la garde de la bourse commune du groupe; à l’occasion de l’onction de Béthanie il avait protesté contre le gaspillage du précieux parfum versé par Marie sur les pieds de Jésus, non pas par souci des pauvres, relève Jean, mais parce que « c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait » (Jn 12,6).  Sa proposition aux chefs des prêtres est explicite: « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui remirent trente pièces d’argent » (Mt 26, 15).

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Mais pourquoi être surpris par cette explication et la trouver trop banale ? N’est-ce pourtant pas presque toujours comme ça aujourd’hui ? Mammon, l’argent, n’est pas une idole parmi tant d’autres; c’est l’idole par antonomase : littéralement, « l’idole en métal fondu » (cf. Ex 34, 17). Et l’on comprend pourquoi. Qui est, dans les faits, l’autre-maître, l’anti-Dieu, Jésus nous le dit clairement: « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6, 24). L’argent est le « dieu visible », contrairement au vrai Dieu qui est invisible.

Mammon est l’anti-dieu car il crée un univers spirituel alternatif. « Tout est possible pour celui qui croit », disent les Ecritures (Mc 9, 23); or le monde dit : « Tout est possible pour celui qui a de l’argent ».

« La racine de tous les maux – disent les Ecritures - c’est l’amour de l’argent” (1 Tm 6,10). Derrière chaque mal de notre société il y a l’argent, ou du moins il y a aussi  l’argent. Celui-ci est le Moloch de la Bible, auquel on sacrifiait les petits garçons et les petites filles (cf. Jr 32, 35), soit le dieu aztèque, auquel il fallait offrir quotidiennement un certain nombre de cœurs humains. Qu’y a-t-il derrière le commerce de la drogue qui détruit tant de vies humaines, l’exploitation de la prostitution, le phénomène des différentes mafias, la corruption politique, la fabrication et le commerce des armes, voire même – chose horrible à se dire –  derrière la vente d’organes humains enlevés à des enfants ? Et la crise financière que le monde a traversé et que ce pays traverse encore, n’est-elle pas due en bonne partie à cette « exécrable avidité d’argent », l’auri sacra fames, de la part de quelques-uns ? Judas commença par soutirer un peu d’argent de la caisse commune. Cela ne dit-il rien à certains administrateurs de l’argent public ?

Mais sans penser à ces moyens criminels pour accumuler de l’argent, n’est-il déjà pas un scandale que certains perçoivent des salaires et des retraites cinquante ou cent fois supérieurs aux salaires et retraites de ceux qui travaillent à leurs dépendances et qu’ils élèvent la voix dès que se profile l’éventualité de devoir renoncer à quelque chose, en vue d’une plus grand justice sociale?

Comme toutes les idoles, l’argent est « faux et menteur » : il promet la sécurité alors qu’il l’enlève ; il promet la liberté alors qu’il la détruit.

Que de fois, en cette période, avons-nous dû repenser à ce cri que Jésus lança au riche de la parabole qui avait amassé des biens à n’en plus finir et qui se sentait en sécurité pour le restant de sa vie: « Cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12,20). Des hommes placés à des postes de responsabilité qui ne savaient plus dans quelle banque ou dans quel paradis fiscal amasser les recettes de leur corruption se sont retrouvés sur le banc des accusés, ou dans la cellule d’une prison, juste au moment où ils s’apprêtaient à se dire: « Maintenant profites-en, mon âme ». Pour qui l’ont-ils fait ? Cela valait-il la peine? Ont-ils vraiment fait le bien de leurs enfants et de leur famille, ou du parti, si c’est cela qu’ils cherchaient? Ou alors ne se sont-ils pas ruinés eux-mêmes et les autres ? Le dieu argent se charge de punir lui-même ses adorateurs.

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La trahison de Judas continue dans l’histoire et le « trahi » c’est toujours lui, Jésus. Judas vendit le chef, ses adeptes vendent son corps, parce que les pauvres sont les membres du Christ: « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Mais la trahison de Judas ne se poursuit pas seulement dans les affaires retentissantes comme celles que je viens d’évoquer. Ça serait pratique pour nous de penser cela, mais il n’en est pas ainsi. L’homélie que don Primo Mazzolari prononça un Jeudi Saint sur « Notre frère Judas » est restée célèbre : « Laissez-moi penser un moment au Judas qui est au fond de moi, avait-il dit aux quelques paroissiens présents devant lui, au Judas qui est peut-être aussi en vous ».

