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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Du désespoir à l'adoration (IV)

31 Octobre 2011, 05:27am

Publié par Father Greg

The_Burning_of_the_Houses_of_Parliament_Three_1834.jpgVous utilisez des images de feu, de guerre, de haute tension… Le Christ nous dit pourtant qu’Il vient apporter la paix !

Oui, mais sa paix n’est pas la nôtre ! Je compare notre situation à celle d’un pays infesté de brigands : ce sont nos péchés, nos vices, notre orgueil, qui nous empoisonnent l’existence, brouillent la communication dans le pays, nous empêchent de vivre en paix.

Or, ce pays apprend que son voisin est un roi merveilleux, généreux, doté d’une armée puissante. Dans son désespoir, il lance un appel vers ce roi, qui franchit la frontière avec son armée. Les brigands ont peur et disparaissent au fond des forêts ; le pays respire, ses habitants retrouvent la concorde et la joie de vivre ensemble.

Tel est le fruit de notre conversion à Jésus-Christ… En réalité, nous sommes loin du compte : ce que nous appelons « la paix » est un compromis médiocre, un dosage entre Bien et Mal dénommé « équilibre », une « coexistence pacifique » entre le vieil homme et le nouveau, entre notre cœur de chair et notre cœur de pierre. « Ce n’est pas brillant, dit-on, mais enfin, il ne faut pas trop en demander. »

Le Christ est venu pour nous donner sa paix, et non pas celle du monde, qui nous persuade d’accepter le compromis. Le Christ veut nous donner sa paix par l’extinction de tout ce qui menace la circulation de l’Amour. Aussi, le roi dit un jour : « Que sont devenus les brigands ? – Seigneur, ils se cachent, ils sont neutralisés… - Oui, mais il faut en finir ! Je vais les poursuivre et les exterminer. – Oh ! Mais vous allez les réveiller, ce sera encore la guerre…- Je ne suis pas venu apporter la paix mais la division : une guerre d’extermination contre tout ce qui menace ma Paix ».

C’est donc le roi lui-même qui déchaîne les brigands que sa présence avait endormis. D’où les tentations étranges qui peuvent se soulever en nous après de longues années passées au service du Christ : le réveil des fièvres endormies… où même l’éclosion de fièvres inconnues. C’est bon signe, c’est le Saint-Esprit qui fait le ménage !

Quel est votre passage de l’Evangile préféré ?

Marie Madeleine, la femme aux sept démons, qui s’effondre en larmes aux pieds du Christ. Pour moi, cela résume tout l’Evangile.

J’ai une profonde vénération pour la Vierge Marie et Marie Madeleine. L’une et l’autre ont versé les mêmes larmes : la contrition de Marie Madeleine ne contemplait pas ses fautes, mais le Cœur du Christ blessé par ses fautes ; et la compassion de Marie regardait ce même Cœur – parce que l’Amour n’est pas aimé.

Je crois que la charité fraternelle doit être un effort pour prolonger entre nous le dialogue silencieux de la Sainte Vierge et de Marie Madeleine – ceux qui ont moins péché devenant finalement plus humbles et plus écrasés par le poids de la Miséricorde que ceux qui ont beaucoup péché.

La solidarité dans le péché, c’est plutôt accablant !

Non, c’est magnifique ! Comme disait le starets des Frères Karamazov de Dostoïevski, si tous comprenaient cela, ce serait le paradis sur Terre !

Nous serions délivrés de nos complexes et de nos scrupules par la joie de l’amour assumant le péché des autres. Et il est bien vrai que si chacun de nous était meilleur, le monde entier serait meilleur.

Le pire des péchés, c’est de vouloir se mettre à part du péché : c’est la définition même du pharisaïsme. « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs », dit Jésus. Quand on accepte cela, on entre dans l’ordre de l’amour, on s’abandonne à la miséricorde, on lâche prise enfin. Et la joie explose en nous !

Marie-Dominique Molinié, o.p.

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Du désespoir à l'adoration (III)

30 Octobre 2011, 05:24am

Publié par Father Greg

 

533.jpgComment se convertir ?

Se laisser couler. Nous sommes des nageurs qui coulent et qui essaient désespérément de remonter à la surface. C’est ce qu’il ne faut pas faire : il faut nous laisser emporter au fond – alors seulement nous pourrons remonter. Nous ne sommes jamais assez au fond. Une prière qui jaillit des profondeurs de la détresse est toujours exaucée immédiatement. C’est pour cela que Dieu nous y accule parfois, parce qu’il a envie de nous exaucer.

Comme Jacob, nous avons tous notre blessure intérieure : c’est le moyen provisoire dont Dieu veut se servir pour nous exaucer. Mais nous ne savons pas nous en servir. « Si vous demandez en mon Nom, vous obtiendrez ce que vous voudrez. Mais vous n’avez encore rien demandé en mon Nom… ».

La prière creuse en nous un véritable cri qui n’arrive pas à sortir, mais qui finira par jaillir un jour. Ce jour-là, nous obtiendrons tout.

En fait, nous avons peur d’être exaucés ?

Oui. Il y a au fond de nous une résistance sournoise. Je crois que l’orgueil le plus profond et le plus irrémédiable – celui des anges peut-être – consiste à refuser l’accueil de l’infini pour se « contenter » de ce qui est à notre portée. Un tel orgueil se pare des apparences de l’humilité : « Je n’en demande pas tant, je ne vise pas si haut ! C’est très beau, ce bonheur infini, mais c’est trop pour moi ». Et secrètement nous pensons : « Cela me dépasse, car cela ne vient pas de moi ».

Je soupçonne que le péché de Satan a pu être commis très correctement, très poliment, au nom de la morale en quelque sorte : « Si je peux me permettre… ». Satan nous inspire souvent cette attitude de modestie, qui est la pire des suffisances, et le refus de perdre pied. Nous espérons ne pas être dévorés, ni par le Bien, ni par le Mal. Satan nous pousse à être un homme raisonnable, qui n’est entraîné par rien – ni par la folie des ténèbres, ni par celle de l’Amour.

L’homme vertueux ne doit être fou de rien, pas même de joie… pas même de Dieu. C’est à ce péché que s’applique la malédiction de l’Apocalypse : « Si tu étais chaud ou froid…. » Il vaut mieux se tromper d’infini que de renoncer à l’infini !

La tactique du Diable est de proposer le « raisonnable »…

Oui : c’est le prince du tiède, le roi du compromis. Son but n’est pas de nous faire tomber dans des erreurs précises, mais au contraire de nous laisser dans le vague, de plonger la Vérité dans le vague. Parce qu’il est impossible de jouer sa vie sur des idées vagues, et par conséquent de devenir un saint dans ces conditions-là.

Par exemple, il va jeter un doute sur la Présence réelle en atténuant, en diluant, en délavant le sel de la terre.

Pourquoi avons-nous si peur de l’Amour ?

Dieu est un feu dévorant. On pourrait écrire, partout où il y la Présence réelle : « Haute tension, danger de mort, défense d’entrer ! »

Les Israélites le savaient bien, ils avaient ce sens : « J’ai vu Dieu, je vais mourir… » C’est dangereux parce que c’est trop intense, trop fort. Dieu Lui-même n’y peut rien, Il ne peut pas baisser son thermostat. Alors, Il prend d’infinies précautions pour s’introduire en nous.

MD Molinié. O.P

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Du désespoir à l'adoration (II)

29 Octobre 2011, 04:22am

Publié par Father Greg

 

ange6.jpgQuel est le secret du Salut ?

Appeler au secours. L’orgueil refuse d’appeler au secours – c’est le seul combat dans la vie d’un homme. Dès que vous êtes humble, vous êtes sauvé. Même si vous ne le savez pas. Le pauvre est celui qui appelle au secours, qui ne cherche pas à avoir des garanties, ni des certitudes dans sa poche.

Mais l’orgueil se mêle de tout, même à l’humilité ?

L’humilité se mesure à la confiance : pour avoir confiance, il ne faut pas se regarder, mais regarder uniquement Dieu, et ce qu’il veut faire.

On parle de « la joie du Salut ». Quelle joie y-a-t-il dans la Croix ?

Encore un mystère ! L’Eglise chante le Magnificat le soir du Vendredi saint, la sainte Vierge aussi. Elle a reçu au pied de la Croix une tornade de paix qui lui a permis de tenir debout. Comment faisait-elle ? Je ne sais pas. Je fais confiance. Elle m’invite à la suivre : « Entre dans cette joie que tu ne comprends pas » -je ne vais  pas refuser... La  paix, c’est la grâce des grâces, le don de Dieu, un cyclone plus fort que toute tempête.

On a parlé de la « douceur insupportable » du Christ et de la Sainte Vierge au pied de la Croix…. Le Christ n’a pas « surmonté », il n’a pas serré les dents, il s’est laissé désarmer, complètement. Quand on penche les yeux sur l’abîme de cette douceur, c’est bien plus vertigineux que la Croix elle-même… C’est un vertige qui attire.

Etre contemplatif, c’est se laisser attirer par ce vertige ?

En quelque sorte. On croit trop souvent que la contemplation chrétienne est une sorte de dialectique ascendante qui s’élève du monde et monte vers Dieu, à la façon de Platon. Non. C’est la contemplation vécue par Dieu Lui-même, bouleversé dans ces entrailles devant le spectacle de notre misère, et s’abaissant vers nous dans le mouvement inouï de l’Incarnation.

Il n’y a jamais eu qu’un seul contemplatif : Jésus-Christ. Il a contemplé nos ténèbres dans la lumière de la gloire de Dieu, notre dureté dans la lumière de la douceur de Dieu, notre détresse dans celle de la miséricorde… et Il en est mort.

Sa victoire sur les ténèbres, Il l’a obtenue en refusant jusqu’au bout de se défendre, en contemplant ses bourreaux avec ce regard de douceur insupportable que le Père Kolbe offrait encore aux bourreaux d’Auschwitz et qui les obligeait à le supplier de ne pas le regarder ainsi, de ne pas les contempler de cette contemplation qui est déjà la victoire de Dieu.

Qu’appelez-vous les « contemplatifs inconscients » ?

Les « pauvres de Yahvé » - ils sont innombrables – écrasés sans rien y comprendre par la cruauté des puissants et le poids d’un monde endurci. Ils traversent une vie de galère en faisant inconsciemment ce que tous les contemplatifs « officiels » devraient faire consciemment : se tourner vers la Croix du Christ. Elle seule donne un sens à la vie en nous engloutissant progressivement dans le mystère pascal, à travers la pratique quotidienne – parfois douce et souvent dure - de la charité fraternelle.

S’il vous restait une heure à vivre, qu’en feriez-vous ?

Je supplierais, comme d’habitude. Ma vie, c’est accepter de perdre pied, et me laisser aspirer dans le gouffre de la supplication confiante.

Perdre pied ?

C’est la condition obligatoire de la confiance. Pour suivre Jésus-Christ, il faut fermer les yeux, accepter de partir à l’aventure, de « perdre son âme », de tout quitter – emportés dans un mouvement où nous sommes certains d’être débordés, de ne plus avoir pied. Or, cela, nous le refusons. Nous voulons bien courir, mais nous ne voulons pas voler. Nous disons « Non, pas tout de suite… ».

N’êtes-vous pas trop radical ?

Je crois que Dieu l’est plus que moi. La flamme de la vie divine – « Je suis venu allumer un feu sur la Terre… Acceptez-vous que cela aille jusqu’au feu ? » -, si les chrétiens lui ouvraient leur cœur, serait assez violente pour tout emporter. Nous, nous voulons bien aimer Dieu, mais à condition que cela n’aille pas trop vite, pas trop fort, que ce ne soit pas trop déroutant.

En résistant ainsi, nous nous rendons la vie plus difficile et plus âpre : nous faisons des prouesses épuisantes pour éviter de devenir des saints !

Que faire ?

Demander inlassablement la Lumière, pour que l’Esprit Saint nous montre de quelle manière nous répugnons à nous laisser faire. J’aime beaucoup l’histoire d’Alphonse Ratisbonne, ce fils d’un banquier juif qui fut converti par une apparition de la Saint Vierge : il a accepté de voir, du jour au lendemain, toute sa philosophie balayée.

Au fond, notre drame, c’est cela : acceptons-nous que notre idée de la vie soit fichue par terre ? Et de repartir de zéro en disant : « Je n’ai rien compris » ?

Nous n’aimons pas être désarçonnés…

Nous nous cramponnons à un idéal de nous-même, une image de marque. C’est n’est pas sur les points où nous croyons être coupables que nous sommes le plus coupables, mais sur ceux où nous croyons que nous ne le sommes pas.

Ce que saint Jean écrit à l’ange de Laodicée dans l’Apocalypse, c’est à nous qu’il écrit : « Tu n’as pas vu que tu es pauvre, dépouillé, nu, et tu n’as pas voulu te présenter ainsi à moi ; tu as voulu faire comme si tu étais habillé ». Eh bien ! c’est une indélicatesse. Nous sommes misérables à une telle profondeur qu’il faut une intervention spéciale de Dieu pour nous le montrer. Si nous n’en voulons pas, Dieu n’y peut rien : il est timide….

