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La vie passe et je la regarde passer comme on regarde celle qu’on aime

30 Septembre 2020, 13:35pm

Publié par Grégoire.

La vie passe et je la regarde passer comme on regarde celle qu’on aime

Ne pouvoir modifier notre sort fait de nous l’égal du Christ aux mains trouées.

Oui, j’aime ce temps stérile, peu glorieux. J’aime ces journée fiévreuses, lourdes, ces journées qui sont comme des cailloux, où moi je ne suis pas né, où je ne suis pas là du tout. Elles me protègent d’être quelqu’un, elles me mettent à l’écart, en retrait comme l’enfant qu’on envoie dans sa chambre, privé de dîner. C’est comme un temps de jeûne ou de fiançailles; il suffit d’attendre. Il suffit de laisser passer la soudaine pesanteur du temps, cette pesanteur qu’on est à soi-même tout d’un coup, de ne surtout pas la contrarier, de ne pas vouloir la fuir.

Dans l’impossibilité d’écrire, dans la pénitence d’un temps qui perd ses heures comme un arbre perd ses feuilles, je lis. Je lis énormément et aucun mot n’est secourable. Au fond si la vie nous fait parfois défaut, c’est parce que nous avons commencé à lui manquer, en prétendant la régenter et la connaître. Ce ne sont pas les livres qui sont en cause mais la parcimonie d’un désir, l’étroitesse d’un rêve.

La vie passe et je la regarde passer comme on regarde celle qu’on aime. Il nous manque d’aller dans notre vie comme si nous n‘y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les hautes herbes, avec ce fin sourire de l’amoureuse devant son cœur cambriolé. Nous sommes sans défense devant notre vie. Nous ne pouvons que l’accueillir, rien de plus. Il nous appartient -quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne- de donner à notre vie la patience d’une œuvre d’art, la souplesse des roseaux que la main du vent froisse. Un peu de silence y suffit.

 

Un jour viendra où une main de lumière heurtera le bois de mon cœur, avec une telle insistance que je ne pourrai faire autrement que me lever et ouvrir. A la question qui me sera alors posée, je ne saurai pas répondre, sinon par un sourire : je n'ai rien fait de ma vie. Je l'ai perdue le plus possible.

Christian Bobin

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