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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Mais n'oubliez pas, mettez la pagaille! !!!

30 Août 2013, 08:57am

Publié par Fr Greg.

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J'aimerais vous dire une chose. Qu'est-ce que j'attends comme conséquence de la Journée mondiale de la jeunesse? J'espère de la pagaille! Va-t-il y avoir de la pagaille ici? Oui! Est-ce qu'ici à Rio il va y avoir de la pagaille? Oui! Mais je veux de la pagaille dans les diocèses! Je veux que vous alliez à l'extérieur! Je veux que l'Eglise sorte dans les rues! Je veux que nous nous gardions de tout ce qui est mondanité, installation, de tout confort, de tout cléricalisme, de toute fermeture sur nous-mêmes. Les paroisses, les écoles, les institutions, sont appelés à sortir! S'ils ne sortent pas, ils deviennent une ONG et l'Eglise ne peut pas être une ONG.

Que les évêques et les curés me pardonnent, si ensuite quelqu'un met la pagaille, mais c'est un conseil… merci pour ce que vous pouvez faire. Regardez, je pense qu'en ce moment, cette civilisation mondiale est allée trop loin, est allée trop loin! Parce que le culte fait au dieu de l'argent est tel! Nous assistons à une philosophie et une pratique de l'exclusion des deux pôles de la vie qui sont les promesses du peuple. Et justement, parce qu'on pourrait penser qu'il pourrait y avoir une sorte d'euthanasie cachée. C'est-à-dire : on ne s'occupe pas des personnes âgées! Mais il y a aussi cette euthanasie culturelle: ne les laissez pas parler, ne les laissez pas agir! Et l'exclusion des jeunes: le pourcentage de jeunes qui sont sans travail, sans emploi, est très élevé! C'est une génération qui n'a pas l'expérience de la dignité gagnée par le travail. Autrement dit, cette civilisation nous a conduits à exclure les deux pointes qui sont notre avenir!

Par conséquent, les jeunes doivent sortir, ils doivent se mettre en valeur. Les jeunes doivent sortir et se battre pour les valeurs, se battre pour les valeurs! Et les vieux doivent ouvrir la bouche, les anciens doivent ouvrir la bouche et nous enseigner, nous transmettre la sagesse des peuples! Dans le peuple argentin, je le demande du fond du cœur aux anciens: ne manquez pas d'être la réserve culturelle de notre peuple qui transmette la justice, qui transmette l'histoire, qui transmette les valeurs, qui transmette la mémoire du Peuple. Et vous, s'il vous plaît, ne vous mettez pas contre les vieux! Laissez-les parler, écoutez-les, et avancez! Mais sachez, sachez qu'en ce moment, vous, les jeunes et les anciens, êtes voués au même sort: l'exclusion! Ne vous laissez pas exclure! Est-ce clair? Je pense que vous devez travailler à cela.

Et la foi en Jésus-Christ n'est pas une plaisanterie, c'est quelque chose de très sérieux, c'est un scandale. Dieu était venu se faire l'un de nous: c'est un scandale! Et qu'il soit mort sur la croix:  c'est un scandale, le scandale de la croix. La Croix continue d'être un scandale, mais c'est le seul chemin sûr, celui de la Croix, de Jésus, dans l'incarnation de Jésus!

S'il vous plaît, ne diluez pas la foi en Jésus-Christ! Il y a du jus d'orange dilué, du jus de pomme dilué, du jus de banane dilué, mais s'il vous plaît ne prenez pas du jus de foi dilué! La foi est entière, elle ne se dilue pas! C'est la foi en Jésus. C'est la foi dans le Fils de Dieu fait homme, qui m'a aimé et qui est mort pour moi.

Donc, mettez une belle pagaille! Prenez soin des extrémités du Peuple que sont les anciens et les jeunes! Ne vous laissez pas exclure, et n'excluez pas les anciens, et ensuite ne diluez pas la foi en Jésus-Christ.

Les Béatitudes! Que devons-nous faire, mon père? Regarde, lis les Béatitudes qui vont bien t'aller, et si tu veux savoir ce que tu dois faire concrètement, lis Matthieu 25, qui est le protocole selon lequel nous serons jugés. Avec ces deux choses vous avez votre programme d'action: les Béatitudes et Matthieu 25, pas besoin de lire quoi que ce soit d'autre. Je vous le demande de tout mon cœur!

Eh bien, je vous remercie de votre proximité, je suis désolé que vous soyez enfermés en cage, mais je veux vous dire une chose. Je sens par moments combien c'est moche d'être mis en cage! Je vous l'avoue de tout coeur! Mais bon ... je les comprends! ... J'aurais aimé être plus proche de vous, mais comprends que pour des raisons d'ordre, ce n'est pas possible.

Merci de votre proximité, merci de prier pour moi, je vous le demande de tout coeur, j'en ai besoin ! J'ai besoin de votre prière, j'en ai très besoin! Merci pour cela!

Eh bien, je vais vous donner la bénédiction, puis nous allons bénir la statue de la Vierge qui ira dans toute la République et la Croix de saint François, qui vont faire un parcours missionnaire.

Mais n'oubliez pas, mettez la pagaille! Prenez soin des deux extrémités de la vie, les deux extrémités de l'histoire des Peuples, qui sont les anciens et les jeunes! Et ne se diluez pas la foi!

 

François, Pape. 25 Juillet 2013, RIO de Janeiro

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Toute opinion est respectable... ?!?

30 Août 2013, 05:30am

Publié par Father Greg

 

Toute opinion est respectable...??

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— Pourvu qu'elles soient sincères, ajouta finement le marchand de poisson.

— Bien entendu, reprit avec bonhomie la patronne de la Corne d'Or, qui venait d'acheter un peu de marée en putréfaction pour ses pensionnaires. Moi, voyez-vous, je suis pour la liberté. Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous.

— A la bonne heure ! Voilà qui est parlé. Alors, comme ça, vous ne voulez pas de mes moules ? Je vous les laisserai pour rien, histoire de les finir.

— Non, non, merci, je vais voir ma soupe que j'ai laissée sur le feu.

Et la digne hôtesse, qui paraissait, en effet, impatiente de rentrer, se remit en circulation aussi rapidement que le lui permettaient son embonpoint et le poids d'un filet énorme plein de provisions.

Mme Zola exploitait, depuis vingt ans, un hôtel meublé de dix-septième ordre, auquel s'annexait un restaurant fort à craindre. La Corne d'Or, située dans le voisinage du Val de Grâce, avait, en apparence, une clientèle de jeunes gens pauvres. Mais la location à l'heure, et même à la course, de presque toutes les chambres rémunérait agréablement la tenancière, qui eût été indignée et stupéfaite si on lui avait dit que sa maison était un bordel.

