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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La philosophie: une exigence de vie au-delà du vécu et des schémas manichéens...

31 Mars 2012, 03:11am

Publié par Father Greg

    Petworth Park by Joseph Mallord Turner        La philosophie  prend son sens pour l’homme dans la mesure où elle lui permet de découvrir lui-même d’une manière vivante, par sa propre intelligence et à partir de son expérience, ce pour quoi il vit, pense et aime. Si la philosophie réaliste est identifiée à la scolastique décadente, on comprend alors pourquoi les études de philosophie n’ont plus d’intérêt, sauf pour des apologètes attardés désireux de maintenir envers et contre tout quelques acquis propres à rassurer les consciences des bien-pensants ! Aussi se tourne-t-on vers les sciences, beaucoup plus fascinantes par leur précision et leur extension, vers la psychologie qui prétend s’ériger en sagesse dans la débâcle actuelle de la morale ou encore vers les pensées « modernes » ; on considère alors que la philosophie est avant tout un questionnement critique adressé au chrétien et au théologien. Mais alors la philosophie n’est plus une sagesse : elle n’est plus une recherche humaine de la vérité aboutissant à une véritable découverte par l’homme du sens profond de sa vie humaine.


            La philosophie n’a de sens que dans la mesure où elle est une recherche de la véritable fin de la personne humaine, capable de lui permettre d’atteindre son véritable bonheur. Le philosophe n’est ami de l’homme que dans la mesure où il s’interroge sur ce qui peut permettre à celui-ci d’atteindre sa fin, ce pour quoi il est, de découvrir le sens de son être, de sa vie et de son esprit. Aussi nous semble t-il particulièrement important d’essayer d’ouvrir un chemin de découverte de la finalité en partant des grandes expériences humaines.


            La philosophie, pour être réaliste, naît et développe à partir des grandes expériences de l’homme existant, pour chercher à comprendre la vérité sur l’homme dans toutes ses dimensions. Elle ne commence donc pas, et ne peut commencer par la logique, qui est un instrument (un organon) de notre raison. La philosophie réaliste, qui est l’épanouissement naturel de notre intelligence dans la recherche de la vérité, s’éveille à partir de l’expérience humaine impliquant le jugement sur ce qui est et développe sa recherche en commençant par une « anthropologie  philosophique », une philosophie de la vérité des activités humaines. Aristote l’appelait « philosophie humaine », donnant ainsi sa pleine mesure à la recherche socratique de la vérité sur l’homme dans ses diverses activités, mais ordonnée à une action et à une action plus humaine. Elle est pratique dans la mesure où elle a pour fin l’activité elle-même : si nous cherchons la vérité sur le travail, c’est afin de mieux travailler, d’une façon plus vraie et plus humaine ; si nous cherchons à connaître ce qu’est l’action humaine volontaire, c’est pour aimer d’une façon plus vraie et plus profonde. La logique, elle, ne cherche pas la vérité de ce qui est ; en effet, l’universel que la logique considère n’est pas un être réel mais un être de raison, une relation dont l’intelligence est la source. D’autre part, la finalité est abstraite dans ses considérations. L’homme existant, en revanche, celui dont nous avons l’expérience en nous-même et dans nos amis, se pose immédiatement la question du pourquoi de ses activités, du moins s’il est un peu lucide.

            Il est capital de comprendre que c’est à partir des grandes expériences de l’homme que peut s’expliciter et s’organiser une véritable philosophie qui parvienne à une sagesse. Et pour comprendre pleinement la structure et la démarche propres de la philosophie, qui s’appuie sur l’expérience humaine, il est indispensable de respecter un ordre de découverte : on ne naît pas philosophe, on le devient ! Si donc la philosophie est le développement le plus naturel de l’intelligence humaine cherchant la vérité sur l’homme, il est capital de comprendre qu’elle part des expériences les plus simples et les plus humaines qui soient, en écartant tout à priori.  C’est bien ces activités humaines que le philosophe analyse en premier lieu pour découvrir ce qu’elles sont en ce qu’elles ont de plus profond et de premier.            

Marie Dominique Goutièrre, Aletheia, la philosophie

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Présumé innocent...?

30 Mars 2012, 02:22am

Publié par Father Greg

 

 

 

220px-Leon_Bonat_-_Autoportrait.jpgConcrètement, ça veut dire quoi, la présomption d'innocence? A dire vrai, il est difficile de répondre sans tomber dans le trou commun des slogans juridiques. Le premier qui claque au vent des apparences: l'accusé n'a pas à prouver son innocence, c'est aux accusateurs de démontrer sa culpabilité; s'ils échouent, le doute doit alors profiter. L'idée qui fonde ce principe, dit "du fardeau de la preuve", repose sur le constat évident qu'en supposant l'autre coupable, il n'est pas utile de rechercher des preuves. Le respect de la présomption d'innocence, c'est, d'abord et avant tout, un état d'esprit, une manière de voir l'autre, sur qui pèse le poids d'un soupçon. C'est toute une culture qui part en guerre contre le péché originel, la tare paranoïaque, le petit plaisir d'imaginer l'autre pire que soi. Le respect de la présomption d'innocence exige un certain degré d'évolution psychique, un effort vers le haut, difficile d'accès quotidien pour le commun des mortels. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir la jouissance que nous avons tous à "déguster" du mal les uns des autres, à nous faire de la chirurgie esthétique de l'âme sur la peau de nos semblables, nos frères, en médisance. On dit tous du mal de tout le monde; on prend un plaisir d'impuissant à écouter les humoristes salariés déblatérer haineusement sur les uns et les autres: aucune présomption d'innocence dans la vie de tous les jours. Le flic, le juge, le journaliste, qui croit penser juste en pensant bassement, qui voit du coupable partout, est un univers totalitaire à lui tout seul, duquel il jette sur l'autre, comme un filet, son fiel de suspicion certaine. J'ai rencontré, chez nombre de policiers et de magistrats, cette propension perverse puisée, peut-être, dans le désabusement de l'activité professionnelle, dans les failles narcissiques de l'inconscient, dans la haine de soi-même, à voir le coupable partout, à exprimer dans la rigidité la vanité du fonctionnaire qui croit détenir la vérité; c'est la "méchanceté du rachitique".

Gilbert Collard, avocat, Dérives judiciaires, p. 149-150.

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La crise du milieu de vie (1ère partie)

29 Mars 2012, 03:18am

Publié par Father Greg

La-crise-du-milieu-de-vie.jpegDans la crise du milieu de la vie, il ne s’agit pas seulement de se situer par rapport aux nouvelles données physiques et psychiques, de s'adapter à la diminution de ses forces corporelles et intellectuelles, et d'intégrer à son existence les nouveaux souhaits et désirs qui font souvent irruption à ce moment-là. Il s'agit bien davantage d'une crise existentielle qui se situe à un niveau plus profond et dans laquelle se pose la question du sens global de ma vie : pourquoi est-ce que je travaille tant, pourquoi est-ce que je m'épuise, ne trouvant même plus de temps pour moi ? Pourquoi, comment, dans quel but, pour quoi, pour qui ? Vers la quarantaine, les questions de ce genre émergent de plus en plus souvent et elles viennent semer le trouble dans la conception de la vie qui était la nôtre jusqu'ici. La question du sens est bien une question de nature spirituelle. Le milieu de la vie ouvre avant tout une crise du sens et donc une crise spirituelle. Et en même temps, il offre la chance de trouver un sens nou­veau à sa vie

 

La crise du milieu de la vie bouscule toutes les données de l'existence pour les trier et les ordonner de manière nouvelle. Du point de vue de la foi, c'est Dieu lui-même qui est à l'œuvre. Il ébranle le cœur humain pour le rompre et l'ouvrir à Lui, pour le délivrer de toutes ses illusions. La crise comprise comme œuvre de la grâce : voilà un point de vue qui n'apparaît guère dans l'abon­dante littérature publiée sur cette période de la vie, or c'en est pourtant un aspect essentiel. Pour le croyant, cette crise n'est pas une agression qui l'assaille de l'extérieur et contre laquelle il lui faut engager sa foi comme simple force d'appui, mais c'est Dieu en personne qui agit sur l'homme ; cette crise est donc aussi le lieu d'une nouvelle rencontre avec Dieu, d'une intense expé­rience de Dieu. Elle représente une étape décisive sur le cheminement de notre foi, un carrefour où nous décidons d’utiliser Dieu en vue d’enrichir notre vie et de nous réaliser nous-mêmes, ou d’accepter l’abandon à Dieu et de lui remettre notre vie.

Aussi cet ouvrage voudrait-il encourager à redécouvrir le chemin religieux comme chemin de salut, comme remède à ces blessures infligées par l'existence, qui font si mal, en particulier dans la crise du tournant de la vie. Il ne s'agit pas d'un retour en arrière, d'une négation de tous les apports de la psychologie, mais d'un cheminement au cours duquel, en toute connaissance des aspects psychologiques, nous nous laissons guider en dernier ressort par la croix, est aussi un chemin de maturation et de guérison au plan humain ; qui sont au centre de l’enjeu ; il importe au contraire d’ouvrir notre vie à Dieu afin qu’il puisse agir sur nous et manifester sa force dans notre faiblesse. L’enjeu n’est pas la réalisation et la glorification de l’homme, mais la glorification de Dieu en toute chose. Et l’un des modes de la glorification de Dieu, c’est l’homme dans sa santé et sa maturité qui, à sa mort, est revêtu de la nouvelle vie de la résurrection afin que la vie de Jésus soit manifestée dans notre existence mortelle (2Co 4, 11).

 

Dans ses sermons, Tauler parle assez souvent de la quarantaine. Dans la vie d’un homme, le quarantième anniversaire représente un tournant :

L'homme peut faire ce qu'il veut, s'y prendre comme il veut, il n'atteint pas la paix véritable, il ne devient pas un homme du ciel, selon son être, avant d'avoir atteint la quarantaine. Auparavant, il est accaparé par toutes sortes de choses, ses pen­chants naturels l'entraînent de-ci de-là ; et ce qui se passe en lui est bien souvent sous leur domination, alors qu'on s'imagine que c'est tout entier de Dieu ; avant cet âge, il ne peut atteindre la paix en vérité et en plénitude, ni être pleinement du ciel. Ensuite l'homme devra attendre dix ans encore, avant que l’Esprit Saint, le Consolateur, lui soit communiqué en vérité, l’Esprit qui enseigne toutes choses.

 

La succession des années n'est pas sans importance dans le cheminement spirituel. Pour Tauler, le but de ce dernier, c'est d'accéder au « fond de l'âme ». Cette notion a donné lieu à maintes disputes de spécialistes. …On ne peut pénétrer dans le fond de l'âme par ses forces propres, ni par des efforts ascétiques, ni par l'accumulation de prières. Ce n'est pas en faisant, mais en laissant faire que l'on peut entrer en contact avec son fond le plus intime. Mais, dans la première partie de sa vie, l'être humain est surtout accaparé par son action propre. Il aimerait obtenir des résultats, non seulement dans les domaines profanes, mais aussi dans la sphère religieuse. Il voudrait progresser sur le chemin vers Dieu par l’effort et l’entraînement spirituel…. Dieu fait le vide en nous par des déceptions, il nous dévoile notre vacuité par nos défaillances, il nous façonne à tra­vers les souffrances que nous devons assumer. Ces expériences de dépouillement se multiplient vers le milieu de la vie. C'est alors qu'il importe de nous laisser dessaisir par Dieu de tous les efforts spirituels reposant sur nos propres moyens, pour nous laisser conduire par Lui à tra­vers le vide et la sécheresse de notre cœur, jus­qu'au fond de notre âme, où nous ne rencontrons plus nos propres images et nos propres senti­ments, mais Dieu lui-même en vérité. D'après Tauler, l'enjeu du milieu de la vie c'est donc de nous laisser vider et dépouiller par Dieu afin d'être revêtus du vêtement neuf de sa grâce. La crise est de ce fait le moment du choix décisif: resterons-nous repliés sur nous-mêmes ou accep­terons-nous de nous ouvrir à Dieu et à sa grâce ?

 

                                   La crise du milieu de vie de Anselm Grün

 

 

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Message aux femmes !!

28 Mars 2012, 03:03am

Publié par Father Greg


John-Singer-Sargent.jpeg« Femmes de tout l’univers, chrétiennes ou incroyantes, vous à qui la vie est confiée en ce moment si grave de l’histoire, à vous de sauver la paix du monde! 

 Et maintenant, c’est à vous que nous nous adressons, femmes de toutes conditions, filles, épouses, mères et veuves; à vous aussi, vierges consacrées et femmes solitaires: vous êtes la moitié de l’immense famille humaine! L’Eglise est fière, vous le savez, d’avoir magnifié et libéré la femme, d’avoir fait resplendir au cours des siècles, dans la diversité des caractères, son égalité foncière avec l’homme. Mais l’heure vient, l’heure est venue, où la vocation de la femme s’accomplit en plénitude, l’heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu’ici.

