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du crapaud qui, contrairement à l'alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes

3 Mai 2020, 02:25am

Publié par Grégoire.

du crapaud qui, contrairement à l'alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes

Les voies respiratoires ne sont pas les seules à être gravement menacées par la propagation du coronavirus. L'esprit est également touché : depuis que l'épidémie sévit, la survie biologique a pris le pas sur n'importe quelle autre considération, et tout intérêt pour ce qui n'est pas le coronavirus semble avoir disparu. Il paraît que, du fait du confinement, le temps passé devant la télévision ou sur les sites d'information n'a jamais été aussi élevé, mais partout, tout le temps, il n'est question, obsessionnellement, que du Covid-19. Le rétrécissement de l'horizon à un sujet unique a quelque chose d'inquiétant. Quelques personnes expriment leur crainte que les mesures exceptionnelles prises pour faire face à la crise permettent à la classe dirigeante d'accroitre durablement ses moyens de contrôle et de coercition sur la population. La crainte est d'autant plus fondée qu'en laissant le monde se résumer au coronavirus, en laissant notre pensée être obnubilée par ce seul sujet, nous devenons déjà ces êtres unidimensionnels, « propagandés », qui appellent la dictature comme les pots attendent leur couvercle.

 

On admettra qu'en fait de guerre, la Seconde Guerre mondiale fut d'une autre ampleur que l'actuelle lutte contre le coronavirus. George Orwell ne s'en permit pas moins, début 1944, dans une chronique de l'hebdomadaire socialiste Tribune, d'entretenir ses lecteurs de jardinage. « Le fait est, écrit-il, que nous vivons en un temps où les raisons de se réjouir ne sont pas nombreuses. Mais j'aime faire l'éloge des choses, quand il y a quelque chose à louer, et je voudrais écrire quelques lignes [...] à la louange des roses de chez Woohvorth. » Suit une évocation des bonheurs que lui ont valus, avant la guerre, ses cultures de rosiers, achetés pour la modique somme de six pence dans les rayons du grand magasin.

 

Des lettres de protestation furent envoyées au journal : elles reprochaient à Orwell de flatter, avec ses roses, un sentimentalisme bourgeois, ou de détourner, en orientant le regard vers la nature, l'énergie qui aurait dû entièrement s'investir dans les luttes politiques. En réalité, l'évocation d'un rosier grimpant qui se couvre, chaque année, d'une multitude de magnifiques petites fleurs blanches à cœur jaune, n'était pas dépourvue chez Orwell de sens politique. Être attentif à la végétation, s'en soucier, c'est en effet ménager au sein de son existence un domaine qui échappe aux passions massifiantes. Si les Allemands avaient eu autant de goût que les Anglais pour le jardinage, sans doute auraient-ils été moins disponibles pour les congrès de Nuremberg, et ne se seraient-ils pas laissé « encamarader » dans le national-socialisme hitlérien.

 

Au lendemain de la guerre, Orwell récidiva en publiant un article qui commence ainsi : « Précédant l'hirondelle, précédant la jonquille et peu après le perce-neige, le crapaud ordinaire salue l'arrivée du printemps à sa manière : il s'extrait d'un trou dans le sol, où il est resté enterré depuis l'automne précédent, puis rampe aussi vite que possible vers le point d'eau le plus proche. » Vient ensuite une description de la vie du crapaud - cet animal qui, « contrairement à l'alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes »

 

Orwell sait qu'une fois de plus, des lecteurs progressistes lui feront grief de s'émerveiller devant un humble batracien, quand toutes ses pensées devraient aller à la défense de la classe ouvrière. A quoi il répond : à quoi bon lutter pour améliorer les choses si, dans la lutte, on désapprend à aimer le monde ? « Certes, nous devons être mécontents, et ne pas nous satisfaire du moindre mal. Et pourtant, si nous étouffons tout le plaisir que nous procure le processus même de la vie, quel type d'avenir nous préparons-nous ? Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une Utopie qui circonscrit le travail ? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine ? » Aujourd'hui, nous pourrions demander : à quoi bon lutter pour « sauver des vies », si ces vies deviennent indifférentes au retour du printemps ?

 

Des lecteurs prompts à l'injure m'accuseront de tenir ces propos confortablement installé dans quelque résidence secondaire à la campagne et, ce faisant, d'oublier tous ceux qui n'ont pas cette chance. Eh bien non. Je n'ai pas de résidence secondaire, et quant à mes conditions de confinement, je les qualifierais d'«intermédiaires » : à Nantes, dans un quartier de maisons disparates qui, progressivement, sont détruites pour laisse place à des immeubles (« densification urbaine » oblige) (…) Je ne me plains pas : par la fenêtre, (…) un vieux cerisier à demi ruiné par une tempête qui, dans son grand âge, trouve encore les moyens de fleurir sa moitié subsistante. Lorsque je vais faire des courses à l'Unico du rond-point de Rennes, je vois les chênes fastigiés de la rue Paul-Bellamy se couvrir d'une verdure toute neuve, (…).

 

Le printemps nous invite à nous réjouir non pas seulement d'être en vie, mais d'être au monde. J'entends beaucoup de personnes affirmer que la crise passée, il sera impossible de recommencer comme avant. Cela étant, chacun semble se faire son idée bien à lui sur les leçons à tirer de l'événement et sur les changements qui doivent intervenir. Il y a les partisans des « circuits courts », les partisans d'un retour à la nation, les partisans d'une Europe élargie (eux ne chôment jamais : le 24 mars la procédure d'adhésion de l'Albanie et de la Macédoine du Nord a été lancée), les animalistes qui réclament une interdiction du commerce des animaux... En bref, chacun voit l'après-coronavirus à sa manière. Un point me semble clair : pour avoir une chance que l’après soit meilleur que l'avant, il faudrait, pendant, préserver, cultiver et même développer sa faculté à s'intéresser au monde dans son infinie variété. Le corona à picots, sans doute - mais pas seulement. Par exemple, il serait bon que nous demeurions capables d'apprécier les changements de saison. 

Olivier Rey.

 

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