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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Jeanne vu par Malraux (III)

29 Février 2012, 04:03am

Publié par Father Greg

L’enquête commence.

Oublions, ah, oublions ! le passage sinistre de ces juges comblés d’honneur, et qui ne se souviennent de rien. D’autres se souviennent. Long cortège, qui sort de la vieillesse comme on sort de la nuit. Un quart de siècle a passé. Les pages de Jeanne sont des hommes mûrs ; ses compagnons de guerre, son confesseur ont les cheveux blancs. Ici débute la mystérieuse justice que l’humanité porte au plus secret de son cœur.

Cette fille, tous l’avaient connue, ou rencontrée, pendant un an. Et ils ont eux aussi oublié beaucoup de choses, mais non la trace qu’elle a laissée en eux. Le duc d’Alençon l’a vue une nuit s’habiller quand, avec beaucoup d’autres, ils couchaient sur la paille : elle était belle, dit-il, mais nul n’eût osé la désirer. Devant le scribe attentif et respectueux, le chef de guerre tristement vainqueur se souvient de cette minute, il y a vingt-sept ans, dans la lumière lunaire... Il se souvient aussi de la première blessure de Jeanne. Elle avait dit : « Demain mon sang coulera, au-dessus du sein. » Il revoit la flèche transperçant l’épaule, sortant du dos, Jeanne continuant le combat jusqu’au soir, emportant enfin la bastille des Tourelles. Revoit-il le sacre ? Avait-elle cru faire sacrer Saint Louis ? Hélas ! Mais, pour tous les témoins, elle est la patronne du temps où les hommes ont vécu selon leurs rêves et selon leur cœur, et depuis le duc jusqu’au confesseur et à l’écuyer, tous parlent d’elle comme les rois mages, rentrés dans leurs royaumes, avaient parlé d’une étoile disparue…

De ces centaines de survivants interrogés, depuis Hauviette de Domrémy jusqu’à Dunois, se lève une présence familière et pourtant unique, joie et courage, Notre- Dame la France avec son clocher tout bruissant des oiseaux du surnaturel. Et lorsque le XIXe siècle retrouvera ce nostalgique reportage du temps disparu, commencera, des années avant la béatification, la surprenante aventure : bien qu’elle symbolise la patrie, Jeanne d’Arc, en devenant vivante, accède à l’universalité. Pour les protestants, elle est la plus célèbre figure de notre histoire avec Napoléon ; pour les catholiques, elle sera la plus célèbre sainte française.

Lors de l’inauguration de Brasilia, il y a quatre ans, les enfants représentèrent quelques scènes de l’Histoire de France. Apparut Jeanne d’Arc, une petite fille de quinze ans, sur un joli bûcher de feux de Bengale, avec sa bannière, un grand bouclier tricolore et un bonnet phrygien. J’imaginais devant cette petite République le sourire bouleversé de Michelet ou de Victor Hugo. Dans le grand bruit de forge où se forgeait la ville, Jeanne et la République étaient toutes deux la France, parce qu’elles étaient toutes deux l’incarnation de l’éternel appel à la Justice. Comme les déesses antiques, comme toutes les figures qui leur ont succédé, Jeanne incarne et magnifie désormais les grands rêves contradictoires des hommes. Sa touchante image tricolore au pied des gratte-ciel où venaient se percher les rapaces, c’était la sainte de bois dressée sur les routes où les tombes des chevaliers français voisinent avec celles des soldats de l’an II.

Le plus mort des parchemins nous transmet le frémissement stupéfait des juges de Rouen lorsque Jeanne leur répond : « Je n’ai jamais tué personne ». Ils se souviennent du sang ruisselant sur son armure : ils découvrent que c’était le sien. Il y a trois ans, à la reprise d’Antigone, la princesse thébaine avait coupé ses cheveux comme elle et disait avec le petit profil intrépide de Jeanne la phrase immortelle : « Je ne suis pas venue pour partager la haine, mais pour partager l’amour. » Le monde reconnaît la France lorsqu’elle redevient pour tous les hommes une figure secourable, et c’est pourquoi elle ne perd jamais toute confiance en elle. Mais dans la solitude des hauts plateaux brésiliens, Jeanne d’Arc apportait à la République de Fleurus une personne à défaut de visage, et la mystérieuse lumière du sacrifice, plus éclatante encore lorsqu’elle est celle de la bravoure. Ce corps rétracté devant les flammes avait affreusement choisi les flammes ; pour le brûler, le bûcher dut aussi brûler ses blessures. Et depuis que la terre est battue de la marée sans fin de la vie et de la mort, pour tout ceux qui savent qu’ils doivent mourir, seul le sacrifice est l’égal de la mort.

 « Comment vous parlaient vos voix ? » lui avait-on demandé quand elle était vivante. _Elles me disaient « Va fille de Dieu, va fille au grand cœur… » Ce pauvre cœur qui avait battu pour la France comme jamais cœur ne battit, on le retrouva dans les cendres, que le bourreau ne put ou n’osa ranimer. Et l’on décida de le jeter à la Seine, « afin que nul n’en fît des reliques ».

 

 

Jeanne-d-Arc.JPGElle avait passionnément demandé le cimetière chrétien.

Alors naquit la légende.

 Le cœur descend le fleuve. Voici le soir. Sur la mer, les saints et les fées de l’arbre-aux-fées de Domrémy l’attendent. Et à l’aube, toutes les fleurs marines remontent la Seine, dont les berges se couvrent de chardons bleus des sables, étoilés par les lys…

La légende n’est pas si fausse. Ce ne sont pas les fleurs marines que ces cendres ont ramenées vers nous, c’est l’image la plus pure et la plus émouvante de France. O Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants, peu importent tes vingt mille statues, sans compter celles des églises : à tout ce pour quoi la France fut aimée, tu as donné ton visage inconnu. Une fois de plus, les fleurs des siècles vont descendre. Au nom de tous ceux qui sont ou qui seront ici, qu’elles te saluent sur la mer, toi qui a donné au monde la seule figure de victoire qui soit aussi une figure de pitié !

Discours d'André Malraux, 31 mai 1964

 (Oraisons funèbres, in Le Miroir des Limbes, Œuvres complètes III, Gallimard.)


[1] Corneille : « Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler ». (Horace,II,3)

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Jeanne vu par Malraux (II)

28 Février 2012, 04:00am

Publié par Father Greg

 

 

300px-Ingres_coronation_charles_vii.jpgDans ce monde où Isabeau de Bavière avait signé à Troyes la mort de la France en notant seulement sur son journal l’achat d’une nouvelle volière, dans ce monde où le dauphin doutait d’être dauphin, la France d’être la France, l’armée d’être une armée, elle refit l’armée, le roi, la France.

Il y avait plus rien : soudain il y eut l’espoir –et par elle, les premières victoires qui rétablirent l’armée.

Puis -par elle contre presque tous les chefs militaires-, le sacre qui rétablit le roi. Parce que le sacre était pour elle la résurrection de la France, et qu’elle portait la France en elle de la même façon qu’elle portait sa foi.

Après le sacre, elle est écartée, et commande la série des vains combats qui la mèneraient à Compiègne pour rien, si ce n’était pour devenir la première martyre de la France.

Nous connaissons tous son supplice. Mais les mêmes textes qui peu à peu dégagent de la légende son image véritable, son rêve, ses pleurs, l’efficace et affectueuse autorité qu’elle partage avec les fondatrices d’ordres religieux, ces mêmes textes dégagent aussi, de son supplice, deux des moments les plus pathétiques de l’histoire universelle de la douleur.

Le premier est la signature de l’acte d’abjuration -qui reste d’ailleurs mystérieux. La comparaison du court texte français avec le très long texte latin qu’on lui faisait signer proclamait l’imposture. Elle signe d’une sorte de rond, bien qu’elle ait appris à signer Jeanne. « Signez d’une croix ! » lui ordonne-t-on. Or, il avait naguère été convenu entre elle et les capitaines du Dauphin, que tous les textes de mensonge, tous les textes imposés, auxquels leurs destinataires ne devaient pas ajouter foi, seraient marqués d’une croix. Alors, devant cet ordre qui semblait dicté par Dieu pour sauver sa mémoire, elle traça la croix de jadis, en éclatant d’un rire insensé...

Le second moment est sans doute celui de sa plus affreuse épreuve. Si, tout au long du procès, elle s’en remit à Dieu, elle semble avoir eu, à maintes reprises, la certitude qu’elle serait délivrée. Et peut-être, à la dernière minute, quand sonnaient des cloches comme celles qui sonnent maintenant, espéra-t-elle qu’elle le serait sur le bûcher. Car la victoire du feu pouvait être la preuve que ses voix l’avaient trompée. Elle attendait, un crucifix fait de deux bouts de bois par un soldat anglais posé sur sa poitrine, le crucifix de l’église voisine élevé en face de son visage au-dessus des premières fumées. (Car nul n’avait osé refuser la croix à cette hérétique et à cette relapse...) Et la première flamme vint, et avec elle le cri atroce qui allait faire écho, dans tous les peuples chrétiens, au cri de la Vierge lorsqu’elle vit monter la croix du Christ sur le ciel livide.

Alors, depuis ce qui avait été la forêt de Brocéliande jusqu’au cimetière de Terre sainte, la vieille chevalerie morte se leva dans ses tombes. Dans le silence de la nuit funèbre, écartant les mains jointes de leurs gisants de pierre, les preux de la Table Ronde et les compagnons de Saint Louis, les premiers combattants tombés à la prise de Jérusalem et les derniers fidèles du petit roi lépreux, toute l’assemblée des rêves de la chrétienté regardait, de ses yeux d’ombre, monter les flammes qui allaient traverser les siècles, vers cette forme enfin immobile, qui devenait le corps brûlé de la chevalerie.

 Il était plus facile de la brûler que de l’arracher de l’âme de la France. Au temps où le roi l’abandonnait, les villes qu’elle avait délivrées faisaient des processions pour sa délivrance. Puis le royaume, peu à peu, se rétablit. Rouen fut enfin reprise. Et Charles VII, qui ne se souciait pas d’avoir été sacré grâce à une sorcière, ordonna le procès de réhabilitation.

A Notre-Dame de Paris, la mère de Jeanne, petite forme de deuil terrifiée dans l’immense nef, vient présenter le rescrit par lequel le pape autorise la révision. Autour d’elle, ceux de Domrémy qui ont pu venir, et ceux de Vaucouleurs, de Chinon, d’Orléans, de Reims, de Compiègne… Tout le passé revient avec cette voix que le chroniqueur appelle une lugubre plainte : « Bien que ma fille n’ait pensé, ni ourdi, ni rien fait qui ne fût selon la foi, des gens qui lui voulaient du mal lui imputèrent mensongèrement nombre de crimes. Ils la condamnèrent iniquement et… » La voix désespérée se brise. Alors Paris qui ne se souvient plus d’avoir jamais été bourguignonne, Paris, redevenue soudain la ville de Saint Louis, pleure avec ceux de Domrémy et de Vaucouleurs, et le rappel du bûcher se perd dans l’immense rumeur de sanglots qui monte au-dessus de la pauvre forme noire.

 

Discours d'André Malraux, 31 mai 1964

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Jeanne vu par Malraux... (I)

27 Février 2012, 03:56am

Publié par Father Greg

 

 

photo.jpgVous avez bien voulu, Monsieur le Maire, me demander d’assurer ce que le plus grand poète de cette ville,[1] qui fut aussi l’un des plus grands poètes du monde, appelait un triste et fier honneur, celui de reprendre ce que j’ai dit, il y a quelques années, à Orléans, de Jeanne d’Arc victorieuse et de rendre hommage en ce lieu, illustre par le malheur, à Jeanne d’Arc vaincue, à la seule figure de notre histoire sur laquelle se soit faite l’unanimité du respect. 

La résurrection de sa légende est antérieure à celle de sa personne, mais, aventure unique ! la tardive découverte de sa personne n’affaiblit pas sa légende, elle lui donne son suprême éclat. Pour la France et pour le monde, la petite sœur de saint Georges devint Jeanne vivante par les textes du procès de condamnation et du procès de réhabilitation : par les réponses qu’elle fit ici, par le rougeoiement sanglant du bûcher.