 

C’est pourquoi, en ce moment où l’humanité connaît une si profonde mutation, les femmes imprégnées de l’esprit de l’Evangile peuvent tant pour aider l’humanité à ne pas déchoir. Vous femmes, vous avez toujours en partage la garde du foyer, l’amour des sources, le sens des berceaux. Vous êtes présentes au mystère de la vie qui commence. Vous consolez dans le départ de la mort. Notre technique risque de devenir inhumaine. Réconciliez les hommes avec la vie. Et surtout veillez, nous vous en supplions, sur l’avenir de notre espèce. Retenez la main de l’homme qui, dans un moment de folie, tenterait de détruire la civilisation humaine.

 

Epouses, mères de famille, premières éducatrices du genre humain dans le secret des foyers, transmettez à vos fils et à vos filles les traditions de vos pères, en même temps que vous les préparerez à l’insondable avenir. Souvenez-vous toujours qu’une mère appartient, par ses enfants à cet avenir qu’elle ne verra peut-être pas. Et vous aussi, femmes solitaires, sachez bien que vous pouvez accomplir toute votre vocation de dévouement. La société vous appelle de toutes parts. Et les familles même ne peuvent vivre sans le secours de ceux qui n’ont pas de famille. Vous surtout, vierges consacrées, dans un monde où l’égoïsme et la recherche du plaisir voudraient faire la loi, soyez les gardiennes de la pureté, du désintéressement, de la piété. Jésus, qui a donné à l’amour conjugal toute sa plénitude, a exalté aussi le renoncement à cet amour humain, quand il est fait pour l’Amour infini et pour le service de tous.

 

Femmes dans l’épreuve, enfin, qui vous tenez toutes droites sous la croix à l’image de Marie, vous qui, si souvent dans l’histoire, avez donné aux hommes la force de lutter jusqu’au bout, de témoigner jusqu’au martyre, aidez-les encore une fois à garder l’audace des grandes entreprises, en même temps que la patience et le sens des humbles commencements. Femmes, ô vous qui savez rendre la vérité douce, tendre, accessible, attachez-vous à faire pénétrer l’esprit de ce Concile dans les institutions, les écoles, les foyers, dans la vie de chaque jour. Femmes de tout l’univers, chrétiennes ou incroyantes, vous à qui la vie est confiée en ce moment si grave de l’histoire, à vous de sauver la paix du monde!"

                                                                                  Paul VI dans son « Message aux femmes », à l’issue des travaux du Concile Vatican II, le 8 décembre 1965.

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Le silence de Dieu ne signifie pas absence

27 Mars 2012, 04:26am

Publié par Father Greg


Moonlight_A_Study_at_Millbank_1797-copie-1.jpgLe silence de Jésus, « langage de la croix » (1 Co 1, 18) si important dans le rapport avec Dieu.  

Sur le Golgotha le Verbe se tait, il devient silence de mort, car il s’est « dit » jusqu’à se taire, ne conservant rien de ce qu’il devait communiquer » (n. 12). Devant ce silence de la croix, saint Maxime le Confesseur met sur les lèvres de la Mère de Dieu l’expression suivante : « Sans parole est la Parole du Père, laquelle a créé toute la nature parlante, sans mouvement sont les yeux éteints de celui par la parole et le geste de qui est mû tout ce qui se meut » (La vie de Marie, n. 89 : Textes sur Marie du premier millénaire, 2).

 

  La croix du Christ ne montre pas seulement le silence de Jésus, comme ultime parole adressée à son Père, mais elle révèle aussi que Dieu parle par le silence : « Le silence de Dieu, l’expérience de l’éloignement du Tout-Puissant et du Père est une étape décisive du parcours terrestre du Fils de Dieu, Parole incarnée. Pendu au bois de la croix, il a crié la douleur qu’un tel silence lui causait : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34 ; Mt 27, 46). Persévérant dans l’obéissance jusqu’à son dernier souffle de vie, dans l’obscurité de la mort, Jésus a invoqué le Père. C’est à lui qu’il s’en remet au moment du passage, à travers la mort, à la vie éternelle : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46) » (Verbum Domini, n. 21). L’expérience de Jésus sur la croix est profondément révélatrice de la situation de l’homme qui prie et indique le sommet de l’oraison : après avoir écouté et reconnu la parole de Dieu, nous devons nous mesurer aussi au silence de Dieu, expression importante de la parole divine même.

 

  La dynamique entre parole et silence, qui marque la prière de Jésus pendant toute son existence terrestre, touche aussi notre vie de prière dans deux directions. La première concerne l’accueil de la parole de Dieu. Le silence intérieur et extérieur est nécessaire pour que cette parole puisse être entendue. Et ce point est particulièrement difficile pour nous, à notre époque. En effet, nous vivons dans un temps qui ne favorise pas le recueillement ; au contraire, on a parfois l’impression que l’on a peur de se détacher, même un instant, du flot de paroles et d’images qui marquent et remplissent nos journées. C’est pour cela que, dans l’exhortation Verbum Domini que je viens de citer, j’ai rappelé la nécessité d’être éduqué à la valeur du silence : « Redécouvrir le caractère central de la Parole de Dieu dans la vie de l’Église veut dire redécouvrir le sens du recueillement et de la paix intérieure. La grande Tradition patristique nous enseigne que les Mystères du Christ sont liés au silence ; par lui seul, la Parole peut faire en nous sa demeure, comme chez Marie, qui est inséparablement la femme de la Parole et du silence » (n. 66). Ce principe – selon lequel sans le silence on ne peut pas entendre, écouter, recevoir une parole – vaut surtout pour la prière personnelle, mais aussi pour nos liturgies : pour faciliter une écoute authentique, celles-ci doivent être aussi riches de moments de silence et d’accueil non verbal. Cette observation de saint Augustin est valable encore aujourd’hui : Verbo crescente, verba deficiunt – « Quand le Verbe paraît, les paroles se taisent » (cf. Sermo 288, 5 : PL 38, 1307 ; Sermo 120, 2 : PL 38, 677). Les évangiles présentent souvent Jésus, surtout au moment des choix décisifs, se retirant seul dans un lieu à l’écart des foules et de ses disciples pour prier dans le silence et vivre son rapport filial avec Dieu. Le silence est capable de creuser un espace intérieur au plus profond de nous-mêmes, pour y faire habiter Dieu, afin que sa parole demeure en nous, pour que notre amour pour lui s’enracine dans notre esprit et dans notre cœur et anime notre vie. C’est donc la première direction : réapprendre le silence, l’ouverture à l’écoute, pour nous ouvrir à l’autre, à la parole de Dieu.

Mais il y a aussi une seconde relation du silence à la prière qui est importante. En effet, ce n’est pas seulement notre silence qui nous dispose à l’écoute de la Parole de Dieu ; souvent, dans notre prière, nous nous trouvons confrontés au silence de Dieu, nous éprouvons presque un sentiment d’abandon, il nous semble que Dieu ne nous écoute pas et ne nous répond pas. Mais ce silence de Dieu, comme pour Jésus, n’est pas le signe de son absence. Le chrétien sait bien que le Seigneur est présent et qu’il écoute, même dans l’obscurité de la douleur, du refus et de la solitude. Jésus donne à ses disciples, et à chacun de nous, l’assurance que Dieu connaît bien nos besoins, dans toutes les situations de notre vie. Il enseigne les disciples : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez » (Mt 6, 7-8) : un cœur attentif, silencieux, ouvert est plus important que beaucoup de paroles. Dieu nous connaît jusqu’à l’intime, mieux que nous-mêmes, et il nous aime : le savoir doit nous suffire. Dans la Bible, l’expérience de Job est particulièrement significative à cet égard. En peu de temps, cet homme perd tout : ses proches, ses biens, ses amis, sa santé ; le comportement de Dieu envers lui semble vraiment être un abandon, un silence total. Et pourtant, dans son rapport à Dieu, Job lui parle et crie vers lui : malgré tout cela, dans sa prière, il garde sa foi intacte et, à la fin, il découvre la valeur de son expérience et du silence de Dieu. Et ainsi, s’adressant au Créateur, il peut enfin conclure : « Je ne te connaissais que par ouïe dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (Jb 42, 5) : nous tous, dans l’ensemble, nous connaissons Dieu seulement par ouïe dire et, plus nous sommes ouverts à son silence et à notre silence, plus nous commençons à le connaître réellement. Cette confiance extrême qui s’ouvre à une rencontre profonde avec Dieu a mûri dans le silence. Saint François-Xavier priait en disant au Seigneur : « Je t’aime non parce que tu peux me donner ton paradis ou me condamner à l’enfer, mais parce que tu es mon Dieu. Je t’aime parce que tu es toi ».

En nous acheminant vers la conclusion de ces réflexions sur la prière de Jésus, quelques enseignements du Catéchisme de l’Eglise catholique nous viennent à l’esprit : « Le drame de la prière nous est pleinement révélé dans le Verbe qui s’est fait chair et qui demeure parmi nous. Chercher à comprendre sa prière, à travers ce que ses témoins nous en annoncent dans l’Evangile, c’est nous approcher du Saint Seigneur Jésus comme du Buisson ardent : d’abord le contempler lui-même en prière, puis écouter comment il nous enseigne à prier, pour connaître enfin comment il exauce notre prière. » (n. 2598). Et comment Jésus nous enseigne-t-il à prier ? « Jésus nous enseigne à prier non seulement avec la prière du Notre Père » - certainement l’acte central de son enseignement sur la prière – « mais aussi quand il est en Prière. De cette manière, en plus du contenu de la prière, il nous enseigne les dispositions requises pour une prière vraie : la pureté du cœur qui cherche le Royaume et qui pardonne à ses ennemis, la confiance audacieuse et filiale qui va au delà de ce que nous ressentons et comprenons, la vigilance qui protège le disciple de la tentation » (n. 544).

En parcourant les évangiles, nous avons vu que, dans notre prière, le Seigneur est l’interlocuteur, l’ami, le témoin et le maître. En Jésus se révèle la nouveauté de notre dialogue avec Dieu : c’est une prière filiale, que le père attend de ses enfants. Et nous apprenons de Jésus combien la prière constante nous aide à interpréter notre vie, à faire des choix, à reconnaître et à accueillir notre vocation, à découvrir les talents que Dieu nous a donnés, à accomplir chaque jour sa volonté, voie unique pour réaliser notre existence.

Pour nous, qui sommes souvent préoccupés d’efficacité opérationnelle et de résultats concrets à obtenir, la prière de Jésus nous montre que nous avons besoin de nous arrêter, de vivre des moments d’intimité avec Dieu, « nous détachant » du vacarme quotidien pour écouter, pour aller à la « racine » qui nous soutient et nourrit notre vie. L’un des moments les plus beaux de la prière de Jésus se trouve justement lorsque, pour affronter les maladies, les contrariétés et les limites de ses interlocuteurs, il s’adresse à son Père dans l’oraison et ainsi, il enseigne à ceux qui l’entourent où trouver la source de l’espérance et du salut. J’ai déjà donné l’exemple émouvant de la prière de Jésus sur la tombe de Lazare. L’évangéliste Jean raconte ainsi l’événement : « On enleva donc la pierre. Jésus leva les yeux en haut et dit : “Père, je te rends grâces de m’avoir écouté. Je savais que tu m’écoutes toujours ; mais c’est à cause de la foule qui m’entoure que j’ai parlé, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé”. Cela dit, il s’écria d’une voix forte : “Lazare, viens dehors !” » (Jn 11, 41-43).

 

Mais c’est au moment de sa passion et de sa mort que Jésus atteint le sommet de la profondeur de sa prière au Père, lorsqu’il prononce le « oui » extrême au projet de Dieu et montre comment la volonté humaine trouve son accomplissement dans une adhésion pleine à la volonté de Dieu et non dans une opposition. Dans la prière de Jésus, dans son cri lancé vers le Père sur la croix, se concentrent « toutes les détresses de l’humanité de tous les temps, esclave du péché et de la mort, toutes les demandes et les intercessions de l’histoire du salut... Voici que le Père les accueille et, au delà de toute espérance, les exauce en ressuscitant son Fils. Ainsi s’accomplit et se consomme le drame de la prière dans l’Economie de la création et du salut » (Catéchisme de l’Eglise catholique, 2606).

Chers frères et sœurs, demandons au Seigneur avec confiance de vivre le chemin de notre prière filiale, en apprenant chaque jour du Fils unique qui, s’est fait homme pour nous, comment nous devons nous adresser à Dieu. 

BENOÎT XVI, le 7 MARS 2012

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L’enjeu dans nos banlieues n’est ni urbain, ni social, ni économique, il est d’ordre « culturel »

26 Mars 2012, 03:13am

Publié par Father Greg

 

Aucune société ne peut se constituer ni se développer en dehors de la conscience d’un destin commun à chacun de ses membres. Si les Français ne savent plus ce qu’il y a de grand, de noble, de respectable dans leur histoire, dans leur patrimoine, comment les immigrés le sauraient-ils et comment auraient-ils envie de s’intégrer dans notre pays, de l’aimer, de le servir ? C'est en substance ce que Xavier Lemoine développe dans ce discours sur le patriotisme.

