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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La Grande Vie

28 Février 2014, 09:00am

Publié par Fr Greg.

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'Les palais de la grande vie se dressent près de nous. Ils sont habités par des rois, là par des mendiants. Thérèse de Lisieux et Maryline Monroe. Marcelinne Desborde-Valmore et Kierkegaard. Un merle, un geai et quelques accidents lumineux. La grande vie prend soin de nous quand nous ne savons plus rien. Elle nous écrit des lettres.

Christian Bobin

 

 

 

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Paco de Lucía

27 Février 2014, 08:49am

Publié par Fr Greg.

Le Jimi Hendrix du flamenco est décédé au Mexique, à l'âge de 66 ans, selon une annonce de la mairie d'Algésiras, en Andalousie.

 

 

On disait de lui qu'il était le Jimi Hendrix du flamenco. Paco de Lucía est décédé au Mexique, à l'âge de 66 ans, selon une annonce de la mairie d'Algésiras, en Andalousie. C'est là que «la plus grande figure qu'ait connue le monde de la guitare», selon José Ignacio Landaluce, était né le 21 décembre 1947, sous le nom de Francisco Sánchez Gómez.

La ville du sud de l'Espagne a décrété un deuil de trois jours. Le guitariste avait choisi son pseudonyme en hommage à sa mère, Lucía, mais c'est à son père qu'il devait sa carrière de musicien. Né dans un foyer pauvre, le jeune garçon avait pris goût à la musique lors des longues jam-sessions pendant lesquelles ce dernier, guitariste lui-même, jouait avec les musiciens du quartier. Bientôt, il fut encouragé à passer, lui-même, douze heures par jour sur son instrument, développant un talent qui allait bientôt faire de lui le plus grand ambassadeur mondial de la guitare flamenco. Ce payo (non-Gitan) définissait le genre comme un mélange de cultures arabe, juive et gitane mûri dans les rues d'Andalousie. Et même si Algésiras n'était pas une ville aussi importante que Jerez ou Séville en termes de rayonnement musical, il y avait bénéficié d'un environnement propice à son éclosion.

Abandonnant l'école très tôt pour contribuer aux frais du foyer, il fit sa première tournée internationale à l'âge de 12 ans. Avec son frère aîné, Pepe, chanteur, il accompagnait alors la troupe du danseur José Groco. Un rôle qui lui aurait convenu à merveille si son père n'avait pas insisté pour faire de lui un guitariste soliste. Chanteur contrarié, il avait adopté la six cordes par timidité. Il la fit chanter pendant plus de cinquante ans sur les scènes du monde entier. Ses lignes mélodiques stupéfiantes de vélocité alternaient avec des phases de jeu plus introverti.

Une passion intacte

Après dix premières années placées sous le signe exclusif du flamenco, le musicien s'était ouvert à d'autres musiques. Son jeu avait alors incorporé des éléments de jazz et de musique brésilienne. De musique classique espagnole aussi, notamment les répertoires des compositeurs Isaac Albéniz et Manuel de Falla. Sa collaboration avec le chanteur el Camarón de la Isla, de trois ans son cadet, a fourni neuf albums clés du renouveau du flamenco dans les années 1970. À l'aube de la décennie suivante, il assemblait le Guitar Trio avec deux autres virtuoses: l'Anglais John McLaughlin et l'Américain Al Di Meola.

Enregistré en concert, leur album Friday Night in San Francisco est devenu un des disques les plus influents de son époque. S'il avait soif de collaborations avec des musiciens issus d'horizons très variés, il n'avait jamais perdu sa profonde identité de guitariste flamenco. Après quelques années d'exil au Yucatán (Mexique), où il pratiquait la pêche sous-marine, de Lucía s'était tenu éloigné des scènes pendant trois ans. Cet homme à la forte personnalité enregistrait des disques lorsqu'il avait quelque chose à exprimer uniquement. Il se produisait encore en Europe l'été dernier, éblouissant le public de sa passion intacte.

 

Très reconnu, il avait été fait docteur honoris causa de la Berklee College of Music de Boston et avait reçu le prix prince des Asturies pour les arts, la plus haute récompense espagnole.

le Figaro.fr

 

 

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Trouver le divin dans le presque rien (V)

26 Février 2014, 10:05am

Publié par Fr Greg.

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Personne ne peut tout lire, de toute façon. Je lis le Coran, aussi. J'aime beaucoup. J'aime aussi certaines parties du Talmud. Je ne suis pas enfermé. Mais au fond, à nouveau je vais faire un retour à une scène des Évangiles, qui se trouve dans Jean : le Christ, assez jeune, est assis au Temple, avec les autres, et c'est son tour de lire un texte sacré. Qui lit ce texte doit ensuite le commenter. Jésus lit un psaume qui parle du Messie, de la fin des temps. Et il a un seul commentaire : « Ce que je viens de lire, vous l'avez sous les yeux, maintenant. C'est moi. » La dernière lecture qui contient toutes les autres, c'est simplement la présence humaine. La présence d'un homme ou d'une femme est beaucoup plus éclairante que toutes les bibliothèques du monde. Et en même temps, la Bible, les Évangiles, le Coran sont des centrales atomiques de poésie...

Ce qui est frappant, c'est que ni Bouddha, ni Mohammed, ni le Christ n'ont écrit quoi que ce soit. Socrate non plus... Sans doute sont-ils dans une fonction supérieure à l'écriture. Peut-être ces gens très rares sont-ils allés dans le noyau du feu, l'ont traversé. Alors qu'écrire est déjà un état second. Vous prélevez les braises, en y cherchant l'empreinte des pieds de ceux qui les ont traversées, mais ceux-là l'ont fait en silence. Comme peut-être on traverse la mort. Il y a un moment fondateur du silence. Et ces gens-là sont donc plus hauts que l'écriture. La beauté de l'écriture, c'est de les reconnaître, de les révérer, de les éclairer. D'essayer de nous les donner à voir.

Une légende dit que la plume qui sert aux écrivains a été empruntée au coq du reniement de Saint Pierre. Peut-être l'écriture trahit-elle toujours un peu. Et en même temps, avez-vous remarqué comme ce qui n'est pas écrit se délite, se perd, s'efface. Donc l'écriture nous sauve aussi, nous préserve, nous redonne une fluidité....

Cela dit, il y a une belle réflexion de Grojean sur la supériorité du lecteur par rapport à l'auteur. L'auteur prend un morceau de vie et en fait un livre. Le lecteur prend un livre et en fait un morceau de vie. Il ressuscite ! Il a donc un travail encore plus puissant - qui n'aurait certes pas pu être accompli s'il n'y avait pas eu le labeur de l'auteur avant. Il n'empêche : le travail du lecteur remet en vie quelque chose qui avait été enfermé dans le livre.

Ou alors la lecture ne s'est pas faite, ou le livre était mauvais. Idéalement, l'écriture, comme la lecture, devraient être deux instants de récréation dans la clarté d'un ciel étoilé. Ils devraient être d'une gaieté et d'une inventivité totales. Il devrait y avoir une grande fantaisie dans les livres, qui réveillerait une grande liberté chez le lecteur. Tous les trois - l'auteur, le livre et le lecteur - se trouveraient, du coup, dans une sorte de cour de récréation angélique. Avec une grande liberté. La vraie justification de l'écriture, à mon avis, c'est qu'elle est comme la vie : elle ne se fige pas. C'est sans doute ce que les Juifs de la tradition talmudique ont perçu très fort. Il y a quelque chose de beau comme l'enfance dans leurs commentaires de commentaires de commentaires des écritures, cette lecture sans fin, sans cesse revivifiante, irriguée, surprenante.

" votre vie, 'un ciel clair où se détachent les étoiles'" 

 

Ma vie ? C'est comme si depuis toujours, j'avançais dans la brume ! Et tout ce que je vois me semble déchirer un voile de néant posé sur le monde. Soudain ça m'apparaît, dans une splendeur ! Je suis sujet à des éblouissements. Ça peut être un visage, un objet. C'est comme si la création du monde était continue, que nous étions contemporains de la création du monde. C'est comme si la création n'était pas une chose à l'arrière de nous, mais exactement en train de se faire.

Christian Bobin

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Trouver le divin dans le presque rien (IV)

25 Février 2014, 10:00am

Publié par Fr Greg.

 

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« Les hommes, même les saints, ne sont pas très finauds. » « La douceur des femmes n'est rien au regard de ta douceur. Leurs cœurs ressemblent au ciel bleu, mais quand on le prend dans nos mains, nos mains sont aussitôt tâchées de noir »

L'erreur, c'est de généraliser. C'est une erreur que je reconnais volontiers. On a besoin de se tromper pour arriver au vrai. On procède par approximations. Maintenant, ce qui me reste, c'est la plénitude de la place maternelle, que peut-être toutes les femmes ne remplissent pas comme elles pourraient, mais ça les regarde. Parfois, elles n'y peuvent rien. C'est compliqué. Ce qui m'a ébloui dans les femmes, d'abord, c'est de les voir comme mères. Aujourd'hui, je vois un peu mieux les pères, les maris. Mais je continue aussi à voir les femmes et à voir les enfants. Je pense préférable de tout voir !

à Jésus: « Ton amour est ma seule vie ! »

 C'est presque impudique de le dire comme ça. Ou alors, il y a le secret du livre. La bonté de la vie, c'est de nous secouer en tous sens et de nous faire passer par son tamis. De nous aider, parfois, à délivrer l'amour du sentiment, ou plutôt du sentimentalisme. C'est comme passer d'un ordre à un autre.

Et ce qui est beau, c'est que ces quatre mondes ne se joignent pas tout à fait. Les jointures ne sont pas parfaites entre les quatre récits, ce qui est un indice du vrai. Chaque témoin a vu à sa façon et rapporte à sa façon. Jean, c'est le patron des écrivains. Il ressaisit les choses par l'intérieur. Alors que les autres écrivent de façon plus factuelle. Ils sont nécessaires aussi, c'est important, d'avoir les faits bruts. Mais Jean a cette vertu de ressaisir par un feu interne, tout ce qui s'est passé et d'en garder l'épure, l'essence. Il fait de l'histoire du Christ, ce que les parfumeurs font avec un parfum quand ils parlent d'un « absolu ». Au sens du qui mot désigne le concentré du parfum le plus rare, le plus pur, le plus raréfié, le plus cher, et que les parfumeurs appellent un « absolu ».Grojean fait de la vie du Christ, avec un faible jeu de mots, un absolu, grâce à l'écriture, qui a comme vertu, entre autre, de densifier la vie, pour la faire mieux apparaître aux vivants. Elle la condense, la métamorphose pour la révéler. Ce n'est pas une trahison, un éloignement, une fiction. Il est possible que la structure de la vie mentale, mais aussi charnelle, même peut-être cosmique, soit très semblable à l'architecture des musiques de Bach. Et Saint-Jean est à ce niveau-là, même un tout petit peu plus haut. Il va saisir l'architecture interne de la vie dont il a été le témoin. Ce qui est très intéressant dans la vie du Christ, c'est que c'est la vie de chacun. C'est une vie humaine. Elle est faite de rencontres, de malentendus, de besoins de s'expliquer, d'errances, de malice, de guerres invisibles, d'épreuves, et d'un grand arrachement final. Ça, c'est la vie de chacun. L'évangile est le miroir le plus apte à refléter ce qu'est une vie humaine, et donc divine, puisque les deux sont inséparables. Dans Jean, le Christ dit : « Qui m'a vu a vu Dieu ». Tout ce qu'on peut connaître de Dieu, c'est une vie humaine, le temps d'une vie humaine. La nôtre. Ou la vôtre.

