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Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

24 Novembre 2019, 12:36pm

Publié par Grégoire.

Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois.

Partout Dieu nous attend, mais un Dieu en loques, mal rasé, inquiet - pas le soleil à crâne d'or des antiques processions religieuses. Ce Dieu-là ne s'encombre d'aucun rituel. Notre étonnement et une pointe de gaieté lui suffisent comme monnaie dans sa main tendue.

J'appelle « Dieu » la vie à peine sortie du tombeau des conventions, mal fichue, décoiffée comme au sortir du lit, adorable. Et j'appelle « anges » ces gens qui s'intéressent passionnément à la vie et s'émerveillent de n'y rien comprendre. J'ai passé un dimanche après-midi chez des anges. Chacun était unique. Il n'y a pas de fabrique des âmes. Il ne peut y en avoir. Le songe, la sauvagerie et la décision soudaine sont les racines de l'âme. Ce qui n'est qu'efficacité l'anéantit. Un des anges passait ses journées à dessiner avec des crayons de couleur les arcs-en-ciel qui illuminaient sa boîte crânienne. Il n'exposait pas ses œuvres, fuyait tout commerce. C'est un des signes certains pour reconnaître un ange : l'horreur des affaires.

Un autre travaillait dans une banque et c'est encore un signe pour les distinguer : ils contredisent toutes les règles, même celles qui les définissent, et ne sont jamais là où nous avons coutume de les épingler, froids sur les tympans des cathédrales, endimanchés dans les livres de peinture. Ils parlaient des uns et des autres.

Les âmes sont indéchiffrables, comment s'arrêter jamais de les commenter ? Le commentaire infini que tissent chaque jour nos confidences et nos émerveillements est le bruit que fait la caravane de l'éternel à nos fenêtres. En écoutant ces anges, si drôles, je redécouvrais la vérité la plus fuyante qui soit : une âme triste est une âme qui se trompe. Un ange parla d'un de ses cousins qui avait dormi jusqu'à dix ans dans une caravane avec des bébés lions. Depuis qu'il n'avait plus de cirque, il allait comme représentant de commerce sur les routes, trois jours par semaine, et le reste du temps fréquentait les salles de vente où, sans avoir de quoi les acheter, il admirait les vieux soleils bradés. (Un jour, je me suis surpris dans le grand miroir rouillé d'un brocanteur et j'ai aussitôt pensé que je ne dépenserais pas un sou pour acheter quelqu'un comme moi.) Ce cousin des anges jugeait sa vie trop précieuse pour la perdre en actions. Il n'en faisait rien.

Ce matin, j'ai réalisé l'expérience magique de ce rien, quand le papier couleur sable de l'enveloppe s'est mis à boire l'encre de l'adresse que je venais d'écrire. (Les lettres qu'on écrivait jadis à la main amenaient au monde - par leurs pleins et leurs déliés vibrants de l'invisible - les premiers secours de l'âme.) J'ai regardé, fasciné, le brillant de l'encre noire disparaître des lettres, s'éteindre peu à peu comme une lampe qui se meurt ou comme quelqu'un qui, portant un flambeau, s'éloigne dans la nuit.

Une seconde de contemplation ouvre les portails du temps : je venais de passer une vie entière à regarder un peu d'encre rentrer dans un peu de papier. Une vie nouvelle s'avançait. Nous vivons des milliers de vie par jour, les anges le savent qui ne veulent pas en perdre une miette.

Christian Bobin, juillet 2009

 

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Sylvie 24/11/2019 12:52

Merci.