 

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

banlieue.jpgAussi avez-vous placé le thème de notre soirée sous le signe du « Patriotisme » et m’avez demandé d’en traiter à partir de mon expérience de Maire de Montfermeil. C’est bien volontiers que j’y consacrerai quelques moments et commencerai d’abord par vous remercier d’avoir choisi ce thème. En effet, dans le désarroi général de notre monde et ce quel que soit le sujet évoqué, finances, économie, sécurité, culture, immigration, lien social, vous avez, là, choisi d’approfondir un mot, un thème, une réalité qui, je le crois très profondément, peut répondre avec beaucoup d’efficacité aux défis, aux naufrages, aux angoisses de notre époque. N’est-ce pas prêter au patriotisme des vertus bien plus nombreuses et bien plus fortes qu’il ne peut par lui-même en porter.

Je ne le crois pas en raison du fait que le patriotisme est à la confluence de toutes les réalités charnelles qui font et fondent notre vie quotidienne, qu’il est cet éternel instant présent qui puise dans le passé pour mieux préparer l’avenir, qu’il est cet état d’esprit, cette volonté de l’âme d’assumer toutes les réalités charnelles non comme un dû mais bien comme un don, tant le don que je reçois que j’enrichis de ma propre contribution en fonction des talents reçus et qu’enfin je confie à mes descendants, à mes enfants, pour un cycle renouvelé.

Sans les vertus du patriotisme il ne peut y avoir de vivre ensemble durable, de concorde, ni de Paix. Tels sont les fruits bénéfiques du patriotisme. C’est donc en souligner l’importance, alors que dans le même temps prononcer ce simple mot vous rend au mieux ringard mais plus surement encore suspect de coupable nostalgie. Mais sans doute notre époque déborde t-elle de paix, de concorde et de fraternité qu’elle a cru pouvoir congédier durablement cette réalité.

Risquons-nous à une première définition du patriotisme en citant Marie Madeleine Martin dans son ouvrage couronné à l’époque par l’Académie Française : Histoire de l’unité française.

« la notion de patrie n’est point une sclérose de l’être dans la piété de temps révolus…Elle ne commande point à l’homme le ressassement nostalgique de thèmes défunts…Elle ne murmure pas : « ressuscitons le passé » comme des archéologues soigneux. Elle dit : « je vous désigne ce qui a duré, je vous rappelle ce qui a réussi. Mais je vous l’enseigne pour que (…) vous ajoutiez votre part, car vous êtes des continuateurs ».

cathedrale-de-reims-vu-de-jour-9.jpgLa Patrie est le fruit de la CONTINUITE et donc de l’histoire sur un territoire. Ce n’est donc pas seulement le territoire défini par la géographie mais c’est le territoire tel que l’a transformé la longue succession des générations humaines en le cultivant et en l’exploitant.

Fruit de la continuité, elle est aussi ce que l’Histoire a accompli sur un peuple. Ce sont alors des traditions et des mœurs collectives, des institutions juridiques, politiques, sociales, un passé historique qui se survit dans le présent, une religions qui se cristallise en préceptes et en institutions qui forment les consciences et façonnent les âmes, une langue, une culture littéraire et toute une philosophie de la vie…voilà quelques uns des fils dont il faut débrouiller l’écheveau si l’on veut définir l’héritage. (P. Ducatillon)

On peut parler de liens de filiations de l’homme avec sa Patrie.

Cette filiation engendre une manière d’être dans la vie familiale, sociale, religieuse. Le terme même de Patrie emprunte une partie de son sens à celui que les latins donnaient à « Pater ». Le mot patrie participe à l’ampleur du terme dont il est dérivé au point que certains parlent de la Patrie comme d’une personne. Elle est une continuité de pères et de fils, une continuité de familles. Si beaucoup aujourd’hui ne perçoivent plus ce qu’est la Patrie, c’est qu’ils ne perçoivent plus ce qu’est la paternité. Notons à ce propos que le cosmopolitisme est à la Patrie ce que la théorie du Gender est à l’altérité sexuelle. Quitte à déconstruire, déconstruisons tout !

Mais si nous acceptons en quelque sorte de personnaliser la Patrie, alors quels seraient les traits de caractères distinctifs de la Patrie Française ?

En effet, si la notion de patrie est inséparable de celle de tradition, il faut parler d’une tradition vivante qui a pris corps à travers le déroulement de siècles de luttes, de gloires et de deuils. Mais il ne s’agit pas d’une collection de souvenirs juxtaposés car la notion de patrie fait appel à des caractères permanents. Ils forment comme un creuset où viennent se fondre les apports successifs, ils sont facteurs d’une réelle harmonie. Pour la France tout particulièrement et une bonne partie de l’Europe il découle, en premier lieu, d’une triple source symbolisée par trois villes, les trois « mères patries » :

- Athènes et la sagesse grecque reposant sur la raison et la mesure des choses.

- Rome et le monde de la Loi et du Droit

- Jérusalem et la civilisation chrétienne, l’adoration, l’amour de Dieu et l’amour des hommes.

Henri Massis souligne que de ces trois sources fondatrices en découlent les idées de : personne, de dignité, d’unité, de stabilité, d’autorité, de continuité dont on a pu dire qu’elles étaient les idées mères de l’Occident.

La France sans être le « propriétaire » exclusif de ces caractères possède néanmoins une aptitude à l’universel qui fonde et son identité et sa vocation. Pour ma part, je suis persuadé que l’identité d’une personne comme d’un pays n’est pas tant l’addition hasardeuse des multiples micros identité de tous les membres qui le composent mais bien dans un cas comme dans l’autre notre fidélité à notre vocation. Là réside précisément notre identité.

Le Pape Jean Paul II véritable géant de l’Histoire contemporaine n’a pas craint en 1980 au Bourget de nous demander : « France, éducatrice des peuples, es-tu fidèle à l’alliance avec la sagesse éternelle ? »

Le Cardinal Pacelli le 13 juillet 1937 à Notre Dame de Paris indiquait : « Les peuples, comme les individus, ont leur vocation providentielle : comme les individus ils sont prospères ou misérables, ils rayonnent ou demeurent obscurément stériles selon qu’ils sont dociles ou rebelles à leur vocation »

Avant de continuer notre réflexion commune et de vous emmener davantage sur le terrain de nos banlieues françaises où se joue, je le prétends, l’avenir de notre pays en raison des bascules démographiques et culturelles puissamment à l’œuvre, j’ai tenu à revenir sur cette notion de Patriotisme afin d’en bien cerner le périmètre, le contenu et la finalité et de bien préciser que le patriotisme tel que défini ainsi est le meilleur antidote à deux funestes dérives, réelles et préoccupantes tentations contemporaines, que sont le nationalisme et le cosmopolitisme, l’un et l’autre se nourrissant de leurs erreurs et excès respectifs, l’un et l’autre responsables de tant de ruines, de misères, d’aliénation, d’asservissements, de déracinements.

charette21.jpgPlus encore, il convenait face au travail titanesque à entreprendre, face aux défis à relever pour lesquels la raison humaine à peine à entrevoir les moyens à mettre en œuvre et les chances de succès, il convenait donc de mettre en pratique cette sentence : « Si tu ne sais pas où aller, regarde d’où tu viens » il nous sera désormais plus facile, une fois ressourcé à cet héritage dont nous avons aujourd’hui en commun la charge, de partir à l’action, chacun que nous sommes, en fonction de notre vocation personnelle et de nos talents propres.

Notons après avoir évoqué le patriotisme qu’il est également difficile d’envisager l’existence d’une patrie sans nation car lorsqu’une communauté de personnes ne se préoccupe plus de préserver ce qui fait son unité et son originalité, ni de transmettre les biens reçus, le patriotisme n’existe plus alors qu’à l’état de ruine. Au mieux, il est repris par d’autres hommes qui incorporent cet héritage à leur propre culture.

Mais je vois bien pire que la ruine car au moins la ruine convoque le bâtisseur ou le repreneur. Bien pire à mon sens que la ruine, c’est le musée car le musée entretient l’illusion. En d’autres termes plus crus à chacun sa poupée gonflable.

 

Jean Paul II, à nouveau lui, déclarait à l’UNESCO en 1980 « La nation existe par la culture et pour la culture. Protégez-là comme la prunelle de vos yeux ».

Manière délicate d’attirer notre attention sur ce trésor dont il sentait combien nous nous en éloignions. Hélas trente ans après nous ne cessons de façon incantatoire de réclamer, d’espérer enfin davantage de cohésion sociale, témoin du délitement progressif mais inexorable à ce jour de notre pays. Qu’avons-nous fait pour contrecarrer toutes les forces qui s’acharnent et veulent l’éclatement de notre identité nationale. Cet éclatement, cette dissolution de notre identité nationale entraine donc dans nos quartiers l’apparition de groupes ethniques ou tribaux. Le communautarisme découle directement de l’abandon programmé de la patrie française. Ces « communautés » sont unies par une histoire commune, issue de l’immigration, c'est-à-dire en fait une absence d’enracinement. La perte des repères culturels et religieux des parents et l’absence d’intégration au sein de la société française ont entrainé l’apparition de codes de conduite, de règles et de langages propres à des groupes restreints, maîtres d’une cité ou d’un quartier. Certes, ce patrimoine commun est bien pauvre et il s’apparente à un vent de révolte contre l’identité française. Mais après tout ce repli communautaire est très naturel, même s’il est impossible de parler encore de « patrie », mais…mais…

Je ne cesse depuis maintenant 10 ans, de signaler aux Politiques, avec un grand P que l’enjeu dans nos banlieues n’est ni urbain, ni social, ni économique et que toutes nos politiques publiques, je dis bien toutes, doivent être réévaluées, réexaminées, recalibrées à l’aune du seul et véritable enjeu qui lui est d’ordre « culturel » voire dans un certain nombre de cas, en se gardant de toute généralisation hâtive mais sans sous estimer pour autant la détermination de certains, d’ordre cultuel. L’enjeu est véritablement d’ordre culturel. Alors même que le constat posé montre à l’évidence où se joue le dénouement du mal aise, du mal être de nos quartiers, de nos banlieues c’est sur ce plan-là, la culture, que nous sommes désormais le plus démunis, le plus en faiblesse.

En effet, qu’en est-il aujourd’hui de cette culture sensée être, selon Lalande, comme « le caractère d’une personne instruite et qui a développé par cette instruction son goût, sans sens critique et son jugement ». Roustan ajoute que « le savoir est la condition nécessaire à la culture mais il n’en est pas la condition suffisante et c’est surtout à la qualité de l’esprit que l’on songe quand on prononce le mot culture, autrement dit à la qualité du jugement et du sentiment d’un homme que l’instruction à perfectionné.

- Considérons aujourd’hui notre école qui n‘assure plus la transmission de notre héritage tel que le constate amer par exemple le professeur Benneton : « L’école délivre un savoir en miettes, sans ordre, sans repère, sans idée d’excellence ni respect de notre patrimoine…l’enseignement n’a plus à nourrir les âmes, il n’a plus d’autres fonctions que la transmission d’un savoir technique…le naufrage des humanités a fait des étudiants d’aujourd’hui des voyageurs sans bagage. Il conclut que faute d’une volonté politique ferme, nous en sommes hélas très loin, « l’école continuera à atrophier l’âme de nos enfants et notre tradition culturelle se réduira à un mince filet d’eau perdu dans le désert ». Autant dire que c’est plutôt ce dernier qui prospère.

Et pourtant, la patrie devait apporter à ses enfants les trésors artistiques historiques, culturels de son patrimoine et en faire des héritiers riches au moins de cet héritage, ainsi que le souligne si justement Jean Jaurès lorsqu’il dit : « Les pauvres n’ont que la patrie ». Mais encore faut-il que les héritiers sachent qu’ils possèdent un héritage et qu’ils connaissent son contenu. Si aujourd’hui cette transmission ne se fait plus ou très mal, d’une façon ponctuelle, il ne faut pas avoir la naïveté d’y voir le simple effet du hasard : c’est bien le fruit d’une guerre culturelle qui est menée depuis quelques décades contre le peuple français et son identité séculaire.

Le but de la guerre culturelle est la conquête pacifique du pouvoir politique par la prise de contrôle des esprits des citoyens. Cette forme de lutte prend aujourd’hui une importance majeure avec le développement des moyens de communication qui démultiplient par leur omniprésence, et notamment à domicile, les possibilités de contrôle et d’influence des esprits.

C’est ainsi que Cramsci théorisait la chose : « Dans les sociétés occidentales modernes, il n’y a pas de prise de pouvoir politique possible sans prise préalable du pouvoir idéologique et culturel. La révolution de 1789 est un exemple. Elle n’a été possible que dans la mesure où elle avait été préparée par une «révolution des esprits».