Elle avait été autrefois, du temps de la jeunesse de feu Vallès, une espèce de jolie femme qui avait échappé, disait-on, à la fusillade en se retroussant prodigieusement devant les soldats éblouis. Elle passait pour avoir joué, non sans virtuosité, du bidon à pétrole et de l'étoupe enflammée sous quelques balcons, dans les douces nuits de mai. C'était pour cette raison, sans doute, qu'elle voulait que toutes les opinions fussent respectées. Cela, elle y tenait absolument.

— Où est le petit cochon ? demanda-t-elle en arrivant.

— On l'a vu filer du côté de l'église, comme à l'ordinaire, il y a plus d'une heure et il n'est pas encore rentré, répondit Ferdinand, le garçon du lieu.

— Là ! J’en étais sûre ; Toujours l'église, toujours la messe, toujours son bon Dieu ! Ah ! zut à la fin ! J'ai bien envie de le flanquer à la porte, quand il reviendra.

Le petit cochon était un long bougre de trente cinq ans. Ruiné par des spéculations habiles, il vivait d'un humble emploi et, tenté par le prix modique, avait cru bien faire de prendre pension à la Corne d'Or. C'était un homme bien élevé, espèce de monstre à peu près inconnu des nouvelles générations, et qui, bientôt, ne sera plus rencontrable que chez quelques belluaires anglo-saxons. Il était même dévot, chose qui dépassait les moyens de Mme Zola et la bouleversait de fond en comble. Elle aurait pu rester tranquille, dira-t-on, s'installer dans l'indifférence. Eh ! bien, non, elle ne le pouvait pas. Elle avait le cœur pris, le cœur ravagé. Ce demi-siècle  avait rêvé de finir dans les bras de son pensionnaire.

L'héroïne de 71 avait espéré le saloir de ce dernier amour pour sa vieille viande. Voyant l'objet pauvre, silencieux et triste, et discernant en elle-même une consolatrice de première classe, elle s'était dit qu'il lui serait sans doute facile de s'emparer d'un malheureux. Puis, voilà que cette sacrée religion s'y opposait ; car il n'y avait pas d'illusion possible. Elle ne pourrait jamais marcher avec le bon Dieu, son commerce non plus et ce jésuite foutrait le camp aussitôt qu'il se verrait aimé par une jolie femme !

Précisément, ce matin, elle avait résolu de tenter une démarche concluante, analogue peut-être à celle qui avait autrefois désarmé les culottes rouges de Mac-Mahon. Et voilà que le misérable était allé faire ses dévotions, sans avoir l'air de se douter de rien. Il n'avait donc rien vu, rien compris ! Ah ! Parbleu ! Elle ne s'était pas jetée à son cou, elle ne s'était pas mise sur ses genoux, ce qui eût été décisif, au moins pour les vieilles chaises de la Corne d'Or, Mme Zola ne pesant pas loin de trois cents kilos. Mais les petites attentions dont il était l'objet, les chatteries, les mamours, les avances à peine dissimulées de chaque minute et renouvelées sans cesse, tant de regards et tant de sourires, tout n'aurait-il pas dû l'éclairer ?

Hélas ! Pleine de ces pensées  douloureuses, elle ouvrit machinalement une lettre que lui remettait un commissionnaire. « Très chère dame, disait ce message, veuillez confier au porteur la valise que vous trouverez dans ma chambre. Je vous quitte avec une douleur extrême, heureusement adoucie par l'espoir de rendre la paix à votre âme, en dérobant à vos yeux très purs l'excitante beauté de mon visage. O trop tendre et trop inflammable Zola, je vous respecte à l'égal d'une opinion, d'une de ces opinions innombrables, toujours vieilles et toujours si jeunes, que vous recommandâtes si souvent de respecter. Adieu donc, ô Émilie, dont l'image est indécrochable ment fixée dans mon cœur.

ALPHONSE ALLAIS, ex-pharmacien de 1ère classe».

— Sale calotin ! Vociféra la douce hôtesse qui ne croyait pas si bien dire. Il est sans exemple qu'une bourgeoise se soit trompée.

 

L.B, Exégèse des lieux communs.


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Le Confort intellectuel...

29 Août 2013, 05:53am

Publié par Father Greg

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 Au cours d’une promenade en forêt, M. Lepage m’entretint encore des mots et particulièrement des adjectifs dont le sens se relâchait tellement, disait-il, que les plus usuels seraient bientôt tous des synonymes. L’étaient déjà selon lui, la plupart de ceux qui nous servent, dans la conversation, à exprimer la valeur esthétique d’un objet. Ainsi des adjectifs : beau, joli, superbe, formidable, magnifique, épatant, étonnant, inouï, extraordinaire, etc…, sans compter les néologismes argotiques qu’affectionnent les bourgeois.


            « Quand vous voulez vous extasier sur un poème ou sur un tableau, vous pouvez employer indifféremment l’un quelconque de ces adjectifs. Et si vous le faites précéder de la particule très ou d’un adverbe, le résultat cherché est le même. Vous le savez comme moi, le superlatif absolu ne signifie plus rien. Si vous venez de voir un chef d’œuvre ou un ivrogne en train  de vomir dans le ruisseau, dites : joli ou tout à fait joli, ou quelle que soit l’expression employée, vous êtes sûr de vous faire entendre de vos interlocuteurs. Faire entendre quoi ? Direz-vous. Pas grand-chose. Il s’agit d’une vague émotion, la même pour le chef-d’œuvre que pour l’homme soûl, une émotion qu’un vocabulaire dégénéré et omnibus vous empêche de vous préciser à vous-même. Ces obscurs remuements dont on ne sait s’ils sont de la chair ou de l’esprit, nos élites bourgeoises n’en sont du reste pas peu fières, et il leur semblerait perdre beaucoup si elles y voyaient un peu clair. C’est justement pour que subsiste cette incertitude brumeuse, cette ignorance de soi-même, devenue un besoin et un opium, que tant de mots ont fini par perdre leur substance, tant d’adjectifs se gonfler de vent. Il importe avant tout de défendre et de perfectionner les habitudes de paresse d’esprit et les commodités de tout confondre, qui sont le résultat d’un siècle et demi de romantisme. Ce n’est pas en vain qu’une rhétorique vague et magnifique a célébré si longtemps, avec un égal enthousiasme, la beauté, la laideur, le chaotique, le bizarre, le monstrueux, pas en vain non plus que tant de poètes se sont défendus de contrôler leur inspiration.

