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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Solitude de celui qui n'est pas avide du réel jusqu'au bout...

30 Juin 2011, 05:23am

Publié par Father Greg

 

 

385.jpg"Je ne suis pas fait pour les romans ni pour les drames. Leurs grandes scènes, colères, passions, moments tragiques, loin de m'exalter me parviennent comme de misérables éclats, des états rudimentaires où toutes les bêtises se lâchent, où l'être se simplifie jusqu'à la sottise; et il se noie au lieu de nager dans les circonstances de l'eau."


"Homme toujours debout sur le cap Pensée, à s'écarquiller les yeux sur les limites ou des choses ou de la vue...Il est impossible de recevoir la "vérité" de soi-même. Quand on la sent se former (c'est une impression), on forme du même coup un autre soi inaccoutumé...dont on est fier, dont on est jaloux..."


"Ma solitude, qui n'est que le manque depuis beaucoup d'années, d'amis longuement, profondément vus; de conversations étroites, dialogues sans préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher. Ce n'est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle et ombre du moi (autre moi), intelligence rivale, irrépressible, ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale, intime. Divine car supposé un dieu qui vous imprègne, infiniment domine, infiniment devine. Sa joie d'être combattu par sa  créature qui essaie imperceptiblement d'être, se sépare...La dévorer et qu'elle renaisse; et une joie commune et un agrandissement."

 

Paul Valery, Monsieur Teste


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Solitude psychologique...

29 Juin 2011, 05:13am

Publié par Father Greg

 


camille-pissaro-la-foire-a-dieppe.jpg"Quoi de plus fatiguant que de concevoir le chaos d'une multitude d'esprits? Chaque pensée dans ce tumulte trouve sa pareille, son adverse, son antécédente et sa suivante? Tant de similitudes, tant d'imprévu la découragent. Imaginez-vous le désordre incomparable qu'entretiennent dix mille êtres essentiellement singuliers?


Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d'amours propres qui s'y comparent. Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux professions délirantes...

Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi-même et dont la matière première est l'opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d'un certain délire des grandeurs qu'un certain délire de persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d'uniques règnent la loi de faire ce que nul n'a jamais fait, et que nul jamais ne fera. C'est du moins la loi des meilleurs, c'est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose d'absurde...ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l'illusion d'être seuls (car la supériorité n'est qu'une solitude située sur les limites actuelle d'une espèce). Ils fondent chacun son existence sur l'inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu'ils n'existent pas..."

 

Paul Valéry, monsieur Teste.


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monsieur Teste (II)

28 Juin 2011, 05:03am

Publié par Father Greg

 

 

 

 

 

98px-Georges de La Tour 058Revenant à M. Teste, et observant que l’existence d’un type de cette espèce ne pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques quarts d’heure, je dis que le problème de cette existence et de sa durée suffit à lui donner une sorte de vie. Ce problème est un germe. Un germe vit; mais il en est qui ne sauraient se développer.

 

 

 

 

Ceux-ci essayent de vivre, forment des monstres, et les monstres meurent. En vérité, nous ne les connaissons qu’à cette propriété remarquable de ne pouvoir durer. Anormaux sont les êtres qui ont un peu moins d’avenir que les normaux.

 

 

Ils sont semblables à bien des pensées qui contiennent des contradictions cachées.

 

 


Elles se produisent à l’esprit,paraissent justes et fécondes, mais leurs conséquences les ruinent, et leur présence bientôt leur est funeste. — Qui sait si la plupart de ces pensées prodigieuses sur lesquelles tant de grands hommes, et une infinité de petits, ont pâli depuis des siècles, ne sont point des monstres psychologiques, — des Idées Monstres, —  enfantés par l’exercice naïf de nos facultés interrogeantes que nous appliquons un peu partout, — sans nous aviser que nous ne devons raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre ?  

 

 

 

Mais les monstres de chair rapidement périssent. Toutefois ils ont existé quelque peu. Rien de plus instructif que de méditer sur leur destin. Pourquoi M. Teste est-il impossible ? — C’est son âme que cette question. Elle vous change en M. Teste. Car il n’est point autre que le démon même de la possibilité. Le souci de l’ensemble de ce qu’il peut le domine. Il s’observe, il manœuvre, il ne veut pas se laisser manœuvrer. Il ne connaît que deux valeurs, deux catégories, qui sont celles de la conscience réduite à ses actes : le possible et l’impossible. Dans cette étrange cervelle, ou la philosophie a peu de crédit, où le langage est toujours en accusation, il n’est guère de pensée qui ne s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire; il ne subsiste guère que l’attente et l’exécution d’opérations définies. Sa vie intense et brève se dépense à surveiller le mécanisme par lequel les relations du connu et de l’inconnu sont instituées et organisées. Même, elle applique ses puissances obscures et transcendantes à feindre obstinément les propriétés d’un système isolé où l’infini ne figure point. Donner quelque idée d’un tel monstre, en peindre les dehors et les mœurs; esquisser du moins un Hippogriffe, une Chimère de la mythologie intellectuelle, exige, — et donc excuse, — l’emploi, sinon la création, d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait. Il y faut également de la familiarité et jusqu’à quelques traces de cette vulgarité ou trivialité que nous nous permettons avec nous-mêmes.

 

 

Nous ne gardons pas de ménagements avec celui qui est en nous. Le texte assujetti à ces conditions très particulières n’est certainement pas d’une lecture trop aisée dans l’original. Davantage doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère des difficultés presque insurmontables...


Paul Valéry, monsieur Teste, Préface.

 

 

 

 

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monsieur Teste (I)

27 Juin 2011, 05:57am

Publié par Father Greg

 

200px-Joseph_Mallord_William_Turner_auto-retrato.jpgCe personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou... intérieure, a vécu, semble-t-il, depuis cette époque effacée, d’une certaine vie, — que ses réticences plus que ses aveux ont induit quelques lecteurs à lui prêter. Teste fut engendré, — dans une chambre où Auguste Comte a passé ses premières années, — pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi d’étranges excès de conscience de soi. J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du désir insensé de comprendre, et je cherchais en moi les points critiques de ma faculté d’attention. Je faisais donc ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de   quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et presque ennemi. La sensation de l’effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que les fruits naturels de nos vertus natives. C’est dire que les résultats en général, — et par conséquence, les œuvres, — m’importaient beaucoup moins que l’énergie de l’ouvrier, — substance des choses qu’il espère. Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout. Je suspectais la littérature, et jusqu’aux travaux assez précis de la poésie. L’acte d’écrire demande toujours un certain « sacrifice de l’intellect ». On sait bien, par exemple, que les conditions de la lecture littéraire sont incompatibles avec une précision excessive du langage. L’intellect volontiers exigerait du langage commun des perfections et des puretés qui ne sont pas en sa puissance. Mais rares sont les lecteurs qui ne prennent leur plaisir que l’esprit tendu. Nous ne gagnons les attentions qu’à la faveur de quelque amusement; et cette espèce d’attention est passive.

M. Teste est né quelque jour d’un souvenir récent de ces états. C’est en quoi il me ressemble d’aussi près qu’un enfant semé par quelqu’un dans un moment de profonde altération de son être ressemble à ce père hors de soi-même. Il arrive, peut-être, que l’on abandonne de temps à autre à la vie la créature exceptionnelle d’un moment exceptionnel. Il n’est pas impossible, après tout, que la singularité de certains hommes, leurs valeurs d’écart, bonnes ou mauvaises, soient dues quelquefois à l’état instantané de leurs générateurs. Il se peut que l’instable ainsi se transmette et se donne quelque carrière. N’est-ce point-là, d’ailleurs, dans l’ordre de l’esprit, la fonction de nos œuvres, l’acte du talent, l’objet même du travail, et, en somme, l’essence du bizarre instinct de faire survivre à soi ce que l’on obtint de plus rare ?

 

Paul Valéry, Monsieur Teste, préface.

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Grandeur de l'Eucharistie...

26 Juin 2011, 05:16am

Publié par Father Greg

 

L'Eucharistie nous est donnée pour que notre vie,  comme celle de Marie, soit tout entière un Magnificat!

 

Les pélerins d'emmaüsL'Eucharistie est avant tout une louange et une action de grâce. Quand Marie s'exclame: « Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur », Jésus est présent en son sein. Elle loue le Père « pour » Jésus, mais elle le loue aussi « en » Jésus et « avec » Jésus. Telle est précisément la véritable « attitude eucharistique ».

 

Ici se trouve le trésor de l'Église, le cœur du monde, le gage du terme auquel aspire tout homme, même inconsciemment.

 

« Qui mange mon chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Jn 6,56. C’est réciproque, comme toujours dans l’amour d’amitié. C’est donc un mystère d’unité. Nous demeurons auprès de Celui que nous aimons, et Celui que nous aimons demeure auprès de nous. C’est le double mouvement de l’amour : le mouvement extatique et le mouvement de réceptivité. Plus qu’on aime, plus qu’on se donne, plus on aime, plus on est capable de recevoir l’autre. Le mystère de l’Eucharistie réalise immédiatement cette réciprocité d’amour.

 

De même qu’envoyé par le Père qui est vivant, moi je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra lui aussi par moi.  Jn 6. Il n’est pas possible d’exprimer d’une manière plus forte l’exigence du mystère de l’Eucharistie : il doit nous faire vivre a l’égard de Jésus ce que Jésus vit a l’égard du Père. L’Eucharistie nous fait vivre notre vie de fils bien aimé. ……l’Eucharistie doit progressivement réaliser en nous un mystère de transsubstantiation. La réalité profonde du mystère, c’est que notre cœur est transformé dans le cœur du Christ, notre vie transformée par et en la vie du Christ. De même que lui est tout entier tendu vers le Père, nous sommes tout entiers tendus vers lui. Voilà l’œuvre propre de l’Eucharistie en nous.

 

Je suis le pain de vie.  Jésus est don personnel d’amour d’une manière telle qu’il veut que nous usions divinement de lui pour ne plus faire qu’un avec lui. Il se donne comme pain, entièrement livre, sans rien garder pour lui. Il est entièrement donne, pour que nous puissions user de lui comme le Père use de lui.

 

Si Jésus a institué l’eucharistie, c’est pour nous préparer à la Vision Béatifique, c'est pour anticiper cette rencontre.

 

Au niveau naturel, le vivant qui se nourrit transforme l’aliment en lui. Mais quand  il s’agit de cet aliment divin qu’est l’Eucharistie, c’est tout autre : ce n’est pas nous qui transformons le Christ en nous-mêmes, c’est le Christ qui nous transforme en lui, et s’il se donne comme pain, c’est pour nous faire comprendre que cette transformation est une transformation substantielle dans une unité de vie ;  c’est beaucoup plus qu’une présence.


Perles sur l'Eucharistie...

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De la petitesse de l’enfant à la petitesse du Crucifié (III)

25 Juin 2011, 05:41am

Publié par Father Greg

 

 

2247111583_f88f1709b3_m-1-.jpgJe crois qu’il est très important de bien distinguer ces deux petitesses. Et c’est vraiment en théologie mystique qu’on peut préciser les deux. En théologie scientifique, on précise simplement que l’intelligence doit se taire pour laisser l’amour passer devant lui. Oui, mais l’intelligence se tait de deux façons différentes : elle se tait dans une attente de la promesse, et elle se tait en mourant à elle-même, en disparaissant, en attendant que tout vienne de Dieu (la Résurrection). C’est très important dans notre vie de bien distinguer les deux parce que, si l’on reste dans la petitesse de l’enfant, dans l’attente de la promesse, et que cette promesse ne se réalise jamais, on tombe dans le désespoir. Et on voit cela, on voit des personnes qui ont vraiment vécu une certaine petitesse évangélique, très belle mais encore trop humaine : il y avait chez elles le désir de la réussite, de la transformation. Jésus veut qu’on aille plus loin, qu’on accepte de mourir à soi-même. Et la mort à soi-même réclame qu’on s’en remette totalement à la Miséricorde divine.