On peut trahir Jésus aussi pour d’autres formes de récompense qui ne soient pas les trente pièces d’argent. Trahit le Christ celui ou celle qui trahit son épouse ou son époux. Trahit Jésus le ministre de Dieu infidèle à son état, ou qui au lieu de paître ses brebis se paît lui-même. Trahit Jésus quiconque trahit sa conscience. Je peux le trahir moi aussi, en ce moment – et la chose me fait trembler – si pendant que je prêche sur Judas je me préoccupe plus de l’approbation de l’auditoire que de participer à l’immense peine du Sauveur. Judas avait des circonstances atténuantes que nous n’avons pas. Il ne savait pas qui était Jésus, il pensait seulement qu’il était « un homme juste » ; il ne savait pas qu’il était le Fils de Dieu, nous, si.

Comme chaque année, à l’approche de Pâques, j’ai voulu réécouter la « Passion selon saint Matthieu » de Bach. Il y a un détail qui me fait sursauter à chaque fois. A l’annonce de la trahison de Judas, tous les apôtres demandent à Jésus: « Serait-ce moi, Seigneur ? » « Herr, bin ich’s ? » Mais avant de nous faire écouter la réponse du Christ, annulant toute distance entre l’événement et sa commémoration, le compositeur insère un chœur qui commence ainsi: «  C’est moi, c’est  moi le traître ! Je dois faire pénitence ! », « Ich bin’s, ich sollte büßen ». Comme tous les chœurs de cette œuvre, celui-ci exprime les sentiments du peuple qui écoute; il est une invitation à confesser nous aussi nos péchés.

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L’Evangile décrit la fin horrible de Judas: «  Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » Ils répliquèrent : « Que nous importe ? Cela te regarde ! » Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre » (Mt 27, 3-5). Mais ne portons pas de jugement hâtif. Jésus n’a jamais abandonné Judas et personne ne sait où il est tombé au moment il s’est lancé de l’arbre, la corde au cou: si c’est dans les mains de Satan ou dans celles de Dieu. Qui peut dire ce qui s’est passé dans son âme à ces derniers instants ? « Ami », avait été le dernier mot de Jésus à son égard dans le jardin des oliviers et il ne pouvait l’avoir oublié, tout comme il ne pouvait avoir oublié son regard.

Il est vrai qu’en parlant de ses disciples au Père, Jésus avait dit de Judas: « Aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte » (Jn 17, 12), mais ici, comme dans tant d’autres cas,  il parle dans la perspective du temps et non de l’éternité. L’autre parole terrible dite sur Judas: « Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! »  (Mc 14, 21) s’explique elle aussi par l’énormité du fait, sans besoin de penser à un échec éternel. Le destin éternel de la créature est un secret inviolable de Dieu. L’Eglise nous garantit qu’un homme ou une femme proclamés saints sont dans la béatitude éternelle; mais d’aucun celle-ci ne sait s’il est certainement en enfer.

Dante Alighieri qui, dans la Divine Comédie, situe Judas dans les profondeurs de l’enfer, raconte la conversion au dernier moment de Manfred, le fils de Frédéric II, roi de Sicile. Tout le monde, à l’époque,  pensait qu’il était damné parce que mort excommunié. Blessé à mort durant une bataille, il confie au poète qu’au dernier moment de sa vie, il se rendit en pleurant à celui « qui volontiers pardonne » et du purgatoire, à travers le poète, envoie sur terre ce message qui vaut aussi pour nous :

Horribles furent mes péchés; Mais la bonté divine a si grands bras 
Qu’elle prend ce qui se rend à elle. (Purgatoire,III, 118-120).

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Voilà à quoi l’histoire de notre frère Judas doit nous pousser: à nous rendre à celui qui volontiers pardonne, à nous jeter nous aussi dans les grands bras du crucifié. Dans l’histoire de Judas, ce qui importe le plus , ce n’est pas sa trahison, mais la réponse que Jésus lui donne. Il savait bien ce qui était en train de mûrir dans le cœur de son disciple ; mais il ne l’expose pas, il veut lui donner la possibilité jusqu’à la fin de revenir en arrière, comme s’il le protégeait. Il sait pourquoi il est venu, mais il ne refuse pas, dans le Jardin des oliviers, son baiser de glace, allant même jusqu’à l’appeler mon ami  (Mt 26, 50). De même qu'il chercha le visage de Pierre après son reniement pour lui donner son pardon, qui sait s’il n’aura pas cherché aussi celui de Judas à quelque tournant de son chemin de croix! Quand sur la croix il prie: « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34), il n’exclut certainement pas Judas.

Alors, nous, que ferons-nous ? Qui suivrons-nous, Judas ou Pierre ? Pierre eut des remords de ce qu’il avait fait, mais Judas eut lui aussi un tel remord qu’il s’écria : « J’ai trahi le sang innocent !» et il rendit les trente pièces d’argent. Alors, où est la différence ? En une seule chose: Pierre eut confiance en la miséricorde du Christ, pas Judas! Le plus grand péché de Judas ne fut pas d’avoir trahi Jésus, mais d’avoir douté de sa miséricorde.