« Au soir de cette vie, nous serons jugés sur l’amour », dit saint Jean de la Croix – mais nous serons jugés sur la délicatesse de l’amour plus que sur son intensité, car l’intensité, c’est l’affaire de Dieu, mais la délicatesse, c’est la nôtre.

MD Molinié. O.P

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Du désespoir à l'adoration

28 Octobre 2011, 04:15am

Publié par Father Greg

Entretien avec M.D Molinié, op.

Toute sa vie, déchaîné contre la tiédeur et la mièvrerie théologiques, blessant souvent par ses réparties acérées, maniant le paradoxe comme une épée et se faisant, tel Cyrano, des ennemis pour toujours. Tout est excessif chez lui : Il voulait « s’aplatir comme Job », mais ne peut s’empêcher de provoquer, en prêchant un « Evangile rude », sans affadissement.

 

Ce pessimiste convaincu, s’interdit de désespérer: « Ce n’est jamais que de manière surnaturelle que j’ai confiance ». La supplication adorante, voici l’antidote du désespéré espérant, qui marche vers la Rive sur les eaux mouvantes de la Foi et n’attend plus que de « s’enfouir dans l’Amour pour toujours ».

 

The Devil s Bridge Saint GothardNous fêtons les deux mille ans de notre Salut. De quoi a-t-on besoin d’être sauvé ?

De l’orgueil. Il n’y a qu’un combat dans la vie d’un homme: celui de l’orgueil et de l’humilité. L’orgueil, c’est le refus de l’amour, avec l’abaissement invraisemblable et indicible qu’implique l’amour.

Vous avez toujours eu la Foi ?

Non. A 12 ans, j’ai entendu un sermon sur l’Eternité, le prêtre prêchait si bien que j’ai vu l’enfer. Cela m’a bouleversé. Comment Dieu infiniment bon peut-il permettre des abominations pareilles ? J’ai finalement conclu : c’est trop horrible, je ne peux pas croire ça. A 16 ans, je me suis révolté en douceur.

Aujourd’hui, vous avez compris ?

Je ne comprends pas plus, mais j’accepte de ne pas comprendre. L’enfer, les ténèbres, le péché originel ? Comment tant d’orgueil ? Pourquoi un instrument de supplice qui s’appelle la Croix, alors que Jésus pouvait nous sauver d’un simple sourire ? Pourquoi cette surabondance de souffrance ? Pourquoi les enfants martyrs, les innocents assassinés …. ? Je ne peux pas répondre. Devant ces questions insolubles, j’essaie de rejoindre les gémissements inénarrables du Saint Esprit. Je me réfugie là, et je me tais.

Il faut d’abord « s’écraser » avant de chercher à comprendre ?

C’est Dieu qui « s’écrase ». Il est à genoux devant nous et nous supplie : « Fais-moi confiance » Le seul acte infini que nous puissions poser, c’est d’accepter de faire confiance.

Qu’est-ce qui vous aide à croire ?

Les saints. Je serais condamné à l’agnosticisme et au désespoir sans Thérèse de Lisieux, le Père Kolbe, Marthe Robin, le Padre Pio… ils m’attirent vers le Ciel. Ils ont tenu le coup sans accuser Dieu ? Alors, je ne L’accuserai pas non plus. Grâce à eux, je survis, maladroitement, à coup d’oraison et d’adoration.

Comment avez-vous appris l’oraison ?

J’étais étudiant à Paris lorsqu’une nuit, lors d’une crise de désespoir, je me suis enivré dans une boîte de nuit. Une entraîneuse compatissante a essayé de me remonter le moral. Nous avons bavardé. Elle a murmuré dans l’ombre : « Pour moi, l’amour, ça consiste à mettre ma tête sur les genoux de l’homme que j’aime, et à rester comme ça sans rien dire ! » C’était le secret de l’oraison ! Ce fut une révélation.

L’Evangile dit vrai, les prostituées franchiront devant nous la porte du Royaume des Cieux, parce qu’au moins elles auront laissé parler leur cœur alors que nous fermons le nôtre : pour éviter les dangers de l’amour, nous nous en protégeons. Ce qui nous préserve des impuretés….en nous préservant de l’amour même !

L’un de vos livres s’intitule Le courage d’avoir peur. Peur de quoi, puisque croire c’est ne pas avoir peur ?

Le courage de regarder en face ce qui doit nous faire peur d’après l’Evangile : « Craignez celui qui peut perdre votre âme ». Le courage de croire à l’enfer. Les chrétiens ne supportent plus ce dogme parce qu’ils refusent d’avoir confiance, ils exigent des garanties et des sécurités. Il ne faut pas confondre la confiance théologale avec l’optimisme. La condition de la vraie confiance, c’est d’avoir peur.

Ne faites-vous pas une fixation malsaine sur l’enfer ?

Peut-être… Néanmoins, la façon dont on évacue cette question dans l’Eglise me stupéfie. L’Evangile est rude. Ouvrez-le : il y est question de l’enfer une soixantaine de fois. « Il y aura des pleurs et des grincements de dents… », ce n’est pas une image, bon sang !

Lire l’Evangile sans jamais se heurter à l’enfer, c’est un tour de force dont j’admire la virtuosité. Nous n’avons pas le droit d’atténuer cette rudesse, même si nous devons la noyer dans la grâce de Dieu qui a tout prévu pour que nous la supportions.

Qu’est-ce qui peut sauver de la peur ?

L’humilité. Regarder le Christ, et Lui seul. Il nous a dit : « Ne craignez pas, petit troupeau, j’ai vaincu le monde. Si votre humilité accepte de craindre, je vous dis « Ne craignez pas » - mais si votre orgueil refuse de craindre, alors craignez ! »

 

Marie-Dominique Molinié, o.p.

 

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En toi nos pères avaient confiance... (II)

27 Octobre 2011, 04:37am

Publié par Father Greg

 

3341020993_a97869bf61.jpgMais Dieu ne peut pas se contredire, et voilà que la prière décrit à nouveau la situation difficile de l’orant, pour induire le Seigneur à avoir pitié et intervenir, comme il l’avait toujours fait par le passé. Le Psalmiste se définit « ver et non pas homme, risée des gens, mépris du peuple » (v. 7), il est moqué, bafoué (cf. v. 8) et blessé dans sa foi : « Il s’est remis au Seigneur, qu’il le délivre ! qu’il le libère, puisqu’il est son ami ! » (v. 9), disent-ils. Sous les coups goguenards de l’ironie et du mépris, il semble presque que le persécuté perde ses traits humains, comme le Serviteur souffrant représenté dans le Livre d’Isaïe (cf. Is 52, 14 ; 53, 2b-3). Et comme le juste opprimé du Livre de la Sagesse (cf. 2, 12-20), comme Jésus sur le Calvaire (cf. Mt 27, 39-43), le Psalmiste voit remis en question son rapport avec son Seigneur, dans l’insistance cruelle et sarcastique de ce qui le fait souffrir : le silence de Dieu, son apparente absence. Pourtant Dieu a été présent dans l’existence de l’orant à travers la proximité et une tendresse incontestables. Le Psalmiste le rappelle au Seigneur : « C’est toi qui m’as tiré du ventre, ma confiance près des mamelles de ma mère ; sur toi je fus jeté au sortir des entrailles » (vv. 10-11a). Le Seigneur est le Dieu de la vie, qui fait naître et accueille le nouveau-né et en prend soin avec l’affection d’un père. Et si auparavant il avait été fait mémoire de la fidélité de Dieu dans l’histoire du peuple, à présent l’orant ré-évoque sa propre histoire personnelle de rapport avec le Seigneur, en remontant au moment particulièrement significatif du début de sa vie. Et là, malgré la désolation du présent, le Psalmiste reconnaît une proximité et un amour divins si radicaux qu’il peut dès lors s’exclamer, en une confession pleine de foi et génératrice d’espérance : « Dès le ventre de ma mère, mon Dieu c’est toi » (v. 11b).

La plainte devient à présent une supplique véhémente : « Ne sois pas loin : proche est l’angoisse, point de secours ! » (v. 12). La seule proximité que le Psalmiste perçoit et qui l’effraie est celle des ennemis. Il est donc nécessaire que Dieu se fasse proche et le secoure, parce que les ennemis entourent l’orant, ils l’encerclent, et ils sont comme de puissants taureaux, comme des lions qui sortent leurs griffes pour rugir et déchiqueter (cf. vv. 13-14). L’angoisse altère la perception du danger, en l’agrandissant. Les adversaires apparaissent invincibles, ils sont devenus des animaux féroces et très dangereux, tandis que le Psalmiste est comme un petit ver, impuissant, sans aucune défense. Mais ces images utilisées dans le Psaume servent aussi à dire que lorsque l’homme devient brutal et agresse son frère, quelque chose d’animal s’empare de lui, il semble perdre toute apparence humaine ; la violence a toujours en soi quelque chose de bestial et seule l’intervention salvifique de Dieu peut rendre l’homme à son humanité. A présent, pour le Psalmiste, objet d’une si féroce agression, il semble ne plus y avoir d’issue, et la mort commence à s’emparer de lui : « Comme l’eau je m’écoule et tous mes os se disloquent […] mon palais est sec comme un tesson, et ma langue collée à ma mâchoire […] ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. » (vv. 15.16.19). Avec des images dramatiques, que nous retrouvons dans les récits de la passion du Christ, est décrite la désagrégation du corps du condamné, la soif insupportable qui tourmente le mourant et qui trouve un écho dans la demande de Jésus « J’ai soif » (cf. Jn 19, 28), pour arriver au geste définitif des bourreaux qui, comme les soldats sous la croix, se partagent les vêtements de la victime, considérée comme déjà morte (cf Mt 27, 35 ; Mc 15, 24 ; Lc 23, 34 ; Jn 19, 23-24).

Voilà alors, pressant, à nouveau l’appel au secours : « Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin, ô ma force, vite à mon aide […] Sauve-moi » (vv. 20.22a). C’est un cri qui entrouvre les cieux, parce qu’il proclame une foi, une certitude qui va au-delà de tout doute, de toute obscurité et de toute désolation. Et la plainte se transforme, laisse la place à la louange dans l’accueil du salut : « J’annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai » (vv. 22c-23). Ainsi le Psaume s’ouvre à l’action de grâce, au grand hymne final qui implique tout le peuple, les fidèles du Seigneur, l’assemblée liturgique, les générations futures (cf. vv. 24-32). Le Seigneur est accouru à l’aide, il a sauvé le pauvre et lui a montré son visage de miséricorde. Mort et vie se sont croisées en un mystère inséparable, et la vie a triomphé, le Dieu du salut s’est montré le Seigneur incontesté, que tous les confins de la terre célébreront et devant lequel toutes les familles des peuples se prosterneront. C’est la victoire de la foi, qui peut transformer la mort en don de la vie, l’abîme de la douleur en source d’espérance.

Très chers frères et sœurs, ce Psaume nous a conduit sur le Golgotha, au pied de la croix de Jésus, pour revivre sa passion et partager la joie féconde de la résurrection. Laissons-nous donc envahir par la lumière du mystère pascal même dans l’apparente absence de Dieu, même dans le silence de Dieu et, comme les disciples d’Emmaüs, apprenons à discerner la vraie réalité au-delà des apparences, en reconnaissant le chemin de l’exaltation précisément dans l’humiliation, et la pleine manifestation de la vie dans la mort, dans la croix. Ainsi, en plaçant toute notre confiance et notre espérance en Dieu le Père, lors de toute angoisse nous pourrons le prier nous aussi avec foi, et notre appel à l'aide se transformera en chant de louange. Merci.

Benoit XVI, catéchèse mercredi 14 septembre 2011

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En toi nos pères avaient confiance...

26 Octobre 2011, 04:33am

Publié par Father Greg

caravage_judith_det2.jpgChers frères et sœurs,

Dans la catéchèse d’aujourd’hui, je voudrais aborder un psaume aux fortes implications christologiques, qui revient continuellement dans les récits de la passion de Jésus, avec sa double dimension d’humiliation et de gloire, de mort et de vie. Il s’agit du psaume 22, selon la tradition juive, ou 21 selon la tradition gréco-latine, une prière implorante et touchante, d’une densité humaine et d’une richesse théologique qui en font l’un des Psaumes les plus appréciés et les plus étudiés de tout le Psautier. Il s’agit d’une longue composition poétique, et nous nous arrêterons en particulier sur sa première partie, centrée sur la lamentation, pour approfondir certaines dimensions significatives de la prière de supplication à Dieu.

Ce Psaume présente la figure d’un innocent persécuté et entouré d’adversaires qui veulent sa mort ; et il a recours à Dieu dans une lamentation douloureuse qui, dans la certitude de la foi, s’ouvre mystérieusement à la louange. Dans sa prière, la réalité angoissante du présent et la mémoire réconfortante du passé s’alternent, dans une douloureuse prise de conscience de sa situation désespérée qui toutefois, ne veut pas renoncer à l’espérance. Son cri initial est un appel adressé à un Dieu qui apparaît loin, qui ne répond pas et qui semble l’avoir abandonné :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Loin de me sauver, les paroles que je rugis ! Mon Dieu, le jour j’appelle et tu ne réponds pas, la nuit, point de silence pour moi » (vv. 2-3).

