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Le braconnier de Dieu

19 Décembre 2020, 10:51am

Publié par Grégoire.

Le braconnier de Dieu

Le braconnier de Dieu, de René Fallet: anar, soiffard et fou de Jésus. Un truculent roman rustique et mystique par l’auteur du «Triporteur  et des Vieux de la vieille 

 

C’est par une nuit sans lune de 1943 que Grégoire Quatre sous atterrit chez les moines. Imbibé de vin blanc, rentrant à vélo avec un ami de chez la mère Françoise - qui n’avait plus 20 ans mais la grande qualité d’avoir la cuisse légère et un mari prisonnier -, poursuivi par une patrouille allemande, il avait escaladé le mur d’enceinte de l’abbaye de Sept-Fons, grand monastère trappiste du Bourbonnais. Lorsqu’il avait ouvert les yeux le lendemain et vu, penché sur lui, le visage souriant d’un moine l’informant qu’il était recherché et lui proposant de rester chez eux, il s’était montré on ne peut plus honnête: les curés, il ne les aimait point. «Aime-les point, mon gars, aime-les point, aime seulement le Bon Dieu. C’est lui qui t’a sauvé», lui répondit le frère. Tout compte fait, Grégoire se trouva bien à l’abbaye. Pour un paysan, il y avait du travail, soixante hectares de bonne terre. Il retrouva aussi naturellement le Jésus de ses 10 ans. À la Libération, il refusa de s’en aller. Voilà comment un joyeux luron devint frère Grégoire - jusqu’en 1969…

 

Le petit monde de Fallet ressemble à celui de son ­copain Audiard. Il faut laisser au vestiaire tout esprit de sérieux pour en goûter la saveur mais ­aussi la profondeur

 

«Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché», écrit René Fallet en incipit du Braconnier de Dieu. En chemin, en effet, le moine tomba en arrêt devant une dame en maillot de bain deux pièces qui prenait le soleil sur une péniche. Commence un dialogue d’anthologie où la gouaille parisienne de la belle joute avec le parler bourbonnais du frère convers cramoisi. Elle le prend par les sentiments, lui parle de son âme en déshérence ; pique son orgueil en lui disant qu’un chartreux ou un bénédictin n’auraient pas refusé le verre qu’elle lui offre ; l’achève enfin par des subtilités théologiques, lui expliquant que c’est bien d’aimer Dieu et la vie comme il le professe, «à condition de les mélanger comme l’eau et le pastis». Frère Grégoire est fait. Il «n’était plus qu’un homme, un misérable à l’image de tous les hommes quand les femmes, ces dockers insoupçonnés, les soulèvent comme plume entre leurs faibles bras, les emportent, les gardent ou bien les jettent à la poubelle». Fou d’amour, il décide de quitter l’abbaye pour épouser sa dulcinée. «Elle l’aimerait. Elle aimerait Dieu, par la suite, et Dieu les aimerait.» Le lendemain, la belle s’était envolée mais le cœur simple de frère Grégoire continua de croire qu’elle lui reviendrait. En attendant, il irait évangéliser les paysans de la région. Il s’engage dans une ferme du canton de Jaligny, où il retrouve ses bonnes vieilles habitudes et une bande de joyeux compères parmi lesquels un fils de famille qui a déçu les attentes bourgeoises de ses parents aristocrates.

Comédie burlesque

Qui eût cru que René Fallet (1927-1983), l’ami de Brassens, anar et anticlérical, pût écrire un roman mystique? On connaissait le grand amour que ce romantique vouait aux femmes, au petit peuple de Paris et à son Bourbonnais d’origine. Mais Jésus… Dans ce roman, paru en 1973 et dédié à Antoine Blondin, Fallet pourtant ne se renie pas. À travers son héros, qui entend des paysans transformés en ouvriers parler du programme télévisé, l’auteur grogne: «Ces anciens hommes libres saluaient patrons et contremaîtres (…), la société les avait nivelés, rénovés, civilisés d’un seul coup de bulldozer.» Mais dans ces terres protégées du Bourbonnais, on vit encore à cette époque comme on l’a toujours fait. Le petit monde de Fallet ressemble à celui de son copain Audiard. Il faut laisser au vestiaire tout esprit de sérieux pour en goûter la saveur mais aussi la profondeur. Car cette comédie burlesque est moins légère et impudente qu’il n’y paraît. Elle est même bouleversante dans son désir éperdu de réconcilier l’eau bénite et le bon vin, l’ivresse et la louange, l’amour des créatures, l’amour de la bonne chère et de la chair et l’amour du Bon Dieu. René Fallet est plus théologien et chrétien qu’il ne veut le laisser voir.

Cette édition est augmentée de photos et d’une quinzaine de textes sur l’écrivain et ses sources d’inspiration, avec des témoignages de ses proches, Agathe Fallet, sa femme, son neveu, Gérard Pussey. Lorsqu’il écrit Le Braconnier, Fallet est au sommet de sa carrière - L’Amour baroque paru en 1971 a été salué comme un chef-d’œuvre. Mais sa santé décline, il souffre et se sait atteint d’un mal dont il peut mourir. Dès lors comment douter qu’à travers frère Grégoire, passant outre les curés, il s’adresse directement à ce Jésus qu’il ne craint pas de faire apparaître pour rappeler son héros à sa mission.

Et comment ne pas regretter que l’abbé de Sept-Fons qui s’offusqua que l’auteur n’ait pas maquillé le nom de son abbaye et le lui écrivit en des mots qui manquaient pour le moins d’humour et d’amour, ce qui affecta profondément l’intéressé, n’ait pas entendu dans ce roman gaillard l’appel d’une âme.

 

Le braconnier de Dieu, de René Fallet, édition illustrée et commentée, Bleu autour, 290 p., 27 €

https://www.lefigaro.fr/livres/le-braconnier-de-dieu-de-rene-fallet-anar-soiffard-et-fou-de-jesus-20201216

 

 

 

 

 

 

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