Nous savons aujourd’hui qu’à Chinon, à Orléans, à Reims, à la guerre et même ici, sauf peut-être pendant une seule et atroce journée, elle est une âme invulnérable. Ce qui vient d’abord de ce qu’elle ne se tient que pour la mandataire de ses voix :« Sans la grâce de Dieu je ne saurai que faire. » On connaît la sublime cantilène de ses témoignages de Rouen : « La première fois, j’eus grand-peur. La voix vint à midi ; c’était l’été, au fond du jardin de mon père… Après l’avoir entendue trois fois, je compris que c’était la voix d’un ange... Elle était belle, douce et humble ; et elle me racontait la grande pitié qui était au royaume de France… Je dis que j’étais une pauvre fille qui ne savait ni aller à cheval ni faire la guerre… Mais la voix disait : « Va, fille de Dieu… »

Certes Jeanne est fémininement humaine. Elle n’en montre pas moins, quand il le faut, une incomparable autorité. Les capitaines sont exaspérés par cette « péronnelle qui veut leur enseigner la guerre ». (La guerre ? les batailles qu’ils perdaient, et qu’elle gagne...) Qu’ils l’aiment, qu’ils la haïssent, ils retrouvent dans son langage le « Dieu le veut » des Croisades. Cette fille de dix-sept ans, comment la comprendrions-nous si nous n’entendions pas, sous sa merveilleuse simplicité, l’accent incorruptible avec lequel les prophètes tendaient vers les rois d’Orient leurs mains menaçantes, et leurs mains consolantes vers la grande pitié du royaume d’Israël ?

Avant le temps des combats, on lui demande « Si Dieu veut le départ des Anglais, qu’a-t-il besoin de vos soldats ? » _ Les gens de guerre combattront, et Dieu donnera la victoire. » Ni saint Bernard ni saint Louis n’eussent mieux répondu.

Mais ils portaient en eux la chrétienté, non la France.

Et à quelques pas d’ici, seule devant les deux questions meurtrières : « Jeanne êtes-vous en état de grâce ? » _Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir ! » ; et surtout la réponse illustre : « Jeanne, lorsque saint Michel vous apparut, était-il nu ? » _Croyez-vous Dieu si pauvre, qu’il ne puisse vêtir ses anges ? »

Lorsqu’on l’interroge sur sa soumission à l’Eglise militante, elle répond, troublée mais non hésitante : « Oui, mais Dieu premier servi !». Nulle phrase ne la peint davantage. En face du dauphin, des prélats ou des hommes d’armes, elle combat pour l’essentiel : depuis que le monde est monde, tel est le génie de l’action. Et sans doute lui doit-elle ses succès militaires. Dunois dit qu’elle disposait à merveille les troupes et surtout l’artillerie, ce qui semble surprenant. Mais les Anglais devaient moins leurs victoires à leur tactique qu’à l’absence de toute tactique française, à la seule comédie héritée de Crécy à laquelle Jeanne mit fin. Les batailles de ce temps étaient très lourdes pour les vaincus ; nous oublions trop que l’écrasement de l’armée anglaise à Patay fut de la même nature que celui de l’armée française à Azincourt. Et le témoignage du duc d’Alençon interdit que l’on retire à Jeanne d’Arc la victoire de Patay puisque, sans elle, l’armée française se fût divisée avant le combat, et puisqu’elle seule la rassembla...

C’était en 1429 -le 18 juin. 

Discours d'André Malraux, 31 mai 1964

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Le carême: 40 jours pour crier: "rends-moi la joie de ton salut!" Ps 50.

26 Février 2012, 04:40am

Publié par Father Greg

 

 

 

Christ_Philadelphie-c270b-85016.jpgLe Carême : un temps unique pour être entièrement renouvelé, libéré de nos esclavages et guéris de nos blessures ! C’est revenir auprès de Jésus pour renaitre à cet amour inconditionnel qui ne peut être repris !


 Et pour cela Jésus nous demande d’aller au désert : Dieu veut creuser en nous l’espace qui accueillera son don et nous demande d’offrir quelque chose de substantiel, qui nous coute.

Pourquoi jeûner? Parce que Jésus nous veut mendiant dans notre corps, de choisir de se faire vulnérable, d’être dans un état de fragilité et de faiblesse physique. Pas mendier en pensant notre demande, ou en analysant notre attente.

Nous, nous voudrions penser notre désir, le caresser intellectuellement, mais pas que ça nous prenne au ventre ! Nous n’aimons pas sentir un manque substantiel dans notre corps : on ne veut pas être éduqué par notre corps !


On veut gérer intellectuellement notre relation à Dieu, notre relation à nous-même et aux autres. On veut tout penser, raisonner mais pas que ça nous engage corporellement !

 

Et c’est notre grand problème : on est incapable d’attendre notre salut jusqu’au bout parce qu’on veut tout résoudre rationnellement! On ne veut pas que notre corps soit le lieu du salut!

 

Or, si le carême n’est pas d’abord une accumulation d’efforts à la conquête d’une perfection morale, Dieu veut pourtant ces petites offrandes substantielles, pour que nos carapaces et nos défenses tombent, et qu’on accepte d’être rejoint partout où l’on s’est blindé ! Connaitre un état de fragilité pour ne plus avoir la force de se défendre et être rejoint par Jésus!


Le salut que Jésus nous apporte, c’est Lui. Le salut c’est choisir d’être aimé, ce qui réclame qu’on soit attente dans tout ce qu’on est et d’abord dans notre corps ! Et le carême c’est choisir ces états de fragilité qui nous rendent mendiant, ou l’on a plus de béquilles, de fausses réponses pour devenir un cri vers Jésus !

                                                                                               

                 Fr Grégoire.

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un bain de jouvence...!!!

25 Février 2012, 04:33am

Publié par Father Greg

 

 

claude-monet-antibes-vue-de-salis.jpgLe Carême, c’est un temps de grâce unique : un bain de jouvence, un temps de cure pour se rajeunir, une retraite intensive de laquelle on doit sortir renouvelé !


Ce temps c’est donc pour intensifier le chemin, nous purifier de tout ce qui nous alourdit et nous empêche de se voir tel qu’on est aux yeux de Jésus. C’est chercher à laisser la vie nouvelle –celle de Dieu lui-même- jaillir en nous, déborder, nous faire renaitre.

 

Or, cette vie nous est communiquée gratuitement : c’est donc la gratuité qui doit être la grande lumière pour tout vivre ! Il y a là un choix qui nous est remis : je peux décider de tout vivre selon cette nouvelle intention : sans aucun droit, et avec le désir réel que Jésus qui veut tout prendre, et bien prenne tout, soit tout.

 

Mais alors comment ? Faut-il reprendre ces vieilles méthodes d’aumône (quand on sait ce que les pauvres en font.. ?)  de prières (les dévotions à n’en plus finir c’est proche de la pensée magique et ça ne rend pas toujours très intelligent ??) enfin le jeûne (pas renversant comme moyen pour vivre du salut) ? Pourquoi toutes ces vieilles méthodes qui ne servent souvent qu’à nous faire faire des têtes d’enterrement… ? Sans parler des cendres sur le front... c’est pas un peu de la pathologie grave cela.. ??

           Face à cela on a comme 2 attitudes : soit l’attitude passivo-fataliste : genre : ‘de toute façon, on doit se purifier, il faut en baver un peu, donc on s’en remet une couche pendant 40 jours et on compte les jours...’  soit le style 'intellectuel libérés du 21e siècle à qui on ne la fait pas' : ‘ces trucs du moyen-âge, oui c’est bon pour les grands-mères et les curés, mais pas pour ceux qui écoutent les infos et qui lisent les journaux... rien à faire dans ma vie.. on est des gens sérieux maintenant…donc, ça, ce n’est pas pour moi…'

 Or Dieu, déjà dans la genèse, impose comme un jeûne apparemment inutile à Adam et Eve : ‘vous pouvez tout manger, mais de ce fruit, non…!’ ...ah..? Et pourquoi ?? et ensuite, à chaque reprise de son alliance, il ne réclame pas d’abord que l'on raisonne, mais toujours un sacrifice, un don gratuit un peu excessif : " prend ton fils Isaac et va le sacrifier","tuez l'agneau, mettez-en sur les portes, mangez en hâte" ou une attitude de dépouillement: le peuple d'Israël au désert,  Jonas et ses cendres à Ninive, Isaïe marchant dans le désert, David jeunant devant son fils mourant, … etc.

            Et précisément, Dieu ne réclame pas ces gestes pour d’abord nous purifier, ou nous faire grandir ou nous faire nous reconnaitre ‘comme de sales pêcheurs’, non !  Mais, c’est pour que son don s’inscrive, soit manifesté dans notre vie ! C’est pour qu’on arrête de vivre enfermé dans notre idée du réel, de ce qu’on croit en avoir compris, et qu’on arrête de diminuer la grandeur de notre vie : c'est pour que s’inscrive en nous la marque de Dieu ! Ces gestes sont de petits moyens pour nous faire sortir de nous-même et nous mettre en attente de son passage : La Pâque, passage de Dieu ! 

Nous qui recevons l’Eucharistie, nous ‘avons’ Dieu à disposition! On en use et malgré cela on demeure toujours inquiets de nous-même, repliés sur nous, et ainsi, ce don incroyable n’est pas très réel pour nous; et bien le carême c’est inscrire et rendre manifeste ce don qui nous est fait, un don qui est de trop, qui nous dépasse et qui est tellement fort qu’il nous brûle et nous blesse ; c’est comme le signe de la radicalité dans laquelle Dieu déjà nous entraine !

 Et la souffrance, ces sacrifices gratuits, un peu inutiles, qui nous coûtent, c’est pour qu’on inscrive, qu’on s’approprie dans tout ce que l’on est, la vie de Fils qui nous est donnée ; c’est pour que toute notre personne soit prise par ce don divin qui dépasse tout ce qu’on peut penser ; ces moyens sont donc pour nous la manière de vivre de ce don qui réclame qu’on se quitte, et d’ouvrir les yeux sur ce qu’est le prochain : par l’aumône, ce qu’est Dieu : par la prière, ce que nous sommes: par le jeûne.  

 Et c’est ce que dit Jésus : ton aumône, ta prière, ton jeûne, c’est pour être mobilisé d’une façon unique et personnelle; c'est pour ‘voir' et ‘toucher’ celui qui t’est toujours présent : ton Père qui est là dans le secret… Le carême c’est pour vivre de Celui qui est toujours là et nous attend…C’est pour ouvrir les yeux sur la profondeur de notre vie, sur sa vraie réalité… c’est de quitter les apparences, ce qu’on a compris du réel -qui nous emprisonne par ce que c’est encore nous- et de tout vivre avec lui, de l’intérieur ; c’est pour être possédé par Celui qui veut être notre secret, et connu comme tel...

 

Le carême c’est donc ce don qui veut tout prendre en nous, et qui veut nous faire vivre à sa taille, à la hauteur de ce qu’est notre Père ; Et ces ‘sacrifices’, ces ‘rites’, c’est pour toucher cela avec notre corps, avec notre sensibilité, avec toute notre personne. L’amour réclame de s’éprouver, or, Celui qui est là, c’est Celui qui est pur don, un don qui ne peut pas se dire. Il est un silence substantiel, une présence totale. On ne peut donc vivre de lui en restant dans ce que nous possédons par nos raisonnements, mais en sortant de nous-même, en étant 'arrachés à nous-mêmes’.

 

Le carême c’est donc nous libérer de nous-même –non d’abord par une purification morale ou culpabilisante- mais en nous faisant voir qui on est vraiment, qui on est pour le Père. C’est ultimement, pour pouvoir dire ‘Père’, et vivre de cette présence secrète de Celui qui ne me quitte jamais, de celui qui n’est que pour moi. 

Fr Grégoire.

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Têtes de carême....

24 Février 2012, 03:24am

Publié par Father Greg

 


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AVANT IL Y AVAIT L’ANCIEN TESTAMENT,

LE CARÊME CULPABILISANT ….