 

A présent, les gens distingués qui hantent les vernissages et font les réputations littéraires et artistiques auraient honte de justifier leur préférences par des raisons et ils en sont du reste incapables la plupart du temps. Leur choix s’élabore dans une région de la sensibilité où l’intelligence n’a pas accès. Les impressions qui leur tiennent lieu de jugements sont si personnelles, si secrètes à eux-mêmes, et pour tout dire si incommunicables qu’elles n’ont pas besoin, pour s’exprimer, des ressources du langage. Au lieu de prononcer les mots formidables, inouïs et autres consacrés, l’amateur de peinture pourrait se contenter de pousser un rugissement. Ce serait encore suffisant pour traduire ce qu’il éprouve d’indéfinissable, d’impossible à situer et qui n’a à mes yeux pas plus d’importance, s’il n’apporte rien à l’esprit, qu’une démangeaison au doigt de pied. A force d’être personnelles, de telles impressions finissent d’ailleurs par devenir parfaitement impersonnelles. Du moment où tout le monde les traduit par les mêmes qualificatifs, on n’est pas fondé à croire qu’elles diffèrent d’un individu à l’autre. En fait notre bourgeoisie si cultivée se montre peu curieuse de comprendre et ne se soucie que de sentir. »

 

 

Marcel Aymé, Le Confort intellectuel.

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L’art ou l’appel à la Sagesse

28 Août 2013, 09:00am

Publié par Father Greg

L'art, hérauts des désirs du cœur de l’homme, prophète d'une terre promise ...

 

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« L’on recherche l’utilité dans la vie moderne : on s’efforce d’améliorer l’existence : la science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes : elle fabrique économiquement de mauvais produits frelatées : il est vrai qu’elle apporte aussi des perfectionnements réels à la satisfaction de nos tous besoins.

Mais l’esprit, mais la pensée, mais le rêve, il n’en est plus question. L’art est mort.

L’art c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illuminant de conscience. L’art, c’est la plus sublime mission de l’homme puisque c’est l’exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre.


Mais aujourd’hui l’humanité croit pouvoir se passer d’art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver : elle veut jouir physiquement. Les hautes et les profondes vérités lui sont indifférentes : il lui suffit de contenter ses appétits corporels. L’humanité présente est bestiale : elle n’a que faire des artistes.


L’art c’est encore le goût. C’est sur tous les objets que façonne un artiste, le reflet de son cœur. C’est le sourire de l’âme humaine sur la maison, sur le mobilier… Aujourd’hui, tout est laid, tout est fabriqué à la hâte et sans grâce par des machines stupides. Les artistes sont les ennemis. »

 

Auguste Rodin. L’art. 1911.

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"Un homme doit toujours garder en lui la capacité de s'opposer et de résister".

28 Août 2013, 08:36am

Publié par Father Greg

 

Helie"Avant de nous juger, j'aimerais que les jeunes générations sachent par quelles angoisses nous sommes passés lorsque nous avons compris que, dans le conflit algérien, le général De Gaulle utilisait comme des armes courantes le mensonge, la duplicité et le cynisme. Quelque chose de vital et de définitif s'est cassé en nous qui ne vivra plus jamais (...)


Ma génération n'a pas été en reste d'une trahison. Il fallait entendre, en 1958, les roulements de tambour des salons algérois à l'arrivée du général De Gaulle ! Les épaules galonnées rivalisaient d'ardeur en faveur de l'Algérie française absolue, intégrale et glorieuse. Frétillants, ils citaient par cœur des passages entiers des articles de Michel Debré, devenu Premier ministre, ces textes hallucinants d'inconséquence qui, je l'espère, le poursuivent encore dans la tombe. Notre cohorte de capitaines et de commandants, un peu en retrait, était dépassée par tout ce qu'Alger comptait d'ambitieux et de beaux parleurs. Pourtant, après la révolte de 1961, je n'ai rencontré aucun de ces jusqu'au-boutistes dans les coursives des prisons que j'ai fréquentées.



    Lorsque j'ai répondu oui au général Challe, acceptant d'entrer dans la rébellion, je n'avais pas prémédité cette décision. Mais c'était la dernière pièce d'une sorte de puzzle fait d'engagements. Aussi contestable qu'elle puisse paraître aux yeux de certains, elle correspond à une suite logique dans ma propre vie, que je n'ai pas à regretter. Un homme doit toujours garder en lui la capacité de s'opposer et de résister. Trop d'hommes agissent selon la direction du vent. Leurs actes disjoints, morcelés, n'ont plus aucun sens. J'aime la phrase de maître Eckhart : 
"Ce ne sont pas nos gestes qui nous sanctifient, mais nous qui sanctifions nos gestes." C'est là notre seule liberté.



   Helie denoix de St MarcAu fil des heures, nous avons vu avec inquiétude nos chefs s'épuiser au téléphone. La victoire éclair du premier matin était suivie de tractations et de négociations laborieuses. Les dernières heures à Alger furent tragiques. L'atmosphère semblait magnétique. Challe, Salan, Jouhaud, Zeller étaient écrasés dans de lourds fauteuils. L'euphorie était consumée. Une foule de cent mille Algérois était autour de nous, comme une houle qui pouvait d'une minute à l'autre nous engloutir. Je me demande encore comment nous avons passé ces heures de perdition sans une fusillade ou un massacre. Je me forçais à tenir mes troupes pour contrôler la tension. Dans le chaos que nous traversions, je voulais garder la tête haute, pour ceux dont j'avais la charge et pour les miens. Demain, si nous étions encore en vie, il fallait au moins ne pas avoir honte de nous-mêmes. J'ai jeté ma fatigue dans l'action en organisant notre repli vers Zéralda. Challe décida de se rendre pour répondre de ses actes. Il voulait me dissuader de rester, m'invitant à choisir la clandestinité et la fuite vers l'étranger. Il préférait payer seul. "Je vais être fusillé. Vous êtes trop jeune pour finir ainsi."


Trois solutions s'offraient à moi : une balle de revolver dans la bouche, la fuite dans la nature ou bien assumer mon action. Je n'ai pas voulu me dérober. Les responsabilités que j'avais prises étaient trop lourdes. J'ai voulu couvrir entièrement mes subordonnés. Ils avaient agi sur mes ordres. Je ne pouvais pas les laisser seuls face à la justice.


Je me souviens de la dernière nuit africaine, ma dernière nuit d'homme libre. Je revenais inlassablement sur l'enchaînement des évènements, qui m'avaient échappé. Après quatre nuits de fièvre, j'étais devenu "un félon", "un putschiste", "un amateur de pronunciamiento". En France, la rumeur publique et le clan des aboyeurs commençaient déjà à salir nos mobiles. Je  devinais que ce n'était qu'un début. Cette nuit de Zéralda était fraîche et pure. Je regardais la lumière des étoiles, partie du temps des premiers hommes, quelques millions d'années auparavant. A l'échelle du temps, notre passage n'était rien, nos efforts paraissaient vains. J'ai pensé à Don Quichotte, à cette foi qui va au-delà de la raison, à sa certitude que l'homme se mesure à ses rêves intérieurs".