Dieu se tait, et ce silence déchire l’âme de l’orant, qui appelle sans cesse, mais sans trouver de réponse. Les jours et les nuits se succèdent, dans la recherche inlassable d’une parole, d’une aide qui ne vient pas ; Dieu semble si distant, si distrait, si absent. La prière demande une écoute et une réponse, sollicite un contact, cherche une relation qui puisse apporter réconfort et salut. Mais si Dieu ne répond pas, l'appel à l'aide se perd dans le vide et la solitude devient insupportable. Et pourtant, l’orant de notre Psaume, dans son cri, appelle par trois fois le Seigneur « mon » Dieu, dans un acte extrême de confiance et de foi. En dépit de toutes les apparences, le Psalmiste ne peut croire que le lien avec le Seigneur se soit totalement interrompu ; et tandis qu’il demande la raison d’un présumé abandon incompréhensible, il affirme que « son  Dieu ne peut l’abandonner».

Comme on le sait, le cri initial du Psaume : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est reporté par les Evangiles de Matthieu et de Marc comme le cri lancé par Jésus mourant sur la croix (cf. Mt 27, 46 ; Mc 15, 34). Celui-ci exprime toute la désolation du Messie, Fils de Dieu, qui affronte le drame de la mort, une réalité totalement opposée au Seigneur de la vie. Abandonné quasiment par tous les siens, trahi et renié par ses disciples, encerclé par ceux qui l’insultent, Jésus se retrouve sous le poids écrasant d’une mission qui doit passer par l’humiliation et l’anéantissement. C’est pourquoi il crie au Père, et sa souffrance est exprimée par les paroles douloureuses du Psaume. Mais son cri n’est pas un cri désespéré, de même que ne l’était pas celui du Psalmiste, qui dans sa supplication parcourt un chemin tourmenté qui débouche toutefois à la fin sur une perspective de louange, dans la confiance de la victoire divine. Etant donné que selon l’usage juif, citer le début d’un Psaume impliquait une référence au poème tout entier, la prière déchirante de Jésus, tout en maintenant sa charge d’indicible souffrance, s’ouvre à la certitude de la gloire. « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? », dira le Ressuscité aux disciples d’Emmaüs (Lc 24, 26). Dans sa passion, en obéissance au Père, le Seigneur Jésus traverse l’abandon et la mort pour arriver à la vie et la donner à tous les croyants.

A ce cri initial de supplication, dans notre Psaume 22, fait suite, dans un contraste douloureux, le souvenir du passé :

« En toi nos pères avaient confiance, et tu les délivrais, vers toi ils criaient, et ils échappaient, en toi leur confiance, et ils n’avaient pas honte » (vv. 5-6).

Ce Dieu qui aujourd’hui apparaît si éloigné au Psalmiste, est toutefois le Seigneur miséricordieux qu’Israël a toujours connu dans son histoire. Le peuple auquel l’orant appartient a été objet de l’amour de Dieu et peut témoigner de sa fidélité. En commençant par les patriarches, puis en Egypte et pendant le long pèlerinage dans le désert, durant le séjour en terre promise au contact de populations agressives et ennemies, jusqu’à l’obscurité de l’exil, toute l’histoire biblique a été une histoire d'appels à l'aide de la part du peuple, et de réponses salvifiques de la part de Dieu. Et le Psalmiste fait référence à la foi inébranlable de ses pères qui eurent « confiance » — ce mot est répété trois fois — sans jamais être déçus. A présent toutefois, il semble que cette chaîne d’invocations confiantes et de réponses divines se soit interrompue ; la situation du Psalmiste semble nier toute l’histoire du salut, rendant encore plus douloureuse la réalité présente.

Benoit XVI, catéchèse sept 2011.

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Aimer quelqu'un c'est le lire...

25 Octobre 2011, 06:09am

Publié par Father Greg

 

 

            

 

Portrait_of_Alice_Kurtz_1903.jpg  Aimer quelqu'un c'est le lire. C'est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l'autre, et en le lisant le délivrer. C'est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui- même un livre écrit dans une langue étrangère. Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléiade et, quand je regarde un visage, j'essaie de tout lire, même les notes en bas de la page. Je pénètre dans les visages, comme on s'enfonce dans un brouillard, jusqu'à ce que le paysage s'éclaire dans ces moindres détails. Nos propres actes nous restent indéchiffrables. C'est peut-être pourquoi les enfants aiment tant qu'on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance. Lire ainsi l'autre c'est favoriser sa respiration, c'est à dire le faire exister.

 

Peut-être que les fous sont des gens que personne n'a jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu'aucun regard n'a jamais parcourues. Ils ont comme des livres fermés. Un mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu'il sache s'exprimer. Il suffit d'avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d'homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs: il dévore le visage de l'autre. On lit en quelqu'un comme dans un livre, et ce livre nous éclaire d'être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d'un livre rare (...)

Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense avoir tout lu de l'autre et s'éloigne, d'autant qu'en lisant on écrit, mais d'une manière très mystérieuse, et que le cœur de l'autre est un livre qui s'écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s'enrichir avec le temps. Le cœur n'est achevé et fait que quand il est fracturé par la mort.

Jusqu'au dernier moment le contenu du livre peut-être changé. On n'a pas la pleine lecture de ce qu'on lit tant que l'autre est vivant. Dieu seul serait le lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens. Mais la plupart du temps, la lecture de l'autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment.

Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres. On peut appeler de l'extérieur et une fenêtre ou deux vont s'éclairer mais pas toutes. Et parfois, exceptionnellement, on va frapper partout et ça va s'éclairer partout, mais ça c'est extrêmement rare. Quand la vérité éclaire partout, c'est l'amour.

 

                                               Christian Bobin « La lumière du monde »

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Dieu attend notre « oui » et, pour ainsi dire, il le mendie

24 Octobre 2011, 04:36am

Publié par Father Greg


 

Benedetto.pngChers Frères et Sœurs,

 

 « Dieu qui donne la preuve suprême de ta puissance, lorsque tu patientes et prends pitié… » avons-nous dit dans la collecte du jour. Dans la première lecture nous avons entendu comment Dieu, dans l’histoire d’Israël a manifesté la puissance de sa miséricorde. L’expérience de l’exil babylonien avait fait tomber le peuple dans une profonde crise de la foi : pourquoi ce malheur était-il survenu ? Peut-être que Dieu n’était pas vraiment puissant absolument ?

 

Il y a des théologiens qui, face à toutes les choses terribles qui surviennent aujourd’hui dans le monde, disent que Dieu ne peut être absolument tout-puissant. Face à cela, nous professons Dieu, le Tout-Puissant, le Créateur du ciel et de la terre. Et nous sommes heureux et reconnaissants qu’il soit tout-puissant. Mais nous devons, en même temps, nous rendre compte qu’il exerce sa puissance de manière différente de ce que nous, les hommes, avons l’habitude de faire. Lui-même a mis une limite à son pouvoir, en reconnaissant la liberté de ses créatures. Nous sommes heureux et reconnaissants pour le don de la liberté. Toutefois, lorsque nous voyons les choses horribles qui arrivent à cause d’elle, nous nous effrayons. Faisons confiance à Dieu dont la puissance se manifeste surtout dans la miséricorde et dans le pardon. Et nous en sommes certains, chers fidèles : Dieu désire le salut de son peuple. Il désire notre salut, mon salut, le salut de chaque personne. Toujours, et surtout en des temps de péril et de changement radical, il nous est proche, et son cœur s’émeut pour nous, il se penche sur nous. Pour que la puissance de sa miséricorde puisse toucher nos cœurs, il faut s’ouvrir à Lui, il faut librement être prêt à abandonner le mal, à sortir de l’indifférence, et à donner un espace à sa Parole. Dieu respecte notre liberté. Il ne nous contraint pas. Il attend notre « oui » et, pour ainsi dire, il le mendie.

 

Dans l’Évangile, Jésus reprend ce thème fondamental de la prédication prophétique. Il raconte la parabole des deux fils qui sont envoyés par leur père pour travailler dans la vigne. Le premier fils répond : « ‘Je ne veux pas’. Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 29). L’autre au contraire dit à son père : « ‘Oui Seigneur ! » mais « il n’y alla pas » (Mt 21, 30). À la demande de Jésus, qui des deux a accompli la volonté du père, les auditeurs répondent justement : « Le premier » (Mt 21, 31). Le message de la parabole est clair : ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais c’est l’agir, les actes de conversion et de foi. Jésus –nous l’avons entendu- adresse ce message aux grands prêtres et aux anciens du peuple d’Israël, c’est-à-dire aux experts en religion dans son peuple. Eux, d’abord, disent « oui » à la volonté de Dieu. Mais leur religiosité devient routine, et Dieu ne les inquiète plus. Pour cela ils ressentent le message de Jean Baptiste et le message de Jésus comme quelque chose qui dérange. Ainsi, le Seigneur conclut sa parabole par des paroles vigoureuses : « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean Baptiste est venu à vous, vivant selon la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; tandis que les publicains et les prostituées y ont cru. Mais vous, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas repentis pour croire à sa parole » (Mt21, 31-32). Traduite en langage de ce temps, l’affirmation pourrait correspondre plus ou moins à ceci : les agnostiques, qui au sujet de la question de Dieu ne trouvent pas la paix ; les personnes qui souffrent à cause de leurs péchés et ont le désir d’un cœur pur, sont plus proches du royaume de Dieu que ne le sont les fidèles « de routine », qui dans l’Église voient désormais seulement ce qui paraît, sans que leur cœur soit touché par la foi.

 

Ainsi la parole doit faire beaucoup réfléchir, et même, doit nous secouer tous.  Ceci, cependant, ne signifie pas que tous ceux qui vivent dans l’Église et travaillent pour elles sont à estimer comme loin de Jésus et du royaume de Dieu. Absolument pas ! Non, c’est plutôt le moment de dire une parole de profonde gratitude à tant de collaborateurs employés et volontaires, sans lesquels la vie dans les paroisses et dans l’Église tout entière serait impensable. L’Église en Allemagne a de nombreuses institutions sociales et caritatives, dans lesquelles l’amour pour le prochain est exercé sous une forme qui est aussi socialement efficace et jusqu’aux extrémités de la terre. À tous ceux qui s’engagent dans la Caritas allemande ou dans d’autres organisations ou qui mettent généreusement à disposition leur temps et leurs forces pour des tâches de volontariat dans l’Église, je voudrais exprimer, en ce moment, ma gratitude et mon appréciation. Ce service demande avant tout une compétence objective et professionnelle. Mais dans l’esprit de l’enseignement de Jésus il faut plus : le cœur ouvert, qui se laisse toucher par l’amour du Christ, et donne ainsi au prochain, qui a besoin de nous, plus qu’un service technique : l’amour, dans lequel se rend visible à l’autre le Dieu qui aime, le Christ. Alors interrogeons-nous aussi à partir de l’Évangile d’aujourd’hui : comment est ma relation personnelle avec Dieu, dans la prière, dans la participation à la messe dominicale, dans l’approfondissement de la foi par la méditation de la sainte Écriture et l’étude du Catéchisme de l’Église catholique ? Chers amis, le renouveau de l’Église, en dernière analyse, ne peut se réaliser qu’à travers la disponibilité à la conversion et à travers une foi renouvelée.

 

Dans l’Évangile de ce dimanche –nous l’avons vu- on parle de deux fils, derrière lesquels, cependant, se tient, de façon mystérieuse, un troisième. Le premier fils dit non, mais réalise ensuite la volonté de son père. Le deuxième fils dit oui, mais ne fait pas ce qui lui a été ordonné. Le troisième fils dit « oui » et fait aussi ce qui lui est ordonné. Ce troisième fils est le Fils unique de Dieu, Jésus Christ, qui nous a tous réunis ici. Entrant dans le monde, Jésus a dit : « Voici, je viens […], pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10, 7). Ce « oui », il ne l’a pas seulement prononcé, mais il l’a accompli et il a souffert jusqu’à la mort. Dans l’hymne christologique de la deuxième lecture on dit : « Lui qui était dans la condition de Dieu, il n’a pas jugé bon de revendiquer son droit d’être traité à l’égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix » (Ph 2, 6-8). En humilité et obéissance, Jésus a accompli la volonté du Père, il est mort sur la croix pour ses frères et ses sœurs –pour nous- et il nous a rachetés de notre orgueil et de notre obstination. Remercions-le pour son sacrifice, fléchissons les genoux devant son Nom et proclamons ensemble avec les disciples de la première génération : « Jésus Christ est le Seigneur – pour la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 10).

