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Décrasser le nom de Dieu de ses dorures

18 Juin 2020, 09:56am

Publié par Grégoire.

Décrasser le nom de Dieu de ses dorures

La première fois que je l'ai vu, devant la gare du Nord à Paris, il agitait des bras si grands qu'il soulevait sans y penser des nuages dans le ciel bleu, comme des bottes de paille blanche. La deuxième fois, sa tête sortait de la fenêtre d'un immeuble d'Aubervilliers, comme une tête de géant soufi incrustée dans une pyramide. Il m'a préparé ce jour-là une paella assez garnie pour me nourrir jusqu'à ma mort. Je regardais cette montagne faire la cuisine. C'étaient les mêmes mains qui versaient le vin tonitruant dans les verres, et qui avaient écrit L'Évangile du gitan*, offrant à l'âme surprise la manne surabondante de l'esprit.

Parlant du spirituel, on croit souvent nécessaire de tamiser sa voix comme si on entrait dans un domaine feutré, luxueux, loin de la vie quotidienne. Le génie de Jean-Marie Kerwich est de dénicher Dieu à l'intérieur même de cette pauvre vie, la seule que nous ayons, avec le buisson fleuri de la mort à la fenêtre. Il a vécu dix-sept ans au Canada dans un petit cirque fondé par ses parents. Les feuilles rouges des érables ont brûlé ses paupières. La neige admirable a enseveli ses songes. Quand le chat sauvage de la misère lui a griffé le cœur, il a encaissé, avec ce panache propre aux gitans cravatés à la diable et baptisés d'eau de Cologne. Revenu en France, il a trouvé l'argent de la survie en faisant un numéro de jongleur dans les cirques et les cabarets. Les églises, les temples ni les mosquées n'ont jamais eu la primeur du spirituel. Sous la fausse voie lactée des cabarets, somnolent des malfaisants, des prostituées - et des anges.

C'est le travail des mystiques que de décrasser le nom de Dieu de ses dorures, de le frotter jusqu'à lui rendre son éclat primitif. Le soleil de l'absolu brille dans la ténèbre des épreuves. La cognée du réel en s'enfonçant dans le cœur de Jean-Marie Kerwich en a fait couler un miel divin.

Être vivant, c'est être sensible. Être sensible, c'est passer plusieurs fois par jour la frontière entre soi et l'autre, entrer sans la forcer dans la solitude d'un homme, d'un nuage, d'une rose. Dieu est le roi des sensibles, le plus brûlé des grands brûlés, l'humain absolu. Partout en visite dans le monde créé, partout crucifié, il ne pense jamais à son intérêt - une lumière qui s'égare loin de sa source pour venir en aide aux fleurs des murailles. Par la finesse de sa pointe, L'Évangile du gitan s'inscrit dans la lignée des mystiques orientaux, ces vagabonds que trois atomes de lumière soûlent à mort. Il célèbre le faste d'une vie sans confort qui n'a besoin pour fleurir que d'un peu de larmes et de soleil.

L'air qu'on avale dans le monde est plein de lames de rasoir. L'air qu'on respire dans ce livre est du bleu pour l'églantier des poumons. Au XIe siècle, en Iran, Omar Khayyam écrivait Les Robaiyat, livre fraternellement proche de L'Évangile du gitan. Il n'y a pas de temps. Il n'y a que des familles d'âmes, chacune rassemblée dans sa caravane céleste. Dieu est perdu. L'écriture l'accueille. Elle lui apprend ce qu'il a créé de bon et de tragique et, ce faisant, elle l'apaise. La porte est entrouverte, le café fume, le vent vient partager un peu d'arabica. Le gitan regarde au-dehors, le vent vient lui serrer la main.

Christian Bobin

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