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Le fanatisme est un athéisme religieux, une idolâtrie de la Loi 

22 Octobre 2020, 15:42pm

Publié par Grégoire.

Le fanatisme est un athéisme religieux, une idolâtrie de la Loi 

En 2016, un chauffeur de taxi musulman assassinait un épicier pakistanais à Glasgow, en Ecosse, parce que celui-ci avait écrit sur son compte Facebook : « Joyeuses Pâques à mes chers concitoyens chrétiens ! » Pure folie ? Non, si on replace cet acte dans le temps long de l’islam et de son destin théologique. Au XVIe siècle, le grand savant Ibn Taymiyya, aujourd’hui référence des salafistes et des djihadistes, posait déjà la fatwa suivante : un musulman qui participe aux fêtes de Pâques, invitant ses voisins chrétiens à dîner ou échangeant avec eux des œufs colorés, doit être rappelé à l’ordre ; et, s’il persiste, mérite la mort.

Pour mettre en rapport l’assassinat de 2016 et cet avis juridique du Moyen Age, il faut avoir la mémoire longue. C’est le cas d’Adrien Candiard. Ce prêtre dominicain, qui vit au Caire et étudie l’islam médiéval, signe Du fanatisme, un essai aussi bref qu’éclairant. Le crime de Glasgow, dit-il, illustre la domination actuelle, au sein de l’islam mondial, d’une approche théologique qui n’est pas n’importe laquelle : celle de l’école hanbalite, à laquelle Ibn Taymiyya, justement, appartenait. Cette école affirme l’absolue transcendance de Dieu : de lui, on ne peut rien connaître, sinon ses commandements. Dès lors, la foi n’est pas un pèlerinage intérieur, mais « l’amour zélé de la Loi ». Croire c’est faire, et faire c’est être : si tu fais comme les chrétiens, si tu échanges ne serait-ce qu’un œuf avec eux, tu es chrétien, donc apostat.

Nous sommes ici en pleine idolâtrie du Texte, et très loin de toute aventure spirituelle, prévient Candiard. D’où cette thèse qui apparaîtra à beaucoup comme paradoxale : en islam comme ailleurs, l’intolérance ne serait pas le résultat d’un excès de Dieu, mais de sa tragique absence. « Le fanatisme est un bannissement de Dieu, presque un athéisme, un pieux athéisme, un athéisme de religieux », conclut fortement l’auteur de cet essai nuancé, où la sensibilité du croyant nourrit le discours du savant.

Bien sûr, une telle thèse appelle la discussion, car l’histoire a montré qu’une approche spirituelle de la foi n’exclut pas toujours la contrainte et la violence… Mais le propos permet, entre autres, d’ouvrir les yeux sur cette évidence : si l’islamisme a un lien avec l’islam, et l’islam avec la religion, alors on ne devrait pas exclure si vite du débat actuel ceux qui ont vocation à poser, sur ces enjeux, une parole sensée et vécue – qu’ils soient théologiens ou clercs.

 

Raviver la mémoire du père Jacques Hamel

On le vérifiera en entrant dans La Grande Epreuve, le nouveau livre d’Etienne de Montety. Le directeur du « Figaro littéraire » a choisi la forme romanesque pour explorer ce même affrontement entre les fragilités de la foi et les fureurs de l’idolâtrie. Le premier mérite de son texte est de raviver la mémoire du père Jacques Hamel, poignardé en 2016 par deux djihadistes. A quand remontait, en France, l’assassinat d’un prêtre, comme ça, au milieu de la messe ? Après l’attentat, rares sont ceux qui ont posé la question. Encore plus rares ceux qui ont pris la mesure de cet acte sanglant et de son immense charge symbolique.

Librement inspiré par le crime de Saint-Etienne-du-Rouvray, le roman d’Etienne de Montety campe une paroisse pareille à toutes les autres, fréquentée par une poignée de fidèles plus vraiment jeunes, des femmes en général, heureuses « de trouver un siège pour déposer leur fatigue ». Dans une société désertée par l’espérance, où le déclin du mouvement ouvrier a accompagné celui de l’Eglise catholique, la petite communauté fait face. Le père Georges Tellier, qui la porte depuis dix ans, est un curé bernanosien, toujours entre le sublime et le ridicule, fier de son sacerdoce, livré au doute. Lui qui se méfie des jugements absolus, et qui voudrait faire droit au vacillement intérieur, croise bientôt le chemin de deux jeunes exaltés, dont le roman raconte le parcours, les failles identitaires et la quête d’absolu, jusqu’à leur rencontre avec tel ou tel imam aux petites lunettes rondes, martelant que « le doute, l’hésitation, la pensée flottante et relative sont l’apanage des faibles ».

 

Peu à peu, à bas bruit, l’écriture de Montety met en place les conditions d’une rencontre fatale. D’un côté, un prêtre usé mais heureux, convaincu que, pour comprendre, il faut d’abord aimer. De l’autre, deux garçons au féroce enthousiasme, entièrement dévoués au triomphe de leur croyance : « Si Allah est la vérité, il faut se battre pour lui. La vérité, c’est quoi ? Rien d’autre qu’un combat contre l’erreur. » Le vieux prêtre s’obstine à courir un risque qu’il considère comme le seul digne de ce nom : l’aventure spirituelle. Les jeunes djihadistes exultent d’obéir à un Dieu qui exige moins le dialogue, ils en sont convaincus, que la soumission. A leur haine surnaturelle, le père Tellier n’a pas grand-chose à opposer, sinon l’espérance humaine, une vulnérabilité un brin honteuse, l’envie de pleurer.

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/10/22/du-fanatisme-d-adrien-candiard-et-la-grande-epreuve-d-etienne-de-montety-face-aux-fureurs-de-l-idolatrie-la-fragilite-de-la-foi_6056925_3260.html

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