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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'admirable apparition

2 Octobre 2020, 11:18am

Publié par Grégoire.

L'admirable apparition

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais plus encore par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé.

 

Certains visages sont passés entre des haies de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là était un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots. Sa présence disait une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

 

Elle souriait; elle avait perdu un enfant, il a de cela quelques années.. en vérité il y avait une seconde. Personne n’est plus présent qu’un mort. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce.  Elle souriait du seul sourire qui vaille, un sourire qui avait fait l’épreuve de la pluie et du froid, un sourire presque grelottant d’avoir traversé toutes les nuits du monde. Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs doux sourires contagieux.

Christian Bobin

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Sylvie 02/10/2020 13:50

Qu'ajouter ?
Seulement : merci.