 

+ Hélie Denoix de Saint-Marc.

 

 

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Peut-on Le nommer ?

27 Août 2013, 21:00pm

Publié par Fr Greg.

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Ne parlons pas de Dieu. Nous ne dirions que des bêtises. Laissons le plutôt parler de lui, à sa manière étrange. Il se sert des roses, des catastrophes des nuits d’été. Il se sert de tout. J’ai vu un punk, invité à manger, proposer de faire la vaisselle : un ange avec un collier de cadenas et une mèche iroquoise. Dieu se sert aussi des livres. Si nous ne mourons pas tout de suite à notre naissance, c’est parce qu’une présence silencieuse vient à notre secours. C’est ce genre de présence que nous recherchons en ouvrant un livre. Les vraies phrases se détachent de leur auteur, volent dans la nuit qu’elles éclairent. Géronimo a mal au dos est un livre de Guy Goffette. Une vision sortie d’une de ses pages flotte depuis quelques mois dans mon cerveau : une salle à manger chez les pauvres. Elle brille mieux qu’un meuble passé à la cire surnaturelle par Vermeer. Cette salle est si propre qu’on a interdiction d’y entrer toute l’année. Elle est en souffrance. Belle, parfumée à la cire, lumineuse. Et en souffrance. Elle ne sert qu’une fois, pour la mort du père. On met le corps dans cette salle. La pensée de cette pièce vide me bouleverse. 

Allez savoir pourquoi. Peut-être cet espace ébloui, vierge de toute poussière sentimentale, est-il une image juste de notre cœur ? Le ménage, c’est une affaire d’anges, n’est-ce pas. Il y a deux sortes d’anges dans nos villes, les femmes de ménage et les éboueurs. Invisibles comme il se doit. Le monde se plaît à maltraiter ses anges. Une salle claire, avec au milieu une longue table de bois, et sur la table un mort impérial (tous les morts deviennent rois de Naples) : cette image insiste, revient, survit à ma lecture. Peut-être parle-t-elle de l’éternel à sa façon ? Il y a dans notre cœur un espace si pur que nous n’y entrons jamais. C’est d’ailleurs ce qui nous sauve : le meilleur de nous est hors de notre portée. Et en même temps si proche. Depuis 60 ans, un poème inédit de André Dhotel fait son travail de chuchoteur. Il est écrit au crayon sur la porte du grenier d’une maison de Mont-de-Jeux, dans les Ardennes. Dhotel y passait les vacances d’été. Le poème parle de la guerre. Pour le protéger, on l’a mis sous une vitre encadrée par une baguette de bois. Le texte est comme son auteur, sans prétention. On devrait toujours se méfier des humbles. En un seul mot ils délivrent toutes les forces du ciel, et c’est un déluge de bleu sur la vie. Le grenier de cette maison ardennaise protège une des plus belles prières jamais écrite, une supplique à Dieu distrait. Un corps dans une pièce si pauvre que le soleil est flatté d’y entrer, un poème oublié dans une maison de Mont-de-Jeux : il n’y a que la mort et la beauté pour entrer dans les lieux fermés du cœur. Le poème avance en boitant vers sa fin. J’ai sursauté en découvrant les derniers mots : une déflagration de douceur. Le lecteur invente son livre, le croyant invente son Dieu : « Seigneur, ne partez pas sans laisser d’adresse et ressuscitez d’abord les enfants »

Christian Bobin.

 

http://www.lemondedesreligions.fr/chroniques/regions/un-deluge-de-bleu-01-09-2013-3317_164.php

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Le loin-près...

25 Août 2013, 03:31am

Publié par Fr Greg.

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..Ce nom que toutes les femmes pourraient donner à leur mari : le loin-près.

Ni jamais là, ni jamais ailleurs, ni jamais absent, ni vraiment présent !

 

La douleur est dans la vie des femmes comme un chat qui se faufile entre leurs jambes quand elles repassent le linge, refont les lits, ouvrent les fenêtres, épluchent une pomme. Un chat qui parfois leur prend le cœur, l’envoie rouler à plusieurs mètres, le reprend dans ses griffes, en joue comme d’une souris mourante. Ce chat est dans la vie des femmes même quand il les laisse en paix. Elles savent qu’il est là, dans un coin. Elles ne l’oublient jamais. Jusque dans la joie elles l’entendent respirer, comme on perçoit le chant d’une source sous tous les bruits de la forêt.

 

Les hommes ne laissent pas la souffrance séjourner en eux. A peine l’ont-ils devinée qu’ils l’expulsent en violence, en colère, en travaux… »

 

Christian Bobin. Le Très-bas.

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Vie de l’art

23 Août 2013, 15:32pm

Publié par Fr Greg.

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Un artiste, voyez-vous, il n’y a ni gloire ni ambition qui compte pour lui. Il doit faire son œuvre parce que le bon Dieu le veut, comme un amandier fait sa fleur... comme l’escargot fait sa bave.

 

La nature vue, la nature sentie, celle qui est là (il montrait la plaine verte et bleue), celle qui est ici (il se frappait le front) qui toutes deux doivent s’amalgamer pour durer, pour vivre d’une vie moitié humaine, moitié divine, la vie de l’art, écoutez un peu... la vie de Dieu.

 

Je veux, moi, me perdre en la nature, repousser avec elle, comme elle, avoir les tons têtus des rocs, l’obstination rationnelle du mont, la fluidité de l’air, la chaleur du soleil. Dans un vert, mon cerveau tout entier coulera avec le flot séveux de l’arbre. Il y a devant nous un grand être de lumière et d’amour, l’univers vacillant, l’hésitation des choses. Je serai leur olympe, je serai leur dieu. L’idéal au ciel s’épousera en moi. Les couleurs, écoutez un peu, sont la chair éclatante des idées de Dieu. La transparence du mystère, l’irisation des lois.

 

Les artistes, aux vieux temps, étaient les maîtres d’enseignement de la foule. Tenez, vous voyez Notre-Dame là-bas. La création et l’histoire du monde, les dogmes, les vertus, la vie des saints, les arts et les métiers, tout ce qu’on savait alors était enseigné par son porche et ses vitraux. Comme dans toutes les cathédrales de France, d’ailleurs. Le moyen âge apprenait sa foi par les yeux, comme la mère de Villon... le paradis où sont harpes et luths.

 

C’était la vraie science, et c’est tout l’art religieux. Ce que l’abbé Tardif, votre ami, dit qu’on trouve dans saint Thomas, le peuple le cherchait dans les statues du portail, à son église. Cet ordre, cette hiérarchie, cette philosophie, allez, ça valait la Somme et pour nous c’est plus vrai, puisque c’est plus beau et que nous le comprenons encore sans efforts.