 

 

 

 

MAINTENANT IL Y A LE CARÊME

DES ENFANTS DE DIEU, CEUX QUI QUITTENT LEUR CONFORT 

POUR RETROUVER LEUR PERE ….

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Et vous,

ce sera quoi votre carême ???

 

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«Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes» (II)

23 Février 2012, 04:30am

Publié par Father Greg

Francois_d_Assise_Oiseaux.jpg2. « Les uns aux autres » : le don de la réciprocité.

Cette « garde » des autres contraste avec une mentalité qui, réduisant la vie à sa seule dimension terrestre, ne la considère pas dans une perspective eschatologique et accepte n’importe quel choix moral au nom de la liberté individuelle. Une société comme la société actuelle peut devenir sourde aux souffrances physiques comme aux exigences spirituelles et morales de la vie. Il ne doit pas en être ainsi dans la communauté chrétienne! L’apôtre Paul invite à chercher ce qui « favorise la paix et l'édification mutuelle » (Rm 14, 19), en plaisant « à son prochain pour le bien, en vue d'édifier » (Ibid.15, 2), ne recherchant pas son propre intérêt, « mais celui du plus grand nombre, afin qu'ils soient sauvés » (1 Co 10, 33). Cette correction réciproque et cette exhortation, dans un esprit d’humilité et de charité, doivent faire partie de la vie de la communauté chrétienne.

Les disciples du Seigneur, unis au Christ par l’Eucharistie, vivent dans une communion qui les lie les uns aux autres comme membres d’un seul corps. Cela veut dire que l’autre m’est uni de manière particulière, sa vie, son salut, concernent ma vie et mon salut. Nous abordons ici un élément très profond de la communion : notre existence est liée à celle des autres, dans le bien comme dans le mal ; le péché comme les œuvres d’amour ont aussi une dimension sociale. Dans l’Église, corps mystique du Christ, cette réciprocité se vérifie : la communauté ne cesse de faire pénitence et d’invoquer le pardon des péchés de ses enfants, mais elle se réjouit aussi constamment et exulte pour les témoignages de vertu et de charité qui adviennent en son sein. « Que les membres se témoignent une mutuelle sollicitude » (cf.1 Co 12, 25), affirme saint Paul, afin qu’ils soient un même corps. La charité envers les frères, dont l’aumône – une pratique caractéristique du carême avec la prière et le jeûne – est une expression, s’enracine dans cette appartenance commune. En se souciant concrètement des plus pauvres, le chrétien peut exprimer sa participation à l’unique corps qu’est l’Église. Faire attention aux autres dans la réciprocité c’est aussi reconnaître le bien que le Seigneur accomplit en eux et le remercier avec eux des prodiges de grâce que le Dieu bon et tout-puissant continue de réaliser dans ses enfants. Quand un chrétien perçoit dans l’autre l’action du Saint Esprit, il ne peut que s’en réjouir et rendre gloire au Père céleste (cf. Mt 5, 16).

3. « pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes » : marcher ensemble dans la sainteté.

Cette expression de la Lettre aux Hébreux (10, 24), nous pousse à considérer l’appel universel à la sainteté, le cheminement constant dans la vie spirituelle à aspirer aux charismes les plus grands et à une charité toujours plus élevée et plus féconde (cf.1 Co 12, 31-13, 13). L’attention réciproque a pour but de nous encourager mutuellement à un amour effectif toujours plus grand, « comme la lumière de l'aube, dont l'éclat grandit jusqu'au plein jour » (Pr 4, 18), dans l’attente de vivre le jour sans fin en Dieu. Le temps qui nous est accordé durant notre vie est précieux pour découvrir et accomplir les œuvres de bien, dans l’amour de Dieu. De cette manière, l’Église elle-même grandit et se développe pour parvenir à la pleine maturité du Christ (cf. Ep 4, 13). C’est dans cette perspective dynamique de croissance que se situe notre exhortation à nous stimuler réciproquement pour parvenir à la plénitude de l’amour et des œuvres bonnes.

Malheureusement, la tentation de la tiédeur, de l’asphyxie de l’Esprit, du refus d’« exploiter les talents » qui nous sont donnés pour notre bien et celui des autres (cf. Mt 25, 25s) demeure. Nous avons tous reçu des richesses spirituelles ou matérielles utiles à l’accomplissement du plan divin, pour le bien de l’Église et pour notre salut personnel (cf. Lc 12, 21b ; 1 Tm 6, 18). Les maîtres spirituels rappellent que dans la vie de la foi celui qui n’avance pas recule. Chers frères et sœurs, accueillons l’invitation toujours actuelle à tendre au « haut degré de la vie chrétienne » (Jean-Paul II, Lett. ap. Novo millennio ineunte [6 janvier 2001], n.31). En reconnaissant et en proclamant la béatitude et la sainteté de quelques chrétiens exemplaires, la sagesse de l’Église a aussi pour but de susciter le désir d’en imiter les vertus. Saint Paul exhorte : « rivalisez d’estime réciproque » (Rm 12, 10).

Face à un monde qui exige des chrétiens un témoignage renouvelé d’amour et de fidélité au Seigneur, tous sentent l’urgence de tout faire pour rivaliser dans la charité, dans le service et dans les œuvres bonnes (cf. He 6, 10). Ce rappel est particulièrement fort durant le saint temps de préparation à Pâques. Vous souhaitant un saint et fécond Carême, je vous confie à l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et, de grand cœur, j’accorde à tous la Bénédiction apostolique.

Du Vatican, le 3 novembre 2011.

BENEDICTUS PP. XVI

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«Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes»

22 Février 2012, 04:24am

Publié par Father Greg

«Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes» 
(He 10, 24)

Rubens_Pieter_Paul-ZZZ-Roman_Charity.jpgFrères et sœurs,

Le Carême nous offre encore une fois l’opportunité de réfléchir sur ce qui est au cœur de la vie chrétienne : la charité. En effet, c’est un temps favorable pour renouveler, à l’aide de la Parole de Dieu et des Sacrements, notre itinéraire de foi, aussi bien personnel que communautaire. C’est un cheminement marqué par la prière et le partage, par le silence et le jeûne, dans l’attente de vivre la joie pascale.

Cette année, je désire proposer quelques réflexions à la lumière d’un bref texte biblique tiré de la Lettre aux Hébreux : « Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes » (10, 24). Cette phrase fait partie d’une péricope dans laquelle l’écrivain sacré exhorte à faire confiance à Jésus Christ comme Grand prêtre qui nous a obtenu le pardon et l’accès à Dieu. Le fruit de notre accueil du Christ est une vie selon les trois vertus théologales : il s’agit de nous approcher du Seigneur « avec un cœur sincère et dans la plénitude de la foi » (v. 22), de garder indéfectible « la confession de l’espérance » (v. 23) en faisant constamment attention à exercer avec nos frères « la charité et les œuvres bonnes » (v. 24). Pour étayer cette conduite évangélique – est-il également affirmé -, il est important de participer aux rencontres liturgiques et de prière de la communauté, en tenant compte du but eschatologique : la pleine communion en Dieu (v. 25). Je m’arrête sur le verset 24 qui, en quelques mots, offre un enseignement précieux et toujours actuel sur trois aspects de la vie chrétienne: l’attention à l’autre, la réciprocité et la sainteté personnelle.

1. « Faisons attention » : la responsabilité envers le frère.

Le premier élément est l’invitation à « faire attention » : le verbe grec utilisé est katanoein, qui signifie bien observer, être attentifs, regarder en étant conscient, se rendre compte d’une réalité. Nous le trouvons dans l’Évangile, lorsque Jésus invite les disciples à « observer » les oiseaux du ciel qui, bien qu’ils ne s’inquiètent pas, sont l’objet de l’empressement et de l’attention de la Providence divine (cf. Lc 12, 24), et à « se rendre compte » de la poutre qui se trouve dans leur œil avant de regarder la paille dans l’œil de leur frère (cf. Lc 6, 41). Nous trouvons aussi cet élément dans un autre passage de la même Lettre aux Hébreux, comme invitation à « prêter attention à Jésus » (3, 1), l’apôtre et le grand prêtre de notre foi. Ensuite, le verbe qui ouvre notre exhortation invite à fixer le regard sur l’autre, tout d’abord sur Jésus, et à être attentifs les uns envers les autres, à ne pas se montrer étrangers, indifférents au destin des frères. Souvent, au contraire, l’attitude inverse prédomine : l’indifférence, le désintérêt qui naissent de l’égoïsme dissimulé derrière une apparence de respect pour la « sphère privée ». Aujourd’hui aussi, la voix du Seigneur résonne avec force, appelant chacun de nous à prendre soin de l’autre. Aujourd’hui aussi, Dieu nous demande d’être les « gardiens » de nos frères (cf. Gn 4, 9), d’instaurer des relations caractérisées par un empressement réciproque, par une attention au bien de l’autre et à tout son bien. Le grand commandement de l’amour du prochain exige et sollicite d’être conscients d’avoir une responsabilité envers celui qui, comme moi, est une créature et un enfant de Dieu : le fait d’être frères en humanité et, dans bien des cas, aussi dans la foi, doit nous amener à voir dans l’autre un véritable alter ego, aimé infiniment par le Seigneur. Si nous cultivons ce regard de fraternité, la solidarité, la justice ainsi que la miséricorde et la compassion jailliront naturellement de notre cœur. Le Serviteur de Dieu Paul VI affirmait qu’aujourd’hui le monde souffre surtout d’un manque de fraternité : « Le monde est malade. Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou dans leur accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples » (Lett. enc. Populorum progressio [26 mars 1967], n. 66).

L’attention à l’autre comporte que l’on désire pour lui ou pour elle le bien, sous tous ses aspects : physique, moral et spirituel. La culture contemporaine semble avoir perdu le sens du bien et du mal, tandis qu’il est nécessaire de répéter avec force que le bien existe et triomphe, parce que Dieu est « le bon, le bienfaisant » (Ps 119, 68). Le bien est ce qui suscite, protège et promeut la vie, la fraternité et la communion. La responsabilité envers le prochain signifie alors vouloir et faire le bien de l’autre, désirant qu’il s’ouvre lui aussi à la logique du bien ; s’intéresser au frère veut dire ouvrir les yeux sur ses nécessités. L’Écriture Sainte met en garde contre le danger d’avoir le cœur endurci par une sorte d’« anesthésie spirituelle » qui rend aveugles aux souffrances des autres. L’évangéliste Luc rapporte deux paraboles de Jésus dans lesquelles sont indiqués deux exemples de cette situation qui peut se créer dans le cœur de l’homme. Dans celle du bon Samaritain, le prêtre et le lévite « passent outre », avec indifférence, devant l’homme dépouillé et roué de coups par les brigands (cf. Lc 10, 30-32), et dans la parabole du mauvais riche, cet homme repu de biens ne s’aperçoit pas de la condition du pauvre Lazare qui meurt de faim devant sa porte (cf. Lc 16, 19). Dans les deux cas, nous avons à faire au contraire du « prêter attention », du regarder avec amour et compassion. Qu’est-ce qui empêche ce regard humain et affectueux envers le frère ? Ce sont souvent la richesse matérielle et la satiété, mais c’est aussi le fait de faire passer avant tout nos intérêts et nos préoccupations personnels. Jamais, nous ne devons-nous montrer incapables de « faire preuve de miséricorde » à l’égard de celui qui souffre ; jamais notre cœur ne doit être pris par nos propres intérêts et par nos problèmes au point d’être sourds au cri du pauvre. À l’inverse, c’est l’humilité de cœur et l’expérience personnelle de la souffrance qui peuvent se révéler source d’un éveil intérieur à la compassion et à l’empathie : « Le juste connaît la cause des faibles, le méchant n’a pas l’intelligence de la connaître » (Pr 29, 7). Nous comprenons ainsi la béatitude de « ceux qui sont affligés » (Mt 5, 4), c’est-à-dire de ceux qui sont en mesure de sortir d’eux-mêmes pour se laisser apitoyer par la souffrance des autres. Rencontrer l’autre et ouvrir son cœur à ce dont il a besoin sont une occasion de salut et de béatitude.