 

La vie chrétienne doit se mesurer continuellement sur le Christ : « Ayez entre vous les dispositions que l’on doit avoir dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), écrit saint Paul dans l’introduction à l’hymne christologique. Et quelques versets avant il nous exhorte déjà : « S’il est vrai que dans le Christ on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage dans l’amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la pitié, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité » (Ph 2, 1-2). Comme le Christ était totalement uni au Père et lui obéissant, ainsi ses disciples doivent obéir à Dieu et avoir les mêmes dispositions entre eux. Chers amis, avec Paul, j’ose vous exhorter : rendez ma joie complète en étant solidement unis dans le Christ ! L’Église en Allemagne surmontera les grands défis du présent et de l’avenir et demeurera un levain dans la société si les prêtres, les personnes consacrées et les laïcs croyants dans le Christ, en fidélité à leur vocation spécifique, collaborent dans l’unité ; si les paroisses, les communautés et les mouvements se soutiennent et s’enrichissent mutuellement ; si les baptisés et les confirmés, en union avec l’Évêque, tiennent haut le flambeau d’une foi inaltérée et laissent illuminer par elle leurs riches connaissances et capacités. L’Église en Allemagne continuera d’être une bénédiction pour la communauté catholique mondiale, si elle demeure fidèlement unie aux Successeurs de saint Pierre et des Apôtres, si elle soigne de multiples manières la collaboration avec les pays de mission et se laisse aussi « gagner » en cela par la joie dans la foi des jeunes Églises.

 

À l’exhortation à l’unité, Paul joint l’appel à l’humilité. Il dit : «Ne soyez jamais intrigants ni vantards, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de lui-même, mais aussi des autres »  (Ph 2, 3-4). L’existence chrétienne est une pro-existence : un être pour l’autre, un engagement humble pour le prochain et pour le bien commun. Chers fidèles, l’humilité est une vertu qui, dans le monde d’aujourd’hui et, en général, de tous les temps, ne jouit pas d’une grande estime. Mais les disciples du Seigneur savent que cette vertu est, pour ainsi dire, l’huile qui rend féconds les processus de dialogue, possible la collaboration et cordiale l’unité. Humilitas, le mot latin pour « humilité », a quelque chose à voir avec humus, c'est-à-dire avec l’adhérence à la terre, à la réalité. Les personnes humbles ont les deux pieds sur la terre. Mais surtout ils écoutent le Christ, la Parole de Dieu, qui renouvelle sans arrêt l’Église et chacun de ses membres.

Demandons à Dieu le courage et l’humilité de cheminer sur la route de la foi, de puiser à la richesse de sa miséricorde et de tenir fixé notre regard sur le Christ, la Parole qui fait toutes choses nouvelles, qui pour nous est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), qui est notre avenir. Amen.


 Benoit XVI, messe à Freiburg. Sept 2011

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Avez-vous expérimenté la bonté de Dieu?

23 Octobre 2011, 04:47am

Publié par Father Greg

 

 

auguste-macke-femme-a-la-veste-jaune.jpg« Nous voyons que dans notre monde riche occidental il y a un manque. Beaucoup de personnes manquent de l’expérience de la bonté de Dieu. Elles ne trouvent aucun point de contact avec les Églises institutionnelles et leurs structures traditionnelles. Mais pourquoi ? Je pense que c’est une question sur laquelle nous devons réfléchir très sérieusement. S’occuper de cette question est la mission principale du Conseil pontifical pour la nouvelle Évangélisation. Mais évidemment elle nous concerne tous (…).

 

Revenons cependant aux personnes auxquelles manque l’expérience de la bonté de Dieu. Elles ont besoin de lieux, où elles puissent se mettre à parler de leur nostalgie intérieure. Et ici nous sommes appelés à chercher de nouvelles voies de l’évangélisation. Une telle voie pourrait être les petites communautés, où se vivent les amitiés, qui sont approfondies dans la fréquente adoration communautaire de Dieu. Ici il y a des personnes qui racontent leurs petites expériences de foi sur leur lieu de travail et dans le milieu de la famille ou des connaissances, témoignant, de cette façon, une nouvelle proximité de l’Église avec la société. Il leur apparaît ensuite toujours plus clairement que tous ont besoin de cette nourriture de l’amour, de l’amitié concrète de l’un avec l’autre et avec le Seigneur. Le lien avec la sève vitale de l’Eucharistie demeure important, parce que sans le Christ nous ne pouvons rien faire (cf. Jn 15, 5).

 

Chers frères et sœurs, puisse le Seigneur nous indiquer toujours le chemin pour être ensemble des lumières dans le monde et pour montrer à notre prochain le chemin vers la source, où il puisse satisfaire son désir de vie le plus profond.

 

Benoît XVI, dimanche 25 septembre 2011 à Freiburg

Permettez-moi d’aborder ici un point de la situation spécifique allemande. En Allemagne, l’Église est organisée de manière excellente. Mais, derrière les structures, se trouve-t-il aussi la force spirituelle qui leur est relative, la force de la foi au Dieu vivant ? Sincèrement nous devons cependant dire qu’il y a excédent de structures par rapport à l’Esprit. J’ajoute : la vraie crise de l’Église dans le monde occidental est une crise de la foi. Si nous n’arrivons pas à un véritable renouvellement de la foi, toute la réforme structurelle demeurera inefficace.

 

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L'amour nous met dans le réel... (II)

22 Octobre 2011, 04:42am

Publié par Father Greg

 

ingres.jpg(…) De fait l’amour nous fait découvrir l’autre sous le point de vue de la bonté : c’est l’autre qui nous attire, c’est l’autre qui suscite en nous un amour. L’autre qui ne nous attire pas, qui ne suscite pas l’amour en nous, nous l’évitons parce qu’il nous dérange. Grâce à l’amour, nous ne sommes plus dans l’immanence de la pensée rationnelle, nous ne sommes plus entièrement chez nous. Tout amour nous déloge parce que tout amour nous tourne vers l’autre et exige de nous de regarder l’autre. C’est donc parce que l’amour est premier que notre connaissance de l’autre, dans le jugement « ceci est » demeure pour nous quelque chose de fondamental. Si nous refusions ce jugement « ceci est », nous refuserions en définitive l’amour ; en refusant la primauté de l’amour, nous serions nécessairement conduit à affirmer la priorité de la dialectique du sujet ou la priorité de la nature. (…) L’amour nous permet de sortir de nous-même, et par le fait même de nous mettre dans une attitude d’ouverture, une attitude de vérité pour chercher l’autre. L’autre absolu, Dieu, s’il existe, ne peut être découvert que grâce à l’autre le plus simple dont nous affirmons « ceci est ». Nous avons toujours besoin de l’expérience de l’autre pour que la question de Dieu demeure.

Marie Dominique Philippe, Retour à la source II 

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L'amour nous met dans le réel... (I)

21 Octobre 2011, 04:38am

Publié par Father Greg

Portrait_of_Samuel_Murray_1889.jpgCertes la pensée nous permet de découvrir ce qui est premier ; mais elle n’est pas première parce qu’elle dépend de la réalité existante… Nous dire « pensant », c’est nous affirmer relatif à autre chose que nous-même, car nous pensons à quelqu’un, à quelque chose. Mais ce quelque chose qui est antérieur à notre pensée, est-il vraiment premier ? Fondamentalement, la philosophie ne peut donc prendre son élan vers la sagesse qu’en discernant si la réalité est antérieure à notre pensée ou non. (..) Ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui n’est-ce pas justement d’arriver à discerner notre pensée et ce qui est antérieur à notre pensée ? (…)

L’oubli de l’autre consiste à s’en tenir à la pensée ; demeurer dans la pensée, c’est demeurer en soi et oublier l’autre. Et ne s’agit-il pas en réalité de l’oubli de l’amour ? En effet, l’autre est précisément celui que nous aimons. L’autre exige de nous sortir de nous-même. Cette « sortie de soi-même » ne se fait pas en premier lieu par la connaissance mais par l’amour. Aussi, nous pouvons nous demander : la découverte « ceci est » distinct de  « je suis » peut-elle se faire indépendamment de l’amour ? Le saisir serait capital. En effet, il ne faut pas oublier que, pour Descartes, qui a joué un tel rôle dans la philosophie (un rôle presque inconscient), et pour bien d’autres philosophes à sa suite, l’amour reste toujours passionnel. De ce fait, la raison est nécessairement plus parfaite que l’amour ; celui-ci n’apparaît qu’en second lieu, relatif à la pensée, à la raison. Si, au contraire, nous affirmons que la réalité est antérieure à la pensée, cela ne peut-être que parfaitement vécu dans l’amour. En effet, dans l’amour, l’autre est avant nous. Dans la connaissance quidditative (conceptuelle), dans la raison, nous sommes avant l’autre puisque nous assimilons sa détermination. Aussi la connaissance sans l’amour risque-t-elle toujours de l’emporter sur la réalité. En revanche, grâce à l’amour, la primauté de la réalité sur la pensée est sauvegardée, ce que nous reconnaissons dans le jugement d’existence « ceci est ». 

 

Marie Dominique Philippe, Retour à la source II 

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Vis le jour d’aujourd’hui...

20 Octobre 2011, 04:31am

Publié par Father Greg


Vis le jour d’aujourd’hui,  Dietkirchen_Kirche_im_Abendlicht.jpg
Dieu te le donne, il est à toi.
Vis le en Lui.

Le jour de demain est à Dieu
Il ne t’appartient pas.
Ne porte pas sur demain
le souci d’aujourd’hui.
Demain est à Dieu,
remets le lui.

Le moment présent est une frêle passerelle.
Si tu le charges des regrets d’hier,
de l’inquiétude de demain,
la passerelle cède
et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne.
L’avenir ? Dieu le donne.
Vis le jour d’aujourd’hui
en communion avec Lui.

Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un être aimé,
regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité. 


Soeur Odette Prévost petite soeur de Charles de Foucault

assassinée en Algérie le 10 novembre 1995

 

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Nous sommes sourds... (II)

19 Octobre 2011, 04:22am

Publié par Father Greg

 

Portrait_of_Sebastiano_Cardinal_Martinelli_1902.jpg Nous passons, désinvoltes, juste à côté d’un trésor. Nous sommes si préoccupés.  Mais qu’est ce qui nous soucie tant ? Si ces rendez-vous manqués ne concernaient que nous, mais…

 

  Il y a ceux du dehors. Ceux du dehors de l’Eglise, qui regardent du coin de l’œil à quoi nous ressemblons. Comment pouvais –je m’assurer que ce que je tentais de me dissimuler à moi-même le resterait aux yeux des autres ? Un tel écart ne pouvait rester secret, cela finirait par se savoir. D’ailleurs, ils le savent déjà.

 

  Ceci explique que beaucoup d’honnêtes gens, n’y entendant plus rien se détournent doucement de la vie chrétienne, ils s’en éloignent sans faire de bruit, pour éviter de nous confondre, pour ne pas nous blesser. Ils ont deviné que nos affirmations -d’autant plus quand elles veulent convaincre –cachent quelques impostures. Impostures bien ordinaires, certes. Mais à force, elles jouent contre l’Evangile, ou contre Dieu, ce qui peut être plus grave. Je n’aime pas trop me rappeler la colère de Dieu vis-à-vis des tièdes…

                                   Jean-François Noel, l’écharde dans la chair.


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nous sommes sourds...

18 Octobre 2011, 04:14am

Publié par Father Greg

 

 

Moonlight_A_Study_at_Millbank_1797.jpgCe qui ne fut d’abord qu’un aveu intime devint un soupçon. Et si je n’étais pas le seul à être sourd, spirituellement s’entend ? Reconnaissons-le, comme je l’ai déjà dit, ce n’est pas une simple question de volonté. Je veux entendre, mais je n’entends pas vraiment. Ces mots de l’Evangile, par exemple, depuis le temps que je les écoute, glissent si souvent sans trouver d’adhérence ; Je pourrais continuer à vivre ainsi me direz-vous… Mais ce dont je suis convaincu, aujourd’hui c’est que nous sommes nombreux à faire semblant, à esquiver ; ainsi je suis sourd, vous l’êtes également ; et le dommage n’est pas  simplement  à placer dans la colonne pertes et profits. Plus qu’une distraction à mettre sur le compte de la faiblesse de notre humanité, elle en est  sa condamnation...à terme, bien évidemment.

J’en tiens pour preuve ce que nous vivons quotidiennement les uns avec les autres ; Je n’écoute souvent que ce que j’ai besoin d’entendre. Au cœur même d’une seule conversation, ce que je pense de celui qui me parle ou ce que je veux lui répondre occupe déjà une grande partie de ma conscience et la parasite(…) L’ouie est le sens qui nous expose le plus à la difficulté de l’altérité. On peut fermer les yeux mais il plus compliqué de se boucher les oreilles, d’où la surdité psychique que nous mettons en place pour éviter de trop nous exposer. Mais cette attitude n’est pas sans risque surtout vis-à-vis d’une parole qui prétend  dévoiler « des choses cachées depuis la fondation du monde ».

Il est tout à fait significatif que la première chose que  Dieu,  juste arrivé sur terre, veuille toucher de l’homme soit ses sens ; Le Christ lève la surdité, rend la vue aux aveugles, fait marcher les boiteux, et il ira jusqu’à réveiller le grand endormi, son ami Lazare. Rendre vivant celui qui ne l’est plus qu’imparfaitement.

Si ce n’est pas une question de volonté, est-ce un défaut de désir ? S’il nous fallait le confesser nous serions nombreux à reconnaître que nous aimerions bien pouvoir mâcher à pleines dents le bon pain de la Parole, et que nous contentons de miettes. Quelques petits slogans, tirés de l’Evangile, constituent une petite philosophie de base, comme un kit de survie. Ce que beaucoup justifient en parlant de la foi du charbonnier. Qu’est-ce que vient faire le charbonnier dans cette histoire, sinon indiquer que l’âme s’est noircie ou est mal éclairée, et qu’elle ne peut donc  s’orienter ?