          

  Si sœur Faustine, cette petite sainte polonaise, insiste tellement sur la miséricorde, et si elle a insisté pour que cette miséricorde se manifeste dans la liturgie par un jour consacré à cela, c’est parce que nous vivons actuellement non pas une petitesse joyeuse en attendant la victoire, mais la petitesse de la Croix. Et cette petitesse de la Croix réclame de nous la remise totale de nous-mêmes à la Providence divine, à la Miséricorde divine. C’est, je crois, très important. Et cela nous fait saisir pourquoi Jésus ne répond pas à cette demande de l’humanité : « Sauve-toi toi-même si tu es le fils de Dieu, et descends de la croix » (Mt 27, 40. Cf Lc 23,35). On veut connaître pas son intelligence pourquoi Dieu agit ainsi. Et Jésus ne répond pas. Si Jésus ne répons pas, c’est parce qu’il veut que, dans un abandon toujours plus absolu, on attende tout de sa miséricorde et on lui abandonne tout.

 

On ne réclame pas que Dieu rétablisse ce qui était avant, parce que Dieu ne fait jamais cela, il ne rétablit pas ce qui était avant. C’est une très grande erreur, de croire que la grâce chrétienne est tout simplement un retour à la grâce première. Dieu ne nous fait pas retourner en arrière, il nous fait toujours aller plus loin : Duc in altum ! Il se sert donc de nos faiblesses, de nos misères, pour donner plus, et non pas du tout pour nous rétablir dans une perfection première ; il veut qu’on abandonne cela et qu’on lui fasse une totale confiance, la confiance de l’homme crucifié, la confiance de celui qui est considéré par les hommes comme un séducteur, la confiance de celui qui est rejeté.

 

MD Philippe. Sur la petitesse. 

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De la petitesse de l’enfant à la petitesse du Crucifié (II)

24 Juin 2011, 05:32am

Publié par Father Greg

 

 

deploration_sur_le_corps_du_christ_fra_angelico_detail.jpgC’est très visible, Jésus avant la Croix, nous demande d’attendre : « Un jour tu verras ». A la Croix, il nous demande d’accepter ce qui blesse notre intelligence parce qu’on ne comprend pas ; et on ne cherche plus à comprendre, on cherche uniquement à aimer. L’absolu n’est plus dans la connaissance mais dans l’amour. Il y a donc une petitesse toute nouvelle qui est celle de la Croix. Et c’est cette petitesse là, toute nouvelle, que Jésus nous demande d’accepter. Beaucoup de chrétiens acceptent la petitesse de l’enfant, ils attendent d’être grands, et quand cela ne vient pas suffisamment vite, ils ne sont pas contents du tout ! Mais il faut que cette petitesse de l’enfant se transforme dans la petitesse du Crucifié, du condamné à mort. Et la petitesse du condamné à mort ne peut qu’être dépassée par la Résurrection.

           

La petitesse de l’enfant appelle le désir, parce que l’enfant demande à grandir. L’homme crucifié ne demande pas à grandir, il accepte pleinement la destruction de tout ce qu’il a fait, et il accepte cette destruction en s’abandonnant complètement à la miséricorde divine. La petitesse de la Croix est un appel direct à la Miséricorde divine. C’est un appel plénier. Et je crois qu’il est très important de bien voir cela, parce que nous parlons toujours de la « petitesse évangélique ». Précisons ! la petitesse évangélique de l’enfant, la petitesse évangélique du condamné à mort. Dans la petitesse évangélique de l’enfant, il y a une promesse de grandir. La petitesse évangélique de la Croix réclame l’abandon total et l’espérance dans la Résurrection : c’est Dieu lui-même qui peut tout reprendre et qui reprend tout, dans un état nouveau, complètement nouveau, celui du Christ crucifié qui n’est plus de ce monde.

           

Les hommes, quand ils voient Jésus crucifié, disent : « Qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui » (Mt 27,42. Cf. Mc 15,32). Ils restent dans la petitesse de l’enfant qui doit grandir : « Descends de la croix et montre-nous ta toute-puissance ». Et Jésus ne répond pas, justement parce que la Croix ne nous remet pas dans cette petitesse de l’enfant. La Croix exige de nous quelque chose de plus : mourir à nous-mêmes. Pas de salut humain, pas de promesse humaine, il n’y a que la toute-puissance de Dieu qui reprend tout.

 

MD Philippe. Sur la petitesse.          

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De la petitesse de l’enfant à la petitesse du Crucifié (I)

23 Juin 2011, 05:16am

Publié par Father Greg

 

 

Young-Peasant-Boy-Posters9(…) En face de Dieu, on doit toujours être comme des petits enfants. Jésus le dit d’une façon très nette : « Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18,3). C’est du reste pour cela que Dieu a envoyé son Fils, pour être le petit enfant de la femme, le petit enfant d’une mère, pour que nous puissions voir cette petitesse parfaite dans le Christ, dans le petit enfant Jésus. Mais la petitesse joyeuse de Noël est ordonnée à la petitesse douloureuse de la Croix. Je crois qu’il est important de bien saisir ces deux petitesses. C’est l’intelligence qui est à l’origine de la petitesse. L’enfant, c’est celui qui accepte de ne pas savoir, c’est celui qui accepte l’état dans lequel il est actuellement : on comprend à un moment donné, quand on aura la vision béatifique, mais tant qu’on n’a pas la vision béatifique, on est comme des enfants.


Dans un grand repas de famille où les plus jeunes sont avec les aînés, on parle de certains sujets qui ne regardent pas les enfants et on leur dit : « Quand tu seras grand, tu sauras ». L’Esprit Saint nous dit toujours cela : « Quand tu seras grand, tu sauras ». Et c’est peut-être là le secret de l’enfance : accepter de ne pas savoir. Mais c’est accepter de ne pas savoir avec la certitude qu’un jour on saura. Ce n’est pas du tout la négation de la connaissance, c’est l’acceptation d’un état particulier : ne pas savoir maintenant, mais être sûr qu’un jour tout sera lumineux. La petitesse de l’enfant, c’est la petitesse de celui qui croit qu’un jour il verra. Et par le fait même, il maintient en lui un désir, le désir de l’enfant : « Quand je serai grand, je saura… ».

           

La petitesse de la Croix est toute différente. Ce n’est pas une petitesse joyeuse, c’est la petitesse de celui qui est rejeté, de celui qui est considéré comme quelqu’un qui a exagéré, qui a été trop loin, qui s’est enflé ; il faut le détruire et qu’il se taise. La petitesse de la Croix, c’est la petitesse de celui qui est condamné. L’enfant n’est pas condamné. L’enfant aspire. Tandis que la petitesse de la Croix, c’est la petitesse de celui qui s’est trompé. Il ne lui est pas promis de voir clair, il lui est promis d’aimer plus. La Croix, la petitesse de la Croix, c’est la promesse d’aimer plus et de rechercher la connaissance dans l’amour, parce qu’au-delà de la connaissance, il y a l’amour. La personne, elle est et elle ne peut se construire que dans l’amour. Et la petitesse ne peut être parfaitement elle-même que dans l’amour. On ne cherche plus à grandir, on cherche à aimer plus. Il y a bien là une grande purification. La petitesse de l’enfant : on attend de grandir. La petitesse de la Croix, on ne cherche plus à grandir : on aime, on découvre l’amour, et on accepte par le fait même de continuer la route dans la totale obscurité.

 

 

MD Philippe. Sur la petitesse.

 

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La quête ultime de l'homme... (III)

21 Juin 2011, 23:56pm

Publié par Father Greg

 

 

thomas_aquinas_2.jpgCela reste comme un appel parce que nous n’avons pas de concept de Dieu. Il ne peut y avoir que cette adhésion du jugement dans une totale pauvreté. La contemplation philosophique fait comprendre la pauvreté de l’intelligence d’une créature. Face à Dieu elle est dans un état d’attente. Quand on attend, on est un mendiant, on est dans un état de mendicité. Et cet état d’attente et de mendicité par rapport à Dieu fait découvrir cette pauvreté radicale et merveilleuse. Dieu seul peut satisfaire notre intelligence, seul Celui qui est le Créateur peut nous rendre bienheureux, lui seul peut combler les désirs de notre cœur. Le philosophe qui contemple devient donc le mendiant de la contemplation de Dieu. Il vit par moments de sa lumière, mais comme un mendiant, sans la posséder. Ce n’est pas le face à face de la vision béatifique qui le dépasse complètement : philosophiquement, nous ne pouvons rien en dire, mais dans l’adoration nous sommes attirés au plus intime de notre esprit par la lumière de Dieu.

 

Dans cette contemplation, l’homme découvre donc qu’il est fait pour l’absolu et qu’il est incapable par lui-même de l’atteindre. Il sait que Dieu est la pensée de la pensée, la contemplation de la contemplation, et que l’intelligence ne peut être satisfaite qu’en dépassant totalement son conditionnement humain pour être tout entière prise par celui qui est la contemplation de la contemplation : lui seul peut satisfaire notre intelligence, et par nous-mêmes, nous sommes incapables de l’atteindre. Le philosophe sage reste en attente, sachant que demeurer dans cette attente est ce qu’il y a de plus grand, de plus noble. La créature ne peut rejoindre Dieu que dans l’adoration, elle ne possède pas sa contemplation. L’homme touche donc là, acquiert cette conviction intérieure, dans une grande lucidité, que sa personne ne s’achève pas par elle-même et ne peut pas s’achever par elle-même. Si la recherche de la vérité structure la personne humaine, sa structure ultime est la contemplation, la contemplation de Dieu que l’homme ne possède pas. Il ne vit que par moments, dans un état de pauvreté et d’attente.

 

Ce qui différencie cette position réaliste de celle de Hegel, c’est donc bien la pauvreté et la conscience de la pauvreté. Nous découvrons que ce qu’il y a de plus grand en nous, c’est d’accepter cet état de dépendance à l’égard de Celui qui est notre Créateur et qui est la contemplation de la contemplation. Accepter cet état de pauvreté dans l’adoration, c’est-à-dire dans tout notre être ; et accepter, beaucoup plus profondément, cet état de dépendance dans notre soif de contempler, dans l’appétit de vérité de notre intelligence.

  Nous sommes radicalement dépendants de Celui qui est la contemplation de la contemplation. Notre intelligence a la noblesse de l’intelligence de Dieu, mais dans une totale pauvreté. Elle est faite pour la contemplation, c’est sa noblesse ; mais en même temps, elle ne peut pas l’acquérir. Tout l’effort de la recherche philosophique, de la recherche de vérité, est ordonné à cela. Et là, on touche à quelque chose d’ultime, source d’une très grande joie, la plus grande joie qu’un homme puisse avoir sur terre.

 

MD Goutierre. Hegel, l’intelligence de la foi ?


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La quête ultime de l'homme... (II)

21 Juin 2011, 05:39am

Publié par Father Greg

 

 

 

Raby-Castle-by-Joseph-Mallord-Turner.jpgDieu Créateur est source et il attire. Il attire, il est fin, parce qu’il est lumière et amour, Bonté souveraine et Vérité première. Il attire ce qui est le plus radical dans notre esprit, dans notre intelligence. N’est-ce pas cela, le premier moment de la contemplation ? La contemplation, philosophiquement parlant, consiste à subir l’attraction de la Vérité première, en sachant que seule cette Vérité première peut finaliser notre intelligence, notre esprit.