 

Paul CÉZANNE.

Propos rapportés par Joachim GASQUET dans Cézanne.

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Contemplations

21 Août 2013, 14:22pm

Publié par Fr Greg.

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Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.

Comme le soleil fait serein ou pluvieux

L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore,

Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore.

Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis,

Tu sembles une femme enfermée en un lys,

Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme

Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme.

Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit!

Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit,

A haute voix: «Bonjour, Monsieur», et bas: «Je t'aime!»

Si tu m'as caressé de ton regard suprême,

Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand;

Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant;

J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles;

Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,

On sent de la gaîté sous chacun de mes mots;

Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux;

Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse!

Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse;

Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain,

L'énigme de ta main retirée à ma main;

-- Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose.

Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause,

Personne n'entendant, me disait-elle vous? --

Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux

A passé comme passe au ciel une nuée,

Je sens mon âme en moi toute diminuée;

Je m'en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul;

Il semble que sur moi, secouant son linceul,

Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre;

Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre;

Le chagrin -- âge et deuil, hélas! ont le même air, --

Assombrit chaque trait de mon visage amer,

Et m'y creuse une ride avec sa main pesante.

Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante.

 

Victor Hugo "Contemplations"

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Pour approcher la douceur, il faut faire un travail de guerrier  !

20 Août 2013, 10:45am

Publié par Fr Greg.

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      Puissance de la douceur (1), écrit par cette philosophe et psychanalyste, est une incitation à la sérénité. Ou comment, de nos tempêtes et tourments, naît une extraordinaire force de vie.

- L’époque proclame volontiers « Sois doux avec toi-même ! » plutôt que « Sois doux avec les autres ! ». Pourquoi ?

Anne Dufourmantelle - Parce que notre époque redécouvre la douceur… pile à l’endroit où elle peut la pervertir. Nous vivons dans une grande arène où il faut d’abord être performant, faire face à des « Tu dois ! » de tout ordre, qui créent des corps retranchés. Des corps qui manquent d’espace et qui ne se touchent presque plus. Le « Sois doux avec toi-même » a ceci de pervers qu’il méconnaît le fait qu’on n’y est pas prêt du tout ! Pour approcher la douceur, il faut d’abord prendre conscience de la sauvagerie en place. Et faire un travail de guerrier pour dénicher ce qui fait rage, en nous comme hors de nous. Cela demande du discernement, un rapport à la vérité, à l’absolu, de l’intransigeance. C’est très exigeant.

Comment s’en rapproche-t-on ?

Être doux, c’est arriver à être compréhensif envers soi. Admettre sa vulnérabilité. S’accompagner dans ce qu’on veut être. C’est un choix : on fait acte de douceur. Le mot comprend une part de spirituel et de charnel. C’est pourquoi il est tellement passionnant.

La douceur, selon vous, n’offre aucune prise au pouvoir. Est-ce rassurant ?

Longtemps, on a associé la douceur à des valeurs dites féminines : l’écoute, la compréhension, la compassion, etc., parce qu’on l’avait reliée à la maternité. Puis on l’a mise du côté de la mollesse, de la compromission. À tort. Elle peut être un compromis, oui, car elle est évidemment du côté du participatif, de l’altérité. La douceur n’a de sens que si elle s’éprouve, se donne, se distille. Mutualisée, elle offre une force prodigieuse. Elle recèle un pouvoir de transformation sur les êtres et les choses. Mais elle provoque aussi de la violence, car effectivement elle n’offre aucune prise possible au pouvoir.

Elle est en quelque sorte l’extrême pointe sublimée de la violence. Elle peut aller de pair avec un refus, et une grande fidélité à soi. Une confiance qui devient bel et bien une puissance inaliénable. La douceur est chrysalide, en ce sens qu’elle accouche d’un nouvel élan vital. C’est un aboutissement, pas un sacrifice. On peut dire qu’elle est politique.

Est-elle forcément éphémère, ou se peut-il que la douceur… dure ?

Peut-on s’établir dans la douceur ? Gandhi l’a fait, au prix de quels efforts… La douceur est un état d’être qui relève de l’expérience. Cela peut être une proposition éducative. Il faut être attentif, car aujourd’hui on déguise le manque criant de douceur par un vocabulaire doucereux. Ce qui nous manque en réalité est un espace de tendresse non productif. Je crois que la douceur porte la vie, la sauve et l’accroît. 

(1) Chez Payot, le 21 août.

http://madame.lefigaro.fr/societe/pour-approcher-douceur-faut-faire-travail-de-guerrier-170813-442966

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Remerciements à une élue engagée

19 Août 2013, 20:07pm

Publié par Fr Greg.

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Rapide portrait de Mme Hakima AIT EL KHADI , Adjointe au Maire d'Avignon,  extrait tiré du documentaire de Marie Mittérand le Bonheur au féminin conjuguée par des femmes engagée d'une façon ou d'une autre dans la vie civile ou politique. 

 

Hakima Ait El Kadhi est la seule élue qui s'est déplacée lors de l'agression du 13 mai dernier et qui manifeste par ses actes, un réel engagement social vis à vis de ceux qui voudraient se réfugier dans des réactions extrêmes ou qui souffrent de ne pouvoir se faire entendre.

 

 

 

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Réseaux sociaux ou l'angoisse des possibles infinis...

19 Août 2013, 10:25am

Publié par Fr Greg.

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FOMO est l’acronyme de Fear Of Missing Out. En français : la peur de rater quelque chose. Samedi, faut-il mieux fêter les 50 ans de Tatie ou les 30 de Matthieu ? Aller à ce vernissage ou à ce concert ? Ces petits dilemmes n’ont rien de nouveau. Sauf qu’avec les réseaux sociaux, ils se démultiplient enlive sur nos écrans, au point de générer une véritable angoisse. C’est grave ?

Postée il y a moins de trois minutes sur votre mur, une photo de vos amies Sarah et Marion, assises à la terrasse de votre Q.G., un verre de chardonnay à la main. Vous crevez d’envie de les rejoindre : Sarah rentre de vacances, il est certain que ça va papoter et vous risquez de passer à côté d’un scoop. Mais aujourd’hui, c’est la soirée de rentrée du boulot, tous vos collègues y seront et vous avez confirmé avant-hier. Quoi que vous décidiez de faire, vous allez manquer quelque chose. Et cela vous agace prodigieusement ! Ce sentiment déplaisant est le nouveau mal du moment, il porte même un nom : FOMO. Encore peu utilisé en France, c'était le "mot du jour" le 14 avril dernier dans le Urban dictionnary, la bible du nouveau vocabulaire alimentée chaque jour par des internautes du monde entier. Sûr, le terme FOMO sonne bien, mais correspond-il à un réel syndrome ? Nous en avons parlé avec deux spécialistes.

