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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le cinéma, une quête de lumière ? (I)

31 Mai 2011, 05:09am

Publié par Father Greg

« As-tu vu, leurs yeux sont vides… ils ne pensent qu’a se faire valoir, à se vendre au meilleur prix… à se faire payer chaque élan de leur âme. Ils considèrent ‘ne pas être nés pour rien’, ‘être choisis’, qu’ils ne vivent qu‘une fois’… comment peuvent-ils croire en quelque chose ? »

Andréï Tarkovski . Stalker.

 

 

 

889058038.jpgLes scénarios du cinéaste russe Andreï Tarkovski sont un des lieux pour s’interroger sur la place du cinéma dans notre quête humaine.

 

C’est d’abord la trop surprenante originalité ou le non-conformisme de ses films qui reflètent et révèlent la quête spirituelle qui a habité  ce cinéaste-philosophe « Je vois comme ma tâche particulière de stimuler la réflexion sur ce qu’il y a d’éternel et de spécifiquement humain, qui vit dans l’âme de chacun, mais que l’homme ignore le plus souvent (…) Mon devoir est de faire en sorte que celui qui voit mes films ressente le besoin d’aimer, de donner son amour ». Il n’a, pour autant, nulle intention de communiquer, comme a pu le faire Eisenstein, des idées et des réflexions à l’état pur.

 

La difficulté qu’il y a au premier abord, à recevoir ses films, - outre la déformation inhérente à notre culture de masse qui stéréotype notre capacité d’appréciation- vient il me semble, de ce qu’il ne cherche ni à convaincre, ni à distraire. Ainsi, pour ne pas succomber au lot commun de la production commerciale, ou à un jargon de propagande et prétendre à « sa propre vérité  l’artiste essaie simplement de présenter sa propre image du monde, pour que les gens soient à leur tour pénétrés de ses sensations, de ses doutes, de ses pensées… c’est pourquoi une œuvre est toujours ambiguë, aussi indéfinie et multidimensionnelle comme la vie elle-même ». « L’artiste ne peut être unilatérale et doit pouvoir unir les contradictions dialectiques inhérentes à la réalité ».

A travers eux c’est tout un regard, une réflexion des plus profondes qui se dégage sur l’art et le cinéma ; l’homme, sa destinée et son histoire.


L’art, éveilleur spirituel de l’homme.

 

L’art est d’abord pour lui, en URSS, le seul moyen de réveiller et d’éduquer chacun dans ce qu’il a de plus spirituel, d’humain. « Il faut, aujourd’hui plus que jamais, sauvegarder tout ce qui a un lien, si ténu soit-il, avec le spirituel. Comme l’homme renonce vite à l’immortalité ! Est-il possible que, réellement, son état normal soit celui des bêtes ?[10] »

 

 

Aussi l’artiste a une mission prophétique, celle «de donner un éclairage sur le sens de l’existence… et sinon de l’expliquer, du moins d’en poser la question(…). L’art existe et s’affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l’idéal. L’art contemporain a fait fausse route quand il a remplacé la quête du sens de la vie par l’affirmation de l’individualité pour elle-même. (…) Mais l’homme contemporain ne veut pas du sacrifice, alors qu’il est l’unique vrai moyen de s’affirmer(…) ».

 

Mais, si elle voit et montre la vocation de l’homme, la mission de l’artiste n’est pas pour autant celle d’un prédicateur. « La fonction de l’art n’est pas comme le croient certains d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de retourner vers le bien(…). Il est évident que l’art ne peut rien enseigner, puisqu’en quatre mille ans l’humanité n’a rien appris du tout ! Nous serions tous des anges, si nous avions été capables d’assimiler l’expérience de l’art et d’évoluer dans le sens des idéaux qu’il véhicule…Il est absurde penser qu’on puisse apprendre à l’homme à être bon. Il serait ridicule, par exemple, de vouloir apprendre à une femme à être ‘fidèle’… l’art ne peut que nourrir, bouleverser, émouvoir… ». 


Le cinéma, parmi les beaux-arts ?


Bien qu’il se considère en premier comme poète, Tarkovski se consacre totalement au cinéma « voulant l’élever au niveau des autres arts ». En effet, s’il réalise sa quête spirituelle à travers le cinéma, c’est qu’il est pour lui « le seul art où l’auteur peut créer une réalité absolue, littéralement son propre monde… cette capacité de séparer la lumière d’avec les ténèbres et la terre ferme d’avec les eaux[13] » ; Cette quête consiste ainsi «àtendre vers l’absolu en cherchant à élever le niveau de mon art (…) dans le niveau de la qualité, perdue par tous parce qu’elle n’est plus nécessaire, et remplacée par l’apparence… » écrit-il dans son Journal.

 

C’est donc un double défi puisque d’une part le cinéma n’est souvent qu’un objet de consommation dans la recherche effrénée du plaisir, et ensuite, sa volonté de servir les autres et la vérité implique en elle-même une véritable offrande de lui-même, un sacrifice absolu, réclamant qu’il ne s’oriente que vers un seul but : « nous sommes crucifié dans une seule dimension, alors que le monde est multidimensionnel. Nous le sentons, et nous souffrons de l’impossibilité de connaître la vérité. Mais il n’est pas nécessaire de connaître. Il faut aimer. Et croire… »


fr Grégoire.

©QUE CHERCHEZ-VOUS?

 


Né en 1932 en URSS, décédé et enterré en France en 1986, après s’être expatrié en Europe dès 1979.

Son non-conformisme le rend très proche du cinéaste Luis Buñuel (cf. Le Temps scellé. p 47-48) de R. Bresson (p 141) mais aussi de Kurosawa, Dreyer…

Andréï Tarkovski. Le Temps scellé. Editions des Cahiers du Cinéma. 1989. Essai sur l’art en général et le cinéma en particulier.

cf. Le Temps scellé. p 172 et ss  « La pensée d’Eisenstein est despotique… Il empêche le spectateur de vivre ce qui se passe à l’écran comme sa propre vie… d’établir un lien entre sa vie et ce qui est montré… Je voudrais faire des films… qui soient l’occasion d’expériences intimes profondes. »..

Le grand public exprime souvent une totale incompréhension face à ses films : « Je viens de voir le Miroir. Camarade réalisateur, c’est fort ! Mais l’avez-vous au moins vu vous-même ?Il me semble qu’on ne peut considérer ce film comme normal ! Je vous souhaite du succès pour l’avenir ! Mais n’en faite plus de pareils !.. » Cit. Le Temps scellé. p.10.

« Le politique exclut l’artistique car pour convaincre il a besoin d’être unilatéral. » Tolstoï. Journal cit. In Le Temps scellé p 50.

ibid. p 82

ibid. p 155.

ibid. p 50.

A.Tarkovski. Journal, 1970-1986. Editions des Cahiers du Cinéma. 1993.

A. Tarkovski. Le Temps scellé. p 37-39

Ibid. p 43-46.

Ibid. p 165

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Déclin de l'occident: l'homme vu au centre de tout...

30 Mai 2011, 05:21am

Publié par Father Greg

 

 

philosphie.jpgIl est universellement admis que l'Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d'hommes à l'Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l'accusent de ne plus être au niveau de maturité requis par l'humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J'espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l'idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en œuvre, je ne me prononcerai pas en faveur d'une telle alternative. (...) Mais si l'on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l'Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s'affaiblissent à l'Ouest, tandis qu'à l'Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d'anarchie, comme c'est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c'est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d'oppression, l'âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd'hui par les habitudes d'une société massifiée, forgées par l'invasion révoltante de publicités commerciales, par l'abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.


Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l'histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l'occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d'Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens américains se livrent au pillage et au grabuge. C'est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.


Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n'est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu'elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?


Comment l'Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L'Ouest a continué à avancer d'un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s'est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l'erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l'époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base de la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l'humanisme rationaliste, ou l'autonomie humaniste : l'autonomie proclamée et pratiquée de l'homme à l'encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d'anthropocentrisme : l'homme est vu au centre de tout. (...)


Alexandre Soljenitsyne, Discours d'Harvard, 8 juin 1978.


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L'oraison, pure attente de Jésus...

29 Mai 2011, 05:57am

Publié par Father Greg

 

 

artbite.a182.VanderWeyden.plispeinture-a5aa2Il faut tout le temps revenir à l’adoration, pour nous mettre dans cette attitude de passivité radicale. L’amour implique un don, une extase. Mais notre amour à l’égard de Jésus, c’est l’amour du tout-petit choisi par Jésus et qui répond à son amour ; c’est l’amour de l’épouse qui choisit celui qui l’a aimée le premier. Cet amour se réalise dans une attraction où Jésus nous attire vers lui, et c’est dans cette attraction qu’il y a la plus grande passivité.

 

Il ne s’agit pas ici de faux problèmes (passivité ou activité) mais de comprendre que l’amour divin, la charité, sous le souffle de l’Esprit Saint, se transforme en un don de tout nous- mêmes, extatique, dans l’adoration – et l’adoration implique un acte. Il faut être dans cette docilité parfaite, cette passivité parfaite, en attente : on sait que c’est lui qui nous a aimés le premier, et que c’est toujours lui qui nous aime le premier, que c’est toujours lui qui nous a choisis et qui nous choisit. Mais il ne peut nous choisir que si nous sommes dans cette passivité radicale de l’adoration. Et c’est dans cette passivité radicale de l’adoration que nous répondons à son amour et le laissons agir. (...)

 

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure ». Voilà le grand mystère de l’oraison et de la contemplation. Nous sommes le temple du Saint-Esprit, nous sommes le temple de la Très Sainte Trinité : « Mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure. Le monde, c’est celui qui n’aime pas, celui qui s’oppose, celui qui ne garde pas le désir d’aimer. Tandis que celui qui a soif d’amour ne fait qu’un avec le Christ et avec le Père.

 

L’oraison, ce désir de vivre auprès de Jésus, n’acquiert toute sa force que par notre désir, que par cette soif de vivre de Lui: pour nous, ici-bas, la contemplation est une contemplation de désir (…) Le contemplatif est un homme de désir ; l’oraison ne peut se vivre que dans le désir, la soif de l’eau vive. Voilà ce qui est premier : un désir ardent, une exigence, une soif qui doit nous prendre, nous saisir et être ce qui revient le plus souvent. Cette soif est le fruit même de la foi, l’espérance et de la charité. Et cela, nous ne pouvons le vivre pleinement qu’avec Jésus et en lui.

 

L’oraison n’est pas proprement affaire d’intelligence humaine, de sagesse philosophique et métaphysique, pas davantage l’affaire d’habileté, d’imagination créatrice, d’invention artistique ; elle est essentiellement l’exercice le plus pur de la foi vivante, de la foi aimante, sous le souffle de l’Esprit-Saint ; elle demande un grand amour du Christ, un grand désir de l’aimer, de vivre de lui, d’être enseigné par lui. Certes, l’exercice de la foi imprégnée de charité peut se servir de toutes les richesses de notre intelligence, de notre imagination créatrice, pour avoir une plus grande ampleur.

Le Christ aime que nous soyons intelligents pour lui. La foi ne supprime pas la perspicacité de notre esprit, mais il ne faut pas que la soif de connaître, de savoir, l’emporte sur le désir plus fondamental d’aimer. La foi est une connaissance d’enfant, une connaissance toute au service de l’amour surnaturel. Elle doit s’achever dans l’amour. C’est pourquoi, souvent, l’exercice de la foi aimante dans l’oraison exigera de s’abandonner, de laisser de côté les richesses trop brillantes de la sagesse humaine et de l’imagination créatrice, pour ne plus garder que la parole vivante de Dieu, dans toute sa force, dans toute sa pureté.

 

MD Philippe. Le mystère de l’oraison.


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Notre vie, notre monde nous échappe...

28 Mai 2011, 05:46am

Publié par Father Greg

 

stlazare« Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout.

 

De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde. Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.

 

Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où, sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde. »

 

A.Camus, le mythe de Sisyphe.

 

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L'ami, source de joie et de pauvreté...

27 Mai 2011, 05:36am

Publié par Father Greg

 

 

6d03bc06.jpgEt cependant, à vrai dire, je passais mes journées à t'attendre et à te guetter. Il y avait à notre porte une petite lunette de cuivre jaune par le trou rond de laquelle on pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté, devant chez toi. Cette lunette - non, ne souris pas, mon bien aimé ; aujourd'hui encore je n'ai pas honte de ces heures-là ! - cette lunette était pour moi l'œil avec lequel j'explorais l'univers ; là, pendant des mois et des années, dans le vestibule glacial, craignant la méfiance de ma mère, j'étais assise un livre à la main, passant des après-midi entiers à guetter, tendue comme une corde de violon, et vibrante comme elle quand ta présence la touchait.