« Prêter attention » au frère comporte aussi la sollicitude pour son bien spirituel. Je désire rappeler ici un aspect de la vie chrétienne qui me semble être tombé en désuétude : la correction fraternelle en vue du salut éternel. En général, aujourd’hui, on est très sensible au thème des soins et de la charité à prodiguer pour le bien physique et matériel des autres, mais on ne parle pour ainsi dire pas de notre responsabilité spirituelle envers les frères. Il n’en est pas ainsi dans l’Église des premiers temps, ni dans les communautés vraiment mûres dans leur foi, où on se soucie non seulement de la santé corporelle du frère, mais aussi de celle de son âme en vue de son destin ultime. Dans l’Écriture Sainte, nous lisons : « Reprends le sage, il t'aimera. Donne au sage : il deviendra plus sage encore ; instruis le juste, il accroîtra son acquis » (Pr 9, 8s). Le Christ lui-même nous commande de reprendre le frère qui commet un péché (cf. Mt 18, 15). Le verbe utilisé pour définir la correction fraternelle – elenchein – est le même que celui qui indique la mission prophétique de la dénonciation propre aux chrétiens envers une génération qui s’adonne au mal (cf. Ep 5, 11). La tradition de l’Église a compté parmi les œuvres de miséricorde spirituelle celle d’« admonester les pécheurs ». Il est important de récupérer cette dimension de la charité chrétienne. Il ne faut pas se taire face au mal. Je pense ici à l’attitude de ces chrétiens qui, par respect humain ou par simple commodité, s’adaptent à la mentalité commune au lieu de mettre en garde leurs frères contre des manières de penser et d’agir qui sont contraires à la vérité, et ne suivent pas le chemin du bien. Toutefois le reproche chrétien n’est jamais fait dans un esprit de condamnation ou de récrimination. Il est toujours animé par l’amour et par la miséricorde et il naît de la véritable sollicitude pour le bien du frère. L’apôtre Paul affirme : « Dans le cas où quelqu’un serait pris en faute, vous les spirituels, rétablissez-le en esprit de douceur, te surveillant toi-même, car tu pourrais bien, toi aussi être tenté » (Ga 6, 1). Dans notre monde imprégné d’individualisme, il est nécessaire de redécouvrir l’importance de la correction fraternelle, pour marcher ensemble vers la sainteté. Même « le juste tombe sept fois » (Pr 24, 16) dit l’Écriture, et nous sommes tous faibles et imparfaits (cf.1 Jn 1, 8). Il est donc très utile d’aider et de se laisser aider à jeter un regard vrai sur soi-même pour améliorer sa propre vie et marcher avec plus de rectitude sur la voie du Seigneur. Nous avons toujours besoin d’un regard qui aime et corrige, qui connaît et reconnaît, qui discerne et pardonne (cf. Lc 22, 61), comme Dieu l’a fait et le fait avec chacun de nous.

 

Benoit XVI.

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De l’inégalité des civilisations...

21 Février 2012, 03:39am

Publié par Father Greg

 

Une comédie politique en un acte

 

299580 215777691818049 100001574588591 570168 365561876 nPécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonies à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor. Ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l’hôtel de la croix d’or. Comme il faisait une chaleur étouffante, ils s’installèrent à une table du fond, sous les galeries de bois latérales du premier étage, et commandèrent à boire. Bouvard, qui avait des goûts simples, demanda au garçon un gros vin du Languedoc, l’un de ces picrates ordinaires que l’on vend dans des flacons épais ornés de petites étoiles, et qui réjouissent le cœur de ceux qui ont l’estomac assez solide. Pécuchet, en revanche, voulant faire honneur à leurs retrouvailles, exigea ce que le comte de Faverges appelait jadis « une bouteille de derrière les fagots ». Il était prêt à ne pas regarder à la dépense. Le garçon ne se le fit pas dire, et lui ramena un Château Pétrus mis en bouteille sous l’Empire, dont il remplit son verre jusqu’au bord. Alors que Bouvard buvait en grimaçant comme un apache, Pécuchet savourait son nectar à petites gorgées gourmandes, avant de déclarer à son ami :

- Décidément, je ne vous comprendrais jamais. Pourquoi avoir, en ce jour béni, repris comme à l’habitude votre piquette ordinaire ?

- Mais enfin, mon cher, c’est parce qu’elle vaut bien la vôtre.

- Que voulez-vous dire par là ?

- Je veux dire, que mon vin est aussi bon que celui que vous buvez, et que vous n’avez pas le droit de dire le contraire.

- Vous voulez rire ? Je n’aurais pas le droit de dire que le mien est meilleur ?

- Non, pas le droit, car tous les vins se valent, puisqu’ils ont été faits par des hommes, lesquels, proclame l’article premier de la Déclaration des droits de notre grande Révolution, sont nés libres et égaux. Affirmer que les vins ne se valent pas suppose donc que ne se valent pas non plus ceux qui les ont fabriqués : c’est, en somme, renier les principes les plus incontestables et les plus sacrés, et affirmer que les hommes, comme les vins, sont inégaux entre eux. En déclarant un vin supérieur à un autre, vous insultez les droits de l’homme, vous pactisez avec la réaction, le Syllabus, l’obscurantisme. « Vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration » .

- Pourtant, rétorqua Pécuchet, tout penaud, et qui commençait à craindre que son ami cessât de le prendre pour un vrai républicain, vous ne contesterez pas que son goût est plus agréable, plus subtil, plus délicat, que sais-je ?

- Bah, qu’est-ce donc que le goût ? Je vous dis que je préfère le mien, tout en sachant qu’il vaut le vôtre, ni plus, ni moins.

- Tout de même, vous ne me refuserez pas que mon Pétrus est plus pur ?

- Mais enfin, mon cher, « le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? »

- Je ne comprends rien à ce que vous dites, rétorqua Pécuchet, interloqué, et qui, pour se donner du cœur avala d’un trait ce qui restait dans son verre.

- Moi non plus, lui avoua Bouvard. Cela m’est venu comme ça. Mais ça ne change rien au problème. Dire qu’un vin est meilleur qu’un autre,
« C’est un jeu dangereux », qui consiste à flatter « une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque ».

- Mais quelle époque ?

- Allons, cessez de m’interrompre sans arrêt avec ces questions oiseuses. Ce que vous dites, très cher, « Ce n’est pas un dérapage. C’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade ». Comparer les vins, c’est pour moi « un recul historique ».

- Mais alors, s’enquit Pécuchet, honteux comme jamais, comment faire pour être un bon républicain ?

Bouvard se redressa, planta ses pouces dans les poches de son gilet de nankin, et son regard bleuâtre dans celui de son ami. «  Je ne vois que deux choses. Reconnaître que vous aviez tort, et accepter que nous échangions nos bouteilles. »

 

    Bouvard et Pécuchet par la troupe uppercut, Publié le 08 février 2012

http://www.causeur.fr 

 

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Le rousseauisme primitif de l’idéologie antiraciste...

20 Février 2012, 03:52am

Publié par Father Greg


boat_people-2-cc196.jpgLe postulat fondamental de l’antiracisme idéologique est que toutes les attitudes négatives – violence, incivilités, machisme violent, insubordina­tion scolaire – que l’on peut constater chez certains individus d’origine extra-européenne, notamment africaine ou maghrébine, même quand ils sont natu­ralisés français, sont explicables par la sociologie victimaire ambiante et réductibles à elle. Elles ne relèvent jamais de la négativité, de la haine ou du res­sentiment. Autrement dit, si vous êtes victime d’une agression symbolique ou physique venant de ce que les sociologues appellent les « jeunes en difficulté » – comme si vous, chômeur, précaire, étudiant fau­ché ou simple citoyen, n’étiez pas en difficulté –, votre agresseur est, lui aussi, par principe, une vic­time, ce qui explique qu’il vous agresse aujourd’hui.

 

L’idéologie antiraciste est un rousseauisme primitif qui conçoit un monde où les innocents ne deviennent coupables que par accident, ce dernier étant toujours d’ordre social. Les vrais coupables sont bien sûr ceux qui sont responsables, très loin en amont, des causes de cette violence : les urbanistes qui ont construit des cités ghettos de banlieue, les militaires colonia­listes qui, il y a maintenant plus de cinquante ans, torturaient en Algérie, sans oublier les industriels qui exploitaient la main-d’œuvre immigrée dans les années 1960. Ce sont eux les vrais coupables de votre agression présente.

 

Un sociologue, qui plus est de gauche, Hugues Lagrange, a fait voler en éclats ce tissu d’a priori dans un livre à la fois courageux et pertinent, mais aussi discutable par certains aspects, Le Déni des cultures. Pour lui, il n’est pas question de nier les dimensions économiques et sociales de l’incivilité scolaire ou de la délinquance des jeunes d’origine immigrée, mais pas question non plus de nier le caractère spécifique de cette violence : « Ce n’est pas seulement parce qu’ils ont souvent des parents ouvriers, chômeurs ou inac­tifs que des adolescents issus des migrations africaines sont plus souvent impliqués dans des délits ou réus­sissent moins bien à l’école. […] Il s’avère que dans les familles de statut comparable, les jeunes venus d’Afrique du Nord, d’Afrique noire et des DOM sont plus souvent impliqués dans la délinquance et ont une scolarité beaucoup moins bonne que les jeunes d’ori­gine asiatique. Pourquoi une amplification des dérives d’un côté et des réussites scolaires et socio-écono­miques de l’autre ? »

 

Hugues Lagrange s’interroge sur le rôle que tient le désir dans le processus d’intégration. Sans minimiser les injustices dont ont pu être vic­times les populations immigrées, il met ainsi au jour le fait que le modèle assimilationniste républicain est parfois récusé en tant que tel. « Les villes européennes sont les lieux d’un affrontement moral », écrit-il. « Les étrangers qui venaient autrefois s’appliquaient à nous ressembler, ils semblent se poser aujourd’hui dans leur altérité. À notre grande surprise, les migrants ne nous voient pas comme la pointe avancée de la mode et de la morale, mais plutôt, au regard de leurs tradi­tions, comme une enclave étrange et déviante. Ceux qui viennent d’au-delà des mers ne sont pas nés sous le signe de notre universalisme. »

 

Extraits de Pour en finir avec l'idéologie antiraciste, Bourin Editeur (19 janvier 2012)

http://www.atlantico.fr/

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“Dieu a-t-il de l’ordre, oui ou non ?

19 Février 2012, 04:47am

Publié par Father Greg

 

 

 

 

The_Devil_s_Bridge_Saint_Gothard.jpgVoilà, je pense, une sacrée question, c’est le cas de le dire, et crânement posée on en conviendra.

 

Je connais des bourgeois réellement forts [...], sincèrement épris de vérité, qui déplorent de bonnes foi et avec grande tristesse le désordre effrayant de l’œuvre de Dieu. Ils voient, pour s’en affliger profondément, que rien n’est à sa place, ni les choses ni les hommes, à commencer par eux-mêmes et qu’il est infiniment regrettable que le Créateur ait négligé de les consulter. [...]

 

La Création laisse beaucoup à désirer. Elle est, disons-le, ratée et même sabotée. Dieu n’a pas fait ce qu’on attend de lui et c’est fort injustement qu’il exige un salaire d’adoration. [...] sans insister sur ces guerres calamiteuses dont il est impossible de prévoir l’issue et qui peuvent déterminer soudainement des désastres financiers ; sans rien dire non plus de certaines famines inopinées qu’on a pas eu le flair d’organiser à l’avance et qui surprennent si péniblement parfois les capitalistes engagés dans d’autres affaires  d’un rendement inférieur ; oui, même en faisant table rase de tout cela, que penser des aberrations despotiques de la prétendue morale chrétienne ?

 

 

[...] “Au surplus et pour couper court” dira le philosophe bourgeois, “n’est-il pas écrit dans les livres soi-disant sacrés qu’on dit inspirés de l’Esprit Saint, que le Fils de Dieu venu pour sauver le monde a choisi la folie et a enseigné la folie ?” Il ne manquera pas d’ajouter que cet aveu est concluant et que le désordre divin est manifeste et que la question posée tout à l’heure est parfaitement oiseuse”.