Alain Dervaux est psychiatre à l’hôpital Sainte Anne, à Paris. Il travaille notamment sur les addictions au virtuel. « Aujourd’hui, personne ne se présente en consultation en se plaignant de FOMO, tient-il à préciser. Ce terme utilisé dans les médias anglo-saxons désigne une angoisse spécifique, mais qui n’est pas médicalisée. » 

Cette peur est induite par les réseaux sociaux, toujours prompts à nous proposer plus d’événements, plus d’occasions, plus d’informations. Et ce qu'elle révèle en premier lieu, c'est que cette multiplicité des possibles pourrait remettre en question notre capacité à faire des choix.

Deux théories co-existent quant au fondement de ce syndrome : d’un côté LE FOMO serait la simple conséquence d’une addiction à Internet, de l’autre il relèverait de la compulsion. C’est cette dernière thèse que défend le psychologue et psychothérapeute Jean-Charles Nayebi (1), qui traduit le sigle par « anxiété de ratage ». « C’est une envie irrépressible de se connecter à des réseaux pour savoir ce qu’il s’y passe, pour ne pas rater un événement ou laisser échapper une information intéressante. »

 

A trop se poser la question du choix, on pourrait bien ne plus savoir quoi en faire

Mais en quoi est-ce grave ? « Nous ne sommes pas égaux face à ces situations, certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres, répond Alain Dervaux. Cela devient un problème si la personne ou son entourage en souffre.» 

Car à trop se poser la question du choix, on pourrait bien ne plus savoir en faire. Et, finalement, n’aller ni au vernissage, ni au concert, ni au débriefing des vacances de Sarah, mais rester à guetter son écran au cas où une meilleure option se profilerait ? « Nous sommes immatures par rapport à la technologie, constate Jean-Charles Nayebi. Comme nous n’avons pas encore de culture suffisante pour l’appréhender, nous tombons parfois dans l’excès. » Alors, pour ne pas céder au méchant FOMO, rappelons-nous qu'autrefois, quand on avait « l’embarras du choix », c’était plutôt une bonne nouvelle.


(1) Auteur de Cyberdépendance en 60 questions, Ed. Retz, 2007.

http://madame.lefigaro.fr/societe/fomo-vrai-mal-130911-172900

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Solitude

18 Août 2013, 14:09pm

Publié par Fr Greg.

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« Une vie dans laquelle il n’y a pas de solitude est une vie sans force et sans intérêt. En somme, la solitude est le lieu le moins solitaire qui soit, puisque la vitalité de notre être la peuple immédiatement, si bien qu’on peut dire qu’une vie dans laquelle il n’y a pas de solitude est la plus solitaire au monde. C’est dans la solitude que les idées prennent possession de nous. Il faudrait se figurer les idées non comme passives et capables d’être examinées puis laissées de côté, mais comme très actives et nous épiant, prêtes à tout moment à bondir sur nous et nous asservir à elles. »

 

Julien Green, On est si sérieux quand on a 19 ans, Journal 1919-1924

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Immortelle randonnée

17 Août 2013, 20:42pm

Publié par Fr Greg.

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Jean-Christophe Rufin a suivi à pied, sur plus de huit cents kilomètres, le «Chemin du Nord» jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Beaucoup moins fréquenté que la voie habituelle des pèlerins, cet itinéraire longe les côtes basque et cantabrique puis traverse les montagnes sauvages des Asturies et de Galice.

«Chaque fois que Ton m’a posé la question : « Pourquoi êtes-vous allé à Santiago ? », j’ai été bien en peine de répondre. Comment expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager ? On est parti, voilà tout.»

Galerie de portraits savoureux, divertissement philosophique sur le ton de Diderot, exercice d’autodérision plein d’humour et d’émerveillement, Immortelle randonnée se classe parmi les grands récits de voyage littéraires.

 

Jean-Christophe Rufin, médecin, pionnier du mouvement humanitaire, a été ambassadeur de France au Sénégal de 2007 à 2010. Il est l’auteur de romans désormais classiques tels que L’Abyssin, Globalia, Rouge Brésil, prix Concourt 2001. Il est membre de l’Académie française depuis 2008.

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« L’étape avait déjà été longue et je soufflais un peu en gravissant les flancs du mont Igueldo. À pied, il est toujours long de se séparer des villes. Même si, de ce côté-là, San Sébastien s’ouvre assez vite sur la campagne et des landes côtières sauvages, il faut tout de même dépasser les dernières habitations, les petits bourgs que le voisinage de la grande ville a gonflé de maisons neuves. Sur un chemin étroit, à la sortie d’un de ces villages pavillonnaires, j’eus la surprise et le plaisir de découvrir un signe amical. Quelqu’un avait disposé le long d’un mur une petite table destinée aux pèlerins. Des jarres d’eau permettaient de remplir les gourdes vides. Protégé par un auvent, un registre recueillait les commentaires que les marcheurs voulaient bien laisser.


Une pancarte leur souhaitait un bon pèlerinage et leur indiquait avec une précision dont on ne pouvait dire si elle était cruelle ou charitable qu’il leur restait « seulement » 785 km à parcourir jusqu’à Saint-Jacques. Surtout, attaché à son encreur par une petite chaîne, un tampon permettait d’authentifier l’étape. À San Sébastien, je n’étais pas parvenu à faire apposer un cachet car l’office du tourisme était fermé à l’heure où j’étais passé. Pèlerin novice, je n’avais pas encore l’expérience qui permet aux plus confirmés de faire tamponner leur Crédentiale dans les pharmacies, les bars, les bureaux de poste ou les commissariats de police. J’étais donc reparti avec un passeport encore vierge. Voilà que sur cette portion anonyme de chemin, presque au milieu de nulle part, j’allai moi-même, avec émotion, placer le premier jalon de mon parcours de papier, grâce à ce tampon qui représentait une belle coquille rouge. J’écrivis un mot enthousiaste pour l’inconnu qui m’avait fait ce cadeau, avec la même reconnaissance que Brassens pour son Auvergnat. Puis je continuai.


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L’après-midi était bien avancée. Le soleil était revenu et avec lui une chaleur humide qui me faisait suer à grosses gouttes. Il fallait presser le pas pour trouver un lieu propice au camping sauvage.


J'en repérais plusieurs mais, en m’approchant, je les trouvais chaque fois trop près des fermes, trop en vue de la route ou pas assez plats. Enfin, vers la tombée du soir, en enjambant une clôture de barbelés, je découvris une portion de champ qui me parut convenable. Par-dessus les haies, on voyait la mer jusqu’à l’horizon. De gros cargos croisaient au large. Je montai ma tente, disposai tous les accessoires du bivouac et sur un réchaud fis cuire mon dîner.