Historiquement plus prés de nous, toujours en France, les événements de Mai 68 en sont un autre exemple parfaitement démonstratif. Quant bien même, s’il n’y a pas eu prise de pouvoir tout au moins immédiatement, ce fut tout de même un réel succès par une imprégnation lente mais efficace des intelligences, des esprits et des cœurs. Pourtant le pouvoir politique disposait d’un exécutif fort, d’une majorité absolue au Parlement, d’un chef puissant et jouissant d’une popularité exceptionnelle. Tout cela a été néanmoins balayé à moyen terme parce que le travail de sape visant la société civile n’a pas été entravé, ni même perçu. C'est-à-dire à l’époque le peu de cas qu’on faisait de la culture : en témoigne le fameux mot prêté au Général De Gaulle (58/60) parlant de la gauche : « Laissons leur la culture, cela leur fera un os à ronger ».

Quant à Jean Anouilh avec d’avantage de férocité : « Que voulez-vous, les gaullistes voulaient faire de l’argent dans l’immobilier. Ils ont laissé la culture à la gauche pensant que ça ne prêterait pas à conséquence » Quant à la rupture avec l’esprit de 68 faudra t-il remettre le couvert ? une seconde fois ?

C’est qu’en fait la guerre culturelle se fait à visage masqué par la diffusion et l’entretien d’un état d’esprit, d’un climat ambiant.

Dans son ouvrage « L’enjeu éducatif » le recteur Yve Durand indique :

e4adda66a63f9b15700898e8faeb0a57-300x300.gif« Il y plusieurs manières de détruire les racines culturelles d’un peuple, la manière brutale du maoïsme triomphant au moment de la révolution culturelle des gardes rouges et celle plus insidieuse, sans doute plus efficace, de la lente subversion qu’a connue l’Occident »

La méthode essentielle de cette guerre culturelle qui est aujourd’hui menée contre la France afin de modifier son essence même c’est la dialectisation de son patrimoine.

Faire naître et entretenir « la contradiction dans l’essence même des choses » telle est la dynamique imaginée par Marx. Elle consiste à faire surgir, en toute situation sociale, historique ou culturelle deux fronts qui s’opposent et par leur contradiction font le jeu de la subversion : Serfs contre Seigneurs, bourgeois contre Aristocrates, pauvres contre riches, noirs contre blancs, ouvriers contre patrons, droite contre gauche, prolétaires contre possédants, immigrés contre français, banlieue contre centre-ville, diversité contre enracinement, discrimination positive contre loi commune, nomades contre sédentaires, jeunes contre vieux, intégristes contre progressistes… mécanique indéfiniment renouvelable puisqu’elle puise sa dynamique dans l’imperfection humaine.

Le « Manifeste du Parti Communiste » commence ainsi : L’histoire de l’humanité de l’origine à nos jours n’est que l’histoire de la lutte des classes. Ce qui intéressait Marx dans cette affirmation péremptoire qui s’est révélée totalement fausse à l’examen des faits, ce n’était pas sa vérité historique mais bien son extraordinaire puissance de mobilisation et de transformation de la haine en moteur subversif. C’est ce que soulignait déjà l’historien Fustel de Coulanges (1830/1889) : « L’histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu’elle nous a appris, c’est surtout de nous haïr les uns les autres (…) Le véritable patriotisme, c’est l’amour du pays, c’est le respect pour les générations qui nous ont précédées. Nos historiens ne nous apprennent qu’à les maudire et nous recommande que de ne pas leur ressembler. Ils brisent la tradition française et ils s’imaginent qu’il restera un patriotisme français (…) Nous nourrissons au fond de notre âme une sorte de haine inconsciente à l’égard de nous même ».

Nous revoilà donc à nouveau à notre sujet de ce soir, le patriotisme, dont on vient de tenter, de cerner le plus direct et insidieux ennemi : cette guerre culturelle qui est faite à notre pays. Et les banlieues me direz-vous, nous resterons sur notre faim, il y a tromperie sur la marchandise Monsieur le Maire ! Et bien non car avant de nous lamenter sur ce qui effectivement se passe dans les banlieues il convenait pour être parfaitement honnête de d’abord déceler, discerner, ce qui chez nous en premier lieu est blâmable et condamnable avant de vouloir nous en tirer par des jugements un peu hâtifs, en tout cas unilatéraux, sans avoir examiné notre part de responsabilité. Aucune société ne peut se constituer ni se développer en dehors de la conscience d’un destin commun à chacun de ses membres. Si les Français ne savent plus ce qu’il y a de grand, de noble, de respectable dans leur histoire, dans leur patrimoine, comment les immigrés le sauraient-ils et comment auraient-ils envie de s’intégrer dans notre pays, de l’aimer, de le servir ? Une fois se travail fait il nous sera bien plus aisé de poser le bon diagnostic et les bons actes. Et notre exigence à l’égard, voire à l’encontre, des populations accueillies aura bien d’avantage de cohérence, de crédibilité et de force.

photoJ’avais initialement intitulé cette causerie « connaître, aimer, respecter ». J’en maintiens les trois termes mais les précises : connaître soi-même et faire connaître, aimer soi-même et faire aimer, respecter soi-même et faire respecter. Ce ne peut être que dans l’échange et le dialogue. Cela ne fera pas tout mais le rendra possible. Je conclue en plagiant Sainte Jeanne d’Arc tout en m’en inspirant : «Les gens de cœurs et de culture batailleront et Dieu donnera la Victoire ».

Aussi je propose donc aux responsables de la Droite Libre, d’inscrire pour un prochain dîner le thème suivant : Quelle renaissance pour la culture Française et par la même pour la France »

Je vous remercie.

Xavier Lemoine, Maire de Montfermeil.

http://www.partichretiendemocrate.fr

 

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Mon Père, fais de moi ce qu’il Te plaira

25 Mars 2012, 01:41am

Publié par Father Greg

Mon Père,charles-de-foucauld.jpg

 

Je m’abandonne à Toi,

Fais de moi ce qu’il Te plaira.

Quoique Tu fasses de moi,

Je Te remercie.

Je suis prêt à tout,

J’accepte tout,

 

Pourvu que Ta volonté se fasse en moi,

En toutes tes créatures,

Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.

 

Je remets mon âme entre Tes mains.

Je Te la donne, mon Dieu,

Avec tout l’amour de mon cœur.

Parce que je T’aime,

Et que ce m’est un besoin d’amour

De me donner,

De me remettre entre Tes mains,

Sans mesure,

Avec une infinie confiance,

Car tu es mon Père.

Bx Charles de Foucauld 

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La conscience du réel et ... le réel !

24 Mars 2012, 04:02am

Publié par Father Greg

 

 

van-gogh_wheat-field-with-cypresses.jpgIl y a dans la condition d’être conscient un perpétuel malaise. Au moment où je perçois une chose, j’éprouve qu’elle était déjà avant moi, au-delà de mon champ de vision. Un horizon infini de choses à prendre, entoure le petit nombre de celles que je peux prendre pour de bon. Un cri de locomotive dans la nuit, la salle de théâtre vide où je pénètre font apparaître, le temps d’un éclair ces choses de toutes parts prêtes pour la perception, des spectacles donnés à personne, des ténèbres bourrées d’être.

 

 

            Même les choses  qui m’entourent me dépassent à condition que j’interrompe mon commerce habituel avec elles et que je les retrouve, en deçà du monde humain ou même vivant, sous leur aspect de choses naturelles. Un vieux veston posé sur une chaise dans le silence d’une maison de campagne, une fois la porte fermée sur les odeurs du maquis et les cris des oiseaux, si je le prends comme il se présente, ce sera déjà une énigme. Il est là aveugle et borné, il ne sait pas qui il est, il se contente d’occuper ce morceau d’espace, mais il l’occupe comme jamais je ne pourrai occuper aucun lieu. Il ne fuit pas de tous côtés comme une conscience il demeure pesamment ce qu’il est, il est en soi. Chaque chose n’affirme son être qu’en me dépossédant du mien et je sais toujours sourdement qu’il y a au monde autre chose que moi et mes spectacles. Mais d’ordinaire je ne retiens de ce savoir   que ce qu’il faut savoir pour me rassurer. Je remarque que la chose, après tout a besoin de moi pour exister. Quand je découvre un paysage jusque-là  caché par une colline, c’est alors seulement qu’il devient pleinement paysage et l’on ne peut pas concevoir ce que serait une chose sans l’imminence ou la possibilité de mon regard sur elle. Ce monde qui avait l’air d’être sans moi, de m’envelopper et de me dépasser, c’est moi qui le fais être. Je suis donc une conscience une présence immédiate au monde et il n’est rien qui puisse prétendre à être sans être pris de quelque façon dans le tissu de mon expérience. Je ne suis pas cette personne, ce visage, cet être fini, mais un pur témoin, sans lieu et sans âge qui peut égaler en puissance l’infinité du monde.

 

C’est  ainsi que l’on surmonte ou plutôt que l’on sublime l’expérience de l’Autre. Tant qu’il s’agit que des choses, nous nous sauvons facilement de la transcendance. Celle d’autrui est plus résistante. Car si autrui existe, s’il est lui aussi une conscience, je dois consentir à n’être pour lui qu’un objet consenti, déterminé, visible en un certain lieu du monde. Or comment pourrais-je oublier cette attestation intime de mon existence, ce contact de moi avec moi, plus sûr qu’aucun témoignage extérieur et condition préalable pour tous ? Nous essayons donc de mettre en sommeil l’inquiétante existence d’ «autrui »

                                  

                                               Merleau-Ponty,  Sens et non-sens.

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Notre pauvreté, un levier pour Le laisser nous remettre debout !

23 Mars 2012, 04:44am

Publié par Father Greg

 

 

eugene-delacroix-le-bon-samaritain.jpgIl est une vraie vertu à tomber, et à se faire mal en tombant : celle de reconnaître notre fragilité radicale, de comprendre notre pauvreté constitutive. On se croit facilement riche de tout, c’est-à-dire n’ayant besoin de personne, autosuffisant, alors qu’un pauvre manque radicalement de tout. On aura donc grand soin de remercier lorsqu’une épreuve sérieuse viendra, telle un grain de sable dans la belle mécanique huilée de notre vie, nous faire trébucher et passer de notre riche suffisance à un état malade, ou dépendant, ou ruiné, ou affectivement blessé. On aura grand soin de remercier lorsque cette épreuve viendra nous faire échouer, même simplement tenir debout, à rester digne, à rester honnête, à rester droit, à garder l’honneur ou la reconnaissance, ou à se débarrasser de tout autre vain attachement avec lequel notre vanité ou nos anxiétés nous enchaînent. On aura soin de remercier d’autant plus que cette épreuve nous paraît insurmontable, au-delà de nos forces ou injuste, car en réalité, en nous révélant notre pauvreté radicale, cette épreuve acceptée dans l’humilité peut se transformer et devenir le levier par lequel le Tout-Puissant pourra nous remettre debout, devenir la prise par laquelle il pourra se saisir de nous pour nous tirer du fond de notre trou. Je ne résiste pas à recopier pour vous les offrir ces quelques mots magnifiques de Charles Péguy :

             « Les ‘honnêtes gens’ ne mouillent à la grâce.

C’est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont points de défauts eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invincible arrière-anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché. Parce qu’ils ne sont pas blessés ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies. C’est parce qu’un homme était par terre que le Samaritain le ramasse. C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé »

 

Voilà… Il venait de me ramasser. De m’essuyer le visage. De m’élever presque jusqu’à Lui. De me faire renaître. Parce que j’étais sale.

 

          Jean-Marc Potdevin, Les mots ne peuvent dire ce que j’ai vu.

http://www.editions-emmanuel.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=297

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Illusion...d'être quelqu'un de bien !!!

22 Mars 2012, 04:30am

Publié par Father Greg

 

 

Jean-Marc-Potdevin.jpeg Le cercle vicieux est celui dans lequel on se déteste soi-même, mais à notre insu : il est en effet intolérable pour notre propre orgueil de nous savoir misérable, donc on se cache notre propre réalité intime. Et pour mieux se mentir à soi-même et s’en abrutir, désespérément nous nous construisons la fiction de nous-mêmes – l’illusion d’être quelqu’un de bien – qui permet de fuir cette réalité qu’on connaît pourtant si bien inconsciemment pour en avoir arpenté les arcanes sinueuses pendant des années.

 

 

Les subterfuges du mensonge qui permettent cette dissimulation, on les connaît aussi : la vitesse, l’activisme et l’illusion. Grâce à la vitesse, en raccourcissant les secondes, le paysage vu de la fenêtre estompe les détails du chemin. Via l’activisme, l’agitation effrénée qui pimente nos minutes à coup d’adrénaline permet de nous faire croire qu’en brassant plus d’air on avance plus vite. L’illusion enfin, qui nous présente un faux bonheur sous la forme d’idoles de réussite, de vaine gloire, de puissance, de reconnaissance, de fortune, de séduction qu’on cherche à atteindre en se trompant lourdement de cible (j’ai appris plus tard que le mot péché en hébreu signifiait : « se tromper de cible », c’est-à-dire ici se tromper de bonheur). On a soif de cette apparente « eau fraîche » des biens les plus désirables du monde, qui ne désaltère rien, asséchant en fait l’individu jusqu’à sa mort.