 

Léon Bloy, Exégèse des Lieux Communs, 1913

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Le génie féminin

18 Février 2012, 04:46am

Publié par Father Greg

Fra-Angelico-Perugia-Triptych-Virgin-from-the-Annunciation.JPGDans Mulieris dignitatem, Jean-Paul II a voulu approfondir les vérités anthropologiques fondamentales de l'homme et de la femme, l'égale dignité et l'unité des deux, la diversité enracinée et profonde entre l'homme et la femme et leur vocation à la réciprocité et à la complémentarité, à la collaboration et à la communion (cf. n. 6). Cette unité-dualité de l'homme et de la femme se base sur le fondement de la dignité de toute personne, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu qui « les créa homme et femme » (cf. Gn 1, 27), évitant aussi bien une uniformité indistincte et une égalité aplatie et appauvrie qu'une différence abyssale et conflictuelle (cf. Jean-Paul II, Lettre aux femmes, 8). 


En ouvrant les travaux de la Ve Conférence générale de l'épiscopat latino-américain et des Caraïbes, en mai dernier au Brésil, j'ai eu l'occasion de rappeler combien persiste encore une mentalité machiste, qui ignore la nouveauté du christianisme qui reconnaît et proclame l'égale dignité et responsabilité de la femme par rapport à l'homme. Il y a des lieux et des cultures où la femme est discriminée et sous-évaluée pour le seul fait d'être femme, où l'on a même recours à des arguments religieux et à des pressions familiales, sociales et culturelles pour soutenir la disparité des sexes, où sont perpétrés des actes de violence à l'égard de la femme, faisant d'elle un objet de mauvais traitements et d'exploitation dans la publicité et dans l'industrie de la consommation et du divertissement. Face à des phénomènes aussi graves et persistants, l'engagement des chrétiens apparaît encore plus urgent, afin qu'ils deviennent partout les promoteurs d'une culture qui reconnaisse à la femme, dans le droit et dans la réalité des faits, la dignité qui lui revient.



Dieu confie à la femme et à l'homme, selon leurs spécificités, une vocation et une mission particulière dans l'Eglise et dans le monde. Je pense ici à la famille, communauté d'amour ouverte à la vie, cellule fondamentale de la société. Dans la famille, la femme et l'homme, grâce au don de la maternité et de la paternité, exercent ensemble un rôle irremplaçable à l'égard de la vie. Dès le moment de leur conception, les enfants ont le droit de pouvoir compter sur le père et la mère qui prennent soin d'eux et les accompagnent dans leur croissance. L'Etat, quant à lui, doit soutenir, par des politiques sociales appropriées, tout ce qui promeut la stabilité et l'unité du mariage, la dignité et la responsabilité des conjoints, leur droit et leur devoir irremplaçable d'éducateurs de leurs enfants. Par ailleurs, il est nécessaire que la femme ait également la possibilité de collaborer à la construction de la société, en valorisant son « génie féminin » caractéristique.


                                           BENOÎT XVI, 12.02.2008. 

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La souffrance amoureuse

17 Février 2012, 04:34am

Publié par Father Greg

  Vander-Weyden.jpg          On ne dira jamais assez les dégâts qu’a provoqué l’invasion du vocabulaire psychanalytique dans le langage courant. Freud voulait donner à l’humanité une notion plus claire d’elle-même ; ce sont désormais les clichés freudiens qui obscurcissent notre connaissance de l’homme. Ainsi le mot masochisme, appliqué à la souffrance amoureuse. Si ta passion fait de toi la proie consentante de l’insomnie, si, malgré toutes tes précautions, malgré le charme que tu déploies, les commentaires dont tu l’inondes et les confidents dont tu t’entoures, l’Autre te dépasse et que tu acceptes cette humiliation de ton entendement, c’est, dira la nouvelle sagesse des nations, que tu y trouves ton compte. La douleur apparente cache une secrète délectation. La plainte est ton euphorie, et la privation la forme que prend pour toi la plénitude. Tu te satisfais, en douce, et peut-être à ton insu, de ce qui semble te faire du mal. C’est dans l’affliction que tu réalises ton désir. Le terme de masochisme qui reconnait la place centrale de la souffrance dans la passion, la convertit en volupté. Ce qui fait de l’amour un besoin parmi d’autres, et du désarroi une modalité paradoxale (certains diraient pathologiques) de son assouvissement.


            Mais la souffrance de l’amour n’est pas une manière sournoise d’être heureux. Et y acquiescer ne veut pas dire s’y complaire, mais soustraire la vie amoureuse au modèle de la satisfaction. Si, tout en aspirant à la tranquillité, l’amant valorise la souffrance, ce n’est pas en raison des jouissances subreptices qu’il en tire, c’est parce que son désir n’est pas une faim qui puisse être rassasiée, mais une approche dont l’objet se dérobe toujours. Il sait, malgré ses plaintes, que la proximité de l’Autre est meilleure que l’union pleine et totale avec lui. Meilleure ne signifie pas ici plus agréable. L’amoureux n’est ni comblé, ni pour autant insatisfait : la passion hasarde son désir hors de la sphère du besoin, c’est-à-dire de l’alternance entre frustration et contentement. Même disponible, même à portée de caresse, le visage aimé manque, et ce manque est la merveille de l’altérité.


            Présent, l’Autre reste toujours prochain (toujours à venir, tel un rendez-vous sans cesse ajourné) : c’est cela qui plonge l’amant dans l’inquiétude. Par l’accueil des souffrances « qui entrent dans son âme comme des hordes d’envahisseurs », celui-ci reconnaît simplement que le non-repos est la vérité de la relation sentimentale. Sans doute a-t-il la nostalgie de l’idylle, d’un temps et d’une patrie commune avec l’Autre, d’une union qui conjure la violente dissymétrie entre lui et le visage aimé. Mais ce qu’on appelle paresseusement son masochisme est le refus de laisser à l’idylle le dernier mot de l’amour. Et c’est peut-être là, dans cet entêtement, que réside la plus profonde sagesse de l’égarement amoureux.


            Notre vision du monde idéal, en effet, est toujours idyllique. Par delà l’infinie variété de leurs recettes, toutes les utopies sociales poursuivent le même rêve obstiné : réaliser dans la vie collective une communion aussi parfaite que la symbiose conjugale. A l’homme nouveau, quelle qu’en soit la substance, mandat est toujours donné de briser l’isolement des individus et de mettre fin, dans l’effusion des cœurs ou le combat fraternel, à la solitude et à la séparation. Au lieu, comme dans le couple, que deux êtres incomplets s’associent pour former une entité harmonieuse, c’est toute une société qui s’exalte et se fond dans un même ensemble.


            Aux dernières en date de ces grandes utopies, on fait aujourd’hui le reproche d’être mensongères et de travestir en radieuses visions d’unité une réalité horrible. Mais ce que nous apprend l’expérience passionnelle, c’est à contester la beauté même de cet idéal, c’est à retirer sa validité, son prestige à l’archétype de la fusion. Pour qu’il y ait fusion, en effet, pour que chacun soit présent à tous, il faut que chaque visage soit présent à lui-même, c’est- à-dire que l’insaisissable prochain cède partout la place à cet être sans mystère : le camarade. C’est ainsi que la transparence communautaire met fin au décalage maudit du visage et de sa manifestation, dont se nourrit la souffrance. Le « masochiste » amoureux ne se résigne pas à cette félicité : ce faisant, il ôte au modèle fusionnel la caution de l’amour, et telle est sa sagesse, dénonce implicitement dans l’idylle l’éternel sourire et l’invivable douceur d’un monde sans autrui.

 

                                                     Alain Finlkielkraut, La Sagesse de l’amour.

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Entre innocence et culpabilité

16 Février 2012, 04:27am

Publié par Father Greg

 

 

DAVID_Jacques_Louis_The_Intervention_of_the_Sabine_Women.jpg  (…)Du reste,  nous ne pouvons affirmer l’innocence de personne, tandis que nous pouvons affirmer à coup sûr la culpabilité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi et mon espérance.  Croyez-moi, les religions se trompent dès l’instant qu’elles font de la morale et qu’elles fulminent des commandements. Dieu n’est pas nécessaire pour créer la culpabilité,  ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du Jugement dernier. Permettez- moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule des crachats qu’un peuple imagina récemment pour prouver qu’il était le plus grand de la terre ? Une boîte maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille de ciment s’arrête à hauteur de menton. On ne voit donc que son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne peut s’essuyer, bien qu’il lui soit permis, il est vrai, de fermer les yeux. Eh bien, ça, mon cher, c’est une invention d’hommes. Ils n’ont pas eu besoin de Dieu pour ce petit chef d’œuvre.

 

Alors ? Alors, la seule utilité de Dieu serait de garantir l’innocence et je verrais plutôt la religion comme une grande entreprise de blanchissage, ce qu’elle a été d’ailleurs, mais brièvement, pendant trois ans tout juste, et elle ne s’appelait pas religion. Depuis, le savon manque, nous avons le nez sale et nous mouchons mutuellement. Tous cancres, tous punis, crachons-nous dessus, et hop !  Au mal confort !  C’est à qui crachera le premier, voilà tout ; Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours.

 

                                               Albert Camus  « La Chute »

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« Dans le cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour...ainsi, je serai tout….ainsi mon rêve sera réalisé ! »

15 Février 2012, 04:16am

Publié par Father Greg

 

 

ste_th10.jpgQuand Thérèse dit qu’elle « sera tout », ce n’est pas le tout de la philosophie hégélienne ; il s’agit au contraire du réalisme de l’amour, l’amour de charité qui « est tout » puisque, étant ce qui ordonne notre volonté vers sa fin ultime et,  par notre volonté, les actes de toutes nos vertus, il peut et il doit être présent partout. Quand les théologiens disent que la charité est la « la forme de toutes les vertus, » c’est cela qu’ils veulent exprimer, dans leur langage de théologiens que souvent nous comprenons mal. Thérèse prend un langage très simple : l’amour est présent à tout et c’est par là que Jésus prend possession de toute notre vie, de tout nous-mêmes. L’amour est victorieux de tout. Quand la lutte est très forte, quand la souffrance et la tristesse sont très fortes, il faut que l’amour soit victorieux, parce que le démon se sert de la tristesse et de la souffrance, telles quelles sont présentes dans notre psychisme humain ( c'est-à-dire dans notre sensibilité humaine et notre imagination, où elles se transforment en angoisse) ; il voudrait que cette souffrance et cette tristesse arrêtent l’amour, qu’elles soient comme un mur qui nous empêche d’aller plus loin et nous fasse nous replier sur nous-mêmes. En effet, la souffrance et la tristesse risquent toujours de nous replier sur nous-mêmes en arrêtant l’élan de notre cœur. C’est là qu’il faut comprendre que la victoire du Christ, la victoire de l’Esprit Saint, se réalise au plus intime de notre cœur. Même les souffrances les plus aiguës, même les tristesses les plus profondes de l’agonie, tout peut être transformé par l’amour ; c’est bien ce que Thérèse nous montre, elle a pu dire à la fin de sa vie : « la souffrance est devenue mon Ciel ici-bas ».Elle peut donc dire que l’amour est la voie, puisque c’est par l’amour- l’amour qui nous vient de Dieu, l’amour du cœur du Christ- que tout se transforme et prend un sens divin ; L’amour humain ne peut pas être victorieux de cela ; c’est toute la différence entre l’amour divin et l’amour humain. L’amour humain a un mode intentionnel ; il peut lutter contre la tristesse et la souffrance, et quand c’est un véritable amour d’amitié il est beaucoup plus fort parce qu’on est deux à lutter, mais il reste que l’amour humain n’est pas substantiel. Tandis que l’amour divin, étant substantiel, peut être victorieux de tout ; c’est cela que Thérèse a saisi avec une extrême vacuité.

