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Au secours, Staline revient !

16 Octobre 2020, 01:09am

Publié par Grégoire.

Au secours, Staline revient !

 

Y a-t-il un retour en grâce de Staline ? Vladimir Poutine lui accorde des égards auxquels ses prédécesseurs rechignaient. Le petit père du peuple est désormais vu comme le vainqueur de la Seconde Guerre mondiale et l'on occulte la disparition des millions de Soviétiques dont il a ordonné en quelques mots la mort… Diplomate d'origine russe, Vladimir Fédorovski revient sur la personnalité intrigante, dérangeante mais, il faut bien le dire, fascinante. Dans « Le Phénomène Staline » (éd. Stock), en librairie ce mercredi 14 octobre, Fédorovski démêle le vrai du faux. Nous vous en proposons un extrait détonant. Un pan de la vie qui a forgé la légende du leader soviétique : la bataille de Moscou. Extrait.

 

 

« À l'automne 1941, les armées d'Adolf Hitler approchent dangereusement de Moscou. Le 5 octobre au matin, un avion de reconnaissance soviétique repère une colonne de Panzer à cent kilomètres de la capitale. Staline appelle Joukov, alors à Leningrad. Le chef d'état-major revient d'urgence et le trouve dans son bureau, incroyablement vieilli, faisant les cent pas, pipe à la main, vêtu de sa tunique usagée et de ses pantalons bouffants rentrés dans ses bottes. « Il était devenu un petit homme fatigué, à la mine hagarde. Son regard avait perdu sa fermeté légendaire et sa voix manquait d'assurance. »

 

 

L'envahisseur se rapprochant, les diplomates étrangers plient bagages. Puis c'est au tour de fonctionnaires moscovites et de leurs familles d'être évacués à Kouïbouchev, sur les bords de la Volga. Dans les gares, les forces de l'ordre forment un cordon pour retenir les Moscovites pris de panique. Le Luftwaffe, en avant-garde des Panzer, cherche en priorité à détruire le Kremlin qui demeure invisible grâce à un immense camouflage qui modifie totalement l'architecture du quartier.

Faut-il abandonner Moscou ? Où aller ? Jusqu'à l'Oural ?

 

Les températures ont chuté, l'hiver promet d'être rigoureux, mais c'est un avantage pour les Allemands car le sol durci par le gel permet à leurs chars d'avancer plus vite. Le 15 octobre, les communications avec le front sont rompues. Les autorités de Moscou ordonnent l'évacuation massive de la population. Des soulèvements s'amorcent dans plusieurs grandes entreprises où l'on croit que les chefs du Kremlin ont fui Moscou en abandonnant ses habitants à leur sort.

Les services secrets ont élaboré un plan d'exfiltration du chef du Kremlin : sur une piste, quatre avions se tiennent en permanence à sa disposition, moteurs en marche. Dans cette atmosphère d'apocalypse, Beria veut évacuer les principaux dirigeants du pays. « Les nazis nous tireront comme des lapins », dit-il.

Chargé de coordonner les actions en prévision de l'occupation allemande, Beria a déjà fait miner par ses services plusieurs stations de métro, les ponts de la Moskova ainsi que diverses datchas. Staline, qui a médité l'ouvrage de l'historien et académicien soviétique Evgueni Tarlé sur la campagne de Russie de Napoléon en 1812, ainsi que l'exemple d'Ivan le Terrible, ne se résout pas à s'éloigner de la capitale. Dînant avec Valechka Istomina, sa gouvernante, paysanne enjouée qui, à l'occasion, est aussi sa maîtresse, il lui pose la question :

 

« Veux-tu partir  »

Et cette femme solide et simple de répondre :

« Jamais je ne quitterai Moscou ! Je la défendrai jusqu'à ma dernière goutte de sang !

 

- Voilà comment agissent les vrais patriotes ! » s'exclame Staline.

Joukov assurant la défense militaire, Staline décide de mettre en scène sa résistance. Il se rend en voiture blindée jusqu'à la station ferroviaire où se presse une population cherchant à fuir. Sous une bourrasque de neige, il arpente les quais et longe les rails où stationnent les trains en partance. Simplement vêtu de son grand manteau rapiécé de soldat, il s'exclame :

« Staline ne partira pas. On reste ici jusqu'à la victoire ! »

Puis il retourne à sa limousine et, derrière son chauffeur, seul dans son immense Packard noire, il traverse la ville pour que les Moscovites le voient. Ses gardes du corps ont recommandé de fermer les vitres, mais il refuse et salue la foule de la main. Le lendemain, le 19 octobre, les principaux dirigeants du Kremlin sont dans son bureau. Le soir même, la NKVD commence ses fournées d'exécution de déserteurs ou prétendus tels.

 

Avec la maréchal Molotov lors d'une parade nationale en 1941. © Sputnik / Sputnik / Sputnik via AFP

« La Russie est finie ! » se vante Adolf Hitler, qui va un peu vite en besogne, car, après avoir avantagé la progression des Panzer, le froid fait maintenant souffrir ses troupes. La température est tombée à moins 30 °C. Le « général Hiver », qui avait mis fin à l'invasion suédoise en 1709 et défait la grande armée napoléonienne en 1812, est à nouveau entré en scène. Dès lors, le climat travaillera pour les Russes. Sur le plan diplomatique, Staline apprend une nouvelle majeure grâce à son maître-espion basé au Japon, Richard Sorge, qui lui fait savoir que Tokyo, malgré son alliance avec le Reich, n'a nullement l'intention d'attaquer la Russie. Renseignement essentiel qui permet au dictateur de retourner contre les nazis son armée d'Extrême-Orient prévue pour contrer une éventuelle attaque japonaise.