 

  J'étais toujours occupée de toi, toujours en attente et en mouvement; mais tu pouvais aussi peu t'en rendre compte que de la tension du ressort de la montre que tu portes dans ta poche, et qui compte et mesure patiemment dans l'ombre tes heures et accompagne tes pas d'un battement de cœur imperceptible, alors que ton hâtif regard l'effleure à peine une seule fois parmi des millions de tic-tac toujours en éveil. Je savais tout de toi, je connaissais chacune de tes habitudes, chacune de tes cravates, chacun de tes costumes, je repérai et je distinguai bientôt chacun de tes visiteurs, et je les répartis en deux catégories : ceux qui m'étaient sympathiques et ceux qui m'étaient antipathiques; de ma treizième à ma seizième année, il ne s'est pas écoulé une heure que je n'aie vécue pour toi.

 

  Ah ! Quelles folies n'ai-je pas commises alors ! Je baisais le bouton, de la porte que ta main avait touché, je dérobais furtivement le mégot de cigarette que tu avais jeté avant d'entrer, et il était sacré pour moi parce que tes lèvres l'avaient effleuré. Cent fois le soir, sous n'importe quel prétexte, je descendais dans la rue, pour voir dans laquelle de tes chambres il y avait de la lumière et ainsi sentir d'une manière plus concrète ta présence, ton invisible présence. Et, pendant les semaines où tu étais en voyage - mon cœur s'arrêtait toujours de crainte, quand je voyais le brave Johann descendre ton sac de voyage jaune - pendant ces semaines-là ma vie était morte, sans objet. J'allais et venais, de mauvaise humeur, avec ennui et méchanceté, et il fallait toujours veiller pour que ma mère ne remarquât pas mon désespoir à mes yeux rougis de larmes.


Stefan Zweig,  Lettre d'une inconnue.

 

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Le masque du pouvoir...

26 Mai 2011, 05:35am

Publié par Father Greg

 

 

peter-paul-rubens-deux-satyrs.jpgFaire partie des vaincus a au moins un avantage. On n'y trouve pas ces accommodants et ces intrigants qui foisonnent dans les parages des vainqueurs, et rarement cette fièvre de paraître qui est une maladie mortelle pour l'être humain. Par nécessité, les hommes et les femmes que l'Histoire a reniés sont souvent obligés de se tenir à la pointe d'eux-mêmes.

 

La petite notoriété que m'ont value les conférences et les livres m'a permis d'approcher quelques puissants de ce monde. J'ai le plus souvent accepté leur table et parfois leur conversation. (...) Après avoir subi durant vingt ans les conséquences de leurs actes, j'étais curieux de connaître l'autre côté du miroir. J'imaginais déjà les affres de la décision, lorsque la vie vous place au cœur de l'Histoire...

 

La déception a été à la mesure de mon attente. Ils m'ont semblé assez ordinaires et pour la plupart infatués d'eux-mêmes. J'ai souvent constaté ce phénomène étrange, presque physique. Plus un être s'élève dans l'échelon du pouvoir, surtout lorsque la renommée s'en mêle, plus la satisfaction de lui-même tend à obscurcir son jugement. La médiatisation est une des plaies de notre époque. Sous la lumière, l'être humain se gonfle et s'épanouit. Il se nourrit du regard d'autrui plus que de lui-même. Le masque du pouvoir est sans doute le plus flatteur. Il est sûrement le plus trompeur.

 

Je me rappelle l'un de nos grands hommes d'Etat. Je tairai son nom parce que le sens de ce récit dépasse sa personne. Son directeur de cabinet m'avait transmis une invitation dans un grand restaurant. J'essayais d'imaginer ce qui pouvait motiver son désir de perdre deux heures en la compagnie d'un soldat perdu. Comme je ne trouvais aucune raison valable, j'ai accepté. Ma lointaine appartenance aux services secrets de l'armée allait-elle me valoir une mission délicate? Je me voyais déjà reprendre du service.

Je l'ai retrouvé autour d'un déjeuner somptueux. Nous étions seuls. Mon hôte affectait une politesse appuyée, mais factice, trop fleurie pour être sincère. Il ignorait la véritable politesse, qui vient du cœur et s'intéresse à autrui. Je me suis rapidement tu. J'attendais qu'il aborde le sujet d'importance, encore mystérieux, qui justifiait son invitation.

 

J'ai mis de longues minutes à comprendre que l'objet de notre repas, c'était lui. Pendant deux heures, l'homme d'Etat ne m'a parlé que de ce qu'il avait pensé, de ce qu'il avait dit, de ce qu'il avait fait, sur des sujets à propos desquels je n'avais pas la moindre compétence. Il avait tout compris, tout prévu, tout su. La vérité l'habitait, et son autosatisfaction était telle qu'il cherchait, ce jour-là, un nouveau miroir pour contempler sa puissance. J'étais convoqué dans le rôle du courtisan qu'on appelle à la table du roi.

 

J'hésitai entre l'amusement et l'effroi. La presse vantait chaque matin le désintéressement de cet homme d'Etat et son dévouement au bien public. Pendant plusieurs années, il avait eu le pouvoir d'envoyer des soldats à la mort, d'approuver des actions clandestines, de signer des accords nucléaires ou monétaires engageant notre pays pour des décennies encore. Un vertige me saisissait en imaginant que, pendant un demi-siècle, des centaines de milliers d'hommes et de femmes étaient morts, pendant que s'étaient succédé au pouvoir une myriade de dirigeants à son image, aveuglés par eux-mêmes.

En deux heures, je n'ai pas prononcé plus de trois phrases. J'ai émis quelques soupirs, qui n'ont pas troublé mon hôte. Il a signé la note du restaurant avec un authentique sourire de contentement. (...)

 

La soif de paraître est une passion terrible qui détruit l'humanité dans l'homme. Elle est insatiable. Elle assèche la source intérieure. Vouloir s'extraire de la condition humaine est un leurre et un vertige... Je préfère ceux qui cherchent à s'élever, ce qui est tout autre chose. Leur chemin intérieur passe par la patience et le dénuement.

 

Si je dois rendre grâce d'une seule chose à la vie rude qui fut la mienne, c'est de m'avoir appris à considérer les hommes, quels qu'ils soient, sur le même plan. Sous l'écorce de l'apparence, on trouve un rien, une poussière, un grain de sable qui concentre tout l'humain.

 

Hélie de Saint-Marc, Les sentinelles du soir, p. 97-102.


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L'ami, première présence de l'Autre..

25 Mai 2011, 05:08am

Publié par Father Greg

 

 

inconnu_1.jpg "..à certains instants j'ai eu le sentiment très net d'une densité plus forte, d'une lumière plus vive. Tout se passait comme si venait de se joindre à nous un troisième interlocuteur qui parlait par nos bouches et donnait à l'entretien plus de poids et de clarté. Et cet inconnu bienfaisant n'était que le reflet, le modeste interprète d'un autre invisible et lointain. Je crois que le sentiment de cette soudaine proximité du plus lointain, du plus différent, du plus autre est la racine même de ce qu'on appelle l'expérience religieuse. Elle se suffit à elle-même et, à vouloir la définir, l'enserrer dans des concepts, on risque de la détruire. Pour moi, expérience de de l'amour et expérience de la foi n'en font qu'une. Loin de se faire du tort, elles se renforcent l'une l'autre, conscientes de procéder d'une même intuition: celle de l'absolu se faisant proche.

 

Dès les premiers jours, nous avons senti que nous engagions, au -delà de nous-mêmes, un pouvoir qui nous dépassait et en même temps nous habitait. Ce compagnon extrêmement présent et discret, nous ne le nommions guère. Les mots ne lui convenaient pas. Il s'évadait de leur cage. Des anges gardiens de nos enfances il avait la fidélité et la modestie.


Il n'avait rien à voir avec le despote couronné, barbu et trônant sur les nuages d'une certaine imagerie. Ce dont nous étions sûr, c'est qu'il se réjouissait de notre alliance, que tout ce qui la consolidait lui plaisait, que tout ce qui la blessait lui peinait. Il se retrouvait en elle et nous la retrouvions en lui...

 

(...) Est-ce toi en Dieu ou dieu en toi? Je ne t'aimais pas en Dieu, je n'aimais pas Dieu en toi. J'aimais Dieu parce que je t'aimais...

 

Jacques de Bourbon Busset, Lettre à Laurence.


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Comment conjuguer le corps et l'amour pour trouver l'unité du chemin de l'homme ?

24 Mai 2011, 05:53am

Publié par Father Greg

 

Comment conjuguer la théologie du corps et celle de l'amour pour trouver l'unité du chemin de l'homme ?

 

michel-ange-autoportrait-en-saint-barthelemy-le-jugement-de.jpgPeu de temps après la mort de Michel-Ange, Paolo Veronese fut convoqué par l'Inquisition, accusé d'avoir peint des figures inappropriées autour de la Dernière Cène. Le peintre répondit que dans la chapelle Sixtine également, les corps étaient représentés nus, de façon peu respectueuse. Ce fut précisément l'inquisiteur qui prit la défense de Michel-Ange à travers une réponse devenue célèbre : « Ne sais-tu pas qu'il n'y a rien dans ces figures qui ne soient de l'esprit ? ». Vivant à l'époque moderne, nous avons du mal à comprendre ces paroles, car le corps nous apparaît comme une matière inerte, lourde, opposée à la connaissance et à la liberté propre à l'esprit. Mais les corps peints par Michel-Ange sont habités de lumière, de vie, de splendeur. Il voulait montrer ainsi que nos corps cachent un mystère. En eux, l'esprit se manifeste et est à l'œuvre. Ils sont appelés à être des corps spirituels, comme le dit saint Paul. Nous pouvons alors nous demander : ce destin du corps peut-il illuminer les étapes de son chemin ? Si notre corps est appelé à être spirituel, son histoire ne devra-t-elle pas être celle de l'alliance entre le corps et l'esprit ? En effet, loin de s'opposer à l'esprit, le corps est le lieu où l'esprit peut habiter. A la lumière de cela, il est possible de comprendre que nos corps ne sont pas une matière inerte, lourde, mais qu'ils parlent, si nous savons les écouter, le langage du véritable amour.

 

Le premier mot de ce langage se trouve dans la création de l'homme. Le corps nous parle d'une origine que nous n'avons pas conférée à nous-mêmes. « C'est toi... qui m'as tissé au ventre de ma mère » dit le Psalmiste au Seigneur (Ps 139, 13). Nous pouvons affirmer que le corps, en nous révélant l'Origine, porte en lui une signification filiale, car il nous rappelle notre engendrement, qui puise, à travers nos parents qui nous ont transmis la vie, au Dieu Créateur. Ce n'est que lorsqu'il reconnaît l'amour originel qui lui a donné la vie que l'homme peut s'accepter, qu'il peut se réconcilier avec la nature et avec le monde. A la création d'Adam suit celle d'Eve. La chair, reçue de Dieu, est appelée à rendre possible l'union d'amour entre l'homme et la femme et à transmettre la vie. Les corps d'Adam et d'Eve apparaissent, avant la chute, en parfaite harmonie. Il y a en eux un langage qu'ils n'ont pas créé, un eros enraciné dans leur nature, qui les invite à se recevoir mutuellement par le Créateur, pour pouvoir ainsi se donner. Nous comprenons alors que, dans l'amour, l'homme est « recréé ». Incipit vita nova, disait Dante (Vita Nuova, i, 1), la vie de la nouvelle unité des deux en une seule chair. La véritable fascination de la sexualité naît de la grandeur de cet horizon qui s'ouvre : la beauté intégrale, l'univers de l'autre personne et du « nous » qui naît dans l'union, la promesse de communion qui se cache, la fécondité nouvelle, le chemin que l'amour ouvre vers Dieu, source de l'amour. L'union en une seule chair se fait alors union de toute la vie, tant que l'homme et la femme deviennent également un seul esprit. C'est ainsi que s'ouvre un chemin dans lequel le corps nous enseigne la valeur du temps, de la lente maturation dans l'amour.

 

 Dans cette lumière, la vertu de la chasteté reçoit un nouveau sens. Ce n'est pas un « non » aux plaisirs et à la joie de la vie, mais le grand « oui » à l'amour comme communication profonde entre les personnes, qui exige temps et respect, comme chemin parcouru ensemble vers la plénitude et comme amour qui devient capable d'engendrer la vie et d'accueillir généreusement la vie nouvelle naissante.