 

Subir cette attraction, c’est être entièrement suspendu à lui : l’homme religieux qui adore désire intensément contempler Celui qui est la contemplation de la contemplation, mais il sait que par lui-même il ne peut jamais entrer dans une unité parfaite avec lui ; il est donc en quelque sorte « suspendu » à Dieu, le Créateur – c’est le terme dont se sert Aristote. Il accepte ce mode nouveau de connaissance, dans lequel il demeure en attente, « vers Dieu ». L’intelligence n’analyse plus, elle contemple. Dieu, on ne peut que le contempler. Connaître Dieu c’est le contempler. Et la contemplation n’est pas on plus une synthèse, Dieu n’est pas une totalité.

 

La contemplation n’implique pas de concept : nous n’avons pas de concept de Dieu. Pour avoir un concept de Dieu, il faudrait assimiler l’éminence de l’être de Dieu comme Acte pur, ce qui est impossible ! Celui qui contemple n’a pas de concept de Dieu, mais il est suspendu à l’Etre premier, à la Vérité première, au Bien souverain, tout entier ordonné à lui. Cela se réalise comme un prolongement de l’adoration, donc dans un amour, comme un appel, comme un désir d’être le plus proche possible de la Vérité première, dans le silence. Parce qu’il n’y a pas de concept de Dieu – nous ne savons pas ce qu’est Dieu -, il n’y a qu’un jugement de connaissance affective, aimante, grâce à l’adoration, et un appel, un désir.

Parce que Dieu me contemple dans son acte créateur, il est toujours présent. Et c’est cette présence du Créateur qui permet de découvrir un repos, dans une attraction profonde de tout mon esprit et de toute ma personne vers Dieu. La contemplation n’est donc pas un drame, une tension tragique de l’esprit fini qui manifeste sa finitude alors même qu’il la dépasse, mais une attraction profonde, dans un amour qu’explicite l’adoration. Nous vivons par moments ce que Dieu vit éternellement.

 

 

MD Goutierre. Hegel, l’intelligence de la foi ?


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La quête ultime de l'homme... (I)

20 Juin 2011, 05:39am

Publié par Father Greg

       


vincent-van-gogh-vignes-rouges-de-arles.jpgLe philosophe, quant à lui, peut, dans un regard de sagesse, c’est-à-dire après avoir découvert l’existence de Dieu et explicité le mystère de la Création, préciser comment ce contact avec le Créateur nous aide à découvrir notre personne humaine dans ce qu’elle a de plus ultime : la personne religieuse. La personne religieuse reste humaine, et c’est pourquoi le philosophe ne peut pas affirmer que l’homme verra Dieu tel qu’il est. Alors que le croyant reçoit la Révélation de Dieu qui lui parle et qui lui promet un bonheur nouveau, le philosophe montre l’effort de l’homme dans la recherche philosophique de l’Etre Premier, de la Personne première, Celui qu’on appelle Dieu. Le labeur de l’intelligence conditionne donc jusqu’au bout ce contact avec Dieu qui reste au niveau de l’attitude religieuse et qui s’achève dans une certaine contemplation.

 

 

 L’homme qui a découvert par sa recherche de la vérité l’existence de l’Etre premier, et qui le découvre comme le Créateur, l’adore. En adorant, il devient un homme religieux, il est proche du Créateur. L’acte d’adoration nous lie, nous relier à Dieu Créateur. Il est la réponse libre et aimante de l’homme qui reconnaît sa dépendance à l’égard de Dieu qu’il découvre comme le Créateur, Celui dont il dépend dans son être. A l’intérieur de cet acte d’adoration, l’homme sait que le Créateur est pur Esprit, que le vie de Dieu est une vie de pure contemplation qui transcende toujours son effort intellectuel de créature, sa manière de le connaître et de l’exprimer. Dans la lumière de l’adoration, la recherche de vérité, qui structure la personne humaine, nous conduit ainsi vers une certaine contemplation philosophique. Cette contemplation est religieuse, elle naît de l’adoration : n’est-il pas capital aujourd’hui de rappeler que la contemplation philosophique exige l’attitude d’adoration, l’adoration étant un acte d’amour, de volonté aimante ? La contemplation philosophique n’est pas un simple développement rationnel.

 

C’est dans cette volonté aimante qu’il y a un désir de connaître Celui qui est présent et qui nous regarde. La contemplation ouvre alors notre intelligence à l’attraction de la Vérité première : elle n’est plus une recherche. La personne humaine cherche la vérité, et lorsqu’elle découvre l’existence de l’Etre premier, de Dieu, et de Dieu comme Créateur, elle découvre la Vérité suprême et, découvrant la Vérité suprême, elle la contemple. Cela est possible parce que, dans l’adoration, nous savons que Dieu nous crée dans sa sagesse et qu’il nous crée  comme une créature spirituelle faite pour le connaître et l’aimer. Ce qu’il y a de plus profond dans l’intelligence humaine, c’est donc de s’ordonner vers Dieu.

 

 MD Goutierre. Hegel, l’intelligence de la foi ?


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Dieu est un pauvre qui mendie mon coeur...

19 Juin 2011, 05:49am

Publié par Father Greg

 

Solemnité de La Très Sainte Trinité

 


nativite La TourLa Très Sainte Trinité : une grande fête ?! N’est-ce pas un peu extérieur à notre vie ? En vrai, savoir que Dieu est Trinité, qu’est-ce que cela change concrètement ? C’est généralement pas le premier sujet de nos conversations à table, ni apparemment de grande utilité dans notre vie quotidienne… Alors ?

 

Notre problème c’est que l’on a souvent réduit Dieu à un discours théorique, catéchétique, une grande vérité universelle que l’on récite au credo, et nous avons oublié que la Trinité, c’est Dieu qui se donne à vivre ! C’est une vie personnelle, et qui est plus proche de nous que nous ne le croyons !

 

Et, ça c’est parce que nous ne sommes pas vivants jusqu’au bout ! On a arrêté notre croissance humaine : on a oublié que de vivre d’un autre implique une conquête constante ! Car vivre de la Trinité c’est chercher à recevoir Dieu qui se donne à nous, comme on cherche à rencontrer jusqu’au bout l’ami qui nous aime : en le recevant dans ce qu’il est, et non dans ce qui nous plait ou déplait, mais dans ce qui fait que c’est Lui, qu’il est autre. On ne veut pas être dérangé et appauvris : l’autre c’est ce que je n’ai pas fait et qui s’impose ! Ce qui réclame de lutter contre toutes nos distractions imaginatives qui diminuent ou ternissent l’amour. Ou contre nos opinions sur nous-même, ou l’on s’est réduit à une image rabougrie ou étriqué.

 

Et Jésus nous crie : « Dieu vous aime tant qu'il vous donne son Fils unique »Dieu aime tant chacun personnellement qu’il se donne à chaque instant «Tout homme qui croit-en ce don- obtient la vie éternelle » c’est cela la vie éternelle : Dieu qui se donne à moi à travers l’autre tout proche! La vie éternelle : c’est quelqu’un qui est pour moi, maintenant !

 

C’est ce que Jésus essaye constamment de réveiller en nous : « Toi, que cherches-tu ? » En vérité, quel est ton désir le plus profond ? Que veux-tu ? Es-tu en attente ? Et nous, mais on n’en veut pas ! On préfère être endormi dans nos rencontres personnelles ; On préfère ce qui vient de nous, notre imaginaire, nos opinions, nos trucs, nos certitudes, mais pas l’autre qui vient à nous ! Il faut être courageux et accepter d’être seul pour rencontrer jusqu’au bout l’autre dans ce qu’il est.

 

Et Jésus, vient à nous caché, parce qu’il aime d’être attendu pour lui-même. C’est comme cela qu’il nous rencontre, qu’il mendie notre cœur. C’est cela qu’il ne cesse de nous dire : je t’aime parce que c’est toi ! Et cela réclame de nous cette attente renouvelée, de bruler toutes nos idoles, nos rêves imaginatifs d’un truc génial qui pourrait arriver, de dépasser nos ‘belles’ idées et ces ‘valeurs’ qui sont encore des obstacles à celui qui nous attend réellement.

 

Toute notre générosité, qui n’est pas mauvaise en soi, mais dans laquelle on met souvent notre espérance, nous empêche d’être jusqu’au bout l’enfant qui veut tout recevoir de son Père, qui veut son Père. Dieu n’est pas un idéal parfait ou un modèle lointain ; Il est celui qui me devance, qui est toujours là, qui attend que j’ai fini de jouer avec ma vie et qui mendie mon cœur en pauvre pour me faire vivre vraiment !

 

Fr Grégoire.

 

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Comment Dieu me regarde...?

18 Juin 2011, 05:25am

Publié par Father Greg

 

 

Michelangelo-Michel-ange-chapelle-sixtine-sistine-Chapel--3.jpg(…) Dieu est l’être Premier, la Bonté Souveraine. En lui son amour est un Amour substantiel. C’est-à-dire son amour ne fait qu’un avec son Etre. En tout ce qu’il est, il est Amour. Et donc tout ce qui est en dehors de Dieu, toutes les créatures qui proviennent de Dieu tiennent leur bonté du fait qu’elles sont a partir de Dieu qui est la Bonté Souveraine.

Notre bonté dans un regard de sagesse, elle est participée de celle de Dieu. Dieu en nous créant nous fait exister et nous rend bons. Et Dieu nous crée par amour. Donc je peux dire que Dieu, quand il nous crée, quand il nous aime, il nous rend bons, fondamentalement. Et nous ne rajoutons rien à Dieu.

 

Quand Dieu s’aime lui-même, quand il aime un homme, c’est qu’il m’aime en tant que ce que je suis vient de sa propre Bonté. Et donc, Dieu ne sort pas de sa propre contemplation quand il est tourné vers moi. Quand Dieu aime en moi ce qui est de lui, il aime en moi ce qu’il y a de plus grand.

 

DIEU NE NOUS REGARDE JAMAIS PAR NOS PETITS COTES, JAMAIS ! DIEU NOUS REGARDE TOUJOURS PAR CE QU’IL YA DE PLUS GRAND ! DIEU NOUS REGARDE EN LUI-MEME ET EN DIEU NOUS SOMMES PLUS GRANDS QUE LORSQUE NOUS NOUS REGARDONS DE MANIERE PSYCHOLOGIQUE ET EN FONCTION DE NOS LIMITES ET DE NOS FAILLES ;

 

Dieu n’est pas au niveau psychologique, jamais. C’est pour cela que la vie divine qui est au niveau théologale, nous met au-delà de l’aspect psychologique. C’est très important cela : de fréquenter Dieu, d’avoir des mœurs divines. C’est-à-dire de découvrir que ce qu’il y a de plus grand dans une personne humaine, c’est ce qui en elle provient de Dieu.

 

 

                                                        fr Grégoire. Notes de cours. 

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Tree of life (L’Arbre de vie): un psaume à l’écran

17 Juin 2011, 05:13am

Publié par Father Greg

 

the-tree-of-life-movie-poster.jpgL’Arbre de vie (The tree of life) de l’Américain Terrence Malick, a suscité des réactions contrastées : admiration enthousiaste des uns, ennui pour d’autres qui n’y ont vu que clichés superficiels et emphase. Mais quelle que soit son impression subjective, il est une chose qu’on ne peut enlever à Terrence Malick : c’est un cinéaste. Ce qui n’est pas plus courant que d’être un écrivain : beaucoup de gens font des livres sans être écrivains, des films sans être cinéastes. Tout ce que Malick pense et ressent s’exprime en termes de cinéma, en lumière et en mouvement, en durée, en cadrages, en échelle de plans. Son film est un long fondu enchaîné qui glisse de l’immense à l’intime, du temps long de la nature au temps court de l’homme, de la sensation fugitive aux lentes obsessions du souvenir, de la vie quotidienne au mystère de la faute et de la grâce.

