Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Mon rêve aurait été d'être invisible. La plus part de mes semblables voulaient le contraire : se montrer.

6 Décembre 2019, 02:07am

Publié par Grégoire.

Mon rêve aurait été d'être invisible. La plus part de mes semblables voulaient le contraire : se montrer.

En des âges inconcevables, avant le big-bang, reposait une puissance, magnifique et monomorphe. Son règne pulsait. Autour, le néant. Les hommes avaient rivalisé pour donner un nom à ce signal. C'était Dieu pour les uns, nous contenant en devenir, dans la paume de sa main. Des esprits plus prudents l'avaient appelé « l'Être ». Pour d'autres, c'était la vibration du Om primordial, une énergie-matière en attente, un point mathématique, une force indifférenciée. Des marins à cheveux blonds sur des îles de marbre, les Grecs, avaient appelé « chaos » la pulsation. Une tribu de nomades recuits de soleil, les Hébreux, l'avait baptisée « verbe », que les Grecs traduisaient par « souffle ». Chacun trouvait un terme pour désigner l'unité. Chacun affûta ses poignards pour zigouiller son contradicteur. Toutes ces propositions signifiaient la même chose : dans l'espace-temps ondulait une singularité première. Une explosion la libéra. Alors, l'inétendu s'étendit, l'ineffable connut le décompte, l'immuable s'articula, l'indifférencié prit des visages multiples, l'obscur s'illumina. Ce fut la rupture. Fin de l'Unicité !

 

 

Dans la soupe barbotèrent les données biochimiques. La vie apparut et se distribua à la conquête de la Terre. Le temps s'attaquait à l'espace. Ce fut la complication. Les êtres se ramifièrent, se spécialisèrent, s'éloignèrent les uns des autres, chacun assurant sa perpétuation par la dévoration des autres. L'Évolution inventa des formes raffinées de prédation, de reproduction et de déplacement. Traquer, piéger, tuer, se reproduire fut le motif général. La guerre était ouverte, le  monde son champ. Le soleil avait déjà pris feu. Il fécondait la tuerie de ses propres photons et il mourrait en s'offrant. La vie était le nom donné au massacre en même temps que le requiem du soleil. Si un Dieu était vraiment à l'origine de ce carnaval, il aurait fallu un tribunal de plus haute instance pour le traduire en justice. Avoir doté les créatures d'un système nerveux était la suprême invention dans l'ordre de la perversité. Elle consacrait la douleur comme principe. Si Dieu existait, il se nommait « souffrance ».

 

 

Hier, l'homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable. À la douleur, s'ajoutait la lucidité. L'horreur parfaite.

 

Ainsi, chaque être vivant était-il un éclat du vitrail originel. Ce matin-là, dans le Tibet central, antilopes, gypaètes et grillons à la lutte m'apparaissaient des facettes de la boule disco accrochée au plafond de l'expansion. Ces bêtes photographiées par mes amis constituaient l'expression diffractée de la séparation. Quelle volonté avait ordonné l'invention de ces formes monstrueusement sophistiquées, toujours plus ingénieuses et toujours plus distantes à mesure que les millions d'années passaient ? La spirale, la mandibule, la plume et l'écaille, la ventouse et le pouce préhensile étaient les trésors du cabinet de curiosités de cette Puissance géniale et déréglée qui avait triomphé de l'unité et orchestré l'efflorescence.

 

Le loup se rapprocha des gazelles. Elles levèrent la tête, d'un même mouvement. Une demi-heure passa. Personne ne bougeait plus. Ni le soleil, ni les bêtes, ni nous-mêmes statufiés derrière nos jumelles. Le temps passait. Seuls des  lambeaux d'ombre glissaient lentement à l'assaut des montagnes : des nuages.

 

  À présent, régnaient les êtres vivants, propriétés de ce qui avait été « l'Unique ». L'Évolution continuait ses opérations. Nous étions de nombreux hommes à rêver aux âges primordiaux où tout reposait dans la vibration des débuts.

 

Comment calmer cette nostalgie du grand démarrage ? On pouvait toujours prier Dieu. C'était une occupation agréable, moins fatigante que la pêche à l'espadon. On s'adressait à un attribut unitaire qui aurait précédé le divorce, on s'agenouillait dans une chapelle et on murmurait des psaumes en pensant : Dieu, pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté de vous-même au lieu de vous livrer à vos expériences biologiques ? La prière était condamnée à l'échec car la source était trop complexifiée et nous étions venus trop tard. Novalis l'avait dit plus subtilement : « Nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses . »

 

On pouvait aussi penser que l'énergie primitive pulsait, résiduelle, en chacun de nous. Autrement dit que résonnait en nous tous un peu du vibrato originel. La mort saurait nous réincorporer au poème initial. Ernst Jünger, quand il tenait un petit fossile du précambrien dans le creux de sa main, méditait sur l'apparition de la vie (c'est-à-dire du malheur) et rêvait aux origines : « Un jour, nous saurons que nous nous sommes connus. »

 

Enfin, restait la technique de Munier : traquer partout les échos de la partition première, saluer les loups, photographier les grues, rassembler à coups d'obturateur les tessons de la matière mère explosée par l'Évolution. Chaque bête constituait un scintillement de la source égarée. Un instant, notre tristesse s'atténuait de ne plus palpiter dans le sommeil de la déesse-méduse.

L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. L'art aussi servait à cela : recoller les débris de l'absolu. Dans les musées on passait devant les tableaux, carrés de la même mosaïque.

 

J'exposais ces considérations à Léo qui profita d'un relèvement de la température pour s'endormir. Il faisait —15°c, le loup se remit en marche, passa sans s'en prendre aux gazelles.

 

Sylvain Tesson, La panthère des neiges.

Commenter cet article