                                   Jean-François Noel, l’écharde dans la chair.


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Les sécurités atrophient, l'audace libère...

17 Octobre 2011, 05:02am

Publié par Father Greg

 

Maud_Cook_1895.jpg  Il nous faut accepter notre existence aussi loin qu’elle peut aller ; tout et même l’inouï doit y être possible.  C’est au fond le seul courage qu’on exige de nous ; être courageux face à ce que nous pouvons rencontrer de plus insolite, de plus merveilleux, de plus inexplicable. Que les hommes aient en ce sens-là, été lâches a infligé un dommage irréparable à la vie. ; Les expériences que l’on désigne sous le nom d’ "apparitions" tout ce qu’on appelle le « monde des esprits », la mort, toutes ces choses qui nous sont si proches ont été à ce point en butte à une résistance quotidienne qui les a expulsées de la vie que les sens qui nous eussent permis de les appréhender se sont atrophiés. Sans parler du tout de Dieu.

 

Or la peur de l’inexplicable  n’a pas appauvri seulement l’existence de l’individu, elle a également restreint les relations entre les hommes, extraites en quelque sorte du fleuve des virtualités infinies pour être placées sur un coin de rive en friche où il ne se passe rien. Ce n’est pas en effet , la paresse seule qui est responsable du fait que les rapports humains se répètent sans innovation et de manière si indiciblement monotone ; c’est plutôt la crainte d’une quelconque expérience inédite et imprévisible qu’on s’imagine ne pas être de taille à éprouver. Mais seul celui qui est  prêt à tout, celui qui n’exclut rien, pas même ce qui est le plus énigmatique, vivra la relation à quelqu’un d’autre comme si elle était quelque chose de vivant, et y jettera même toute son existence. Car si nous nous représentons cette existence individuelle comme une pièce plus ou moins vaste, on constatera que la plupart n’ont appris à connaître qu’un recoin de leur espace, une place devant la fenêtre, un trajet où ils vont et viennent. Ainsi auront-ils le bénéfice d’une certaine sécurité.

 

  Et, pourtant, cette insécurité pleine de dangers est combien plus humaine, qui pousse les prisonniers, dans les récits de Poe, à explorer en tâtonnant les formes de leurs effroyables cachots, et à ne pas vouloir esquiver les indicibles terreurs de leur séjour. Mais nous ne sommes pas des prisonniers ; ni pièges ni chausse-trappe ne sont disposés autour de nous, et il n’y a rien qui soit destiné à nous angoisser ou nous torturer. Nous sommes situés dans la vie qui est l’élément auquel nous correspondons le mieux, et nous sommes, en outre devenus semblables à cette vie grâce à une adaptation plurimillénaire, au point que lorsque nous restons immobiles, nous sommes à peine discernables par rapport à tout ce qui nous environne en raison d’un curieux mimétisme.

Nous n’avons aucune raison d’éprouver de la méfiance à l’égard de notre monde, car il n’est pas tourné contre nous. S’il recèle des peurs, ce sont nos peurs ; des abîmes, ils sont nôtres ; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer. Et si seulement nous faisons en sorte que notre vie soit commandée par le principe qui nous enjoint de nous en tenir toujours à ce qui est difficile, ce qui nous semble encore être étranger deviendra bientôt ce qui nous sera plus familier et le plus cher…

 

                                  Rainer Maria Rilke  « Lettres à un jeune poète »

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« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

16 Octobre 2011, 04:37am

Publié par Father Greg



Ingres Napoleon I on His Imperial Throne Non pas, César ou Dieu, mais : l’un et l’autre, chacun à son niveau. La première laïcité –la séparation entre le religieux et le politique- s’enracine là. Les juifs étaient habitués à concevoir le salut de Dieu comme un messianisme temporel,  une théocratie : un gouvernement direct de Dieu qui régenterait immédiatement la nature humaine.


Or, reconnaitre à César une autonomie véritable, implique de ne plus se servir de Dieu comme justificatif de nos options politiques. En revanche nous avons à agir en cherchant la vérité, de la même manière que la première vérité du travail implique de se mettre à l'ouvrage ou dans l’amour de se rendre accueillant! Pourquoi Dieu n’est pas la justification immédiate de nos choix politiques? Parce que la vie divine, la foi ne remplace pas ce que nous pouvons réaliser ou atteindre par nous-même. Le Messie ne vient pas remplacer César ; la Bonne Nouvelle n'abolit pas la quête humaine d’un milieu politique qui dispose à la vérité et à l’amitié. La grâce ne supprime pas la  nature : La personne humaine, devenue chrétienne, n'est pas moins personne humaine!


Le chrétien doit donc coopérer au bien commun, mais également lutter si l’Etat se pose comme seule mesure de l’homme et le mutile en le diminuant.

 

En revanche, lorsque Jésus révèle que Dieu nous gouverne et est à l'oeuvre en ce monde, ce n'est pas à la manière du monde. "Mon Royaume n’est pas de ce monde". Dieu gouverne toujours des personnes, pas un troupeau ou un groupe en tant que tel. Parce que Jésus nous conduit à vivre du Père, et cela c'est unique pour chacun. Car le Père est Celui qui m'attend et qui cours au-devant de nous pour se faire notre repos. Ce sont donc des personnes singulières que Jésus conduit, de l’intérieur, selon un itinéraire propre, dans la quête de lumière et les liens d’amitiés qui sont les nôtres. Aussi, « rendre à Dieu ce qui lui est dû » ce n’est pas moins que de chercher à vivre jusqu'au bout du don effectif et efficace de Jésus, qui fait de nous des Fils du Père, au milieu de ce monde.

 

Fr Grégoire

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Vous êtes -déjà- effectivement saints... (II)

15 Octobre 2011, 05:12am

Publié par Father Greg

 

 

 

758882 a-monk-joins-a-group-of-french-pilgrims-in--copie-1Chers amis, « Je suis la lumière du monde,  Vous êtes la lumière du monde », dit le Seigneur. C'est une chose mystérieuse et grandiose que Jésus dise de lui-même et de chacun de nous la même chose, c'est-à-dire : d'« être lumière ». 

 

Si nous croyons qu'il est le Fils de Dieu qui a guéri les malades et a ressuscité les morts, ou mieux, que Lui-même est sorti vivant du tombeau et qu’il vit vraiment, alors nous comprenons qu’il est la lumière, la source de toutes les lumières de ce monde. Nous, au contraire, nous expérimentons toujours de nouveau l'échec de nos efforts et l'erreur personnelle malgré nos meilleures intentions. Apparemment et en dernière analyse, le monde où nous vivons, ne devient pas meilleur malgré le progrès technique. Guerres, terreur, faim et maladie, pauvreté extrême et répression sans pitié existent encore. Et même ceux qui, dans l'histoire, ont pensé être « des porteurs de lumière », sans pourtant avoir été illuminés par le Christ, l'unique vraie lumière, n’ont pas exactement créé quelque paradis terrestre, ils ont au contraire instauré des dictatures et des systèmes totalitaires, dans lesquels même la plus petite étincelle d'humanité vraie a été étouffée.

 

À ce point, nous ne pouvons pas taire le fait que le mal existe. Nous le voyons en tant de lieux de ce monde ; mais nous le voyons aussi –et cela nous fait peur- dans notre vie elle-même. Oui, dans notre cœur lui-même existe l’inclination au mal, l’égoïsme, l’envie et l’agressivité. Grâce à une certaine autodiscipline, cela est peut être contrôlable dans une certaine mesure. Par contre, cela devient plus difficile quand c’est une manière d’être mauvaise plutôt cachée, qui peut nous envelopper comme un brouillard asphyxiant, et ce sont l’indolence et la lourdeur de vouloir et d’accomplir le bien.

 

Sans cesse dans l'histoire, des personnes attentives ont fait noter : le préjudice pour l'Église ne vient pas de ses adversaires, mais des chrétiens attiédis. Comment le Christ peut-il alors dire que les chrétiens –et cela peut-être aussi ces chrétiens faibles et souvent si tièdes- sont la lumière du monde ? Peut-être comprendrions-nous s'il criait : Convertissez-vous ! Soyez la lumière du monde ! Changez votre vie, rendez-la limpide et resplendissante ! Ne devons-nous pas peut-être rester étonnés que le Seigneur ne nous lance pas un appel, mais qu'il dit que nous sommes la lumière du monde, que nous sommes lumineux, que nous resplendissons dans l'obscurité ?

 

Chers amis, l’Apôtre saint Paul, dans plusieurs de ses lettres, ne craint pas d’appeler « saints » ses contemporains, les membres des communautés locales. Il est évident, ici, que chaque baptisé –avant même qu’il puisse accomplir de bonnes œuvres ou des actions particulières- est sanctifié par Dieu. Dans le baptême, le Seigneur allume, pour ainsi dire, une lumière dans notre vie, une lumière que le catéchisme appelle la grâce sanctifiante. Celui qui conserve cette lumière, celui qui vit dans la grâce, celui-là est effectivement saint.


Chers amis, l'image des saints a été continuellement l'objet de caricature et de représentation déformée, comme si être saints signifiait être en-dehors de la réalité, ingénu et sans joie. On pense souvent qu'un saint est seulement celui qui accomplit des actions ascétiques et morales d'un niveau très élevé et que, pour cela, on peut certainement le vénérer, mais jamais l'imiter dans la vie personnelle. Comme cette opinion est erronée et décourageante ! Il n'y a aucun saint, sauf la bienheureuse Vierge Marie, qui n'ait pas connu aussi le péché et qui ne soit jamais tombé. Chers amis, le Christ ne s'intéresse pas tant au nombre de fois où vous trébuchez dans la vie, mais bien au nombre de fois où vous vous relevez. Il n'exige pas des actions extraordinaires, mais il veut que sa lumière resplendisse en vous. Il ne vous appelle pas parce que vous êtes bons et parfaits, mais parce qu’il est bon et il veut faire de vous ses amis. Oui, vous êtes la lumière du monde, parce que Jésus est votre lumière. Vous êtes chrétiens -non parce que vous faites des choses particulières et extraordinaires- mais parce que Lui, le Christ, est votre vie. Vous êtes saints parce que sa grâce opère en vous.

 

Chers amis, en ce soir où nous sommes réunis en prière autour de l’unique Seigneur, nous entrevoyons la vérité de la parole du Christ selon laquelle la ville située sur une montagne ne peut rester cachée. Cette assemblée brille dans les diverses significations de la parole : dans la clarté d’innombrables lumières, dans la splendeur de tant de jeunes qui croient en Christ. Une bougie peut donner de la lumière seulement si elle se laisse consumer par la flamme. Elle demeurerait inutile si sa cire n’alimentait pas le feu. Permettez que le Christ vous brûle, même si cela peut parfois signifier sacrifice et renoncement. Ne craignez pas de pouvoir perdre quelque chose et de rester à la fin, pour ainsi dire, les mains vides. Ayez le courage de mettre vos talents et vos qualités au service du Règne de Dieu et de vous donner vous-mêmes –comme la cire de la bougie- afin que par vous le Seigneur illumine l’obscurité. Sachez oser devenir des saints ardents, dans les yeux et dans les cœurs desquels brille l’amour du Christ, et qui, de cette manière portent la lumière au monde. J’ai confiance que vous et beaucoup d’autres jeunes ici en Allemagne soient des flambeaux d’espérance, qui ne restent pas cachés. « Vous êtes la lumière du monde ». Dieu est votre avenir. Amen.

 

 

Benoit XVI, Veillée à Freiburg, sept 2012

 

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Vous êtes -déjà- effectivement saint...

14 Octobre 2011, 04:11am

Publié par Father Greg

 

 

 

The_Burning_of_the_Houses_of_Parliament_Three_1834.jpgChers jeunes amis,


Durant toute cette journée, j’ai pensé avec joie à cette soirée où j’allais pouvoir être ici avec vous et m’unir à vous dans la prière. Certains étaient peut-être déjà présents à la Journée Mondiale de la Jeunesse, où nous avons pu expérimenter une atmosphère particulière de tranquillité, de communion profonde et de joie intime qui caractérise une veillée vespérale de prière. Je souhaite que nous puissions faire une expérience similaire en ce moment-ci : puisse le Seigneur nous toucher et faire de nous des témoins joyeux, qui prient ensemble et se rendent garants des uns pour les autres, non seulement en cette soirée, mais durant toute notre vie.