C'est un engagement puissant qui est demandé. C'est la vie la plus intense. Pour moi, la personne la plus intelligente au monde, c'est le Christ. Il est intransigeant pour préserver la grande souplesse du vivant, pour laisser aller le vent dans les herbes et pour laisser aller la vie à ses merveilleux imprévus.

Les évangiles apocryphes peuvent être nourriciers pour l'imaginaire. Ils ont des beautés, qui font rêver, comme cette scène où le Christ fabrique des oiseaux en argile, leur souffle dessus et les oiseaux s'envolent. Dans le même évangile, je crois, il y a une scène terrible, où Jésus enfant, juste frôlé dans la cour de récréation par un camarade, lui dit : « Toi, tu ne vivras pas jusqu'au soir ! » Ces évangiles ont un charme de légende, comme les contes soufis ou juifs. Mais ils ne sont pas indispensables. En fait, le problème est peut-être de définir le spirituel - je ne pense pas y parvenir. Le problème de ces autres évangiles, et de beaucoup de textes gnostiques ou ésotériques, c'est qu'ils sont innombrables. Si vous vous aventurez dedans, on risque de ne plus vous revoir de votre vivant. Il n'y a aucune raison que ce genre de quête ou de lecture s'arrête. Il y a autant de livres de spiritualité que l'océan peut compter de vagues. Tout est fait pour qu'on s'y noie. Il me semble que l'on n'a besoin que de quelques livres, de même qu'on n'a besoin que de quelques paroles de notre père, ou de quelques gestes de notre mère. S'ils se mettent à nous parler sans arrêt, ils vont nous tuer. On a besoin, aussi, d'aller y voir par nous-mêmes, d'aller dans la vie, de nous affronter aux autres, et de laisser tomber ce qui pourrait être un jeu de miroirs, quand la recherche prend la place de l'objet recherché. C'est un peu le risque de cette littérature périphérique.

 

Alors, qu'est-ce que le spirituel ? C'est la vie engagée avec d'autres. Qu'est-ce que vous faites avec quelqu'un qui vous pose un problème ? Qu'est-ce que vous faites avec vos enfants ? Avec vos parents ? Avec un inconnu ? Le propre de la vie, c'est que vous n'avez jamais le temps. J'appelle ça le « principe de Pilate ». Pilate n'est pas un mauvais homme. On lui met le sort du Christ entre les mains, il est très embarrassé. Il a une profonde sympathie, presque une empathie, pour cet homme. Mais en même temps, il est dépendant des autorités religieuses et doit faire respecter l'ordre L'institution ecclésiale juive râle et souhaite une mise à mort, sans pouvoir y procéder elle-même. Le principe de Pilate se résume ainsi : on amène le Christ devant vous, et vous avez trente secondes pour décider de ce que vous allez faire. Pas plus. C'est ça, la vie. Et Pilate, même s'il avait une bibliothèque de livres de sagesse, n'aurait pas le temps de les consulter et ces livres ne pourraient d'ailleurs rien lui dire. Il faut trancher. Il espère une intuition, un instinct... Mais il n'a plus le loisir de tergiverser, et en vérité, on ne l'a jamais. La mort peut nous saisir à tout instant, on n'a donc jamais, au fond, le loisir de remettre à demain. De dire qu'on va réfléchir un peu : « Je crois qu'un livre vient de paraître, qui va m'éclairer. » Non. C'est toujours trop tard.
L'inscription de votre cœur dans cette vie se fait toujours à la seconde. Dans l'instant. Comme l'éclair qui entre dans la pierre et la fracasse. On n'a pas le loisir que supposent toutes ces lectures infinies, innombrables. Elles peuvent nourrir le songe, l'imaginaire, mais pas autre chose.

Christian Bobin.

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Trouver le divin dans le presque rien (III)

24 Février 2014, 10:00am

Publié par Fr Greg.

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« L'avancée en solitude loin de dessiner une clôture, ouvre la seule, et durable, et réelle voie d'accès aux autres. » « Tu me l'as révélée, en fait, en offrande amoureuse. Tu m'as révélé la solitude, en pensant l'abolir ».

Balancement est un joli mot, parce que je vois tout d'un coup une balançoire d'enfant. Comme si, peut-être, notre âme était un petit enfant sur une balançoire. De temps en temps, ses pieds touchent le ciel, et de temps en temps, ses pieds frôlent le sol. Quelle est la main qui nous pousse, pour nous donner notre élan, et pour le raffermir ? Ce serait peut-être la main des épreuves. La main bénie des épreuves, qui nous envoie tout d'un coup au ciel, et qui nous empêche aussi parfois de tomber. Qui fait qu'il n'y a pas vraiment de position stable, dans cette vie. C'est pour ça, que vous repérez beaucoup de choses qui fonctionnent par couples de contraires, dans ma pensée. Parce qu'il n'y a pas de point fixe. Peut-être que nos âmes sont des enfants qui font de la balançoire. Et que celui qui ne parle que du ciel a tort, et que celui qui ne parle que de la terre a tort, parce qu'ils oublient l'autre moment. La justesse serait de restituer les deux choses, de façon à ce que le mouvement continue sans fin.

"une « extrême faiblesse indestructible » "

 Si vous vous penchez sur un berceau, là, vous l'avez, l'extrême faiblesse indestructible. Le bébé est dépendant de tout, absolument vulnérable. Et en même temps, il y a quelque chose qui irradie. Il y a comme une lumière qui sort du berceau. Lumière contre laquelle, personne ne peut rien. Autant essayer de ruiner le soleil à coups de pioches ! Cette chose-là, invincible, c'est précisément « l'extrême faiblesse ». Ce n'est même pas un paradoxe. Une chose découle de l'autre. La vraie puissance, c'est d'être exposé à tout, comme peut être le nouveau né. Il n'y a pas de puissance plus grande, dans un sens, que celle du Christ sur la croix.

'un divin extrêmement vulnérable, extrêmement faible, presque impuissant'.

 On entend parfois (ça revient comme une question métaphysique qui s'enorgueillirait de ne pas avoir de réponse) : « Où donc était Dieu à Auschwitz ? » Mais, la réponse, on l'a : il était dans les chambres à gaz ! Il était dedans ! Dieu est le plus fin du fin du fin de la vie. Tellement transparent qu'il est indéchirable. Le dernier fil ne lâche pas. Tout le reste va lâcher. Nos solidités, nos savoirs, nos volontés ne tiennent pas la route. Tôt ou tard, elles cassent - d'autant plus facilement qu'elles sont crispées sur elles-mêmes. Mais un duvet de moineau ou l'aigrette du pissenlit, ça ne se brise pas. C'est tellement léger que ça ne peut pas connaître cette mésaventure. Moi, le Dieu dont je parle parfois, sans doute trop d'ailleurs, il ne tient pas dans le coffre-fort d'une église ou d'un dogme. Il tient dans la poitrine d'un rouge-gorge. Plutôt étonné, comme le sont les rouges-gorges, de nous trouver sur sa route.

Un contemporain qui a écrit L'ange qui boite et a publié au Mercure de France, en octobre 2008, L'évangile du gitan. Il est lui-même gitan et s'appelle Jean-Marie Kerwich. J'ai eu le bonheur de lire les épreuves de son livre et j'ai compris ce que pouvaient être les prophètes de la Bible, comme Isaïe, Jérémie ou Job. Ces gens n'ont rien demandé. Ça leur est tombé sur la tête. Ils n'ont pas cherché cette sorte de cascades d'images, de poésie, de visions et de témoignages à rendre. Jean-Marie Kerwich est unique, parce qu'un gitan est censé être hors écriture. Or, dans la Bible, mais aussi dans le Coran, les plus « voyants » sont illettrés. Il y a comme une porte qui s'ouvre au fond des Cieux, et une cataracte de lumière tombe sur un petit berger qui ne demandait rien du tout. Jean-Marie Kerwich est un homme qui n'est pas séparable de son livre. Qui parle comme il écrit et qui écrit comme il parle. Il a une vie très dure. Cela nous ramène au début de notre conversation : c'est parfois la rudesse de la vie qui vous rend le cœur milliardaire. C'est toujours ce balancement. Toujours.

Le mettre noir sur blanc ne le fige pas parce qu'il a à nous dire quelque chose sur nous-mêmes et sur la vie. Il le passe. Il le transmet. Il n'abîme rien. Il ne parle pas tant de son peuple que des choses éternelles. C'est-à-dire des choses simples. L'attention à l'autre. Le temps qui passe. C'est la cicatrice d'enfance qui ne s'efface jamais, et qui reste sur notre visage, même après la mort. Il parle de choses comme ça. Ce que j'apprends aussi, en lisant Kerwich, ou Dhôtel, ou Grojean, c'est qu'il n'y a pas de technique du spirituel, contrairement à ce qu'on nous dit, parfois, aujourd'hui. Il y a certes de bonnes nourritures, de bons gestes, des choses qui peuvent s'apprendre. Mais au cœur même de la vie, la clé ne peut être que la vôtre, celle que vous aurez forgée dans la forge de vos épreuves. Il n'y a pas de règle pour ça. Très bêtement, très pauvrement, c'est très déroutant, la vie ! Au sens propre : ça vous emmène en dehors de la route sur laquelle vous cherchez toujours à revenir. On a besoin de rassurance. On a besoin de certitudes, de savoir. C'est humain. Mais il se trouve que l'essentiel se passe dans le fossé, à côté, dans les nuages que vous avez oublié de regarder. L'essentiel vagabonde à côté de nous. Le rejoindre, c'est peut-être vagabonder à notre tour. Et tant qu'on reste sur le chemin, qu'est-ce qu'on va voir ? Juste nous-mêmes.