 

Le processus de décomposition est trivial pourtant, et le piège grossier. Ce cocktail d’acides euphorisants finit par ronger l’âme en la corrodant. Sa surface se couvre d’une épaisse couche d’oxyde, qui la ternit et l’obscurcit progressivement sous cette tyrannie de l’ego-roi (un de nos ennemis intimes les plus puissants), enlaidie jour après jour par les serpents qu’on la force à avaler pour faire taire ses aspirations secrètes à la lumière et à la paix intérieure. Lorsqu’elle se trouve presque totalement étouffée et couverte de cette épaisse couche de poix de nos turpitudes, sa lumière intérieure ne parvient plus à rayonner, ne réchauffe plus rien, et la domination du tyran intérieur n’a désormais plus beaucoup de limite. C’est le syndrome dit du »cœur de pierre », en fait, c’est juste la couche d’oxyde qui donne cette apparence pierreuse, et non du vrai cœur de pierre… couche épaisse et impénétrable qui alourdit et sclérose l’âme emprisonnée en son sein.

Évidemment, le cercle boucle magnifiquement sur lui-même car sans ce peu de clarté intérieure, on se reconnaît plus sombre et détestable encore. Il faut donc, telle une drogue, augmenter la dose de dopamine, la dose d’activité vainement glorieuse et de vaniteuse reconnaissance extérieure, pour chercher à contrebalancer la désormais trop faible lueur du cœur, et retrouver un semblant de réconfort que l’on cherche bien malheureusement au plus mauvais endroit : à l’extérieur de soi.

 

            Tard je t’ai aimée, Beauté, si antique et si nouvelle ;

            tard je t’ai aimée.

            Et voilà, tu étais dedans et moi dehors,

            Et c’est là que je te cherchais,

            En me ruant, difforme, vers ces belles formes que tu as faites.

            Tu étais avec moi, mais moi je n’étais pas avec toi.

(St Augustin, les Confessions, X, 27)

 

   Jean-Marc Potdevin,  Les mots ne peuvent dire ce que j’ai vu.

http://www.editions-emmanuel.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=297

 

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De l’indigence de l’enseignement de la foi

21 Mars 2012, 04:48am

Publié par Father Greg

 

HONTHORST--Gerrit-van5.jpgPourquoi s’étonner de la faiblesse spirituelle des chrétiens, alors que ceux qui devraient être les hérauts d’un enseignement lumineux et plein de sagesse sur le mystère de Dieu révélé dans le Christ, ne sont plus que des étoiles tombées sur la terre (cf. Ap 6,13 ; 12,4) ?

 

Deux exemples récents, rencontrés dans deux diocèses différents, et non des moindres en termes de moyens, en sont malheureusement l’illustration lamentable.

 

Premier exemple : une jeune mère de famille, désireuse de s’engager dans l’enseignement de la catéchèse, passionnée par l’intelligence de la foi et cherchant à se former, se voit proposer un parcours adéquat par les services… compétents de son diocèse. De bonne volonté et confiante, elle fait l’effort de suivre les sessions proposées, ou plutôt imposées – la doctrine du parti, en effet, frappe encore. Ainsi apprend-t-elle, stupéfaite, que nous ne devons pas enseigner aux enfants : « Nous croyons que Dieu créateur existe », car cela les « traumatise » (sic)… Il faut désormais se contenter d’affirmer : « Nous pensons que Dieu existe ». Proposition insultante en elle-même simplement pour la pensée, pour l’intelligence, puisqu’il faut bien entendu comprendre par « nous pensons » : « Nous avons l’opinion que Dieu est ». Ainsi la ci-devant catéchèse devient-elle : « Nous sommes dans une société où certains ont l’opinion que Dieu existe, d’autres ont l’opinion inverse ». Les « croyants » sont ceux qui rentrent dans la première catégorie… Tout est une question de point de vue, le tout est de ne pas se disputer et de trouver un code de bonne conduite pour vivre ensemble, si possible de façon sympathique. Ainsi, tout sera tip top, extra bleu ciel, comme on dit en Suisse. Le remède à ce terrorisme, soft ou hard – tout dépend du point de vue ? Sortir au plus vite de ce parcours de déformation professionnelle et enseigner la foi à ses enfants avec conviction et amour.


Second exemple : une autre mère de famille, dans une grande ville de France, assiste à une réunion de parents, préparatoire à la première communion de sa petite fille, âgée de six ans, qui aura lieu au printemps. Sévit dans cette réunion un prêtre d’environ soixante-dix ans, qui explique, à grand renfort de mouvements d’abatis, qu’il ne faut pas trop insister avec les enfants sur la présence réelle du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie ; il faut leur apprendre que « Jésus demeure tout aussi bien dans les pauvres »… Une bonne gifle à la gratuité de l’Eucharistie, qui rappelle furieusement un épisode de l’évangile selon saint Jean, au commencement de la dernière semaine du Christ sur la terre : à l’action de grâces de Marie, la sœur de Lazare (Eucharistie ne signifie-t-il pas « action de grâces » ? Action de grâces du Christ au Père et notre action de grâces pour la gratuité de l’amour révélé et donné dans le Christ), à ce geste fou qu’elle accomplit dans l’urgence de l’amour, Judas réagit violemment et éclate de fureur, en disant : « Pourquoi ne pas s’occuper plutôt des pauvres ? » (cf. Jn 12,1-8).


À cette invective démoniaque qui oppose Jésus et les pauvres, l’unique réponse est celle même, cinglante, de Jésus à Judas : « Laisse-la ! (…) Car les pauvres, vous les avez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours ». L’Eucharistie, avant tout autre chose, est bien le sacrement de l’amour, d’un amour gratuit qui va jusqu’au don personnel que le Christ fait de lui-même tout entier, jusqu’à la fin de l’amour (cf. Jn 13,1). C’est bien parce que Jésus nous a aimés jusqu’à la mort que le sacrement de l’Eucharistie a toute son importance. Il est nécessaire, dans tout son réalisme personnel, de la nécessité de l'amour; et il est gratuit, de la gratuité du don, de la gratuité de l'amour. Et cet amour attend une réponse de foi limpide et un amour total : ce dont justement le cœur d’un enfant est profondément capable. La première communion ? Une fête de la foi et une fête de l’amour de Jésus qui se donne, reçu pour lui-même et aimé pour lui-même.

 

Notre temps : un temps de catacombes spirituelles où les bourreaux sont immanents à l’appareil ecclésiastique ? « Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre » (Lc 18,8) ?

 

Marie-Dominique Goutierre, 25 Janvier 2012

 © www.les-trois-sagesses.org

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St Joseph, un père politiquement incorrect...!!!

20 Mars 2012, 04:03am

Publié par Father Greg

 

 

paul-cezanne-vieil-homme.jpg Un père comme Dieu commande


La fête de saint Joseph, le père de Jésus, l'époux de Marie, c'est la fête la plus politiquement incorrecte de l'année. .


C'est une fête politiquement incorrecte, parce qu'elle célèbre un père au moment où on a finalement réalisé la «société sans pères» de soixante-huitarde mémoire; quand pour élever les enfants, il faut un endroit fixe, mais pas un papa fixe, et même parfois deux mamans, les enfants sont plus heureux; quand le bien-être a rendu inutile la présence du père à la maison; quand les mères deviennent enceintes sans avoir connu d'homme (et sans aucune sorte d'intervention divine).


C'est une fête politiquement incorrecte parce que Saint-Joseph n'était pas un «mammo» (ndt: forme féminisée de mamma) : il n'a pas abandonné son travail pour s'occuper de couches et de tétées, mais il a continué à travailler pour entretenir sa famille. Pour dire les choses, il devait vraiment être un père à l'ancienne, parce qu'il a éduqué Jésus, selon la devise «Apprend l'art et mets-le de côté»: apprends un métier, ensuite peut-être tu seras le Messie et tu n'en auras pas besoin, mais en attendant.. .


C'est une fête politiquement incorrecte parce que Joseph est silencieux. Nous ne connaissons pas un discours, pas une phrase, pas un mot de Saint-Joseph, même pas un "Bah ...". 

Des années et des années de plaintes féminines («Mon mari n'a pas prononcé un mot ...») de psychologie de pacotille dans les magazines féminins («Les hommes doivent apprendre à exprimer leurs sentiments ... leurs émotions ...» ) et on célèbre un homme qui est l'apothéose du silence masculin. Bah. 

C'est une fête politiquement incorrecte, parce que le père de Jésus est un homme «juste» (Mt 1,19). Cela signifie qu'il se moque du légalisme, du politiquement correct, du respect humain, des sentiments des autres et ainsi de suite. Comme un quelconque inspecteur Callaghan (ndt allusion à l'inspecteur Harry interprété au cinéma par Clint Eastwood ), il fait ce qui est juste, en dépit des règles et des opinions des autres.


C'est une fête politiquement incorrecte parce que Saint Joseph, non seulement n'a jamais pensé à se débarrasser d'une grossesse «incommode»; non seulement a refusé l'adultère; non seulement n'est pas parti avec une fille de vingt ans abandonnant femme et fils, mais il a vécu chastement tous sa vie, à la face de l'excuse classique (utilisé de façon interchangeable par les deux hommes et les femmes) des fameuses, légendaires «exigences masculines».

C'est une fête politiquement incorrecte parce que Joseph a protégé la Sainte Famille des méchants (et n'a pas tenté de converser avec eux, à la recherche de ce qui unit plutôt que ce qui divise). 


C'est une fête politiquement incorrecte parce que Joseph était un homme pieux. Non seulement il a fait aveuglément confiance à Dieu, mais il a imposé au Fils tous les rites religieux de l'initiation (circoncision, imposition du nom, Présentation au Temple ...) et n'a pas songé un seul instant à dire: «Quand il sera grand lui , c'est lui qui décidera... ».

En conclusion, pour toutes ces raisons politiquement incorrectes, bonne fête des papas.
Avec le souhait à tous les pères d'imiter Saint Joseph, à toutes les épouses d'avoir un mari comme l'eut Marie, et à tous les enfants un père terrestre comme le père adoptif de Jésus.

Roberto Marchesini
19/03/2012

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Dieu nous aime de façon obstinée.. (II)

19 Mars 2012, 04:27am

Publié par Father Greg

 

 

joie-11.jpgComment répondre à cet amour radical du Seigneur? L'Evangile nous présente un personnage du nom de Nicodème, membre du Sanhédrin de Jérusalem, qui va chercher Jésus la nuit. Il s'agit d'un honnête homme, attiré par les paroles et par l'exemple du Seigneur, mais qui a peur des autres, qui hésite à franchir le pas de la foi. Il ressent la fascination de ce Rabbì si différent des autres, mais il ne réussit pas à se soustraire aux conditionnements du milieu, contraire à Jésus, et il restera hésitant sur le seuil de la foi. 

 

Que de personnes, à notre époque également, sont à la recherche de Dieu, à la recherche de Jésus et de son Eglise, à la recherche de la miséricorde divine, et attendent un "signe" qui touche leur esprit et leur coeur! Aujourd'hui, comme alors, l'évangéliste nous rappelle que le seul "signe" est Jésus élevé sur la croix:  Jésus mort et ressuscité est le signe absolument suffisant. En Lui, nous pouvons comprendre la vérité de la vie et obtenir le salut. Telle est l'annonce centrale de l'Eglise, qui demeure immuable au cours des siècles. La foi chrétienne n'est donc pas une idéologie, mais une rencontre personnelle avec le Christ crucifié et ressuscité. De cette expérience, qui est individuelle et communautaire, naît ensuite une nouvelle façon de penser et d'agir:  c'est ainsi que trouve son origine, comme en témoignent les saints, une existence marquée par l'amour.

Chers amis, ce mystère est particulièrement éloquent dans votre paroisse, consacrée à "Dieu le Père miséricordieux". Celle-ci a été voulue - comme nous le savons bien - par mon bien-aimé prédécesseur Jean-Paul II en souvenir du Grand Jubilé de l'An 2000, afin de résumer de manière efficace la signification de cet événement spirituel extraordinaire. En méditant sur la miséricorde du Seigneur, qui s'est révélée de manière totale et définitive dans le mystère de la Croix, il me revient à l'esprit le texte que Jean-Paul II avait préparé pour la rencontre avec les fidèles du dimanche 3 avril,dimanche in Albis de l'année dernière. Dans les desseins divins, il était écrit qu'il devait nous quitter précisément la veille de ce jour, le samedi 2 avril - nous nous en souvenons tous parfaitement - et pour cette raison, il ne put pas prononcer ces paroles, qu'il me plaît à présent de vous reproposer, chers frères et soeurs. Le Pape avait écrit:  "Le Seigneur ressuscité offre en don à l'humanité, qui semble parfois égarée et dominée par le pouvoir du mal, par l'égoïsme et par la peur, son amour qui pardonne, qui réconcilie et ouvre à nouveau l'âme à l'espérance. C'est l'amour qui convertit les coeurs et qui donne la paix". Dans ce dernier texte, qui est comme un testament, le Pape ajoutait:  "Combien le monde a besoin de compréhension et d'accueillir la Divine Miséricorde!".