 

Dans toutes les églises, dans les cathédrales et dans les couvents, partout où des fidèles se rassemblent pour la célébration de la Veillée pascale, la plus sainte de toutes les nuits s’ouvre par l’allumage du cierge pascal dont la lumière est transmise à toutes les personnes présentes. Une flamme minuscule irradie en de nombreuses lumières, et illumine la maison de Dieu dans l’obscurité. Dans ce splendide rite liturgique, que nous avons imité dans cette veillée de prière, se révèle à nous, par des signes plus éloquents que les paroles, le mystère de notre foi chrétienne. Jésus, qui dit de lui-même : «  Je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12), fait briller notre vie, pour que soit vrai ce que nous venons à peine d’écouter dans l’Évangile : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14). Ce ne sont pas nos efforts humains ou le progrès technique de notre époque qui portent la lumière dans ce monde. Nous devons toujours de nouveau faire l’expérience que notre engagement pour un ordre meilleur et plus juste, rencontre des limites. La souffrance des innocents, et, enfin, la mort de tout homme sont une obscurité impénétrable qui peut peut-être être éclairée momentanément, comme un éclair dans la nuit, par de nouvelles expériences. Cependant, à la fin, demeurent des ténèbres angoissantes.

 

Autour de nous, il peut y avoir l’obscurité et les ténèbres, et nous voyons toutefois une lumière : une petite flamme minuscule, qui est plus forte que l’obscurité apparemment si puissante et invincible. Le Christ, qui est ressuscité des morts, brille dans ce monde, et le fait d’une manière plus lumineuse justement là où, selon le jugement humain, tout semble être lugubre et privé d’espérance. Il a vaincu la mort -Il vit- et la foi en Lui, comme une petite lumière, pénètre tout ce qui est ténébreux et menaçant. Celui qui croit en Jésus, ne voit certainement pas toujours la clarté du soleil dans sa vie -comme si souffrances et difficultés pouvaient lui être épargnées- mais il y a toujours une lumière limpide qui lui indique une voie qui conduit à la vie en abondance (cf. Jn 10, 10). Les yeux de celui qui croit au Christ contemplent aussi dans la nuit la plus obscure une lumière et voient déjà l’aurore d’un nouveau jour.

 

La lumière ne reste pas seule. Tout autour d’elle s’allument d’autres lumières. Sous l’effet de leur clarté, les contours de l’espace sont bien marqués si bien qu’il est possible de s’orienter. Nous ne vivons pas en solitaires dans le monde. Dans les choses importantes de la vie, nous avons justement besoin des autres. Ainsi de façon particulière, nous ne sommes pas seuls dans la foi, nous sommes des anneaux de la grande chaîne des croyants. Personne n’arrive à croire s’il n’est pas soutenu par la foi des autres, et d’autre part, par ma foi, je contribue à conforter les autres dans leur foi. Nous nous aidons réciproquement à être des exemples les uns pour les autres, nous partageons avec les autres ce qui est nôtre, nos pensées, nos actions et notre affection. Et nous nous aidons réciproquement à nous orienter, à identifier notre place dans la société.

 


 

Benoit XVI, Veillée à Freiburg, sept 2012


 

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L'angoisse: lorsque l'homme se pose comme premier...

13 Octobre 2011, 05:46am

Publié par Father Greg

   Si Dieu n'est pas, c'est donc le relatif qui est premier, donc ce qui peut ne pas être, le possible, l'être en puissance, le devenir, le mouvement, le temps, et donc l'angoisse: l'infini des possibles....  

    

The_Blue_Rigi_Lake_of_Lucerne_Sunrise_1842.jpg De fait, s’il n’existe pas de premier Etre, nous restons face à l’être relatif à un autre, toujours dépendant d’un autre. Par le fait même, la relation est première. Or si la relation est première (en ce sens qu’il n’y a pas de premier en dehors d’elle), il n’y a donc pas de fondement, il n’y a plus que l’intelligence qui connaît cette relation et en vit. Nous en arrivons donc au primat de la connaissance sur la réalité, celle-ci n’étant intéressante que dans la mesure même où elle traduit, d’une façon ou d’une autre, la relation commune par notre intelligence. Par le fait même, nous acceptons que nous ne pouvons pas aller plus loin que la relation, d’où le primat des mathématiques sur tout autre connaissance.

 

Or si nous en arrivons au primat des mathématiques, si la relation devient première, nous sommes devant un monde qui devient nécessairement irrationnel. En effet, la relation ne peut pas être première dans l’ordre de ce-qui-est, elle présuppose toujours quelque chose qui soit antérieure à elle et qui soit son fondement. Si la relation est première, nous nous trouvons devant un être que nous réalisons nous-mêmes, en sachant bien qu’il n’est pas premier, puisque nous en sommes la source, puisque nous le créons. Par conséquent, ou bien l’homme s’affirme premier et crée son monde de relations, sans s’interroger sur ce qu’il est lui-même dans son être, ou bien il affirme qu’il ne peut arriver à se connaître, que lui-même est inconnaissable, puisqu’il est au-delà de la relation et ne peut connaître que la relation.

           

Mais cela s’oppose à toute notre vie. De fait, nous cherchons toujours à connaître ce qu’est l’homme. (…) Toute la philosophie est ordonnée à la connaissance de l’homme, de la personne humaine. Avec le primat de la relation et de la connaissance mathématique, la philosophie première (la découverte du pourquoi ultime de notre existence) elle-même disparaît. Faut-il accepter que nous ne connaissions plus l’homme et que nous ne cherchions plus à le connaître ? En réalité, n’est-ce pas contraire au désir fondamental de l’humanité, qui désire se connaître, savoir ce qu’est l’homme ? Une philosophie qui soit au-delà de la relation est nécessaire pour connaître l’homme. Et ce ne peut être que la philosophie de ce qui est en tant qu’être. En effet, ce qui est premier, en dehors de la relation, c’est ce qui est. La philosophie première analyse et cherche à connaître ce qui est. Elle découvre ce qui est dans ce qu’il a de tout à fait fondamental et premier.

                                                           Père Marie-Dominique Philippe, Retour à la Source II

 

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Soyez inquiets de vous-mêmes, nous suggère-t-il....

11 Octobre 2011, 05:21am

Publié par Father Greg

 

Le Tentateur écrit à son neveu, diable apprenti, afin de lui dispenser quelques conseils pour faire pécher l’homme, son«client ».

 

peter-paul-rubens-deux-satyrs.jpgMon cher neveu (souviens-toi que je t'appelle « cher » à cause de ce que tu me coûtes),

Tu t'inquiètes parce que ton protégé semble se tourner résolument vers la spiritualité. Quel nigaud tu peux faire ! Ne sais-tupas que nous sommes de purs esprits ? Alors le spiritualisme, le spiritisme et tutti quanti, ça nous connaît. Tourne-le donc vers le rayon « spiritualité » des libraires, qu'il y fasse ses emplettes, qu'il se fabrique une mystique à sa sauce, avec un peu de christianisme, de soufisme, de bouddhisme en vrac dans le Caddie de son cœur.

 

Si, par malchance, il tombe sur un livre des malsains du Carmelet commence à vouloir entrer dans l'intimité de l'Ennemi, entraîne-le à se tâter le pouls, à se demander à quel degré d'oraisonil a pu déjà parvenir. Que ses  jambes coincées en lotus l'empêchent d'aller au devant du pauvre à sa porte. Qu'à cause de son besoin de tranquillité intérieure il devienne insupportable avec sa femme. Comment ose-t-ellelui demander de faire la vaisselle ? Ne voit elle pas qu'il est au-delà de ces bassesses ? Comprends bien : si tu n'arrives pas à le noyer dans les tracas de tous les jours, fais-lebrûler dans le feu de l'orgueil.

Enfin, quand il voudra être simple, c'est-à-dire s'abaisser à cette chose dégoûtante qui est d'accueillir chaque être dans la vérité et l'amour, conduis-le à chercher des recettes compliquées de simplification, ainsi que des situations autres que celle qu'il vit sur le moment : qu'il aime le lointain, non le prochain ; qu'il méprise le visage qui se trouve devant lui pour se projeter dans des missions futures.

 

Je ne te dis pas adieu, ni salut, bien sûr.

 

Celui qui, à son propre visage, préfère une légion de masques, le Diable.

 

Fabrice Hadjadj

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L'amour durable...

10 Octobre 2011, 05:04am

Publié par Father Greg

 

A_Lady_and_Two_Gentlemen_detail_ca_1659.jpg  L’amour durable est la chose qui mérite d’être prise au sérieux. C’est pourquoi, de tout temps, le mariage a prêté aux plaisanteries. Et pourtant, comment ne pas ressasser, répéter, marteler que l’amour dans le mariage est l’école de la transparence ? Ainsi que le dit Salomon, « comme le visage se reflète dans l’eau, le cœur de l’homme se retrouve en autrui ». C’est dans la foi de Laurence que je retrempe la mienne, inquiète et insatisfaite. La foi se pense, s’épure, se recommande à l’intelligence ; elle n’est pas la conclusion d’une chaîne de raisonnements. Si l’on accepte qu’il y ait dans le monde du sens, on ne peut refuser l’hypothèse que ce sens se soit incarné. Reste à donner son assentiment à la proposition que Jésus-Christ est l’Amour incarné. Si on le donne, on s’aperçoit bientôt que, comme l’amour, la foi est une fidélité libératrice. Cette formule ne signifie pas que la fidélité, par elle-même, libère. Ce serait jouer sur les mots. Beaucoup de fidélités mortes sont des infidélités permanentes. Il est important avant tout de déterminer le minimum auquel on donne sa foi et de ne pas craindre d’être très restrictif. Peu de fidélités, mais vigoureuses.

……..

Cette traversée sur eaux calmes ou orageuses, mais ce ne sont que troubles de surface qui ne nous troublent guère, cette lente et sûre descente vers la mort, cet acheminement vers la destruction sans doute précédée d’une période de déchéance, cet abandon progressif des diversions, cette clôture dans laquelle nous nous enfermons par goût plus que par nécessité, tout cela pourrait faire une atmosphère confinée et lourde, au contraire cela fait un climat léger, vif, qui pétille comme du champagne. C’est un mystère. Nous sommes sans doute soutenus et conduits. La partie que nous avons engagée est la seule où les inégalités de santé, d’éducation, de fortune ne comptent plus. Tous ceux capables de s’inquiéter pour quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes peuvent entrer dans le jeu. Quel en est donc l’enjeu ? Il s’agit de savoir s’il est possible d’arriver à un point où l’amour humain est, autrement qu’en paroles, plus fort que la mort. J’avoue n’en être pas sûr. J’ai vu mourir assez de tout proches pour savoir à quelle vitesse ils s’éloignent. Quand ils surgissent au détour d’une phrase, d’une allée ou d’un couloir, je reconnais leur pas et leurs gestes d’ombres chinoises qui glissent, ne laissant aucune trace, pas même la poussière légère du tilleul qui entre, avec le soleil et le vent, par le fenêtre où, comme moi, ils s’accoudaient. Certes, mes liens avec mes parents et mes frères avaient, chacun, sa nuance et cette diversité gêne sans doute l’évocation. Dans le cas de Laurence, ce serait différent, mais cette idée m’est odieuse, ce qui démontre la fragilité de l’entreprise, puisque l’issue, je la repousse et la récuse de toutes mes forces.

 

Jacques de Bourbon Busset, l'amour durable.


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" Je suis vous et vous êtes moi..."

9 Octobre 2011, 05:02am

Publié par Father Greg

 

el-papa.jpgChers frères et sœurs,

En pensant aux Bienheureux et à toute la foule des Saints et Bienheureux, nous pouvons comprendre ce que signifie vivre comme des sarments de la vraie vigne qu’est le Christ, et porter beaucoup de fruit. L’Évangile d’aujourd’hui nous a rappelé l’image de cette plante qui est rampante de façon luxuriante dans l’orient et symbole de force vitale, une métaphore pour la beauté et le dynamisme de la communion de Jésus avec ses disciples et amis.

 

Dans la parabole de la vigne, Jésus ne dis pas : « Vous êtes la vigne », mais : « Je suis la vigne ; vous, les sarments » (Jn 15, 5). Ce qui signifie : «  De même que les sarments sont liés à la vigne, ainsi vous m’appartenez ! Mais, en m’appartenant, vous appartenez aussi les uns aux autres ». Et cette appartenance l’un à l’autre et à Lui n’est pas une quelconque relation idéale, imaginaire, symbolique, mais – je voudrais presque dire – une appartenance à Jésus Christ dans un sens biologique, pleinement vital. C’est l’Église, cette communauté de vie avec Lui et de l’un pour l’autre, qui est fondée dans le Baptême et approfondie toujours davantage dans l’Eucharistie. « Je suis la vraie vigne », signifie cependant en réalité : « Je suis vous et vous êtes moi » - une identification inouïe du Seigneur avec nous, son Église.

 

Le Christ lui-même, à l’époque, avant Damas, demanda à Saul, le persécuteur de l’Église : « Pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9, 4). De cette façon, le Seigneur exprime la communauté de destin qui dérive de l’intime communion de vie de son Église avec Lui, le Christ ressuscité. Il continue à vivre dans son Église en ce monde. Il est avec nous, et nous sommes avec Lui. – « Pourquoi me persécutes-tu ? » - C’est donc Jésus que frappent les persécutions contre son Église. Et, en même temps, nous ne sommes pas seuls quand nous sommes opprimés à cause de notre foi. Jésus est avec nous.