 

Il est certain que le corps contient également un langage négatif : il nous parle de l'oppression de l'autre, du désir de posséder et d'exploiter. Toutefois, nous savons que ce langage n'appartient pas au dessein originel de Dieu, mais qu'il est le fruit du péché. Lorsqu'on le détache de son sens filial, de son lien avec le Créateur, le corps se rebelle contre l'homme, il perd sa capacité de faire transparaître la communion et devient le terrain de l'appropriation de l'autre. N'est-ce pas là le drame de la sexualité, qui demeure aujourd'hui renfermée dans le cercle restreint de son corps et dans l'émotivité, mais qui en réalité ne peut s'accomplir que dans l'appel à quelque chose de plus grand ? A ce propos Jean-Paul II parlait de l'humilité du corps. Un personnage de Claudel dit à son bien-aimé : « de cette promesse que mon corps t'a faite je suis impuissante à m'acquitter », et se voit répondre : le corps « se dissout mais la promesse qu'il m'a faite ne se dissout pas » (Le soulier de satin, Jour III, scène XIII). La force de cette promesse explique que la Chute n'est pas la dernière parole sur le corps dans l'histoire du salut. Dieu offre à l'homme également un chemin de rédemption du corps, dont le langage est préservé dans la famille. Si, après la Chute, Eve reçoit ce nom, Mère des vivants, cela témoigne que la force du péché ne réussit pas à effacer le langage originel du corps, la bénédiction de vie que Dieu continue d'offrir quand l'homme et la femme s'unissent en une seule chair. La famille, voilà le lieu où la théologie du corps et la théologie de l'amour se mêlent. Ici, on apprend la bonté du corps, son témoignage d'une origine bonne, dans l'expérience d'amour que nous recevons de nos parents. Ici l'on vit le don de soi dans une seule chair, dans la charité conjugale qui allie les époux. Ici, l'on fait l'expérience de la fécondité de l'amour, et la vie se mêle à celle d'autres générations. C'est dans la famille que l'homme découvre sa capacité à être en relation, non comme un individu autonome qui se réalise seul, mais comme fils, époux, parent, dont l'identité se fonde dans le fait d'être appelé à l'amour, à être reçu par les autres et à se donner aux autres.

 

Ce chemin de la création trouve sa plénitude avec l'Incarnation, avec la venue du Christ. Dieu a assumé le corps, il s'est révélé en lui. Le mouvement du corps vers le haut est ici intégré dans un autre mouvement plus originel, le mouvement humble de Dieu qui s'abaisse vers le corps, pour ensuite l'élever vers lui. En tant que Fils, il a reçu le corps filial dans la gratitude et dans l'écoute du Père ; et il a donné ce corps pour nous, pour engendrer ainsi le nouveau corps de l'Eglise. La liturgie de l'Ascension chante cette histoire de la chair, qui a péché en Adam, et a été assumée et rachetée par le Christ. C'est une chair qui devient toujours plus pleine de lumière et d'Esprit, pleine de Dieu. C'est ainsi qu'apparaît la profondeur de la théologie du corps. Celle-ci, lorsqu'elle est lue dans l'ensemble de la tradition, évite le risque de superficialité et permet de saisir la grandeur de la vocation à l'amour, qui est un appel à la communion des personnes dans la double forme de vie de la virginité et du mariage.

 

Dante dit à propos de Marie des paroles lumineuses pour une théologie du corps : « En ton sein se ralluma l'amour » (Paradis, XXIII, 7). Dans son corps de femme, a pris corps l'Amour qui engendre l'Eglise.

Benoit XVI, 13 mai 2011

 

 

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Paternité de Dieu... (suite)

23 Mai 2011, 05:06am

Publié par Father Greg

 

 

vincent-van-gogh-semeur-au-coucher-du-soleil.jpgCette présence du Dieu créateur au plus intime de moi-même est une présence d’amour, de surabondance d’amour dans une gratuité totale. Car Dieu n’attend rien en retour, … et pourtant il attend tout dans la gratuité. Celui qui attend pour lui-même le retour de l’amour n’aime pas vraiment, il s’aime plus qu’il aime l’autre. Pour que l’amour gratuit soit « honoré » comme un amour gratuit, pour que l’amour gratuit attende quelque chose, il faut que son attente soir dans la gratuité.

 

C’est de cette manière que le père attend le baiser de son enfant, sa présence ; le père est tout entier pour son enfant. C’est ainsi que Dieu, mon Père, m’attend. Quand je le contemple, le silence de la lumière s’enracine et s’intensifie dans le silence du don gratuit de l’amour. Et si je veux honorer mon Père et le remercier d’être mon Créateur, je dois faire tout ce que je peux pour vivre de sa présence lumineuse, brûlante d’amour, et je dois me laisser emporter par lui et transformer par lui, puisqu’il m’a créé pour cela.


C’est de cette manière là que j’honore le plus mon Père : en comprenant pourquoi il m’a créé. Pas comment il m’a créé, car cela je ne le sais pas, puisque c’est dans la pure gratuité. Les théologiens disent in instanti : Dieu n’a pas mis de temps à me créer, il n’a pas travaillé. La création n’implique pas le travail. Il est dit dans l’Ecriture qu’elle implique un « jeu », mais c’est métaphorique : il est plus juste, philosophiquement, de dire qu’elle implique la contemplation et qu’elle implique l’amour. Et parce qu’elle implique l’amour, Dieu veut une réponse ; c’est pourquoi, quand je comprends cet appel du Père, je dois tout faire, dans une très grande fragilité, une très grande faiblesse, pour répondre, pour être là. Il est Lumière et il est Amour, il est tout-puissant. C’est la louange que j’adresse à mon Père ; il est « Roi des rois et Seigneur des seigneurs », il est tout-puissant.

 

Je ne peux pas comprendre comment Dieu m’a créé, mais en contemplant la toute-puissance de mon Père j’essaie de contempler comment je suis apparu en lui. Dieu se contemple, Dieu s’aime, et en se contemplant il me contemple ; il contemple l’autre que je suis, totalement différent de lui et pourtant son enfant, son fils. De toute éternité Dieu a pensé à moi. Dieu ne peut plus se penser sans penser à moi… c’est fou ! Et c’est cela, sa toute-puissance. C’est l’apparition en Dieu de l’autre, l’autre que lui et qui pourtant n’est pas séparé de lui. Autre parce qu’il n’est pas lui… mais tout vient de lui. C’est donc un autre très particulier, le « prochain » de Dieu, cet autre qui fait partie de sa contemplation, de son amour.


Dieu, en s’aimant, m’aime, et il m’aime comme celui qui procède de lui, celui qui est créé par lui, celui qui vient de lui, qui est infiniment plus petit, plus pauvre, mais qui a tout reçu de lui. La toute-puissance de Dieu est ce par quoi Dieu peut, quand il le veut, faire que cet autre (qui est dans sa contemplation et son amour) existe réellement par l’acte créateur, existe réellement comme distinct de lui.

 

M.D Philippe, Le premier moment de la paternité de Dieu.

 


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Que votre cœur ne se trouble pas !

22 Mai 2011, 04:20am

Publié par Father Greg

 

« Que votre cœur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. »

 

virgin-mary-annunciate-1433.jpg-xlMedium.jpg Il faut que cette parole de Jésus soit très vivante et très actuelle dans notre cœur : Jésus ne cesse de nous dire cela, et il veut qu’aucun trouble, qu’aucune angoisse, qu’aucune agitation ne nous ébranle ! C'est devenu la prière quotidienne de Thérèse d’Avila « Que RIEN ne te trouble, que rien ne t’épouvante, tout passe, Dieu ne change pas, la patience obtient tout, celui qui possède Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit ! » . Et le grand moyen de ne plus être troublé, c’est de croire en lui, c’est-à-dire de demeurer dans ce contact vivant et immédiat avec lui : car dans la foi il n’y a aucune distance entre lui et moi !

 

Et dans ce contact, il faut lui mendier qu'il nous fasse entendre nous dire : « Je te prépare une place…et de nouveau je viens pour te prendre près de moi » C’est cela qui nous permet de ne pas être troublé, délivré de toutes angoisses : Jésus se sert de tout ce qui nous arrive : rien de notre vie ne lui échappe ; et il s’en sert pour nous préparer ce repos, cette place de choix. On dépasse toutes angoisses, tous repliements sur soi en cherchant à vivre de cette place unique que Jésus nous a acquis. Jésus nous aime bien plus que nous-même : Il nous aime à sa mesure, selon son don. Il nous regarde, chacun, comme celui à qui il donne tout, puisqu’il est pour nous, et en cela Le Père est à nous : « Qui me voit, voit le Père ! » Celui qui est TOUT, Celui qui est LA REALITE est à nous, personnellement, immédiatement !!! Et le chemin pour y 'arriver', c’est Jésus !

 

Ne plus être atteins par aucun trouble, c’est donc choisir d’aimer, de vivre de quelqu'un qui dans sa personne est source pour nous, nous attire; L’amour nous rend ainsi accueil, attente, relatif, dépendant. Le chemin c'est d’être tout relatif à Jésus, de chercher à vivre de Lui en tout, de ne pas lâcher sa main.  Et Jésus nous donne la charité fraternelle, ces liens personnels privilégiés, pour nous apprendre concrètement à vivre de lui, par celui qu’il met auprès de nous. Le trouble vient toujours de ce qu’on est relatif à notre efficacité, aux résultats, à nous-même. La grande libération c’est d’aimer, de toucher qu’un autre est pour nous dans tout ce qu’il est, et alors de ‘tout’ attendre de lui : que notre joie soit l’autre dans sa personne !

 

Jésus, c’est l’ami qui est en attente de me prendre près de lui, dans sa présence. Il veut qu’on donne tout ce qui est encore nous, nos œuvres, pour qu’il nous prenne, qu’il nous mette auprès de Lui. « Maintenant je viens et je vous prend près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez »

Fr Grégoire.

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Le respect de l'autre n'est-il pas le problème fondamental ?

21 Mai 2011, 05:28am

Publié par Father Greg

 

 

jeune.jpgTout repose donc sur cette question : la réalité existante est-elle antérieure à notre pensée ou notre pensée est-elle antérieure à la réalité existante ? Problème classique, mais fondamental sur le plan philosophique. Certes, la pensée nous permet de découvrir ce qui est premier; mais elle n'est pas première parce qu'elle dépend de la réalité existante. Nous dire « pensant », c'est nous affirmer relatif à autre chose que nous-mêmes, car nous pensons à quelqu'un, à quelque chose. Mais ce quelque chose qui est antérieur à notre pensée est-il vraiment premier?

 

Fondamentalement, la philosophie ne peut donc prendre son élan vers la sagesse qu'en discernant si la réalité est antérieure à notre pensée ou non. D'une certaine manière, toute la philosophie première permet de montrer que la réalité, toute réalité existante, est antérieure à notre pensée; celle-ci ne s'éveille et ne se développe qu'à partir de la réalité existante et n'existe que pour, « vers » cette réalité existante. Nous sommes dépendants de ce qui est. L'affirmer est très simple, mais c'est en même temps ce qui est premier dans notre réflexion. Celui qui n'a pas réfléchi sur ce problème est-il vraiment dans la recherche de la vérité ? Ce dont nous avons le plus besoin aujourd'hui, n'est-ce pas, justement, d'arriver à discerner notre pensée et ce qui est antérieur à notre pensée ? Si nous n'opérons pas ce discernement, il est inutile de continuer, nous aboutirons ou à un primat de la nature ou à un primat du sujet dont nous n'arriverons pas à sortir. Nous avons une nature et nous sommes une personne, mais ce n'est pas premier du point de vue de la réalité existante, puisqu'il existe des réalités qui ne sont pas nous. II est nécessaire de le reconnaitre pour respecter l'autre. Le problème du respect de l'autre n'est-il pas un problème fondamental ?

 

L'oubli de l'autre consiste à s'en tenir à la pensée ; demeurer dans la pensée, c'est demeurer en soi et oublier l'autre. Et ne s'agit-il pas, en réalité, de l'oubli de l'amour ? En effet, l'autre est précisément celui que nous aimons. L'autre exige de nous de sortir de nous-mêmes. Cette « sortie de soi-même » ne se fait pas en premier lieu par la connaissance, mais par l’amour.

 

Nous pouvons donc nous interroger: « Pourquoi en arrive-t-on à cette primauté de la pensée sur la réalité ? Pourquoi l'amour est-il rejeté et, en quelque sorte, exclu de la philosophie ? » N'est-ce pas parce que nous ne pouvons découvrir l'absolu, le mystère de Dieu, que par l'amour ? N'est-ce pas là la raison profonde et cachée ? En effet, on ne peut pas faire disparaitre Dieu tant qu'on n'a pas masqué l'amour.

 

Psychologiquement parlant, du point de vue de la conscience, c'est normal, car nous avons conscience de notre pensée alors que l’amour, au point de départ, est au-delà de la conscience, il est comme une source cachée. Au terme, le philosophe pourra dire que la Source cachée est Dieu, qui « parle » par cette source cachée qu'est l’amour.

 

M.D. Philippe, Retour à la source, Tome II.

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Introduction à la prière

20 Mai 2011, 05:23am

Publié par Father Greg

 

 

Benoit XVI, comme introduction à la prière ‘révélé’, celle qui vient d’en haut, propose de regarder comment la prière –comme tension de l’homme vers Dieu- est présente dans les cultures antiques, pour relever comment, pratiquement toujours et partout celles-ci se sont adressées à Dieu.