 

L’Arbre de vie a le souffle d’un psaume, et les psaumes sont mère de toute poésie, parce que leur mouvement est la respiration même du monde, et de l’homme dans le monde. Ils vont de l’émerveillement devant la splendeur de l’univers au sentiment tragique de la vie humaine, minuscule, passagère, fragile, angoissante, pour s’ouvrir à la confiance dans la tendresse et le salut de Dieu qui veille sur chacune de ses créatures. Ils contiennent la louange et la plainte, l’effroi, la révolte, le désespoir, l’espérance, l’assurance de qui choisit librement la Loi et l’abandon du petit enfant qui s’en remet à son Père, face à l’incompréhensible.


TOL-02578-180x240On trouve tout cela dans le film de Terrence Malick, qui commence par une vision cosmique, et même cosmogonique, se poursuit avec l’histoire particulière d’une famille texane dans les années 50, et s’achève sur une vision presque eschatologique. Diastole et systole immenses de la Création, de l’ordre originel à la faute qui marque la vie humaine et à sa rédemption. Peu de cinéastes ont cette ampleur biblique qui replace l’homme non seulement dans l’univers mais dans l’histoire de l’univers,  dans ce grand récit divin sans paroles que "le jour raconte au jour", dont "la nuit à la nuit livre connaissance", selon le psaume. Il est audacieux de partir de la Genèse pour évoquer ses souvenirs d’enfance. Cela donne à L’arbre de vie un tour solennel qui a paru à certains inutilement pompeux. Ils feraient volontiers l’économie de ces images documentaires de volcans bouillonnants ou de fonds marins qui ouvrent le film. Mais quand bien même on s’ennuierait  à les contempler, en songeant : "j’ai déjà vu cela" ou "il ne se passe rien", ce n’est pas grave – comme Degas répondait au jeune homme qui disait : "Je n’aime pas Poussin" "Ca n’a pas d’importance…". La beauté du film est ailleurs, dans sa structure même, dans sa volonté d’articuler cette épopée naturelle hors d’âge et "hors d’homme" si l’on peut dire, avec le drame singulier d’une conscience humaine jetée dans une existence contingente. Elle est dans cette interrogation anxieuse qui a besoin de la terre et du ciel pour trouver sa résonance, ce murmure perdu dans l’infini du silence divin : "Où es-Tu ? Que fais-Tu pendant que nous souffrons ?"

 

 

L’homme, "ses jours sont comme l’herbe. Au matin elle fleurit, le soir elle est fanée, desséchée". "Notre demeure nous est enlevée, arrachée comme une tente de berger" disent les psaumes. Cette brièveté poignante, Malick la fait admirablement ressentir dans sa manière de balayer l’histoire d’une famille toute simple. Un même mouvement emporte l’émerveillement de la naissance du premier enfant (ce tout petit pied que le père tient dans ses mains), l’arrivée des deux autres, les jeux de l’enfance, les rites familiaux, la tendresse maternelle, les disputes, les émois de l’adolescence, les peurs et les révoltes face à la sévérité rigide du père, le revers de fortune qui oblige à quitter la grande maison.


Tree-of-Life-PosterLe narrateur revit tout cela en flash-back, à partir du souvenir qui le hante : la mort de son frère cadet, à 19 ans. Dans ces scènes presque muettes de la mémoire alchimie de sensations et de souvenirs, qui récapitulent vingt années si brèves, le cinéaste parvient cependant à introduire d’extraordinaires variations de durée : une contre-plongée sur un arbre très haut peut faire sentir la lenteur des jours d’enfance où le temps est sans bord, comme la vivacité d’un jet d’eau suffit à rendre présent avec acuité un instant de bonheur. Une dispute à table concentre en trois temps, découpés avec précision, le malheur qui couve sous le drame anecdotique. Mais le regard intense du petit garçon ne cesse de scruter ce père inexplicablement brutal, qui ne sait pas aimer ceux qu’il aime. 

 


 On retrouve parfois le narrateur devenu architecte (Sean Penn), seul dans son bureau au milieu d’un paysage urbain d’une beauté aride, qui n’a plus rien à voir avec la nature (les lumières de la ville deviennent des tableaux abstraits). La réussite et la modernité ne l’ont pas consolé. Il poursuit obstinément le dialogue avec son passé, avec le malheur et le mal, comme s’il cherchait à quel moment le vers s’est glissé dans le fruit. La réponse qui lui sera donnée n’est pas une explication, c’est l’espérance. On peut ne pas aimer l’étrange chorégraphie finale où se mêlent les vivants et les morts, mais c’est une vision de l’au-delà promis dans l’Apocalypse, où toutes larmes seront consolées, dans le pardon et la miséricorde. Elle naît lorsque la mère a enfin accepté de remettre son fils mort à son Créateur. "Je vous le donne  ".


Marie-Noëlle Tranchant, magistro.fr

 

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Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?

16 Juin 2011, 05:08am

Publié par Father Greg

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu'il le délivre !
Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m'entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Mais tu m'as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur

Psaume 22.

 

Angelico-Crucifixion(SM)-1438Ce psaume, qui fait partie des 7 dernières paroles de Jésus à la croix « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » a fait couler beaucoup d'encres et a donné lieu à beaucoup d’interprétations, ou plutôt beaucoup de projection humaine oubliant que Jésus c’est Dieu !  Jésus, c’est la personne du Verbe, vivant sa vie divine, son don éternel au Père, dans une nature humaine. Il vit donc tout dans la lumière, il est Dieu. Il n’est donc pas dans le doute ou l’angoisse à la croix ! Mais, son humanité, son corps, son âme humaine lié au Verbe est entraîné à vivre ce que vit Dieu éternellement, et sur terre, c’est une vie telle que cela prend la modalité d’un holocauste, d’une offrande excessive, d’un amour qui est de trop, irrécupérable, jusqu’à la folie : la croix. L’offrande de la croix, c’est Jésus, Verbe du Père, qui vient nous dire et nous donné à vivre, ce qu’il vit éternellement comme Dieu. Et sa nature humaine, est associée à la croix à ce don éternel du Fils vers le Père.

 

Jésus vient donc pour nous, pour nous prendre dans cette attraction que le Père exerce par sa bonté. L’offrande de Jésus, c’est le Verbe qui se sert de la crucifixion et du rejet des hommes, pour associer notre nature humaine à l’acte éternel de Dieu.


Ce qui nous est communiqué, réclame alors comme un arrachement à nous-même, un don qui ne peut pas se reprendre, et qui ne peut pas se dire. C’est un amour qui est comme obscur car il n’est qu’amour, que don. C’est un excès dans le don, que rien ne justifie sinon celui à qui il est fait.

 

Or la communication de cet acte, prend une modalité qui pour notre nature est comme intolérable : c’est un amour qui nous aveugle et donc qui nous mets comme dans l’obscurité. Toutes ces souffrances sont comme inutiles, étant comme l'effet en nous d'un don qui est de trop... Jésus souffre donc réellement que Marie, et chacun de nous, sommes entraînés dans quelque chose qui est au-delà de nos forces, qui nous met dans cet état d’offrande sans lumière, dans l'obscurité... Aussi, Jésus souffre de notre souffrance, plus que de la sienne.

 

Enfin, Jésus, veut nous faire voir la lumière dans cette obscurité ; et c’est ce qu’est ce psaume : une action de grâce : « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Ce cri « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » du premier verset, est le cri de l’enfant qui dans l’abandon apparent de Dieu vit déjà de sa réponse ! C’est une action de grâce : Jésus à la croix, brule tout, d’une manière excessive, qui ne peut être reprise ou utilisée pour dire au Père qu’il attend TOUT de lui, qu’il est pure attente du Père ! Et cela c’est pour nous ! C’est notre lumière dans nos nuits ! Cet abandon apparent que Jésus a voulu connaitre, proclame l’absolu du Père, qui est présent substantiellement, sous un mode comme encore plus fort, puisque Jésus a tout offert.

 

« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n'est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. C'est la prière de quelqu'un qui souffre, qui ose crier à celui qui l'attire la blessure, la soif violente que réalise en lui cette attraction. C'est la souffrance de l'amour, de celui qui est relatif, tendu vers celui qui l'attire, suspendu à Celui qui est à la fois présent et caché. C’est le cri de celui qui dit qu’il est toute attente, pur désir, tout amour. Cela nous montre combien lorsque nous sommes dans la souffrance, quelle qu'elle soit, que Jésus attend notre cri pour y répondre par un nouveau don. Dieu entend et répond lui-même au cri de l’enfant dans le désert, à celui qui n'est plus qu'un cri, en se donnant personnellement, en nous attirant à lui, dans le silence.

 

Fr Grégoire.

 

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Changez vous-mêmes...

15 Juin 2011, 05:18am

Publié par Father Greg

       

« Qu’est-ce qu’un homme dépouillé de désir, de volonté, sinon un écrou, une transmission! »    DostoïevskiCarnets du sous-sol

 

 

 

Michelangelo-Michel-ange-chapelle-sixtine-sistine-Chapel.jpg Le problème qui se pose à vous est le même qui se posera tout au long de votre vie. Il s’agit de transformer le milieu où vous êtes, et non pas de gémir sur sa médiocrité, ce qui vous donne une bonne excuse pour ne rien faire. La moyenne des hommes est médiocre par définition, et la tentation de la médiocrité vous guette, vous aussi : elle consiste à prendre son parti des choses et des hommes, et à dire qu’on n’y peut rien ; bien plus, à rendre les autres responsables de ses propres déficiences, car la raison nous sert ordinairement à chercher de mauvaises raisons.

 

Étant donc obligés par fonction de transformer le milieu, vous n’y parviendrez qu’en vous transformant vous-mêmes ; et si vous vous y refusez, parce que vous êtes déjà tellement attachés à cette partie de vous-mêmes la moins avouable et la plus secrète, où vous n’aimez pas plonger le regard, vous ne pourrez plus douter de votre médiocrité parce que les autres vous la reprocheront, et elle vous sautera à chaque instant au visage. Tout doit donc commencer par vous, vous n’y pouvez rien. Vous êtes embarqués, comme dit Pascal, embarqués dans une merveilleuse école de réalisme. Vous allez apprendre à regarder les autres, à les connaître, à les aimer ; par-là vous vous connaîtrez mieux vous-mêmes : même si vous ne trouvez pas cela très agréable vous finirez par vous avouer que cela vaut mieux. Et pour finir vous découvrirez quelque chose que vous ne soupçonnez pas : l’action de Dieu dans les âmes, dans celles des autres et, ce qui vous causera un suprême étonnement, dans la vôtre même. Ne trouvez-vous pas que cela est assez important ? Et cela se fera à travers les occupations banales de chaque jour, qui vous paraissent petites et qui pourtant sont grandes, parce que ce sont des occasions que Dieu vous tend chaque matin : occasions de vous renouveler et de renouveler le monde qui vous entoure.

 

 

André Charlier, Lettres aux capitaines. 

 

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MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE (VI)

14 Juin 2011, 05:32am

Publié par Father Greg

 

 

Rough-Seas-with-wreckage-by-Joseph-Mallord-Turner.jpgSur la disparition du temps et de l'espace et sur l'apparition d'un état nouveau, que de paroles magnifiques... Sur la disparition de l'espace, par exemple: "Les astres du ciel s'abattirent sur la terre comme les figues vertes que projette un figuier tordu par la tempête" (Ap 6,13). Plus loin: "Le ciel disparut comme un parchemin qu'on enroule, et les montagnes et les îles s'arrachèrent de leur place" (Ap 6,14). Des paroles splendides ... Le ciel qui s'enroule comme un parchemin; je n'ai jamais rien lu de plus beau ...