Dans la parabole, Jésus dit : « Je suis la vigne véritable, et mon Père est le vigneron » ( Jn 15, 1), et il explique que le vigneron prend le couteau, coupe les sarments secs et émonde ceux qui portent du fruit pour qu’ils portent davantage de fruit. Pour le dire avec l’image du prophète Ézéchiel, comme nous l’avons entendu dans la première lecture, Dieu veut ôter de notre poitrine le cœur mort, de pierre, pour nous donner un cœur vivant, de chair (cf. Ez 36, 26). Il veut nous donner une vie nouvelle et pleine de force. Le Christ est venu appeler les pécheurs. Ce sont eux qui ont besoin du médecin, non les biens portants (cf. Lc 5, 31sv.). Et ainsi, comme dit le Concile Vatican II, l’Église est le « sacrement universel du salut » (LG 48) qui existe pour les pécheurs, pour leur ouvrir la voie de la conversion, de la guérison et de la vie. C’est la vraie et grande mission de l’Église, que le Christ lui a conférée.


Certains regardent l’Église en s’arrêtant sur son aspect extérieur. L’Église apparaît alors seulement comme l’une des nombreuses organisations qui se trouvent dans une société démocratique, selon les normes et les lois de laquelle le concept «Église » qui est difficilement compréhensible en lui-même, doit ensuite être jugée et traitée. Si on ajoute encore à cela l’expérience douloureuse que dans l’Église, il y a des bons et des mauvais poissons, le bon grain et l’ivraie, et si le regard reste fixé sur les choses négatives, alors ne s’entrouvre plus le mystère grand et profond de l’Église.

 

Par conséquent, ne sourd plus aucune joie pour le fait d’appartenir à cette vigne qui est l’« Église ». Insatisfaction et mécontentement se diffusent, si on ne voit pas se réaliser les propres idées superficielles et erronées sur l’« Église » et les propres « rêves d’Église » ! Alors cesse aussi le cantique joyeux « Je rends grâce au Seigneur qui, par grâce, m’a appelé dans son Église », que des générations de catholiques ont chanté avec conviction.

Le Seigneur continue dans son discours : « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi, … car sans moi – on pourrait aussi traduire : en dehors de moi – vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 4 ss.).

Chacun de nous est mis face à cette décision. Le Seigneur, dans sa parabole, nous dit de nouveau combien elle est sérieuse : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il se dessèche ; on les ramasse et on les jette au feu et ils brûlent » (Jn 15, 6). A ce propos, saint Augustin observe : « Il n’y a que deux choses qui conviennent à ces branches : ou la vigne ou le feu ; si elles sont unies à la vigne, elles ne seront pas jetées au feu ; afin de n’être pas jetées au feu, qu’elles restent donc unies à la vigne » (In Joan. Ev. tract. 81,3 [PL 35,1842]).

Le choix demandé ici nous fait comprendre, de façon insistante, la signification existentielle de notre décision de vie. En même temps, l’image de la vigne est un signe d’espérance et de confiance. En s’incarnant, le Christ lui-même est venu dans ce monde pour être notre fondement. Dans chaque nécessité et sécheresse, Il est la source qui donne l’eau de la vie qui nous nourrit et nous fortifie. Lui-même porte sur lui chaque péché, peur et souffrance, et, à la fin, nous purifie et nous transforme mystérieusement en bon vin. Dans ces moments de besoin, parfois nous nous sentons comme finis sous un pressoir, comme les grappes de raisin qui sont pressées complètement. Mais nous savons que, unis au Christ, nous devenons du vin mûr. Dieu sait transformer en amour aussi les choses pesantes et opprimantes dans notre vie. Il est important que nous « demeurions » dans la vigne, dans le Christ. En cette brève péricope, l’évangéliste utilise la parole « demeurer » une douzaine de fois. Ce « demeurer-en-Christ » marque le discours tout entier. A notre époque d’activisme et d’arbitraire où aussi tant de personnes perdent orientation et appui ; où la fidélité de l’amour dans le mariage et l’amitié est devenue si fragile et de brève durée ; où nous voulons crier, dans notre besoin, comme les disciples d’Emmaüs : « Seigneur, reste avec nous, car le soir tombe (cf. Lc24, 29) oui, il fait sombre autour de nous ! » ; ici le Seigneur ressuscité nous offre un refuge, un lieu de lumière, d’espérance et de confiance, de paix et de sécurité. Là où la sécheresse et la mort menacent les sarments, là, il y a avenir, vie et joie dans le Christ.

Demeurer dans le Christ signifie, comme nous l’avons déjà vu, demeurer aussi dans l’Église. La communauté entière des croyants est solidement unie dans le Christ, la vigne. Dans le Christ, tous nous sommes unis ensemble. Dans cette communauté Il nous soutient et, en même temps, tous les membres se soutiennent mutuellement. Ils résistent ensemble aux tempêtes et se protègent les uns les autres. Nous ne croyons pas seuls, mais nous croyons avec toute l’Église.

L’Église en tant qu’annonciatrice de la Parole de Dieu et dispensatrice des sacrements nous unit au Christ, la vraie vigne. L’Église comme « plénitude et complément du Rédempteur » est pour nous gage de la vie divine et médiatrice des fruits dont parle la parabole de la vigne. L’Église est le don le plus beau de Dieu. Par conséquent, dit aussi saint Augustin : « Autant on aime l’Église du Christ, autant on entre en participation de l’Esprit Saint ». Avec l’Église et dans l’Église, nous pouvons annoncer à tous les hommes que le Christ est la source de la vie, qu’Il est présent, qu’Il est la grande réalité après laquelle nous soupirons. Il se donne lui-même. Celui qui croit au Christ a un avenir. Parce que Dieu ne veut pas ce qui est aride, mort, artificiel, qui à la fin est jeté, mais il veut ce qui est fécond et vivant, la vie en abondance.

 

Chers frères et sœurs ! Je souhaite à vous tous de découvrir toujours plus profondément la joie d’être unis au Christ dans l’Église, de pouvoir trouver dans vos besoins réconfort et rédemption et de devenir toujours davantage le vin délicieux de la joie et de l’amour du Christ pour ce monde. Amen.

 

BENOÎT XVI, MESSE À BERLIN, 22.09.2011 

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Le langage de l’intelligible

8 Octobre 2011, 04:51am

Publié par Father Greg

 

 

The_Agnew_Clinic_1889.jpgVouloir des actes rapides, efficaces exige l’emploi d’un langage intelligible. Il ne s’élaborera que par l’établissement entre les êtres d’une sorte de neutralité de la vie sensible, trop solidaire du particulier, en creusant par-delà le mouvant, pour atteindre le sol dur et sec, le tuf. Elaguer, sacrifier jusqu’au moment où résonne ferme, sous le choc interrogateur de la pensée, la base commune à tous des connaissances, indemne du jeu affectif et de son interprétation, dégager ce qu’on pourrait appeler le dénominateur commun de la vie mentale, voilà le but.

Cette ossature inamovible, terrain d’accord quasi-total sur la définition, sera l’idée même et son vêtement, le mot. Mot et idée sont donc un effort vers le banal, c’est-à-dire sans nuance péjorative, vers ce que chacun peut comprendre identiquement et sans recours aux hasards intuitifs. La vie sensible, suspectée, réprimée, s’effacera devant la vie abstraite (ab-trahere dit l’étymologie) extraite, au sens propre, de la riche confusion originelle du subjectif. Chacun pourra garder pour son for intérieur la première ; les usages sociaux requièrent la seconde.

Il en sera des ressources que chacun possède en soi comme de celles qui existent dans le monde. Il y a longtemps que la société a renoncé à échanger celles-ci, à obliger le paysan à trainer devant cet artisan ses sacs de blé pour le troc d’un meuble. Elle a inventé de retirer aux richesses réelles tout ce qui faisait leur particularité pour n’en conserver qu’une, neutre et se bornant à être une balance entre les autres : la monnaie. Elle l’a même voulue fictive, plus exclusivement abstraite ; elle en fait le crédit, le billet de banque. Il a pour prix conventionnel celui que fixe notre consentement mutuel, mais il permet des échanges rapides et incontestés. De même les idées, vêtues de mots, facilitent le commerce de ce qui, sans elles, resterait inexprimable, mais au prix de quel sacrifice : celui de la substance réelle ! Gagées par le trésor des expériences sensibles que l’on ne vérifie plus (là aussi le cours forcé  et l’inflation sont d’usage !) elles facilitent maniement et roulement, et, par un accord tacite, suppléent les valeurs réelles, intransférables. Dispensant de la connaissance effective, ressentie, éliminant de nos représentations le facteur personnel, ou le rendant du moins superflu, les idées ont marqué un progrès immense dans la voie de la précision et de la vitesse.

Le civilisé a donc fait un usage croissant de l’abstraction. Que d’avantages compensaient l’appauvrissement affectif ! Pouvoir manier le résultat d’expériences que l’on n’avait ni vécues, ni éprouvées, dont il suffisait d’enregistrer le résultat, le résidu transmis par d’autres ! Les hommes, remplaçant le sentiment d’une réalité par sa désignation, mot ou même signe, peuvent sans cesse porter plus loin leur disponibilité créatrice. Tout ce qui a été effectivement constaté une fois peut être mis en réserve, en conserve dans la mémoire, remplacé par cette étiquette abrégée qui le supplée, et l’acuité de la recherche se reporte à sa pointe la plus opportune. E-T Bell a souligné par exemple, que les mathématiques progressaient à mesure qu’elles devenaient plus abstraites, c’est-à-dire plus dépourvues d’un contenu positif, susceptible d’éveiller et d’arrêter l’imagination sensible par une survivance concrète.

L’instrument qu’attendait cette civilisation, c’était le livre. Dès que l’imprimerie parut et permit de multiplier le mot et l’idée, dès qu’elle les fit pénétrer de plus en plus largement dans les masses qui vivaient encore abritées par leur tradition sensibles, la « civilisation du livre » donna son plein. Un nombre croissant d’idées fut jeté aux individus, qui vécurent sur elles, se modifiant sous leur action.

Un homme nouveau prit forme dont la sensibilité était forcément desséchée, mais dont les mécanismes mentaux étaient infiniment enrichis ; ils étaient même souvent engorgés de notions entrées dans le langage mais dépourvues de contenu pour beaucoup de ceux qui les maniaient : la coque close était la même pour tous sans qu’il fut possible de savoir d’emblée ceux qui en préservaient la substance intérieure et ceux qui l’utilisaient vide, dans son « inanité sonore » comme aurait dit Mallarmé.

 

René Huygues, Dialogue avec le visible

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Soyez insatiables! Soyez fous!

7 Octobre 2011, 04:26am

Publié par Father Greg

 

 

 

« C’est un honneur de me trouver parmi vous aujourd’hui et d’assister à une remise de diplômes dans une des universités les plus prestigieuses du monde. Je n’ai jamais terminé mes études supérieures. A dire vrai, je n’ai même jamais été témoin d’une remise de diplômes dans une université. Je veux vous faire partager aujourd’hui trois expériences qui ont marqué ma carrière. C’est tout. Rien d’extraordinaire. Juste trois expériences.

« Pourquoi j’ai eu raison de laisser tomber l’université »

La première concerne les incidences imprévues. J’ai abandonné mes études au Reed College au bout de six mois, mais j’y suis resté auditeur libre pendant dix-huit mois avant de laisser tomber définitivement. Pourquoi n’ai-je pas poursuivi ?


Tout a commencé avant ma naissance. Ma mère biologique était une jeune étudiante célibataire, et elle avait choisi de me confier à des parents adoptifs. Elle tenait à me voir entrer dans une famille de diplômés universitaires, et tout avait été prévu pour que je sois adopté dès ma naissance par un avocat et son épouse. Sauf que, lorsque je fis mon apparition, ils décidèrent au dernier moment qu’ils préféraient avoir une fille. Mes parents, qui étaient sur une liste d’attente, reçurent un coup de téléphone au milieu de la nuit : « Nous avons un petit garçon qui n’était pas prévu. Le voulez-vous ? » Ils répondirent : « Bien sûr. » Ma mère biologique découvrit alors que ma mère adoptive n’avait jamais eu le moindre diplôme universitaire, et que mon père n’avait jamais terminé ses études secondaires. Elle refusa de signer les documents définitifs d’adoption et ne s’y résolut que quelques mois plus tard, quand mes parents lui promirent que j’irais à l’université.


Dix-sept ans plus tard, j’entrais donc à l’université. Mais j’avais naïvement choisi un établissement presque aussi cher que Stanford, et toutes les économies de mes parents servirent à payer mes frais de scolarité. Au bout de six mois, je n’en voyais toujours pas la justification. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire dans la vie et je n’imaginais pas comment l’université pouvait m’aider à trouver ma voie. J’étais là en train de dépenser tout cet argent que mes parents avaient épargné leur vie durant. Je décidai donc de laisser tomber. Une décision plutôt risquée, mais rétrospectivement c’est un des meilleurs choix que j’aie jamais faits. Dès le moment où je renonçais, j’abandonnais les matières obligatoires qui m’ennuyaient pour suivre les cours qui m’intéressaient.