 

 

 

titien-st-jerome.jpgJe commence par l'ancienne Egypte, par exemple. Ici, un homme aveugle, demandant à la divinité de lui rendre la vue, atteste quelque chose d'universellement humain, qui est la pure et simple prière de requête de la part de qui se trouve dans la souffrance, cet homme prie : « Mon cœur désire te voir... Toi qui m'as fait voir les ténèbres, crée pour moi la lumière. Fais que je te voie ! Penche sur moi ton visage aimé » (A. Barucq - F. Daumas, Hymnes et prières de l'Egypte ancienne, Paris 1980). Fais que je te voie ; c'est là le cœur de la prière ! 

 


Dans les religions de la Mésopotamie dominait un sentiment de culpabilité mystérieux et paralysant, mais sans qu'il soit privé pour autant de l'espérance de rachat et de libération de la part de Dieu. Ainsi pouvons-nous apprécier cette supplication de la part d'un croyant de ces anciens cultes, qui résonne ainsi : « O Dieu qui es indulgent même pour la faute la plus grave, absous mon péché.... Regarde Seigneur, ton esclave épuisé, et souffle sur lui ta brise : sans attendre pardonne-lui. Allège ta sévère punition. Libéré de mes liens, fais que je recommence à respirer ; brise mes chaînes, défaits mes liens » (M.-J. Seux, Hymnes et prières aux Dieux de Babylone et d'Assyrie, Paris 1976). Autant d'expressions qui démontrent comment l'homme, dans sa recherche de Dieu, a eu l'intuition, même confusément, d'un côté, de sa faute, de l'autre de l'aspect de la miséricorde et de la bonté divine.

 

Au sein de la religion païenne, dans la Grèce antique, on assiste à une évolution très significative : les prières, tout en continuant d'invoquer l'aide divine pour obtenir la faveur céleste dans toutes les circonstances de la vie quotidienne et pour obtenir des bénéfices matériels, s'orientent progressivement vers les requêtes les plus désintéressées, qui permettent à l'homme croyant d'approfondir sa relation avec Dieu et de devenir meilleur. Par exemple, le grand philosophe Platon cite une prière de son maître, Socrate, considéré à juste titre comme l'un des fondateurs de la pensée occidentale. Socrate priait ainsi : « ... Donnez-moi la beauté intérieure de l'âme ! Quant à l'extérieur, je me contente de celui que j'ai, pourvu qu'il ne soit pas en contradiction avec l'intérieur, que le sage me paraisse riche, et que j'aie seulement autant d'or qu'un sage peut en supporter, et en employer » (Œuvres I. Phèdre 279c). Il voudrait avant tout avoir une beauté intérieure et être sage, et non pas riche d'argent.

 

Dans ces superbes chefs-d'œuvre de la littérature de tous les temps que sont les tragédies grecques, aujourd'hui encore, après vingt-cinq siècles, lues, méditées et représentées, sont contenues des prières qui expriment le désir de connaître Dieu et d'adorer sa majesté. L'une de celles-ci dit : « Ô toi qui donnes le mouvement à la terre, et qui en même temps résides en elle, qui que tu sois, Jupiter, impénétrable à la vue des mortels, nécessité de la nature, ou intelligence des hommes, je te rends hommage ; car, par des voies secrètes, tu gouvernes toutes les choses humaines selon la justice » (Euripide, Les Troyennes, 884-886). Dieu demeure un peu vague et toutefois, l'homme connaît ce Dieu inconnu et prie celui qui guide les destinées de la terre.

 

 

Chez les Romains également, qui constituèrent ce grand Empire dans lequel naquit et se diffusa en grande partie le christianisme des origines, la prière, même si elle est associée à une conception utilitariste et fondamentalement liée à la demande de protection divine sur la vie de la communauté civile, s'ouvre parfois à des invocations admirables en raison de la ferveur de la piété personnelle, qui se transforme en louange et en action de grâces. En est témoin un auteur de l'Afrique romaine du IIe siècle après Jésus Christ, Apulée. Dans ses écrits, il manifeste l'insatisfaction de ses contemporains à l'égard de la religion traditionnelle et le désir d'un rapport plus authentique avec Dieu. Dans son chef-d'œuvre intitulé Les métamorphoses, un croyant s'adresse à une divinité féminine par ces paroles : « Divinité sainte, source éternelle de salut, protectrice adorable des mortels, qui leur prodigues dans leurs maux l'affection d'une tendre mère ; pas un jour, pas une nuit, pas un moment ne s'écoule qui ne soit marqué par un de tes bienfaits » (Apulée de Madaure, Métamorphoses, XI, 25).

 

 

  Pendant la même période, l'empereur Marc-Aurèle - qui était un philosophe qui réfléchissait sur la condition humaine - affirme la nécessité de prier pour établir une coopération fructueuse entre action divine et action humaine. Il écrit dans ses Pensées : « Qui te dit que les dieux ne nous aident pas également en ce qui dépend de nous ? Commence donc à les prier et tu verras » (Dictionnaire de Spiritualité XII/2, col. 2213). Ce conseil de l'empereur philosophe a été effectivement mis en pratique par d'innombrables générations d'hommes avant le Christ, démontrant ainsi que la vie humaine sans la prière, qui ouvre notre existence au mystère de Dieu, devient privée de sens et de référence. En effet, dans chaque prière s'exprime toujours la vérité de la créature humaine, qui d'une part fait l'expérience de la faiblesse et de l'indigence, et demande donc de l'aide au Ciel, et de l'autre est dotée d'une dignité extraordinaire, car, en se préparant à accueillir la Révélation divine, elle se découvre capable d'entrer en communion avec Dieu.

 

Chers amis, dans ces exemples de prières des différentes époques et civilisations apparaît la conscience que l'être humain a de sa condition de créature et de sa dépendance d'un Autre qui lui est supérieur et source de tout bien. L'homme de tous les temps prie car il ne peut faire à moins de se demander quel est le sens de son existence, qui reste obscur et décourageant, s'il n'est pas mis en relation avec le mystère de Dieu et de son dessein sur le monde. La vie humaine est un mélange de bien et de mal, de souffrance imméritée et de joie et de beauté, qui nous pousse spontanément et irrésistiblement à demander à Dieu cette lumière et cette force qui puisse nous secourir sur la terre et ouvrir une espérance qui aille au-delà des frontières de la mort. Les religions païennes demeurent une invocation qui, de la terre, attend une parole du Ciel. L'un des derniers grands philosophes païens, qui vécut à une époque déjà pleinement chrétienne Proclus de Constantinople, donne voix à cette attente, en disant : « Inconnaissable, personne ne te contient. Tout ce que nous pensons t'appartient. Nos maux et nos biens sont en toi, chacune de nos aspirations dépend de toi, ô Ineffable, que nos âmes sentent présent, en t'élevant un hymne de silence » (Hymni, éd. E. Vogt, Wiesbaden 1957, in Preghiere dell'umanità, op. cit. p. 61).

 

Dans les exemples de prière des différentes cultures, que nous avons pris en considération, nous pouvons voir un témoignage de la dimension religieuse et du désir de Dieu inscrit dans le cœur de chaque homme, qui trouvent leur accomplissement et leur pleine expression dans l'ancien et dans le Nouveau Testament. La Révélation, en effet, purifie et porte à sa plénitude l'aspiration originelle de l'homme à Dieu, en lui offrant, dans la prière, la possibilité d'une relation plus profonde avec le père céleste.


Benoit XVI, catéchèse du 04.05.2011.


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Le mal, obstacle à la rencontre avec notre Père... (II)

19 Mai 2011, 05:58am

Publié par Father Greg

 

 

Voici deux extraits de lettres écrites par des soldats allemands, de celles qu'emporta le dernier avion envolé de l'enfer de Stalingrad en janvier 1943.

 

 

Dans la première, un homme naguère « épris de religion», comme il le reconnait lui-même, s'adresse ainsi à son épouse :

 

desiree-dolron-1« S'il existe un Dieu dans le ciel», m'écris-tu dans ta dernière lettre, « qu'il te fasse bientôt revenir vers moi...».

 

[...] Ma chérie, si tes paroles veulent être bienveillantes et si tu les fais dépendre de l'existence de Dieu, tu te trouveras bientôt en face d'une lourde et grave décision. Je suis un homme épris de religion, tu as toujours été une croyante. Si nous examinons notre position antérieure à la lueur des circonstances qui nous obligent à rejeter tout ce à quoi nous avons cru, alors tout change.

 

[...] S'il y a un Dieu ! De l'autre côté aussi il y en a beaucoup ; en Angleterre, en France, à coup sûr des millions... Je ne crois plus en un Dieu de bonté car il n'aurait jamais laissé se perpétrer une si grande injustice... Je ne crois plus en un Dieu qui a pu illuminer l'esprit des hommes qui ont déclaré cette guerre, et parlent toujours de paix et de toute-puissance en trois langues... Je ne crois plus en Dieu, car il nous a trahis...

Je ne crois plus... et toi ? T'en sens-tu encore capable ?

 

 

La seconde lettre est celle d'un fils de pasteur, qui s'adresse ainsi à son père :

 

A Stalingrad, le choix de s'en remettre à Dieu signifie en nier l’existence.

[...] Tu es un sauveur d'âme, père, et, dans ta dernière lettre, tu ne me parles que de la Vérité ou de ce qu'on croit être la Vérité... J'ai cherché Dieu dans chaque trou d'obus, dans chaque maison détruite, à chaque coin de rue, auprès de chaque camarade, quand j'étais blotti dans un entonnoir, et je l'ai cherché même dans le ciel… Et Dieu ne s'est pas montré alors que tout mon cœur criait après lui. Les maisons étaient éventrées, les camarades aussi courageux ou aussi lâches que moi... Sur la terre ne régnaient que le meurtre et la faim; du ciel se déversaient les bombes et le feu... Seul Dieu était absent !…

 

Non, père! Dieu n'existe pas!... Ou alors, s'il y a un Dieu, il existe pour vous, dans les missels et les cantiques, dans les sermons remplis de dévotion des curés et des pasteurs; il existe peut-être dans le tintement des cloches et dans les vapeurs d'encens, mais il n'existe pas à Stalingrad !…

 

 

M.D Philippe, Liberté, vérité, amour. Fayard.


[1] Lettres de Stalingrad (Letze Briefe aus Stalingrad), trad. Ch. Billy, 6d, Buchet-Cbastel-Correa, 1957, pp. 60-61.

Ibid., pp. 67-68.

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Le mal, obstacle à la rencontre avec notre Père... (I)

18 Mai 2011, 05:50am

Publié par Father Greg

 

 

 

 

francisco-goya-saturne-devorant-un-de-ses-enfantsLe problème du mal est celui qui atteint le plus immédiatement notre affectivité et notre cœur, car il les blesse. C’est donc un problème terriblement humain, qui touche le cœur de l’homme d'une manière extraordinairement forte. Un homme qui ne serait plus sensible au mal ne deviendrait-il pas une sorte de robot ? Ce qu'il y a de plus profond dans le cœur de l’homme, c'est qu'il est capable de sentiments de pitié et de miséricorde. C’est ce lien entre l’intelligence et l'amour qui rend l’homme capable de se pencher sur le mal, de le regarder avec une pudeur très grande et de faire tout son possible pour aider ceux qui sont accablés par le mal. Tuer, dans le cœur de l’homme, sa possibilité d'être attentif au mal et à la souffrance, sa capacité de compatir et de mettre tout en cause pour libérer le malheureux de son malheur, c'est détruire en lui ce qu'il y a de plus noble, de plus grand. Mais il peut y avoir une exploitation du mal, allant directement à l'encontre de cette pudeur dont je vous parlais, qui est une défiguration de la miséricorde, sa caricature.


 

Le mal, parce qu'il est ce qui touche le plus immédiatement notre affectivité et notre cœur en ce qu'ils ont de plus noble, a une très grande répercussion sur notre vie et tout notre comportement. Un enfant peut être marqué pour toute sa vie par un mal qu'il a dû subir. Nous sommes ordinairement plus marqués par le problème du mal que par celui de l'erreur. Pourtant, la vérité est en nous, d'une certaine manière, quelque chose de plus secret et de plus fondamental que le bien, puisqu'il s'agit de la structure profonde de notre intelligence ; mais, de fait, nous vivons surtout, dans notre conscience humaine, au niveau volontaire, au niveau de l’affectivité, de l'amour, et donc le mal touche davantage notre conscience psychologique.


 

C’est sans doute aussi le mal qui arrête le plus le développement de notre intelligence : il l'inhibe en la repliant sur elle-même. Ceci est particulièrement net lorsqu'il s'agit de la découverte de Dieu : c'est l'expérience et la connaissance du mal qui écartent le plus l'intelligence de l'homme de la découverte de Dieu. Lorsqu'on est très impressionné par le mal, on a beaucoup de peine à remonter jusqu'à Dieu, car sa bonté nous est comme voilée. Saint Thomas, déjà, le notait : si Dieu existe, il est souverainement et infiniment bon. Comment se fait-il qu'un Dieu infiniment bon puisse permettre le mal, et tant de mal ? 