 

Et que peut dire un artiste maintenant, sur cette manière de raconter ce qui s'est passé après que le septième sceau a été ouvert ? Comment mieux exprimer cette tension, ce seuil? ... C'est ce que dit le Livre des Révélations: "Et lorsque l'Agneau ouvrit le septième sceau, il se fit un silence dans le ciel, environ une demi-heure..." (Ap 8,1). Ici les mots manquent... on a l'impression que dans ce cas,  l'image est dans l'absence même d'image. Le septième sceau a été ouvert et que se passe-t-il ? Rien, le silence. Cette absence d'image est la plus forte image qu'on puisse imaginer. C'est difficile à se représenter, c'est une sorte de miracle .

 

 

Je me souviens d'avoir lu un jour un livre qui m'a passionné. L'auteur était un Américain d'origine espagnole du nom de Castaneda. Il a écrit plusieurs livres sous le titre général de Leçons de Don Juan.    Il y raconte l'histoire d'un journaliste, lui-même, qui reçoit l'enseignement d'un sorcier mexicain. Un livre très intéressant. Mais ce n'est pas tant l'histoire qui compte, que la conception même du livre. Le bruit a couru que le sorcier n'avait jamais existé, que tout avait été imaginé par Castaneda, le moyen de changer le monde, comme les méthodes du sorcier. L'affaire n'en était pas simplifiée pour autant; au contraire, cela la compliquait. Si tout cela avait été imaginé par un seul homme, si  ce n'était pas un récit véridique, voilà qui était encore plus miraculeux que si l'histoire avait été vraie. Autrement dit, et ma pensée se résume à cela: une vraie image artistique, en fin de compte, est toujours un miracle.

 

 

Voici encore un court extrait du chapitre X, d'une grande beauté: "Alors, l'ange que j'avais vu debout sur la mer et sur la terre, leva la main droite vers le ciel et jura par Celui qui vit dans les siècles des siècles, qui créa le ciel et tout ce qu'il contient, la terre et tout ce qu'elle contient, la mer et tout ce qu'elle contient:  Il n'y aura plus de Temps" (Ap 10, 5).  Cela ressemble à une promesse, une espérance. Et pourtant, le mystère demeure, car il reste un passage tout à fait étrange dans le contexte de cette révélation: "Quand les sept tonnerres eurent parlé, j'allais écrire, mais j'entendis du ciel une voix me dire: Tiens secrètes les paroles des sept tonnerres et ne les écris pas" (Ap 10, 4). Qu'est-ce que saint Jean nous a caché ? Et pourquoi nous dit-il qu'il nous cache quelque chose ? Que vient faire ici cet intermède, cette péripétie entre l'ange et saint Jean ? Qu'y-a-t-il que l'homme ne doit pas savoir, alors que le sens même de l'Apocalypse est la révélation d'une connaissance ? Ou est-ce le concept même de la connaissance qui nous rendrait malheureux? "Plus de savoir, plus de douleur" (Ecclésiaste 1,18). Faut-il que notre destin nous soit caché ? Ou un moment précis de cette destinée ? Moi-même, par exemple, je n'aurais jamais pu vivre si on m'avait prédit mon avenir. Ma vie perdrait son sens si j'en connaissais la fin. J'entends bien sûr mon destin personnel.  Ce détail dans l'Apocalypse révèle une noblesse incroyable, surhumaine, devant laquelle l'homme se sent  comme un petit enfant, à la fois sans défense et protégé. Il en est ainsi pour que notre connaissance soit incomplète, pour ne pas profaner l'infini et nous laisser l'espoir. C'est qu'il y a de l'espérance dans l'ignorance de l'homme. L'ignorance est noble. La connaissance est vulgaire. Et c'est pourquoi cette espérance, cette préoccupation exprimée dans le livre de l'Apocalypse, me donnent plus d'espoir que de crainte.

 

 

Et maintenant, je me pose la question: que dois-je faire après avoir lu la Révélation de saint Jean ?  Il est tout à fait clair que je ne peux plus être celui que j'ai été. Non pas parce que j'ai changé, mais parce que, sachant ce que je sais,  je suis obligé de changer. Et dans ce contexte, je commence à penser que l'art auquel je me voue n'est encore possible que dans la mesure où il ne m'exprime pas personnellement, mais concentre en lui tout ce que je peux saisir de mes liens avec les autres. Très précisément, l'art devient un péché dès que je l'utilise pour mes propres fins, et quand  d'ailleurs, c'est le plus important, je cesse d'être intéressant pour moi-même. Mais peut-être est-ce là que commence l'amour de soi.

 

Je voudrais vous remercier pour cette rencontre d'aujourd'hui. Je ne voulais pas vous révéler quelque chose de nouveau, mais quant à moi, j'ai reçu ce que j'espérais. En réfléchissant devant vous à  voix haute, j'ai éprouvé l'importance de cet instant, de ce processus et vous m'avez permis d'arriver à des conclusions auxquelles je n'aurais pas abouti dans la solitude.

 

Je m'apprête à réaliser un nouveau film. Cela marque un nouveau pas et il m'apparaît clairement que je dois l'aborder non comme un acte de création libre, mais comme un acte obligé, car l'art n'est plus un objet de satisfaction mais devient un devoir pesant et accablant. Je n'ai jamais compris comment un artiste pouvait être heureux dans le processus de sa création. Ou bien est-ce le mot qui est inadéquat ? Heureux ? Jamais ! L'homme ne vit pas pour être heureux. Il y a des choses beaucoup plus importantes que le bonheur.

 

 

ANDREÏ TARKOVSKI, MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE,

JUILLET 1984 À LONDRES EN L'EGLISE SAINT JAMES DE PICCADILLY.

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MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE (III)

13 Juin 2011, 05:37am

Publié par Father Greg

 

Francois-de-Nome---Les-Enfers.jpgLaissez-moi vous citer un autre passage de l'Apocalypse qui traite de notre conformisme:" Je connais ta conduite: tu n'es ni froid ni chaud, que n'es-tu l'un ou l'autre! Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud, ni froid, je vais te vomir de ma bouche"(Ap 3,15-16). C'est dire que l'indifférence, la tiédeur, sont aussi importantes que le péché au regard du Créateur. Ailleurs, il est dit: "Ceux que j'aime, je les semonce et les corrige. Allons, un peu d'ardeur et repens-toi !" (Ap 3,19).

 

C'est-à-dire que ce sentiment ou plutôt cet état de l'homme qui se repent est le commencement de la voie. Et cela peut arriver à des gens très différents, de manières différentes, à des moments différents. Prenons le cas de Dostoïevski. Selon certains, il apparaît comme un écrivain religieux orthodoxe qui a raconté sa propre quête et sa foi. Mais selon moi, ce n'est pas tout à fait exact. Il me semble que Dostoïevski a fait ses admirables découvertes parce qu'il a été le premier écrivain à sentir et à exprimer le problème du manque de spiritualité. Ses héros souffrent de ne pouvoir croire. Ils veulent croire, mais ils ont perdu l'organe qui le leur permettrait. Leur conscience s'est comme atrophiée.

 

On comprend peut-être de mieux en mieux Dostoïevski. Il est presque devenu à la mode, précisément parce que le problème dont il parle s'amplifie d'année en année. En effet, le plus difficile est de croire. Ca n'est vraiment pas si facile que ça. Car on ne peut pas seulement compter sur la grâce. Bien sûr, heureux celui qui est visité par cet état, mais tout le monde ne peut se vanter de posséder cet état de liberté, ce bonheur et surtout cette absence de peur. Dans l'Apocalypse, par un procédé littéralement magique, tous ces problèmes sont insérés dans des images. En fin de compte, l'Apocalypse est un récit sur le destin de l'homme considéré à la fois en tant qu'individu et comme faisant partie d'un ensemble, la société.

 

Quand la nature sauve une espèce particulière en voie de disparition, l'animal n'est pas conscient du drame qui se joue. Mais l'homme, lui, choisit sa voie grâce à son libre arbitre et, s'il ne peut sauver tout le monde, il peut se sauver lui-même et c'est précisément ainsi qu'il peut sauver les autres. Nous ne savons pas ce qu'est l'amour. Notre attitude est monstrueusement négligente à l'égard de nous-mêmes et souvent, nous ne comprenons pas ce qu'est s'aimer soi-même. Nous sommes gênés par cette formule parce que nous croyons que c'est être égoïste. C'est une erreur. Car l'amour est un sacrifice. L'homme qui le vit ne le perçoit pas comme tel, mais cela se voit de l'extérieur. Vous connaissez bien sûr les paroles: "Aime ton prochain comme toi-même" (Luc 10, 27). S'aimer soi-même est la base, la mesure de ce sentiment pour les autres. Non seulement parce que l'homme prend ainsi conscience de soi et du sens de sa vie, mais parce que chacun doit toujours commencer par soi-même.

 

Je ne prétends du tout que j'ai moi-même réussi dans tout ce que je viens de dire. Bien loin de me donner en exemple, je pense au contraire, que tout mon malheur vient que je n'ai pas suivi mes propres conseils.

 

Le malheur est que les circonstances auxquelles nous sommes soumis sont tellement claires, que leurs résultats le sont aussi. Les conséquences de notre regard erroné sur les choses sont évidentes.

 

Cependant, il serait faux de penser que l'Apocalypse ne renferme qu'un concept de châtiment. Peut-être même que l'essentiel de ce livre est l'espérance. "le Temps est proche" (Ap 22,10). Oui, pour chacun d'entre nous, en effet,  il peut être vraiment très proche; pour nous tous pris ensemble, il n'est jamais trop tard. C'est pourquoi l'Apocalypse est terrible pour chacun de nous en particulier, mais pleine d'espoir pour l'humanité en général. C'est le sens même de ce message.  Cette dialectique des états spirituels exprimée en images est pour l'artiste une telle source d'inspiration, qu'il s'étonne d'y découvrir autant de points d'appuis pour chacun de ses états intérieurs.

 

ANDREÏ TARKOVSKI, MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE,

JUILLET 1984 À LONDRES EN L'EGLISE SAINT JAMES DE PICCADILLY.

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L'Esprit Saint, amour ultime, pauvreté radicale...

12 Juin 2011, 05:32am

Publié par Father Greg

 

 

« Il répandit sur eux son souffle et il leur dit : « Recevez l'Esprit Saint. »

 

 

Stormy-Sea-with-Dolphins-by-Joseph-Mallord-Turner.jpgLe don de l’Esprit-Saint c’est le sommet de l’incarnation, le don qui va jusqu’au bout. Parce que le St Esprit, c’est, en Dieu, ce qu’il y a de plus secret, de plus intime et… c’est pour nous ! Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à recevoir ; parce que c’est l’amour dans toute sa pureté, dans toute sa force, sans mélange, et donc ce qui nous appauvris et nous déstabilise le plus !


Le peuple choisi a buté sur l’incarnation : « Dieu fait homme » complètement fou !! Les apôtres ont buté sur le mystère de la Croix : scandale pour l’intelligence, folie pour les peuples païens ! Or la Pentecôte, c’est, presque de la ‘démence’, une folie qui est de trop, sur laquelle on peut buter ! Un don dans lequel on ne peut entrer par nous-mêmes tellement ce n’est pas dans le prolongement de notre nature !


Pourquoi ? Parce que Noël c’est Dieu qui s’adapte à nous, qui se fait l’un de nous. La Croix, c’est Dieu qui vient nous crier son amour, nous dire que nous sommes tout pour lui. Alors que le don de l’Esprit Saint c’est Dieu qui nous adapte à Lui : Dieu qui vient nous mettre à son rythme, à sa taille, qui nous fait vivre sa vie ‘par nous-mêmes’ !!! Plus rien alors ne nous est plus connaturel !!!

