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aujourd’hui c’est bien, parce que le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir

1 Mai 2020, 01:42am

Publié par Grégoire.

aujourd’hui c’est bien, parce que le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir

Cette société que l’on dit molle, éteinte, consensuelle, est en guerre. Elle est en guerre contre les plus faibles et donc contre le meilleur d’elle-même. Cette guerre est menée contre les pauvres, les enfants, les amoureux, les femmes, les vieillards.

Le discours sur l’exclusion participe de cette guerre, par sa gentillesse qui est le contraire de la bonté. La gentillesse est une des premières vertus du commerce, une des règles de base dans la représentation : pour gagner le portefeuille, calmer les cœurs, flatter les enfants et les chiens et tout ce qui passe à portée de mains. La bonté est l’inverse de cette politique là. On n’y vend rien, on n’y achète rien. On n’y parle pas de SDF, on y parle de pauvres -et mieux encore : on ne parle pas des pauvres en général, on n’est pas dans l’attendrissement sociologique des catégories. On parle de celui-ci, puis de celui-là, puis de cet autre encore. Ce qui est « exclu » de nos sociétés, c’est ce qui en est le centre, le meilleur : le rire des enfants, le songe des amants, la patience des misérables, le génie des mères.

Ce que le monde détruit, il le détruit avec notre concours, du moins avec notre consentement… c’est une chose très difficile à nommer. On appelait ça jadis la pudeur. Le monde n’est qu’efficacité. Lui obéir, c’est arracher cette divine maladresse que nous avons au fond de l’âme et qui est la pudeur même…les petites mains volantes d’un nouveau né en sont la parfaite incarnation.. tout ce qui est réellement précieux et maladroit, timide, hypersensible…

Les moments les plus intéressants de ma vie sont sans aucun doute les plus misérables : là où la maladie ou un échec, entrant à cheval dans la chapelle de mon coeur, brisent le chandelier des sagesses, défigurent d'un trait d'épée  les belles paroles accrochées au mur. Je vois alors ce qui demeure intact, oublié par les barbares. Le gobelet d'un songe ancien. L'évangile d'un sourire, la confiance d'un nuage. Ta démarche vaillante et tes joies rebondies sous les lampions d'un noisetier.

La beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternel. Nous sommes plus grand que le monde.. nous sortirons vainqueurs de cette épreuve, vainqueur et balbutiant de fatigue. 

Le monde n’a que la puissance que nous lui donnons. On a fait du travail un malheur, et de l’absence du travail un malheur encore pire, parce qu’il faut aujourd’hui qu’on justifie de ce qu’on fait sur terre.. mais en vérité, on n’a pas à justifier, on n’a pas à rendre compte de notre existence, on est là parce qu’on est là ! Personne ne travaille plus qu’un chômeur ! Personne ! Personne n’est plus sujet à la pénibilité, à la dureté, à la souffrance d’un travail parfois vide de sens qu’un chômeur. Personne n’est plus employé qu’un chômeur. Il est employé à se détruire lui-même, jour et nuit, seconde après seconde. C’est le contraire de l’oisiveté le chômage.. ces mots ne sont pas des mots, en vérité ce sont des chiens qui sont dressés par les économistes et qui nous sautent dessus : le chômage, combien ça coute, on ne peut pas faire ça, le budget, un bilan, ces choses là qui sont lâchés vers nous par des meutes de gens ivres d’efficacité, ivrognes d’efficacité, ces choses là il faut d’abord les débaptiser. Il faut tout revoir.

C’est pas très compliqué, il faut tout revoir. Ce qui est compliqué c’est quand il faut toucher une chose et laisser une autre à coté.. aujourd’hui c’est bien, parce qu’aujourd’hui le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir, donc c’est pas si compliqué.. 

Christian Bobin

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