Christian Bobin

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Trouver le divin dans le presque rien (II)

23 Février 2014, 10:27am

Publié par Fr Greg.

 

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André Dhôtel, c'est extraordinaire, ses livres sont comme une forêt impénétrable. On peut avoir crainte, en les lisant, de ne plus jamais vouloir rentrer à la maison, tellement ils semblent longs et invraisemblables. Et puis, tout d'un coup, on débouche sur une clairière de toute beauté, devant une image ou une parole qui ne vous quittera plus jamais. Ce sont des « livres expériences ». Apparemment, ce sont des récits qui captent le charme même de la vie, ce que la vie a d'imprévisible et de malicieux par rapport à nos projets, nos volontés. Je crois que c'est Giacometti qui disait : « Le malheur, quand on cherche, c'est qu'on ne trouve que ce qu'on cherche. » Dans les livres de Dhôtel, comme dans la vie, les gens cherchent quelque chose, et puis oublient à un moment ce qu'ils cherchent, et c'est là qu'ils trouvent des merveilles. Ce sont des livres de vagabonds, qui ont la consistance des nuages. Leur forme change, au fur et à mesure des relectures. C'est ça, les livres vagabonds. Dhôtel dit : « Je n'aime pas rêver. J'aime que les rêves viennent vers moi ».

Grojean, c'est tout à fait autre chose. Mais finalement, il arrive au même point source. Grojean, son grand amour, ce sont les Évangiles. L'un de ces maîtres-livres, c'est L'ironie christique, paru chez Gallimard, qui est un commentaire, pas à pas, de chaque verset de l'évangile de Saint-Jean, qu'il a traduit lui-même. C'est époustouflant de vie, de vivacité, de malice, de songes. Comme son camarade André Dhôtel, ses phrases bougent alors que le livre est fermé. Et, quand vous revenez, elles ne sont plus à la même place. Peut-être que c'est ça, les vrais livres. Ils poursuivent leur vie, indépendamment de vous. Et donc, quand vous les retrouvez, vous aussi, vous êtes neufs. Parce qu'on est toujours en miroir, dans cette vie. On est, au fond, comme l'autre est, en face de nous. Ce sont des livres où la pensée a la fluidité des rivières, ou plus rare, de la lumière sur la rivière. C'est cette chose presque indicible, et toujours mouvante, que ces deux écrivains ont su capter dans leurs mots, dans leur intuition de la vie.

Il y a une veine taoïste dans les Évangiles, qui a été très bien saisie par Grojean. Son Christ est comme désencrassé de toutes les Églises, de toutes les institutions. Il est comme rendu à lui-même. Propre, comme un caillou, comme un sou neuf, un brin d'herbe. Et, il est à proprement parlé « inouï ». Quand on voit ce Christ-là, on comprend que l'on n'a pas encore commencé à vraiment réfléchir à la merveille de toute cette histoire. Si simple, et pourtant si mystérieuse.

Le tissu de la vie est profondément concret. Y compris le spirituel. Y compris ce qu'on peut appeler, à juste titre, « l'autre monde » - qui est mêlé au nôtre, comme la paille est tressée sur la chaise. C'est indémêlable. Et concret.

Le chemin passe entre les deux buissons épineux de la niaiserie et du savoir impénétrable à la lumière. Mais avec un peu de malice, c'est possible. C'est une belle chose, d'être malicieux. Au fond, je pense que rien de vrai, de profond ne se fait sans une sorte de gaieté intérieure. Sans une vraie gaieté. Il y a une gaieté.

 

 « Les choses s'avancent vers moi. Toutes choses. Par leur silence, elles entrent en moi. D'abord par leur silence. Puis, leur lumière s'élabore en moi, discrètes, infimes, miraculées. Enfin, l'embrasement, l'éclair, le brûlant, le radieux. Ensuite, écrire. Seulement ensuite. Voilà, c'est tout. » Souveraineté du Vide

 

 Comme elles peuvent venir à chacun. Dans ce sens-là, il n'y a jamais de mauvaise journée. Je peux traverser des épreuves, comme tout le monde, mais même dans une telle journée, je sais que quelque chose fleurira. Tôt ou tard. Les mauvais jours, il faut les aimer encore plus que les autres, parce qu'ils sont très discrédités. Un peu comme la pluie contre laquelle on peste.

 C'est une grande histoire, la mélancolie. Je ne pense pas l'être. Il est possible que les ombres des platanes qui étaient en face de la maison de mon enfance soient encore sur mon cœur, pour la vie entière. Mais la mélancolie ne me donne pas des clés très bonnes. Donc, quand je l'entends approcher, je l'évite. Le centre du centre, pour moi, est pauvre en mots. Par exemple, il y a quelques jours, je voyais deux citrons sur une assiette cerclée d'or, sur la table. Et la franchise, la rudesse, l'innocence de ce jaune m'a stupéfié et a soulevé toute la journée. Je n'ai pas encore réussi à écrire ce que j'ai vu. Parce que pour moi, le métier d'écrivain, c'est plutôt un métier d'enfant. Un métier bizarre. Je regarde les choses qui sont privées de langue, j'essaye de les écouter et de rendre ce qu'elles disent, de le rapporter aux autres.

Christian Bobin.

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Trouver le divin dans le presque rien

22 Février 2014, 10:21am

Publié par Fr Greg.

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Comment trouver le divin dans la faiblesse et le presque rien... ? Pour Christian Bobin, tout est ici, maintenant. Nul besoin d'aller voir ailleurs. Le tissu de la vie est profondément concret. Ce qu'on peut appeler “l'autre monde” est mêlé au nôtre comme la paille est tressée sur la chaise.

 

 « un surcroît de vie dans le manque ».

Tout est une question d'air et de respiration. C'est l'encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer. On a besoin de connaître des choses telles que l'ennui, le manque, l'absence, pour connaître la présence, la joie et l'attention pure. On a besoin d'une chose pour aller vers une autre. Par exemple, j'aime beaucoup les livres, mais j'ai remarqué que je trouvais les plus intéressants dans les toutes petites librairies perdues, qui n'en vendent que très peu ; comme si c'était là que certains livres m'attendaient depuis très longtemps. Alors que je ne les aurais pas vu dans un grand étalage, parmi mille autres choses. Cette pensée va dans le sens exactement inverse de celui qui a créé Internet. À la racine d'Internet, il y a le désir qu'on ait tout, tout de suite. Que surtout nul ne souffre plus d'un manque. Or, je pense que c'est une souffrance que d'avoir tout à sa disposition, sans intervalles. On devient soi-même comme une chose au milieu des choses. Alors qu'on a besoin que certaines vitres de la maison soient cassées. Et que le vent entre ! Besoin de certains défauts, de certains manques, de certaines brisures, pour pouvoir respirer.

 

Comment préciser sans trahir ? Vous avez plusieurs façons de voir le soleil. La voie scientifique vous met entre les mains des documents extrêmement nombreux, de plus en plus précis, qu'il vous faudra plus qu'une vie pour lire. Et puis, vous avez l'autre voie. Vous regardez autour de vous, vous voyez un pissenlit, et là, vous savez ce qu'il en est du soleil. Parce que la structure est la même. Le pissenlit, à mon sens, est comme un petit frère égaré du soleil. Il aime tellement son grand frère, qu'il s'est mis à lui ressembler. Dans l'infime, vous avez l'immense. La contemplation vous donne ce que l'information ne vous donnera jamais. La contemplation a besoin de s'appuyer sur du très peu, du très simple. Elle est semblable à ce royaume dont parle le Christ, qui est tout entier contenu dans un grain de sénevé.

« écrire, pour réparer l'irréparable »...

D'abord l'accepter l'irréparable. Le regarder. Le contempler en tant que tel. Ne pas chercher de consolations illusoires. Ne pas se précipiter pour venir en aide. Mais, d'abord, regarder, et si l'on est devant un mur, le voir. S'il est aussi haut que le ciel, le reconnaître. C'est quelque chose qui amène un profond changement intérieur. Cette « acceptation » n'est pas une résignation, mais une vue. C'est la vue qui guérit, la vision vraie. Pas l'illusion, même si parfois la vérité est que nous n'avons pas de solution. Mais le reconnaître, le formuler, change tout. Comme si savoir que la porte est fermée, et l'accepter, vous la faisait traverser ! Or, la racine de la vue, c'est la contemplation. Et la racine de la contemplation, c'est l'attention.

 

L'écriture évidemment a à voir avec ça. Les livres, je les aime depuis toujours. Ce qui est beau, c'est que les livres sont bâtis à la hauteur des mains. Un livre, c'est comme une porte qui ne serait pas plus grande qu'une main. Et, de l'autre côté de cette porte, il y a les anges. Voilà ce que sont les livres, en gros, je m'en suis aperçu très tôt. Mais ce n'est pas le cas de tous les livres, loin de là ! Certains livres, qualifions-les de « vrais », viennent en secours au lecteur. Ils viennent vers lui et ont la vertu de l'écouter. Pourquoi ? Il y a quelque chose dans une page qui est en train de me déchiffrer. Je crois la lire, et c'est elle qui me lit ! Les « vrais » livres sont toujours des livres de médecine, au fond. Ils sont guérisseurs. Parce que ce qui nous rend malade, ce sont souvent les mots. Soit que ces mots qui nous aient manqué. Soit qu'ils aient été d'une dureté insupportable. Mais ce que des mots ont fait, d'autres mots peuvent le défaire. C'est le langage qui souffre en nous, et qui nous fait souffrir. Et la matière des livres est un langage qui est, ou devrait toujours être profondément réparateur.

Christian Bobin

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La fragilité de la personne, clé pour la croissance de l'humanité!

21 Février 2014, 10:14am

Publié par Fr Greg.

 

 

 

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L'éclipse de l'âme ou l'oubli de la personne.

20 Février 2014, 08:41am

Publié par Fr Greg.

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Laura Bossi, neurologue italienne, spécialiste de l'épilepsie, s'étonne de ce qu'elle appelle poliment « l'éclipse de l'âme ». En effet, aujourd'hui, l'âme n'a plus sa place dans nos sociétés. Ce qui explique, selon elle, notamment, notre incapacité à « penser » l'animal. Pourquoi cette incompréhension du vivant ?  « On a coupé l'homme de la nature, on l'a constitué en règne autonome. Et l'on a oublié ainsi qu'il est aussi un être vivant parmi des êtres vivants.