Tout n’était pas rose. Je n’avais pas de chambre dans un foyer, je dormais à même le sol chez des amis. Je ramassais des bouteilles de Coca-Cola pour récupérer le dépôt de 5 cents et acheter de quoi manger, et tous les dimanches soir je faisais 10 kilomètres à pied pour traverser la ville et m’offrir un bon repas au temple de Hare Krishna. Un régal. Et ce que je découvris alors, guidé par ma curiosité et mon intuition, se révéla inestimable à l’avenir. Laissez-moi vous donner un exemple : le Reed College dispensait probablement alors le meilleur enseignement de la typographie de tout le pays. Dans le campus, chaque affiche, chaque étiquette sur chaque tiroir était parfaitement calligraphiée. Parce que je n’avais pas à suivre de cours obligatoires, je décidai de m’inscrire en classe de calligraphie. C’est ainsi que j’appris tout ce qui concernait l’empattement des caractères, les espaces entre les différents groupes de lettres, les détails qui font la beauté d’une typographie. C’était un art ancré dans le passé, une subtile esthétique qui échappait à la science. J’étais fasciné.

 
Rien de tout cela n’était censé avoir le moindre effet pratique dans ma vie. Pourtant, dix ans plus tard, alors que nous concevions le premier Macintosh, cet acquis me revint. Et nous l’incorporâmes dans le Mac. Ce fut le premier ordinateur doté d’une typographie élégante. Si je n’avais pas suivi ces cours à l’université, le Mac ne posséderait pas une telle variété de polices de caractères ni ces espacements proportionnels. Et comme Windows s’est borné à copier le Mac, il est probable qu’aucun ordinateur personnel n’en disposerait. Si je n’avais pas laissé tomber mes études à l’université, je n’aurais jamais appris la calligraphie, et les ordinateurs personnels n’auraient peut-être pas cette richesse de caractères. Naturellement, il était impossible de prévoir ces répercussions quand j’étais à l’université. Mais elles me sont apparues évidentes dix ans plus tard.


On ne peut prévoir l’incidence qu’auront certains événements dans le futur ; c’est après coup seulement qu’apparaissent les liens. Vous pouvez seulement espérer qu’ils joueront un rôle dans votre avenir. L’essentiel est de croire en quelque chose – votre destin, votre vie, votre karma, peu importe. Cette attitude a toujours marché pour moi, et elle a régi ma vie.

« Pourquoi mon départ forcé d’Apple fut salutaire »

Ma deuxième histoire concerne la passion et l’échec. J’ai eu la chance d’aimer très tôt ce que je faisais. J’avais 20 ans lorsque Woz [Steve Wozniak, le co-fondateur d’Apple N.D.L.R.] et moi avons créé Apple dans le garage de mes parents. Nous avons ensuite travaillé dur et, dix ans plus tard, Apple était une société de plus de 4 000 employés dont le chiffre d’affaires atteignait 2 milliards de dollars. Nous venions de lancer un an plus tôt notre plus belle création, le Macintosh, et je venais d’avoir 30 ans.


C’est alors que je fus viré. Comment peut-on vous virer d’une société que vous avez créée ? C’est bien simple, Apple ayant pris de l’importance, nous avons engagé quelqu’un qui me semblait avoir les compétences nécessaires pour diriger l’entreprise à mes côtés et, pendant la première année, tout se passa bien. Puis nos visions ont divergé, et nous nous sommes brouillés. Le conseil d’administration s’est rangé de son côté. C’est ainsi qu’à 30 ans je me suis retrouvé sur le pavé. Viré avec perte et fracas. La raison d’être de ma vie n’existait plus. J’étais en miettes.

Je restais plusieurs mois sans savoir quoi faire. J’avais l’impression d’avoir trahi la génération qui m’avait précédé – d’avoir laissé tomber le témoin au moment où on me le passait. C’était un échec public, et je songeais même à fuir la Silicon Valley. Puis j’ai peu à peu compris une chose – j’aimais toujours ce que je faisais. Ce qui m’était arrivé chez Apple n’y changeait rien. J’avais été éconduit, mais j’étais toujours amoureux. J’ai alors décidé de repartir de zéro.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais mon départ forcé d’Apple fut salutaire. Le poids du succès fit place à la légèreté du débutant, à une vision moins assurée des choses. Une liberté grâce à laquelle je connus l’une des périodes les plus créatives de ma vie.

Pendant les cinq années qui suivirent, j’ai créé une société appelée NeXT et une autre appelée Pixar, et je suis tombé amoureux d’une femme exceptionnelle qui est devenue mon épouse. Pixar, qui allait bientôt produire le premier film d’animation en trois dimensions, Toy Story , est aujourd’hui la première entreprise mondiale utilisant cette technique. Par un remarquable concours de circonstances, Apple a acheté NeXT, je suis retourné chez Apple, et la technologie que nous avions développée chez NeXT est aujourd’hui la clé de la renaissance d’Apple. Et Laurene et moi avons fondé une famille merveilleuse.

Tout cela ne serait pas arrivé si je n’avais pas été viré d’Apple. La potion fut horriblement amère, mais je suppose que le patient en avait besoin. Parfois, la vie vous flanque un bon coup sur la tête. Ne vous laissez pas abattre. Je suis convaincu que c’est mon amour pour ce que je faisais qui m’a permis de continuer. Il faut savoir découvrir ce que l’on aime et qui l’on aime. Le travail occupe une grande partie de l’existence, et la seule manière d’être pleinement satisfait est d’apprécier ce que l’on fait. Sinon, continuez à chercher. Ne baissez pas les bras. C’est comme en amour, vous saurez quand vous aurez trouvé. Et toute relation réussie s’améliore avec le temps. Alors, continuez à chercher jusqu’à ce que vous trouviez.

« Pourquoi la mort est la meilleure chose de la vie »


Ma troisième histoire concerne la mort. A l’âge de 17 ans, j’ai lu une citation qui disait à peu près ceci : « Si vous vivez chaque jour comme s’il était le dernier, vous finirez un jour par avoir raison. » Elle m’est restée en mémoire et, depuis, pendant les trente-trois années écoulées, je me suis regardé dans la gla-ce le matin en me disant : « Si aujourd’hui était le dernier jour de ma vie, est-ce que j’aimerais faire ce que je vais faire tout à l’heure ? » Et si la réponse est non pendant plusieurs jours à la file, je sais que j’ai besoin de changement.

Avoir en tête que je peux mourir bientôt est ce que j’ai découvert de plus efficace pour m’aider à prendre des décisions importantes. Parce que presque tout – tout ce que l’on attend de l’extérieur, nos vanités et nos fiertés, nos peurs de l’échec – s’efface devant la mort, ne laissant que l’essentiel. Se souvenir que la mort viendra un jour est la meilleure façon d’éviter le piège qui consiste à croire que l’on a quelque chose à perdre. On est déjà nu. Il n’y a aucune raison de ne pas suivre son cœur.


Il y a un an environ, on découvrait que j’avais un cancer. A 7 heures du matin, le scanner montrait que j’étais atteint d’une tumeur au pancréas. Je ne savais même pas ce qu’était le pancréas. Les médecins m’annoncèrent que c’était un cancer probablement incurable, et que j’en avais au maximum pour six mois. Mon docteur me conseilla de rentrer chez moi et de mettre mes affaires en ordre, ce qui signifie : « Préparez-vous à mourir. » Ce qui signifie dire à ses enfants en quelques mois tout ce que vous pensiez leur dire pendant les dix prochaines années. Ce qui signifie essayer de faciliter les choses pour votre famille. En bref, faire vos adieux.

J’ai vécu avec ce diagnostic pendant toute la journée. Plus tard dans la soirée, on m’a fait une biopsie, introduit un endoscope dans le pancréas en passant par l’estomac et l’intestin. J’étais inconscient, mais ma femme, qui était présente, m’a raconté qu’en examinant le prélèvement au microscope, les médecins se sont mis à pleurer, car j’avais une forme très rare de cancer du pancréas, guérissable par la chirurgie. On m’a opéré et je vais bien.

Ce fut mon seul contact avec la mort, et j’espère qu’il le restera pendant encore quelques dizaines d’années. Après cette expérience, je peux vous le dire avec plus de certitude que lorsque la mort n’était pour moi qu’un concept purement intellectuel : personne ne désire mourir. Même ceux qui veulent aller au ciel n’ont pas envie de mourir pour y parvenir. Pourtant, la mort est un destin que nous partageons tous. Personne n’y a jamais échappé. Et c’est bien ainsi, car la mort est probablement ce que la vie a inventé de mieux. C’est le facteur de changement de la vie. Elle nous débarrasse de l’ancien pour faire place au neuf. En ce moment, vous représentez ce qui est neuf, mais un jour vous deviendrez progressivement l’ancien, et vous laisserez la place aux autres. Désolé d’être aussi dramatique, mais c’est la vérité.

Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre. Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d’autrui. Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire.


Dans ma jeunesse, il existait une extraordinaire publication The Whole Earth Catalog , l’une des bibles de ma génération. Elle avait été fondée par un certain Stewart Brand, non loin d’ici, à Menlo Park, et il l’avait marquée de sa veine poétique. C’était à la fin des années 1960, avant les ordinateurs et l’édition électronique, et elle était réalisée entièrement avec des machines à écrire, des paires de ciseaux et des appareils Polaroid. C’était une sorte de Google en livre de poche, trente-cinq ans avant la création de Google. Un ouvrage idéaliste, débordant de recettes formidables et d’idées épatantes.

Stewart et son équipe ont publié plusieurs fascicules de The Whole Earth Catalog . Quand ils eurent épuisé la formule, ils sortirent un dernier numéro. C’était au milieu des années 1970, et j’avais votre âge. La quatrième de couverture montrait la photo d’une route de campagne prise au petit matin, le genre de route sur laquelle vous pourriez faire de l’auto-stop si vous avez l’esprit d’aventure. Dessous, on lisait : « Soyez insatiables. Soyez fous. » C’était leur message d’adieu. Soyez insatiables. Soyez fous. C’est le vœu que j’ai toujours formé pour moi. Et aujourd’hui, au moment où vous recevez votre diplôme qui marque le début d’une nouvelle vie, c’est ce que je vous souhaite. Soyez insatiables. Soyez fous. Merci à tous.»


Steve Jobs, CEO d’Apple, remise de diplôme de l’université américaine Stanford, 2005

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Refuge de la vie sensible... (II)

6 Octobre 2011, 04:06am

Publié par Father Greg

 

 

Weda_Cook_1891.jpgQuiconque, au-delà de l’enfance, persévèrera dans une existence dominée par les réactions et les imaginations sensibles deviendra un inadapté, reclus en lui-même, dépassé et souvent broyé par la société moderne. Ou trouver une échappée ?  Il en reste une pour celui qui est doué au surplus d’une faculté créatrice : l’art ou la poésie ! Alors la société l’admet et le respecte, car elle le charge de même que  l’abeille est spécialisée dans la ruche, de ressentir pour les autres et de leur apporter les résultats de son aventure, tout en les dispensant de la vivre réellement. Le poète ou l’artiste, de plus en plus, ne sentent pas seulement « mieux que » les autres, ils sentent « à la place » des autres, qui leur accordent admiration mais aussi, les jugeant « inutiles », secret dédain souvent. La société révère en eux un don qu’elle n’a pas, qu’elle n’a plus mais les considère un peu comme une faiblesse qu’elle se tolère.

Rien de tel chez les primitifs où poésie et art ne sont pas réduits au rôle de jeu, de luxe, de supplément et presque de superflu mais reflète quelque chose de divin. Carl Kriesmeier cite le cas de ce royaume  nègre du Congo Belge où, parmi les conseillers du roi, le plus considéré des représentants des métiers est celui des sculpteurs. Quel ne serait pas notre effarement si l’on nous suggérait  de réserver pareille place aux poètes et aux artistes dans les hautes assemblées qui dirigent nos pays ! Il nous paraît au contraire plus « sérieux » d’y élire des manieurs professionnels d’idées et de mots, les professeurs, les avocats…(…)

            Entendons-nous bien que tout ceci n’est vrai que dans l’Occident, quoique l’Orient, et le reste du monde, s’appliquent maintenant à le rattraper, par marches forcées. Mais l’Occident s’est voulu exclusivement utilitaire, tout entier tourné vers la possession du monde extérieur. Il en est obsédé ; par la science, la recherche des lois physiques, il veut agir sur lui, le domestiquer ; il entend faire de lui l’instrument de ses désirs, être conquérant de l’univers et de ses secrets en même temps que d’espaces et de peuples ! Tels nous sommes : le savoir vaut surtout quand il est pratique, déterminé par une conclusion positive, l’emprise sur les forces qui nous entourent. Quand à la connaissance intérieure, si prisée de l’Oriental, elle nous a si peu retenus, en dehors de son mécanisme efficace, donc surtout logique, que nous y sommes encore dérisoirement novices. Le progrès n’est pour nous qu’un rêve d’extension indéfini de nos pouvoirs, devenu au XIXème siècle la véritable mystique de l’humanité européenne. Le Moyen-Age, encore tout baigné du Christianisme né au seuil de l’Asie, était moins distinct de l’Orient : la fissure s’est surtout élargie, est devenue gouffre, quand la civilisation du livre eut commencé à précipiter notre devenir, gouffre que, par une récente et apparente conversion, les peuples de l’Est tentent de combler précipitamment depuis quelques années.

 

René Huygues, dialogue avec le visible.

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