M.D Philippe, Liberté, vérité, amour. Fayard.


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Pourquoi a-t-on oublié notre Père?

17 Mai 2011, 06:02am

Publié par Father Greg

 

 

Le philosophe reconnaît que Dieu est Père et il demande à Dieu d’être présent comme Père. Et il interroge, comme Plotin :

 


 

884292-4-male-nude-charcoal-and-pastel-drawing.jpg« D’où vient donc que les âmes ont oublié Dieu leur père, et que, fragments venus de lui et complètement à lui, elles s’ignorent elles-mêmes et l’ignorent ? Le principe du mal pour elles, c’est l’audace, la génération, la différence première, et la volonté d’être à elles-mêmes. Joyeuses de leur indépendance, elles usent de la spontanéité de leur mouvement pour courir à l’opposé de Dieu : arrivées au point le plus éloigné, elles ignorent même qu’elles viennent de lui : comme des enfants arrachés à leur père et élevés longtemps loin de lui s’ignorent eux-mêmes et ignorent leur père. Ne le voyant plus et ne se voyant plus elles-mêmes, elles se méprisent parce qu’elles ignorent leur race.


Dieu, dit (Platon), n’est extérieur à aucun être ; il est en tous les êtres ; mais ils ne le savent pas. Ils fuient loin de lui, ou plutôt loin d’eux-mêmes. Ils ne peuvent donc atteindre celui qu’ils ont fui, ni en chercher un autre après s’être perdus eux-mêmes ; un fils, tombé dans la démence et hors de lui-même, reconnaîtra-t-il son père ? Mais celui qui apprend qui il est saura aussi d’où il vient.

 

Le centre n’est les rayons ni le cercle ; il est leur père et il leur donne une trace de lui-même ; restant dans son immobilité, il les engendre par une force qui est en lui, et ils ne se séparent pas de lui. De même le Bien est le père de la puissance intellectuelle qui circule autour de lui.. » 

Plotin, ennéades.


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Jésus, ami des hommes...

16 Mai 2011, 05:21am

Publié par Father Greg

« Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent »

 

Christ_Philadelphie-c270b-85016.jpgCe qui caractérise Jésus, bon pasteur des brebis, c'est qu'Il les connait de l'intérieur, comme celles qu'il garde d'une manière unique ! Il me connait, parce que je suis sa brebis ! Nous sommes ceux qui appartiennent à Jésus. D’une appartenance d’amour. Il y a entre lui et nous un secret de lumière et d'amour. Mais, il nous ‘connait’, cela veut dire qu’il nous regarde comme ceux dont il est totalement responsable, ceux dont il a la charge ! C’est donc une connaissance qui n’écrase pas, qui redonne vie, et qui assume tout ce que l’on fait ! Et il veut qu'on sache comment il nous regarde, qui nous sommes pour Lui.

 

En effet, parce que c’est une connaissance d'amour, elle réclame d’être réciproque, mutuelle, comme toute connaissance d'amour. Le propre de la connaissance affective -cette connaissance fruit de l’amour de l’aimée et de l’aimant- est d'être réciproque, alors que la connaissance rationnelle ou spéculative ne l'est pas. On ne peut pas dire que ce que l’on mesure, ce que l’on possède du réel, nos connaissances conceptuelles impliquent la réciprocité ! Elles ne sont qu’une certaine possession du réel ! Elles nous font rester en nous. Or, la connaissance affective réclame la réciprocité, une réciprocité connue des amis: on connait l'autre comme quelqu’un qui aime en nous quelqu'un qui l'aime.

 

L’ami c’est celui que j'atteind, que je découvre en l’aimant; non seulement comme celui qui m’attire, mais je sais qu’il me regarde, qu’il me reçoit comme quelqu’un qui m’aime. Je ne le connais pas seulement comme mon bien, celui qui dans sa bonté m’attire et actue en moi ce qu’il y a de plus secret, mais j’aime quelqu’un qui m’aime ; La connaissance est réciproque à cause de l'amour : parce que l’autre m’aime et qu’il m’ouvre ce qui est le plus lui-même, alors, je le connais comme celui qui m’accueille dans ce que j’ai de plus moi-même. Alors, j’aime en l’ami quelqu’un qui m’aime en acte....


Cette connaissance affective est une connaissance source d’amour, différente de la communication des secrets où l’on révèle son cœur à celui qu’on aime. C’est un nouveau toucher, une nouvelle connaissance de l’autre dans l’amour qui nous connaturalise à l’autre.

 

Cette connaissance dans l’amour est comme un regard : quand on aime quelqu’un on le regarde, c’est impossible autrement, et plus on l’aime, plus on veut voir l’ami. «  Fais-moi voir ton visage » Cantique des cantiques. 2,14. « Reviens que nous te regardions… » Cts, 7,1/ 1,15. « Maintenant vous êtes tristes, mais de nouveaux je vous verrais et votre cœur sera dans la joie ». Jn 16,22.

 

L’amour réclame la connaissance pour aimer davantage : on aime d’une manière plus profonde ce qu’on connaît. Cette connaissance réalise ce que St Thomas appelle une ‘coaptatio’: les amis sont en même temps un dans l’amour par leur choix, et autres dans leurs êtres; donc ils sont par l'amour qu'ils partagent, tout en étant deux êtres: une unité sans fusion.

 

C’est cela ce que Jésus désire pour nous. Il est pour nous l'ami lorsque l’on connait comment il nous regarde et que l'on sait qu'il aime que l'on cherche à connaitre et à se reposer dans le regard qu'il pose sur nous ; Jésus aime que l’on cherche à voir comment il nous regarde, comment il nous porte, comment il est vers nous ; Et c’est là où nous atteignons déjà un certain repos, ces ‘eaux tranquilles’, lorsque l'on se sait aimé -d’une certitude affective- possédé par lui, regardé comme celui à qui il donne tout, celui pour qui il a tout acquis.

 

Fr Grégoire.


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Le défi de la miséricorde

15 Mai 2011, 05:31am

Publié par Father Greg


 

34.jpgLe gouvernement de Dieu sur les hommes est caractérisé par la miséricorde. L’économie chrétienne de la grâce – les mystères de l’Incarnation, de la Rédemption, des sacrements... – rendent cela presque tangible[i] . Cependant, ce n’est pas le propre de la grâce chrétienne. Saint Thomas d’Aquin affirme que la Providence de Dieu est toujours juste et miséricordieuse, mais avec une primauté accordée à la miséricorde puisque rien n’est dû à la créature[ii]. La miséricorde est caractérisée par cette gratuité absolue et elle est première. La considérer comme seconde serait la réduire à une dérogation faite à la justice, une exception.

 

Ce point est important d’un point de vue pratique si nous cherchons à vivre du commandement du Christ : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux »[iii]. Cette primauté accordée à la miséricorde devrait caractériser l’agir chrétien et tout « gouvernement » qui se veut animé de l’esprit de l’évangile. Tant de saints, depuis Marie-Madeleine et le bon Larron, ont témoigné dans l’Église de ce primat de la miséricorde ; et on sait combien, durant ces dernières décennies, l’accent est mis dans l’Église sur la miséricorde. Le Concile Vatican II pourrait être appelé le Concile de la miséricorde : premier Concile à ne pas formuler d’anathème. Jean Paul II fut le Hérault de la miséricorde divine à un titre très particulier. Certaines initiatives de Benoît XVI semblent répondre au même appel de l’Eprit Saint[iv]. Mais on sait aussi que les tentations sont nombreuses aujourd’hui – comme elles l’ont souvent été – de relativiser l’absolu de la miséricorde. L’histoire de l’Église abonde tristement  en exemples de cette tentation : toutes les hérésies relativisant la primauté de la grâce bien sûr (pélagianisme, jansénisme…), mais aussi l’Inquisition, les tentations de compromission avec le pouvoir temporel sous toutes ses formes, la corruption de l’autorité des pasteurs du troupeau du Christ en un pouvoir tyrannique, la séduction de la gloire humaine et de la bonne réputation… La liste serait longue.

 

Notre propos n’est pas ici de remuer la boue des siècles, mais bien de chercher à préciser quels sont les enjeux et les défis d’une miséricorde qui va jusqu’au bout[v] pour les disciples du Christ. On sait que le verset du psaume : « Les hommes ont diminué la vérité »[vi] faisait pleurer Saint Thomas d’Aquin à l’Office divin. L’une des formes que prend aujourd’hui cette tentation de diminuer la vérité – dans le monde et dans l’Église – est de diminuer la miséricorde en la ramenant à une espèce d’indulgence, de faiblesse, ou en considérant plus ou moins explicitement qu’elle relève de l’exception (la justice étant la règle). L’Évangile nous montre bien que la règle, c’est la miséricorde… et la justice ; mais la miséricorde d’abord ![vii] Toutes les rencontres du Christ, et la manière dont il choisit ses Apôtres, sont ici particulièrement significatives. La miséricorde n’est-elle pas caractérisée par une qualité de relation personnelle ? Pensons à l’appel de Matthieu le publicain[viii], à la femme pècheresse de Luc VII, à l’adultère de Jean VIII, au dialogue de Jésus avec la Samaritaine[ix]. Avant les guérisons et les miracles, ce sont bien toutes ces rencontres personnelles où Jésus rejoint la misère du cœur de l’homme qu’il faudrait regarder.

 

Jésus nous indique cet ordre quand il commence par dire au paralytique : « Tes péchés sont pardonnés », avant de dire : « Lève-toi et marche »[x]. Saint Thomas d’Aquin dans son traité de la charité nous montre que la première aumône est la prière, puis l’enseignement (communication de la vérité), bien avant les aumônes temporelles [xi]. Le dialogue de Jésus avec Simon-Pierre [xii] après la résurrection est caractéristique de cette primauté d’une miséricorde personnelle à la base de l’Église dans sa dimension pétrinienne. Pour entendre : « Pais mes brebis », Simon-Pierre a dû passer par le reniement, l’expérience de sa propre faiblesse, et le triple questionnement du Christ. La tentation de celui qui a autorité n’est-elle pas d’oublier qu’il est lui-même objet de la miséricorde divine d’une manière particulière, et par conséquent de durcir l’exercice de son autorité en une justice fausse parce qu’impersonnelle ?

 

Nous touchons ici à ce qui semble être un fondement humain, une disposition, pour vivre du mystère de la miséricorde chrétienne : le sens de la personne. A titre d’exemple, le Bienheureux Jean Paul II et le P. Marie-Dominique Philippe, OP, qui tous deux étaient doués d’un grand sens de la personne humaine – comme philosophes et comme apôtres – furent des témoins de la miséricorde s’il en est ; témoins souvent incompris, critiqués, voire combattus. La rencontre du sens de la personne et de la miséricorde n’est sans doute pas un hasard. Ces deux « amis de l’Agneau » nous montrent le chemin de la miséricorde chrétienne, de cet amour qui va jusqu’au bout sans avoir peur des persécutions, du qu’en dira-t-on ou, simplement, du désordre…

 

Ce chemin implique une dimension directement théologale ; c’est le mystère de la Croix : accepter de donner sa vie jusqu’au bout, accepter d’être « assis à la table des pécheurs [xiii] », d’y laisser sa peau. Il n’y a pas de vraie miséricorde sans cela, comme il n’y a pas de vraie suite du Christ. Ce chemin implique aussi un profond respect de la personne de l’autre, et plus qu’un respect, un amour personnel. Le « sens de la personne » est, bien sûr, davantage de l’ordre d’une disposition. Mais dans le contexte actuel, où beaucoup sont marqués, voire manipulés par des idéologies subjectivistes qui amputent la personne humaine sous prétexte de l’exalter, il devient crucial. Le réalisme du lavement des pieds est certes celui de l’amour divin, mais il est aussi fondamentalement celui d’une rencontre personnelle. Ce dernier est présupposé à tout exercice de miséricorde, cette miséricorde qui est la note caractéristique de toute communauté chrétienne. Le P. Marie-Dominique Philippe, OP, résumait cela en une distinction très pratique, disant qu’il y a deux manières de gouverner une communauté : pour le bien de chacune des personnes qui la composent, ou bien pour la propreté du tout. La première peut devenir un vrai gouvernement de miséricorde ; la seconde, sous prétexte de justice et de sens du bien commun, se corrompt rapidement en une espèce de « tyrannie des bien-pensants ». La première est celle du Christ, la seconde celle des Pharisiens.

 

Jean Paul II, dépassant toutes les fausses dialectiques entre justice et miséricorde, disait, d’un mot inspiré que toutes les personnes exerçant l’autorité – à plus forte raison dans l’Église – devraient garder constamment présent à l’esprit : « Il n’y a pas de justice sans pardon [xiv] ».