 C'est un fait, dans nos sociétés dites développées, l'homme est le maître d'un monde qui, par la technique, ressemble de plus en plus à une machine homéostatique, et le vivant est devenu une chose, un "gisement économique", livré à l'agriculture ou à l'abattage industriel. »

En décidant que l'homme n'a pas d'âme et que Dieu est mort, tout en croyant encore à son immortalité ce qu'il n'accepte pas, l'être humain aurait construit aussi sa propre tragédie. C'est pourquoi, toujours selon Laura Bossi, notre monde a tant besoin de médecins. De médecins de l'âme.

Le constat de départ de l’auteur, neurologue, est sans appel : « A l’aube du troisième millénaire, l’âme est oubliée. Les poètes et les artistes, par une curieuse substitution, n’accordent plus de l’importance qu’à son double, le corps, soma, qui autrefois signifiait le corps inanimé, sans vie, le cadavre. Les philosophes semblent croire qu’il s’agit là d’un sujet passé à l’histoire, juste bon pour les anthologies. Les psychanalystes, quant à eux, n’osent même plus nommer le sujet de leurs études. Dans le Dictionnaire de la psychanalyse de Roudinesco et Plon (1997), pas d’ « âme » entre « ambulatorium » et « american psychiatric association », pas de psyché entre « psychasthénie » et «psychiatrie ». Les théologiens, enfin, peut être soucieux de ne pas passer pour des dualistes démodés, ou las simplement de controverses centenaires, paraissent désormais gênés par ce mot : ils lui préfèrent celui de personne(…) L’âme s’est ainsi absentée des modernes ouvrages et des dictionnaire de théologie chrétienne (note : Dictionnaire de la théologie, Eicher 1998 ;Dictionnaire critique de théologie, Lacoste 1998 qui réunit en une seule entrée âme, coeur, corps) et même de liturgie catholique des morts ».

C’est « l’éclipse de l’âme ».

Et dans le même temps, « les biologistes travaillent sur le vivant, les adeptes des neurosciences étudient la conscience et ses relations avec le corps (mind-body problem). Les médecins « réanimateurs » essayent de définir le moment précis du passage entre la vie et la mort. Les accoucheurs s’interrogent sur l’âme de l’embryon. Les savants s’appliquent à construire des créatures douées de vie ou d’intelligence artificielle. Les juristes et les experts de bioéthique statuent sur la personne humaine et sur les difficiles questions soulevées par les avancées de la science : manipulations génétiques, clonage et techniques de procréation, greffes d’organes. »

Une fois ce paradoxe constaté, Laura bossi dresse un recueil des théories et modèles sur l’âme, du point de vue des philosophes de l’antiquité à nos jours, des théologiens, des anthropologues, des psychanalystes, médecins et scientifiques. Sont aussi abordés par la suite de grands thèmes humanistes tels que l’individuation de l’homme et son rapport à l’animal, la question de la mort, notamment des états de mort clinique ou états végétatifs, de l’euthanasie, de la bioéthique, toujours mis en lumière par de nombreuses références historiques.

Ouvrage très bien pensé et écrit, facile d’abord et richement illustré de surcroit, à recommander pour qui veut faire un tour d’horizon exhaustif de l’histoire de l’âme. Remarquons enfin que la dernière phrase du livre se situe bien dans notre problématique : « (…) Il semble décidément que la maladie ait dépassé le cas singulier et qu’elle s’étende, telle une épidémie, au genre humain tout entier. Quel médecin de l’âme aujourd’hui nous en guérira-t-il ? ».

      

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L'école en crise !

19 Février 2014, 08:32am

Publié par Fr Greg.

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Théorie du genre, Vincent Peillon, feuille de route sur l'intégration, Natacha Polony revient sans langue de bois sur les polémiques autour de l'école qui ont émaillé cette semaine.

Polémique autour de la théorie du genre, dérives communautaires, résultat catastrophique au classement Pisa, l'école Française est en crise. Dans votre dernière chronique pour le Figaro, vous écrivez, «l'école n'instruit plus, n'éduque plus, elle rééduque». Qu'entendez-vous par là?

 

Natacha Polony - Le vieux débat entre instruction et éducation est complexe. Pour les tenants de l'instruction, dont je fais partie, l'école doit transmettre des savoirs universels. C'était le projet de Condorcet qui est le premier à avoir pensé l'école de la République à travers ses cinq mémoires sur l'instruction publique. A l'époque, on parlait bien d'instruction et non d'éducation, cette dernière revenant aux familles. Certes, l'école transmettait aussi des valeurs, mais celles-ci passaient par l'histoire, la littérature, les textes. Et c'est en cela qu'elles étaient émancipatrices puisqu'elles étaient le fruit d'un savoir. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle cet équilibre a été bouleversé. Les savoirs ont peu à peu été abandonnés au profit de ce que les «pédagogistes» appellent le «savoir être». Dans le socle commun de connaissances et de compétences définit par l'Education nationale, les grands textes officiels du savoir sont mis sur le même plan que certaines «compétences» qui relèvent de l'éducation des familles tel que «le savoir vivre ensemble» ou «le savoir respecter autrui». La polémique autour de la théorie du genre, bien qu'elle ait été instrumentalisée par certains extrémistes, illustre la propension de l'école à vouloir concurrencer la vision du monde transmise aux enfants par leurs parents. Il me paraît plus urgent d'apprendre aux élèves à lire, écrire et compter. En tant qu'héritier des Lumières, Condorcet misait sur l'intelligence pour élever les esprits. C'est par là que passe le combat pour l'émancipation et non par un vague catéchisme moralisateur.

 

La focalisation de l'école sur les questions de société n'est-elle pas justement un moyen de masquer son échec sur l'apprentissage des savoirs fondamentaux?

Certainement, mais à l'inverse la focalisation sur les questions de société est aussi l'une des causes de la crise actuelle de l'école. En effet, un collégien de troisième d'aujourd'hui cumule deux ans de retard de cours de Français par rapport à un élève des années 1970. La volonté de l'école de tout faire, l'hygiène, l'antiracisme, la sécurité routière, l'éloigne de ses missions originelles. J'ai noté le cas concret d'une classe qui a fait appel à 11 intervenants extérieurs en une semaine. Dans ces conditions, comment dégager du temps pour apprendre aux élèves à lire? Il faut effectuer des choix. Cette focalisation sur les questions de société est aussi une manière de tromper les élèves sur leur niveau réel. Pour ne pas faire de sélection, l'école nivelle par le bas en sacrifiant les savoirs fondamentaux au profit de choix pédagogiques démagogiques et accessoires.

 

Hormis cette dérive sociétale, quelles sont les causes profondes de cette faillite de l'école de la République?

Il y a deux problèmes qui se conjuguent. Le premier dépend de l'école elle-même. Depuis les années 70, les pédagogies constructivistes, d'après lesquelles c'est l'enfant qui construit lui-même son savoir, ont pris le pouvoir dans l'enseignement. Par exemple en ce qui concerne l'apprentissage de la lecture, les neurosciences prouvent que la méthode syllabique est plus efficace que les méthodes mixtes ou globales. C'est pourtant ces dernières qui sont privilégiées par la majorité des enseignants. Pour lutter contre l'illettrisme, il faut revenir d'urgence aux méthodes classiques et arrêter de caresser les élèves dans le sens du poil.

Le second problème est le fruit de la société. Les parents qui ont une vision consumériste de l'école se déchargent de leurs responsabilités. Gavés de télévision, les enfants ne sont plus habitués à contrôler leurs pulsions et à obéir. Ils sont donc plus difficiles à gérer pour les professeurs. Comme l'explique Marcel Gauchet, l'évolution de l'individualisme contemporain rend très difficile la transmission. L'école est confrontée à ce délitement du lien républicain.

 

Avec le rapport puis la feuille de route sur l'intégration, la gauche a relancé le débat sur l'interdiction du voile et plus largement sur le multiculturalisme à l'école. Le risque n'est-il pas de faire de cette dernière l'otage de tous les communautarismes?

La problématique du voile à l'école remonte à 1989 lorsque Lionel Jospin, alors ministre de l'éducation nationale, saisit le Conseil d'Etat après l'exclusion à Creil de deux collégiennes portant le tchador, puis publie une circulaire statuant que les enseignants ont la responsabilité d'accepter ou de refuser le voile en classe, au cas par cas. Or il existait déjà une circulaire, la circulaire Jean Zay du 15 mai 1937 qui rappelait la laïcité de l'enseignement public et demandait aux chefs d'établissements de n'admettre aucune forme de prosélytisme dans les écoles. Il y a donc eu carence de l'État. Le rôle des pouvoirs publics était d'affirmer la validité de cette circulaire et de faire respecter l'esprit et la lettre de la loi de 1905. Cela nous aurait évité de perdre un temps considérable et d'en passer par une nouvelle loi sur la laïcité en 2004. Venir réveiller cette question aujourd'hui est une bêtise effarante qui montre qu'une partie de la gauche a encore la tête farcie d'idées délirantes! Cette gauche-là a renoncé au projet d'intégration allant jusqu'à nier la préexistence du pays d'accueil, à nier son identité. Il n'y a plus d'hôte, plus d'accueilli. Or, une nation ne peut se perpétuer que lorsqu'elle transmet son héritage. Nous avons cessé de transmettre, pas seulement aux étrangers, à tous nos enfants.

 

Dans une interview accordé à Libération, Vincent Peillon en appelle pourtant à la défense de l'école républicaine… Qu'en dites-vous? Cela va-t-il dans le bon sens?

Vincent Peillon se veut un ministre philosophe et connaisseur de l'histoire de l'école. Mais il se paie de mots et se réfugie derrière les valeurs et les principes pour mieux pratiquer l'ambiguïté. Les grandes déclarations sont pour lui un moyen d'éluder les vraies questions qui sont la refonte du système des mutations, pour que les jeunes professeurs ne soient plus parachutés dans les classes les plus difficiles, et celle des méthodes d'apprentissage. Comme ses prédécesseurs, il préfère se concentrer sur des questions annexes et dérisoires: les rythmes scolaires, les 60 000 postes supplémentaires ou encore la théorie du genre. Pendant ce temps-là, l'école est incapable d'apprendre aux élèves à lire et à écrire. Elle ne fabrique plus des citoyens, plus des hommes libres, mais des incultes qui seront dépendants des discours les plus idiots! Si 80 % d'une classe d'âge va jusqu'au baccalauréat aujourd'hui, l'école est pourtant plus inégalitaire que jamais. Les statistiques sont terribles. Dans les années 60, 14 % des élèves des milieux défavorisés accédaient aux grandes écoles. Ils ne sont plus que 6 % aujourd'hui.

Le figaro.fr

 

 

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Elegie

18 Février 2014, 10:35am

Publié par Fr Greg.