La nuit tomba et je la contemplai longtemps avant de me coucher pour de bon. En une journée, j’avais tout perdu : mes repères géographiques, la stupide dignité que pouvaient me conférer ma position sociale et mes titres. Quelques mois plus tôt, j’étais servi par un maître d’hôtel aux petits soins qui m’appelait Excellence, et voilà qu’assis par terre, je mâchais des nouilles pas cuites. Cette expérience n’était pas la coquetterie d’un week-end mais bien un nouvel état, qui allait durer.

 


En même temps que j’en mesurais l’inconfort et que je pressentais les souffrances qu’il me ferait endurer, j’éprouvais le bonheur de ce dépouillement. Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l’essentiel. Ce premier soir, je mesurais la folie de l’entreprise autant que sa nécessité et je me dis que, tout compte fait, j’avais bien fait de me mettre en route. »

 

Jean Chrisstophe Rufin, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi. editions Guérin.


 

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Soyez patient avec vous-même...

11 Août 2013, 10:35am

Publié par Fr Greg.

 

 

 

Soyez patient avec tout le monde, mais surtout avec vous-même.

 

         Faites comme les petits enfants qui de l'une des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies ; car, de même, amassant et maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains, tenez toujours de l'autre la main du Père céleste, vous tournant de temps en temps vers lui, pour voir s'il a agréable vos activités ou vos occupations.

 

Gardez-vous bien surtout de quitter sa main et sa protection, car vous ne ferez point de pas sans donner du nez en terre.

 

Je veux dire que quand vous serez parmi les affaires et occupations  communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si pressante, vous regardiez plus Dieu que les affaires ; et quand les affaires sont de si grande importance qu'elles requièrent toute votre attention pour être bien faites, de temps en temps vous regarderez à Dieu, comme font ceux qui naviguent en mer, lesquels, pour aller à la terre qu'ils désirent, regardent plus en haut au ciel que non pas en bas où ils voguent.

 

Une demi-heure d’oraison est essentielle, sauf quand on est très occupé. Alors, une heure est nécessaire…

 

St François de Sales.

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La mort, l’amour, la vie

8 Août 2013, 14:41pm

Publié par Fr Greg.

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J’ai cru pouvoir briser la profondeur de l’immensité
Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme un mort raisonnable qui a su mourir
Un mort non couronné sinon de son néant
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Du poison absorbé par amour de la cendre
La solitude m’a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie
Je voulais partager la mort avec la mort
Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie
Tout effacer qu’il n’y ait rien ni vire ni buée
Ni rien devant ni rien derrière rien entier
J’avais éliminé le glaçon des mains jointes
J’avais éliminé l’hivernale ossature
Du voeu de vivre qui s’annule

Tu es venue le feu s’est alors ranimé
L’ombre a cédé le froid d’en bas s’est étoilé
Et la terre s’est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J’avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J’avançais je gagnais de l’espace et du temps
J’allais vers toi j’allais sans fin vers la lumière
La vie avait un corps l’espoir tendait sa voile
Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait à l’aurore des regards confiants
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta bouche était mouillée des premières rosées
Le repos ébloui remplaçait la fatigue
Et j’adorais l’amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une houle énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n’est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent.
Les hommes sont faits pour s’entendre
Pour se comprendre pour s’aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps.

 

Paul Eluard

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Honte à toi !

6 Août 2013, 09:56am

Publié par Fr Greg.

 

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Honte à toi qui la première
M'as appris la trahison
Et d'horreur et de colère
M'a fait perdre la raison !
Honte à toi, femme à l'œil sombre,
Dont les funestes amours
Ont enseveli dans l'ombre
Mon printemps et mes beaux jours !
C'est ta voix, c'est ton sourire,
C'est ton regard corrupteur,
Qui m'ont appris à maudire
Jusqu'au semblant du bonheur ;
C'est ta jeunesse et tes charmes
Qui m'ont fait désespérer,
Et si je doute des larmes,
C'est que je t'ai vu pleurer. 
Honte à toi ! j'étais encore 
Aussi simple qu'un enfant ; 
Comme une fleur à l'aurore, 
Mon cœur s'ouvrait en t'aimant.
Certes ce cœur sans défense 
Put sans peine être abusé ; 
Mais lui laisser l'innocence
Était encor plus aisé. 
Honte à toi ! tu fus la mère
De mes premières douleurs
Et tu fis de ma paupière 
Jaillir la source des pleurs ! 
Elle coule, sois-en sûre, 
Et rien ne la tarira ; 
Elle sort d'une blessure
Qui jamais ne guérira ; 
Mais dans cette source amère 
Du moins je me laverai, 
Et j'y laisserai, j'espère,
Ton souvenir abhorré !

A. Musset.

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La Beauté

4 Août 2013, 14:25pm

Publié par Fr Greg.

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Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

 

 

C. Baudelaire, Les fleurs du mal.

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Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

3 Août 2013, 10:26am

Publié par Fr Greg.

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L'amour ne rend pas aveugle, il rend visionnaire.


Christiane Singer, d’origine austro-hongroise, est une écrivain relativement prolifique, de sensibilité chrétienne imprégnée de sagesse orientale, qui s'abstient de donner des leçons de morale et exclut tout dogmatisme. 

 
Elle a suivi l’enseignement de Graf Karlfried Dürckheim, (disciple lui-même de C.G.Jung), fondé sur la méditation qui ouvre le chemin du divin en soi, aide l'homme à en revenir à la notion de maître intérieur, cette force surnaturelle en chacun de nous. Dürckheim est mort en 1988. 

Après des études de lettres à Aix-en-Provence, Christiane Singer enseigne ensuite aux Universités de Bâle et de Fribourg. Elle fut secrétaire-générale du P.E.N. Club autrichien, de 1990 à 1998 et vit aujourd'hui dans son château médiéval de Rastenberg, non loin de Vienne. Ses parents sont originaires d'Europe Centrale.

“A l’écart de toute institution ou foi établies, déchirée entre l'extrême beauté du monde et sa cruauté aussi extrême", Christine Singer doit donc beaucoup à l'enseignement du comte Dürckheim. Ce dernier fut lieutenant dans l'armée allemande pendant la guerre 1914-1918, notamment à Verdun, où il connut les affres de la solitude, de l'absurdité et de la mort. En 1923, Dürckheim est reçu docteur en psychologie et part pour l’Italie, afin de mieux s’approprier les sortilèges de l'art, indispensables à la compréhension de la psychologie de la personne envisagée dans son entièreté. Il est ensuite nommé professeur de psychologie à Breslau en 1937. Banni par les nazis, il part pour le Japon et est attaché d’ambassade jusqu’à la fin de la guerre. Avant son retour en Allemagne, il est emprisonné par erreur par les Américains pendant seize mois. Une douloureuse confrontation encore, avec l’absurde et la solitude.