 

Avec Joukov, il dégarnit le front sibérien et jette à l'ouest toutes ses forces contre l'armée allemande en prenant la précaution de faire déguiser les paysans locaux en militaires pour dissimuler au mieux ce retrait massif. La situation est critique. Les Panzer sont à moins de soixante-dix kilomètres de la capitale, et les bruits courent que des parachutistes ennemis seraient déjà à Moscou même. Staline, cependant, tient bon la barre. Le 30 octobre, il interroge le commandant de la place de Moscou :

« Et le défilé militaire, comment allons-nous l'organiser ?

- Impossible ! »répond son interlocuteur.

Staline poursuit calmement :

« Je tiens à ce que ce défilé ait lieu le 7 novembre, jour de notre fête nationale. Il faudra filmer l'événement et le projeter dans tout le pays. Je ferai un discours. »

Le 6 novembre, les hommes du NKVD prennent les chaises du théâtre Bolchoï et les transportent sur la ligne n° 2 du métro de Moscou, à la station Mayakovskaya. Le soir même, les dignitaires du Kremlin y assistent à un concert où l'orchestre joue Moussorgski. Puis le chef Kremlin parle durant une demi-heure, sur un ton très dur : « S'ils veulent la guerre totale, ils l'auront ! » Staline se présente davantage comme le successeur des grands tsars que comme l'héritier de Lénine.

Le lendemain, le 7 novembre 1941, la parade commence à 8 heures du matin sur la place Rouge. Le décor, digne de l'événement, évoque irrépressiblement l'opéra de Moussorgski Boris Godounov lorsque, dans son livret, Pouchkine mêle à la légende russe la tragédie. Alors qu'une tempête de neige envahit tout le ciel et souffle sur les coupoles dorées des églises, rendant toute attaque aérienne ennemie impossible, Staline grimpe les marches qui mènent au mausolée de Lénine en affirmant : « Dieu est avec nous ! »

Les volontaires, défenseurs de Moscou, arrivent sur la place Rouge. Des hommes déjà épuisés que l'ambassadeur britannique, qui est demeuré à Moscou, et qui fait partie des hôtes de marque, considère en songeant in petto que la Russie ne pourra pas résister. Quelques minutes plus tard, alors que la bourrasque persiste, soudain entrent sur la place Rouge les forces fraîches venues d'Orient. Une sorte de rouleau compresseur qui deviendra symbole de l'Armée rouge. Staline a choisi une troupe de véritables géants revêtus de manteaux blancs de mouton retourné. En voyant ces guerriers marcher d'un pas ferme sur l'emblématique place de la Russie éternelle, le diplomate anglais change d'avis. Le soir même, il envoie un télégramme à Winston Churchill prédisant que la Russie va non seulement résister mais qu'elle gagnera la guerre.

Le tsar rouge prononce un puissant discours dans lequel il évoque la mémoire des grands chefs militaires du pays et, en premier lieu, le saint orthodoxe, Alexandre Nevski, qui écrasa les chevaliers teutoniques en 1242. En rappelant les fondamentaux de la sainte Russie, il soulève une vague de patriotisme qui déferle sur tout le pays, jusqu'au goulag où nombre de détenus veulent aller au front. Près d'un million d'entre eux y seront envoyés durant les trois ans de guerre.

Le 13 novembre, le chef du Kremlin ordonne à Joukov, devenu son général préféré, de préparer une contre-attaque. Le chef d'état-major, qui est conscient que la force du verbe ne fait pas tout, estime ne pas disposer de réserves suffisantes pour se lancer dans une telle aventure. Mais Staline insiste. Trop hâtive, insuffisamment confortée, la manœuvre exigée par le dictateur ne réussit pas à freiner l'offensive allemande et, le 15 novembre, un dernier coup de boutoir nazi brise les lignes de défense soviétiques. Staline demande à Joukov s'il peut encore défendre Moscou.

« Nous tiendrons certainement, mais il nous faut au moins deux armées supplémentaires, plus deux cents chars. »

Staline lui donne ses dernières réserves − trois armées −, mais l'avertit : « Nous n'avons plus un seul char. » Jouant ce va-tout, Joukov déclenche la contre-offensive et repousse en vingt jours la Wehrmacht à trois cents kilomètres au large de Moscou, au prix de la perte de cent cinquante-cinq mille hommes. Des chiffres qui donnent le vertige.

Désormais, pour le monde entier, la Blitzkrieg ordonnée par Adolf Hitler a définitivement échoué. Quand Staline téléphone à Joukov pour le féliciter, l'aide de camp répond : « Camarade Staline, il dort et on n'arrive pas à le réveiller ! - Bon, laissez-le dormir tout son saoul, béni de Dieu… », réplique, magnanime, le dictateur. »

 

Le Phénomène Staline, éd. Stock (316 pages. 22 euros)

https://www.lepoint.fr/histoire/au-secours-staline-revient-13-10-2020-2396219_1615.php?fbclid=IwAR2fxeFd6G0Bwtyj31qdDu7zBM3loPOhKWsWBSlxf_TQMf7EVmnGcrjpmPs

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