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être vivant : recevoir une manne de silence sur le crâne

3 Avril 2020, 04:13am

Publié par Grégoire.

être vivant : recevoir une manne de silence sur le crâne

 

Nos opinions montent au ciel comme des fumées. Elles l’obscurcissent et nos gestes trop vif l’éloigne. Je n’ai rien fait aujourd’hui et je n’ai rien pensé. Le ciel est venu manger dans ma main. Je connaissais le poids de chaque atome de l’air. C’était une journée avec de l’espérance partout luisant dans les haies, dans les nuages et dans l’absence de tout jugement. Maintenant c’est le soir, mais je ne veut pas laisser filer ce jour sans vous en donner le plus beau qui est aussi le plus faible.

 

Vous voyez le monde ? Vous le voyez comme moi, ce n’est qu’un champ de bataille. Des cavaliers partout, un bruit d’épée au fond des âmes. Et bien, ça n’a aucune importance ! Je suis passé devant un étang, il était couvert de lentilles d’eau. Ça oui c’était important ! Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante. La guerre n’a rien d’énigmatique, mais l’oiseau que j’ai vu s’enfuir dans le sous-bois, volant entre les troncs serrés m’a éblouis.

 

J’essaye de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant. Il y a des papillons dont on ne peut toucher les ailes sans qu’elles cassent comme du verre. L’oiseau était comme un serviteur glissant entre les colonnes d’un palais, accomplissant son service angélique. Il ne faisait aucun bruit. Il était aussi simplement vêtu d’or qu’un poème. Voici, je me rapproche de ce que je voulais vous dire, de ce presque rien que j’ai vu aujourd’hui et qui a ouvert toutes les portes de la mort.

 

Il y a… une vie… qui ne s’arrête jamais.… et elle est impossible a exprimer. Elle fuit devant nous comme l’oiseau entre les piliers qui sont dans notre coeur. Nous ne sommes que rarement à la hauteur de cette vie. Elle ne s’en soucie pas… Elle ne cesse pas une seconde de combler de ses bienfaits les assassins que nous sommes. L’étang fleurissait sous le ciel et le ciel se coiffait devant l’étang. L’oiseau aux ailes prophétiques illuminait la forêt. Pendant quelques secondes j’ai réussi à être vivant. J’appelle -être vivant- recevoir une manne de douceur, de lumière, et de silence sur le crâne.

 

Vous savez, j’ai conscience que cette lettre peut vous sembler folle. Elle ne l’est pas. Ce sont plutôt nos pensées et nos occupations qui sont folles, prises comme des étourneaux au filet de la folie. Je veux parler ici simplement de ce qu’on appelle le « bon temps ». « Une belle journée ». Ces expressions désignent un mystère, un couteau de lumière dont la lame fraiche nous ouvre le coeur. Nous sommes enfouies sous des milliers d’étoiles, et parfois… nous nous en apercevons, nous remuons la tête, oh.. juste quelques secondes. C’est ce que nous appelons « une belle journée » « du beau temps ».

 

J’imagine quelqu’un qui entre au paradis, mais il ne sait pas ce que c’est le paradis. Il a des inquiétudes, des projets, il est très occupé. un bruit de fer, un cliquetis d’épée l’accompagne. C’est si banal la guerre. Et puis tout d’un coup, il y a une lumière de neige sur un étang, il y a un oiseau aux ailes d’or, une douceur de l’air qui fracasse les murailles du monde. C’est quelque chose d’inespéré, d’incompréhensible. Quelques secondes. Et ça suffit, n’est-ce pas pour vivre éternellement ?

 

Bon, je résume, nous avons vous et moi, un roi-soleil assis sur son trône dans la grande salle tapissée de flammes de notre coeur. Et parfois, quelques secondes, ce roi descend de son trône et fait quelques pas dans la rue. C’est aussi simple que cela.

 

Christian Bobin.

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