 

Frère Charbel, csj – Pondichéry, Inde

© www.les-trois-sagesses.org


[i] « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; car la Vie s'est manifestée: nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue » (1 Jn 1, 1 sq).

[ii] « L’œuvre de la justice divine présuppose toujours une œuvre de miséricorde et se fonde sur elle. Car rien n’est dû à la créature, si ce n’est en raison de quelque chose qui préexiste en elle, ou que l’on considère tout d’abord en elle ; et si cela est dû à la créature, ce sera en raison d’un présupposé encore antérieur. Ne pouvant aller ainsi à l’infini, on doit arriver à quelque chose qui dépend de la seule bonté de la volonté divine, laquelle est la fin ultime. Comme si l’on disait qu’avoir des mains est dû à l’homme en vue de son âme raisonnable ; avoir une âme lui est dû pour qu’il soit un homme, mais être un homme, cela n’a pas d’autre raison que la bonté divine. En toute œuvre de Dieu apparaît donc, comme sa racine première, la miséricorde. » Somme Théologique, I, q. 21, a. 4.

[iii] Lc 6, 36

[iv] Par exemple, la levée de l’excommunication  des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, geste d’une miséricorde pastorale qui a valu au pape d’être si critiqué. D’aucuns auraient voulu que sa justice soit inflexible, il s’en explique : « Si donc l’engagement ardu pour la foi, pour l’espérance et pour l’amour dans le monde constitue en ce moment (et, dans des formes diverses, toujours) la vraie priorité pour l’Église, alors les réconciliations petites et grandes en font aussi partie. Que l’humble geste d’une main tendue soit à l’origine d’un grand tapage, devenant ainsi le contraire d’une réconciliation, est un fait dont nous devons prendre acte. Mais maintenant je demande: Était-il et est-il vraiment erroné d’aller dans ce cas aussi à la rencontre du frère qui "a quelque chose contre toi" (cf. Mt 5, 23 s.) et de chercher la réconciliation? La société civile aussi ne doit-elle pas tenter de prévenir les radicalisations et de réintégrer – autant que possible – leurs éventuels adhérents dans les grandes forces qui façonnent la vie sociale, pour en éviter la ségrégation avec toutes ses conséquences? Le fait de s’engager à réduire les durcissements et les rétrécissements, pour donner ainsi une place à ce qu’il y a de positif et de récupérable pour l’ensemble, peut-il être totalement erroné? Moi-même j’ai vu, dans les années qui ont suivi 1988, que, grâce au retour de communautés auparavant séparées de Rome, leur climat interne a changé; que le retour dans la grande et vaste Église commune a fait dépasser des positions unilatérales et a atténué des durcissements de sorte qu’ensuite en ont émergé des forces positives pour l’ensemble. Une communauté dans laquelle se trouvent 491 prêtres, 215 séminaristes, 6 séminaires, 88 écoles, 2 instituts universitaires, 117 frères, 164 sœurs et des milliers de fidèles peut-elle nous laisser totalement indifférents? Devons-nous impassiblement les laisser aller à la dérive loin de l’Église? Je pense par exemple aux 491 prêtres. Nous ne pouvons pas connaître l’enchevêtrement de leurs motivations. Je pense toutefois qu’ils ne se seraient pas décidés pour le sacerdoce si, à côté de différents éléments déformés et malades, il n’y avait pas eu l’amour pour le Christ et la volonté de L’annoncer et avec lui le Dieu vivant. Pouvons-nous simplement les exclure, comme représentants d’un groupe marginal radical, de la recherche de la réconciliation et de l’unité? Qu’en sera-t-il ensuite? Certainement, depuis longtemps, et puis à nouveau en cette occasion concrète, nous avons entendu de la part de représentants de cette communauté beaucoup de choses discordantes – suffisance et présomption, fixation sur des unilatéralismes etc. Par amour de la vérité je dois ajouter que j’ai reçu aussi une série de témoignages émouvants de gratitude, dans lesquels était perceptible une ouverture des cœurs. Mais la grande Église ne devrait-elle pas se permettre d’être aussi généreuse, consciente de la grande envergure qu’elle possède; consciente de la promesse qui lui a été faite? Ne devrions-nous pas, comme de bons éducateurs, être aussi capables de ne pas prêter attention à différentes choses qui ne sont pas bonnes et nous préoccuper de sortir des étroitesses? Et ne devrions-nous pas admettre que dans le milieu ecclésial aussi des discordances se sont fait entendre? Parfois on a l’impression que notre société a besoin d’un groupe au moins, auquel ne réserver aucune tolérance ; contre lequel pouvoir tranquillement se lancer avec haine.Et si quelqu’un ose s’en rapprocher – dans le cas présent le Pape – il perd lui aussi le droit à la tolérance et peut lui aussi être traité avec haine sans crainte ni réserve. Chers Confrères, durant les jours où il m’est venu à l’esprit d’écrire cette lettre, par hasard, au Séminaire romain, j’ai dû interpréter et commenter le passage de Ga 5, 13-15. J’ai noté avec surprise la rapidité avec laquelle ces phrases nous parlent du moment présent: "Que cette liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme; au contraire mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi atteint sa perfection dans un seul commandement, et le voici: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde: vous allez vous détruire les uns les autres !" J’ai toujours été porté à considérer cette phrase comme une des exagérations rhétoriques qui parfois se trouvent chez saint Paul. Sous certains aspects, il peut en être ainsi. Mais malheureusement ce "mordre et dévorer" existe aussi aujourd’hui dans l’Église comme expression d’une liberté mal interprétée. Est-ce une surprise que nous aussi nous ne soyons pas meilleurs que les Galates? Que tout au moins nous soyons menacés par les mêmes tentations? Que nous devions toujours apprendre de nouveau le juste usage de la liberté? Et que toujours de nouveau nous devions apprendre la priorité suprême : l’amour? » Lettre de Benoit XVI aux évêques, le 10 mars 2009

[v] «  Il les aima jusqu'à la fin » Jn 13, 1.

[vi] Ps 12, 2 (Vulgate).

[vii] Mt 9, 13 : « Allez donc apprendre ce que signifie: Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. “ et Lc 11, 42 : « Mais malheur à vous, Pharisiens, parce que vous payez la dîme de la menthe, de la rue et de tout légume, et que vous laissez de côté la justice et l'amour de Dieu! Il fallait pratiquer ceci, sans négliger cela. »

[viii] Mt 9.

[ix] Jn 4.

[x] Lc 5, 17-26.

[xi] Saint Thomas distingue les différentes aumônes spirituelles : « Pareillement, on subvient aux déficiences spirituelles par des actes spirituels de deux façons. D’abord en implorant le secours de Dieu, à quoi correspond la prière; en second lieu, par l’octroi d’un secours humain qui, lui-même, peut viser trois choses : un défaut de l’intelligence, auquel on remédie par l’enseignement s’il s’agit d’un défaut de l’intellect spéculatif, et par le conseil quand le défaut concerne l’intellect pratique ; – un défaut affectant la puissance appétitive : le plus grand est ici la tristesse, à laquelle on porte remède par la consolation ; – un défaut tenant à un acte déréglé, lequel peut lui-même être considéré au triple point de vue : 1° de celui qui pèche, pour autant que l’acte procède de sa volonté déréglée ; le remède approprié est alors la correction ; 2° de celui contre qui on pèche ; s’il s’agit de nous, nous y portons remède en pardonnant l’offense ; mais s’il s’agit de Dieu et du prochain, "il ne nous appartient pas de pardonner", dit S. Jérôme dans son Commentaire sur S. Matthieu ; 3° des conséquences de l’acte déréglé, qui, même sans que les pécheurs l’aient voulu, affectent péniblement ceux qui vivent avec eux ; le remède consiste alors dans le support de celui qui pèche par faiblesse, selon cette parole de S. Paul (Rm 15, 1) : "Nous devons, nous qui sommes forts, porter les faiblesses des autres." Et il faut le faire, non seulement selon qu’ils sont faibles, ou difficiles à cause de leurs actes déréglés, mais encore pour tout ce qu’il peut y avoir chez eux de pénible à supporter, selon cette autre parole de l’Apôtre (Ga 6, 2) : "Portez les fardeaux les uns des autres."” (Somme Théologique, II-II, q. 32, a. 2). A l’article suivant, il explique en quoi l’aumône spirituelle est supérieure à l’aumône temporelle.

[xii] Jn 21.

[xiii] Comme Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus accepte d’y être spirituellement, cf. Derniers Entretiens.

[xiv] Cf. Message de Jean-Paul II pour la célébration de la journée mondiale de la paix, 1er janvier 2002 : « Le pardon ne s'oppose d'aucune manière à la justice, car il ne consiste pas à surseoir aux exigences légitimes de réparation de l'ordre lésé. Le pardon vise plutôt cette plénitude de justice qui mène à la tranquillité de l'ordre, celle-ci étant bien plus qu'une cessation fragile et temporaire des hostilités: c'est la guérison en profondeur des blessures qui ensanglantent les esprits. Pour cette guérison, la justice et le pardon sont tous les deux essentiels. (…)Mais que signifie concrètement pardonner? Et pourquoi pardonner? Quand on parle du pardon, on ne peut éluder ces interrogations. Reprenant une réflexion que j'ai déjà eu l'occasion d'exposer pour la Journée mondiale de la Paix de 1997 (« Offre le pardon, reçois la paix »), je voudrais rappeler que le pardon réside dans le cœur de chacun avant d'être un fait social. C'est seulement dans la mesure où l'on proclame une éthique et une culture du pardon que l'on peut aussi espérer en une « politique du pardon », qui s'exprime dans des comportements sociaux et des institutions juridiques dans lesquels la justice elle-même puisse prendre un visage plus humain. (…) En effet, le pardon comporte toujours, à court terme, une perte apparente, tandis qu'à long terme, il assure un gain réel. La violence est exactement le contraire: elle opte pour un gain à brève échéance, mais se prépare pour l'avenir lointain une perte réelle et permanente.Le pardon pourrait sembler une faiblesse; en réalité, aussi bien pour l'accorder que pour le recevoir, il faut une grande force spirituelle et un courage moral à toute épreuve. Loin de diminuer la personne, le pardon l'amène à une humanité plus profonde et plus riche, il la rend capable de refléter en elle un rayon de la splendeur du Créateur.(…) Il n'y a pas de paix sans justice, il n'y a pas de justice sans pardon: voilà ce que je veux rappeler à ceux qui ont entre leurs mains le sort des communautés humaines, afin qu'ils se laissent toujours guider, dans les choix graves et difficiles qu'ils doivent faire, par la lumière du bien véritable de l'homme, dans la perspective du bien commun. »

 

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Levez les yeux vers ce qui dure, vers ce qui est...

13 Mai 2011, 06:00am

Publié par Father Greg

 

 

 

377.jpgLa mémoire des souvenirs ordinaires nous donne bien la preuve qu’il peut y avoir une localisation tout à fait matérielle de la mémoire dans le cerveau, qu’un souvenir peut être effacé par la destruction de ces cellules, mais que, cependant, tout souvenir est par nature immatériel. On ne peut pas le localiser ; on ne peut pas lui fixer des limites ; il peut même durer fort longtemps, même après la destruction et des cellules et du souvenir proprement dit, parce qu’il se transmet à d’autres personnes, à d’autres esprits et qu’ainsi il survit. Déjà le souvenir que j’ai appelé ordinaire suggère donc l’existence de réalités qui ne sont pas matérielles et autre chose que les apparentes évidences de l’expérience.

 

  

Il en va de même des idées : elles sont liées à l’influence des uns ou des autres, elles sont liées à l’existence du langage et, comme précédemment, à l’existence matérielle de notre cerveau. Mais les idées par elles-mêmes sont de toutes évidences immatérielles et prouvent par conséquent, elles aussi, qu’il y a autre chose que les réalités matérielles ; et le monde des idées, qui se transmettent de génération en génération, se révèle aussi beaucoup plus durable que l’activité du cerveau à laquelle elles sont liées. Déjà là, il y a autre chose ! Alors, peut-être n’est-ce pas un pas aussi effarant que d’admettre que ces souvenirs, par nature immatériels, peuvent aussi se traduire, le plus souvent à notre insu, dans un monde plus lumineux et plus durable qui, en fait, échappe au temps, et ne nous est révélé que par accident. Or ce qui échappe au temps et se situe hors du temps, comment l’appeler d’un autre nom que de celui d’éternité ?