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J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu.
Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;
Ton nom m’en avertit par un trouble imprévu,
Ton âme s’y cachait pour éveiller la mienne.
Je l’entendis un jour, et je perdis la voix ;
Je l’écoutai longtemps, j’oubliai de répondre.
Mon être avec le tien venait de se confondre,
Je crus qu’on m’appelait pour la première fois.

Savais-tu ce prodige ? Eh bien, sans te connaître,
J’ai deviné par lui mon amant et mon maître ;
Et je le reconnus dans tes premiers accents,
Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants.
Ta voix me fit pâlir, et mes yeux se baissèrent ;
Dans un regard muet nos âmes s’embrassèrent ;
Au fond de ce regard ton nom se révéla,
Et sans le demander j’avais dit : Le voilà !

Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ;
Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée.
J’exprimais par lui seul mes plus doux sentiments ;
Je l’unissais au mien pour signer mes serments.
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
                Et je versais des larmes.


D’un éloge enchanteur toujours environné,
À mes yeux éblouis il s’offrait couronné.
Je l’écrivais… bientôt je n’osai plus l’écrire,
Et mon timide amour le changeait en sourire.
Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil ;
Il résonnait encore autour de mon réveil ;
Il errait dans mon souffle, et lorsque je soupire
C’est lui qui me caresse et que mon cœur respire.

Nom chéri ! nom charmant ! oracle de mon sort !
Hélas ! que tu me plais, que ta grâce me touche !
Tu m’annonças la vie, et, mêlé dans la mort,
Comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche.

 

 

 

Elegie , Marcelline Desbordes Valmore

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Et bien moi je vous dis !

17 Février 2014, 08:00am

Publié par Fr Greg.

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 «  Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux ».

Jésus est-il venu instaurer une super loi ? Un truc bien exigeant plus dur que la loi de Moïse ? Maudire son prochain conduit maintenant en enfer, alors que pour Moïse, commettre un meurtre conduisait seulement au tribunal !? Si désirer une femme c’est déjà commettre un adultère… alors  l’évangile n’est plus accessible qu’à une toute petite élite et réclame qu’on se transforme en machines à se surveiller constamment ?! Bref, du désespoir organisé !! Et si toute mauvaise action ou jugement réclame de se couper la main ou de s’arracher les yeux, alors on va tous finir aveugles et manchots !!

Or, ce que proclame Jésus n’est pas une figure de style : il nous dit en vérité les exigences qu’il a pour nous. Et son désir n’est certainement pas un truc pieux pour gens amorphes dégoulinant de gentillesse !  Justement, la radicalité de son propos indique qu’il y a là quelque chose d’extrêmement important. Et ces nouvelles exigences, c’est le désir que Dieu a sur nous, que Jésus a réalisé. "Et bien moi je vous dis!"

Jésus vient non seulement vivre la loi jusqu’au bout mais même en dépasser les exigences. A la croix, il vient plus que se servir de toutes les trahisons, de toutes les injustices, mais y descendre en se donnant LA, d’une manière encore plus intime, encore plus personnelle. 


Ces nouvelles exigences de Jésus, c’est en réalité ce qu’il vit à la croix et qu’il veut nous donner à vivre ! Spécialement nos liens personnels, d’amitiés. Dans tous ces lieux qui font notre vie commune quotidienne. Les commandements de Dieu ne sont pas un minimum à vivre pour être en règle, mais ce sont le désir qu'il a sur nous de nous entrainer vers des liens hyperpersonnels, hyperengageant, hyper de trop! Son exigence est celle là même qu'il vit! Et pour cela il veut venir se dire à nous dans ces lieux de chutes, ces lieux ouverts malgré nous: ces trahisons et ces blessures que l’on fait ou que l’on nous fait, c'est le lieu ou l'on doit l'entendre nous dire avec force: "Et bien moi je vous dis...".

« Vous avez appris qu'il a été dit… Eh bien, moi je vous dis »

Et la clé, c’est cela: « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ! » C'est SON oeuvre à lui, c'est Lui qui le fait en nous le disant! Et Il est déjà victorieux, il l’a déjà réalisé, accompli, et il veut que cette victoire prenne tout en nous ! Il veut que sa victoire s’empare de toutes nos luttes. Que l’on vive toutes nos souffrances, tous nos lieux de désespoir comme habités par Jésus ! C’est le divin qui descend dans notre rien ! Dans notre néant ! Mais nous, on le laisse pas nous le dire! On croit le savoir! Or on a besoin qu'il vienne tout les jours nous le redire!

Et pour cela, Jésus parle avec autorité: "Et bien moi je vous dis! on vous a dit que vous deviez faire ci et ça.. ?? Et bien moi je vous dis...  que Je suis venu accomplir ma victoire dans tous ces lieux où vous désespériez !»

 

C’est ça ce que Jésus veut nous donner à vivre : Lui-même ! En descendant dans tous ces lieux pourris, tordus, pétés, moisis, pour que ces lieux deviennent des lieux d’offrandes. C’est notre manière à nous d’être offert, d’aimer et d’adorer : en acceptant d’être blessé et de pâtir de nos propres misères -et de celle de nos frères- Tant qu'on croit qu'on peut se déresponsabiliser des misères de nos frères, on croit toujours qu'au fond on est pas si mal... et qu'on peut le faire! Bah, non! Et il faut lui laisser nous le dire!

"Et bien moi je vous dis!"  Mais, est-on vraiment on le laisse nous le dire? On lui crie de nous le dire? Est-on mendiant qu’il vienne nous redire tous les jours sa manière d’être victorieux en nous, comme lui le veut pour nous?? Accepte-t-on que notre inefficacité et son apparente abscence soit le lieu par lequel il vient nous redire qu'il nous met à sa taille?

 

Fr Grégoire.

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Qui est vraiment le Pape François...??

16 Février 2014, 08:50am

Publié par Fr Greg.

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« Je ne sais pas quelle est la définition la plus juste… Je suis un pécheur. C’est la définition la plus juste… Ce n’est pas une manière de parler, un genre littéraire. Je suis un pécheur. Si, je peux peut-être dire que je suis un peu rusé, que je sais manœuvrer, mais il est vrai que je suis aussi un peu ingénu. Oui, mais la meilleure synthèse, celle qui est la plus intérieure et que je ressens comme étant la plus vraie est bien celle-ci: je suis un pécheur sur lequel le Seigneur a posé son regard. ()

 

Venant à Rome j’ai toujours habité rue de la Scrofa. De là, je visitais souvent l’église Saint-Louis des Français, et j’allais contempler le tableau de La Vocation de saint Matthieu du Caravage. Ce doigt de Jésus… vers Matthieu. C’est comme cela que je suis, moi. C’est ainsi que je me sens, comme Matthieu. C’est le geste de Matthieu qui me frappe: il attrape son argent comme pour dire: “Non, pas moi! Non, ces sous mappartiennent!” Voilà, cest cela que je suis: un pécheur sur lequel le Seigneur a posé les yeux. »

 

François, Pape.

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NOUVEAU...

15 Février 2014, 09:49am

Publié par Fr Greg.

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C’est le mot magique qui attire le regard, l’ouïe, l’intelligence. On attend la surprise, l’événement qui va susciter la stupéfaction, l’admiration et la satisfaction d’en avoir » eu pour son argent ». Tout est nouveau : la formule (de la lessive), l’emballage ou la version aussi bien que le produit ou son usage. Ça «vient de sortir», c’est «inédit», le scoop est planétaire : nous sommes sans cesse les privilégiés de la nouveauté. La nouveauté devient d’autant plus obsessive qu’une civilisation se ressent et se voit vieillie, ancienne et impuissante à se renouveler de l’intérieur. A l’opposé, aucune nouveauté n’est aussi profonde dans le cœur humain que lorsqu’elle est celle d’un regard posé à neuf sur le monde et les êtres, comme celui d’un nouveau né qui répond par le sourire à la fraîcheur lumineuse du réel qu’il découvre. Des nouveautés Nouveau, c’est ce qui est censé approfondir une compréhension (une nouvelle théorie, une philosophie nouvelle, la nouvelle vague ou le nouveau roman), apporter des moyens (nouvelle version de Windows ou nouvelle technologie chirurgicale), voire une vie (une nouvelle assurance pour votre santé, une nouvelle crème pour votre peau ou une nouvelle rencontre pour votre cœur amoureux), voire une ère nouvelle (celle des lumières, de l’industrie ou de l’ordinateur). Nouveau, c’est un référent temporel qui marque l’apparition d’une réalité jusque-là inexistante, ou l’apparition alors inexistante pour le sujet, la communauté ou l’humanité d’une réalité existante. Un nouveau-né diffère ainsi d’un nouveau coucher du soleil en ce qu’il est en lui-même (dans son âme plus encore que dans son corps) une nouveauté radicale. Les autres nouveautés métaphysiques – apparition d’une espèce, d’un phénomène, voire d’une maladie – ne sont que des recombinaisons comme le sont toutes les œuvres humaines. La nouveauté subjective (découverte, compréhension, prise de conscience, rencontre) tout en étant courante, n’en marque pas moins les moments forts d’une existence. Fuite ou rencontre La recherche de nouveauté pour la nouveauté se situe entre fuite dans le renouvellement émotif superficiel et nostalgie du face à face avec la création du monde, de notre être ou de la rencontre avec l’Éternel. Source de toute chose, sans devenir, Dieu est absolument nouveau. C’est dire qu’on ne saurait s’ennuyer à le contempler sans cesse. La nativité du Christ du sein de sa mère constitue dans la nouveauté d’un être humain advenant au jour, la révélation de, et l’accession à, l’éternelle nouveauté de Dieu en son plus secret et en son plus intime. Et cette « nouveauté divine » devient nôtre quand elle vient nous visiter et réinsuffler en nous la vie jusque dans notre vétusté morale (le péché) et notre disparition programmée (la corruptibilité corporelle). L’inouï de Dieu dans l’avènement de notre renouvellement intégral se dit et se donne dans l’enfant de la crèche, à travers le coté ouvert du Crucifié et la rencontre du Ressuscité. Notre nouveau siècle n’est-il pas hanté, consumé de l’intérieur par cette nouveauté divine si lointaine, si proche, passée et à venir ?

Samuel Rouvillois. 

culture-foi.blogs.la-croix.com

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Obéissance = coucouche panier ??

14 Février 2014, 09:30am

Publié par Fr Greg.

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On affirme souvent que l’obéissance est une vertu d’exécution… Certes ! Mais qu’est-ce que l’exécution ? Le peloton d’exécution ? Certaines manières d’exercer ce qui n’est plus l’autorité mais un pouvoir, font qu’il s’agit parfois de cette forme d'extrémité pour la personne qui subit cette tyrannie.

Il est capital, pour comprendre cela, de nous rappeler ce qu’est le commandement, dont l’obéissance dépend.