 

  Comprendre et accueillir l'amour miséricordieux de Dieu:  que cela soit votre engagement, tout d'abord au sein des familles et ensuite dans tous les milieux du quartier. Je forme ce voeu de tout coeur, alors que je vous salue cordialement, en commençant par les prêtres qui s'occupent de votre communauté sous la direction du curé, Dom Gianfranco Corbino, que je remercie sincèrement pour s'être fait l'interprète de vos sentiments, avec une belle présentation de cet édifice, de cette "barque" de Pierre et du Seigneur. J'étends ensuite mon salut au Cardinal Vicaire Camillo Ruini et au Cardinal Crescenzio Sepe, titulaire  de votre église, au Vice-gérant et Evêque du secteur Est de Rome, et à ceux qui coopèrent activement aux divers services paroissiaux. Je sais que votre communauté est jeune, avec dix ans de vie seulement, qu'elle a passé les premiers temps dans des conditions précaires, dans l'attente de l'achèvement des structures actuelles. Je sais également que les difficultés initiales, plutôt que vous décourager, vous ont poussés à un engagement apostolique unanime, avec une attention particulière au domaine de la catéchèse, de la liturgie et de la charité. Chers amis, poursuivez le chemin entrepris, en vous efforçant de faire de votre paroisse une véritable famille où la fidélité à la Parole de Dieu et à la Tradition de l'Eglise devient jour après jour toujours davantage la règle de vie. Je sais ensuite que votre église, en raison de sa structure architecturale originale, est le but de nombreux visiteurs. Faites-leur apprécier non seulement la beauté particulière de l'édifice sacré, mais surtout la richesse d'une communauté vivante, visant à témoigner l'amour de Dieu, Père miséricordieux. Cet amour qui est le véritable secret de la joie chrétienne, auquel nous invite le dimanche in Laetare, le dimanche d'aujourd'hui. En tournant notre regard vers Marie, "Mère de la sainte joie", demandons-lui de nous aider à approfondir les raisons de notre foi, pour que, comme nous y exhorte aujourd'hui la liturgie, renouvelés dans l'esprit et l'âme joyeuse, nous répondions à l'amour éternel et infini de Dieu.

Amen!

Benoit XVI

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Dieu nous aime de façon obstinée..

18 Mars 2012, 04:15am

Publié par Father Greg

 

Chers frères et soeurs!

 

le-sourire-d-un-enfant.jpgCe quatrième dimanche de Carême, traditionnellement désigné comme "dimanche Laetare", est empreint d'une joie qui, dans une certaine mesure, adoucit le climat de pénitence de ce temps saint:  "Réjouissez-vous avec Jérusalem - dit l'Eglise dans le chant d'entrée - Exultez à cause d'elle [...] Avec elle soyez plein d'allégresse, vous tous qui portiez son deuil". Le refrain du  Psaume responsorial fait écho à cette invitation:  "Ton souvenir, Seigneur, est notre joie". Penser à Dieu procure de la joie. On se demande alors spontanément: mais quel est le motif pour lequel nous devons nous réjouir? Malgré notre indignité, nous sommes les destinataires de la miséricorde infinie de Dieu. Dieu nous aime d'une façon que nous pourrions qualifier d'"obstinée", et il nous enveloppe de son inépuisable tendresse.


C'est ce qui apparaît déjà dans la première lecture, tirée du Livre des Chroniques de l'Ancien Testament (cf. 2 Ch 36, 14-16.19-23), l'auteur saint propose une interprétation synthétique et significative de l'histoire du peuple élu, qui fait l'expérience de la punition de Dieu comme conséquence de son comportement rebelle:  le temple est détruit et le peuple en exil n'a plus de terre; il semble réellement qu'il ait été oublié par Dieu. Mais il se rend ensuite compte qu'à travers les châtiments, Dieu poursuit un dessein de miséricorde. Ce sera la destruction de la ville sainte et du temple - comme on l'a dit -, ce sera l'exil, qui touchera le coeur du peuple et qui le fera revenir à son Dieu pour le connaître plus profondément. Et alors le Seigneur, démontrant le primat absolu de son initiative sur tout effort purement humain, se servira d'un païen, Cyrus, roi de Perse, pour libérer Israël. Dans le texte que nous venons d'entendre, la colère et la miséricorde du Seigneur se confrontent au cours d'un épisode à caractère dramatique, mais à la fin, l'amour triomphe, car Dieu est amour. Comment ne pas recueillir dans le souvenir de ces lointains événements le message qui est valable pour chaque époque, y compris la nôtre? En pensant aux siècles passés, nous pouvons voir que Dieu continue à nous aimer également à travers les châtiments. Les desseins de Dieu, même lorsqu'ils passent à travers l'épreuve, visent toujours à un résultat de miséricorde et de pardon.


C'est ce que nous a confirmé l'Apôtre Paul dans la deuxième lecture, en nous rappelant que "Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ" (Ep 2, 4-5). Pour exprimer cette réalité de salut l'Apôtre, à côté du terme de miséricorde, eleos en grec, utilise également la parole amour, agape, reprise et amplifiée ultérieurement dans la très belle affirmation que nous avons entendue dans la page évangélique:  "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique:  ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle" (Jn 3, 16).

Nous savons que ce "don" de la part du Père a eu un développement dramatique:  il est allé jusqu'au sacrifice du Fils sur la croix. Si toute la mission historique de Jésus est le signe éloquent de l'amour de Dieu, sa mort l'est de manière tout à fait particulière, la tendresse rédemptrice de Dieu s'étant pleinement exprimée en elle. Le centre de notre méditation doit donc toujours être, mais particulièrement en ce temps de Carême, la Croix. Dans celle-ci, nous contemplons la gloire du Seigneur qui resplendit dans le corps martyrisé de Jésus. C'est précisément dans ce don total de soi qu'apparaît la grandeur de Dieu, qu'apparaît qu'il est amour. C'est la gloire du Crucifié que chaque chrétien est appelé à comprendre, à vivre et à témoigner à travers son existence. La Croix - le don de soi-même du Fils de Dieu - est en définitive le "signe" par excellence qui nous est donné pour comprendre la vérité de l'homme et la vérité de Dieu:  nous avons tous été créés et rachetés par un Dieu qui a immolé son Fils unique par amour. Voilà pourquoi dans la Croix, comme je l'ai écrit dans l'Encyclique Deus caritas est, "s'accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l'homme et le sauver - tel est l'amour dans sa forme la plus radicale" (n. 12).

Benoit XVI.

 

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Une éthique de l'amitié ? (3)

17 Mars 2012, 05:00am

Publié par Father Greg

04-Renoir-Les-Amoureux-1875.jpegLa troisième objection se fonde sur une compréhension trop étroite de la fameuse affirmation dans laquelle Aristote évoque à mots couverts son amitié pour Platon : « Mieux vaut peut-être d’ailleurs examiner le bien universel et vider la question de savoir comment on l’entend, quelque escarpée que soit rendue une telle recherche du fait que ce sont des amis qui ont introduit les Formes. Mais il semblera qu’il vaut mieux et que c’est un devoir, pour peu qu’il s’agisse de préserver la vérité, d’aller jusqu’à faire disparaître les intérêts particuliers, surtout lorsqu’on est entre philosophes. Quand deux choses leur sont chères, en effet, il est sacré d’honorer de préférence la vérité (2) ».

 

À lire ce passage rapidement et matériellement, on pourrait croire qu’Aristote y affirme la vérité comme une fin relativisant l’amitié, et l’ami lui-même comme fin. La vérité serait dès lors la seule fin humaine légitime, prenant le pas sur tout le reste. Il n’en est rien. Bien au contraire, Aristote traite ici d’une amitié d’une qualité toute particulière, celle qui existe entre philosophes, entre ceux qui cherchent la vérité et la sagesse. Si la profondeur d’une amitié se juge à ce que les amis partagent, mettent en commun, l’amitié de ceux qui cherchent la sagesse a une perfection particulière ; et cette amitié – parce qu’elle est fondée sur une recherche commune de la vérité – porte en elle-même plus que toute autre, l’exigence de ne pas transiger sur la vérité, par amour même pour l’ami. L’ami est aimé dans sa personne, pas dans les erreurs qu’il professe ou dans ses opinions, mais bien plus profondément dans son désir de vérité, qui participe directement de sa bonté. Le désaccord dans la recherche de la vérité n’empêche en rien l’amitié. C’est seulement si l’ami cessait de chercher la vérité, que l’exercice de l’amour d’amitié deviendrait impossible.

 

On touche ici un point essentiel à une juste vision de l’amitié : amitié et vérité ne peuvent s’opposer l’une à l’autre. Bien au contraire, elles s’impliquent l’une l’autre : il n’y a pas de véritable amitié sans recherche de la vérité, parce que l’amitié authentique porte sur la personne, et demande donc de dépasser les apparences, le sentiment, les opinions, le vécu amoureux et tous les aspects superficiels de la personne, pour la découvrir dans ce qu’elle a de plus elle-même : sa capacité d’aimer et de chercher la vérité. La recherche de la vérité ne relativise en rien l’amitié, même si elle peut la mettre à l’épreuve en relativisant les opinions erronées de l’ami ; mais alors elle conduit à un approfondissement. À ce propos, il est bon de se rappeler qu’Aristote resta à l’école de Platon durant vingt ans, jusqu’à la mort de ce dernier, sans pour autant avoir jamais accepté la théorie des Idées en soi.

 

Ces trois objections permettent chacune de souligner un aspect important de la finalité découverte dans l’amitié : l’importance de l’exercice, d’une vie commune dans laquelle l’amitié s’incarne à travers des moyens concrets ; le fait que la personne de l’ami est aimée pour elle-même dans ce qu’elle a d’unique, et pas pour quelque chose d’autre ; l’importance de distinguer opinion et vérité pour bien voir que la recherche de vérité est essentielle à l’amitié. Mais ne sont-elles pas fondées toutes trois sur une vision trop univoque de la finalité comme terme d’un devenir, vision provenant essentiellement de l’expérience du travail mais qui ne correspond pas à la réalité de la finalité découverte en éthique ? En effet, si la finalité est le terme d’un devenir, un but à atteindre, toutes les étapes précédentes ne peuvent être que des moyens totalement relatifs à la fin. La finalité dans l’expérience de la vie morale, du choix éthique, de la responsabilité et de l’amour, n’est pas découverte comme un but à atteindre ou une œuvre à réaliser, mais bien comme une personne aimée pour elle-même. C’est en analysant l’expérience du choix moral dans sa diversité et sa complexité – en particulier le choix de l’ami – que nous pourrions voir comment la fin découverte dans la vie morale implique une richesse analogique bien plus grande que la fin telle qu’elle est découverte en philosophie de l’art et du travail.

Fr. Charbel, csj (Pondichéry, Inde)

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Une éthique de l'amitié ? (2)

16 Mars 2012, 04:11am

Publié par Father Greg

Renoir-3.jpegLa seconde objection est celle de l’homme religieux. Elle se fonde non seulement sur le fait de la multiplicité des amitiés, mais sur le fait que l’ami peut mourir. C’est l’objection du Caligula de Camus (l’absurde n’implique-t-il pas une sorte de sens religieux inversé ?). Pour Caligula, la mort de celle qu’il aime ne le pousse pas au désespoir mais à la prise de conscience qu’elle n’était pas tout pour lui, qu’il peut vivre sans elle. La conséquence en est sa quête éperdue de quelque chose d’autre, d’un absolu réel qui ne serait pas limité par la mort. Les seuls capables de discerner cette quête derrière le voile d’une apparente folie sont ceux qui l’aiment vraiment. Les autres, les bien-pensants, ceux qui vivent dans le mensonge comme si la mort n’était pas un problème, ceux qui se satisfont d’une morale confortable et d’une religion bon marché, finissent par le tuer. Cette quête est en fait une quête de sagesse révélant la soif la plus profonde du cœur de l’homme ; et si Camus ne prend le chemin, ni de la sagesse philosophique, ni de la religion, on peut se demander si ce n’est pas parce que le seul Dieu qu’il connaissait était une sorte de conclusion intellectuelle, fournissant une explication trop facile à son goût à ses questions existentielles : « L’absurde, pour rester tel, demande à être reconnu et à ne pas être accepté. Il sollicite des yeux fixes. La pensée existentielle, dès l’instant où elle se jette en Dieu, cesse d’être absurde pour devenir satisfaisante. Toutes les contradictions passées ne sont plus que des jeux polémiques. L’essentiel de l’Absurde, au contraire, est de ne pas être satisfaisant. Dans ce sens, aucun philosophe n’a consenti à rester seul en face de la dernière contradiction (1)". L’homme absurde, face à la mort de l’ami, nie la finalité dans l’amour humain sans pouvoir en découvrir une autre. Parallèlement, la tentation de celui qui a découvert l’existence de Dieu, non pas comme une conclusion intellectuelle mais comme un être personnel, serait aussi de nier que l’ami soit une fin, pour mieux affirmer que seul Dieu l’est, à l’exclusion de tout autre. Cela conduit à relativiser la place de l’amour d’amitié dans la vie humaine. Certes, Dieu a une perfection objective absolue comme fin ; certes du fait de cette perfection objective, tout lui est remis dans l’adoration, sans exception. Cette découverte ultime de la fin qu’est Dieu manifeste son caractère d’absolu, qui relativise et ordonne tout. Mais l’ordre de l’éthique religieuse ne supprime pas celui de l’éthique humaine, il l’assume : découvrir et aimer Dieu dans l’adoration n’empêche pas d’aimer l’ami pour lui-même. Bien plus, il donne à cet amour une dimension nouvelle et plus profonde, quand je découvre que l’ami dépend d’un Dieu créateur.