 

(…) Est-ce si difficile d’imaginer cet univers autre ? Je ne crois pas que l’on en ait encore parlé à propos de ces souvenirs si étranges que j’ai tenté de décrire dans ce livre ; mais on a soupiré après ce monde, dans tous les temps et sous toutes les formes : on y a le plus souvent cru. Le scepticisme commence avec notre époque où les rapides progrès matériels et techniques se développent avec une telle  rapidité que l’on en vient à oublier tout le reste et  à croire que l’on domine, à tous les égards, l’ensemble du monde – cela avec des résultats qui ne sont pas toujours si heureux, par exemple, lorsque apparaît le grave réchauffement de la planète ou bien les violences accrues dans les divers conflits sociaux ou nationaux. Mais, même à notre époque, même aujourd’hui, beaucoup de gens sentent que cela ne suffit pas et qu’ils ont besoin, pour continuer à être, de reconnaître l’existence d’un monde différent : obnubilés par leurs propres difficultés, ils finissent par limiter là leur horizon, au risque de créer des désastres.

 

On reconnaîtra alors qu’à côté de l’ici, il y a un ailleurs et qu’à côté du maintenant, il y a un toujours.

 

 (…) En effet, tout le monde en conviendra, il y a autre chose que les journées qui se suivent les unes après les autres, du lever au coucher, du travail à la fatigue, des protestations aux révoltes. Il y a autre chose que ces buts d’enrichissement immédiat ou de survie sans projet particulier, qui font que nos vies s’usent sans jamais viser quoi que ce soit de bon, de noble et d’important. Il y a autre chose que cette façon de marcher, les yeux au sol, avec un regard mauvais pour son voisin, sans rien entreprendre, sans rien espérer. Il y a autre chose que le sexe, et l’argent, et même la prétendue gloire de jouer un rôle à coups d’intrigues plus ou moins sordides. A partir de toutes petites surprises que vous ménage parfois l’attention au réel, on découvre qu’il y a autre chose que de vivre pour rien : il y a la possibilité d’obéir à cet élan intérieur tourné vers un monde entrevu, lumineux, durable, qui est peut-être à portée de main pour chacun de nous.

 

 

 

(…) Je crois bien avoir vécu toute ma vie en fonction d’un tel idéal et m’être entendue particulièrement bien avec ceux qui le partageaient. C’est peut-être pour cela que j’ai été prête à  accueillir les souvenirs étranges qui m’ont occupée dans ce livre. Mais les surprises qu’ils m’ont procurées ont été comme une confirmation, comme une certitude : et c’est ce qui m’a donné envie, quitte à risquer le ridicule, de les dire au lecteur en toute honnêteté. Ce serait si bien si l’on pouvait un peu plus lever les yeux vers ce qui dure, vers ce qui est !

 

  

Jacqueline de Romilly, Les révélations de la mémoire.

 

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Notre fragilité : motif de désespoir ou porte ouverte sur un autre réel ?

12 Mai 2011, 05:58am

Publié par Father Greg

 

 

girlLorsque l’on regarde le monde d’aujourd’hui, le constat est décapant : il y a notre personne apparente, celle qui va bien, celle qu’on montre aux autres et à nous-mêmes, et il y a une personne en nous -qu' on pourrait appeler notre enfant intérieur- qui, très souvent, est complètement dévastée. Ce n'est pas de l’introspection malsaine ou de l'apitoiement.  Cet enfant est semblable à ces enfants des rues qui ont grandis trop vite et qui errent dans les villes. C'est un mendiant d'amour, cet amour qu’on n'a jamais reçu pendant notre enfance parce que personne sur terre ne pouvait nous le donner, et qu’on cache aujourd’hui dans un excès de biens matériels ou d’overdose d’affectivité.

 

            Et maintenant,  est-ce trop tard ? Il semble qu’on pourrait recevoir toutes les vagues d'amour possibles, elles passeraient, trop tard, sur un corps d'enfant déjà noyé.

 

Est-ce qu'on ne vit pas tous, de manière diverse, cet abîme, cette expérience d’angoisse ? Un certaine connaissance personnelle nous révèle un autre monde derrière des masques de conventions et de politesses trop utilisées. Trop souvent, se dévoilent des odeurs de désespoir, plus ou moins cachées, rampantes, mais très présentes. Et, il faut le reconnaitre, on ne veut pas le voir. On refuse de le voir. On se le cache. Alors que très bizarrement, presque tous le portont en nous. C’est comme, quelque chose de brisé à l'intérieur... N’est-ce pas comme un lien premier avec notre père qui est perdu ? On a perdu ce lien originel avec notre source... et cette brisure fait que nous sommes tous, plus ou moins, errants, des orphelins, des hommes à doubles têtes.

 

Certains –et ils sont nombreux - sont comme des forcenés pour se le cacher : on s’est délivré de la culpabilité que produisait les avatars de notre errance, par un hédonisme et un narcissisme qui se révèle être un vice des plus exaspérants aujourd’hui– la bonne conscience. Nous sommes très contents de nous. Trop contents.

 

D'autres remplissent ce vide et ce manque par un excès de déterminations et d'activités. D’autres se durcissent ou se rattachent à une forme qui les sécurise ou qui dictent leur rapports sous forme d’une espèce d’impératif catégorique : « il faut que…»  Jusque dans notre manière d’aimer, ou dans la plus simple manière de vivre, ce drame est présent.

 

Et on se cache, on se masque, refoulant sur notre passé, notre enfance, ce manque, cette angoisse que tout notre être porte…  et refusant, dans une course en avant, dans un optimisme imaginaire, alimenté par toute sorte d’idéal et de mythes d’un grand soir politique, d’un salut tout humain, aussi affectif qu’irréel, de voir qu’on est rongé de l’intérieur, que quelque part ‘tout fout le camp’... 

 

« Tout fout le camp ? » ‘Mais, non, mais nôôn… vous plaisantez, pas pour môa…’ Nous sommes si vite satisfaits… Et on se fait des 'replâtrage' maisons, on se fait des ravalements, pour ‘sauver la face’, se rassurer… bouchant alors toutes possibilitées pour la lumière de s’insérer… on ne peut rien faire, il n'y aucune lumière qui ne peut pénétrer, et alors, on se gratifie par une espèce de langage pieux ou de discussion molle de bourgeois bien-pensants...  

 

Faut-il s’en vouloir ? Ce serait encore du désespoir… ne faut-il pas, en effet, un sacré courage pour accepter qu'on est, dans notre nature, des êtres, oui, imparfait sinon malades, qui ne peuvent se tenir debout par eux-mêmes... et, c'est peut-être ça un sage: celui qui accepte d'être un pauvre, un mendiant du réel. Celui qui n’a pas peur de ses fragilités et qui vient mendier de l’aide, qui s’en sert pour se lier, dans une dépendance inégale, d’un mendiant envers celui qui le sauve, mais qui alors permet à un autre de s’introduire dans son monde.

 

C'est toujours un peu notre lutte ici suivant le milieu dans lequel nous émergeons. Nous évoluons et grandissons dans des cultures fatalistes avec pour elles quelque chose de l’enfant, ou immatures et alors avec parfois une espèce d’innocence, ou critiques à l'excès mais avec une très grande lucidité;

Résultat: -soit on navigue à vue en craquant ou en se plaignant régulièrement que nos droits ne sont pas respectés, fuyant dans l’ironie ou dans une mauvaise humeur chronique la quête de sens que réclame notre condition de constant dépassement de soi;

-soit on devient des monstres d’efficacités, c’est aussi possible, vivant toujours un peu en tension pour ‘y arriver’, pour se prouver inconsciemment qu’on peut le faire : « oui, ça c’est moi » se dit-on intérieurement en gonflant le ‘moi’, cherchant dans une autosatisfaction à échapper à tout ce qui nous limites et qu’on refuse de voir.


Résultat, on se plante régulièrement ; on se prend régulièrement des murs, plus ou moins violents : on entretient des copinages, des mondanités, on existe en dépendance de nos relations montrant extérieurement une façade pour ne pas s’avouer que ce sont des refuges affectifs, des séductions temporaires parce que par soi-même on n’arrive pas à assumer ce réel que par ailleurs on a voulu complètement maitriser; c’est toujours plus ou moins inconscient, parce que le rythme de vie de notre monde –ou celui qu’on se donne- nous évite peut-être de faire face à ce qu’est vraiment la réalité de notre vie ;

Soit enfin, on entre dans cette nonchalance -bien présente sous les tropiques- du ‘je m’en fous’ : la spiritualité du ventre mou qui comme la limace prend la forme de la cuillère qui la ramasse…

 

Heureusement pour nous qu’il y a la misère des autres, aujourd’hui surexploité par les medias: voir des pauvres êtres, des innocents souffrirent, victimes de tsunamis, ou sinon, lorsque soi-même nous pâtissons d’un climat ou de maladies, cela réveille… dit Léon Bloy « On dirait que la douleur donne à certaines âmes une espèce de conscience. C'est comme aux huîtres le citron… »

 

Et là, on pourrait dire que cette misère qui vient habiter et déranger violement notre humanité est presque ce qui vient comme nous sauver de nous-même et de cette apathie que nous donne notre bonne conscience et de cette petite vie bien mesquine qu’on se bâtit à force de joie stupide sans lendemain.

 

Et cette misère, notre faiblesse est parfois ce qui appelle en nous  cette soif de continuer de marcher chaque jour, essayant d'être pour les plus pauvres un signe d’espérance, que tout cela n’est pas ‘en vain’… attendant du réel lui-même quelque chose qu’on ne peut se donner à soi-même. 

 

N’est-ce pas notre fragilité qui nous permet de nous réjouir, comme des enfants, de petites joies qui surgissent et qui sont comme un sourire qui nous dit de continuer de chercher ? N’est-ce pas notre fragilité qui nous permet, malgré nous d’aimer notre condition, que la porter n’est pas vain, et que quelque part une réponse existe, qu’elle nous attend dans celui à qui on se sera livré, jusque dans nos misères ?

 

Fr Grégoire. © Are you in reality?



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La peinture, un regard intérieur

11 Mai 2011, 05:25am

Publié par Father Greg

 

 

Loire_le_soir_86x69_2005.jpgDès mon enfance, l’éveil à la rêverie s’est révélé près du grand fleuve qui baigne mon village. Près de l’eau mouvante, claire et calme, la poésie a pris naissance en moi. La contemplation de l’image du fleuve sans cesse renouvelée devint ma quête intérieure.

 

 Chaque année, j’attendais le moment des grandes vacances chez mes grands parents maternels pour me plonger dans ce bain de liberté que sont les rivages du fleuve, source intarissable d’expériences et de visions pour mes yeux d’enfants. Combien de fois ai-je essayé, sur les grèves ensoleillées, de saisir dans ma main une poignée de sable dont les grains filaient imperceptibles entre les replis de mes doigts ?

 

 

Les myriades de particules retombant sur d’autres myriades me bouleversaient et me remplissaient d’humilité. Ma pensée se perdait dans les immensités illusoires et insaisissables, m’obligeant à chercher au fond de moi une réponse. Dès lors une voie s’ouvrait, progressivement, autre que celles de mes sens : celle du « sentir » issue d’un élan intérieur et révélateur de certitudes. Le dessin s’imposa tout naturellement comme l’outil de mon investigation. Je cherchais un langage tout en m’imprégnant des impressions changeantes du fleuve.

 

J’ai appris à quitter les limites du visible pour vivre « la Rivière », symbole du courant de la pensée. J’étais un voyageur errant le long de cette rivière invisible, plus réelle que le flot coulant, ses grèves incertaines, ses rivages ombragés par les grands saules et peupliers sauvages. Combien de fois ne suis-je pas passé de « l’Autre Côté », sur le rivage opposé, que je peignais, poursuivant ce mystérieux ailleurs plein d’espérances et de promesses picturales ? J’ai quitté finalement les apparences ligériennes pour trouver cet authentique fleuve de joie qui coule en moi, où la moindre touche de couleur sur la toile peinte provoque une sensation indéfinissable de Réalité. L’harmonie du fleuve est la source bien réelle, bien établie au fond de nous-mêmes, elle attend l’Eveil. La peinture est le lien mystique. Quand le soir descend sur la Loire, tiède des chaleurs d’été ou humide des brumes de l’automne, je sens l’harmonie nécessaire à la création venir en moi. Alors, vient en moi, cette pensée de Michel-Ange : « Je ne sais pas où je vais, ni comment, ni pourquoi, ce qui me mène au but est un autre que moi, mais je marche ébloui de présence inconnue. »    

 Jacques Ousson, peintre Orléanais.