Si nous l’avons imité, qui plus qui moins, dans la trahison, ne l’imitons pas dans ce manque de confiance dans le pardon. Il existe un sacrement où il est possible de faire une expérience sûre de la miséricorde du Christ : le sacrement de la réconciliation. Quel beau sacrement ! Il est doux de faire l’expérience de Jésus comme maître, comme Seigneur, mais encore plus doux d’en faire l’expérience comme Rédempteur : comme celui qui vous sort du  gouffre, comme Pierre de la mer, qui vous touche, comme il fit avec le lépreux, et vous dit : « Je le veux, sois purifié ! » (Mt 8,3). 

La confession nous permet de vivre ce que l’Eglise dit du péché d’Adam dans l’Exultetpascal: « O heureuse faute qui nous a mérité un tel et un si grand Rédempteur! » Jésus sait faire de toutes les fautes humaines, une fois que nous sommes repentis, des « heureuses fautes », des fautes dont on ne garde aucun souvenir si ce n’est celui de l’expérience de miséricorde et de tendresse divine dont elles furent l’occasion!

J’ai un vœu à faire, à moi-même et à vous tous, Vénérables Pères, frères et sœurs: que le matin de Pâques nous puissions nous réveiller et entendre résonner dans nos cœurs les paroles d’un grand converti de notre temps, le poète et dramaturge Paul Claudel:

« Mon Dieu, je suis ressuscité et je suis encore avec Toi !

Je dormais et j’étais couché ainsi qu’un mort dans la nuit.

Dieu dit : Que la lumière soit ! Et je me suis réveillé comme on pousse un cri ! […] Mon père qui m’avez engendré avant l’Aurore, je me place dans Votre Présence.

Mon cœur est libre et ma bouche est nette, mon corps et mon esprit sont à jeun.

Je suis absous de tous mes péchés que j’ai confessés un par un.

L’anneau nuptial est à mon doigt et ma face est nettoyée.

Je suis comme un être innocent dans la grâce que Vous m’avez octroyée ».

(Paul Claudel, Prière pour le dimanche matin, in Œuvres poétiques (Paris: Gallimard, 1967), 377).

C'est cela que la Pâque du Christ peut faire de nous.

P Cantalamessa. Avril 2014

 

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L'attachement...

7 Mai 2014, 06:57am

Publié par Fr Greg.

L'attachement...

Tout commence à chaque instant, cela est vrai pour l'esprit comme pour le reste. Bien sûr, cela rappelle la tapisserie de Pénélope, constamment détruite et recommencée. Il y a là, sans doute, une loi de l'éternel recommencement qui veut que l'esprit vive de commencements.   Il doit être sans cesse ouvert à ce qui advient, au lieu de s'enfermer dans ce qui est advenu. Paradoxalement le secret de cette aventure perpétuelle est dans un grand attachement. L'attachement est la chance de l'aventure. Par aventure j'entends l'aventure véritable qui met tout en question. La passade, le caprice n'étant que des écarts vite oubliés. C'est à l'intérieur d'un attachement que se développent l'imagination et la créativité.

L'attachement est la chance de l'aventure, comme les rives sont la chance du fleuve, comme l'engagement est la chance de la liberté. Comment expliquer cette complexité des contraires? Je vois que l'esprit se pose en s'opposant, que la provocation est l'aiguillon de l'esprit. S'il n'est pas défié, l'esprit s'engourdit et s'étiole. Le défi de l'attachement stimule le désir du risque, de l'aventure. Et c'est ainsi que la force d'un attachement encourage, au lieu de la contrarier, la liberté de l'esprit.

L'explication par la provocation n'est pas suffisante. Elle est le point de départ, mais elle ne rend pas compte de la solidarité qui s'installe entre les deux termes en présence. A vrai dire, l'aventure est une réponse à l'attachement. Plus l'attachement est puissant, plus loin va l'aventure. Cette réponse est un accord. Elle répond à l'attachement et répond de lui. Ainsi se construit l'aventure d'un grand attachement.

Un attachement repose sur l'alliance de la continuité et du renouveau, de la constance et de l'invention, ce qui le rend créateur. C'est pourquoi on peut, à juste titre, parler de la grandeur de l'attachement. Il y a dans l'attachement une grandeur particulière, qui le met à part.  L'attachement est pris entre les exigences contradictoires de l'enracinement et du dépassement et ne peut s'en tirer que par une fuite vers le haut, vers les hauteurs de l'absolu qui n'accepte aucun compromis et demande tous les courages.

Un grand attachement exige le détachement vis-à-vis de soi-même. Si on tourne comme une chèvre autour du piquet de son petit moi, on ne peut s'élancer ailleurs. Cette condition est absolument nécessaire, il faut que l'attachement soi désintéressé, gratuit : alors il est créateur et brille comme un diamant.

 

Jacques de Bourbon Busset, " L'Absolu vécu à deux"

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