                L’Esprit Saint c’est comme un feu qui transforme tout en feu, c’est comme un tremblement de terre qui fait que tout est apparemment détruit, c’est cette morsure intérieure qui nous fait de nous ces enfants qui, dans le désert, crient leur Père !


                 L’Esprit Saint c’est, en Dieu, le don le plus secret, ‘l’amour de l’amour’, ce qui ne se partage pas. Et c’est celui-là qui nous est donné. Il est Celui qui nous fait aimer, pâtir, être relatifs volontairement, qui nous fait nous quitter pour faire de nous des purs réceptivités, des agneaux, des victimes offertes, des cris de soifs, témoins de Jésus à la Croix qui ne vit plus que de la bonté du Père qui l’attire ! Ce qui fait dire à St Thomas que l’Esprit St n’aime que ceux qui aiment ! En cela il est le Père des pauvres : en nous attirant, Il est source en nous de ces états  de gratuité et de pauvreté ! L’amour fait que l’on est dépossédé de nous-mêmes et possédés par celui qui nous aime sans rien en posséder…


La pentecôte, ce débarquement de l’Esprit Saint, c’est cette vive flamme d’amour, cette attraction divine qui vient nous brûler d’une manière telle qu’on devient blessure d’amour vivante, gratuite, sans repos et sans utilité que d’être attente de Celui qui nous attire… Cela, c’est l’état ‘normal’ de celui qui est aimé de Jésus ! Et c’est toujours de trop pour notre monde replié sur lui-même ! On ne sert à rien sur cette terre, à RIEN sinon à être témoin de l’amour offert, gratuit, donné inutilement, en pure perte, sans retour, pour le Père, pour Celui qui est source de tout amour !

 

Fr Grégoire.  


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MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE (II)

11 Juin 2011, 05:31am

Publié par Father Greg

notre péché: la quête de confort.. 

 

dc3a9tailrogervanderweyden1.jpgNous vivons dans un monde qui est dans l'erreur. L'homme naît libre et sans peur. Pourtant, toute notre histoire est comme possédée du désir d'échapper à la nature, de nous défendre. Ce qui nous oblige à nous serrer les uns contre les autres. Nous communiquons non pas par plaisir, mais pour avoir moins peur. Et notre civilisation, notre culture est dans l'erreur dès l'instant où les relations entre les êtres sont fondées là-dessus. Toute la technologie, tous les progrès techniques qui jalonnent l'histoire nous fabriquent en fait des prothèses, pour allonger nos bras, aiguiser notre vue, nous permettre d'aller plus vite, comme si tout cela avait une importance essentielle. Nous nous déplaçons, c'est vrai, beaucoup plus vite que dans les siècles précédents; mais en sommes-nous plus heureux pour autant ?

 

L'individu que nous sommes est en désaccord avec la société. Le problème est qu'au lieu de nous développer avec harmonie, je veux dire à la fois matériellement et spirituellement, notre développement spirituel a pris tellement de retard, que nous sommes comme ensevelis sous une avalanche de progrès techniques dont nous sommes devenus les victimes. Et même si nous le voulons, nous ne pouvons plus nous extraire de cette avalanche. Dès lors qu'il a fallu trouver aussi une nouvelle source d'énergie pour la poursuite du progrès, l'humanité la trouva mais elle fut incapable de l'utiliser correctement. Elle n'était pas moralement prête à s'en servir pour son propre bien. Nous ressemblons à des sauvages qui ne sauraient que faire d'un microcospe électronique et qui l'utiliseraient pour planter un clou ou pour abattre un mur. Nous sommes les esclaves d'une mécanique qu'il est impossible d'arrêter. De plus, avec l'évolution de l'histoire, nous nous sommes convaincus de pouvoir nous entraider et tout a été fait pour la communication et la survie de masse; mais chacun de nous, pris individuellement, ne participe plus à la vie de la société. Seule la masse que nous sommes a conservé un sens; la personne que nous sommes aussi n'a plus aucune importance. Nous avons perdu ce qui nous a été donné de toute origine: la liberté de choix, le libre arbitre. Voilà pourquoi je considère que notre civilisation a fait fausse route.

 

Le philosophe russe Berdiaev a remarqué avec subtilité que dans l'histoire des civilisations, il y avait en quelque sorte deux étapes: la première, l'époque de la culture, quand le développement s'opère de façon plus ou moins harmonieuse sur une base spirituelle; et la seconde, au moment où commence une réaction en chaîne qui ne dépend plus de la volonté de l'homme, quand la culture se perd et que s'instaure la civilisation.

 

 

L'Apocalypse, selon moi, est l'image de l'âme humaine, avec ses responsabilités et ses devoirs. Au fond, chaque être humain expérimente la révélation de saint Jean, chacun la vit et ne peut pas ne pas la vivre. C'est pourquoi, au bout du compte, on peut dire que la souffrance et la mort d'une seule personne sont équivalentes à celles qu'éprouveraient des milllions d'autres personnes à la fin d'un cycle historique. Chaque être humain n'est capable de supporter que la somme de douleurs qui lui est personnellement impartie.


 

ANDREÏ TARKOVSKI, MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE,

JUILLET 1984 À LONDRES EN L'EGLISE SAINT JAMES DE PICCADILLY.

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MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE (I)

10 Juin 2011, 05:48am

Publié par Father Greg

 

 

Old-Italy---Ovid-banished-from-Rome-by-Joseph-Mallord-Turne.jpg« Je n'ai pas l'habitude de parler dans les églises, et je me sens bien trop profane pour ne pas être un peu gêné ... Je n'ai donc pas l'intention de faire une conférence, mais simplement de réfléchir avec vous sur ce que la révélation de l'Apocalypse signifie pour moi en tant qu'artiste. Cela explique mon audace à venir en parler ici. En fait, le motif même de ma présence est apocalyptique. Si l'on m'avait dit, il y a quelques mois, que je parlerai dans ce lieu, je ne l'aurais pas cru. Mais ces derniers temps, ma vie elle-même a pris un tour apocalyptique. Voilà sans doute qui m'amène à trouver logique cette rencontre entre nous.

 

L'Apocalypse est peut-être l'une des œuvres les plus poétiques qui ait jamais été créée sur terre. Elle est inspirée d'en-Haut et elle exprime au fond à elle seule toutes les lois qui ont été établies d'en-Haut pour l'homme. Depuis des siècles, on discute des différentes lectures de tel ou tel passage de l'Apocalypse .......On est habitué aux commentaires, aux exégèses. Or, précisément, c'est ce qu'il ne faut pas faire. L'Apocalypse est impossible à interpréter. Il n'y a pas de symbole dans l'Apocalypse;  il y a des images. Et si un symbole peut-être interprété, on ne peut pas interpréter une image. On peut déchiffrer un symbole, en tirer un sens, une formule. Alors qu'une image on ne peut pas la comprendre; on ne peut que la recevoir, la ressentir, parce que ses possibilités d'interprétation sont infinies. Une image est comme l'expression des liens infinis avec le monde, avec l'absolu... l'infini.

 

 L'Apocalypse est le dernier maillon de cette chaîne que constitue la Bible. Un maillon qui parachève, sur le plan spirituel, l'épopée humaine. Nous vivons des temps difficiles et qui se compliquent chaque année. On se souvient d'autres époques où l'on parlait aussi souvent de la venue imminente de l'Apocalypse. Et il est en effet écrit: "Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent ces paroles prophétiques, s'ils s'en souviennent, car le Temps est proche..."(Ap 1,3). Mais le caractère conventionnel du temps est quelque chose de si évident, que nous ne pouvons déterminer ce Temps avec précision, ni la nécessité de cet avènement dont parle saint Jean. Cela peut arriver demain ou dans mille ans.

 

Et c'est là que l'état spirituel de l'homme prend tout son sens, qu'il peut ressentir qu'il est responsable de sa propre vie. On ne peut imaginer que cette révélation soit apparue à un moment où le temps de notre vie, où les possibilités humaines étaient épuisées. C'est pourquoi il est impossible de tirer de l'Apocalypse des conclusions sur le plan du temps.

 

Vous avez sans doute remarqué qu'il y a beaucoup de dates et de chiffres précis dans l'Apocalypse; par exemple le nombre des victimes ou le nombre des justes. A mon point de vue, cela signifie rien, sinon, justement un système d'images que l'homme reçoit de manière très mouvante et émotionnelle; les chiffres ou certains moments précis sont très importants dans l'appréhension que l'homme peut avoir de sa destinée; dans la connaissance qu'il peut acquérir de son avenir, mais qu'il perçoit de façon émotionnelle. Je pourrais donner un exemple personnel. Depuis mon enfance, j'aime Robinson Crusoé. Et ce qui m'a toujours particulièrement plu dans ce livre, c'est la longue énumération de tous les objets qu'il trouve échoués sur la grève et qu'il récupère peu à peu comme un butin...

 

Nous vivons matérialisés, en quelque sorte, grâce à la perception du temps et de l'espace. C'est comme si nous étions vivants, sur le plan matériel, grâce à ces deux dimensions. Nous y sommes très sensibles, parce qu'elles définissent nos limites physiques.

 

Mais, comme on sait, l'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu; c'est à dire avec une volonté libre et la capacité de créer. Or, depuis très longtemps déjà, on s'est demandé si la création n'était pas un péché. Pourquoi cette question alors que l'acte de création devrait nous rappeler que nous avons un seul Père ? Pourquoi cette pensée sacrilège ? La réponse est simple. Dans la crise culturelle que nous avons vécue au cours de ce siècle, on a pensé que l'artiste pouvait se passer de références spirituelles; que l'acte créateur n'était guère plus qu'une sorte d'instinct. Or nous savons que les animaux eux-mêmes ont un certain sens esthétique, qu'ils sont capables de créer quelque chose d'achevé sur le plan formel. Prenons par exemple les abeilles et les rayons de cire qu'elles fabriquent, le miel...

 

 

L'homme en est venu à considérer le talent qui lui a été donné comme sa propriété et que ce talent ne l'obligeait en rien. C'est ce qui explique que l'art contemporain est dénué de spiritualité. Cela explique aussi les questions que se posent certains d'entre nous, comme de savoir si nous avons le droit d'exercer un art de cette manière. En ce qui nous concerne, un pareil rapport de l'artiste avec sa création et du public avec l'œuvre d'art, ne saurait nous satisfaire. Bref, il découle de cette situation, que l'art ne serait plus alors qu'une recherche formelle ou un objet mercantile. Il va sans dire que le cinéma, né à la fin du siècle dernier, représente le cas extrême de cette situation, puisqu'il est apparu au milieu des foires, avec pour seul objectif de faire des profits.

 

Je suis allé récemment au musée du Vatican, où un grand nombre de salles exposaient des  œuvres d'art religieux contemporain. C'était atroce. Il fallait vraiment les voir. Je comprenais en quoi c'était atroce mais, vous me pardonnerez, je ne comprenais pas pourquoi ces œuvres étaient accrochées aux murs du musée du Vatican. Comment pouvaient-elles satisfaire les croyants et le clergé catholique ? C'est stupéfiant...

 


ANDREÏ TARKOVSKI, MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE,

JUILLET 1984, À LONDRES EN L'EGLISE SAINT JAMES DE PICCADILLY.