1948: retour en Europe. Il crée son centre de psychothérapie dans la forêt Noire (Todtmoos-Rutte).


Revenons à Christiane Singer. Comme celle de son mentor et maître, son œuvre et sa réflexion personnelle sont toutes entières centrées sur la prise en compte nécessaire du risque spirituel qui couve dans le coeur de chacun. “Les religions établies sont trop souvent impuissantes à offrir des remèdes adéquats."


Elle est obsédée par l’enfance de nos pays dont le territoire est en butte à un pilonnage sans merci et qui est la cible de notre ordre social et industriel qui ne vise rien d'autre que son extinction. "L'avalanche de gadgets et de machines diaboliques que nous déversons sur eux avant qu'ils n'aient atteint l'âge de l'abstraction est une entreprise de destruction: les yeux s'éteignent, deviennent carrés comme les écrans et pleins d’images mortes et mortifères. Nous sommes alors délivrés de leur regard !"

L’amour de la femme et de l’homme n’est plus qu’un espace miné. Les panneaux publicitaires couverts du corps des femmes apparaissent parfois comme un étendage de peaux sous le couteau des équarrisseurs. En un mot, tout ce qui est sacré, secret, est retourné comme peau de lapin , écorché, profané, dérisoire.

Mais allons plus loin dans l'analyse de Christiane Singer : "Nous sommes enfermés dans une prison et une voix nous dit: “Sors". Nous répondons: "Impossible, la porte est verrouillée", et la voix nous dit: "Oui, mais elle est verrouillée de l’intérieur, regarde et ouvre !“ Le Réel, lui, n'a ni porte ni fenêtre, il est l'infini de l'infini de l'infini des possibles.

Christiane Singer vient d’être interviewée par un journaliste du club "le Grand livre du Mois" . Ses réponses sont percutantes et radicales. Question : "ne peut-il y avoir d’arrangement entre matérialisme et spiritualité? 

Réponse: “l’opposition est irréversible. Le premier fonctionne sur le manque, l’autre sur la plénitude. Le premier nous propose un saladier plein de bonbons sirupeux: impossible de s'arrêter de mettre les bonbons à la bouche... L’accès à l’intériorité me révèle au contraire que je suis “entier". Il faut tenter de reprendre pied en soi-même, de retrouver ses racines intérieures. La dimension religieuse de la vie vient parfois d'elle-même, lorsque le coeur est pacifié. La religion, il ne faut pas lui courir après. Un jour, on s’aperçoit qu'on tient debout sur elle. On découvre les fondations de son être."

En plus des nombreux livres qu'elle publie régulièrement surtout aux Editions Albin Michel, dont le récent “éloge du mariage, de l'engagement et autres folies", Christiane Singer donne des stages, des séminaires et des conférences très suivies. Elle cite souvent l’Ancien et le Nouveau Testament, des textes du bouddhisme, de l’Islam, le Zen... Ses analyses sont raffinées, son style limpide.

 

On lui demande enfin: n’êtes-vous pas tentée par l’oecuménisme, par la tendance des croyances diverses à se combiner, à se rapprocher? Réponse: "pas une religion ne m’est étrangère. Je suis une voyageuse passionnée. Mais de grâce, que chacune reste dans sa lumière propre !"

 

http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/1018

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Le beau est toujours bizarre

2 Août 2013, 13:58pm

Publié par Fr Greg.

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« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. C’est son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la proposition et tâchez de concevoir un beau banal ! Or, comment cette bizarrerie, nécessaire, incompréhensible, variée à l’infinie, descendante des milieux, des climats, des mœurs, de la race, de la religion et du tempérament de l’artiste pourra-t-elle jamais être gouvernée, amendée, redressée par les règles utopiques conçues dans un petit temple scientifique quelconque de la planète, sans danger de mort pour l’art lui-même ? Cette dose de bizarrerie qui constitue  et définit l’individualité, sans laquelle il n’y a pas de beau, joue dans l’art (que l’exactitude de cette comparaison en fasse pardonner la trivialité) le rôle du goût ou de l’assaisonnement dans les mets, les mets ne différant les uns des autres, abstraction faite de leur utilité ou de la quantité de substance nutritive  qu’ils contiennent, que par l’idée qu’ils révèlent à la langue. »

 

Baudelaire, Exposition universelle (1855). 

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son visage ocreux aux yeux bistrés de fakir...

1 Août 2013, 15:47pm

Publié par Fr Greg.

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Tournant vers moi son mufle caoutchouteux Fabia me fixait de ses prunelles de lionceau. Campée joyeusement à l'entrée de la classe, la sauvageonne en carreaux multicolores rayonnait. Le jus doré de son sourire et ses cheveux de blé foudré glorifiaient l'éternel. Son tablier martiniquais était le tissu où Dieu entrecroisait les fils dorés du vivant. Le hasard plaça près de moi cette part démuselée de mon âme. Pendant les cours la mulâtre suçait son pouce, royalement vierge du savoir. Belle comme une exception grammaticale, ses baillements changeaient la classe en paradis primitif. Tournée vers son visage ocreux aux yeux bistrés de fakir, je voyais sa salive couler de son pouce d'ambre fin. A ses côtés je me forgeais une ardente âme d'illettrée. Un nombre astronomique de taches d'encre léopardisaient ses mains. Fixant un ennemi de ses yeux retroussés de flamme : "Toi je ne t'aime pas!" Adorante de sa vérité, je la regardais faire dangereusement de la balançoire, ses pieds tendus fracassant le ciel.


Empilant les verres cannelés du refectoire, a petite Moïse en faisait une arche d'alliance qu'elle brisait d'un coup sec. Puis elle plongeait sa montre neuve dans le lavabo des toilettes, la martelant avec une pierre. Dévorant les oranges avec leur écorce cireuse, elle ramassait dans la poussière de la cour du bubble-gum momifié qu'elle ressuscitait dans ses joues de charbon rose avant de me l'offrir. Le jour où elle m'invita à déjeuner, les assiettes jeûnèrent dans le placard. Il n'y avait rien à manger : ce rien me fut une révélation. Le mois suivant elle poussa la jeune princesse de Galles dans l'escalier et fut renvoyée sur le champ.


Lorsqu'elle partit, emportant avec elle la goutte de sang noir qui enrichissait l'Occident, ses espadrilles caoutchoutées s'ourlèrent d'un feu rose. Avant de disparaître l'enfant prophète fit ses adieux à tous sauf à moi : c'est ainsi que je sus qu'elle m'aimait.

 

" La foudre". Lydie Dattas 

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