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Les gens "sérieux" ont une lourdeur funèbre, ils parlent avec des mots en décomposition ..

26 Septembre 2020, 01:12am

Publié par Grégoire.

Les gens "sérieux" ont une lourdeur funèbre, ils parlent avec des mots en décomposition ..

Cher monsieur qui, un jour dans une librairie, m’avez dit qu’il était impossible de vivre dans le monde et d’écrire des poèmes, j’aimerais ici vous répondre. Votre visage était précieux. Il sortait d’un bain d’enfance. Votre question était vivante -un lézard sur le muret du langage. Voyez-vous, c’est précisément parce que le monde se glace qu’il nous faut pousser la porte en feu de certains livres. Vous étiez debout, un peu voûté par votre gentillesse, et moi j’étais arrimé à ma table de bois brun comme un élève à son bureau. Je n’ai pas su tout de suite vous répondre, et puis les gens attendaient. Alors sans façon j’ai tout pris - votre visage, votre question, votre gentillesse - et j’ai tout ramené chez moi.

Vous m’aviez dit : imaginons qu’un homme sérieux arrive et vous entende. Il s’exclamerait : ‘mais la poésie, la lenteur qui fleurit, ce n’est pas sérieux’ ! Et il aurait raison : la poésie qui dans l’os creux du langage perce quelques trous pour faire une flûte - ce n’est pas sérieux! 

 

Parfois, des gens « sérieux » viennent me voir, ces gens dont l’âme est cimentée au corps et dont le corps est cimenté au monde qui ne sait où il va, ils ont une lourdeur funèbre, ils parlent avec des mots en décomposition, ils sont si parfaitement adaptés au monde qu’ils en deviennent inexistants.

Leur mépris du quotidien est violent: ils ignorent l’enfant qui chante dans le jardin. S’ils voient l’enfance, c’est comme une infirmité passagère, non dénué de ces grâces qui parfois nimbent une tare physique, un défaut de l’esprit et suscitent une seconde l’attendrissement. Ils sont atteint par la maladie propre à ceux qui se confondent avec la place qu’ils tiennent dans la société : le sérieux fige leurs traits, la raideur gagne leur corps puis leur âme, leurs esprit sont des coquillages fossilisés dans l’argile. Ils sont devenus leur propres statues et plus rien ne les fera descendre de leur socle que leur mort. Ils vous expliquent toujours que les choses sont très compliquées, qu’il faut beaucoup mûrir avant de les saisir.

Leur discours sur la complexité des choses est -il n’y a pas d’autres mots- le discours de salauds, de ceux qui s’adresse à l’enfant pour lui dire: « tais-toi ». Ils sont des plus puérils qui soient. Ils se penchent sur leur vie comme l’écolier sur sa copie. Ils s’appliquent et se scandalisent de l’indulgence du maître pour les mauvais élèves qui savent que la vie est parfois grave, souvent légère – jamais sérieuse. Ils ont été jusqu’a faire du Christ un fils de bonne famille !

Les poètes sont ces mauvais élèves, des enfants ininterrompus, des impossibles à élever, des délinquants spirituels. Au fond, les poètes sont les seuls gens vraiment sérieux. 

Christian Bobin

 

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