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Unique pour Dieu

10 Mai 2011, 06:00am

Publié par Father Greg

 

 

 

agneaumyst.jpgToute jalousie provient d’une curiosité, et c’est pourquoi il faut farouchement éviter tout ce qui peut éveiller la curiosité, et il faut accepter généreusement que le Père nous « taille » à l’égard de tout ce qui nous met dans un état de curiosité. La curiosité, qui est d’ordre psychologique, nous empêche d’adorer. Car la curiosité, c’est imaginatif, ce n’est pas réel. C’est loucher, alors qu’on doit être tout entier caché en Dieu dans la solitude du cœur de Marie. On s’inquiète du voisin ou de la voisine, alors qu’on n’a pas à s’inquiéter. Quand on est avec Dieu, on ne s’inquiète plus des autres, puisque chacun est aimé de Dieu d’une manière absolument unique. S’il n’y a jamais deux feuilles semblables, jamais deux vivants qui ont le même « chiffre », a fortiori, lorsqu’il s’agit de la vie divine, Dieu ne fait jamais deux fois le même saint ! Et même avant d’être saints nous sommes, dans notre âme et notre corps, uniques pour Dieu.

 

C’est cela qu’il faut comprendre : on est unique pour Dieu, et donc il ne faut jamais comparer. Dès que l’on compare on est perdu, on n’est plus sous l’action de l’Esprit Saint. Je suis unique pour Dieu, et cela ne me suffirait pas ? Inutile de savoir la place qu’on a – « Est-ce que je passe avant elle ? Est-ce que je passe après lui ? » Ce sont des questions qu’on ne doit jamais se poser. Dès qu’on se les pose, cela prouve qu’on est dans une attitude réflexive au lieu d’être sous l’action de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint nous met en Dieu, et en Dieu on est unique. C’est cela qui est extraordinaire : Dieu peut aimer tout le monde, et aimer tout le monde en se donnant totalement à chacun. Nous, nous ne pouvons pas faire cela ; mais Dieu peut le faire, il peut se donner totalement à chacun d’une manière unique. Et ce que Dieu veut, c’est que nous le rencontrions, lui. Quand on compare, c’est le mode humain qui reprend le dessus. Les dons du Saint-Esprit brûlent le mode humain, et ainsi nous font vivre selon un mode divin ; et vivre selon un mode divin, c’est vivre de l’absolu de l’amour, c’est être porté par cet amour en sachant qu’on est unique pour Dieu. Si nous vivions tous sous l’emprise de l’Esprit Saint, l’unité de l’Eglise serait réalisée. Si elle ne l’est pas, c’est parce qu’il y a une attitude réflexive, humaine, où on se met à se comparer ; et dès qu’on se met à se comparer, c’est fini, on n’est plus dans l’unité de l’amour.

 

Comprendre que Dieu peut se donner à chacun d’une manière unique, cela libère de tout. Une fois qu’on vit cela, on ne peut plus être jaloux. La  jalousie provient toujours du fait qu’on louche ; et on louche spirituellement, dès que l’on compare. Immédiatement. Loucher ainsi, c’est ternir l’amour de Dieu, et l’amour de Dieu ne veut pas être terni. Il veut être un feu brûlant, et à cause de cela il ne veut pas qu’on mette à côté de lui autre chose que lui (ce que l’on fait dès qu’on se met à regarder l’autre).

 

Abel, qui ne regarde pas Caïn, est comme reclus en Dieu. L’adoration nous cache en Dieu. Et quand on adore « en esprit et en vérité », comme le désire le Père, on porte tous ceux qui sont proches de nous. Quand nous sommes en oraison, nous portons tous les autres, sauf bien sûr quand nous sommes distraits, ou quand nous nous endormons. Mais après tout, quand nous dormons avec le désir de rester près de Jésus, rappelons-nous la parole de saint François de Sales : « Il vaut mieux dormir sur le cœur de Jésus que veiller partout ailleurs », c’est-à-dire être curieux de ce qui se passe ailleurs, et vagabonder. Quand on est seul avec Jésus et Marie, on ne s’occupe plus de savoir si celui ou celle qui est à côté de nous adore mieux que nous, ou est plus aimé que nous, de Dieu ou des instruments de Dieu. Quand on adore, on est seul avec Dieu, dans le Christ et en Marie.

 

Cette exigence du désert dans le cœur de Marie est le fruit direct du mystère de la Croix. « Femme, voici ton fils. – Voici ta mère ». C’est la nouvelle alliance dans le cœur du Christ. Jésus  nous donne celle qu’il aime le plus parmi toutes les créatures (parce que c’est le Père qui la lui a donnée). Il y a à la Croix deux offrandes différentes : l’offrande que Jésus fait de sa vie terrestre dans l’adoration, dans l’holocauste de la Croix, et l’offrande du trésor de son cœur. Car Marie est le trésor de son cœur, elle est le saint des saints dans le cœur du Christ.

 

M.D Philippe, « J’ai soif ».

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tu es un Dieu caché...

9 Mai 2011, 06:20am

Publié par Father Greg

 

 

69.JPG « Dieu se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu’il veut attirer. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché, sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusque l’Incarnation; et quand il a fallu qu’il ait paru, il est encore plus caché en se couvrant de l’humanité.

 

Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu’à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’Eucharistie.

 

C’est ce sacrement que saint Jean appelle dans l’Apocalypse une manne cachée; et je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie: « Véritablement tu es un Dieu caché. »

Pascal. Lettre à Melle de Roannez, 1656.

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Le désir de lumière, grandeur de la personne humaine...

8 Mai 2011, 05:39am

Publié par Father Greg

 

 

 

portrait of a lady(...) Jusqu'à maintenant, j'ai toujours considéré que les événements commandaient et que je devais appliquer ma volonté à m'y adapter. Jamais je n'imaginais qu'une force antérieure pût me conduire malgré moi. Cela m'aurait paru anormal, inquiétant et à la limite de l'indécence. Aujourd'hui je suis moins faraude. Je m'aperçois  que les choses ne sont pas si simples et que l'on peut abriter en soi même des puissances inconnues qui attendent le moment propice pour se manifester et peut-être prendre le pouvoir. J'attends avec curiosité et inquiétude le coup d'Etat, la révolution dont je vais être à la fois le théâtre et la victime. Peut-être est-ce ainsi quand on est à la veille d'une conversion.

 

Conversion? Que veut dire au juste, ce mot pour moi qui n'ai reçu aucune éducation religieuse et qui en souffre parfois? Il me manque quelque chose que je ne saurais définir ce qui m'agace. Je ne suis pas assez sotte pour réduire la religion aux manifestations de la superstition, comme on a essayé de me le faire croire à l'école. D'autre part, je suis irritée par ce qui se retranche derrière les mystères de leur foi, c'est trop commode. Je voudrais rencontrer des croyants capables de se mettre dans la peau des incroyants. Il doit en exister. J'aimerai discuter avec eux. On m'a appris que le cerveau créait la pensée. Je veux bien le croire mais comment se fait-il que la pensée soit capable de penser le cerveau? Tout se passe comme si la pensée une fois créée, volait de ses propres ailes et dominait de très haut la machine qui lui a donné naissance.

Ce qui est antérieur n'est pas pour autant supérieur. C'est difficile à comprendre, mais c'est ainsi, me semble-t-il.

 

La pensée s'est compliquée et affinée au cours des siècles. Elle est devenue, sous sa forme chrétienne, une métaphysique de l'amour qui a transformé et continue de transformer les esprits qui lui étaient et lui sont les plus opposés. La pensée est une force dont aucune puissance matérielle ne peut avoir raison.

 

  Aucun règlement, aucune police ne peuvent enchaîner l'amour de la vérité ni la vérité de l'amour.

Mais cette pensée qui ne cesse de se dépasser elle-même a besoin de de s'appuyer sur des points fixes, de se reposer à l'intérieur de certaines limites. Alors elle se donne une structure avant de reprendre sa marche et de structurer à nouveau. Voilà comment j'imagine la course de l'esprit. Cela m'amuse de jouer avec les mots. Jouer avec les mots ressemble à jouer avec les cubes de mon enfance. On finit par construire un ensemble qui n'a peut-être pas de sens mais qui tient debout. Tenir debout, cela veut dire être cohérent avec soi-même. Cela ne suffit pas, car je sais que je ne puis être ma propre lumière. Je porte en moi une lumière, mais cette lumière ne s'identifie pas plus à moi que la pensée au cerveau. Je suis la condition de cette lumière mais, une fois née, cette lumière éclaire tout le reste et dépasse ma petite personne (...)

 

Jacques de Bourbon Busset, L’Audace d’aimer.


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Qu'est-ce que le beau?

7 Mai 2011, 05:47am

Publié par Father Greg

 

 

vincent-van-gogh-amandier-en-fleurs.jpg« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. C’est son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la proposition et tâchez de concevoir un beau banal !

 

  Or, comment cette bizarrerie, nécessaire, incompréhensible, variée à l’infinie, descendante des milieux, des climats, des mœurs, de la race, de la religion et du tempérament de l’artiste pourra-t-elle jamais être gouvernée, amendée, redressée par les règles utopiques conçues dans un petit temple scientifique quelconque de la planète, sans danger de mort pour l’art lui-même ?

 

  Cette dose de bizarrerie qui constitue  et définit l’individualité, sans laquelle il n’y a pas de beau, joue dans l’art (que l’exactitude de cette comparaison en fasse pardonner la trivialité) le rôle du goût ou de l’assaisonnement dans les mets, les mets ne différant les uns des autres, abstraction faite de leur utilité ou de la quantité de substance nutritive  qu’ils contiennent, que par l’idée qu’ils révèlent à la langue. »

 

Baudelaire, Exposition universelle (1855).

 

 

Ainsi, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? A coup sûr, cet homme  tel que je l’ai dépeint, ce solitaire doué d’une imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité ; car il ne se présente pas de meilleur mot pour exprimer l’idée en question. Il s’agit pour lui de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire.

 

  […]La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel, l’immuable. Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien ; la plupart des beaux portraits qui nous restent des temps antérieurs sont revêtus des costumes de leur époque. Ils sont parfaitement harmonieux, parce que le costume, la coiffure et même le geste, le regard, le sourire (chaque époque à son port, son regard, son sourire) forment un tout d’une complète vitalité. Cet élément transitoire, fugitif, dont les métamorphoses sont si fréquentes, vous n’avez pas le droit de le mépriser ou de vous en passer. En le supprimant, vous tombez forcément dans le vide d’une beauté abstraite et indéfinissable, comme celle de l’unique femme avant le premier péché.

      03 Georges de La Tour

  En un mot, pour que toute la modernité soit digne de devenir antiquité, il faut la beauté mystérieuse que la vie humaine y met involontairement en ait été extraite. »

 

Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne » 1863

 


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Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas. Accusez-vous vous-même d'être aveugle...

6 Mai 2011, 05:00am

Publié par Father Greg

 

  

 

auguste-macke-jeunes-filles-sous-les-arbres.jpg « Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ?

 

Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez.

 

N'écrivez pas de poèmes d'amour; évitez d'abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturité pour donner, là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugaces et la foi en quelque beauté. Décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre souvenir.

 

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n'y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personnalité s'affirmera, votre solitude s'étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres. »

 

Seul celui qui est prêt à tout, et n'exclut rien, pas même le plus énigmatique, vivra la relation avec quelqu'un d'autre comme une chose vivante, et épuisera sa propre existence.

 

  

Si l'on se figure cette existence de l'individu comme une pièce plus ou moins grande, on voit que, pour la plupart, les gens n'apprennent à connaître qu'un coin de leur pièce, une place à la fenêtre, une bande sur laquelle ils vont et viennent. Ainsi trouvent-ils une certaine sécurité.

 

 

Et pourtant, elle est tellement plus humaine cette insécurité pleine de dangers qui, dans les histoires de Poe, pousse les prisonniers à palper les formes de leurs terrifiants cachots, et à n'être pas étrangers aux indicibles effrois de leur séjour. Mais nous ne sommes pas prisonniers.

 

 

 Nuls traquenards ni pièges ne sont autour de nous disposés; rien n'est là qui doive nous faire peur ou nous torturer. Nous sommes placés dans la vie comme dans l'élément auquel nous correspondons le mieux, et, de surcroît, grâce à cette adaptation millénaire, nous en sommes venus à ressembler à cette vie, au point que, lorsque nous restons immobiles, c'est à peine si, par un heureux mimétisme, nous nous distinguons de tout ce qui nous entoure. Nous n'avons pas de raison d'avoir de la méfiance contre notre monde, car il n'est pas contre nous. S'il est en lui des effrois, ce sont nos effrois; S'il est en lui des abîmes, ces abîmes nous appartiennent; des dangers se trouvent-ils là, nous devons essayer de les aimer.

 

  Et pour peu que nous disposions notre vie selon le principe qui nous conseille de nous tenir au plus difficile, alors ce qui nous paraît aujourd'hui encore le plus étranger nous deviendra le plus familier, le plus fidèle. Comment nous faudrait-il oublier les vieux mythes qui se trouvent au commencement de tous les peuples, ces mythes de dragons qui, à l'instant suprême, se métamorphosent en princesses?

  

 Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent, simplement, de nous voir un jour beaux et vaillants. Peut-être tout l'effroyable est-il, au plus profond, ce qui, privé de secours, veut que nous le secourions."

 

 

 Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.

 

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