Il faut donc se garder de comprendre matériellement l’expression « fin intermédiaire », que le père Philippe employait parfois pour designer l’ami comme fin. L’ami n’est pas une fin « de seconde classe » ; au contraire, la découverte de l’existence de Dieu approfondit la découverte de l’ami comme fin : nous voyons davantage ce qu’il a d’unique et d’infiniment respectable et sacré, quand nous voyons qu’il est une créature, c’est-à-dire qu’il dépend de Dieu dans son être. Ce que le regard de sagesse relativise dans l’amitié, ce sont des aspects secondaires, trop passionnels ou même faux. Découvrir que notre ami est fait pour Dieu donne une qualité nouvelle à notre amour pour lui, parce que cela une donne une connaissance plus profonde de sa personne.

Nous revenons ici a notre question initiale de savoir ce qu’on veut dire quand on affirme que l’ami est découvert comme fin dans l’intention de vie. Cela implique que l’amour d’amitié atteint la personne de l’ami comme telle, pas ce qu’il nous apporte (à commencer par la joie du vécu amoureux), pas seulement notre « vécu » de l’autre ou ce que nous en connaissons. On voit ici la place essentielle d’un discernement de l’intelligence dans l’intention de vie. La situation-limite de la trahison peut nous aider à comprendre cela : la trahison d’un secret dans l’amitié est quelque chose d’irréparable, qui brise la confiance. Mais dans la mesure où celui qui a trahi est aimé pour lui-même, dans sa personne et pas seulement dans ce qu’il nous apporte ou dans ses actes, le pardon est possible. L’ami est aimé au-delà des limites manifestées par ses actes, au-delà des limites de son conditionnement psychologique.

Fr. Charbel, csj (Pondichéry, Inde)

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Une éthique de l'amitié ? (1)

15 Mars 2012, 04:04am

Publié par Father Greg

Dans l'esprit de la philosophie d'Aristote, mais en la renouvelant profondément, le p. Marie-Dominique Philippe a proposé de reprendre toute la philosophie éthique et l'analyse de l'acte humain à partir de l'expérience de l'amour d'amitié (la philia aristotélicienne), c'est-à-dire l'expérience d'un véritable amour personnel réciproque entre deux personnes humaines. Une telle recherche, que saluait notamment Paul Ricoeur d'un hommage appuyé dans le journal Le Monde, très éclairante aujourd'hui, est pourtant contestée. Pourquoi? Relever quelques objections ne signifie pas que l'opinion du troupeau bêlant, même ecclésiastique, ait une importance déterminante pour le philosophe en quête de vérité! Une telle contestation, en fait, est plutôt le signe que la recherche du père Philippe apporte ici quelque chose dont l'enjeu est important... Rien d'autre, en fait, que celui de la découverte d'une véritable éthique de la finalité et de la personne humaine, au-delà des éthiques de la liberté subjective, qui réduisent l'intention à un but que l'on se donne, et des éthiques frileuses de la nature et de la loi, qui se rabattent sur le stoïcisme par peur de l'amour et de la fragilité de l'homme contemporain.

 

Quelques objections à la découverte de l’ami comme fin

RenoirL’analyse philosophique de l’expérience de l’amour d’amitié par le père Marie-Dominique Philippe souligne que cette expérience implique une « intention de vie », acte volontaire grâce auquel l’amour – réponse à l’attraction du bien sur notre volonté – peut s’épanouir pleinement et prendre une place centrale dans la vie morale en étant source – de l’intérieur, pas de l’extérieur comme la loi – d’un ordre nouveau, source d’une liberté nouvelle aussi, et fondement de la responsabilité morale. L’intention de vie implique une découverte de l’intelligence, un dévoilement, une sorte d’induction pratique : l’ami n’est pas un ami parmi d’autres mais une fin.

Cherchons à aller au-delà des mots : que veut-on dire quand on dit que l’ami est fin ? Une première réponse, la plus simple, est négative : l’ami est fin, parce qu’il n’est pas aimé pour autre chose (plaisir ou utilité), mais pour lui-même. Cette réponse est vraie, mais elle n’est pas suffisante. Si on s’accorde à reconnaître à la fin la place de principe dans la vie morale – ce en vue de quoi nous agissons et choisissons – elle est donc un certain absolu : quelque chose qui ne peut être relativisé mais qui, au contraire, relativise tout le reste.

Une perspective dialectique au sens aristotélicien du terme – confrontation des opinions au service d’une recherche de la vérité – peut ici nous aider à être plus précis. En l’occurrence, trois objections majeures se posent, révélant chacune une vision trop univoque de la finalité, mais toutes trois porteuses d’éléments importants de vérité.

 

La première se fonde sur le fait que l’on peut avoir plusieurs amis. Voulant préserver le caractère ultime de la fin comme principe, elle réserve l’intention de vie à la seule amitié conjugale. C’est oublier que ce qui fait l’unicité de l’amitié conjugale, c’est son enracinement dans la nature par le don des corps, et le fait qu’elle implique une double intention : dans le choix de la personne de l’autre, et dans celui de fonder ensemble une famille. La perfection propre de l’amitié conjugale est dans l’extension : la vie commune des époux transforme tout l’ordre des moyens, tout le conditionnement doit être assumé du fait de la vie commune impliquant le don des corps, la procréation d’une famille, la coopération à l’œuvre de l’éducation…

Ce type particulier d’amitié qu’est l’amitié conjugale manifeste donc avec une plénitude particulière combien la découverte de l’ami comme fin dans l’intention de vie demande de s’incarner par des choix dans l’ordre des moyens, dans un exercice concret, dans une certaine vie commune. Mais même si l’exercice de l’amitié conjugale a une perfection particulière, parce qu’il prend tout de la personne jusqu’à son conditionnement le plus individuel, il serait contraire à l’expérience d’affirmer que, hors de ces conditions précises d’exercice et de la modalité conjugale de la vie commune, la personne de l’ami ne puisse pas être découverte comme fin. Il n’y a pas qu’une seule manière de vivre de la fin en éthique. Ce sont les « voies de l’art » qui sont « déterminées » de manière à s’imposer comme nécessaires à partir de la fin. Le choix amical implique, lui, une flexibilité beaucoup plus grande au niveau des moyens.

Fr. Charbel, csj (Pondichéry, Inde)

© www.les-trois-sagesses.org

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La découverte de l'amour abolit la crainte

14 Mars 2012, 04:05am

Publié par Father Greg

aphroditeII fallait sans doute, il faut toujours au commencement de la sagesse, un régime de crainte. L'homme devait être d'abord assujetti à des commandements avec des sanctions, mais maintenant que Jésus lave les pieds de ses Apôtres, il n'est plus question d'interdits ni même de commandements. Il n'y a plus que l'amour, l'Amour qui est victime et révèle le Bien comme Quelqu'un, l'Amour qui révèle le Bien comme l'Amour, et le Mal comme la mort de cet Amour crucifié par ceux, pour ceux et en ceux qui Le refusent.

 

La grande découverte, c'est que le Bien n'est pas un interdit qui vient du dehors, mais une Lumière qui jaillit du dedans.

 

Le Bien est une Présence qui nous est confiée, un Amour qui nous attend ; le Bien a un visage, le Bien est un Cœur comme Jésus nous le révèle dans son agonie.

 

Le Bien est une Personne à aimer, ce n'est pas quelque chose à faire. C'est seulement dans cette perspective qu'une nouvelle morale peut se situer et être comprise et admise. Mais cette nouvelle morale est éternelle, et, quand on la dit nouvelle, il s'agit de la nouveauté de l’Evangile puisque cette morale est née avec le Cœur du Christ et que ce Cœur est Amour.

 

Et voilà donc la seule sanction : celui qui ne se libère pas de lui-même et ne s'affranchit pas de ses servitudes internes n’existe pas ! Il ne parvient pas à son humanité, il reste un embryon au moins dans son expérience terrestre, quitte à poursuivre l’expérience ailleurs, dans ce « purgatoire » qui est peut-être justement cette possibilité pour des êtres embryonnaires, et qui sont restés tels, de s’accomplir et de se trouver.

 

Maurice Zendel

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Quelle intelligence?

13 Mars 2012, 04:02am

Publié par Father Greg

 

penseur1-d95fe.jpeg « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire et laissons l’entendement et la conscience vides. Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête d’un grain, et le portent au bec sans le tâter, pour en faire becquée à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres pour la dégorger seulement et mettre au vent. » Montaigne


            Que de « pilloteurs » aujourd’hui ! Et avec quelle superbe ils condamnent les esprits frivoles qui insinuent que « savoir par cœur n’est pas savoir » ! Assurément, certaines disciplines ne font pas appel à la seule mémoire. Les langues mortes et les mathématiques développent la faculté de raisonner,  de former, d’enchaîner les concepts.


            Mais l’intelligence est-elle seulement cela ? Si, comme l’indique Valéry, nous devons être capables non seulement de résoudre les problèmes infiniment variés et complexes que l’avenir nous posera, mais encore de modifier les énoncés des problèmes, l’intelligence abstraite, limitée à sa fonction raisonnante, sera insuffisante et manquera à sa mission.


            Nous nous faisons une conception mutilée de l’intelligence. Nous élaguons tout ce qui n’est pas fonctionnement mental, pris au sens le plus étroit, c’est-à-dire tout ce qui pourrait être fait par une machine cybernétique. Paradoxalement, nous attachons plus de prix aux opérations qui peuvent être accomplies sans nous et par nous. Nous sommes hypnotisés par les machines et ce qui leur échappe nous paraît suspect.


            Pourtant ce résidu est l’essentiel. Il ne se ramène pas, comme Valéry le suggère parfois, à l’organique. Entre l’automatisme du cerveau électronique et celui des fonctions biologiques, il existe une zone mal définie dont l’imprécision ne signifie pas qu’elle soit sans valeur et sans poids.

            C’est le domaine du jugement, le propre de l’homme. Alain le dit très bien :

« Le jugement est cette décision prompte qui n’attend point que les preuves la forcent, qui achève et ferme un contour par un décret hardi, tenant compte aussi de ce qu’on devine, de ce qui est ignoré, de ce que l’homme doit à l’homme, mais sans peur, et prenant pour soi le risque. » Cette puissance d’oser, Descartes, dans le Traité des passions, l’appelle générosité. Résolution de ne manquer jamais la volonté pour entreprendre et exécuter ce qui paraît être le meilleur, intelligence en acte qui pousse l’homme à agir avant d’avoir rassemblé toutes les raisons et les preuves. Ainsi se font les découvertes, se gagnent les batailles et se composent les poèmes.

          

  La raison n’est que lumière. Elle éclaire mais elle ne décide pas. Il faut aussi l’intervention du cœur.

 

                  Jacques de Bourbon Busset, Valéry ou le mystique sans Dieu

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Qui est Dieu ?

12 Mars 2012, 04:58am

Publié par Father Greg

imgres-2.jpegDepuis la catastrophe, je pense souvent à mon ami Arturo Nogueira et aux conversations que nous avions dans les montagnes au sujet de Dieu. Nombre de mes amis survivants affirment qu’ils sentaient Sa présence dans les Andes. Ils croient que dans Sa miséricorde, il nous a permis de survivre, en réponse à nos prières et ils sont persuadés que c’est Sa main qui nous a reconduits chez nous. J’ai un profond respect pour leur foi, mais très honnêtement, malgré l’intensité de mes prières, je n’ai jamais senti la présence de Dieu. Ou tout du moins, pas telle que l’imaginent la plupart des gens. J’ai senti quelque chose de plus grand que moi, quelque chose dans les montagnes, dans les glaciers et dans le ciel brillant qui, dans de rares moments, me rassurait, me donnait le sentiment que le monde était ordonné, aimant et bon. Si c’était Dieu, alors ce n’était pas Dieu en tant qu’être, esprit ou autre présence omnipotente et surhumaine. Ce n’était pas un Dieu qui choisissait de nous sauver ou de nous tourner le dos, d’intervenir pour changer notre situation d’une manière ou d’une autre. C’était juste un silence, une entité, d’une simplicité fabuleuse. J’y avais accès par le biais de mon amour, et j’ai souvent pensé que lorsque nous ressentons ce que nous appelons l’amour, c’est en réalité notre lien avec cette présence imposant que nous ressentons. Je la sens encore quand je vide mon esprit et que je me concentre. Je n’ai pas la prétention de comprendre ce qu’elle est, ou ce qu’elle attend de moi. Je ne veux pas comprendre ces choses-là. Un Dieu que l’on pourrait comprendre, qui nous parlerait à travers l’un ou l’autre des livres saints, qui dirigerait nos vies en fonction d’un plan divin, comme si nous n’étions rien d’autre que des marionnettes, ne m’intéresse pas. Comment pourrai-je accepter un Dieu qui maintiendrait une religion au-dessus de toutes les autres, qui répondrait à telle prière et ignorerait telle autre, qui ramènerait seize jeunes hommes chez eux et en laisserait vingt-neuf autres morts sur la montagne ?