 

Thérèse a trouvé le secret de « s’approprier » la flamme de l’amour divin, elle reconnait qu’elle n’est « qu’une enfant, impuissante et faible », mais c’est sa faiblesse même, nous l’avons vu, qui lui donne l’audace de s’offrir en victime à l’amour de Jésus. Tout est là et c’est dit avec une très grande netteté. C’est un abandon total dans l’amour, et c’est une audace, donc un désir, car il n’y a pas d’audace sans désir (c’est le désir qui rend audacieux). C’est même une audace prodigieuse, celle de l’enfant ; « si vous ne devenez pas comme des tout-petits, vous n’entrerez pas  dans le royaume des  Cieux ».Thérèse veut entrer tout de suite dans le Royaume des Cieux, le Royaume de Dieu, et c’est pour cela qu’elle a cette audace. Elle y entre sans y être encore tout à fait, sans être « au port », mais il y a chez elle cette audace divine de l’espérance propre à l’enfant. Car ce qui caractérise l’enfant, c’est que ses désirs sont toujours plus grands que l’expérience qu’il a déjà faite, qu’il a déjà vécue. Si l’homme adulte a tendance à en rester toujours à sa prudence, c’est que ses audaces sont mesurées par son « vécu » ; quant au vieillard, il juge tout en fonction de son passé, il se réfère toujours au passé. Ce qui fait l’audace du tout-petit, c’est qu’il dépasse ce qu’il a vécu, il est toujours au-delà, et il attend plus-« demain, demain » dit l’enfant. Pour Thérèse, le « demain » c’est la venue du Christ, c’est Jésus qui vient. « Voilà son demain ».  

                                               Père Marie Dominique Philippe « L’acte d’offrande ».

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« Comment se fait-il que cela est ? »

14 Février 2012, 04:12am

Publié par Father Greg

eugene-delacroix-l-orpheline-au-cimetiereC’est d’abord une belle énigme, belle comme une bien-aimée, plus vieille que le monde, vivante comme un voyage, et paisible comme une prière aboutie. Elle relèverait plus d’un étonnement que d’une question qui attendrait une réponse. « Comment se fait-il que cela est ? ». Les étoiles dans le firmament, la beauté non consommable de ce visage, le bruit de l’eau, l’adagio du concerto n°23 de Mozart, il suffit de s’y arrêter un court instant pour que toutes ces choses perdent leur caractère d’évidence et suscitent l’étonnement, ou pour être plus précis, cet heureux mélange de plaisir, de surprise et de crainte. L’étonnement naît du dévoilement passager de la gratuité de l’existence ; autrement dit de sa beauté.

Qui a osé affirmer que la beauté ne peut pas faire de mal ? On se sort jamais indemne d’une telle confrontation. On ne se débarrasse pas si facilement de la beauté entrevue. Combien d’entre nous ne se sont pas remis de l’avoir laissé filer.(…)


La rencontre avec la beauté de l’être ne peut pas trouver de satisfaction triviale et rapide ; Elle écrit une histoire, elle ne cesse de se nourrir et de sonder ce qui reste insondable. Plus l’esprit et la chair se laissent toucher, plus ils s’élargissent, et renouent avec leur vocation perdue : être justement là pour la ressentir. Cette énigme, quand elle a été pressentie au moins une fois rebondit d’être en être. (…) « Comment se fait-il que  non seulement cela est mais que je sois là à regarder ? » Mais le tourment rôde, menace la promesse d’une rencontre paisible et féconde. Car le toucher de l’être est si profond qu’on ne peut pas prévoir ce qu’il déclenche. Il faut être bien enraciné dans son être pour recevoir tant de beauté et de gratuité sans déclencher une guerre atomique intime .Nous devinons que nous sommes crées pour ce grand raccordement. De l’être à l’être et ceci jusqu’à la source…d’étonnements en étonnements qui me transforment petit à petit en porteur d’énigme dont le dévoilement ne m’est pas encore révélé.


Qu’est ce qui me permet de tenir la longueur, sinon de maintenir, au fond de soi, une question en attente, une seule question ? A savoir que tout n’a pas encore été dit. Soit j’étouffe cette question et je meurs avec, soit je la garde en dépôt et je la laisse inspirer ma vie.

 

                                               Jean François Noel  « l’écharde dans la chair »

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L’analyse philosophique et la croissance humaine

13 Février 2012, 04:06am

Publié par Father Greg

3332237133 7a7238c721     L’analyse philosophique est commandée par l’interrogation du pourquoi. C’est cette interrogation qui commande le discernement entre ce qui est premier et ce qui est relatif. La philosophie n’est donc pas une simple description phénoménologique de la réalité vécue. Elle analyse la réalité existante, au-delà du vécu, grâce à l’interrogation, pour découvrir ce qu’elle est dans ce qu’elle a de premier, son principe, sa cause propre. Puis, à la lumière de la découverte des principes et des causes propres, elle revient à la réalité expérimentée pour saisir comment ces principes se réalisent et comment la réalité se développe et s’exerce. Il ne s’agit pas alors d’une description, mais d’une connaissance philosophique, ordonnée, de la réalité existante, à la lumière des principes et des causes propres découverts par indiction. Par exemple, ayant l’expérience de la connaissance ou de l’amour, nous ne pouvons-nous contenter de décrire ce que nous vivons. Mais le philosophe s’interroge : qu’est-ce que connaître ? Qu’est-ce qu’aimer ? Il s’agit alors de découvrir ce qui détermine la connaissance ou l’amour : ce que nous connaissons, qui nous aimons. Aimer, c’est être attiré par une personne, par un bien réel qui est cause de notre amour. Et c’est dans l’exercice qu’une complexité extraordinaire apparaît. Si, du point de vue pratique, le « comment » est essentiel, du point de vue de la connaissance philosophique, nous ne pouvons le comprendre qu’en ayant d’abord saisi ce qu’est la réalité dont il s’agit. Comprendre la manière d’être, le conditionnement, l’exercice d’une activité humaine, suppose d’avoir découvert ce qu’est cette réalité, ce qui la finalise. Comment l’homme vit-il ? Autrement que l’animal, parce que l’homme n’est pas un animal.


            Socrate déjà le remarquait : comment prétendre gouverner les autres, si nous ne savons pas d’abord qui est l’homme ? Nous ignorons ce qui est bon pour l’homme si nous ne savons pas qui il est. On ne peut prétendre dicter aux hommes leur façon de vivre en leur imposant des lois arbitraires. La loi est au service des hommes, pour les aider à atteindre plus aisément leur fin, leur bonheur, ce qui exige de se demander ce qu’est l’homme. Le philosophe cherche donc à connaître ce qu’est l’homme et pourquoi il vit : sa finalité profonde, ce en vue de quoi il est, ce en vue de quoi il vit. Puis, dans cette manière, il regarde la croissance humaine : comment atteindre cette fin, comment conquérir le bonheur, à travers tel conditionnement et telle lutte ?


            La philosophie ne se contente donc pas de dire ce qu’est l’homme ou quelle est sa finalité. Elle doit faire l’effort d’aller jusqu’au « comment », d’éclairer jusqu’à la complexité de l’exercice concret des opérations humaines. Car la recherche inductive des principes propres est ordonnée à la connaissance de la réalité, de l’homme existant dans ce qu’il a de plus concret. Et c’est la connaissance philosophique qui donnera la lumière la plus pénétrante et la plus réaliste sur cet exercice, et non la phénoménologie ou les sciences dites exactes ou humaines qui ne font que décrire le conditionnement en dehors de la lumière de la détermination et de la finalité. La philosophie seule a l’intelligibilité parfaite de l’exercice et de la croissance car l’intelligibilité du devenir suppose la découverte de la fin. (…) Du point de vue philosophique, il faut donc bien saisir la distinction et l’unité des deux recherches du « qu’est-ce ? » et du « comment ». La quête de la sagesse implique de se demander ce qu’est l’homme et pourquoi il vit ; elle permet alors d’éclairer de la façon la plus profonde l’exercice concret de notre vie humaine, à travers toute sa complexité. Car la sagesse est éminemment spéculative et éminemment pratique.


                                          Marie Dominique Goutierre, L’Homme face à sa mort.

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Le défi de la souffrance

12 Février 2012, 09:56am

Publié par Father Greg


93px-Rouault_Qui_Ne_se_Grime_Pas.jpg« Voici un épisode, très significatif,  qu’E. Frankl racontait souvent à ses auditeurs : un homme rencontre dans la rue son médecin de famille, qui s’informe de son état de santé. Immédiatement le médecin s’aperçoit que son patient est devenu un peu dur d’oreille. « Vous buvez probablement trop ; arrêtez de boire et vous entendrez mieux », lui conseille-t-il. Quelques mois plus tard, les deux hommes se rencontrent à nouveau dans la rue et le médecin, pour demander des nouvelles sur l’état de santé du patient, hausse la voix pour se faire entendre. « Pas la peine de crier, docteur. J’entends très bien ». « Vous avez certainement arrêté de boire, m’est-ce pas? Continuez à vous soigner ». Après quelques temps, ils se rencontrent une troisième fois. Mais encore une fois le médecin doit élever sa voix pour se faire comprendre. « Vous avez probablement recommencé à boire », dit-il au patient. Et celui-ci lui explique: « Ecoutez docteur. Avant je buvais et mon ouïe n’était pas bonne. Après j’ai arrêté de boire et j’entendais mieux. Mais ce que j’entendais n’était pas aussi bon que le whisky ».

Voici comment Frankl commente cet épisode: « N’ayant pas donné de sens à sa vie, dont la réalisation aurait fait de lui un homme heureux, il a voulu atteindre un très haut sentiment de bonheur en éludant toute réalisation de sens, et s’est donc replié sur un élément biochimique. En effet, le sentiment de bonheur, qui n’est normalement jamais  proposé comme la fin des aspirations humaines, mais plutôt comme une manifestation latérale de l'arrivée au but poursuivi, un « effet » secondaire, se laisse aussi rechercher, et cela est rendu possible par l'alcool » (Frankl, 2005, p. 17).

Pour Frankl, être « homme » veut dire être fondamentalement orienté vers quelque chose qui nous transcende, vers quelque chose qui est au-delà et au-dessus de nous, quelque chose qui nous attire fortement. Seuls ceux qui croient en leur « volonté de sens » peuvent bâtir une hiérarchie de valeurs qui soit en mesure de donner au plaisir et à la puissance, à l’affirmation personnelle et à la satisfaction de ses instincts, leur vraie place, qui est celle d’être des produits latéraux, des effets d’une réalisation du sens à donner à son existence.

Aujourd’hui, parler de recherche de sens est un vrai défi, car cela renvoie aussitôt à la capacité radicale de l’homme à découvrir, dans la vie de tous les jours, le sens de chaque situation,  à prendre des décisions qui correspondent à son devoir « être », à découvrir les possibilités que cachent son existence unique.

Si la vie de l’homme est toujours spécifique, puisqu’elle se réfère à un seul individu, concret, individuel, le devoir aussi n’est pas quelque chose de général, de valable pour tous et pour chacun, de permanent dans le temps, mais qui varie d’un homme à l’autre, car il correspond au caractère unique et individuel de chacun. Néanmoins, le devoir varie d’une situation à l’autre, car le caractère unique des situations apporte avec lui un caractère différent, avec des exigences et des conditions qui lui sont propres, absolument uniques. Et donc l’homme doit observer attentivement la situation dans laquelle il se trouve, et qui n’a rien à voir avec des événements déjà vécus par lui ou par d’autres par le passé.

Grâce à la voix de sa conscience, l’homme est capable de percevoir le sens qui se cache derrière une situation, et d’agir en conséquence, de façon responsable. « A une époque où  l’on a l’impression que, pour beaucoup de personnes,  les dix commandements sont en train de perdre de leur valeur, l’homme  doit apprendre à percevoir les dix mille commandements qui découlent des dix mille situations uniques dont la vie est jalonnée » (Frankl, 1992, pp. 29-30). Cela veut dire se sentir continuellement interpellés par la réalité des situations dans lesquelles on se trouve et qui demandent une réponse. Voilà pourquoi John F. Kennedy, le 20 janvier 1961, dans son discours d’investiture à la présidence des Etats-Unis d’Amérique, avait dit à ses compatriotes: « Ne vous demandez pas ce que votre pays pourra faire pour vous, mais ce que vous pourrez faire pour votre pays » (cit. dans Dallek, 2004, p. 366). Phrase sur laquelle Frankl a comme rebondi en demandant à son auditoire américain: « Après la statue de la liberté sur la côte est, il faudrait construire une statue de la responsabilité sur la côte ouest » (Frankl, 2010, p. 63).