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Découvrir ce premier visage du Père

9 Juin 2011, 05:14am

Publié par Father Greg

 

 

Keelmen heaving by Joseph Mallord TurnerCes trois « qualités » de mon Père, je peux et dois les contempler constamment : il est la Lumière, il est l’Amour, il est la Toute-puissance. Et c’est grâce à cette toute-puissance qu’il peut me créer, librement. Sa liberté m’apparaît dans son acte créateur à mon égard : il aurait pu ne pas me créer. Mais s’il m’a créé, c’st pour me communiquer ce qu’il a de plus cher comme Père ; il veut me communiquer quelque chose de sa Lumière, quelque chose de son Amour, et me communiquer aussi quelque chose de sa paternité. Il veut que je puisse découvrir sa Personne. C’est la paternité qui me fait découvrir Dieu comme Personne. Ce n’est pas l’acte créateur c’est la paternité par laquelle le Créateur, au-delà de la création me communique sa Lumière, me communique une intelligence faite pour la contemplation, un esprit capable d’aimer… un esprit terriblement limité mais lié à sa toute-puissance. Il veut que cet esprit soit créé dans un corps, qu’il assume le corps et exerce sa puissance sur le corps. Dieu lui, n’a pas de corps ; il exerce sa puissance uniquement sur les autres, sur l’autre que je suis comme créature, comme créature qui est un fils.

 

Nous oublions trop cette découverte que nous pouvons et que nous devons faire. Dans le monde d’aujourd’hui, on ne voit plus cela. C’est pourtant le fruit normal de notre recherche de la vérité. Le fruit normal de la recherche de la vérité, c’est de découvrir la sagesse. Certes Dieu nous donne la sagesse, mais c’est aussi quelque chose que nous devons acquérir avec le secours de notre Père : découvrir cette parenté lumineuse entre notre intelligence liée à notre capacité d’aimer, et lui en qui elle se repose – car il y a un véritable repos dans l’acte créateur de Dieu, l’acte par lequel il crée notre âme spirituelle. Il s’agit de comprendre cet appel si profond de notre Père, ce « premier amour » qui nous lie à lui et qui fait que nous sommes pour lui. Il nous a créés pour nous – l’homme est « la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » - et il nous crée pour lui… mais nous, nous oublions cela ! Et quand nous disons que la grâce implique la nature, nous oublions que la nature implique, demande, cette acquisition de la sagesse. Elle est donc pour nous, cette première contemplation, cette découverte du Père – car le Père se découvre dans la contemplation, il se découvre dans cette intimité, dans cette relation personnelle du fils au Père et du Père au fils.

 

Dans le monde d’aujourd’hui qui est si loin de cette contemplation,  nous devons, découvrir ce premier visage du Père pour nous. Il nous est donné comme cela, et en le découvrant nous découvrons ce que nous sommes ; et c’est cela qui, radicalement, donne son sens à notre vie.

 

MD Philippe, le premier moment de la paternité de Dieu.


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L'Art, gardien de la noblesse de l'homme...

8 Juin 2011, 05:52am

Publié par Father Greg

 

 

320716258_77942ee444.jpg...Je pressens un avenir très sombre, si l’homme ne se rend pas compte qu’il est en train de se tromper. Mais je sais que tôt ou tard il prendra conscience. Il ne peut pas mourir comme un hémophile qui se serait vidé de son sang pendant son sommeil parce qu’il se serait égratigné avant de s’endormir. L’art doit être là pour rappeler à l’homme qu’il est un être spirituel, qu’il fait partie d’un esprit infiniment grand, auquel en fin de compte il retourne. S’il s’intéresse à ces questions, s’il se les pose, il est déjà spirituellement sauvé. La réponse n’a aucune importance. Je sais qu’à partir de ce moment-là, il ne pourra plus vivre comme avant....

 

..L’art est surtout d’esprit aristocratique. L’art musical ne peut être qu’aristocratique, parce qu’au moment de sa création il exprime le niveau spirituel des masses, ce vers quoi elles tendent inconsciemment. Si tout le monde était capable de la comprendre, alors le chef œuvre serait aussi ordinaire que l’herbe qui pousse dans les champs. Il n’y aurait pas cette différence de potentiel qui engendre le mouvement...

A. Tarkovski. Derniers témoignages.

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Introduction à la prière (IV)

7 Juin 2011, 05:45am

Publié par Father Greg

 

 

La prière, une lutte avec Dieu.

 

Léon BonnatJacob avait soustrait à son jumeau Esaü son droit d’aînesse en échange d’un plat de lentilles et avait ensuite soutiré par la ruse la bénédiction de son père Isaac, désormais très âgé, en profitant de sa cécité. Fuyant la colère d’Esaü, il s’était réfugié chez un parent, Laban ; il s’était marié, était devenu riche et s’en retournait à présent dans sa terre natale, prêt à affronter son frère après avoir prudemment pris certaines précautions. Mais, lorsque tout est prêt pour cette rencontre, après avoir fait traverser à ceux qui l’accompagnaient le gué du torrent qui délimitait le territoire d’Esaü, Jacob, demeuré seul, est soudain agressé par un inconnu avec lequel il lutte toute une nuit. Ce combat corps à corps — que nous trouvons dans le chapitre 32 du Livre de la Genèse — devient précisément pour lui une expérience particulière de Dieu.

 

La nuit est le temps favorable pour agir de façon cachée, et donc, pour Jacob, le meilleur moment pour entrer dans le territoire de son frère sans être vu et sans doute dans l’illusion de prendre Esaü par surprise. Mais c’est au contraire lui qui est surpris par une attaque soudaine, à laquelle il n’était pas préparé. Il avait joué d’astuce pour tenter d’échapper à une situation dangereuse, il pensait réussir à tout contrôler, et il doit en revanche affronter à présent une lutte mystérieuse qui le surprend seul et sans lui donner la possibilité d’organiser une défense adéquate. Sans défense, dans la nuit, le patriarche Jacob lutte contre quelqu’un. Le texte ne spécifie pas l’identité de l’agresseur ; il utilise un terme hébreu qui indique « un homme » de façon générique, « un, quelqu’un » ; il s’agit donc d’une définition vague, indéterminée, qui maintient volontairement l’attaquant dans le mystère. Il fait nuit, Jacob ne réussit pas à distinguer son adversaire et pour le lecteur, pour nous, il demeure inconnu ; quelqu’un s’oppose au patriarche et cela est l’unique élément sûr fourni par le narrateur. Ce n’est qu’à la fin, lorsque la lutte sera désormais terminée et que ce « quelqu’un » aura disparu, que Jacob le nommera et pourra dire qu’il a lutté avec Dieu.

 

L’épisode se déroule donc dans l’obscurité et il est difficile de percevoir non seulement l’identité de l’agresseur de Jacob, mais également le déroulement de la lutte. En lisant le passage, il est difficile d’établir qui des deux adversaires réussit à avoir le dessus ; les verbes utilisés sont souvent sans sujet explicite, et les actions se déroulent de façon presque contradictoire, si bien que lorsqu’on croit que l’un des deux a l’avantage, l’action successive contredit immédiatement les faits et présente l’autre comme vainqueur. Au début, en effet, Jacob semble être le plus fort, et l’adversaire — dit le texte — « ne le maîtrisait pas » (v 26) ; et pourtant, il frappe Jacob à l’emboîture de la hanche, provoquant son déboîtement. On devrait alors penser que Jacob est sur le point de succomber, mais c’est l’autre au contraire qui lui demande de le lâcher ; et le patriarche refuse, en imposant une condition : « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m'aies béni » (v. 27). Celui qui par la ruse avait dérobé son frère de la bénédiction due à l’aîné, la prétend à présent de l’inconnu, dont il commence sans doute à entrevoir les traits divins, mais sans pouvoir encore vraiment le reconnaître.

 

Son rival, qui semble retenu et donc vaincu par Jacob, au lieu de céder à la demande du patriarche, lui demande son nom : « Quel est ton nom ». Et le patriarche répond : « Jacob » (v. 28). Ici, la lutte prend un tournant important. Connaître le nom de quelqu’un, en effet, implique une sorte de pouvoir sur la personne, car le nom, dans la mentalité biblique, contient la réalité la plus profonde de l’individu, en dévoile le secret et le destin. Connaître le nom veut dire alors connaître la vérité de l’autre et cela permet de pouvoir le dominer. Lorsque, à la demande de l’inconnu, Jacob révèle donc son nom, il se place entre les mains de son adversaire, c’est une façon de capituler, de se remettre totalement à l’autre.

 

Mais dans le geste de se rendre, Jacob résulte paradoxalement aussi vainqueur, car il reçoit un nom nouveau, en même temps que la reconnaissance de sa victoire de la part de son adversaire, qui lui dit : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté » (v. 29). « Jacob » était un nom qui rappelait l’origine problématique du patriarche ; en hébreu, en effet, il rappelle le terme « talon », et renvoie le lecteur au moment de la naissance de Jacob, lorsque, sortant du sein maternel, il tenait par la main le talon de son frère jumeau (cf. Gn 25, 26), presque en préfigurant l’acte de passer en premier, au détriment de son frère, qu’il aurait effectué à l’âge adulte ; mais le nom de Jacob rappelle également le verbe « tromper, supplanter ». Eh bien, à présent, dans la lutte, le patriarche révèle à son opposant, dans le geste de se remettre et de se rendre, sa propre réalité d’imposteur, qui supplante ; mais l’autre, qui est Dieu, transforme cette réalité négative en positive : Jacob l’imposteur devient Israël, un nom nouveau lui est donné qui marque une nouvelle identité. Mais ici aussi, le récit conserve une duplicité voulue, car la signification la plus probable du nom Israël est « Dieu est fort, Dieu triomphe ».

 

Jacob a donc prévalu, il a vaincu — c’est l’adversaire lui-même qui l’affirme — mais sa nouvelle identité, reçue de l’adversaire, affirme et témoigne de la victoire de Dieu. Et lorsque Jacob demandera, à son tour, son nom à son adversaire, celui-ci refusera de le lui dire, mais il se révélera dans un geste sans équivoque, en lui donnant la bénédiction. Cette bénédiction que le patriarche avait demandée au début de la lutte lui est à présent accordée. Et ce n’est pas la bénédiction obtenue par la tromperie, mais celle donnée gratuitement par Dieu, que Jacob peut recevoir car il est désormais seul, sans protection, sans astuces ni tromperies, il se remet sans défense, il accepte de se rendre et confesse la vérité sur lui-même. Ainsi, au terme de la lutte, ayant reçu la bénédiction, le patriarche peut finalement reconnaître l’autre, le Dieu de la bénédiction : « car — dit-il — j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve » (v. 31, et il peut à présent traverser le gué, porteur d’un nom nouveau mais « vaincu » par Dieu et marqué pour toujours, boiteux à la suite de la blessure reçue).

 

« la tradition spirituelle de l’Eglise a retenu de ce récit le symbole de la prière comme combat de la foi et victoire de la persévérance » (n. 2573). Le texte biblique nous parle de la longue nuit de la recherche de Dieu, de la lutte pour en connaître le nom et en voir le visage ; c’est la nuit de la prière qui avec ténacité et persévérance demande à Dieu la bénédiction et un nouveau nom, une nouvelle réalité fruit de conversion et de pardon.

La nuit de Jacob au gué du Yabboq devient ainsi pour le croyant le point de référence pour comprendre la relation avec Dieu qui, dans la prière, trouve sa plus haute expression. La prière demande confiance, proximité, presque un corps à corps symbolique, non avec un Dieu adversaire et ennemi, mais avec un Seigneur bénissant qui reste toujours mystérieux, qui apparaît inaccessible. C’est pourquoi l’auteur sacré utilise le symbole de la lutte, qui implique force d’âme, persévérance, ténacité pour parvenir à ce que l’on désire. Et si l’objet du désir est la relation avec Dieu, sa bénédiction et son amour, alors la lutte ne pourra qu’atteindre son sommet dans le don de soi-même à Dieu, dans la reconnaissance de sa propre faiblesse, qui l’emporte précisément lorsqu’on en arrive à se remettre entre les mains miséricordieuses de Dieu.