Saint Thomas d’Aquin souligne, en étudiant la vertu d’obéissance, qu’elle a pour objet « un précepte tacite ou exprimé » (Somme théologique, II-II, q. 104, a. 2). De la sorte, « celui qui obéit est mû par le commandement (per imperium) de celui à qui il obéit » (ibid., a. 4), ce qui engage entre eux une relation de justice : « L’obéissant est mû au commandement (ad imperium) de celui qui prescrit, par une certaine nécessité de justice » (ibid., a. 5). À la différence des réalités naturelles qui sont mues selon une nécessité de la nature, déterminées ad unumdans leur mouvement, la relation d’obéissance et d’autorité est une relation humaine : elle engage une coopération entre deux personnes, l’une ayant l’autorité, l’autre lui obéissant, qui s’exerce au sein d’un acte humain, intelligent et volontaire, en vue de la fin pour laquelle elles sont engagées dans cette relation de coopération : le maître et le disciple dans la recherche de la vérité, les parents et les enfants dans l’éducation, etc.

À Dieu seul est due une obéissance radicale et en toutes choses. Aux hommes, l’obéissance est due seulement selon la juste relation d’autorité et de subordination qui les unit, dans tel domaine et sous tel aspect : le soldat obéit à l’officier en tant que celui-ci lui donne un juste commandement dans le combat, en vue de la victoire. C’est en effet sous ce rapport que l’officier a autorité sur lui, mais non pas en ce qui regarde, par exemple, sa vie de famille ou ses convictions religieuses. Il est juste pour le soldat de respecter son chef et de lui obéir, en tant qu’il exerce sur lui une juste autorité, c’est-à-dire dans le domaine qui est le sien. Par le fait même, un inférieur, affirme saint Thomas, « n’est pas tenu d’obéir à son supérieur s’il lui prescrit quelque chose en quoi il ne lui est pas soumis » (ibid., a. 5).

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Puisque l’acte d’obéissance (et donc la vertu qui en dépend), porte précisément sur l’exécution d’un commandement (imperium), il est évidemment essentiel de se demander ce qu’est l’imperium. Saint Thomas précise qu’il est un acte d’intelligence et non pas de volonté : « Commander (imperare) est essentiellement un acte de la raison : celui qui commande (imperans), en effet, ordonne celui à qui il commande pour qu’il accomplisse quelque chose » (Somme théol., I-II, q. 17, a. 1). Ordonner relève de l’intelligence : c’est mettre un ordre dans l’exécution et déterminer ce qui, hic et nunc, demande d’être accompli. Telle chose est première dans l’exécution : le reste « disparaît » pour ainsi dire : il est relativisé, et l’usage volontaire s’applique à ce qui est déterminé comme premier dans l’exécution, puis à ce qui est second.

Dans ce moment de l’acte humain qu’est l’imperium, la fin (et donc l’intention volontaire qui porte sur celle-ci), est présente en acte comme la lumière à partir de laquelle nous déterminons l’ordre dans l’exécution. Par exemple, pour le soldat, c’est en vue de la victoire dans le combat, toujours poursuivie, qu’ici et maintenant, tel acte est à poser comme premier dans l’exécution.

Le p. M.-D. Philippe précise ainsi que :

« ce qui spécifie l’imperium, c’est de se donner un ordre à soi-même : “Fais ceci”. L’imperium ne porte donc pas sur le bien, mais sur l’exécution actuelle : “Fais ceci maintenant”. Il est dans l’instant présent. L’imperium relève donc proprement de l’intelligence. Il présuppose la volonté mais il est un acte d’intelligence. L’exécution, l’ordre, l’imperium, impliquent une adhésion volontaire, un amour : les hommes de commandement aiment car, sans amour, il y a du laisser-aller et ce n’est plus efficace. Mais la spécificité de l’acte de commandement relève de l’intelligence. L’autorité repose donc sur l’intelligence : il faut être intelligent pour arriver à commander dans l’ordre de l’exécution. Ordonner l’exécution, c’est voir ce que l’on doit faire en premier, en second, en troisième lieu. La volonté aimante est présupposée mais un nouvel acte d’intelligence pratique est nécessaire. L’imperium est immédiatement pratique : cela demande de se réaliser maintenant. Il n’y a rien de spéculatif dans le commandement comme tel, c’est ce qui réclame l’application immédiate » (Retour à la source, t. I, p. 219).

Dans l’acte humain, l’imperium unit donc la lumière actuelle de la fin et notre orientation volontaire vers elle dans l’intention, la connaissance aussi précise que possible de nos capacités actuelles d’agir, et les circonstances dans lesquelles nous agissons ici et maintenant.

Quand il s’exerce sur autrui, l’imperium ne peut se déterminer sans que l’intention profonde de la personne sur qui s’exerce l’autorité soit respectée, ni sans que nous la connaissions dans ses capacités, ni sans que nous nous demandions si, dans les circonstances de temps et de lieu, c’est bien cela qui est à faire. Cela réclame une juste coopération et un exercice éminent de la prudence… Il ne suffit pas de commander pour commander, ni pour être obéi!

Cela nous semble capital, pour ne pas affirmer à tort et à travers que l’autorité consiste dans le pouvoir de commander et que l’obéissance consiste simplement à exécuter la volonté du supérieur… Toutes les tyrannies du pouvoir viennent de ce que l’on oublie que Dieu seul attire à lui la personne humaine tout entière : lui seul a donc autorité plénière sur elle ; l’exercice de l’autorité, même instrumentale, par un homme, exige l’intelligence pratique et la prudence : elle s’exerce en vue de la fin qui, seule, agit de l'intérieur sur la volonté de quelqu'un en l'attirant.

Quant aux formes d’illuminisme dans l’obéissance, elles viennent de ce que l’on ne cherche pas assez la vérité qui rend libre : une âme d’esclave est toujours satisfaite de rencontrer le maître qui la mate. Elle suit son maître ; mais son horizon demeure celui du chien docile.

Il est facile de voir combien, une fois encore, la disparition de la cause finale, considérée comme métaphorique, et le primat de la cause efficiente et de la puissance (ce qui mène à la confusion de l’autorité et du pouvoir dès le XIVème siècle avec Duns Scot et Occam), sont lourds de conséquences pour la conception que l’on a de l’obéissance...

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

 

 

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Consommateur de virtuel...?

13 Février 2014, 10:19am

Publié par Fr Greg.

 

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Chaque minute passée à traîner sur Internet est une perte de temps. Ce n'est pas un membre de votre famille, agacé par votre (in)activité qui vous le dit, mais le Bureau National américain de Recherche Économique (NBER). Selon son étude, une minute passée sur Internet à ne rien faire d'important représente une perte de 0,05 minutes de socialisation, de 0,27 minutes de travail, de 0,04 minutes de détente (hors ordinateur) et de réflexion ainsi que de 0,12 minutes de sommeil.

Cette étude se base sur l'enquête américaine sur l'utilisation du temps, qui suit 13 000 Américains durant 24 heures et détaille la manière dont ils passent leur journée. Elle a permis à Scott Wallsten, son auteur, de déterminer comment le temps passé à traîner sur Internet "prend le pas sur les autres formes de loisirs, telles que regarder la télévision, la socialisation, assister à des fêtes ou à des manifestations culturelles".

Si cette perte de temps est de plus en plus importante, elle n'est pas forcément le signe d'une addiction à proprement parler. Selon Elisabeth Rosset, psychologue à l'hôpital Marmottan de Paris que nous avons contactée, "nous sommes dépendants d'Internet, comme nous le sommes de nos portables. L'addiction induit une notion de souffrance et de comportement que l'on ne peut pas arrêter de reproduire alors qu'Internet fait tout simplement partie d'un certain nombre d'éléments que nous avons intégrés à nos vies et dont nous ne pouvons-nous passer parce que beaucoup de nos actions en dépendent". 


Les activités qui pâtissent du temps perdu à ne rien faire sur Internet.

Pourquoi, dans ce cas, préférer ce média à des loisirs pratiqués dans la vie réelle ? "Parce que l'ordinateur est à portée de main, explique-t-elle simplement. L'accès à un produit est la première cause de sa consommation. De plus, Internet ne requiert aucun effort physique". S'il est mauvais de s'enfermer, "gaspiller" du temps sur le Net ne serait, en revanche, pas forcément mauvais : "On a besoin de temps pour couper de sa famille ou de son travail".

L'étude a également démontré qu'Internet était principalement utilisé de 9h à 17h, avant de culminer autour de 22h. Mais, plus étonnant, les travaux de Wallsten révèlent que le temps passé à s'amuser sur Internet varierait en fonction de la catégorie sociale, du niveau d'études et de l'ethnie. Ainsi, plus les revenus d'une personne sont élevés, plus elle va passer de temps à se détendre sur Internet. A contrario, ceux qui disposent de revenus compris entre 5 000 dollars et 15 000 dollars par an n'usent pas vraiment de ce média. L'étude suggère que ce constat s'explique tout simplement par l'absence d'accès à Internet chez les membres de ce groupe.


Le temps passé à socialiser "hors-ligne" a fortement diminué ces dernières années.

Le temps gâché sur Internet diminue en revanche en fonction des diplômes. Les titulaires d'un doctorat ne perdent par exemple que très peu de temps sur le Web, au contraire des sans diplôme et des diplômés du secondaire. "On peut penser que les plus diplômés utilisent Internet dans un but précis, suggère le Dr Rosset. Ils viennent chercher une information, la trouvent et s'en vont".

La répartition ethnique de cette consommation d'Internet - un classement qui serait impossible en France - montre, enfin, que les blancs-asiatiques-hawaïens passent près de 50% de leur temps libre sur Internet. Un taux supérieur à celui des blancs-asiatiques, des noirs et des blancs caucasiens.

Selon le Dr Rosset, "cette étude prouve surtout que nous sommes tous un peu dépendants à Internet sans que cela soit forcément un problème et que son usage n'est pas aussi défini qu'on ne le pense. La majorité d'entre nous va sur Internet sans savoir à l'avance ce qu'il va y faire. C'est un univers accessible dans lequel il est finalement très facile de traîner et, donc, de 'perdre du temps'".

 

www.atlantico.fr

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Hang

12 Février 2014, 10:00am

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De la calomnie...

11 Février 2014, 09:00am

Publié par Fr Greg.