En cette époque scientifique, le progrès humain est calculé en données faciles à mesurer, introduites dans l’ordinateur, et analysées. Pourtant, les réponses de l’ordinateur n’indiquent que la manière dont se comporte généralement l’homme et par groupes d’échantillons, mais jamais comment il devrait se comporter dans des situations précises. « Notre vie n’est pas réglée à chaque carrefour par un feu rouge qui dit de s’arrêter ou un feu vert qui dit d’avancer. Nous vivons à une époque où le feu clignote toujours à l’orange, et laisse à l’individu le poids de la décision » (Fabry, 1970, p. 80). En dernière analyse, vivre signifie avoir la responsabilité de « répondre » exactement aux problèmes vitaux, d’accomplir ce que la vie impose, réserve à chaque individu, de faire face aux exigences de l’heure.

Les tâches que l’homme est appelé à réaliser vont dans trois directions : le travail, l’amour et la souffrance. Si, dans le travail, l’homme se manifeste en donnant à la réalité son empreinte personnelle, si dans l’amour celui-ci peut vivre les expériences plus fortes et les plus intimes, dans la souffrance, c’est sa grandeur qui se manifeste, car ce n’est qu’en elle qu’il se trouve tragiquement face à lui-même, face à sa capacité non seulement de travailler et de profiter, mais  aussi de souffrir.

L’homme a droit à la vie, au travail, à la joie, à la paix ; mais il a aussi un droit fondamental que personne ne peut lui enlever, à aucun prix: le droit de souffrir, d’inonder de sens une vie même apparemment détruite, économiquement infructueuse. La souffrance «  n’est pas qu’une possibilité parmi d’autres, elle est une possibilité qui permet de mettre en œuvre la valeur suprême, l’occasion de donner un sens total, profond, à sa vie » (Frankl, 2001, p. 190).

Celle-ci renvoie à l’attitude que l’homme prend face à un destin de douleur, face aux forces adverses, face aux situations irréparables. Voilà pourquoi l’empereur autrichien François Joseph II a voulu, en 1784, que l’on mette à l’entrée de la Polyclinique de Vienne l’inscription latine: Saluti et solatio aegrorum. Qui a en charge la santé physique et psychique d’un autre est aussi appelé à l’aider à supporter, avec acceptation et compréhension, les inévitables souffrances que la vie lui réserve, et à  acquérir de nouveau non seulement la capacité de travailler et de profiter, mais aussi celle de souffrir.

Par Eugenio Fizzotti, sdb, Traduction d'Isabelle Cousturié

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les maladies sont un signe du Mal dans le monde et dans l'homme

11 Février 2012, 01:19am

Publié par Father Greg


enfant.jpgDans l'Evangile Jésus guéris des malades: la belle-mère de Simon Pierre, qui était au lit avec une fièvre et Lui, lui prenant la main, la guérit et la fait lever; et puis tous les malades à Capharnaüm, éprouvés dans leur corps, leur âme et leur esprit, et Lui «guérit beaucoup de gens ... et chassa beaucoup de démons» (Mc 1,34). 

 

Les quatre évangélistes s'accordent à attester que la libération de maladies et d'infirmités de toutes sortes, constitua, avec la prédication, la principale activité de Jésus durant sa vie publique. En fait, les maladies sont un signe du Mal dans le monde et dans l'homme, tandis que les guérisons démontrent que le Royaume de Dieu, Dieu lui-même, est proche. Jésus Christ est venu pour vaincre le mal à sa racine, et les guérisons sont une anticipation de sa victoire, obtenue par sa mort et sa Résurrection.


Un jour, Jésus dit: «Ce ne sont pas ceux qui sont en bonne santé qui ont besoin du médecin mais les malades» (Marc 2,17). En cette circonstance, il faisait allusion aux pécheurs, qu'Il est venu appeler et sauver. 

Il reste vrai, pourtant, que la maladie est une condition typiquement humaine, dans laquelle nous expérimentons fortement que nous ne sommes pas auto-suffisants, mais que nous avons besoin des autres. En ce sens nous pourrions dire, en un paradoxe, que la maladie peut être un temps salutaire où l'on peut expérimenter l'attention des autres et accorder de l'attention aux autres! Cependant, elle est toujours une épreuve, qui peut devenir longue et difficile. Lorsque la guérison ne vient pas et que la souffrance se prolonge, nous pouvons rester comme écrasés, isolés, et alors notre existence se déprime et se déshumanise. 

Comment devons-nous réagir à cette attaque du Mal? Bien sûr, avec des soins appropriés- la médecine dans les dernières décennies a fait des pas de géants, et nous en sommes reconnaissants - mais la Parole de Dieu nous enseigne qu'il y a une attitude décisive et de fond pour lutter contre la maladie, qui est la foi en Dieu, en sa bonté. Jésus le répète toujours aux gens qu'il guérit: Ta foi t'a sauvé (cf. Mc 5,34.36). Jusque devant la mort, la foi peut rendre possible ce qui est humainement impossible. 
Mais la foi en quoi? 

En l'amour de Dieu. Là est la vraie réponse, qui vainc radicalement le mal. Comme Jésus a affronté le Malin avec la puissance de l'amour qui lui venait du Père, de même, nous pouvons affronter et vaincre l'épreuve de la maladie en gardant nos cœurs immergés dans l'amour de Dieu. 

Nous connaissons tous des personnes qui ont enduré de terribles souffrances, parce que Dieu leur a donné une profonde sérénité. Je pense à l'exemple récent de la bienheureuse Chiara Badano (1), fauchée dans la fleur de la jeunesse par un mal sans échappatoire: ceux qui venaient lui rendre visite, recevaient d'elle lumière et confiance! Toutefois, dans la maladie, nous avons tous besoin de chaleur humaine: pour réconforter une personne malade, plus que des mots, ce qui compte, c'est la proximité sereine et sincère.


Chers amis, samedi 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes, c'est la Journée mondiale du Malade. Faisons nous aussi, comme les gens de l'époque de Jésus: présentons Lui spirituellement tous les malades, confiants qu'Il veut et peut les guérir. Et invoquons l'intercession de la Sainte-Vierge, en particulier pour les situations de grande souffrance et d'abandon. Marie, Salut des malades, prie pour nous!

Benoit XVI

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Remarques pratiques sur la prière (4)

10 Février 2012, 04:07am

Publié par Father Greg

 

 

 

photo smileListe des sept points pouvant servir de base à une vie spirituelle :

 

1. L'intuition et le tourment de ce que doit être, ou devrait être, le don total à Dieu. Je dis l'intuition ou le tourment, pour préciser que ce don peut être fait ou pas fait, ou en train de se faire ou en train de se fuir. Ce qui compte, c'est l'acceptation loyale, radicale et intrépide d'une lucidité aussi grande que possible à ce sujet. Reconnaître que c'est la grande affaire de la vie, et que tout le reste est secondaire ou littérature. Accepter d'être tourmentés par cet appel toute notre vie.

 

2. Corollairement, un souci absolu de vérité : ne pas se faire un visage, ne pas se présenter meilleur qu'on n'est, ni essayer de se persuader ou de persuader les autres que ce qui n'est pas fait est fait.

 

3. Corollairement, dans les relations avec le prochain, un effort de loyauté absolue et de miséricorde absolue : il est impossible d'être vrai si l'on ne se sait pas pardonné. Le Confiteor réciproque doit être la grande charte de nos relations et de nos dialogues.

 

4. Le désir d'une formation doctrinale, chacun selon ses capacités, mais avec l'amour de cette dimension contemplative si violemment rejetée ou méprisée par de nombreux chrétiens. Ceci est une note propre de la famille dominicaine.

 

5. Le désir d'apprendre à prier (J'aurais pu aussi bien mettre ce paragraphe en tête : il est en vérité inclassable).

 

 

6. Le désir efficace de communier le plus souvent possible.

 

7. Je n'ose rien dire, pour le moment, de la Sainte-Vierge et de Thérèse de l'Enfant-Jésus, sauf cette donné négative : ne pas s'en désintéresser catégoriquement et systématiquement. Rester ouvert à cette dimension de la vie chrétienne au moins par un acte de foi.

 

 

 

                                             Lettre du Père Molinié à ses amis

                                                          La douceur de n’être rien (Ed. Pierre Téqui)

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Remarques pratiques sur la prière (3)

9 Février 2012, 04:03am

Publié par Father Greg

 

 

Georges-de-la-TourEst-ce à dire que la voie de la prière soit interdite à ceux qui n'ont pas su encore se donner totalement dans l'élan qui anime une vocation religieuse ? Ce serait doublement faux :

 

1. Parce que le domaine de nos intentions profondes est inconscient, et que nul ne peut jamais savoir « s'il est digne d’amour ou de haine » ;

 

2. Parce que la prière est offerte aux pires pécheurs comme une ressource universelle à laquelle tous sont invités. On ne peut pas communier sans intention droite et l’espoir fondé d'être en amitié avec Dieu, mais pour prier il n’est même pas nécessaire d'avoir la foi.

 

Alors ? Alors il faut en revenir au premier des sept points. Nous ne pouvons pas savoir à quelle profondeur se situe notre désir de Dieu, ni dans quelle mesure nous voulons sincèrement tout donner, mais nous pouvons toujours prendre ce don total et profond comme le bien essentiel que nous demandons dans la prière. Faute de savoir si nous avons tout donné, même avec l’impression que c'est loin d’être fait, plus encore peut-être avec l’impression (assez dangereuse) que c'est déjà fait, nous pouvons le demander, et le demander sans cesse... ou demander de le demander sans cesse : demander que la prière nous envahisse comme un raz-de-marée.

 

L'essentiel dans cette affaire est la persévérance, seul fruit visible à peu près infaillible de la profondeur de nos désirs. C'est pourquoi les théologiens notent la persévérance comme une des qualités essentielles de la prière toujours exaucée. Les autres qualités reviennent en somme à demander cet envahissement par la prière perpétuelle.

 

Nous ne pouvons pas savoir ce que vaut le fond de notre cœur, mais nous pouvons savoir assez clairement ce que signifie la persévérance pour nous efforcer de la pratiquer et vérifier que nous le faisons. La persévérance ne consiste pas à ignorer les défaillances ni même les périodes d'infidélité, bien qu'elle ait évidemment tendance à leur résister. La persévérance consiste essentiellement à reprendre inlassablement la route quoi qu'il arrive, après tout orage ou toute période de nonchalance. C'est la patience de l'araignée qui recommence indéfiniment sa toile à chaque fois qu'elle la voit détruite. C'est une ténacité secrète, intime et souple, aux antipodes de l'entêtement, de la raideur ou de l'enthousiasme. C'est une vertu foncièrement humble, et réciproquement l'humilité est foncièrement persévérante, elle ne se décourage jamais. C'est toujours l'orgueil qui se décourage, et lui seul.

 

Mais que faire si l'on se sent orgueilleux? Reconnaître qu'il y a deux hommes en nous, et libérer par la prière l'enfant de Dieu qui est humble. Dès qu'un orgueilleux commence à prier avec droiture, et surtout s'il demande l'humilité, il a déjà cessé d'être orgueilleux. Qu'il persévère dans cet effort, et la partie sera infailliblement gagnée. Mais que justement le retour plus ou moins fréquent de ses accès d'orgueil ne le décourage pas : cette ténacité dans l’espérance sera le plus puissant et le plus efficace de ses actes d'humilité.

 

Ce que je viens de dire de l'orgueil peut se dire à plus forte raison de tous les obstacles moins graves, de toutes les passions et de toutes les trahisons qui nous détournent inlassablement de la prière. Si le retour à la prière est inlassable lui aussi, la victoire lui est promise.