 

Toute notre vie est comme cette longue nuit de lutte et de prière, qu’il faut passer dans le désir et dans la demande d’une bénédiction de Dieu qui ne peut pas être arrachée ou gagnée en comptant sur nos forces, mais qui doit être reçue avec humilité de Lui, comme don gratuit qui permet, enfin, de reconnaître le visage du Seigneur. Et quand cela se produit, toute notre réalité change, nous recevons un nouveau nom et la bénédiction de Dieu. Mais encore davantage : Jacob, qui reçoit un nom nouveau, devient Israël, il donne également un nom nouveau au lieu où il a lutté avec Dieu, où il l’a prié, il le renomme Penuel, qui signifie « Visage de Dieu ». Avec ce nom, il reconnaît ce lieu comblé de la présence du Seigneur, il rend cette terre sacrée en y imprimant presque la mémoire de cette mystérieuse rencontre avec Dieu. Celui qui se laisse bénir par Dieu, qui s’abandonne à Lui, qui se laisse transformer par Lui, rend le monde béni. Que le Seigneur nous aide à combattre la bonne bataille de la foi (cf 1 Tm 6, 12 ; 2 Tm 4, 7) et à demander, dans notre prière, sa bénédiction, pour qu’il nous renouvelle dans l’attente de voir son Visage. Merci.

 

Benoit XVI, 23 mai 2011.

 

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Introduction à la prière (III)

6 Juin 2011, 05:39am

Publié par Father Greg

 

 

 

La prière dialogue entre Dieu et l’homme.

 


416px-Georges_de_La_Tour_014.jpgA Sodome et Gomorrhe, la cruauté des habitants avait atteint son comble, au point qu’une intervention de Dieu était nécessaire pour arrêter le mal qui détruisait ces villes. C’est là qu’intervient Abraham avec sa prière d’intercession. Dieu décide de lui révéler ce qui est sur le point de se produire et lui fait connaître la gravité du mal et ses terribles conséquences, car Abraham est son élu, choisi pour devenir un grand peuple et faire parvenir la bénédiction divine à tout le monde. Sa mission est une mission de salut, qui doit répondre au péché qui a envahi la réalité de l’homme : à travers lui, le Seigneur veut ramener l’humanité à la foi, à l’obéissance, à la justice. Et à présent, cet ami de Dieu s’ouvre à la réalité et au besoin du monde, prie pour ceux qui s’apprêtent à être punis et demande qu’ils soient sauvés.

 

Abraham présente immédiatement le problème dans toute sa gravité, et dit au Seigneur : « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les supprimer et ne pardonneras-tu pas à la cité pour les cinquante justes qui sont dans son sein ? Loin de toi de faire cette chose-là ! De faire mourir le juste avec le pécheur, en sorte que le juste soit traité comme le pécheur. Loin de toi ! Est-ce que le juge de toute la terre ne rendra pas justice ? » (vv. 23-25). Avec ces paroles, avec un grand courage, Abraham place devant Dieu la nécessité d’éviter une justice sommaire : si la ville est coupable, il est juste de condamner son crime et d’infliger la peine mais — affirme le grand Patriarche — il serait injuste de punir indifféremment tous les habitants. S’il y a des innocents dans la ville, ceux-ci ne peuvent être traités comme des coupables. Dieu, qui est un juge juste, ne peut agir ainsi, dit à raison Abraham à Dieu.

 

Cependant, si nous lisons le texte plus attentivement, nous nous rendons compte que la requête d’Abraham est encore plus sérieuse et plus profonde, car il ne se limite pas à demander le salut pour les innocents. Abraham demande le salut pour toute la ville et il le fait en en appelant à la justice de Dieu. En effet, il dit au Seigneur : « Et ne pardonneras-tu pas à la cité pour les cinquante justes qui sont dans son sein ? » (v. 24b). En agissant ainsi, il met en jeu une nouvelle idée de justice : non pas celle qui se limite à punir les coupables, comme le font les hommes, mais une justice différente, divine, qui cherche le bien et qui le crée à travers le pardon qui transforme le pécheur, le convertit et le sauve. Avec sa prière, Abraham n’invoque donc pas une justice purement rétributive, mais une intervention de salut qui, tenant compte des innocents, libère de la faute également les impies, en leur pardonnant. La pensée d’Abraham, qui semble presque paradoxale, peut ainsi être synthétisée : on ne peut pas, bien évidemment, traiter les innocents comme les coupables, cela serait injuste, il faut en revanche traiter les coupables comme les innocents, en mettant en œuvre une justice « supérieure », en leur offrant une possibilité de salut, car si les malfaiteurs acceptent le pardon de Dieu et confessent leur faute en se laissant sauver, ils ne continueront plus à faire le mal, ils deviendront eux aussi justes, sans qu’il ne soit plus nécessaire de les punir.

 

Telle est la requête de justice qu’Abraham exprime dans son intercession, une requête qui se fonde sur la certitude que le Seigneur est miséricordieux. Abraham ne demande pas à Dieu une chose contraire à son essence. Il frappe à la porte du cœur de Dieu en connaissant sa véritable volonté. Assurément, Sodome est une grande ville, cinquante justes semblent peu de chose, mais la justice de Dieu et son pardon ne sont-ils peut-être pas la manifestation de la force du bien, même s’il semble plus petit et plus faible que le mal ? La destruction de Sodome devait arrêter le mal présent dans la ville, mais Abraham sait que Dieu a d’autres manières et moyens pour mettre un frein à la diffusion du mal. C’est le pardon qui interrompt la spirale du péché, et c'est exactement ce à quoi Abraham fait appel, dans son dialogue avec Dieu. Et lorsque le Seigneur accepte de pardonner à la ville s’il y trouve cinquante justes, sa prière d’intercession commence à descendre vers les abîmes de la miséricorde divine. Abraham — comme nous le savons — fait progressivement diminuer le nombre des innocents nécessaires pour le salut : s’ils ne sont pas cinquante, quarante-cinq pourraient suffire, et ensuite toujours moins, jusqu’à dix, en continuant avec sa supplication, qui devient presque hardie dans son insistance : « Peut-être n’y en aura-t-il que quarante... trente... vingt... dix... » (cf. vv. 29.30.31.32). Et plus le nombre devient petit, plus grande se révèle et se manifeste la miséricorde de Dieu, qui écoute avec patience la prière, l’accueille et répète à chaque supplication : « je pardonnerai... je ne détruirai pas... je ne le ferai pas » (cf. vv. 26.28.29.30.31.32).

 

Ainsi, par l’intercession d’Abraham, Sodome pourra être sauve, si on n’y trouve ne serait-ce que dix innocents. Telle est la puissance de la prière. Car à travers l’intercession, la prière à Dieu pour le salut des autres, se manifeste et s’exprime le désir de salut que Dieu nourrit toujours envers l’homme pécheur. En effet, le mal ne peut être accepté, il doit être signalé et détruit à travers la punition : la destruction de Sodome avait précisément cette fonction. Mais le Seigneur ne veut pas la mort du méchant, mais qu’il se convertisse et vive (cf. Ez 18, 23 ; 33, 11) ; son désir est toujours celui de pardonner, de sauver, de donner vie, de transformer le mal en bien. Eh bien, c’est précisément ce désir divin qui, dans la prière, devient le désir de l’homme et s’exprime à travers les paroles de l’intercession. Avec sa supplication, Abraham prête sa voix, mais aussi son cœur, à la volonté divine : le désir de Dieu est miséricorde, amour et volonté de salut, et ce désir de Dieu a trouvé en Abraham et dans sa prière la possibilité de se manifester de manière concrète à l’intérieur de l’histoire des hommes, pour être présent là où la grâce est nécessaire. A travers la voix de sa prière, Abraham donne voix au désir de Dieu, qui n’est pas celui de détruire, mais de sauver Sodome, de donner vie au pécheur converti.

 

C'est ce que veut le Seigneur, et son dialogue avec Abraham est une manifestation prolongée et sans équivoque de son amour miséricordieux. La nécessité de trouver des hommes justes à l’intérieur de la ville devient de moins en moins exigeante et à la fin il en suffira dix pour sauver la totalité de la population. Pour quelle raison Abraham s'arrête-t-il à dix, le texte ne le dit pas. Peut-être est-ce un nombre qui indique un noyau communautaire minimum (encore aujourd'hui, dix personnes sont le quorum nécessaire pour la prière publique juive). Quoi qu'il en soit, il s'agit d'un petit nombre, une petite parcelle de bien de laquelle partir pour sauver un grand mal. Mais on ne put même pas trouver dix justes à Sodome et Gomorrhe, et la ville fut détruite. Une destruction dont la nécessité est paradoxalement témoignée précisément par la prière d'intercession d'Abraham. Parce que c'est précisément cette prière qui a révélé la volonté salvifique de Dieu : le Seigneur était disposé à pardonner, il souhaitait le faire, mais les villes étaient enfermées dans un mal totalisant et paralysant, sans même un petit nombre d'innocents desquels partir pour transformer le mal en bien. Parce que c'est précisément ce chemin du salut que demandait lui aussi Abraham : être sauvés ne signifie pas simplement échapper à la punition, mais être libérés du mal qui nous habite. Ce n'est pas le châtiment qu'il faut éliminer, mais le péché, ce refus de Dieu et de l'amour qui porte déjà en soi le châtiment. Le prophète Jérémie dira au peuple rebelle : « Que ta méchanceté te châtie et que tes infidélités te punissent ! Comprends et vois comme il est mauvais et amer d'abandonner Yahvé ton Dieu » (Jer 2, 19). C'est de cette tristesse et de cette amertume que le Seigneur veut sauver l'homme en le libérant du péché. Mais il faut alors une transformation de l'intérieur, quelque point d'appui de bien, un commencement d'où partir pour transformer le mal en bien, la haine en amour, la vengeance en pardon. C'est pourquoi les justes doivent être à l'intérieur de la ville, et Abraham répète sans cesse : « peut-être s'en trouvera-t-il là... ». « Là », c'est à l'intérieur de la réalité malade que doit se trouver ce germe de bien qui peut guérir et redonner la vie. C'est une parole qui s'adresse aussi à nous : que dans nos villes se trouve le germe de bien et que nous fassions tout pour qu'il n'y ait pas seulement dix justes pour faire réellement vivre et survivre nos villes et pour nous sauver de cette amertume autour de laquelle il y a l'absence de Dieu. Et dans la réalité malade de Sodome et Gomorrhe ce germe de bien n'existait pas.

 

Mais la miséricorde de Dieu dans l'histoire de son peuple s'élargit encore davantage. Si pour sauver Sodome il fallait dix justes, le prophète Jérémie dira, au nom du Tout-Puissant, qu'il suffit d'un seul juste pour sauver Jérusalem : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc, renseignez-vous, cherchez sur ses places si vous découvrez un homme, un qui pratique le droit, qui recherche la vérité alors je pardonnerai à cette ville » (5, 1). Le nombre a encore diminué, la bonté de Dieu se montre encore plus grande. Et pourtant cela ne suffit pas encore, la miséricorde surabondante de Dieu ne trouve pas la réponse de bien qu'elle cherche, et Jérusalem tombe sous l'assaut de l'ennemi. Il faudra que Dieu lui-même devienne ce juste. C'est le mystère de l'Incarnation : pour garantir un juste il se fait homme. Le juste sera toujours là puisque c'est Lui : mais il faut que Dieu lui-même devienne ce juste. L’infini et surprenant amour divin sera pleinement manifesté lorsque le Fils de Dieu se fera homme, le Juste définitif, le parfait Innocent, qui apportera le salut au monde entier en mourant sur la croix, en pardonnant et en intercédant pour ceux qui « ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23, 34). Alors la prière de chaque homme trouvera sa réponse, chacune de nos intercessions sera alors pleinement exaucée.

 

Benoit XVI, 18 mai 2011.


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