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C´est d´abord rumeur légère, Un petit vent rasant la Terre
Puis doucement, vous voyez calomnie
Se dresser, s´enfler, s´enfler en grandissant

Fiez-vous à la maligne envie
Ses traits lancés adroitement
Piano, piano, piano, piano
Piano par un léger murmure
D´absurdes fictions
Font plus d´une blessure

Et portent dans les cœurs
Le feu, le feu de leurs poisons

Le mal est fait, il chemine, il s´avance
De bouche en bouche il est porté
Puis riforzando, il s´élance
C´est un prodige en vérité

Mais enfin rien ne l´arrête
C´est la foudre, la tempête

Un crescendo public
Un vacarme infernal 
Elle s´élance, tourbillonne
Étend son vol, éclate et tonne
Et de haine aussitôt un chorus général
De la proscription a donné le signal

Et l´on voit le pauvre diable
Menacé comme un coupable
Sous cette arme redoutable
Tomber, tomber terrassé

 

d'après Beaumarchais.


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JE ME SUIS SENTI EN VIE...

10 Février 2014, 10:12am

Publié par Fr Greg.

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Je me suis senti en vie

Sur la route de Mandalay à Dumaguete
Quand la nuit est tombée
Aux parfums de cannelle
De coriandre
De feuilles de palmes brûlées
Et de noix de coco calcinées

Je me suis senti en vie
sur la moto
tu te serrais contre moi

Des moustiques au corps d’acier de grands papillons nous sautaient au visage
Et Avec l’accident là près de ce bidonville
Lorsque le ballon de basket a glissé des mains de l’enfant
     
Je me suis senti en vie

La mort aurait pu trouver nos corps repus  
Et qui sait :
Nos deux âmes salées se seraient peut-être unies  
Au pied d’un manguier ?


Michel Sigalla

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Quel lien entre philosophie réaliste et philosophie idéaliste ?

9 Février 2014, 10:56am

Publié par Fr Greg.

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Il est important de savoir quel est le lieu où se fait le déraillement entre une philosophie réaliste et une philosophie idéaliste, étant donné que notre philosophie européenne a les deux. Si je suis dans une philosophie du progrès, l’idole moderne, on a l’électricité. C’est mieux que la bougie. On a l’automobile, l’avion. La conquête de l’espace comme dépassement du conditionnement humain, c’est énorme. Si on était réduit à revenir au Moyen Âge, je ne sais pas combien parmi nous pourraient vivre, parce qu’il y a quelque chose de la modernité qu’il y a en nous et parce qu’on a besoin d’expansion.

La modernité a commencé quand l’Europe a éclaté vers l’Amérique. Historiquement, du point de vue temporaire, c’est cela. Cela a éclaté en théologie au 14e, 15e et 16e siècles, mais pendant mille ans la chrétienté est restée dans la substance. Il est important de comprendre le ad et le in, l’enracinement dans la substance. Le ad est « tourné vers » et le in est dans la substance. Le ad, c’est l’idéalisme d’une certaine manière, une respiration qui nous fait sortir et nous donne ce « fous le camp », ce dépassement sans frontière. C’est l’intelligence qui donnera la signification à ce ad. Le réalisme, c’est le ad qui s’enracine dans la substance et c'est le in qui fondera ce ad. Il y aura une signification réaliste. Le ad peut donc assumer les deux, l’aspect idéaliste et l’aspect réaliste. Vous avez le pendant avec le temps.

Le temps fait aussi d’une certaine manière le lien entre une philosophie réaliste et une philosophie idéaliste, parce que la signification parfaite du temps c’est l’intelligence qui la donne. Sans intelligence humaine, il n’y a pas de temps au sens propre. Il n’y a qu’un temps matériel. Le fondement du temps, c’est l’intelligence qui en donne la signification. Donc je suis idéaliste. Il est important de voir ces deux catégories, le ad, la relation et le temps, parce que tous les deux sont des frontières : le temps au niveau du devenir et le ad au niveau de l’être. Vous avez une frontière entre une position subjective idéaliste et une position objective réaliste. Ce sont les deux frontières.

 

C’est dans les gares de triage qu’on peut comprendre que l’intelligence peut si facilement dévier. On peut commencer avec le réalisme, puis à 45 ans, à l’âge politique, on devient idéaliste, parce que c’est si fatigant d’être réaliste et si reposant d’être idéaliste. Au moins, on est au-dessus, tandis qu’avec le réalisme, on est obligé de tenir compte de toutes les circonstances dans lesquelles on est. C’est très fatigant. Il faut beaucoup de force pour rester réaliste toute sa vie, alors qu’il faut beaucoup d’imagination pour devenir idéaliste.

+ MD Philippe.

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Les hommes fermés.

8 Février 2014, 08:43am

Publié par Fr Greg.

 

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Un médecin s’était fait un bureau portatif dans le couloir de l’hôpital. Plusieurs fois par jour, assis sur un tabouret devant une table roulante, il scrutait des chiffres sur un écran dont le sang bleu semblait celui d’un fantôme. On ne pouvait alors rien lui demander. Les ordinateurs doivent être très malades pour qu’on s’occupe autant d’eux. Les chiffres grignotent les poutres du monde. Ils avancent, ils avancent. Un jour il ne restera plus que la poésie pour nous sauver. Je ne parle pas ici d’un genre littéraire ni d’un bricolage sentimental. Je parle de la déflagration d’une parole incarnée. Seuls rendent habitable le monde les bégaiements d’une parole qui ne doit rien à la triste perfection d’un savoir-faire. La pianiste Zhu Xiao-Mei a été déportée cinq ans en Mongolie. Jean-Sébastien Bach est venu en personne la délivrer : elle s’est dans son exil souvenue des partitions apprises par cœur. Elle les jouait en appuyant ses doigts sur le clavier de l’air. Il y a un flux dans la vie qui est toute la vie. Une onde lumineuse. Quelque chose d’invincible qui tremble. Il faut, dit-elle, quand on joue Bach, porter « chaque phrase comme on le ferait d’une bougie qu’on ne veut pas voir s’éteindre un soir de vent ». C’est une jolie façon de parler de la musique. Jolie et juste. Parler par images c’est s’adosser à l’arbre de Vie. La poésie capture les choses telles que Dieu les voit à l’instant où il les crée et où elles lui glissent des mains. Cette pointe de feu dans le langage – les chiffres s’en écartent. La pianiste, sortie du camp de rééducation, vit dans l’Occident riche où, dit-elle, tout est beaucoup plus dur que dans un camp. Personne ne veut entendre cette parole-là. Les hommes fermés ont fait main basse sur le langage. Les chiffres avancent, avancent. Un jour nous lèverons la tête sur le ciel et nous ne verrons plus qu’un panneau d’affichage avec les prix d’entrée pour le paradis. La pianiste est parfois atteinte dans ses concerts d’une discrète fatigue. Se hausser sur le bout des pieds pour toucher le ciel étoilé, c’est fatigant. Elle oublie une note ou deux. La grâce la récompense.

C’est une maladie mortelle que d’être professionnel jusqu’au bout des ongles. Qu’est-ce que l’humain, sinon ce qui ne supporte pas les chiffres, le terrible savoir-faire ? Dans les tableaux du peintre De La Tour, la flamme d’une bougie représente l’âme. Elle éclaire des mains qui ont l’intelligence de ne rien faire. Des mains qui réfléchissent, on les dirait en cire. Le monde moderne n’est qu’une tentative de moucher la chandelle de l’âme, afin que brille dans le noir la seule brillance hypnotisante des chiffres. L’âme, vous savez, cette pianiste qui joue toujours la note d’à côté, que le monde ne veut pas engager parce qu’elle manque d’habileté et dont il dit : « enlevez moi ça, tout ira mieux sans elle »

Christian Bobin.

www.lemondedesreligions.fr

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MUD

7 Février 2014, 09:02am

Publié par Fr Greg.

 

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. Si le personnage qui donne au film son titre, est un adulte et l'occasion de voir un Matthew McConaughey formidable (comme dans le Killer Joe de Friedkin) interpréter un fugitif fou amoureux se cachant sur une île, le héros de l'histoire est un jeune adolescent, Ellis (incroyable Tye Sheridan déjà  vu dans Tree of life en fils de Brad Pitt). A travers lui, Nichols va aborder avec pudeur et sobriété les premiers traumas d'une vie : la douleur et l'incompréhension face à la cellule familiale qui se disloque, la frustration et la souffrance face à un amour non partagé, la trahison de la confiance donnée,...

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Non content de jouer cette carte exaltante de l'aventure humaine qui transforme une existence, le réalisateur n'a pas peur de mélanger les genres, Mud jouant aussi la carte du polar et de la romance. La rencontre entre Ellis (et son meilleur ami) et Mud et l'aide qu'ils vont lui apporter pour qu'il puisse quitter son île et retrouver sa belle (Reese Whiterspoon à qui le drame va si bien) ouvre les portes du suspense (Mud va-t-il être arrêté par la police ou être tué par les hommes engagés par un père vengeur ?) et de l'amour tragique (les deux amants arriveront-ils à être à nouveau réunis ?). La maîtrise formelle et narrative avec laquelle le jeune cinéaste parvient à constamment rebondir sur tous ces arcs narratifs, impressionne. Il se permet même le luxe de créer quelques seconds rôles annexes qui auront leur petit mot à dire dans un climax redoutable d'efficacité et d'émotion (Sam Shepard et le fidèle Michael Shannon).

Il y a une telle richesse dans ce Mud là que le temps n'a pas d'emprise sur notre attention (ça dure plus de deux heure, vraiment, vous êtes sûrs ?) et nous d'admirer une Amérique profonde si cinégénique tout en étant le meilleur film à hauteur d'enfants vu depuis longtemps.  La palme du cœur !

 

 

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Ne peignons que ce que nous avons vu, ou ce que nous pourrions voir...

6 Février 2014, 10:45am

Publié par Fr Greg.

 

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"Je n’aime pas les primitifs. Je connais mal Giotto. Il faudrait que je le voie. Je n’aime que Rubens, Poussin et les Vénitiens... Il est plus facile, écoutez-moi bien, de signifier Dieu par une croix que par l’expression d’un visage.

 

Les auréoles, les nimbes, autour du Christ, des Vierges et des saints, on n’aperçoit qu’elles. Elles s’imposent, elles me gênent. Que voulez-vous ? On ne peint pas des âmes. On peint des corps, et quand les corps sont bien peints, foutre ! L’âme, s’ils en avaient une, l’âme de toutes parts rayonne et transparaît".


À propos de Clemenceau :

"Cet homme ne croyait pas en Dieu. Comprenez-vous, j’en avais le cœur net. Allez faire un portrait, avec ça..."

 Paul CÉZANNE.

Propos rapportés par Joachim GASQUET
dans Cézanne, Paris, Bernheim jeune, 1921.

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Croire réclame de constamment dépasser ce qui vient de nous !

4 Février 2014, 09:26am

Publié par Fr Greg.