 

Je n'en dirai pas davantage pour cette fois-ci, les bases que je vous offre ici étant à mes yeux le plus important. Avant de savoir comment prier, il importe bien plus de savoir comment « ne jamais se lasser », ne jamais se décourager. Tous les conseils que je pourrai vous donner, et tous ceux que vous offre l'Église, ne vous délivreront pas de l’impression de ne pas savoir prier. Bien au contraire cette impression augmente avec la profondeur même de la prière, et Saint Paul reconnaît le premier que nous ne savons ni comment prier ni même ce qu'il faut demander. Il ne s'agit donc pas de chercher à sortir d'une telle impression, ce qui serait se mettre à la recherche d'un état de satisfaction particulièrement dangereux et proche du pharisaïsme. Il s'agit au contraire de découvrir progressivement ce que Dieu nous demande, avec une telle acuité qu'on ne s’inquiète même plus de savoir si l'on prie bien ou mal, emporté par le désir que la prière envahisse tout : non pas notre prière, mais cette réalité qui vient de Dieu et qui est la prière de Dieu en nous, le gémissement inénarrable de l'Esprit-Saint...

 

                                                             Lettre du Père Molinié à ses amis

                                                             La douceur de n'être rien (Ed. Pierre Téqui)

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Remarques pratiques sur la prière (2)

8 Février 2012, 04:57am

Publié par Father Greg

images-1.jpg3. À l'inverse de l'oraison, qui par définition implique une certaine durée et un effort pour persévérer dans cette durée, l'élan vers Dieu est essentiellement instantané. Il se traduira volontiers par ce que les auteurs spirituels des siècles passés appelaient l'oraison jaculatoire.

 

Ce mouvement intérieur, que je répugne à nommer un exercice mais qui peut impliquer néanmoins qu'on s'exerce à le faire souvent, est au moins aussi important que la pratique de l'oraison. Il offre sur celle-ci l'avantage de ne réclamer aucun loisir, aucune abstraction des travaux de ce monde, et même aucune disposition intérieure favorable au recueillement. Au contraire, ce seront souvent les états de conscience les plus « chahutés », les plus obsessifs, les plus douloureux, qui se traduiront le plus facilement aussi par des appels au secours et des gémissements vers le Sauveur (la Sainte-Vierge, les Anges gardiens... enfin tous ces gens-là).

 

4. Il existe une dernière forme de prière, la plus précieuse et la plus profonde de toutes, vers laquelle toutes les autres doivent tendre à nous acheminer. C'est la prière permanente et plus ou moins consciente de ceux qui sont habités par Dieu avec suffisamment de force pour ne jamais pouvoir échapper totalement à son emprise, même psychologiquement. Cette forme de prière est essentiellement un don de Dieu, mais c'est à force de persévérer dans les trois autres que l'on obtient de la recevoir.

 

Quiconque se met à prier doit être animé par le désir de recevoir un tel don, c'est-à-dire le désir de prier rigoureusement tout le temps et sans se lasser, comme dit l'Évangile. Sur ce point il n'est pas possible de transiger: c'est le caractère tout à fait absolu de notre désir, et lui seul, qui nous autorise et nous oblige à ne jamais nous décourager du médiocre succès de nos efforts, en particulier lorsque nous sommes obsédés par quelque tentation ou emportés par quelque tourbillon plus ou moins durable qui rend le recueillement impossible.

 

Les indications que je vous offre en ce moment concernent donc au moins autant le premier point des sept (tourment du don total à Dieu) que le cinquième (la prière). La véritable raison de nos échecs dans le domaine de la prière, c'est le manque d'absolu dans notre désir de Dieu et dans notre don à Dieu. Ou plutôt c'est la raison pour laquelle nous appelons échec ce qui ne mérite pas d'être appelé ainsi, et voilons notre regard devant le véritable échec de notre vie de prière.

 

Je m'explique. Le combat que constitue notre recherche ou notre fuite de Dieu se situe au plan tout à fait intime et invisible de l'intention qui anime notre cœur. Ceux qui ont vraiment le désir de se donner à Dieu gémissent longtemps de ne pas y parvenir - et de fait ils n'y parviennent pas, mais ils ne gémiraient pas s'ils n'avaient pas le désir profond et lancinant de tout donner, c'est-à-dire l'intention efficace qui décide en fin de compte de toute notre vie, qui fait de nous des fils et des amis de Dieu, non des étrangers et des mercenaires.

 

Ceux qui ont ainsi tout donné parce qu'ils ont soif, et qui ont soif parce qu'ils ont tout donné (au plan de l'intention), ont facilement l'impression désespérante d'échouer dans leur effort de prière et de recueillement, précisément parce qu'au fond d'eux-mêmes ils voudraient que ce recueillement soit perpétuel, absolu, dévorant et définitif comme un engloutissement dans l'Océan : ce qui n'est évidemment pas pour cette terre. Pour eux, cet « échec » n'est même plus un échec, c'est un exil sans nom, une détresse parfois apaisée (mais fugitivement), une soif dévorante et en même temps une espérance irrépressible qui anime leur joie.

 

Au contraire, ceux qui veulent faire « sa place » à la prière, une place honnête, une place sérieuse, une place d'honneur, sans désirer vraiment (consciemment ou inconsciemment) que cette prière envahisse tout, balaie tout et les emporte finalement vers le désir de se dissoudre dans la mort pour être avec le Christ, et qui essaient avec cela de réussir à prier... ne peuvent réussir, ni d'ailleurs échouer, qu'à un niveau tout à fait superficiel beaucoup moins important qu'ils ne le croient. Leur véritable échec est ailleurs, au niveau intime où ils ne comprennent pas ce que veut dire prier selon l'esprit de l'Évangile, qui est rigoureusement totalitaire.

 

                                                                        Lettre du Père Molinié à ses amis

                                                                        La douceur de n'être rien (Ed Pierre Téqui)

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Remarques pratiques sur la prière (1)

7 Février 2012, 04:44am

Publié par Father Greg

 

images (17)On peut distinguer quatre formes de prière :

 

1. Les prières vocales ou liturgiques auxquelles vous pouvez participer en public ou que vous prononcez en privé (par exemple à la messe - il ne faut d'ailleurs pas confondre ces prières avec la notion d'assistance à la messe, laquelle comporte la récitation des prières communes, mais aussi et surtout autre chose dont je ne parle pas pour le moment car ce n'est pas dans mon sujet). Je ne distingue pas ici (J'y insiste) entre prière publique et privée : il suffit que la prière soit vocale et comporte un aspect de  récitation pour appartenir à cette première catégorie.

 

2. L'exercice de la méditation ou de l'oraison. Cet exercice implique essentiellement que pendant un certain temps (je reviendrai sur la durée souhaitable de ce temps) on s'abstienne de toute autre activité que celle du recueillement et de la mise en présence de Dieu. La lecture de l’Evangile ou certains textes spirituels, certaines prières vocales ou ce qu’on appelle la méditation proprement dite peuvent intervenir au cours de ce temps de recueillement, mais à condition d’être utilisées de façon absolument libre  au service de la mise. Autrement dit, il ne faut pas que ce temps dégénère en lecture, récitation ou méditation théologique. Son essence est d'un autre ordre, et les moyens utilisés pour parvenir à la mise en présence de Dieu doivent rester des moyens. Ils ne doivent donc occuper normalement qu'une partie limitée de ce temps dit d'oraison.

 

L'oraison peut très bien se faire pendant la messe ou tout autre office liturgique, dans la mesure où cet office et la participation qu'il requiert favorise subjectivement, en fait, le recueillement de la personne qui désire faire oraison. Il peut arriver au contraire que l'office en question ne favorise pas le recueillement, au contraire : dans ce cas, il faut évidemment sacrifier l'oraison à la participation que l'Église nous demande. Il faut seulement être honnête et ne pas prétendre faire oraison pendant ce temps-là.

 

L'influence favorable ou défavorable d'un office ou d'un exercice public sur le recueillement intérieur dépend essentiellement des dispositions et des appels de chacun. Il n'y a pas de loi universelle dans ce domaine, quoi que certains aient pu prétendre. On peut seulement soupçonner que le recueillement est d'autant plus facile à obtenir que la participation demandée au fidèle, au religieux ou au prêtre est moins active, corporellement et imaginativement parlant. Mais cela même n'est pas une loi absolue (pour ma part, je préfère par exemple concélébrer en second que de présider une concélébration ou de célébrer seul : c'est là une disposition personnelle qui n'est pas forcément celle de tout le monde).

 

Dans le cas où on fait oraison pendant une cérémonie liturgique, il faut évidemment je le répète faire et dire tout ce que l'Église nous demande, mais il n'est pas du tout obligatoire d'être attentif au sens des paroles qu'on prononce : il suffit d'être en présence de Dieu et de faire matériellement ce qu'on doit faire.

 

Chacun doit donc décider honnêtement si sa participation à un office a oui ou non valeur d'oraison. Je ne détermine pas encore dans quelle mesure et combien de temps il convient de faire oraison. Mais il faut d'abord être assez honnête pour appeler un chat un chat : si on croit que le Seigneur nous demande l'effort de l’oraison, il ne faut pas s'imaginer l'avoir accompli du simple fait qu'on assiste à un office, à moins qu'on n'ait réellement vérifié que cet office facilite le recueillement caractéristique de l'oraison.

 

  Lettre du Père Molinié à ses amis, La douceur de n'être rien (Ed Pierre Téqui)

 

 

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La Création est l’œuvre d’un Dieu vraiment Père

6 Février 2012, 04:26am

Publié par Father Greg

 

 

rembrandtvanrijn the dream of st josephUn père, s'il est digne de ce nom, sait très bien qu'il y a, dans la conscience de ses enfants, un domaine inviolable. Il sait qu'il n'a pas le droit de recourir à leur dépendance matérielle vis-à-vis de lui pour les contraindre à penser comme lui et à vouloir ce qu'il veut. Il sait que, pour former les consciences de ses enfants au respect d'elles-mêmes, il doit être le premier à les respecter et il va annuler en quelque sorte leur dépendance à son égard, il va annuler tous ses bienfaits dans l'ordre matériel par la délicatesse de son amour. Il veut ainsi les saisir à ce niveau d'égalité où une conscience est confrontée avec une autre conscience.

 

Dieu, comme le meilleur des pères, veut « annuler » tout ce que nous Lui devons du fait que nous sommes créés par Lui (1), tout ce que nous devons à la Création qu'il opère en nous donnant l'être, car cela n'est que la condition d'un rapport nuptial entre Lui et nous, un rapport de pur amour, en sorte qu'il ne voudra jamais faire interférer sa puissance créatrice à l'intérieur de ce rapport qui veut être entièrement libre.

 

Pour un père digne de ce nom rien ne compte davantage, quand il s'agit de son enfant, que cette éclosion d'une personne et cette maturation d'une conscience, car c'est le sens même de la paternité de susciter une personnalité inviolable qui découvre au fond d'elle-même le Dieu Vivant comme le fondement de sa dignité.

 

(1). C'est comme si Dieu voulait, pour que nous soyons avec lui en relation d'égalité, faire que nous soyons comme n'ayant pas été créés, lui-même ne l'étant pas. Le plus grand amour, quand il est véritable, ne peut que vouloir faire de celui ou de celle qu'il aime son parfait égal.       

 

Maurice Zundel 1972

 

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La Création n'est pas ce qu'elle devrait être

5 Février 2012, 04:14am

Publié par Father Greg

triptyque.jpgII faut bien nous dire que la Création n'est pas ce qu'elle devrait être, elle n'est pas telle que Dieu la veut, elle n'est ce que Dieu veut qu'en espérance (Rm8, 20s.).

 

Il n'est donc pas prudent de partir de la Création telle qu'elle est comme base d'une démonstration de l'existence et de la perfection de Dieu !

 

Dieu n'est pas le Créateur de ce monde dans lequel nous vivons. Dieu n'est pas le Créateur de ce monde de larmes et de sang, de ce monde où la mort est la condition de la vie !

 

Dieu est innocent, Dieu n'est pour rien dans la mort, II n'est pour rien dans la souffrance.

 

Dieu n'est pour rien dans le mal. et Son Cri d'innocence va retentir à travers toute l'Écriture Sainte jusqu'au grand cri de l'Agonie de Jésus : « Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! », Jusqu'au grand cri, le dernier, celui que Jésus pousse sur la Croix juste avant de mourir : « Mon Dieu, pourquoi m 'as-Tu abandonné ? »

 

Maurice Zendel 1964

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