A une époque, je voulais comprendre ce Dieu-là, mais j’ai fini par m’apercevoir que je désirais seulement la certitude rassurante que mon Dieu était le Dieu véritable, qu’il finirait par me récompenser de ma fidélité. A présent, je comprends que la certitude –à propos de Dieu ou d’autre chose – est impossible. Je n’éprouve plus le besoin de savoir. Lors des inoubliables conversations que j’ai eues avec Arturo avant sa mort, il m’avait dit que la meilleure façon de trouver la foi était d’avoir le courage de douter. Tous les jours je me souviens de ses paroles, je doute, j’espère, et ainsi, à ma façon, je tente de me rapprocher de la vérité. Je continue à récite les prières de mon enfance, les Notre Père, les Je vous salue Marie, mais je ne crois pas qu’un père sage et céleste soit assis à l’autre bout du fil et m’écoute patiemment. Non, j’imagine plutôt l’amour, un océan d’amour, la source même de tout amour, je m’efforce de diriger ce flot vers mes proches, en espérant ainsi les protéger et les lier à moi pour l’éternité, en nous reliant à ce qu’il y a dans le monde éternel. C’est là une chose très intime, et je n’essaye pas de l’analyser. Ce que je ressens me plaît beaucoup. Quand je prie de cette manière, j’ai le sentiment d’être relié à quelque chose de bon, d’entier et de puissant. Depuis mon expérience dans les montagnes, je sais mieux qui je suis et ce qu’être humain signifie. A présent, je suis convaincu qu’il y a quelque chose de divin dans l’univers, et je ne le trouverai que par le biais de l’amour que je porte à ma famille et à mes amis, en m’émerveillant d’être en vie. Je n’ai pas besoin d’une autre forme de sagesse ou de philosophie : mon devoir est de remplir le temps dont je dispose sur cette terre avec autant de vitalité que possible, de m’efforcer de devenir de plus en plus humain au fil des jours, et de comprendre que nous ne sommes humains que lorsque nous aimons. Je me suis efforcé d’aimer mes amis avec loyauté et générosité. J’aime mes enfants de tout mon être. Et j’aime ma femme d’un amour qui a rempli ma vie de sens et de joie. J’ai beaucoup perdu et j’ai été comblé d’immenses consolations, mais peu importe à présent ce que la vie me prendra ou me donnera, une certitude éclairera toujours ma vie : j’ai aimé passionnément, sans retenue, de tout mon cœur et de toute mon âme, et j’ai reçu de l’amour en retour. Cela me suffit.

 

                                   Miracles dans les Andes, Nando Parrado

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Des pensées toutes faites

11 Mars 2012, 04:52am

Publié par Father Greg

 

 Note conjointe sur Monsieur Descartes et la philosophie cartésienne

 

2Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C'est d'avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une âme même perverse. C'est d'avoir une âme habituée. On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on a pas vu tremper ce qui était habitué…


…Le pire, c’est d’avoir une âme endurcie par l’habitude. Sur une âme habituée, la grâce ne peut rien. Elle glisse sur elle comme l’eau sur un tissu huileux…Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce.


            C’est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont point de défaut eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent pas cette ouverture qui fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invisible arrière pensée, une amertume secrète, un effondrement  perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché.

 

Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n'a pas de plaies. C'est parce qu'un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C'est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l'essuya d'un mouchoir. Or celui qui n'est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n'est pas sale ne sera pas essuyé.

 

                                                          Charles Péguy

 

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Le mythe de Sisyphe (2)

10 Mars 2012, 01:46am

Publié par Father Greg


bouguereau40.jpg Devant ces contradictions et ces obscurités, faut-il donc croire qu’il n’y a aucun rapport entre l’opinion qu’on peut avoir sur la vie et le geste qu’on fait pour la quitter ? N’exagérons rien dans ce sens. Dans l’attachement d’un homme à sa vie, il y a quelque chose de plus fort que toutes les misères du monde. Le jugement du corps vaut bien celui de l’esprit et le corps recule devant l’anéantissement. Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser. Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable. Enfin, l’essentiel de cette contradiction réside dans l’esquive parce qu’elle est à la fois moins et plus que le divertissement pascalien. L’esquive qui fait le troisième thème de cet essai, c’est l’espoir. Espoir d’une « autre vie » qu’il faut mériter, ou tricherie de ceux qui vivent non pour la vie elle-même, mais pour quelque grande idée qui la dépasse, la sublime, lui donne un sens et la trahit.

           

Tout contribue ainsi à brouiller les cartes. Ce n’est pas en vain qu’on a jusqu’ici joué sur les mots et feint de croire que refuser un sens à la vie conduit forcément à déclarer qu’elle ne vaut pas la peine de d’être vécue. En vérité, il n’y a aucune mesure forcée entre ces deux jugements. Il faut seulement refuser de se laisser égarer par les confusions, les divorces et les inconséquences jusqu’ici signalés. Il faut tout écarter et aller droit au problème. On se tue parce que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà la vérité sans doute (inféconde puisqu’elle est un truisme). Mais est-ce que cette insulte à l’existence, ce démenti où on la plonge, vient de ce qu’elle n’a point de sens ? Est-ce que son absurdité exige qu’on lui échappe, par l’espoir ou le suicide, voilà qu’il faut la mettre à jour, poursuivre et illustrer en écartant tout le reste. L’absurde commande-t-il la mort, il faut donner à ce problème le pas sur les autres, en dehors de toutes méthodes de pensée et de l’esprit désintéressé. Les nuances, les contradictions, la psychologie qu’un esprit « objectif » sait toujours introduire dans tous les problèmes, n’ont leur place dans cette recherche et cette passion. Il y faut seulement une pensée injuste, c’est-à-dire logique. Il est presque impossible d ‘être logique jusqu’au bout. Les hommes qui meurent de leur propre main suivent ainsi jusqu’à sa fin la pente de leur sentiment. La réflexion sur le suicide me donne alors l’occasion de poser le seul problème qui m’intéresse : y a-t-il une logique jusqu’à la mort ? Je ne puis le savoir qu’en poursuivant sans passion désordonnée, dans la seule lumière de l’évidence, le raisonnement dont j’indique ainsi l’origine. C’est que j’appelle un raisonnement absurde. Beaucoup l’ont commencé, je ne sais pas encore s’ils s’y sont tenus.


            Lorsque Karl Jaspers, révélant l’impossibilité de constituer le monde en unité, s’écrie : «  cette limitation me conduit à moi-même, là où je ne me retire plus derrière un point de vue objectif que je ne fais que représenter, là où ni moi-même, ni l’existence d’autrui ne peut plus devenir objet pour moi », il évoque très bien après d’autres ces lieux déserts et sans eau où la pensée arrive à ses confins. Après bien d’autres, oui, sans doute, mais combien pressés d’en sortir ! A ce dernier tournant où la pensée vacille, beaucoup d’hommes sont arrivés et parmi les plus humbles. Ceux-là abdiquaient alors ce qu’ils avaient de plus cher qui était leur vie. D’autres, princes parmi l’esprit, ont abdiqué aussi, mais c’est au suicide de leur pensée, dans sa révolte la plus pure, qu’ils ont procédé. Le véritable effort est de s’y tenir au contraire, autant que cela est possible et d’examiner de près la végétation baroque de ces contrées éloignées.

 

                                                                                  Albert Camus, Le mythe de Sisyphe.

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Le mythe de Sisyphe (1)

9 Mars 2012, 03:43am

Publié par Father Greg

       

  c-72011  Vivre naturellement n’est jamais facile. On continue de faire des gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

          

  Quel est donc cet incalculable sentiment qui prive l’esprit du sommeil nécessaire à la vie ? Un monde qu’on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu’il est privé des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise. Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité. Tous les hommes sains ayant songé à leur propre suicide, on pourra reconnaître, sans plus d’explications, qu’il y a un lien direct entre ce sentiment et l’aspiration au néant.

 

            Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l’absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l’absurde. On peut poser en principe que pour un homme qui ne triche pas, ce qu’il croit vrai doit régler son action. La croyance dans l’absurdité de l’existence doit donc commander sa conduite. C’est une curiosité légitime de se demander, clairement et sans faux pathétique, si une conclusion de cet ordre exige que l’on quitte au plus vite une condition incompréhensible. Je parle ici, bien entendu des hommes disposés à se mettre en accord avec eux-mêmes. (…). Pourtant il faut faire la part de ceux qui sans conclure, interrogent toujours. Ici, j’ironise à peine : il s’agit de la majorité. Je vois également que ceux qui répondent non agissent comme s’ils pensaient oui. Au contraire, ceux qui se suicident, il arrive souvent qu’ils étaient assurés du sens de leur vie. Ces contradictions sont constantes. On peut même dire qu’elles n’ont jamais été aussi vives que sur un point où la logique au contraire paraît si désirable. C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent. Mais il faut bien dire que parmi les penseurs qui refusèrent un sens à la vie, (…) aucun n’accorda sa logique jusqu’à refuser cette vie. On cite souvent pour en rire, Schopenhauer qui faisait l’éloge du suicide devant une table bien garnie. Il n’y a point là matière à plaisanterie. Cette façon de ne pas prendre le tragique au sérieux n’est pas si grave, mais elle finit par juger son homme.   

Albert Camus, le mythe de sisyphe.


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L'embryon, un être humain ?

8 Mars 2012, 12:23pm

Publié par Gregoire P.

Bébé-médicament, embryons surnuméraires, recherche sur l'embryon humain, avortement, euthanasie... autant de termes difficiles que de sujets complexes !

« En seulement 3 minutes ... », les vidéos bioéthique de la Fondation Jérôme Lejeune, répondent à vos questions en décryptant ces sujets avec un regard scientifique et éthique. « En seulement 3 minutes ... » est une série réalisée en lien avec le Manuel Bioéthique des Jeunes édité par la Fondation Jérôme Lejeune. Celle-ci postera sur le net une nouvelle vidéo par mois.

Ce mois-ci : « L'embryon, un être humain ? »

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« A quoi cela nous sert-il d’avoir Dieu ?

8 Mars 2012, 04:31am

Publié par Father Greg

9782253123606FS« A quoi cela nous sert-il d’avoir Dieu ? lui disais-je. Pourquoi est-ce qu’il a laissé mourir ma mère et ma sœur de manière aussi absurde ? S’il nous aime tant que ça, pourquoi est-ce qu’il nous laisse souffrir ici,

Tu es en colère contre le Dieu auquel on t’a appris à croire quand tu étais enfant, me répondait Arturo. Un Dieu qui est censé te surveiller et te protéger, qui répond à tes prières et te pardonne tes péchés. Ce Dieu-là n’est qu’une fable. Les religions s’efforcent de saisir Dieu, mais Dieu est bien au-delà des religions. Dieu échappe totalement à notre compréhension. Nous ne sommes pas en mesure de comprendre Sa volonté, on ne peut pas le réduire à un livre. Il ne nous a pas abandonnés et ne nous sauvera pas. Il n’a rien à voir avec le fait que nous soyons ici. Dieu ne change pas, il est, tout simplement. Je ne prie pas Dieu pour obtenir Ses faveurs, je prie pour être près de Lui, et en priant, je remplis mon cœur d’amour. Quand je prie de cette façon, je sais que Dieu est amour. Quand je ressens cet amour, je sais bien que nous n’avons pas besoin d’anges ou de paradis, parce que nous sommes déjà une partie de Dieu ».

Je secouais la tête. « J’ai tellement de doutes. Et j’ai l’impression d’avoir mérité le droit de douter.

Fais confiance à tes doutes, me disait Arturo. Si tu as les couilles de douter de Dieu, et de remettre en cause toutes les choses qu’on t’a apprises à son sujet, alors tu trouveras peut-être Dieu pour de bon. Il est près de nous, Nando. Je le sens tout autour de nous. Ouvre les yeux, tu le verras toi aussi. »

 

      Miracles dans les Andes Nando Parrado

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