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La foi est contemplative: elle nous met face à Celui qui nous devance, qui s'impose à nous et qui n'est pas dans notre prolongement! (Contempler, c'est être pris par -un paysage, un regard, un sourire...- qui s'impose à nous. C'est donc dépasser tout ce qui vient de nous et être 'pris' par ce qui s'impose à nous, se laisser déborder par ce qui est et qui s'impose ! ) Croire réclame donc cette recherche naturelle de ce qui est avant nous et nous dépasse, donc de dépasser ce qu'on fait, nos choix, tout ce qui vient de nous ou dépend de nous, pour se remettre face à ce qui nous devance et que l'on n'a pas fait ! Et cela dans nos plus simples expériences. (En cela tout ce qui existe et qui s'impose à nous: la nature, les éléments naturels, le temps, un enfant,toute personne... éduquent notre esprit à sortir de notre idéalisme! ) Sinon, notre regard sur Dieu sera anthropomorphique, nos luttes seulement politiques, nos désirs: une volonté de  perfection bien idéale et souvent très tyrannique et notre salut: un messianisme temporel ! La foi réclame donc de cultiver cette pauvreté radicale de l'intelligence face au réel, pour ne pas être pris par la séduction de nos propres idées que l'on idolâtre vite ! fr Grégoire.

  

La laïcité d'aujourd'hui est imprégnée des idéologies athées. Donc on a affaire à une culture qui explicitement a refusé l'existence de Dieu, qui refuse l'existence de Dieu. Il faut être doublement armé, pas simplement dire que dans l'homme il y a une attitude religieuse, un appel vers le point de vue religieux. Ce n'est plus suffisant. Il faut qu'on puisse montrer les erreurs, les contradictions qui existent dans ces idéologies athées. Pour pouvoir faire cela, il n'y a qu'une seule manière. C'est la métaphysique. Parce qu'il faut répondre positivement. Il faut découvrir la vérité et pouvoir montrer la grandeur de cette vérité.

Dans le monde d'aujourd'hui, il y a une urgence très particulière à reprendre sérieusement le problème métaphysique. Aujourd'hui on en a besoin, parce que partout il y a un appel. La philosophie européenne, la philosophie américaine touche un fond de fragilité. Ce n'est plus sérieux au sens profond. Cela reste logique. Il y a les apparences d'une argumentation. Il y a des apparences, mais il n'y a pas une pensée profonde qui déblaie le terrain, montre la voie et montre que l'intelligence humaine est faite pour découvrir une vérité première, une vérité qui est la Vérité, qui est une Personne.

Chacun d'entre nous avec les expériences que nous avons, du contexte historique et du contexte humain que nous avons connu et que nous connaissons, on doit comprendre qu'il y a un appel et que nous n'avons pas le droit de tourner le dos en disant : tant pis.

C'est le cri du petit Agar dans le désert. Il a soif. Sa mère, fatiguée d'entendre le cri, s'éloigne. C'est Dieu qui les regarde d'une source cachée. Cette source cachée est premièrement pour nous cette philosophie qui aboutit à la métaphysique. Les jeunes crient cela. Ils ont soif de trouver une vraie philosophie. Donc je dirai la nécessité pour nous de la philosophie première aujourd'hui. Donc la première exigence en tant que chrétien : répondre aux hommes d'aujourd'hui. Pourquoi la métaphysique ? Parce que l'Église l'affirme (Vatican I) que l'intelligence humaine doit pouvoir par elle-même découvrir l'existence de Dieu. Le point le plus délicat est cette affirmation : l'intelligence humaine est capable par elle-même de découvrir l'existence de Dieu. Or, aujourd'hui, cela a pénétré dans l'Église catholique. Dans l'Église catholique, des quantités refusent cela et affirment que seule la foi peut

affirmer l'existence d'un Être premier. Il faut pouvoir du point de vue de l'intelligence découvrir la nécessité de poser un Être premier, la nécessité de découvrir l'unité première, la nécessité de découvrir que l'intelligence est faite pour l'absolu. La parole d'Aristote est très forte : « on fait de la philosophie première pour découvrir ce qu'est l'intelligence et Dieu ». Ce n'est pas pour autre chose. Si on est catholique, c'est une nécessité. Or la seule voie d'accès par laquelle nous pouvons rejoindre l'Être premier, c'est celle de l'être. Il y en a plein d'autres qui n'aboutissent pas. Si on ne la découvre pas, notre intelligence sera errante. Il ne faut pas dire : moi, je ne suis pas spéculatif !

Vatican I parle à l'homme chrétien. Il parle à l'homme croyant. C'est trop facile de dire : moi, je n'ai pas la tête philosophique. Cela veut dire qu'il y a beaucoup de paresse derrière tout cela. On a son rythme et on est tous des hommes.

On a tous une intelligence et la métaphysique est chose naturelle. Il est très difficile de faire des mathématiques quand on n'a pas du tout la bosse et qu'on est plutôt littéraire, tandis que la philosophie, c'est l'intelligence comme telle. C'est l'intelligence comme telle qui cherche la vérité. Quand c'est l'intelligence comme telle qui cherche la vérité, c'est pour tout homme. C'est une recherche à l'égard d'une Personne qui nous aime, à l'égard d'une Personne qui est notre Créateur, à l'égard de la Source cachée dont nous dépendons tous. Nous avons tous été créés par Dieu et notre âme a été créée par Dieu. Donc, si notre âme a été créée par Dieu, il y a une connaturalité souterraine, mais radicale, entre notre Créateur et notre intelligence. Cette connaturalité, nous devons la découvrir. Toute œuvre philosophique est faite pour cela.

 

La nécessité de la métaphysique, pourquoi ? M'éveiller à cette recherche de l'Être premier. L'Être premier, source de tous les autres, dont tous les autres dépendent. C'est cela qui est capital à découvrir. Ce n'est pas commode de suivre un cours de métaphysique, mais c'est le souci que votre intelligence s'éveille à quelque chose dont elle n'est pas éveillée. Elle doit être éveillée à cette recherche du réel profond pour aboutir à ce qu'il y a de fondamental et de premier dans la réalité. C'est pour cela qu'il est très difficile de s'éveiller à la métaphysique dans un cours qui est uniquement un cours universitaire, parce que le climat n'y est pas. L'éveil de l'intelligence est quand même quelque chose de sacré. Ce n'est pas profane, puisque c'est le point de contact de mon intelligence avec Celui qui est la Source de mon intelligence, qui est Dieu. Je crois qu'il faut une motion spéciale de Dieu pour entrer en métaphysique, une motion naturelle du gouvernement de Dieu. Dieu a créé notre intelligence, notre âme spirituelle. Si Dieu a créé mon âme spirituelle, Dieu veut que mon intelligence puisse s'éveiller comme intelligence et puisse redécouvrir par elle-même sa source, son Père. Il y a donc là quelque chose qui est assez unique dans le sens profond. Tant qu'on n'a pas découvert cela, on est complètement à côté de la plaque. En découvrant ce qui est comme être, vous découvrez que votre intelligence est faite pour Dieu. Réellement, vous découvrez qu'il y a un appel, la découverte de la source cachée. Vous ne faites pas de la métaphysique pour quelque chose d'utile. La métaphysique n'est pas de l'ordre utile. Elle est de l'ordre contemplatif. C'est Dieu qui nous y introduit, mais il y a aussi un éveil de l'intelligence. Cet éveil de l'intelligence se fera par la philosophie première. C'est par là qu'il y aura un éveil vers quelque chose qui me dépasse. La philosophie première est ordonnée à la contemplation.

+ MD Philippe.

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Éternelles disgrâces

4 Février 2014, 08:42am

Publié par Fr Greg.

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Je me trompe si souvent que, lorsque je lis un livre de sagesse, je me sens comme une fourmi devant sa perfection de montagne blanche. Ouvrant L’Imitation de Jésus Christ traduite du latin par Corneille, je réveillai cette phrase: « La vie est un torrent d’éternelles disgrâces. » Sa puissance et lallégresse paradoxale de son ton éclaboussèrent de bonne humeur ma journée à venir. La traduction de Corneille faisait de mes yeux deux nouveau-nés éblouis. Les poètes sont les rebouteux de l’invisible. La simple autorité des mots remet l’âme d’équerre. Il était neuf heures du matin et j’entrais ravi dans le torrent d’éternelles disgrâces. Le chant du coucou avait retenti dès que j’avais poussé les volets. Il me donnait de bonnes nouvelles de cet autre monde qui n’est séparé du nôtre que par notre distraction. Un ange jouait au ping-pong par-dessus le filet des apparences. Sa petite balle de soleil tapait en plein cœur. Il y a quelque chose de talmudique dans l’appel du coucou, comme une question plus précieuse que toutes les réponses qu’on pourrait lui apporter. Dans le jardin, les fleurs jaunes et vert amande portant le nom de l’oiseau affichaient la même confiance enjouée. J’entendais aussi un pivert délivrant de la corne de son bec les ondes endormies dans l’écorce d’un bouleau. De voir le chat bondir sur un papillon avec la grâce aristocratique d’un Noureev me révéla les origines félines de la danse. Les bêtes et les saints ont toujours le mouvement juste.

Tous nos arts ont une racine primitive. L’écriture a la dureté d’une flèche vibrant dans le flanc d’un cerf en fuite. L’élégance serait d’écrire sans que personne s’en aperçoive. Emily Dickinson y est presque parvenue. Nous vivons tous dans le « presque » - c’est l’arbre depuis lequel nous lançons nos chants. Dans le chant indéfiniment relancé du coucou, sous sa lumière, un grain de désespoir, un grain seulement. Quand une montagne de découragement s’élève en une seconde devant moi, je cherche le chemin de contrebandier qui permettra de la franchir. Il y en a toujours un. Un bourdon au col d’Astrakan fourrageait dans l’or d’un pissenlit. Parfois, il glissait et tombait du soleil sur lequel il remontait aussitôt en grommelant. Je n’avais jamais vu quelqu’un travailler avec autant de courage - Bach peut-être. Les grâces de la nature nous sont données par les morts pour nous aider à vivre encore. « La vie est extraordinairement simple », dit le coucou sans souci d’être cru. Lorsque je me tourne vers le passé, je reçois en plein visage les rayons du visage de mon père. La grande lumière passe par de minuscules brèches. Une semaine avant sa propre disparition, mon père avait tenu entre ses mains un pivert qui venait de mourir dans le jardin de la maison de cure: une tiède Bible de plumes turquoise, dont une brise soulevait les pages obscures, toutes consacrées à une ardente méditation sur « l’éternel torrent de disgrâce » qu’est la vie irrésistible

Christian Bobin.

 

 

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