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L'ennui, cette forme turpide du désespoir...

10 Novembre 2020, 20:25pm

Publié par Grégoire.

L'ennui, cette forme turpide du désespoir...

S’il y a quelque chose qui marque franchement la vie cubaine c’est bien l’ennui. Aucun moyen d’y échapper. Pas de distraction. Pas de Google, de texto à envoyer, de jeux vidéo en ligne, de réunions de travail, de sport, de ballade. Rien à faire ! Pas même de conversation mondaine ou de ragot.

« Il n’y a rien à faire » crie le silence des cubains assis les dimanches ou le soir, quand les heures semblent alors se rallonger et ne plus finir. L’ennui est une pesanteur qui rajoute à la chaleur. Sa fuite : interdite ! Ce poids de l’ennui semble presque une norme décidé par l’état, soutenue par le climat et maintenue par la pauvreté qui affiche elle une joyeuse bonne santé. Cette lourdeur dévore tout et accouche d’une tristesse nonchalante. 

« Le monde est dévoré par l’ennui. C’est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le monde s’agite beaucoup. On dira peut-être (…) que l’ennui est la véritable condition de l’homme. (…) une lèpre, un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir. » écrit Bernanos.

En Occident, on fuit l’ennui pour des choses bien plus tristes au fond. La plupart du temps, les choses qui nous distraient sont en fait très tristes. Nos fêtes, nos discussions, les médias, ou tout ce qu’on cherche comme distraction sont terriblement désespérants. Parfois bien pires que ce qu’on veut chasser. 

J’essaye de me confronter à cet ennui, à ce présent qui semble ne faire que durer. C’est un milieu transparent dans lequel tout naît, meurt et disparait sans laisser de traces. Le temps ennuyeux nous apporte et nous emporte. Tel est l’ennui ; tout passe et il reste. A Cuba, pas d’échappatoire. Se distraire reste un luxe inconnu. Sous embargo. Pas de technologie. Ni de rêve de vacances. De travail à accomplir. D’achat à projeter. De dîner à organiser. Ou de sortie culturelle. Le rhum permet de s’échapper. Pas bien loin, ni trop longtemps. Avec les réveils que l’on sait. Peut-on apprivoiser cette chose terrible de l’ennui, ce rien terriblement lourd, cet invisible qui nous blesse, ce vide qui semble stopper tout élan ? A-t-il dans cette vie une place comme le reste ? Dans la misère des jours qui se succèdent et se ressemblent, j’ai laissé l’ennui venir m’arracher à la tyrannie des projets, à la quête insatiable de nouvelles sensations, à des nouvelles autres que celle du soleil ou du ciel bleu qui sont les plus belles nouvelles du monde. Une compulsion maladive de réaliser et d’accumuler nous empêche de voir ces riens qui font qu’aucun jour n’est comme les autres. Qu’il n’y a ni jour ni nuit. Qu’il n’y a que les instants où nous sommes éveillés et ceux où nous dormons -même éveillés-. L’ennui est-il cet enfouissement mystérieux pour une nouvelle naissance de l’âme ? L’ennui me renvoie à la petite école du rien. Celle qui nous arrache au manque d’attention, à l’endormissement face au familier. Celui d’un regard, d’un sourire, d’une lassitude. Attendre. Attendre pour pouvoir se nourrir du rien. Prêter cette attention au réel qui se fait plus neuf qu’une femme obsédée par sa coiffure. Dedans le rien qu’on ne regarde même pas. Cette nourriture des pauvres qu’on ne peut acheter nulle part. Qui comble cette soif que rien de commercial ou d’utile ne peut satisfaire.  

« Un enfant qui s'ennuie n'est pas très loin du paradis : il est au bord de comprendre qu'aucune activité, même celle, lumineuse, du jeu, ne vaut qu'on y consacre toute  son âme. L'ennui flaire un gibier angélique dans le buisson du temps : il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s'y éparpiller en actions, s'y pavaner en paroles ou s'y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, le nez contre la vitre du ciel bleu. (…) L’ennui est un mystère. Je le vois comme ce qui précède et prépare le plus grand fleurissement. » Bobby.

Ici quand ça va sortir, ça va inonder la terre. Il y a 55 ans que cela se prépare.

 

Grégoire +, Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

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